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Chronique de la quinzaine - 30 septembre 1906

Chronique n° 1787
30 septembre 1906


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




30 septembre.


La Lettre des évêques de France au clergé et aux fidèles, lettre dont la publication avait été annoncée aussitôt après la seconde réunion de l’épiscopat, a été ce qu’elle pouvait et devait être dans les circonstances présentes. On y chercherait en vain des vues nouvelles sur une question qui avait été déjà examinée sous toutes ses faces. Les Encycliques du Saint-Père avaient tout dit sur les associations cultuelles : nos évêques n’ont pu que le répéter, ce qui était de leur part une manière de montrer leur soumission parfaite aux instructions pontificales. Nous mentionnerons dans le même ordre d’idées le bruit qui a couru, sans être démenti, que la lettre avait été envoyée à Rome avant d’être livrée à la publicité : les évêques auraient voulu s’assurer non seulement de la conformité de leurs sentimens avec ceux du Souverain Pontife, — conformité qui était hors de doute, — mais encore de celle de leur langage avec celui que le Pape lui-même avait tenu et désirait qu’ils tinssent. C’est là, croyons-nous, un fait sans précédent dans notre histoire religieuse ; mais il faut bien reconnaître que la situation elle aussi est sans précédens, et que l’union absolue entre le chef et ses membres est aujourd’hui plus indispensable qu’elle n’a jamais été. Nous n’avons rien à retirer de ce que nous avons dit précédemment sur la politique qui nous paraissait la meilleure à tenir à l’égard de la loi de séparation ; c’est à l’expérience, désormais, qu’il appartient de montrer si nous nous sommes ou non trompés ; mais, quelle qu’ait pu être la diversité des opinions particulières sur une question de conduite que l’autorité suprême n’avait pas encore résolue, dès que cette autorité s’est prononcée, tous les catholiques ont dû s’incliner. Il aurait fallu ne rien connaître de ce qu’on peut appeler la psychologie actuelle de l’Église de France pour avoir le moindre doute qu’ils le feraient. Au reste, l’Église est menacée ; elle traverse une épreuve redoutable où il n’y a pas pour elle de péril supérieur à celui de la moindre division. La Lettre des évêques, venant après l’Encyclique Gravissimo officii, ne pouvait avoir pour objet que de manifester ce sentiment : elle a pleinement rempli son objet.

Nous ne nous attarderons pas à refaire une fois de plus, à l’exemple des évêques, la critique de la loi de séparation, et notamment des associations cultuelles. Il est désormais plus pratique de prendre les choses comme elles sont, et de partir du point où on les a conduites. La question est de savoir comment l’Église de France s’organisera pour vivre. Elle reste à nos yeux fort obscure. « Nous vous ferons parvenir en temps utile, disent les évêques, les instructions nécessaires à cette fin, selon les éventualités qui pourront se produire. » Le Saint-Père avait annoncé dans sa première Encyclique une intention du même genre. Il n’y a pas persévéré jusqu’au bout, puisqu’il a fait appel à l’initiative des évêques pour « disposer et organiser le culte religieux. » Ceux-ci, on le voit, ne déclinent pas la mission qui leur est confiée ; ils promettent de la remplir ; mais nous sommes les premiers à reconnaître qu’il leur est impossible de dire dès maintenant ce qu’il conviendra de faire « selon les éventualités qui pourront se produire, » mais qui ne se sont pas encore produites, et dont le caractère reste très incertain. Personne ne sait comment la loi sera appliquée. Deux hypothèses sont en présence. L’une, — et c’est celle que le gouvernement paraît avoir adoptée, — consiste à dire que la loi suffira à tout, quoi qu’il arrive, et qu’elle sera appliquée telle qu’elle est, sans qu’il soit nécessaire d’y apporter le moindre amendement. L’autre, au contraire, envisage la nécessité de modifications plus ou moins nombreuses, et ceux qui la soutiennent n’ont pas beaucoup de peine à démontrer que le veto du Pape a rendu la loi inexécutable dans sa forme actuelle, puisque les associations cultuelles en sont le pivot, et que ces associations sont interdites. De ces deux hypothèses, laquelle l’emportera ? Peut-être en surgira-t-il une troisième ; peut-être la force des choses nous poussera-t-elle les uns et les autres à une cote mal taillée, à une situation de fait qu’on dira conforme à la loi sans qu’elle le soit vraiment, et qui, suivant les circonstances, évoluera dans un sens que personne ne prévoit. Aussi comprenons-nous que les évêques se réservent, attendant les événemens avant de se prononcer.

