Ouvrir le menu principal

Chronique de la quinzaine - 30 septembre 1907

Chronique n° 1811
30 septembre 1907


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




La situation, au Maroc, s’éclaircit un peu, mais encore bien peu : dans son ensemble l’horizon y reste obscur. C’est seulement autour de Casablanca que les choses ont pris meilleure tournure ; mais cela suffit pour montrer que la méthode militaire que nous avons adoptée était la bonne, puisqu’elle devait, avec le moins de frais possible, produire des résultats qui sont déjà appréciables. Nous ne nous faisons aucune illusion sur la très médiocre importance qu’ont eue, en eux-mêmes, les combats de Teddert et de Sidi-Brahim : ils ont pourtant suffi à amener plusieurs tribus à demander l’aman, et à accepter les conditions que nous y avons mises.

Le général Drude a l’action lente, intermittente et prudente, mais efficace : il a toujours atteint l’objet qu’il s’était proposé, tout en ménageant le sang de ses soldats. Nous n’avons perdu jusqu’ici qu’une douzaine d’hommes. Les choses auraient tourné tout autrement si nous nous étions donné pour tâche de rétablir l’ordre, non pas dans une ville maritime du Maroc, mais dans le Maroc lui-même, et si nous nous étions lancés pour cela dans une expédition à longue portée. Au lieu d’avoir affaire à quelques tribus, nous en aurions soulevé contre nous des multitudes. Pour peu qu’elles eussent eu la moindre intelligence du genre de guerre qu’il leur convenait de faire, elles se seraient repliées devant nous, tout en combattant, et nous auraient laissés nous engager à fond dans le pays, jusqu’à ce que nous fussions arrivés à quelque passe difficile, ou qu’elles fussent elles-mêmes devenues assez nombreuses pour nous attaquer avec le plus de chances de succès. Le chiffre de cent mille hommes que nous avons indiqué comme nécessaire à une pareille entreprise n’est certainement pas au-dessus de la vérité, il est plutôt au-dessous, et tout porte à croire qu’il aurait été dépassé. Une grande expédition au Maroc aurait été une aventure, tandis qu’en restant dans le voisinage de la mer, nous ne risquions rien. On pouvait se demander, à la vérité, si nous réaliserions notre but : à cette question les derniers événemens ont apporté une première réponse. Le plan que nous avons exécuté, un peu timidement peut-être, se trouve justifié. Il semble bien qu’on ait enfermé le général Drude dans un cercle d’action très restreint, à moins qu’il n’ait jugé à propos de s’y tenir lui-même. Les dépêches disent maintenant que les troupes vont « découcher, » ce qui signifie qu’elles ne seront plus obligées de rentrer tous les soirs au camp de Casablanca. Qui sait toutefois si la soumission des tribus les plus voisines ne rendra pas, au moins pour le moment, inutiles de nouvelles opérations ? Ces tribus servent de couverture à Casablanca. Elles devaient remettre leurs armes entre nos mains ; elles ont demandé à les garder pour se défendre contre les tribus qui, placées un peu plus loin, pourraient leur en vouloir de leur nouvelle altitude et les attaquer. Nous avons consenti à leur laisser provisoirement leurs armes, car le motif qu’elles invoquaient pour les conserver est sérieux. Mais qu’en feront-elles ? Cela dépendra des circonstances : après avoir montré que nous étions les plus forts, nous ferons bien de le rester. Le commencement de pacification qui vient de se produire n’est probablement pas encore la paix.

