Chronique de la quinzaine - 31 août 1836

Chronique no 105
31 août 1836


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.
Séparateur



31 août 1836.



Le ministère du 22 février n’existe plus. Après avoir résisté aux épreuves de la session, il a succombé, en dehors du mouvement parlementaire, dans une question de politique extérieure, grave sans doute, mais qui ne paraissait pas devoir amener la dissolution d’un cabinet formé sous les auspices de la chambre, et véritable expression de la majorité. Cette crise ministérielle a été, plus long-temps que toutes les autres, ignorée du public et renfermée dans le secret du conseil. La dissolution du cabinet aurait même brusquement éclaté, sans que l’opinion eût trouvé le temps de s’y préparer, si le jour même où les démissions furent données pour la première fois, il n’était survenu dans l’après-midi une dépêche télégraphique qui faisait une loi de suspendre l’effet des résolutions déjà prises. Cette dépêche annonçait qu’à la suite d’une révolution militaire, la reine régente d’Espagne avait reconnu à Saint-Ildefonse la constitution de 1812. — La reine était-elle prisonnière ? Ses jours étaient-ils menacés ? Quel parti prendrait son ministère, qui délibérait à Madrid sur ce grave évènement ? Essaierait-il, avec les troupes encore fidèles, de réduire l’insurrection de la Granja, et de ramener les deux reines dans la capitale, où le désarmement de la garde nationale s’opérait sans trop de difficulté ? Si la constitution de 1812 est proclamée à Madrid, quel en sera l’effet sur le ministère de M. Isturitz, sur les cortès émanées des dernières élections, sur la régente elle-même, en un mot, sur tout un ordre de choses qui avait pour unique base le testament de Ferdinand VII ? — Telles furent les principales questions qu’on se fit aussitôt, et tout le monde comprit qu’il fallait au moins attendre quelques jours. Cependant, quoique les ministres démissionnaires, ou qui étaient dans l’intention de se retirer, eussent fait cette concession de bonne grâce, il était dès-lors à peu près certain qu’on ne parviendrait pas à s’entendre sur le fond des choses, et que ce provisoire chancelant ne serait pas de longue durée.

La question sur laquelle s’est divisé le cabinet était celle de la politique à suivre vis-à-vis de l’Espagne. Ce n’était pas, à proprement parler, la question de l’intervention, mais celle des mesures à prendre pour relever, par un secours efficace, le moral ébranlé de l’armée espagnole ; celle de la coopération. Plusieurs fois déjà elle avait occupé non-seulement le ministère du 22 février, mais ceux qui l’ont précédé. Tantôt le gouvernement espagnol lui-même avait provoqué sur cette importante matière les délibérations de ses alliés, en réclamant une assistance conforme, sinon à la lettre, au moins à l’esprit de la quadruple alliance. Tantôt le ministère français, à la vue des progrès du parti carliste, s’était porté spontanément à rechercher les moyens de mettre un terme à la guerre civile des provinces du nord de l’Espagne, si préjudiciable à nos intérêts, sous quelque point de vue qu’on l’envisage. Enfin, de manière ou d’autre, on peut dire que depuis la mort de Ferdinand VII, la question n’avait pas cessé un instant d’être sous les yeux du ministère ; et toutes les fois qu’on l’avait positivement agitée, il s’était toujours élevé dans le sein du conseil une voix éloquente, soutenue par une conviction profonde, pour dire que la France se devait à elle-même, non moins qu’à l’Espagne, de rendre impossible une restauration et une contre-révolution à Madrid. Cette voix, c’était celle de M. Thiers.

