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Chronique de la quinzaine - 30 septembre 1884

Chronique n° 1259
30 septembre 1884


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




30 septembre.

L’automne à peine commencé va bientôt toucher à son déclin, les derniers beaux jours vont passer sans qu’on puisse les retenir. Nous revenons à grands pas vers la saison morose des affaires, des parlemens, des embarras, des misères, et avant ce moment, maintenant prochain, ces dernières heures des vacances, pour ceux du moins qui se croient des personnages, sont encore aux voyages, aux diversions de province, au vagabondage des discours inutiles sur les chemins.

Dans quelques jours ce sera différent. Le parlement aura sa session extraordinaire, — ce sera, dit-on jusqu’ici, le 14 octobre, — et alors on ne pourra pas se contenter des déclamations vagues et des banalités de grands chemins en face des choses sérieuses et positives de la politique. On ne pourra pas éviter ces affaires de Chine qui semblent s’interrompre sans cesse, dont on n’aperçoit pas le dénoûment et pour lesquelles le gouvernement aura nécessairement à demander de nouveaux crédits. Il faudra bien aborder enfin le budget, ce mystérieux budget qu’on tient toujours si soigneusement en réserve pour la fin de l’année et qui ne peut être que le résumé d’une situation financière malheureusement compromise, il faudra bien aussi reprendre cette loi électorale du sénat qui est le complément nécessaire de la révision constitutionnelle, qui doit forcément être votée avant le renouvellement sénatorial du mois de janvier. Tout ceci est la partie positive et indispensable de la politique dans la session prochaine. Ce sera, si l’on veut, la grande pièce de la saison d’hiver. Aujourd’hui c’est encore la petite pièce d’automne représentée un peu à l’aventure par tout ce monde ambulant de ministres, de députés ou de sénateurs qui sont de toutes les cérémonies, — distributions de prix, inaugurations de statues, fêtes agricoles, — et qui se croient toujours tenus de parler, même quand ils n’ont rien de bon ni de nouveau à dire. Le gouvernement, dans ces derniers temps, n’a plus été à Paris, il s’est promené en province, mêlant l’administration et la villégiature. M. le ministre des travaux publics est partout, hier dans son pays girondin, aujourd’hui en Savoie. M. le ministre de l’agriculture, en homme aimable et bien intentionné, voyage à la recherche d’un remède pour la crise agricole, M. le garde des sceaux, par ses discours dans les comices, se fait un devoir d’édifier la Bretagne sur les mérites de la politique républicaine et ministérielle. Et parmi les députés, à leur tour, c’est à qui, par ces jours d’automne, ira raconter ce qu’il a fait, ce qu’il a voulu faire à ses électeurs, ou porter la bonne parole soit dans un banquet, soit dans une conférence.

Les discours se pressent et tourbillonnent comme les feuilles qui tombent, et dans toute cette éloquence que distingue-t-on ? A part quelques exceptions, quelques voix discordantes qui ne peuvent être évidemment que des voix de réactionnaires, le ton général et invariable est la satisfaction. M. le ministre des travaux publics déclare avec conviction que le pays est heureux, — qu’il doit être heureux. M. le garde des sceaux est encore tout émerveillé du grand effort de la révision et du mot imaginé cet été par M. le président du conseil sur la république des paysans. M. Spuller s’en va à Grenoble décrire, avec sa pesante parole, les beautés de l’opportunisme et reste persuadé qu’il n’y eut jamais une génération politique comparable à celle qui règne aujourd’hui. Nous avons l’ordre, nous avons la liberté, nous avons les réformes lentes, mais sûres, — avec la meilleure des républiques ; que faut-il encore ? Il faudrait peut-être que tout cela fût un peu moins banal, un peu plus nouveau — et surtout plus vrai.

Assurément, à n’observer que les apparences, à ne juger le pays que par ce qu’il dit ou par ce qu’il laisse voir, on pourrait s’y tromper. Il est certain que la France, qui passe toujours pour la grande révoltée, est la nation la plus facile à gouverner, même par des ministres en voyage, qu’elle supporte tout avec patience. Cette masse nationale obscure et insaisissable, qui ne fait pas de discours et qui ne songe pas beaucoup à aller écouter ceux qui en font, vit paisible et silencieuse de son labeur, de son industrie et de son négoce. Elle travaille, elle se laisse difficilement pénétrer ; elle change peu, elle n’aime pas surtout les révolutions ou les guerres, et, parce qu’elle ne dit rien ou qu’elle souffre longtemps sans se plaindre, parce qu’elle paraît tout accepter, on triomphe de sa résignation et de son apparente tranquillité. On lui répète sur tous les tons, de peur qu’elle ne l’ignore, que depuis dix ans la république lui a donné toutes les réformes, lui a assuré tous les bienfaits, que de merveilleux progrès ont été accomplis, que la politique qui a accompli ces progrès est nécessairement la plus prévoyante et la plus féconde des politiques. La masse française laisse tout dire. Malheureusement, il y a quelque chose qui parle pour elle plus haut que tous les discours, c’est la réalité, et cette réalité jure étrangement avec toutes les affectations d’optimisme.