Quoi qu’il en soit, le mal a pu être localisé à Casablanca et dans la région environnante, et les craintes qu’on avait conçues pour la sécurité des autres villes maritimes ne se sont pas jusqu’à présent réalisées. Nous constatons le fait, sans en tirer pour l’avenir des conséquences qui risqueraient d’être trompeuses. Rien n’est plus instable, rien n’est plus incertain que la sécurité des Européens au Maroc, et il en sera ainsi jusqu’au jour où, sous une forme ou sous une autre, des forces de police auront été organisées dans les ports de mer. La forme qui avait été prévue à Algésiras est peut-être suffisante en temps normal ; elle ne l’est pas aujourd’hui. La police a pour objet d’assurer la sécurité des Européens, mais il faut d’abord assurer la sienne propre, et on sait d’après les déclarations d’El Guebbas que celle des officiers et des sous-officiers que la France et l’Espagne devaient mettre à la disposition du Sultan pour instruire et encadrer ses troupes, ne pourrait » nullement être garantie. Dès lors, que faire ? La première idée qui se présente à l’esprit, la seule qui semble pratique, est de confier provisoirement la police à des troupes françaises et espagnoles : l’ordre une fois rétabli, on reviendrait à la combinaison d’Algésiras. C’est à ce sujet que les puissances ont été pressenties. On connaît la réponse de l’Allemagne : elle a, comme on dit, jeté un froid. L’Allemagne n’a rien objecté à la proposition en elle-même. Mais elle a exprimé la crainte que le débarquement de troupes européennes dans les huit ports n’y produisit des désordres, comme cela est arrivé à Casablanca, à moins que ces troupes ne fussent en quantité suffisante pour rendre tout soulèvement impossible. Le problème est d’une solution délicate. L’Allemagne semble nous inviter à débarquer des troupes nombreuses dans les ports de mer, — ou à ne pas en débarquer du tout. On conçoit que, placés dans cette alternative, nous préférions nous abstenir jusqu’au moment où l’obligation d’agir s’imposera d’une manière immédiate et pressante. Toutefois la question reste posée et il faudra bien la résoudre. C’est, à nos yeux, toute la question marocaine. Nous devons, non pas nous désintéresser, mais nous tenir en dehors de ce qui se passe à l’intérieur du Maroc, et concentrer notre effort sur les côtes et sur notre frontière algérienne. Dans les ports, la conférence nous a confié une fonction ; sur notre frontière elle nous a reconnu un droit. Il n’y a plus d’Européens dans le reste du Maroc. Tout concourt, par conséquent, à nous conseiller de nous borner. Le jour où une police effective aura été organisée dans les ports par l’Espagne et par nous, nous serons quittes envers l’Europe : nous aurons fait tout ce que nous pouvons et devons faire actuellement dans l’intérêt général de la civilisation, et aussi pour la préservation de nos intérêts particuliers.

Que se passe-t-il d’ailleurs au Maroc ? Quelle est la situation respective des deux sultans ? Quelles sont les chances de l’un et de l’autre ? On comprendra que, sur tous ces points, nous soyons très réservés. Le monde politique international ne connaît qu’un seul sultan, qui est Abd-el-Aziz : son frère Moulaï-Hafid n’est qu’un prétendant. Le monde musulman reconnaît la manifestation de la volonté divine dans la force seule, et dans son succès. Si la force avait été évidemment de son côté, il est probable que Moulaï-Hafid serait devenu aux yeux de tous, ou du moins du plus grand nombre, le souverain légitime du pays. L’Europe aurait fini par le reconnaître, comme elle reconnaît tous les gouvernemens devenus réguliers. Mais les choses n’ont pas pris jusqu’ici cette tournure. Au bout de peu de jours, on a constaté que la cause de Moulaï-Hafid ne gagnait pas de terrain. Moulaï-Hafid n’avait pas d’argent ; il n’avait pas d’armes. On raconte aujourd’hui qu’à la manière de Monte-Cristo il a découvert toutes sortes de trésors enfouis dans la terre depuis des siècles : il est possible que ces contes à dormir debout fassent de l’effet sur les imaginations arabes ; elles en font moins sur les esprits européens. Pour ce qui est des armes, on connaît l’histoire de celles qui se trouvaient à Mazagan, ou du moins la première moitié de cette histoire. Au point où nous en sommes restés, les armes semblaient abandonnées à Moulaï-Hafid, sans doute parce que les autorités françaises ne croyaient pas avoir les moyens de les lui disputer ; mais depuis, elles se sont ravisées et ont interdit l’envoi des armes au prétendant. Malheureusement, une belle nuit, par suite soit de la distraction, soit de la faiblesse, soit de la complicité de la douane, une partie de ces armes a disparu et a été dirigée sur Marakech. Il est douteux toutefois que la force réelle de Moulai-Hafid en soit bien considérablement accrue. Nous allons voir maintenant ce qu’il fera. S’il ne fait rien, sa situation s’amoindrira, car Abd-el-Aziz, lui, a fait quelque chose : il a quitté Fez et il est entré à Rabat. Certains symptômes font craindre qu’il n’y soit pas très populaire. N’importe : ce coup d’éclat servira sa cause, si son compétiteur n’y fait aucune réponse. Sommes-nous donc à la veille d’événemens nouveaux ? Verrons-nous les deux frères entrer en conflit et livrer le sort de leur couronne à celui d’une bataille ? Se maintiendront-ils au contraire à distance respectueuse l’un de l’autre, laissant au temps le soin de dénouer une situation trop forte pour eux ? Autant de questions incertaines.