Il semble, en effet, que le gouvernement, tout en protestant très haut qu’il appliquera la loi avec la plus stricte rigueur, s’apprête à l’interpréter très librement : et ce n’est pas nous qui nous en plaindrons. D’abord, on ne fermera pas les églises au mois de décembre prochain. Le Conseil des ministres n’en a pas encore délibéré ; mais M. Clemenceau a parlé ; il a déclaré qu’il s’en irait plutôt que de consentir à la fermeture d’une seule église sur toute la surface du territoire, et il n’y a pas apparence que le Conseil des ministres s’expose à la crise que provoquerait en ce moment la démission de M. Clemenceau ! Gardons-nous donc de regarder la loi de trop près : nous aurions peut-être quelque peine à comprendre comment on pourra se dispenser, le 11 décembre prochain, de remettre les églises entre les mains des municipalités et comment celles-ci pourront les remettre à leur tour à des associations cultuelles qui n’existeront pas. Laissons de côté ces chicanes de juriste. Les églises resteront ouvertes : c’est bien. Mais une autre question s’est posée : les curés pourront-ils y dire la messe et les fidèles l’y entendre ? On sait déjà que M. Briand a dit non. Heureusement, il n’est pas un homme immuable ; peut-être reviendra-t-il sur une opinion qu’il a donnée un peu vite, et seulement à des journalistes ; son honneur n’est pas engagé à ce qu’il y persévère. Toutefois, il faut bien l’avouer, l’opinion qu’il a exprimée peut se défendre : elle n’est en contradiction, ni avec le texte, ni avec l’esprit de la loi ; on serait même tenté de dire qu’elle y est pleinement conforme. C’est une singulière et fâcheuse aberration qu’a eue la loi de faire dépendre l’exercice public du culte d’une déclaration faite par les associations cultuelles, ce qui permet d’établir cette série de conséquences : pas d’associations, pas de déclaration, pas de culte public. Nous aurions compris la nécessité des associations pour recueillir les biens des fabriques, des menses épiscopales, etc., car tout cela fait partie du domaine temporel ; mais l’exercice du culte appartient au domaine spirituel : par quel lien artificiel l’a-t-on rattaché aux associations cultuelles ? Les critiques de l’autorité ecclésiastique sont, sur ce point, bien fondées. Il y a, en quelque sorte, rapport d’espèce entre les associations cultuelles et les biens matériels de l’Église, mais non pas entre ces mêmes associations et l’exercice tout spirituel du culte. La loi a établi là une dépendance arbitraire. Aussi le gouvernement chargé de l’appliquer sera-t-il placé dans une situation difficile, délicate, un peu équivoque, et qui pourra devenir hypocrite, s’il laisse les églises ouvertes en défendant d’y célébrer les saints offices et d’y administrer les sacremens. Pourquoi les laissera-t-il ouvertes ? Parce qu’il y aurait, s’il les fermait, une révolte du sentiment général. Cette révolte] sera-t-elle moins vive s’il interdit à un prêtre de baptiser un enfant dans ces églises mêmes, ou d’y célébrer sur un cercueil le service des morts ? Elle le sera plus, au contraire ! Il y a des défis qu’on ne lance pas impunément au sens commun, et ce que l’opinion pardonnerait le moins au gouvernement serait, en pareille matière, le manque de franchise et de loyauté. Mais comment les évêques pourraient-ils savoir dès aujourd’hui ce que fera le ministère ? Et, alors, comment pourraient-ils donner no varietur des instructions qui doivent rester subordonnées à des circonstances encore indéterminées ?