Est-ce dans les mœurs politiques et administratives que se sont accomplis les progrès dont on se flatte ? Tout le monde le sent et le dit, depuis quelques années, les abus, les délations, les cupidités de parti, le favoritisme le plus vulgaire, se répandent partout et altèrent par degrés les mœurs publiques. Est-ce dans l’administration des finances que se font sentir les bienfaits de la politique nouvelle ? Un homme certes des plus compétens, qui n’est pas un adversaire pour la république, mais qui ne veut être ni un flatteur, ni un optimiste, M. Henri Germain, décrivait, il n’y a que quelques jours, en traits saisissans et précis devant ses électeurs les dangers de notre situation financière ; il montrait une fois de plus cette situation s’aggravant sans cesse depuis quelque temps par l’excès des dépenses, par les abus de crédit, par le faste des constructions scolaires, par les prodigalités imprévoyantes dans des travaux démesurés et dans des entreprises mal calculées. Est-ce dans le domaine des intérêts agricoles que la politique du jour déploie sa fécondité ? L’agriculture française, on le sait, subit depuis quelques années les plus cruelles épreuves par l’élévation des salaires, par la rareté de la main-d’œuvre, par l’avilissement du prix des denrées ; elle est réduite en ce moment à vendre avec perte des récoltes, fruit d’une année de travail, et il y a même des contrées où l’on ne trouve plus ni métayers ni fermiers, où l’on finit par renoncer à cultiver la terre. Est-ce enfin l’industrie qui doit la prospérité au régime nouveau ? On voit à l’heure qu’il est cette douloureuse crise industrielle qui sévit un peu partout et particulièrement à Lyon, qui laisse dans cette ville populeuse près de trente mille ouvriers sans travail. Que ces crises, ces souffrances de toute une partie de la population française soient dues à des causes bien diverses, qu’elles doivent être passagères, soit, c’est possible. Les souffrances n’existent pas moins ; sans être précisément la conséquence d’un régime politique, elles tiennent assurément en partie, jusqu’à un certain point, à une situation que la politique des concessions radicales a contribué à créer, où toutes les idées sur le travail, sur l’industrie, sur les salaires sont confondues. Et comment pense-t-on remédier à ces crises qui peuvent devenir menaçantes pour la paix publique ? Les uns demandent tout simplement que l’état et les municipalités rouvrent les ateliers nationaux qui ont si bien réussi en 1848 ; les autres, pour soulager l’agriculture et l’industrie, proposent de relever les tarifs de douane et de revenir au système des droits protecteurs. La commission parlementaire dite des quarante-quatre, qui existe depuis près d’un an et qui a reçu la mission d’ouvrir une grande enquête, aura sans doute aussi un avis, peut-être même plusieurs avis. Ce qu’il y a justement de redoutable, c’est la confusion des opinions, le vague des idées, l’absence du sentiment vrai de la réalité chez ceux qui ne devraient aborder ces questions douloureuses et délicates qu’avec une intelligence supérieure des grands intérêts publics et une volonté ferme.