Si Abd-el-Aziz était un autre homme qu’il ne s’est montré jusqu’ici, il profiterait de la proximité de Rabat et de Casablanca pour exercer une influence pacifiante sur toute la région, et il s’entendrait pour cela avec nous. Il a réuni autour de lui une mehalla assez considérable : peut-être les moyens ne lui manquent-ils pas pour agir sur les tribus que les derniers événemens ont agitées : mais en a-t-il la volonté ? Quant à nous, nous attendons. Nous pouvons faciliter la tâche du Sultan, comme il peut faciliter la nôtre ; mais nous avons montré que nous pouvions nous tirer d’affaire à nous seuls, si on nous refuse le concours qui nous avait été promis à Algésiras, ou si on aime mieux nous susciter des obstacles.


Le Syllabus du 3 juillet n’était que la préface d’une Encyclique qui vient d’être publiée, et qui restera un des documens les plus graves de l’histoire religieuse en ce commencement du XXe siècle. Elle débute par les mots : Pascendi dominici gregis, qui serviront, comme d’habitude, à la désigner. Nous avons dit du document improprement appelé Syllabus qu’il n’était qu’un décret du Saint-Office ; mais, cette fois, il s’agit d’un acte émanant directement du pape, d’une lettre adressée par lui « à tous les patriarches, primats, archevêques, évêques et autres ordinaires qui sont en paix et en communion avec le siège apostolique. » Est-ce à dire que nous soyons en présence d’un de ces actes où le Saint-Père use de l’infaillibilité que tous les catholiques reconnaissent à quelques-uns d’entre eux ? Nous ne le croyons pas, et on nous dispensera d’en donner ici les raisons. Mais, à l’infaillibilité près, l’Encyclique est revêtue de la plus haute autorité que puisse avoir une manifestation pontificale.

Le but que Pie X s’est proposé est de condamner en bloc les tendances, les travaux, les conclusions de toute une école née dans l’Église catholique il y a un quart de siècle, et à laquelle il donne le nom de modernisme. Quand nous parlons des conclusions de cette école, c’est le Pape lui-même qui les tire, poussant en quelque sorte les modernistes d’une main vigoureuse au-delà du point où ils se sont arrêtés, les uns avec hésitation peut-être, les autres avec réflexion et résolution. Voilà où vous allez, leur dit-il, et il les y conduit : et ce n’est rien moins qu’à « l’anéantissement de toute religion. » « Le premier pas, dit-il, fut fait par le protestantisme, le second est fait par le modernisme, le prochain précipitera dans l’athéisme. » On voit le ton, il est véhément. Le Saint-Père n’use plus d’aucun ménagement pour les doctrines qu’il réprouve, ni pour les personnes qu’il condamne. « Ces hommes-là, s’écrie-t-il, peuvent s’étonner que nous les rangions parmi les ennemis de l’Eglise. Nul ne s’en étonnera avec quelque fondement qui, mettant leurs intentions à part, dont le jugement est réservé à Dieu, voudra bien examiner leurs doctrines, et, conséquemment à celles-ci, leur manière de parler et d’agir. » Le Saint-Père laisse-t-il vraiment à Dieu seul le soin de juger les intentions ? L’Encyclique parle avec répétition et insistance de « perfidie, » de tactique « insidieuse, » de « complot. » Elle accuse les modernistes de rester dans l’Église pour la ruiner ; elle leur reproche leur soumission apparente comme une hypocrisie de plus. « Trêve donc, dit-elle enfin, au silence qui désormais serait un crime ! il est temps de lever le masque à ces hommes-là, et de les montrer à l’Église universelle tels qu’ils sont. »