On annonce beaucoup d’interpellations pour la rentrée de la Chambre. Un grand débat est inévitable, et d’ailleurs désirable. Nous avons besoin de savoir quelle interprétation le ministère donne à la loi, et quelle application il compte en faire. Un député du Jura M. Charles Dumont, a déjà confié à la presse son projet de discours, Nous ne sommes pas d’accord avec lui sur tous les points, tant s’en faut ! car il propose de retirer au clergé toutes les ressources que la loi lui concède pour l’aider à traverser la période difficile au bout de laquelle il devra se suffire à lui-même. Cette mesure de représailles contre le Pape serait barbare à l’égard du clergé, qui n’est responsable de rien. Quoi qu’il en soit, M. Dumont est de ceux qui veulent remanier la loi, et qui ne voient même pas comment elle pourrait désormais être appliquée telle quelle. Il est tout à fait de notre avis, ou nous sommes tout à fait du sien, lorsqu’il écrit : « Quel est le devoir du législateur républicain à l’égard du catholique ultramontain, comme de tout autre croyant de n’importe quelle religion, actuelle ou future ? Ce devoir est simple, clair, impérieux. Nous devons aux catholiques ultramontains le libre exercice de tous leurs droits naturels, tels que les reconnaît la société issue de la Révolution, c’est-à-dire, entre autres, la liberté de croire, avec le droit, qui en est la nécessaire conséquence, d’exercer publiquement leur culte. A l’exercice de ce droit au culte public, tous les hommes de bon sens jugent les édifices actuels du culte actuellement indispensables. Nous laisserons les églises ouvertes. La célébration des cérémonies cultuelles dans les églises laissées ouvertes ne saurait être considérée comme un délit. La dernière circulaire de M. Briand semble le dire. Si elle le disait effectivement, elle devrait être expressément répudiée par le gouvernement. Tendre un piège aux catholiques en laissant des églises ouvertes où leurs prêtres n’auraient pas le droit de les convoquer serait indigne de n’importe quel gouvernement et de n’importe quel parti. » Nous ne connaissons pas M. Dumont, et nous ignorons quelle autorité il a sur la Chambre, mais il parle d’or. Que peut-on lui opposer ? La loi, hélas ! Il est certain qu’une casuistique un peu relâchée peut seule en faire sortir la tolérance que M. Dumont conseille et défend. Eh bien ! dit-il, changeons la loi Mais alors, une nouvelle question se pose, et nous nous contenterons aujourd’hui de l’indiquer. Si on modifie la loi, dans quel sens faut-il le faire ? Plusieurs de nos évêques ont déclaré, au cours de conversations reproduites par les journaux, que la loi deviendrait tout de suite acceptable si on en mettait l’article 4 clairement d’accord avec l’article 8. Un trait de plume y suffirait. Ne vaudrait-il pas mieux le donner que de se livrer aux remaniemens profonds et confus que propose M. Dumont et que d’autres proposeront avec lui ? Dans le premier cas, ce serait l’apaisement presque instantané ; dans l’autre, c’est la guerre avec ses longues incertitudes. On voit tout de suite où seraient la tolérance sincère et surtout le véritable esprit politique. Ce n’est malheureusement pas une raison pour qu’on aille de ce côté.

Sur un seul point les évêques ont donné des instructions immédiates, parce qu’ils se trouvaient en présence d’un danger immédiat. Danger ? Le mot est sans doute excessif : il s’agit, en effet, d’une entreprise qui ne semble pas destinée à beaucoup de succès. Mais il faut parer à tout, et puisque quelques « catholiques, » ou prétendus tels, travaillent malgré tout à organiser des associations cultuelles, les évêques ont pensé qu’ils devaient condamner cet embryon de schisme. « Si l’on tentait, ont-ils dit, d’établir, contrairement à la volonté du chef de l’Église, des associations qui ne pourraient avoir de catholique que le nom, nul de vous, sous quelque prétexte que ce fût, ne consentirait à s’y enrôler. » L’interdiction est formelle. Elle s’applique également aux prêtres et aux laïques. Si on trouve des prêtres pour organiser des associations cultuelles ou pour en faire partie, ils seront certainement très peu nombreux. Combien en compte-t-on aujourd’hui ? Un ou deux. Y a-t-il, en revanche, beaucoup de laïques ? Une centaine peut-être. On nous dit, il est vrai, que ce n’est qu’un commencement et que les adhésions commencent à affluer : jusqu’à preuve du contraire, nous nous permettons d’en douter. On chercherait vainement en France les élémens d’une religion nouvelle. On y est catholique, ou libre penseur. Il n’y a pas place pour une combinaison intermédiaire, et ceux qui cherchent à organiser un catholicisme en dehors du Pape, ou plutôt contre lui, tentent l’impossible. Ce pays, qui n’a même pas pu rester gallican, p » deviendra pas protestant : or, il n’y a pas à s’y tromper, c’est une entreprise sciemment ou inconsciemment protestante que celle dont M. Henri des Houx a pris bruyamment la direction.