La France ne s’était pas engagée légèrement à soutenir en Espagne la succession féminine, établie par le testament de Ferdinand VII, et conforme d’ailleurs aux antiques lois de la monarchie espagnole. On n’avait pas fermé les yeux sur les inconvéniens de l’abolition de la loi salique ; mais le gouvernement (M. de Broglie, M. Guizot et M. Thiers faisaient alors partie du ministère, sous la présidence du maréchal Soult) en fut moins frappé que des dangers de toute espèce dont nous menacerait l’avènement de don Carlos au trône d’Espagne. Il n’y a pas eu sur ce point deux opinions dans le ministère. Don Carlos était un drapeau contre-révolutionnaire, bien avant que cette nouvelle guerre de succession se fût ouverte. Son avènement à la couronne aurait rendu impossible cette action de la France sur la Péninsule, qui est dans son rôle naturel, dans les intérêts permanens de sa politique, et qui désormais devait avoir pour base la communauté de principes dans les deux gouvernemens. La révolution de juillet devait faire ce qu’aurait fait le cabinet de Versailles sous l’ancienne monarchie, mais arriver par d’autres moyens au même but, qui était de ne pas laisser échapper l’Espagne à sa légitime influence. Ce système ne rencontra point d’opposition dans le conseil ; on n’hésita point sur le parti à prendre ; la France reconnut immédiatement la jeune reine Isabelle II et l’autorité de la régente ; on promit des secours à tout évènement, et cette résolution fut généralement applaudie.

Ces faits ne peuvent être méconnus ; ils ne le sont pas, et personne ne les a oubliés. Mais ils avaient des conséquences et ils imposaient des devoirs dont le dernier ministère paraissait avoir compris toute l’étendue. M. Thiers, entre autres, n’a jamais perdu de vue les moyens d’exécution par lesquels le système du cabinet dans la question espagnole devait tôt ou tard, selon lui, se traduire en fait. Convaincu de bonne heure que le gouvernement de la reine ne réussirait pas à éteindre la guerre civile par ses propres forces, il a toujours demandé dans le conseil une démonstration vigoureuse contre don Carlos, de quelque nom qu’on voulût l’appeler, intervention ou coopération. Il pensait avec raison que plus la faction carliste ferait de progrès, et plus elle deviendrait menaçante pour le régime constitutionnel, plus aussi les passions extrêmes s’enflammeraient et trouveraient de prise sur le peuple. Il voyait bien que chaque victoire des bandes carlistes profiterait aux exaltados, qui ne manqueraient pas de crier à la trahison et d’accuser des revers de l’armée, la cour, les généraux, le système de modération suivi par le gouvernement. Il voulait ainsi faire disparaître le plus grand obstacle à l’établissement de la révolution que nous avions favorisée, en débarrassant la reine de ses premiers ennemis, de ceux qui ont été, jusqu’à ces derniers temps, les plus dangereux, les seuls déclarés. Après ce grand service rendu au parti libéral, sans distinction de nuances, la France aurait pu lui faire accepter ses conseils, lui faire partager le fruit d’une plus longue expérience dans la carrière de la liberté. Quand il y aurait eu en Espagne un gouvernement régulier, solide, et maître de son action, au lieu de deux partis en lutte, alors se serait vraiment réalisée l’alliance des états constitutionnels du midi de l’Europe, en opposition à celle des monarchies absolues du nord. M. Thiers, quelle que fût sa politique à l’intérieur, était donc révolutionnaire au dehors. Comme il ne comprenait pas une politique d’isolement, il voulait que la France pût s’appuyer sur quelque chose autour d’elle, et il entendait que ce fût, non pas, si l’on veut, sur des révolutions, mais sur des gouvernemens régis par les mêmes principes qu’elle, qui eussent subi un changement analogue au sien, et qui eussent par conséquent les mêmes intérêts généraux. Au reste, cette politique paraît aussi avoir été celle de ses collègues ; seulement chez lui, et par la nature de son caractère, elle conduisait plus directement à une action positive, et elle tendait davantage à se manifester par des résultats. Nous croyons savoir que si M. de Broglie avait su manier certains détails d’organisation militaire, s’il avait pu imprimer lui-même le mouvement à une coopération efficace, diriger et suivre l’exécution d’un plan qui demandait l’application simultanée d’une grande activité d’esprit à une foule d’objets divers, il aurait volontiers prêté à l’Espagne, contre don Carlos, et sur la même échelle, le genre de secours que M. Thiers lui ménageait dans ces derniers temps. Mais M. de Broglie ne savait trop comment s’y prendre, et plia toujours devant l’opposition que rencontrait d’un certain côté tout projet de se mêler activement des affaires d’Espagne.