Après cela, si la réalité trompe parfois cruellement l’optimisme des politiques du jour, s’il y a dans nos affaires des parties sombres ou bien sérieuses, il y a aussi par instans, il faut l’avouer, des incidens comiques qui peuvent réveiller la gaîté française, qui prouvent que le progrès triomphe tout au moins dans notre administration. Il y a un préfet qui vient de révéler son esprit réformateur en entreprenant de réglementer les sonneries des cloches affectées jusqu’ici aux usages de la vie religieuse. Cet ingénieux préfet, agent hardi d’un gouvernement progressif, a eu une noble ambition, presque une idée de génie ; il a voulu, dans sa paternelle sollicitude, enseigner aux populations qu’il administre l’art de se servir des cloches de leurs églises dans leurs affaires de tous les jours. Dans le département de la Haute-Marne, désormais, les cloches sonneraient pour appeler les enfans à l’école comme pour publier les bans des vendanges ; elles annonceraient aux ouvriers des champs et des fabriques l’heure du râpas ou de la reprise du travail ; elles préviendraient les populations que le conseil municipal va entrer en séance ou que le scrutin va s’ouvrir aux jours d’élection. Ces malheureuses cloches, elles sonneraient pour la fermeture des cabarets ; elles sonneraient aussi, hélas ! pour annoncer le passage du percepteur des contributions en tournée de recette. M. le préfet, dans ses énumérations, a toutefois peut-être oublié quelques détails. Les jésuites du Paraguay, qui étaient des maîtres dans le gouvernement paternel, n’avaient pas négligé de faire sonner la cloche à une certaine heure de la nuit pour réveiller les apathiques Indiens et leur rappeler qu’ils avaient à remplir leurs devoirs pour la conservation de l’espèce. M. le préfet a oublié cet article prévoyant dans son programme, il pourra l’y introduire : le code des sonneries sera complet. Et voilà à quoi on peut passer son temps, au risque de livrer la France, l’administration française à la risée du monde ! Voilà ce que le chef d’un département peut imaginer, uniquement pour montrer au curé qu’il n’est pas seul maître dans son église, qu’il ne dispose pas seul des cloches ! C’est là certes ce qu’on peut appeler une politique républicaine, progressive, réformatrice, bienfaisante, populaire — et surtout sérieuse !

Où en sont cependant nos affaires avec la Chine ? Depuis que M. l’amiral Courbet a forcé les passes du Min et a montré la supériorité de notre marine, le fait est que tout est resté en suspens au Tonkin comme sur les côtes chinoises. Est-ce parce qu’il y aurait de mystérieuses négociations qui prépareraient une paix prochaine ? Est-ce parce que M. l’amiral Courbet avait besoin de forces nouvelles, qu’il vient, d’ailleurs de recevoir, avant de rouvrir l’action et de prendre possession des gages que la France veut s’assurer dans l’île Formose ? La question reste assez obscure ; elle ne s’éclaircira peut-être que par un nouveau coup d’éclat de notre marine, qui forcera la Chine à se dévoiler, à montrer si elle veut accepter les conditions de la France ou si la guerre doit décidément prendre de plus vastes proportions.

Les affaires de l’Europe ne sont pas sans doute à l’abri des surprises et des bourrasques qui peuvent toujours éclater à l’improviste sur un continent si souvent troublé, si profondément remué depuis un siècle. Pour le moment du moins, à cette heure d’automne, rien ne laisse prévoir de prochaines, de bien sérieuses complications, même là où il y a des embarras, et cette entrevue de Skierniewice, qui, pendant quelques jours, vient d’occuper ou de distraire les curiosités européennes, n’est pas faite pour inquiéter le monde. Elle a eu lieu, en effet, cette entrevue, qui a été si patiemment négociée, préparée depuis quelques mois, qui, jusqu’au dernier instant, a été mise en doute par les incrédules ou a paru enveloppée d’une certaine obscurité. Le vieux souverain d’Allemagne, malgré son grand âge, n’a pas craint de quitter son empire pour aller visiter l’empereur Alexandre III en terre de Pologne. L’empereur François-Joseph d’Autriche, de son côté, est arrivé par la Galicie au rendez-vous donné et accepté d’un commun accord. Les souverains ont eu pour compagnons de voyage et de villégiature passagère leurs chanceliers, leurs ministres des affaires étrangères, M. de Giers, M. de Kalnoky et M. de Bismarck lui-même. Deux ou trois jours durant, ces personnages, qui, assurément plus que tous les autres, tiennent dans leurs mains la paix et la guerre, se sont trouvés réunis dans ce vieux château de Skierniewice, que Napoléon, au temps de ses victoires, donnait au maréchal Davout, qui a été habité depuis par la princesse de Lowicz, l’idole du grand-duc Constantin. Comment le vieil empereur Guillaume a-t-il consenti à se déplacer pour aller recevoir l’hospitalité de son jeune et impérial neveu ? Comment l’empereur François-Joseph, qui, lui aussi, est un des plus anciens souverains, qui n’a jamais eu beaucoup le goût des voyages en territoire russe, s’est-il décidé cette fois ? Quel motif puissant enfin a déterminé M. de Bismarck à être du voyage et de la visite impériale en Pologne ? On a voulu sans doute faire la politesse complète à l’empereur Alexandre III en répondant à son invitation et rendre le rapprochement des trois empires plus sensible par une démonstration éclatante de cordialité. On a voulu parler à l’imagination de l’Europe. L’effet a été produit jusqu’à un certain point, et c’est ainsi que les annales de la diplomatie comptent une entrevue de plus faisant suite à toutes ces entrevues de Gastein, d’Ischl, de Varsovie, de Berlin, qui ont eu leur jour et leur heure dans notre temps. Toutes ces entrevues de princes et d’empereurs n’ont pas toujours tenu ce qu’elles semblaient promettre, et on n’a même pas su au juste quelquefois ce qu’elles s’étaient proposé. Qu’en sera-t-il cette fois de l’entrevue de Skierniewice ?