Nous savons bien qu’il dit le contraire. A l’entendre, il est meilleur catholique que le Pape. Il prétend lui donner une leçon de bon catholicisme, et, si le Pape ne la reçoit pas avec la déférence convenable, il le déclare « maudit ! » Nous ne rechercherons pas quelle part de sincérité il y a dans ces exercices d’esprit ; elle est peut-être assez mince ; mais le fond des cœurs nous échappe, nous ne nous reconnaissons pas le droit de le scruter. Notre histoire religieuse présente l’exemple de quelques sectes qui ont émis la prétention de rester catholiques alors même que l’Église les condamnait et que le Pape les repoussait : cette attitude nous a toujours paru un peu ridicule, même de la part de personnes aussi graves que l’ont été les jansénistes. Mais si elle a eu ce caractère chez eux, que faut-il en penser chez M. Henri des Houx ? M. des Houx est un journaliste habile, exercé, instruit, dont la pensée a souvent été flottante, qui a écrit des livres entiers sur ses brouilles chroniques et ses réconciliations avec Rome. Sa conscience a toujours été très fière lorsqu’elle lui ordonnait de rompre ; mais il se montrait respectueux, reconnaissant, ému, touché jusqu’aux larmes, lorsqu’il était admis à résipiscence ! Où en est-il aujourd’hui ? Il y a de tous ces sentimens à la fois, ou du moins, il tient à la fois le langage de tous ces sentimens, quelque divers qu’ils soient, dans l’œuvre qu’il vient d’inaugurer. En même temps qu’il attaque le Pape avec véhémence, il semble lui demander sa bénédiction. Nous préférons par goût les attitudes plus tranchées : elles nous paraissent plus franches. Mais quoi ! M. des Houx veut avoir des catholiques dans sa Ligue, — car il a fondé une Ligue, — et il ne peut avoir que des catholiques abusés. Dans la seconde et jusqu’ici dernière réunion qu’ils ont tenue chez lui, ses adeptes étaient, dit-on, trente-trois. En comptant les adhésions données par lettres, on n’arrivait pas tout à fait à la centaine. Cela a suffi pour constituer un bureau composé d’un président qui ne pouvait être que M. Henri des Houx lui-même, et d’un secrétaire qui ne pouvait être que son fils. On a formé ensuite un comité directeur en trois personnes. Nous ne les nommerons pas ; leurs noms ne diraient rien ; personne encore n’en avait entendu parler. Ont-ils du moins quelque notoriété dans le monde catholique ? La question a été posée à M. des Houx ; il y a répondu en ces termes : « Non. Ce sont des gens tout à fait dignes d’inspirer confiance, bons catholiques, bien connus dans leur paroisse où ils suivent les offices ; leur passé est indiscutable, leurs professions des plus honorables, mais ce ne sont pas des drapeaux. Nous ne voulons plus de drapeaux. » N’en déplaise à M. des Houx, c’est un drapeau qu’il faudrait : mais il a sans doute de bonnes raisons pour ne pas en chercher.

Nous ne croyons pas à l’avenir de sa Ligue, même si elle est encouragée par le gouvernement, comme cela est possible. On se rappelle, en effet, qu’en dépit de toutes les apparences contraires, M. Briand a déclaré qu’il y aurait des associations cultuelles. Il en jetait sûr ! Connaissait-il les projets de M. Henri des Houx, ou M. Henri des Houx connaissait-il ses désirs ? Quoi qu’il en soit, M. des Houx ne peut avoir qu’une espérance, sur laquelle il a bâti son Église, à savoir que la dévolution des biens ecclésiastiques sera faite de gré ou de force au profit de ses associations. Nous disons de gré ou de force parce qu’il est peu vraisemblable que les fabriques et les évêques fassent de bon gré entre des mains schismatiques la dévolution des biens et des menses qu’ils administrent actuellement. On cite deux cas de dévolution déjà faite : c’est peu. Et quand on connaît les situations locales, ce n’est rien. Mais admettons que l’opération se généralise, qu’arrivera-t-il le lendemain ? « Cela ne nous regarde pas, explique M. des Houx. Nous sommes des fabricans d’associations cultuelles. Nous tâchons de les constituer régulières et légales, voilà tout. » Si le sujet n’était pas aussi grave, on pourrait rappeler le mot du personnage de comédie qui disait : — Mon mariage est à moitié fait, puisqu’il suffit de mon consentement et de celui de ma future, et qu’il y a déjà le mien. — Les associations de M. des Houx peuvent être tant qu’il le voudra régulières et légales aux yeux de M. le ministre des Cultes, il n’y aura rien de fait si elles ne sont pas régulières et canoniques aux yeux des évêques et du Pape. On leur remettra les édifices du culte et les biens de l’Église ; soit encore ! et après ? Après, dit M. des Houx, « nous nous adresserons aux évêques pour avoir des prêtres. — Et si les évêques refusent ? — Ce n’est plus notre affaire, » déclare-t-il derechef. Et de qui donc sera-ce l’affaire ? En toutes choses, M. des Houx ne s’occupe que des commencemens : le reste ne le regarde plus ! Est-ce une œuvre sérieuse que celle qui ne peut pas dire et qui ne s’inquiète même pas de savoir à quoi elle aboutira ? Il semble qu’une voix mystérieuse ait murmuré à l’oreille de M. Henri des Houx : Faites des associations cultuelles, et ne vous préoccupez pas du reste. Il ne s’en préoccupe donc pas.