M. Thiers a plusieurs fois proposé l’intervention ; l’année dernière, il la voulait encore, directe, avouée, sous les glorieuses couleurs de la France. Il n’a jamais cru beaucoup aux prétendues répugnances des Espagnols pour un secours, qui, après tout, n’avait rien de plus humiliant que la prolongation de la guerre civile et qui les en eût délivrés. En cela, il voyait juste ; car, de tous les hommes qui ont manié les affaires d’Espagne depuis trois ans, il n’y en a pas un seul qui n’ait fini par désirer et réclamer l’intervention de la France. On sait avec quelle devise M. Mendizabal était arrivé au pouvoir ; cependant M. Mendizabal a demandé, lui aussi, l’intervention, comme M. de Toreno l’avait fait avant lui, et comme le fit après lui M. Isturitz ; et nous avons vu, dans une discussion solennelle des cortès, l’orgueil espagnol se payer d’un honnête sophisme pour approuver, sans trop de honte, la réalité de l’intervention sous un nom différent. D’ailleurs, les cortès étaient déjà bien en arrière de la majorité de la nation, qui demandait à être sauvée par les armes de la France, sous quelque forme et à quelque titre que ce fût.

L’intervention ne fut cependant pas accordée. À une certaine époque, l’Angleterre parut éloignée d’y consentir, et son consentement n’aurait pas même encore suffi pour lever les autres obstacles qui s’y opposaient. Ce fut alors qu’on adopta le système des secours indirects par des recrutemens en Angleterre et en France. Plusieurs corps étrangers entrèrent donc au service de l’Espagne ; mais bien des causes concoururent à les rendre moins utiles qu’on n’avait dû l’espérer. Néanmoins, le seul qui se soit bien battu, la légion française d’Alger, montrait tout ce qu’on pouvait attendre de ce système en lui donnant plus d’extension et en le perfectionnant sous le rapport de la composition des cadres, de la direction supérieure et du matériel.

M. Thiers avait, dans ces derniers temps, sérieusement renoncé à l’intervention directe ; mais toujours convaincu qu’il ne fallait pas abandonner l’Espagne, il s’était occupé de substituer à l’intervention directe un plan de coopération qui promettait le même résultat sans présenter les mêmes inconvéniens. C’est le plan que M. Bois-le-Comte fut chargé d’exposer à la reine régente et au ministère espagnol. Il consistait à former, par le moyen d’engagemens volontaires et par la réunion d’un corps d’élite espagnol, du corps auxiliaire portugais, et de la légion anglaise, sous le commandement d’un général français, une armée d’opérations, qui, bien dirigée, aurait dû anéantir en Navarre les forces carlistes, occuper le foyer de l’insurrection et la frapper au cœur d’un coup mortel. De vieilles expériences militaires répondaient sur leur tête du succès de cette combinaison. Parfaitement secondé par le ministre de la guerre qui entrait dans ses vues, et sûr du concours de l’Angleterre, le président du conseil avait tout disposé pour l’exécution de ce plan. Une excellente cavalerie, quelques mille hommes choisis parmi les meilleurs, les plus robustes, les mieux disciplinés sur un grand nombre de volontaires qui se présentaient dans tous les régimens, une bonne artillerie, un service matériel assuré, tout devait être prêt en peu de temps. Plusieurs généraux avaient été désignés au choix du roi, et sur ce point si important on devait s’entendre avec le gouvernement espagnol. Le nom du général Bugeaud qui venait de remporter un avantage signalé en Afrique, qui connaissait parfaitement le théâtre de la guerre, fut même mis en avant.

Ainsi, faire contre don Carlos une démonstration vigoureuse, donner à la reine-régente un témoignage éclatant de la sympathie de la France, garantir le trône d’Isabelle II, d’abord et directement contre une restauration, et puis indirectement contre une révolution anarchique, tels étaient les principes du système auquel M. Thiers n’avait cessé d’attacher son existence ministérielle. Pendant qu’on s’occupait en France des moyens de le réaliser, le ministère espagnol en acceptait la promesse avec reconnaissance. Il aurait voulu davantage, à cause de l’extension que la guerre civile avait prise et du bouleversement qui en était partout la suite ; mais il comprenait la force des raisons qui avaient déterminé la conduite de ses alliés, et il partageait leur espoir. Malheureusement il y avait déjà scission dans le conseil sur l’étendue de la coopération ; le plan de M. Thiers rencontrait des obstacles imprévus, tout était remis en question.

