Chronique de la quinzaine - 14 septembre 1836

Chronique no 106
14 septembre 1836


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.
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14 septembre 1836.



« Pour se faire pardonner le pouvoir, écrivait M. Guizot en 1821, il faut le garder long-temps, et non pas y revenir sans cesse. De petites et fréquentes vicissitudes dans une grande situation ont pour la masse des spectateurs quelque chose de déplaisant et presque d’ennuyeux. Elles diminuent celui qui les accepte, quand elles ne le décrient pas. » Nous sommes de l’avis de M. Guizot, et nous le trouvons lui-même fort diminué depuis sa rentrée au pouvoir : minor rediit. Quelle raison vraiment politique peut-il assigner à son retour ? Est-il rappelé par la majorité parlementaire ? Les chambres sont absentes, et, convoquées, elles l’ont abandonné et l’abandonneront probablement encore. A-t-il quelque grand dessein à exécuter à l’intérieur ? Point. Pour les relations de la France avec l’Europe, il n’en faut pas parler ; on y connaît la pâle incertitude de M. Guizot.

Nous avions eu plus d’estime pour la valeur politique de M. Guizot qu’il n’en a lui-même : nous n’aurions pas attendu de lui un retour aux affaires sans cause et sans avenir, ni une convoitise du ministère si dépourvue de patience et de véritable ambition. Aussi que de fautes lui a fait faire en quelques jours cette monomanie d’existence ministérielle ! Il était parti de Lisieux dans la pensée de la présidence ; mais, sur le théâtre même des affaires, il a dû se désister de ses plus hautes espérances : alors on l’a vu, passant d’un extrême à l’autre, se réfugier dans l’affectation d’un rôle modeste, et chercher à primer la présidence nominale par l’humble spécialité d’un petit département. On a offert à M. Guizot le ministère de l’intérieur, il n’a pas voulu le prendre ; peut-être a-t-il craint les souvenirs de 1830, et les rapprochemens accablans que les lieux et les murs mêmes lui rappelleraient à toute heure ; il aurait retrouvé le cabinet dans lequel il donnait audience aux réfugiés espagnols, et acceptait l’entière complicité de la propagande révolutionnaire ; peut-être n’a-t-il pas voulu prendre sur lui la responsabilité éclatante et directe des affaires intérieures. Il a mis à ce département M. Gasparin, dont il avait, il y a quelques années, exigé la présence auprès de M. Thiers pour surveiller ce dernier ; mais voici qu’aujourd’hui M. Guizot ne se croit plus assez sûr de M. Gasparin lui-même, et il lui donne, à lui aussi, un surveillant ! et quel surveillant ? M. de Rémusat !

M. Guizot est loin de lire aussi bien dans les hommes que dans les livres ; il se trompe souvent sur le caractère et l’aptitude de ses amis, sur la valeur et la mise en œuvre de ses instrumens. M. de Rémusat, nouveau sous-secrétaire d’état, doit, d’après les vues de M. Guizot, surveiller tant M. Gasparin que l’esprit public, imprimer une sorte d’unité à la presse ministérielle, aviser aux réponses qu’il faudra faire à l’opposition, correspondre avec les préfets pour ce qui concerne les élections ; enfin, en cas de dissolution, mener au combat la phalange ministérielle sur tous les points, exciter, caresser, intimider. Pour cette besogne, il faut de l’activité, du fanatisme, un zèle à toute épreuve, et personne ne saurait moins y convenir que le nouveau sous-secrétaire d’état. M. de Rémusat a trop de paresse et d’indépendance dans l’esprit, trop d’élégance et de liberté dans ses mœurs et son langage, pour descendre aux services qu’on attend de lui. Il y a étourderie de sa part à accepter de pareilles fonctions. M. de Rémusat est homme à deviser agréablement sur les fautes et les bévues de son administration ; on pourra le surprendre à s’en moquer, au lieu de la défendre. Il n’y a pas en lui l’étoffe, soit d’un censeur, soit d’un commissaire de police ; c’est un libre et ingénieux causeur, et ses collègues doivent s’estimer heureux s’il n’est dans le cabinet qu’un élégant hors-d’œuvre, et s’ils échappent à ses sarcasmes et à ses épigrammes. Qu’a dû penser, par exemple, M. de Rémusat de la prétention de M. Guizot, d’être un homme de juillet, lui qui l’a vu, ainsi que M. de Broglie, protester dans les bureaux du Globe contre la première apparition du drapeau tricolore ? Quelle maladresse de réveiller de pareils souvenirs !