Il est pourtant assez facile de savoir comment, si la loi est respectée, se terminera cette assez pauvre intrigue. Tout repose sur la confiance que, lorsque les associations auront été constituées et nanties de grosses rentes, les évêques ne pourront et n’oseront pas leur refuser des prêtres. Il n’y a pas d’illusion plus chimérique ! Jamais les évêques ne donneront des prêtres à des associations ainsi constituées. Et alors qu’arrivera-t-il ? Il arrivera, conformément au paragraphe final de l’article 8 de la loi de 1905, que l’association attributaire n’étant plus en mesure de remplir son objet, l’attribution qui lui aura été faite pourra être contestée et le sera. Maintiendra-t-on les biens cultuels à une association incapable d’assurer l’exercice du culte ? La loi oblige à les lui retirer et à les affecter, conformément à l’article 9, à des œuvres communales d’assistance ou de prévoyance. Il ne restera alors de la grande entreprise de M. Henri des Houx que le souvenir d’un avortement. Si les biens de l’Église doivent en fin de compte lui être enlevés pour être appliqués à des œuvres laïques, intéressantes sans doute mais qui ne sont pas celles pour lesquelles ils avaient été constitués, mieux vaut aller tout de suite à ce dénouement. A quoi bon passer par le chemin mêlé de fondrières par où M. Henri des Houx promène ses associations cultuelles ? Détour bien inutile ! On ne trouvera pas des « catholiques » qui s’exposeront à devenir schismatiques pour atteindre un pareil résultat. On trouvera encore moins des évêques pour mettre des curés à leur disposition.

Si le gouvernement cherche une solution, M. des Houx ne l’a donc pas trouvée : les difficultés, les impossibilités d’application de la loi restent les mêmes. Les surmontera-t-on au moyen d’une loi différente qui se proposerait, comme quelques-uns le veulent, de dompter l’Église par la persécution, ou, comme d’autres le suggèrent plus doucement, de la réduire par l’inanition ? Non. L’église aura à traverser bien des épreuves, et nous aurions préféré les lui épargner ; mais l’État, lui non plus, ne sortira pas indemne de la lutte qui se prépare et que nous déplorons : ils se feront mutuellement beaucoup de mal, sans profit pour aucun des deux. Le jour viendra où, soit par raison, soit par lassitude, il faudra s’entendre pour vivre peut-être séparés l’un de l’autre, mais en paix. On se demandera alors s’il n’aurait pas mieux valu commencer par là, et la justice nous oblige à dire que ce n’est pas sur l’Église que retombera le reproche de ne l’avoir pas voulu.

C’est un phénomène assez curieux que, sans y avoir mis assurément aucune intention confessionnelle, les Chambres les moins religieuses que nous ayons jamais eues aient fait une loi de l’Étal de la prescription de l’Église relative au repos dominical. Il n’y a là qu’une coïncidence ; mais, autrefois, on cherchait à l’éviter. Nous nous rappelons d’anciens débats sur la même question : on y prenait toutes sortes de faux-fuyans pour ne pas dire, et où effectivement on ne disait pas que le repos hebdomadaire aurait lieu le dimanche. Il y avait, certes, de la puérilité dans les scrupules des libres penseurs de cette époque ; mais ce n’est pas une raison suffisante pour expliquer que ceux d’aujourd’hui s’en soient subitement dégagés. Il faut croire qu’il y a des modes pour l’esprit, et qu’elles changent parfois du tout au tout.