Les mouvemens de Sarragosse et de l’Andalousie, ainsi que la fermentation des armées, étaient déjà connus quand la crise ministérielle a commencé, et sans doute ces évènemens ont contribué à ranimer de hautes répugnances, toujours vaincues à grand’peine, pour l’adoption d’une marche plus décidée à l’égard de l’Espagne. Le chiffre du contingent destiné à renforcer le corps français au service de la reine était resté dans le vague ; il s’agissait de le fixer définitivement, puisque déjà on avait sous la main un grand nombre de volontaires, et que l’organisation provisoire faisait de rapides progrès. Il s’agissait aussi du choix d’un général, afin de lui donner immédiatement ses instructions, de régler le plan d’opérations, et d’établir, par une convention formelle avec le gouvernement espagnol, les rapports de toute espèce que ce général aurait avec lui, avec le commandant en chef de l’armée du Nord, les autorités locales, les habitans du pays insurgé. C’est à l’occasion de ces deux points, sur lesquels on ne pouvait plus différer de s’entendre, que se sont manifestés les premiers symptômes d’un grave et profond dissentiment.

Deux systèmes se trouvèrent dès-lors en présence, et ont continué depuis à partager le conseil jusqu’à la séance du 25, à l’issue de laquelle six des ministres présens à Paris se sont trouvés dans un camp, et le septième dans l’autre. Celui qui semble avoir triomphé est le système d’une neutralité absolue, d’une observation toute passive, d’un abandon complet de l’Espagne ; si le second avait prévalu, en suspendant l’exécution des mesures prises pour le recrutement, car on était d’accord sur ce point, on aurait conservé à tout évènement une attitude menaçante contre don Carlos ; on n’aurait pas annoncé au parti libéral espagnol que désormais la France laisserait le champ libre à une restauration ; on aurait évité de donner au parti carliste une impulsion morale qui pouvait servir sa cause, et exaspérer la révolution à Madrid par le désespoir, car voilà exactement où les choses en étaient lors de la dissolution du ministère.

Nous avons passé sur les conflits intermédiaires ; ce n’est pas qu’ils manquent d’importance, mais nous tenions à établir d’abord quelle était la véritable question agitée dans le conseil. Quant aux incidens de la crise ministérielle, ils n’ont, pour ainsi dire, qu’une valeur apparente, et nous ne les regardons que comme les indices qui trahissaient la lutte de deux systèmes. Ainsi, quand le Journal de Paris déclarait, après les évènemens de Saint-Ildefonse, « que la France ne portait pas un intérêt moins vif à la cause de la reine ; » cela voulait dire que la majorité du conseil conservait l’espoir et se croyait toujours dans l’obligation de raffermir son trône ébranlé, s’il n’y avait à le défendre que contre don Carlos. L’autre partie du conseil répondait à cette opinion par quelques mots insérés au Moniteur sur l’ordre du jour du général Lebeau. Et ce fut pendant plusieurs jours un fort singulier spectacle que celui de cette petite guerre entre les deux fractions du conseil, par le moyen de deux journaux qui devaient appartenir également à la majorité du cabinet. Elle amusa la malignité du public, et n’était pas, il faut le dire, très constitutionnelle. Mais c’est un point sur lequel nous aurions tort d’être bien difficiles ; car en matière plus grave, tout ce qui s’est passé n’est au fond rien moins que constitutionnel, et dans les régions élevées du pouvoir on n’y fait pas assez attention. Quant à la rectification de l’ordre du jour du général Lebeau, elle était juste ; le général Lebeau n’était pas au service de la France, et ne tenait pas du roi son commandement et son titre. Mais en relevant une simple inexactitude, on annonçait la résolution de ne pas donner suite aux mesures qui avaient reçu un commencement d’exécution par l’entrée en Espagne de cet officier supérieur et des troupes qu’il commandait. Nous croyons que c’était une faute. Il suffisait de ne pas leur envoyer de renforts ; et en déclarant aussi formellement qu’on les abandonnait à leurs propres forces, on s’exposait à décourager officiers et soldats. L’article du Moniteur était au moins inutile, s’il n’était dangereux.