Le Saint-Père les montre donc tels qu’ils sont, ou tels qu’il les voit. L’art de l’Encyclique, qu’on nous pardonne le mot, consiste à les confondre les uns avec les autres, à condenser leurs doctrines en une doctrine unique dont toutes les parties sont fortement liées, à supprimer tout ce qu’il peut y avoir encore d’hésitant et de flottant dans leur pensée pour lui donner la forme d’un système achevé. A la vérité, les modernistes ont des tendances communes ; mais s’y abandonnent-ils tous dans les mêmes conditions et jusqu’au même point d’aboutissement ? Non. Leurs conclusions sont diverses, quelquefois opposées, souvent provisoires comme il appartient ! à tout ce qui vient de chercheurs ; et c’est ce qui permettra à chacun d’eux, — il faut s’y attendre, — de protester en toute sincérité qu’il ne reconnaît pas sa pensée propre dans la doctrine uniforme que l’Encyclique assure leur être commune. Et comment tous ne reculeraient-ils pas épouvantés devant la conclusion que le Saint-Père exprime en ces termes : « Maintenant, embrassant d’un seul regard tout le système, qui pourra s’étonner que nous le définissions le rendez-vous de toutes les hérésies ? Si quelqu’un s’était donné la tâche de recueillir toutes les erreurs qui furent jamais contre la foi et d’en concentrer la substance et comme le suc en une seule, véritablement il n’eût pas mieux réussi. Ce n’est pas assez dire : ils ne ruinent pas seulement la religion catholique, mais, comme nous l’avons déjà insinué, toute religion. Les rationalistes les applaudissent, et ils ont pour cela leurs bonnes raisons : les plus sincères, les plus francs saluent en eux leurs plus puissans auxiliaires. »

Nous ne nous permettrons pas de discuter ici les grandes questions que traite l’Encyclique : la place nous manque, et aussi la compétence. L’Encyclique est elle-même un morceau très étendu. On ne pourrait y répondre, ce qui d’ailleurs n’est pas notre affaire, qu’en entrant dans beaucoup plus de développemens encore, car elle supprime de parti pris toutes les nuances et toutes les distinctions qu’il faudrait rétablir. Nous nous contenterons de dire que le document pontifical range les erreurs modernes, ou modernistes, sous trois chefs principaux, caractérisés par les dénominations d’agnosticisme, d’immanentisme et d’évolutionnisme.

L’agnosticisme est la doctrine qui refuse à l’esprit humain la capacité nécessaire pour s’élever à la connaissance directe et adéquate de la vérité. Pris en un certain sens, il ne semble pas contraire à la religion : en effet, si l’esprit humain pouvait s’élever à lui seul à la pleine connaissance de toutes les vérités dont il a besoin, la révélation serait inutile. Mais, ici comme partout, il y a une question de mesure. C’est une hérésie de dire que l’esprit humain ne peut pas s’élever à lui seul à la notion de Dieu ; mais c’en est une autre de dire qu’il peut s’élever à lui seul à la connaissance de Dieu telle que la religion la lui révèle. L’Encyclique reproche aux modernistes de pousser l’agnosticisme au point de refuser à l’esprit humain la simple notion de Dieu. Vont-ils vraiment jusque-là ? La vérité est que, nés après Kant, ils ont poussé très loin l’analyse de l’esprit humain, qu’ils en ont marqué les limites, qu’ils ont reconnu le caractère de contingence qu’il imprime à tout ce qui s’y reflète, qu’ils l’ont réduit à ne voir que des phénomènes, c’est-à-dire des images, et lui ont contesté la perception directe des choses. Mais, au total, tout cela ne prouve que davantage la nécessité pour l’esprit humain de trouver un concours, un secours en dehors de lui-même, et une certaine somme d’agnosticisme s’accorde très bien avec la religion.