Les fautes n’ont pas manqué à M. Guizot depuis son retour de Lisieux ; lui qui se vante d’être, par excellence, l’homme de la majorité parlementaire, non-seulement est revenu au pouvoir en l’absence des chambres, mais il a montré une défiance imprudente envers la majorité en demandant au roi la faculté de prononcer à son gré la dissolution. Sur ce point, il a essuyé un refus formel ; il paraît qu’il lui a été répondu qu’on ne voulait, en aucune façon, engager l’avenir et la liberté de la couronne ; que s’il croyait pouvoir marcher avec les élémens connus, il entrât au ministère, sinon, non. À moins d’un grand défaut de réflexion et d’une inconcevable légèreté, M. Guizot doit être convaincu aujourd’hui qu’à la moindre hésitation des chambres, il sera abandonné sur-le-champ par la couronne. Voilà qui peut expliquer l’indécision du nouveau cabinet.

Repoussé dans sa prétention de dissoudre à son gré la chambre, M. Guizot a reporté toute sa raideur sur le personnel du ministère de l’intérieur. Il faut dire que les nouveaux ministres désiraient tous le maintien de M. de Montalivet, et la couronne a refusé pendant treize jours de l’abandonner. Mais M. Guizot a une antipathie particulière pour M. de Montalivet ; la position de celui-ci auprès du roi lui porte ombrage ; ces sentimens l’ont emporté sur son désir bien connu de plaire au maître.

Tout est fâcheux dans l’avènement du nouveau ministère ; tout y décèle une profonde inintelligence des hautes convenances politiques. Si quelque chose prêtait quelque crédit à l’étranger au parti doctrinaire, c’était l’alliance anglaise ; et voilà M. Guizot qui entre aux affaires dans le but patent d’en arrêter les effets salutaires pour la liberté constitutionnelle du midi de l’Europe ; mais qu’importe à M. Guizot ? La politique pour lui, c’est une résistance systématique, qui confond tout, les réformes nécessaires et les utopies chimériques ; c’est la compression intérieure et la méconnaissance des affaires du dehors. M. Guizot n’a aucun souci de l’Europe, du monde ; il n’a jamais cherché à faire prévaloir, dans le conseil, une seule idée en politique étrangère ; il sera tour à tour Anglais, Russe, Autrichien, pourvu qu’on lui abandonne l’intérieur.

Il est certain que l’ancien ministère, quelles qu’aient été d’ailleurs ses incertitudes et ses demi-mesures, s’est retiré sur une question de liberté et de dignité extérieure ; il voulait, dans les limites de la quadruple alliance, prêter à l’Espagne constitutionnelle un secours puissant et réel, abattre don Carlos, ôter par cet avantage décisif tout prétexte aux excès ultra-révolutionnaires, et pacifier l’Espagne. Enfin, quels qu’eussent été les évènemens, l’ancien ministère voulait la révolution espagnole quand même. L’Europe du nord l’a bien compris, et n’a pas permis à la France une coopération aussi puissante ; elle a demandé, et, nous le disons avec douleur, elle a obtenu l’abandon de toutes les résolutions et de tous les préparatifs du cabinet du 22 février, qui, depuis le 5 août, n’a plus été libre, et a vu défaire son ouvrage et ses combinaisons.

Don Carlos à Madrid sera un échec pour tout ce qui en Europe ne trempe pas dans l’absolutisme pur, pour tout ce qui participe, dans quelque degré que ce soit, à l’esprit progressif et constitutionnel. Don Carlos à Madrid relève la cause et l’étendard des dynasties déchues ; il offre un refuge, une armée, des frontières limitrophes au carlisme français ; don Carlos à Madrid détruit tous les résultats qu’on s’était vanté de conquérir au profit des monarchies constitutionnelles par le système de paix suivi depuis six ans.