Si notre exposition des causes qui ont amené la dissolution du ministère est complète, la formation du nouveau cabinet sera donc une déclaration solennellement faite à l’Espagne et à l’Europe, que le traité de la quadruple alliance n’existe plus, que le triomphe de don Carlos est indifférent à la France, et que le gouvernement de la révolution de juillet ne voit plus aux prises dans la Péninsule que deux causes également étrangères à ses sympathies. Nous croyons, pour notre compte, que le règne de la constitution de 1812, inauguré comme il l’a été par de sanglans désordres, a changé la position de la France vis-à-vis de l’Espagne. Personne ne le nie, et les ministres démissionnaires le reconnaissaient hautement, puisqu’ils s’étaient réduits à demander le maintien d’une attitude expectante. Mais est-il bien possible qu’un ministère quelconque accepte dans toute son étendue la situation que lui fait le motif avoué de la retraite du cabinet présidé par M. Thiers ? et s’il ne l’accepte pas, quelle sera donc la signification d’un évènement aussi grave ? Faudra-t-il croire à des influences souterraines qu’on n’oserait pas avouer, à d’obscures intrigues, à l’existence de questions toutes personnelles sous le masque d’une question de principes ? La presse, qui s’est beaucoup occupée de la dissolution du cabinet, et qui en a donné des explications diverses, a-t-elle tout dit ? Les mieux informés pouvaient-ils tout dire ? C’est ce que nous n’oserions affirmer.

Une partie de la presse s’est prononcée hautement contre tout projet d’intervention française en Espagne, même sous la forme d’une coopération indirecte. Elle a dit que l’intervention était une arme à deux tranchans, qui pouvait frapper à droite et à gauche, et elle s’est défiée du bras qui devait la manier. Assurément ce n’est point par sympathie pour don Carlos ; elle ne croit pas et désire encore moins qu’il aille à Madrid détrôner la révolution et rétablir l’inquisition avec les moines. Mais elle a plus de confiance que nous dans l’élan de la nation espagnole ; elle croit que si un ministère énergique sait en profiter, don Carlos est perdu, et que son parti sera bientôt anéanti dans toute l’Espagne. Nous voudrions l’espérer comme elle ; mais nous avons de bonnes raisons pour en douter.

Au reste, le rôle de la France n’était certainement pas d’intervenir dans les querelles intérieures des diverses nuances du parti libéral espagnol ; mais nous croyons (et il ne s’agit ici que du passé, nous parlons de ce qui aurait dû être fait autrefois, de ce qui aurait assurément prévenu de grands malheurs), nous croyons que si une armée française avait mis fin à la guerre civile des provinces basques et de la Navarre, le peuple espagnol aurait eu à bénir l’intervention de la France dans ses affaires, que la liberté n’y aurait rien perdu, et que l’humanité y aurait beaucoup gagné.

C’est un autre système qui a prévalu. Le ministre de l’intérieur et M. Pelet (de la Lozère), dit-on, ne voulaient pas engager la France dans une entreprise qu’ils estimaient fort chanceuse, et qui aurait coûté beaucoup d’argent, dans un pays dont les dispositions à notre égard sont si équivoques, pour un résultat incertain, qui pourrait tromper tous les désirs et tourner contre toutes les espérances du gouvernement, en faveur d’une cause déjà souillée par tant d’excès, d’une reine qui peut-être ne conserverait pas le pouvoir, d’un peuple fort rétif aux conseils de ses alliés, et à qui des influences ennemies feraient croire sa liberté menacée quand on ne voudrait que la sauver. Un auguste personnage a toujours été de cet avis : on lui prête même un propos familier que nous ne rapporterons pas, mais qui revient à dire que l’Espagne n’est bonne à prendre par aucun bout, qu’elle ne peut être qu’un embarras, et qu’il ne faut plus s’en mêler.

Nous ne savons pas encore quel est le ministère qui acceptera cette politique d’observation et de laisser faire. On a mis en avant les noms de

M. Molé, pour les affaires étrangères, avec la présidence du conseil ;
M. de Montalivet, pour l’intérieur, où il resterait ;
M. Guizot, pour l’instruction publique ;
M. Duchâtel, pour les finances ;
M. Persil, pour la justice ;
M. de Mackau, pour la marine ;
M. de Caux ou le maréchal Molitor pour la guerre.