L’accusation d’immanentisme est plus grave. Que signifie ce mot barbare ? Il signifie, si nous avons bien compris, qu’il y a dans la subconscience un besoin religieux qui y est immanent, permanent, et qui cherche sa satisfaction dans la première élaboration du dogme. Il se produit là une sorte de poussée intérieure, instinctive au début et confuse, qui n’est en somme qu’un sentiment : et l’Encyclique reproche aux modernistes de réduire la religion à un sentiment, et même à un sentiment individuel. Pourtant, elle reconnaît elle-même que, d’après les modernistes, ce germe d’abord obscur est bientôt éclairé par l’intelligence : celle-ci a donc un rôle à jouer dans l’élaboration religieuse, et c’est ce que quelques-uns expriment en disant que le catholique pense le dogme. Cette pensée est-elle purement individuelle ? Les livres des modernistes affirment presque tous le caractère social et traditionnel de ce qu’ils appellent l’expérience religieuse, et, de plus, ils regardent l’Église comme l’organe et l’interprète nécessaire de cette expérience. L’un d’eux dit en propres termes que l’Église est l’organisation régulière de l’expérience religieuse collective et durable. Mais il faut bien reconnaître qu’une doctrine qui donne en quelque sorte l’esprit humain pour berceau au dogme laisse peu de place au surnaturel : elle expose la vérité religieuse à participer à toutes les infirmités de cet esprit au milieu desquelles elle naît, se développe et évolue.

Quant à l’évolutionnisme, on sait que le mot et la chose sont à la mode : les modernistes, s’ils méritent vraiment le nom qu’on leur donne, devaient être tentés d’introduire l’évolution dans le domaine religieux, bien que, à notre avis, ce soit celui de tous où elle ait le moins affaire. La vérité religieuse n’évolue pas : c’est l’esprit humain qui évolue autour d’elle, parce qu’il ne peut jamais l’embrasser tout entière et qu’il ne la découvre que partiellement et progressivement. Au contraire, la révélation religieuse se présente à l’esprit sous la forme d’un fait primitif qui a rempli dès l’origine tout son objet. Malgré cela, au cours du siècle dernier, des catholiques illustres, — le plus illustre de tous a été revêtu par Léon XIII de la pourpre cardinalice, — ont étudié ce qu’ils ont appelé l’évolution du dogme. Ils ont cru que si le dogme était immuable et immobile, l’esprit humain qui ne l’est pas ne pouvait en percevoir que des faces successives. Chaque siècle, chaque temps a ses besoins religieux particuliers auxquels peut correspondre, non pas une vérité religieuse nouvelle, mais une conception nouvelle de cette vérité. Si on peut contester que le dogme ait évolué, il faut bien reconnaître, puisque c’est un fait historique, que des dogmes nouveaux ont été formulés : et cela semble donner quelque raison aux immanentistes lorsqu’ils disent que ces dogmes ont été plus ou moins longtemps pensés par la collectivité catholique avant d’aboutir à leur promulgation définitive. Malheureusement, à cette question de l’évolution du dogme, viennent s’en ajouter deux autres, celle de l’évolution appliquée aux Livres Saints, et celle du symbolisme. La première est toute la question de l’exégèse : nous en avons déjà parlé à propos du Syllabus. Il est bien certain que les Livres Saints sont à quelques égards des livres comme les autres ; mais, aux yeux des catholiques, ils auront toujours un caractère spécial qui ne permettra pas de les confondre avec eux. Où est la limite entre les deux caractères ? Elle est difficile à fixer. L’Encyclique aime mieux se placer toute d’un seul côté. Pour elle, « les Saints Livres, écrits sous l’inspiration du Saint-Esprit, ont Dieu pour auteur. » En conséquence, ils ne peuvent contenir aucun « mensonge d’utilité, ou mensonge officieux, » ce que nous accordons volontiers, mais même, aucune erreur de fait portant sur des matières qui ne sont pas de foi, aucune altération, aucune adjonction, aucune interpolation. Quelques modernistes se sont laissé entraîner très loin dans l’étude des textes, et c’est ce qui les a amenés à introduire une distinction difficile à bien marquer dans la pratique, souvent dangereuse, toujours inquiétante, entre ce qui est du domaine de l’histoire et de celui de la foi. Et cela les a conduits aussi, peu à peu, par une pente d’abord insensible, à donner aux propositions religieuses les plus formelles un caractère purement symbolique dont la vieille foi de nos pères aurait beaucoup de peine à se contenter. Mais nous, n’avons pas à faire leur procès. L’Encyclique s’est chargée de ce soin avec une maîtrise souveraine, une verve emportée, une ironie mordante qui ne sont pas habituelles aux documens de ce genre, toutes choses qui ne laissent place dans notre âme qu’à un peu de charité. Le Saint-Père avoue quelque part que tant d’absurdités, d’insanités, de perfidies, remuent sa bile (bilem commovent), expression que nous ne trouvons pas dans la traduction française, mais qui est dans le texte latin. Ce sentiment produit chez Pie X une excitation très éloquente, très vigoureuse, très rigoureuse, qui complète son caractère : on ne le connaissait pas sous ce jour nouveau.