Dans le nouveau cabinet, la direction de la politique étrangère est confiée à M. Molé. Nous ne ferons pas un crime au nouveau président du conseil d’un ouvrage de jeunesse, où il exaltait l’empereur et les merveilles qu’enfantait une volonté souveraine et forte. Le spectacle était assez beau pour arracher des cris d’enthousiasme ; aussi, nous ne reprocherons pas à un des noms de l’ancienne France d’avoir salué dans Napoléon le successeur de Louis XIV, et d’avoir reconnu la légitimité de la gloire. N’oublions pas non plus qu’en 1830, M. Molé prononça le mot de non-intervention dans un sens libéral. C’était dire à l’Europe : La France ne cherchera pas à propager au dehors les sentimens et les principes révolutionnaires ; mais elle ne permettra pas qu’un peuple qui voudra sincèrement réformer ses institutions et conquérir sa liberté, soit troublé dans l’exercice de son droit inaliénable. M. Molé quitta le pouvoir sitôt que le principe de la non-intervention ne fut plus maintenu avec fermeté. Il rentre aujourd’hui aux affaires. Pourquoi ? On a pensé qu’il avait surtout été décidé à l’acceptation de la présidence par la crainte de paraître abdiquer toute importance et toute prétention politique, en se réduisant toujours au rôle de médecin consultant dans les crises ministérielles. Mais enfin, quel qu’ait été le motif, que fera M. Molé du pouvoir qu’il s’est déterminé à reprendre ? Nous ne pouvons croire qu’il accepte une présidence purement nominale, et qu’il se résigne à couvrir de son nom et de son seing les prescriptions de M. Guizot. L’alliance de ces deux personnages ne saurait être durable : M. Molé est toujours, aux yeux de M. Guizot, un bonapartiste entièrement étranger aux vrais principes du gouvernement anglais et doctrinaire. D’un autre côté, le dogmatisme de M. Guizot a toujours pesé à M. Molé. On assure qu’il est dans l’intention de prouver que sa présidence est réelle et non pas nominale, et qu’il est véritablement chef du cabinet. La volonté de M. Guizot n’est pas la seule contre laquelle le président du conseil pourrait avoir à lutter. Il en est une autre plus élevée et plus puissante ; nous verrons s’il aura sur ce point une fermeté difficile sans doute, mais nécessaire.

M. Molé a été appelé au conseil pour faire un point d’arrêt dans les affaires espagnoles à toute participation française. C’est la non-intervention retournée contre l’intérêt qui en avait fait prononcer le mot. Cette abdication subite de toute influence française est un fait contre-révolutionnaire ; elle paralyse tous les effets moraux de la quadruple alliance ; désormais l’Europe semble d’accord pour assister avec une curiosité égoïste aux déchiremens de l’Espagne, à ses douleurs et peut-être à ses excès.

L’Espagne est un bien malheureux pays ; elle expie chèrement ses splendeurs du moyen-âge et son dernier éclat au xvie siècle ; elle n’a plus la vie du passé, l’énergie des anciens jours, le génie catholique. Elle n’a pas encore été suffisamment pénétrée par l’esprit moderne et philosophique ; elle ne peut s’enfanter à elle-même des institutions qui la satisfassent et l’expriment. Elle ne peut trouver d’hommes d’état qui sachent la comprendre et la servir. M. Martinez de la Rosa, avec son statut royal, n’a fait qu’une malencontreuse imitation des constitutions anglaise et française. Or, sans partager sur l’Espagne toutes les appréciations historiques que l’amiral Grivel vient d’adresser, il y a quelques jours, au Journal des Débats, il est certain qu’il y a là un esprit local et fédéral qu’il faut satisfaire, avant tout, même dans l’intérêt d’une unité centrale et forte dont un pays comme l’Espagne ne saurait guère se passer. M. Martinez de la Rosa a manqué une de ces grandes occasions dont la perte est toujours féconde en calamités ; il n’a rien eu d’espagnol, de national, d’intelligent. Si aujourd’hui l’Espagne se rallie à la constitution de 1812, c’est que cette esquisse improvisée au milieu d’une résistance héroïque, représente à la fois pour elle la cause de l’indépendance et des franchises provinciales. Puissent les nouvelles cortès qui s’assembleront dans quelques mois donner enfin une expression aux sentimens et aux droits du peuple espagnol !