Mais il paraît que les divers élémens dont se composerait ce ministère ne parviennent pas à s’entendre ; M. Guizot ne veut pas mettre vis-à-vis de M. Molé toute l’abnégation, toute la confiance qu’il avait apportée dans la composition du cabinet présidé par M. de Broglie ; il réclame, dit-on, un ministre de plus pris dans le parti qui le reconnaît pour son chef, afin de se fortifier dans le conseil, où il n’aurait, en apparence, qu’une position secondaire. Ces difficultés nous menacent d’un long interrègne ministériel et entretiennent un provisoire absurde et préjudiciable aux affaires, qui fatigue tout le monde. Elles se renouvellent trop souvent pour ne pas être prises au sérieux et pour ne pas jeter dans les esprits l’idée d’une instabilité qui les inquiète à bon droit, et à laquelle on suppose des causes bien profondes. Oh ! la France politique ne ressemble guère à l’Angleterre, où les partis marchent comme un seul homme, sous des drapeaux aux couleurs bien tranchées, avec des principes bien nets, et où l’on sait toujours au juste et ce qui triomphe et ce qui succombe. Il est fâcheux pour la monarchie de juillet que M. Thiers s’éloigne de ses conseils. Avec tous ses défauts que nous avons vivement signalés lorsqu’il attachait son nom à des mesures de réaction, mais qu’il n’était ni loyal, ni habile de rappeler à l’occasion d’une retraite honorable, il apportait plus qu’aucun autre, dans le cabinet, une intelligence élevée des besoins et des intérêts de la France ; c’est de plus une parole éloquente facile, toujours prête, qu’on remplacera difficilement, et qui est cependant si nécessaire au pouvoir dans cette vie parlementaire où il faut gagner son pain de chaque jour à la sueur de son front.

Les affaires d’Espagne ont eu trop d’influence sur la crise ministérielle que nous venons de raconter, pour qu’un récit, puisé aux sources les plus sûres, des grands évènemens qui agitent ce pays, n’offre pas un vif intérêt ; c’est peut-être même par là que nous aurions dû commencer.

Lorsque nous parlions de l’Espagne dans notre dernière chronique, la révolution y était accomplie. Une conspiration militaire avait éclaté à Saint-Ildefonse, et la reine-régente, menacée par des soldats en révolte, avait accepté ou laissé proclamer la constitution de 1812. Mais ces évènemens n’ont été connus à Paris que le 18, par une dépêche télégraphique de Bayonne. Les détails en sont arrivés deux jours après, et le gouvernement s’est empressé de les publier. Le premier effet que produisit la dépêche télégraphique, fut de retarder la dissolution du ministère, qui paraissait inévitable le même jour à midi.

La reine-régente était restée à Saint-Ildefonse, quoiqu’on ne lui eût pas épargné de trop justes avis sur les dangers qu’elle pouvait y courir. Elle n’avait auprès d’elle qu’un seul ministre, et la garnison de la résidence royale se composait de 1400 hommes, appartenant à trois corps différens, 1100 hommes d’infanterie et 300 de cavalerie. Ces troupes étaient sous les ordres du comte de San-Roman, commandant supérieur de la garde, qui la veille encore répondait de leur fidélité. Mais ce qui serait incroyable dans tout autre pays que l’Espagne, on leur devait trois mois de solde, et cette malheureuse circonstance fut trop bien exploitée par les agens secrets venus de Madrid, qui les travaillaient depuis quelque temps.

Le 12 au soir, quand les portes de Saint-Ildefonse étaient déjà fermées, un bataillon d’infanterie de 700 hommes, dont la caserne était située hors de l’enceinte de la ville, sortit de ses quartiers en bon ordre, musique en tête, et se présenta devant la porte voisine, demandant à grands cris qu’elle lui fût ouverte. On s’y refusa long-temps, et ce bataillon resta près d’une heure en dehors de la ville, à vociférer des menaces. Cependant les esprits s’échauffaient, et on se disposait à enfoncer la porte, quand elle fut ouverte du dedans par l’autre bataillon d’infanterie de 400 hommes, qui était caserné dans la ville et qui arriva en armes pour prendre part au mouvement. Tous ensemble se rendirent alors sur la place du palais, en criant qu’ils voulaient être payés de leur solde. Au milieu de ce tumulte, on entendait aussi retentir des cris de muera, et des chansons patriotiques. La cavalerie était sous les armes et y resta toute la nuit, sans se joindre aux révoltés qui venaient l’insulter.