Qui n’a été surpris de la facilité et de la hâte avec lesquelles la loi a été votée ? Le Sénat, il est vrai, lui a consacré de longues séances : il ne se faisait cependant aucune illusion sur les défauts qui y restaient, et qui se sont effectivement trouvés fort nombreux. Le principe du repos dominical une fois admis, il fallait en organiser l’application. L’œuvre était délicate et laborieuse. On portait inévitablement atteinte à de si vieilles habitudes et à tant d’intérêts, qu’il était à peu près impossible de réussir pleinement du premier coup. Aussi le Sénat, en renvoyant la loi à la Chambre, lui disait-il mentalement : au revoir ! Mais il n’a pas revu la loi ; elle ne lui est pas revenue. La Chambre sans qu’on puisse s’expliquer pourquoi, a été prise d’une fringale de vitesse. Elle a ordonné l’urgence, s’est abstenue de toute discussion, et a voté la loi telle qu’elle était, sans y changer un point ni une virgule. Le même vertige s’est emparé du gouvernement. La loi avait prévu pour son application un certain nombre de règlemens d’administration publique, grâce auxquels le Conseil d’État aurait pu corriger quelques-uns de ses défauts. Le Conseil d’État met d’ordinaire beaucoup de soin et aussi beaucoup de temps à ces sortes de travaux. De plus, il allait entrer en vacances. On ne sait quelle influence s’est exercée sur lui : il a fait en quelques jours le plus important des règlemens prévus par la loi, et aussitôt, sans attendre les autres, avec une précipitation qui ne voulait rien prévoir, le gouvernement est passé à l’application. Il en est résulté qu’une loi à laquelle il aurait fallu habituer les esprits, donner aux intérêts le temps de s’adapter, permettre à nos mœurs de se préparer, est tombée sur nous comme un aérolithe : elle n’a pas soulevé seulement des critiques, mais encore des protestations et des troubles.

Le principe en est excellent. Il est bon pour l’homme d’avoir un jour de repos par semaine, et il est bon pour la famille que ce jour soit le même pour tous ses membres, afin qu’ils puissent le passer réunis. On sait comment ce principe est appliqué chez nos voisins d’Angleterre : nous aurions de la peine à nous faire à tant de rigueur. Les dimanches anglais sont d’une tristesse morne : ce n’est pas seulement tout travail, mais encore tout plaisir qui y est défendu. Notre législateur n’est pas allé aussi loin : il s’est contenté d’interdire le travail, mais il s’est efforcé de le faire d’une manière absolue. Il aurait été préférable, si cela avait été possible, de laisser le changement s’opérer peu à peu d’une manière spontanée : un assez grand nombre de sociétés y travaillaient. Mais il faut bien reconnaître que leur effort produisait des effets assez médiocres, et que les patrons mettaient peu d’empressement à faciliter et à préparer la réforme. On dira peut-être que la loi n’en était que plus nécessaire : elle n’en était aussi que plus difficile et on ne s’est pas suffisamment embarrassé de ces difficultés. Pour un grand nombre de commerces, il aurait fallu des mesures provisoires, des transitions, des exceptions sous une forme à trouver et sauf compensations à déterminer. A défaut des Chambres, qui ne pouvaient pas entrer dans ces mille détails, le Conseil d’État aurait dû remplir cette partie de la tâche, et il l’aurait fait sans doute si on lui en avait laissé le loisir. Mais tout a été mis à la charge de la Préfecture de police. Il était dès lors inévitable, quelle que fût la bonne volonté de cette administration, que les intérêts lésés criassent à l’arbitraire, et les apparences devaient plus d’une fois donner raison à ces plaintes. Pendant quelques jours, les récriminations ont été générales. Il a fallu au gouvernement une fermeté très grande, qu’il aurait pu souvent mieux employer, pour faire appliquer la loi contre vents et marées. M. le ministre du Commerce s’est montré inflexible. Il a semblé par momens que cette loi du repos dominical était une de celles que la République proclame intangibles et à l’exécution desquelles elle semble attacher son honneur. C’est ainsi qu’on gâte une bonne réforme, et qu’on rend plus sensibles les défauts d’une mauvaise.