L’ancien ministère doctrinaire du 11 octobre a constamment travaillé à imprimer une direction rétrograde aux affaires de la Péninsule ; en vain M. de Rayneval cherchait-il à l’éclairer et à lui faire changer de vues ; le courrier de Paris lui apportait toujours pour réponse des instructions de plus en plus anti-libérales : aussi notre représentant à Madrid, se sentant humilié du rôle qui lui était imposé, cherchait à circonscrire sa sphère d’action au lieu de l’étendre, et abandonnait à la diplomatie de l’Angleterre et de M. de Villiers l’honneur d’une influence active et démocratique. Cette situation fausse n’a pas peu contribué à jeter dans le cœur et sur les derniers jours de M. de Rayneval une amertume mortelle.

L’Angleterre n’a pu voir sans le plus vif mécontentement l’abandon qu’a fait notre politique officielle de la cause de la révolution espagnole, c’est de toutes parts une haute clameur contre le cabinet du 6 septembre. Singulière position que celle du parti doctrinaire ! Il s’était vanté d’amitiés honorables et d’une noble solidarité dans le parti whig. L’année dernière les lois de septembre ont fait perdre à MM. de Broglie et Guizot toute alliance politique de l’autre côté du détroit. Aux yeux d’un Anglais, whig ou tory, toucher au jury, à la liberté individuelle, à la liberté de la presse, est une forfaiture qui ne se pardonne pas. Aujourd’hui les doctrinaires rompent encore avec les hommes dont ils se disent les élèves et les amis, et ce sont eux qui annulent la quadruple alliance. Aussi nous écrit-on de Londres qu’on ne conçoit rien à une pareille conduite de la part de gens qui affectaient les apparences d’une politique profonde et systématique. Dans l’ardeur des collisions violentes, les hommes du 11 octobre avaient pu faire quelque illusion, à force de répéter leurs protestations d’attachement à la cause constitutionnelle ; mais aujourd’hui les déceptions ne sont plus possibles : on les connaît à l’intérieur par les lois de septembre ; on les connaît à l’étranger par une politique qui peut amener l’entrée de don Carlos à Madrid.


Sauf la malheureuse affaire de Jadraque, où Gomez a remporté un avantage sur les constitutionnels, il ne s’est rien passé de fort remarquable en Espagne. Le ministère n’est pas encore complet, et en supposant qu’il reste composé comme il l’est à présent, et sous la présidence de M. Calatrava, il ne le sera peut-être pas de long-temps, et c’est assurément la chose du monde la moins importante. Il n’y a pour le moment que deux choses à faire en Espagne, remplir le trésor, ce qui est très difficile, réorganiser l’armée, ce qui ne l’est pas moins. Le reste ne signifie rien ; cortès, décrets, liberté de la presse, épuration de fonctionnaires, tout cela, sans doute, pourra être un jour fort bon, à son temps, à son heure ; mais actuellement, rien de tout cela n’avance d’une minute l’accomplissement du grand objet qu’on doit se proposer, la fin de la guerre civile ; car voilà le but, et les deux choses à faire que nous avons indiquées n’en sont que les moyens. Malheureusement, la situation est telle, et, en dépit des efforts du ministère, s’aggrave tellement de jour en jour, que malgré soi et malgré toutes ses sympathies, on se surprend à la croire désespérée.