Au premier bruit de ce qui se passait, M. Villiers, ambassadeur d’Angleterre, et M. Bois-le-Comte, arrivé depuis deux jours à Saint-Ildefonse, se rendirent ensemble au palais ; mais tous leurs efforts pour pénétrer jusqu’à la reine furent inutiles. Les soldats, qui occupaient tous les abords, ne laissaient entrer personne ; la voix des officiers était méconnue, et les sous-officiers qui dirigeaient le mouvement voulaient que la reine demeurât privée de tout conseil, de tout appui. M. Villiers offrit alors de garantir le paiement de la solde arriérée dans les quarante-huit heures. Les troupes hésitèrent un instant, et elles auraient cédé si les secrètes influences qui les dominaient ne s’y fussent vivement opposées. On apporta du vin sur la place ; à l’ivresse de la révolte s’enjoignit bientôt une autre qui l’aggrava, et la reine, assiégée dans son palais, se vit forcée de capituler.

Une plus longue résistance pouvait avoir de funestes résultats ; la reine, que son courage n’avait pas abandonnée un instant, admit auprès d’elle une députation de douze soldats. Ces hommes lui demandèrent la constitution ; ils ne savaient pas ce que c’était ; mais là encore ils obéissaient aveuglément à une consigne. Ils se promettaient des merveilles de la constitution. Cette singulière discussion, conduite du côté de la reine avec sang-froid, du côté des soldats avec une certaine arrogance mêlée de protestations de dévouement, se prolongea quelque temps ; mais enfin, comme les soldats opposaient toujours aux meilleures raisons la brutale obstination de leur volonté, il fallut bien céder, et la reine signa un papier conçu en ces termes : La reine autorise le général San-Roman à laisser les soldats jurer la constitution jusqu’à la réunion des cortès. Les soldats célébrèrent leur victoire par des coups de fusil, des chants, des cris de joie, et une espèce de marche triomphale autour de la place du palais ; après quoi ils retournèrent à leurs quartiers, laissant la reine épuisée par une émotion long-temps contenue.

Cependant le ministère était encore maître de la capitale, où l’infortuné Quesada maintenait l’ordre par son énergie. Aussitôt qu’il eut appris les évènemens de la Granja, il résolut de faire revenir la reine à Madrid, et envoya le ministre de la guerre, Mendez Vigo, à Saint-Ildefonse, pour hâter son départ, et disposer les troupes à y consentir. Mendez Vigo arriva, le 14 au matin, à la résidence royale, y trouva la reine presque prisonnière, les précautions multipliées autour d’elle pour l’empêcher de fuir, et les soldats entretenus à dessein par les meneurs de la révolution dans une ivresse continuelle, qui ajoutait encore à leur exaltation, et les rendait moins accessibles que jamais aux conseils de leurs chefs. M. Bois-le-Comte et M. Villiers, qu’il alla trouver en arrivant, regardaient la tentative comme fort dangereuse, et ne croyaient pas qu’elle pût réussir. Néanmoins, le ministre essaya de pressentir les dispositions des troupes, qui d’abord ne parurent pas devoir mettre obstacle au départ de la reine, et on s’y prépara aussitôt. Mais, dans l’intervalle, le conseil des sous-officiers se réunit, et décida que les portes seraient fermées immédiatement ; il prit aussi d’autres mesures pour empêcher l’exécution du projet de départ.

Cette situation ne pouvait durer ; il fallait désarmer la défiance des soldats ; il fallait sortir de leurs mains et donner à la révolution un chef qui en devînt responsable, au lieu de quelques sergens obscurs intéressés à prolonger le désordre. La reine forma donc, dans la journée du 14, un ministère constitutionnel sous la présidence de M. Calatrava ; l’état de siége de Madrid fut levé ; le général Seoane fut nommé capitaine-général de la Castille, en remplacement de Quesada, et Rodil appelé au commandement de la garde ; enfin, la constitution de 1812 devait être reconnue et proclamée loi fondamentale de l’Espagne jusqu’à la réunion des cortès qui pourraient la réviser.