Nous ne défendrons pas les modernistes, pas plus que nous ne les accusons. Nous avons dit, en parlant du Syllabus, qu’ils avaient commis des imprudences ; ils les paient un peu cher aujourd’hui. Mais ont-ils vraiment les intentions déloyales et sournoises que l’Encyclique leur prête ? Ont-ils des âmes aussi noires qu’elle les montre ? Qu’ont-ils voulu, après tout ? Ils sont modernes ; ils sont hommes du XXe siècle et non pas du XIIIe ; comme tels, ils se sont rendu compte de la nature et de la force des coups qu’une critique nouvelle a portés à la religion et à l’Église, et ils ont essayé d’y parer. L’Encyclique leur répond que la scolastique du moyen âge et la Somme de saint Thomas suffisent à la défense de l’Église et qu’il faut s’y tenir. Est-ce bien sûr ? Loin de nous la pensée de médire de la scolastique, d’Aristote et de saint Thomas, car nous les admirons sincèrement ; mais pouvons-nous oublier que Descartes, Spinoza, Hume, Kant, Fichte, Schelling. Hegel, etc., etc. sont venus depuis, et qu’ils ont renouvelé la pensée moderne ? L’exégèse a fait de singuliers progrès depuis le Docteur angélique ; l’attaque s’est déplacée, la défense ne doit-elle pas se déplacer aussi ? L’apologétique d’il y a six cents ans était bonne il y a six cents ans ; elle conserve aujourd’hui des qualités propres qui restent inaltérables, mais elle est insuffisante contre des adversaires qui ont découvert d’autres armes, et qui se servent du canon moderne, tandis que nos pères n’usaient, de part et d’autre, soit pour la défense, soit pour l’attaque, que de l’arbalète et de l’épée. C’est ce dont les modernistes ont été frappés, et alors, à leurs risques et périls, ils ont essayé de s’emparer des armes de l’ennemi pour les retourner contre lui : entreprise hardie, difficile, périlleuse, où ils ont pu se tromper et s’égarer, où ils l’ont fait plus d’une fois, mais où, même dans leurs erreurs, ils ont peut-être mérité quelque indulgence. L’Encyclique la leur refuse et les renvoie rudement à la scolastique. Elle ne le fait pourtant pas sans quelques atténuations. En ce qui concerne les études religieuses, « nous voulons et ordonnons, y lisons-nous, que la philosophie scolastique soit mise à la base des sciences sacrées. Il va sans dire que s’il se rencontre quelque chose dans les docteurs scolastiques que l’on puisse regarder comme excès de subtilité, ou qui ne cadre pas avec les découvertes des temps postérieurs, ou qui n’ait enfin aucune probabilité, il est bien loin de notre esprit de vouloir le proposer à limitation des générations présentes. » Prenez garde, dirons-nous respectueusement à l’auteur de l’Encyclique, tout le modernisme, ou peu s’en faut, passera par la porte que vous entre-bâillez ! Pour connaître ce qui ne cadre pas avec les découvertes des temps postérieurs, il faut étudier ces découvertes et les connaître : comment mettre d’accord cette obligation avec les précautions extraordinaires, minutieuses, impérieuses, qu’accumule l’Encyclique dans sa partie pratique pour interdire aux prêtres et aux laïques la lecture des livres qui pourraient troubler la tranquillité de leur foi ? Jamais on n’avait pris plus de soins pour élever une barrière plus infranchissable entre la pensée moderne d’une part et la pensée religieuse de l’autre. Des catholiques allemands ont demandé, — les présomptueux ! — la suppression de l’Inquisition et de l’Index : l’Encyclique leur répond en établissant en petit, mais singulièrement actives, une congrégation du Saint-Office et une congrégation de l’Index dans chaque diocèse du monde. On est surpris et un peu effrayé en songeant combien de choses les catholiques devront ignorer ! On ne l’est pas moins lorsqu’on songe à tous les « comités de vigilance, » qui travailleront dans l’ombre, pour découvrir et dénoncer le péché de modernisme, à l’insu même de ceux qui l’auront commis et sans qu’ils soient appelés à s’en expliquer : organisation redoutable à coup sûr, mais dont on se demande en vérité si elle est viable.