Il est certain que souverains et chanceliers chargés de la haute diplomatie de l’Europe n’ont pas dû se déranger pour rien, uniquement pour échanger des politesses et des décorations, pour offrir au monde le spectacle d’une réunion de plaisir. S’il y a eu à Skierniewice des fêtes, des galas, des chasses, si l’empereur Guillaume et l’empereur François-Joseph ont pu se donner la satisfaction de revêtir l’uniforme russe pour passer la revue des régimens qui portent leurs noms, il y a eu aussi des conférences, des échanges de vues sur l’état de l’Europe, sur les conditions d’une entente nouvelle entre Les trois empires. A quoi est-on arrivé réellement ? On n’a pas besoin d’un grand effort d’imagination ou de pénétration pour savoir à peu près ce qui a pu se passer à Skierniewice, pour pressentir les conditions d’un accord tout naturel, un peu négatif peut-être, suffisamment rassurant dans tous les cas. L’alliance qui vient de se renouer à Skierniewice ne ressemble point, assurément, à ce qu’a été autrefois la sainte-alliance, pas même à ce qui s’est appelé longtemps l’alliance du Nord ; c’est la réconciliation de trois puissances qui ont senti le danger de rester divisées, de vivre dans un antagonisme indéfini sur certains points, et qui suspendent leurs rivalités par un sentiment de prévoyance et de conservation ; c’est le rapprochement très calculé de trois empires qui subordonnent des querelles secondaires à un intérêt supérieur, qui s’entendent pour préserver la paix du continent par la garantie de ce que le congrès de Berlin a créé en Orient, — pour se défendre au besoin contre des périls communs de révolution et d’anarchie. L’Allemagne, l’Autriche et la Russie n’ont pu visiblement se rencontrer, se retrouver d’intelligence à Skierniewice que pour maintenir ce qui existe, et, comme conséquence de cette entente générale, il est fort à présumer que les trois chancelleries ont dû se mettre d’accord sur le système de conduite qu’elles ont à suivre dans les questions qui occupent aujourd’hui les cabinets. Qui gagnera à cette politique ? La Russie, l’Autriche n’ont sans doute rien à y perdre, et M. de Bismarck, restant le meneur de ces mouvemens qu’il prépare, qu’il dirige, a plus que jamais la liberté de se servir de sa puissance pour peser sur la solution des affairés européennes qui sont encore en suspens. Ce qu’il y a de mieux, en définitive, de plus rassurant d’une manière générale, c’est que, dans toutes ces combinaisons, dans cette résurrection d’une ancienne alliance, il n’y a rien de menaçant pour la paix de l’Europe, particulièrement pour la France, qui semblerait plutôt au contraire retrouver quelque appui et même quelque faveur, en certaines occasions, parmi les alliés de Skierniewice.

S’il y a aujourd’hui quelque point noir, il n’est pas dans les relations du continent, dans le mouvement des choses en Europe, il est en Egypte, et l’Angleterre, il faut l’avouer, ne néglige rien pour que ce point noir des bords du Nil devienne un orage sérieux. Il n’en sera pas ainsi, nous l’espérons bien, parce que ni l’Angleterre ni les autres puissances ne Voudront compromettre la paix universelle pour les finances égyptiennes. La question, cependant, commence à se compliquée d’une étrange façon, et le cabinet de Londres, par un coup d’autorité, vient de se placer, de placer les autres cabinets dans une situation aussi délicate que difficile. Que s’est-il passé, en effet ? Il y a quelques mois, le gouvernement de la reine, préoccupé de la détresse financière de l’Egypte, qu’il a contribué à créer et à aggraver par son intervention, fait appel à une conférence européenne, qui seule pouvait modifier des arrangemens internationaux. La conférence se réunit à Londres : le cabinet anglais fait ses propositions ; la France, de son côté, fait d’autres propositions auxquelles les représentai de quelques puissances semblent disposés à se rallier. On ne s’entend pas du premier coup, et, sans plus de cérémonie, lord Granville congédie lestement cette malheureuse conférence, qui a eu le tort de vouloir discuter un peu sérieusement les affaires égyptiennes. Aussitôt, le cabinet anglais, délivré ou se croyant délivré de la diplomatie, se met à l’œuvre : il expédie au Caire son meilleur général, lord Wolseley, pour secourir Khartoum, pour aller sauver Gordon, et il envoie en même temps un des membres du ministère, lord North-brook, pour examiner de plus près la situation de l’Egypte, pour procéder à une enquête nouvelle. L’enquête a-t-elle été faite, et le cabinet de Londres en connait-il les résultats ? toujours est-il que, sans plus attendre, sans consulter les représentans étrangers et les créanciers, le premier ministre du khédive, Nubar-Pacha, obéissant manifestement aux agens anglais, a pris, il y a quelques jours à peine, une mesure des plus expéditives : il a suspendu tout simplement l’amortissement institué au profit des créanciers de l’Egypte, et il est allé chercher de l’argent là où il était sûr d’en trouver, dans la caisse de la dette publique. En d’autres termes, cette loi de liquidation, qui était un pacte sanctionné diplomatiquement, que l’Angleterre, il y a quelque temps, croyait ne pouvoir modifier qu’avec le concours de l’Europe, cette loi se trouve lacérée et mise en pièces par l’acte sommaire d’un agent anglais déguisé sous le nom de Nubar-Pacha. Voilà qui est clair, et ce n’est sans doute encore que le commencement.