Quelque bonnes intentions que l’on suppose à un ministère, quels que soient les talens, l’intelligence, le dévouement, la supériorité d’esprit de sept ou huit hommes appelés à sauver un pays, seuls ils ne peuvent rien, et nous ne ferions pas cette réflexion, presque triviale à force d’être vraie, si nous ne voulions pas en venir à exprimer une opinion basée sur la connaissance parfaite de ce qui se passe en Espagne, l’opinion que M. Calatrava et ses collègues sont pour le moment tout seuls à la tâche. Nous ne croyons pas du tout que l’Espagne soit indifférente au triomphe de l’un ou de l’autre des trois partis qui se la disputent ; cela n’est pas possible. Mais plus la crise devient menaçante, plus la nation s’abandonne ; plus l’ensemble du pays se divise, plus les individualités se retirent ; plus chacun se plonge dans l’obscurité de son existence domestique, et plus dans l’incertitude de l’avenir on arrange, l’un sa défection, l’autre sa fuite, tous avec le désir d’échapper à la tempête des réactions, en se faisant oublier.

Pendant que le ministère promulgue des décrets pour renforcer les armées d’opération, celles qui existaient se dissolvent de toutes parts. Un très grand nombre d’officiers ont quitté leurs corps, ou chassés par leurs soldats, ou parce qu’ils ne veulent plus servir ; les soldats eux-mêmes, qui depuis long-temps ne sont pas payés, retournent dans leurs foyers, et c’est l’histoire du tonneau des Danaïdes. On a vu des armées se battre et gagner des batailles, sans habits, sans souliers, sans solde ; mais ces armées-là étaient soutenues par une grande passion, par un sentiment très fort, par une exaltation profonde et vraie. Don Carlos ne serait plus en Espagne, et ses lieutenans ne paraîtraient pas à la fois aux portes de Valence, de Saragosse et de Madrid, s’il y avait eu dans les armées espagnoles quelque chose de pareil pour les faire marcher en avant, à défaut de solde régulière, d’habits et de munitions.

M. Egea, qui occupe par intérim le ministère des finances, a trouvé les caisses publiques absolument vides, et l’un de ses premiers soins a dû être de songer à les remplir. On a décrété à cet effet un emprunt forcé ou contribution extraordinaire de 200,000,000 de réaux (50,000,000 de fr.), qui sera répartie sur toutes les propriétés par les administrations locales, et qui ne peut manquer de conduire bientôt à un système d’assignats ou papier quelconque, représentant la valeur des biens nationaux à la disposition du gouvernement. Mais comme le travail de répartition ne sera terminé que dans un mois au plus tôt, et qu’il faut de l’argent pour subvenir à des besoins d’une urgence extrême, le ministère s’est adressé aux citoyens, et leur a demandé des avances sur la contribution extraordinaire. Nous ne savons trop quelles ressources produira l’emprunt forcé, parce qu’il y aura souvent impossibilité absolue de recouvrement ; mais tout le poids en tombera nécessairement sur quelques grandes villes, déjà écrasées, où le commerce est anéanti, comme Barcelonne, Cadix, Valence, Séville, Malaga, et plusieurs autres, et il fera au gouvernement beaucoup d’ennemis, ce qui, pour être un mal inévitable, n’en est pas moins un grand mal. Quant à la vente des biens du clergé, elle ne pourra se faire qu’à des conditions de perte énorme pour le trésor, et elle est impossible dans toutes les provinces qui sont sillonnées de partis carlistes.

Ce décret, celui d’un appel de cinquante mille hommes sous les armes, celui qui mobilise une partie de la garde nationale et la réunit au chef-lieu de la province, un décret qui porte que les lois des deux époques constitutionnelles auront besoin, pour être remises en vigueur, d’une ordonnance spéciale à chacune d’elles, ont mécontenté la presse et donné lieu de reprocher au ministère sa mollesse et sa timidité.