Les modernistes doivent-ils donc désespérer ? Sont-ils condamnés sans retour ? Doivent-ils pour jamais fermer leurs livres et briser leurs plumes ? Qui sait ? Un passage de l’Encyclique nous a plongés dans une sorte de rêverie historique. C’est celui où est citée une lettre de Grégoire IX aux maîtres de théologie de Paris. Les modernistes, dit Pie X, méritent qu’on leur applique ce que Grégoire IX, un de nos prédécesseurs, écrivait de certains théologiens de son temps : « Il en est parmi vous, gonflés d’esprit de vanité ainsi que des outres, qui s’efforcent de déplacer, par des nouveautés profanes, les bornes qu’ont fixées les Pères ; qui plient les Saintes Lettres aux doctrines de la philosophie rationnelle, par pure ostentation de science, sans viser à aucun profit des auditeurs… ; qui, séduits par d’insolites et bizarres doctrines, mettent queue en tête et à la servante assujettissent la reine. » Cette lettre de Grégoire IX ressemble, en effet à l’Encyclique actuelle. Mais quelle est la « philosophie rationnelle » qu’elle dénonce avec un accent si décisif ? C’est celle d’Aristote, que saint Thomas devait reprendre un peu plus tard à son compte et remettre si fort en honneur. Et la philosophie de saint Thomas a-t-elle été elle-même acceptée par tous du premier coup ? Non : elle a été à son tour discutée et combattue par des voix ecclésiastiques : il lui a fallu du temps pour s’imposer. Mais, pour nous en tenir à Grégoire IX, quel résultat a eu son intervention en juillet 1228, date de la lettre citée par l’Encyclique ? Un concile provincial tenu à Paris, en 1210, avait déjà interdit sous les peines les plus sévères la lecture d’Aristote. Cependant il continua d’être lu et admiré, et bientôt un certain nombre de régens de l’Université de Paris s’adressèrent au Pape pour le supplier de revenir sur la sentence qu’il avait prononcée et de remettre la question à l’étude. Grégoire IX maintint l’interdiction de lire en public les livres d’Aristote, mais en même temps il promit d’en modifier les termes, et, en effet, quelques jours après, il écrivit à Me Guillaume d’Auxerre, archidiacre de Beauvais, et à deux autres théologiens alors en renom une lettre dont voici un passage : « Ayant appris que les livres de philosophie naturelle, interdits à Paris par le concile provincial, passent pour contenir à la fois certaines choses utiles et certaines choses nuisibles, afin que le nuisible ne porte pas dommage à l’utile, nous enjoignons formellement à votre prudence, en laquelle nous avons placé notre confiance entière, par cette lettre munie du sceau de l’Apôtre, sous l’invocation du jugement éternel, d’examiner ces livres avec l’attention, la rigueur convenables, et d’en retrancher scrupuleusement toute erreur capable de scandaliser et d’offenser les lecteurs, afin qu’après le retranchement des passages suspects ces livres puissent sans retard et sans danger être pour tout le reste rendus à l’étude. » Quelle différence entre ces deux lettres de Grégoire IX, qui se rapportent au même objet ! L’une est de 1228, l’autre de 1231. L’Encyclique n’a reproduit que la première. Après la seconde, Aristote a obtenu progressivement droit de cité dans l’Église, et bientôt saint Thomas le lui a assuré définitivement. Cet exemple prouve qu’on peut toujours en appeler du Pape au Pape lui-même, et que, s’il n’y a rien de plus difficile que de séparer l’ivraie du bon grain, il n’y a non plus rien de plus nécessaire.