Les ouvriers et les employés de tous ordres n’ont pas été moins divisés que les patrons sur la manière de juger la loi. Il en est qui ont besoin de travailler tous les jours pour gagner leur vie quotidienne et celle de la famille : ils demandaient si l’État leur rendrait les salaires qu’ils allaient perdre. D’autres auraient préféré obtenir, ou continuer d’obtenir de leurs patrons des congés prolongés, au lieu d’avoir toutes les semaines un jour dont ils ne savent que faire. C’est à peine s’ils pourront sortir de Paris, où ils devront rentrer dans les vingt-quatre heures. Les voilà condamnés à aller contempler « la belle nature » du haut des fortifications, ou à cultiver le cabaret ! La question s’est posée aussi entre le repos collectif et la continuité du travail maintenue par roulement. Il y a eu quelquefois de la vérité dans les observations qui ont été faites ; il y a eu aussi de la mauvaise humeur dans la manière dont elles l’ont été. Les journaux ont critiqué avec une sorte d’unanimité. Seules, quelques feuilles socialistes se sont montrées satisfaites. Il ne déplaît jamais aux socialistes de voir l’État s’occuper de tout, intervenir partout, réglementer jusqu’à la minutie les conditions de notre vie, décider à quelle heure nous devons nous lever, de quelle heure à quelle autre nous devons travailler, à quel moment nous devons nous coucher. Cet idéal n’est pas encore atteint, mais on y marche, et tout ce qui nous en rapproche est agréable aux socialistes. A cet égard, il y avait dans la loi comme une saveur qui leur plaisait. Aussi les syndicats, quand ils ont vu que son application n’allait pas sans résistances, ont-ils résolu d’y aider à leur manière.

Ils ont demandé la loi intégrale ! La Préfecture de police avait consenti à quelques atténuations provisoires. Parfois aussi des patrons commerçans avaient demandé certaines autorisations, et, d’après la loi elle-même, la demande devait avoir un effet suspensif jusqu’à ce qu’une décision eût été prise. Quelques magasins ont pu en conséquence rester ouverts le dimanche jusqu’à midi : — ou plutôt ils l’auraient pu si les syndicats l’avaient toléré, mais les syndicats ne l’ont pas toléré. Ils ont organisé des bandes, leur ont donné des mots d’ordre, assigné des points de rendez-vous, indiqué des itinéraires, tout cela sur le mode militaire, comme un état-major prépare une expédition. La journée du dimanche 23 septembre a vu les effets de cette stratégie. Les manifestans se sont trouvés partout en nombre utile pour intimider les commerçans qui se croyaient en règle avec les autorités de leur pays : mais ils ne les connaissaient pas toutes, ils avaient oublié les syndicats. De l’intimidation, les bandes sont passées aux voies de fait. Elles se sont ruées dans les magasins ouverts, en intimant l’ordre de les fermer. Un malheureux négociant de Ménilmontant, M. Lepiètre, appelé par le bruit à la porte de son magasin et voyant ce qui s’y passait, a été pris d’une émotion si violente qu’il s’est affaissé sur lui-même et qu’on l’a relevé privé de vie. Il avait, a-t-on dit, une maladie de cœur, et nous le voulons bien. Il n’a pas été, ce qui s’appelle tué, mais il n’en est pas moins mort, et il vivrait encore sans les manifestations du 23 septembre. Les manifestans se sont réunis à la Bourse du travail ; ils ont affirmé, par un ordre du jour, qu’ils n’étaient pour rien dans le triste accident arrivé à M. Lepiètre ; ils ont exprimé leurs condoléances à sa famille, — et déclaré finalement qu’ils recommenceraient dans huit jours. Ce sont des juristes improvisés, mais forcenés, qui parcourent Paris en criant : Vive la loi ! De beaux cris peuvent servir à de vilaines besognes. Tout le monde n’a pas le droit de faire la loi, tout le monde non plus n’a pas celui d’en assurer l’exécution. C’est une fonction dévolue par la loi elle-même à certaines personnes, sous certaines garanties : il y a anarchie lorsqu’elle est usurpée par des bandes toujours prêtes à passer de la menace à la violence. On se demande si nous sommes, gouvernés par ce qu’on a conservé l’habitude d’appeler le gouvernement, ou par la Bourse du travail et les syndicats !