Cependant plusieurs juntes insurrectionnelles, et de celles qui faisaient le plus de bruit, se sont dissoutes, les unes de fort bonne grâce, à la première nouvelle des évènemens qui avaient décidé la reine à reconnaître et faire proclamer la constitution, les autres après avoir opposé une certaine résistance, et non sans avoir provoqué de la part des populations quelques démonstrations assez hostiles. Il en reste encore, et quelques-unes n’ont fait que se transformer en municipalités constitutionnelles ou juntes d’armement et de défense. Mais toutes auront consommé en pure perte des ressources précieuses, et il y aura eu cette fois, comme l’année dernière, bien des concussions sur lesquelles il faudra que le gouvernement ferme les yeux, quoiqu’il ait demandé compte à ces autorités, dans le délai de soixante jours, de leur administration et des fonds publics qui leur ont passé par les mains. Elles ont toutes réussi, par divers moyens, à se procurer des sommes relativement assez fortes ; la junte de Grenade a frappé d’une contribution énorme et payable en deux heures les propriétés des individus carlistes, absens ou présens : celles du duc de Wellington, par exemple, ont été taxées à 75,000 francs, c’est-à-dire, assure-t-on, au revenu de toute une année ; M. Martinez de la Rosa s’est vu aussi ranger au nombre des carlistes, et imposer comme tel à une somme considérable. Il est vrai que ces extravagances, relevées par toutes les injustices qui accompagnent nécessairement le triomphe passager d’une minorité, ont fini par soulever la garde nationale, qui a chassé la junte. Cette corporation avait été installée par une colonne propagandiste sortie de Malaga, et qui s’est avancée en faisant la révolution partout, jusqu’aux défilés de Despegnaperros, où devait se réunir l’armée d’Andalousie pour marcher ensuite sur Madrid.

Les juntes de Malaga et de Cadix ont battu monnaie en prenant certaines mesures douanières dont le commerce anglais a profité. Celle de Malaga, qui, aussitôt après la révolution du 26 juillet, eut besoin d’argent pour l’expédition que nous venons de rappeler, fit d’abord vendre, à 50 pour 100 de rabais, une forte partie de sel qui était dans les magasins de la ville, opération dont quelques spéculateurs seulement ont réalisé le bénéfice ; ensuite, cette première ressource étant épuisée, elle imagina de permettre, pour quinze jours seulement, l’introduction de marchandises anglaises prohibées, sauf acquittement d’un droit assez léger. Il arriva aussitôt de Gibraltar une masse prodigieuse d’étoffes anglaises et autres produits, qui ont inondé, par Malaga, tout le midi de l’Espagne, et resserré d’autant, pour quelques mois, le débouché des manufactures de la Catalogne. Jamais l’Angleterre n’a oublié, dans les troubles de la Péninsule, les intérêts de son industrie, et elle poursuivait sous M. Mendizabal un traité de commerce dont il est fort possible qu’elle songe maintenant à reprendre la négociation, à la faveur de la position que lui ont faite les derniers évènemens.

Dès les premiers jours qui ont suivi le rétablissement de la constitution, ses partisans avaient eu à se féliciter de quelques succès militaires, auxquels on a donné d’autant plus d’importance qu’ils sont plus rares. Mais depuis, les armes de la reine ont éprouvé plusieurs échecs ou n’ont pu empêcher les carlistes de faire à peu près ce qu’ils voulaient. Ainsi, le général Basilio Garcia, qui s’était jeté dans la province de Soria et interceptait, au commencement du mois d’août, les communications entre Madrid et la France par la route de l’Aragon, a repassé l’Ebre et regagné la Navarre sans être entamé, malgré tous les efforts de plusieurs généraux envoyés à sa poursuite, malgré une crue extraordinaire qui l’avait retenu quelques jours sur la rive droite, malgré les milices de Sarragosse et le capitaine-général Evaristo San-Miguel. Au moins il ne menaçait plus Madrid, et c’était toujours un avantage qu’il eût évacué le pays, bien qu’il emmenât des recrues, des chevaux, des munitions, de l’argent ; mais au moment où l’on s’y attendait le moins, voilà Gomez qui arrive encore plus près de la capitale, sur cette même route de Madrid à Sarragosse, et qui bat les troupes constitutionnelles dirigées contre lui. C’étaient les mêmes régimens qui avaient été pendant quelque temps maîtres absolus de Madrid, et qu’on avait eu tant de mal à en faire sortir. Le général Espartero, le meilleur de l’armée espagnole, qui poursuivait Gomez depuis près de deux mois sans jamais atteindre le gros de ses forces, a fini par tomber malade de fatigue, et sa division, fort affaiblie sans doute, n’était plus commandée par lui quand le chef carliste est venu braver la révolution à quelques heures de Madrid. Il paraît que le grand talent de Gomez consiste à dérober ses mouvemens, et qu’il a des soldats infatigables. Entouré d’ennemis après son entrée en Galice, il a su leur échapper et conserver toujours sur Espartero, le plus redoutable de tous, plus de vingt-quatre heures d’avance, quoiqu’il traînât avec lui un butin considérable. Cela tient sans doute aussi à ce que les paysans le servaient bien et servaient mal ceux qui étaient à sa poursuite. Après l’affaire de Jadraque, ou ne sait au juste quelle direction il a prise, et on suppose qu’il veut opérer sa jonction avec quelques bandes avancées de la faction de Valence.