Mendez Vigo revint à Madrid le 15 au matin avec ces décrets signés par la reine, et qui furent aussitôt publiés. Il y régnait depuis deux jours une grande agitation ; mais Quesada contenait encore le mouvement, quoique déjà moins sûr de la fidélité des troupes.

La publication des décrets de la reine ne laissait plus de prétexte aux fauteurs de désordre ; il ne restait qu’à jouir du triomphe de la constitution ; mais ce n’était pas le compte des chefs du mouvement ; il y avait maintenant des désirs de vengeance à satisfaire, une populace à enivrer pour la compromettre sans retour, pour décourager toute opposition, et effrayer par un terrible exemple. Avant la fin de la journée, une multitude en délire rapportait à Madrid les sanglans et informes débris du corps de Quesada. Soit mauvaise volonté, soit impuissance, les nouvelles autorités n’ont rien fait pour épargner une pareille souillure à la révolution qu’elles représentent.

Les deux reines sont arrivées le 17 au soir dans la capitale ; leur palais n’est pas à l’abri des visites tyranniques et des perquisitions insolentes. Ce sont des épreuves de tous les instans auxquelles l’ame la plus fortement trempée ne résisterait pas long-temps. Jusqu’ici la reine-régente a été personnellement respectée ; mais le sera-t-elle toujours ? et dans une pareille absence de force publique, sa vie, sa liberté, ne sont-elles pas à la merci d’un caporal ivre qui entraînerait dix soldats résolus à sa suite ?

Le seul acte du ministère Calatrava, qu’on dit fortement ébranlé, paraît avoir été, jusqu’à présent, la dissolution des cortès, qui venaient d’être élus. Cet acte était commandé par l’opinion triomphante ; une nouvelle assemblée, qui sera élue selon les formes établies par la constitution de 1812, se réunira dans deux mois.

Au reste, ni les armées ni la plupart des provinces n’avaient attendu les évènemens de Saint-Ildefonse pour proclamer la constitution de 1812, avec ou sans le concours des autorités civiles et militaires. Chose singulière ! Barcelonne est la dernière grande ville de l’Espagne qui se soit prononcée, et encore on assure que c’est malgré Mina. Cependant la constitution y a été proclamée deux jours avant que les décrets de la reine n’y fussent connus. Mais l’état de Barcelonne est fort bizarre : cette ville cumule la constitution de 1812 et la liberté illimitée qu’elle consacre, avec l’état de siége, la censure et une dictature militaire qui ne se gêne pas avec les agens des clubs ; car elle y a fait enlever tout récemment, en une nuit, trente des meneurs les plus actifs de la populace (et non pas des jeunes gens carlistes, comme l’a prétendu un journal), mesure qui a prévenu un mouvement ultra-révolutionnaire préparé pour le lendemain. C’est Mina mourant qui traite avec si peu de façon la liberté individuelle des patriotes barcelonnais. Mais on craint une explosion : la populace y demande à grands cris la déposition du gouverneur civil, la dissolution des lanciers de la garde nationale, comme trop aristocrates, et celle d’une garde de police, qui, dans ces derniers temps, a maintenu l’ordre avec vigueur. Pendant que la vie de Mina n’est plus soutenue que par des moyens factices, l’intérim de la capitainerie-générale est exercé par le général Aldama, commandant en second de la principauté, et fort impopulaire à Barcelonne. Il est impossible de prévoir comment tout cela finira. On ne sait pas encore si la reine conservera la régence, que la constitution de 1812 lui refuse, et dont elle n’est restée nominalement en possession que par une tolérance dont la durée est incertaine.

Jusqu’ici le prétendant ne paraît pas en mesure de profiter de cette confusion, et ses troupes viennent d’essuyer deux graves échecs à quelques jours de distance, l’un en Navarre, l’autre sur les confins des royaumes de Valence et d’Aragon. Quant à Gomez, on ne sait ce qu’il est devenu : tandis que le général Espartero se vante de l’avoir exterminé, les carlistes publient qu’il est à la tête de 20,000 hommes, et qu’il occupe une partie de la Galice, les Asturies et le royaume de Léon.