L’agitation faite autour de la loi sur le repos dominical aurait un effet salutaire si elle amenait les Chambres à la remettre à l’étude et à l’amender. Le principe doit en être maintenu très fermement, mais l’application pourrait en être sensiblement améliorée. Toutefois, nous doutons qu’on s’y prête. Les Chambres prennent de plus en plus, l’habitude, après avoir fait les choses par à peu près, de pousser à l’exécution telle quelle et quand même. Elles semblent mettre leur amour-propre à ne jamais corriger leur œuvre, comme si elle était nécessairement parfaite en sortant de leurs mains. La loi de séparation est parfaite ! La loi sur le repos dominical l’est aussi ! Peut-être faudrait-il, en effet, peu de chose pour les rendre présentables ; mais c’est précisément ce peu de chose qu’on ne veut pas y introduire. Pensez donc ! on aurait l’air de céder aux injonctions du dehors. Tout doit plier, au contraire, devant l’œuvre du législateur. Ce n’est pas lui qui vingt fois sur le métier remettra son ouvrage. Cette patience était bonne autrefois. Aujourd’hui le Sénat vote sans y regarder la loi de séparation que la Chambre lui envoie, après lui avoir consacré une seule lecture ; et la Chambre, à son tour, fait la même chose pour la loi sur le repos dominical que lui envoie le Sénat dans des conditions identiques. Ces marques de confiance sont peut-être des politesses que les Chambres échangent. Mais, est-ce là faire des lois ? N’est-ce pas plutôt les bâcler ? On s’en aperçoit quand on en vient à l’application : alors Chambres et gouvernement s’entêtent à n’y rien changer. Tant pis pour les intérêts en cause ! Le législateur fait passer son amour-propre avant tout. Il dirait volontiers à la manière de M. Henri des Houx : Je suis un fabricant de lois ; le reste ne me regarde plus.

L’attention a été ramenée sur l’île de Cuba par les troubles qui s’y sont produits, et qui n’ont d’ailleurs rien d’anormal. Les Cubains ont l’habitude de s’insurger. Ils le faisaient autrefois contre l’Espagne, ce qui était une noble excuse ; ils le font aujourd’hui contre leur gouvernement, ce qui est moins glorieux et encore plus funeste. La question se pose, en effet, de savoir s’ils ne sont pas plus propres à s’insurger qu’à se gouverner, et la réponse qui y sera faite entraînera pour conséquence le maintien ou la suppression de leur indépendance.

Malheureusement, c’est à cette dernière solution qu’on marche à grands pas. L’indépendance de Cuba est à la merci des États-Unis qui l’a aidée à la conquérir. Tout porte à croire que les États-Unis, après la lui avoir donnée, n’avaient et n’ont encore aucun désir de la lui retirer, en la confisquant à leur profit. L’annexion de Cuba leur causera plus d’embarras qu’elle ne leur assurera d’avantages. Elle aura l’inconvénient très grave d’éveiller contre eux les susceptibilités des autres républiques américaines que leur impérialisme ne laisse pas d’inquiéter quelque peu. L’annexion de Cuba, venant après la création improvisée et l’accaparement de la république de Panama, n’est pas faite pour calmer ces appréhensions. Mais, d’autre part, il y a trop d’intérêts américains engagés à Cuba pour que les États-Unis puissent y tolérer longtemps un régime d’anarchie pure, et la constitution cubaine leur donne elle-même, — amendement Platt, — le droit formel d’intervenir pour rétablir l’ordre. Où en est-on aujourd’hui ? A la médiation entre les partis en guerre, ou à l’intervention ? On a commencé par la médiation, et les deux partis avaient promis de s’y prêter également ; mais ils n’ont pas tenu leur promesse, et il semble bien qu’on soit sur le point d’en venir à l’intervention militaire, qui conduira fatalement à l’annexion. L’indépendance de Cuba ne tient plus qu’à un fil très mince. Elle correspond pourtant à un intérêt général, car personne ne doit souhaiter que les États-Unis, qui sont déjà très grands et très puissans, le deviennent davantage dans la région des Antilles ; mais cet intérêt est de ceux pour lesquels personne aussi n’est disposé à se mettre en mouvement. Si les Cubains perdent leur indépendance, ils auront par surcroît l’amertume de penser qu’ils l’auront perdue par leur faute et que nul ne les plaindra. Leur sort est entre leurs mains.


FRANCIS CHARMES.

Le Directeur-Gérant, F. BRUNETIERE.

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