Cependant l’inaction de don Carlos depuis les évènemens de Saint-Ildefonse a causé une grande surprise à tous les partis ; on s’attendait généralement à lui voir essayer un mouvement hardi contre cette armée sans discipline et sans chef qui fait face à l’insurrection carliste sur l’Ebre. Mais rien n’a indiqué même que ses généraux en aient eu la moindre pensée. Nous ne hasarderons pas des conjectures sur un fait dont les causes sont fort bien connues sans doute de ceux qui reçoivent à Paris en épreuve, ou qui dictent les proclamations du prétendant. Mais ce que nous savons bien, c’est que bon nombre de ses amis en Europe ont cru qu’il ne perdrait pas un instant pour s’élancer sur la route de Madrid, et que bon nombre de ses ennemis l’ont craint.

Quoi qu’il en soit, jamais une victoire, nous ne disons pas une victoire décisive, car il en faudra plus d’une, n’a été plus nécessaire aux troupes de la reine. Si elles peuvent se réorganiser, elles le feraient sous cette heureuse influence, et si elles ne reçoivent pas une impulsion énergique, si la confusion actuelle se prolonge encore quelque temps, ce sera une cause compromise. Un coup de main hardi rendra maître de la capitale quelqu’un des lieutenans de don Carlos, et alors modérés et révolutionnaires, tous ceux qui ont fait acte d’adhésion au gouvernement de la reine et à la succession féminine, seront enveloppés dans une réaction effroyable dont les instrumens sont tout prêts et attendent patiemment leur jour ; mais la lutte ne sera pas terminée et coûtera encore bien du sang.

On assure que le ministère espagnol ne doit pas remplacer à Paris M. le général Alava, qui a refusé de prêter serment à la constitution de 1812. M. Alava conservera ses fonctions d’ambassadeur. C’est une galanterie dont on veut se faire un mérite auprès du gouvernement français, pour en obtenir les secours promis par M. de Bois-le-Comte à M. Isturitz ; et tel est probablement l’objet de la mission de M. Marliani, qui est arrivé ces jours derniers.

On s’attendait généralement à voir M. Mendizabal revenir aux affaires ; mais il n’en est pas question, ce qui ne doit s’entendre que d’un portefeuille et d’une place dans le conseil ; car M. Mendizabal reste dans les coulisses et conserve son attitude de protecteur du ministère Calatrava. Il travaille ostensiblement avec les membres du cabinet, et l’opinion publique de Madrid attribue à son inspiration toute-puissante leurs actes les plus importans. Il a ou du moins il affecte une confiance imperturbable, qu’il fait partager jusqu’à un certain point à la légation anglaise, dont les relations avec lui sont bien connues. Le chef de ses adversaires dans la dernière assemblée des cortès et son successeur à la présidence du conseil, M. Isturitz, a eu le bonheur de gagner le territoire portugais, sans être reconnu, ce qui lui aurait valu le sort de Quesada, et s’est embarqué à Cintra, pour Falmouth, où il est arrivé. M. Isturitz ne restera probablement pas long-temps en Angleterre, et viendra sans doute à Paris.