La conférence de La Haye a terminé discrètement ses travaux. Il faut bien avouer que l’opinion ne les a pas suivis avec tout l’intérêt qu’ils auraient certainement mérité ; mais ce n’est pas tout à fait sa faute. D’abord, pendant que les hommes de bonne volonté réunis à La Haye travaillaient à rendre la guerre plus rare ou à en adoucir les rigueurs, le canon tonnait à Casablanca ; ensuite, les délibérations de la conférence n’ont été connues que par des comptes rendus très sommaires, publiés dans les journaux d’une manière intermittente ; enfin, quelques-unes des matières qui en faisaient l’objet ont un caractère purement juridique, et ne pouvaient pas être comprises sans quelques explications. Le grand public ne s’intéressait en réalité qu’à deux questions, la limitation des armemens et l’arbitrage obligatoire. Le gouvernement anglais tenait essentiellement à ce que la première fût discutée ; aussi l’a-t-elle été, et on a même voté unanimement une motion qui dit « qu’il est hautement désirable de voir les gouvernemens reprendre l’étude sérieuse de cette question. » Il aurait fallu avoir bien mauvais caractère pour ne pas voter cela. La question de l’arbitrage obligatoire n’a pas fait beaucoup de progrès : l’opposition de l’Allemagne et de quelques autres puissances ne l’a pas permis. Les résultats ne sont donc pas bien considérables, il faut l’avouer. Toutefois, sur d’autres points d’un caractère plus pratique, on en a obtenu de plus appréciables, qui pourront être ici l’objet d’études particulières. Les deux conférences qui se sont réunies à La Haye sous l’initiative de l’empereur de Russie sont la manifestation d’un désir qui est général dans le monde, celui de maintenir la paix, et, subsidiairement, celui de rendre la guerre, si elle éclate, plus courte et moins cruelle. Pour atteindre ce double but, on cherche, on tâtonne, on étudie, on travaille : rien de mieux, à coup sûr, pourvu qu’on ne se fasse pas illusion sur la portée immédiate d’un effort d’ailleurs si généreux, et qu’on ne se croie pas assez près de la paix perpétuelle pour renoncer dès maintenant aux moyens de soutenir la guerre éventuelle. L’erreur serait moins dangereuse si elle était générale, mais il faudrait plaindre ceux qui y tomberaient, tandis que les autres, — et il y en a, — sauraient s’en garantir. La conférence a été présidée par M. de Nelidow, ambassadeur de Russie à Paris, avec une fermeté d’esprit, mêlée de bonne grâce, que tout le monde s’est plu à reconnaître. Si elle n’a pas assuré la paix dans le monde, la bonne entente n’a pas cessé de régner entre ses membres : ils se sont séparés avec la conscience d’avoir bien mérité de l’humanité.


FRANCIS CHARMES.

Le Directeur-Gérant, FRANCIS CHARMES.

---