L’Angleterre cependant ne peut se faire illusion. Elle sait bien qu’elle entre dans une voie ou elle doit rencontrer à chaque pas le droit public, les garanties diplomatiques, qu’il y a une légalité internationale qu’elle a contribué à créer, qu’elle a elle-même protesté plus d’une fois contre des actes du gouvernement égyptien violant cette légalité, prétendant toucher aux fonds de la dette publique sans le consentement des créanciers ou de leurs représentans. L’Angleterre, dit-on, avait prévenu les cabinets de ses intentions et elle ne fait que mettre en pratique ce qu’elle avait proposé à la conférence de Londres ; elle n’avait pas laissé ignorer son opinion sur la nécessité de réformer la loi de liquidation, de suspendre l’amortissement, de diminuer les intérêts de la dette égyptienne. C’est là, en vérité, une théorie diplomatique qui pourrait avoir d’étranges conséquences ; il s’ensuivrait qu’une puissance n’aurait qu’à demander la modification d’un traité pour être par cela même déliée de ses obligations. C’est tout simplement le régime de l’arbitraire et de la force dans les relations des peuples. Encore si le cabinet anglais avait eu tout un système, un ensemble de mesures à proposer pour ramener l’Egypte à l’ordre politique, administratif et financier, c’eût été à demi plausible ! Mais non, ce qu’il a suggéré au docile ministre du khédive n’est qu’un palliatif assez vain, le commencement d’une série d’usurpations par voie subreptice. C’est la violation des garanties diplomatiques érigée en système par une sorte de dérision de la conférence à laquelle on vient de faire un inutile appel. Qu’en est-il résulté ? Les puissances qui ont participé aux stériles délibérations de Londres, qui voient dans tout ce qui se passe en Egypte une affaire européenne, ne pouvaient évidemment laisser passer ce premier acte sans protester. L’Allemagne, l’Autriche, la Russie, aussi bien que la France, ont protesté là où elles le pouvaient, à Alexandrie, par une note identique où elles considèrent le décret sur la suspension de l’amortissement comme « nul et non avenu, » où elles rendent le gouvernement du khédive responsable de tout ce qui pourra survenir. L’Italie elle-même, qui avait paru jusqu’ici favorable au gouvernement anglais, l’Italie vient de joindre sa protestation à celle des autres puissances. L’Angleterre, par le fait, s’est placée dans cette position singulière et toujours hasardeuse où elle est seule contre tout le monde. Elle n’en fera ni plus ni moins, assure-t-on ; elle suivra son chemin sans avoir à craindre que ces protestations qui s’élèvent contre sa politique soient suivies d’actes plus décisifs. C’est possible, c’est même vraisemblable, si l’on veut. L’Angleterre en sera-t-elle plus avancée pour cela ? Aura-t-elle vaincu par une violation de la légalité diplomatique les difficultés qu’elle s’est créées, avec lesquelles elle a plus que jamais à se débattre, et n’aura-t-elle pas un jour ou l’autre à compter avec ces intérêts européens qu’elle offense ou qu’elle méconnait ?

Oui, sans doute, l’Angleterre, qui a jusqu’ici médiocrement conduit les affaires d’Egypte, a eu une mauvaise inspiration ; et ce qu’il y a de plus malheureux, c’est que ce triste incident met entre la France et l’Angleterre un nouveau grief, de nouvelles causes d’irritation que des passions intéressées ou frivoles peuvent trop facilement exploiter. Qu’il y ait en Europe des politiques trouvant leur avantage et mettant leur habileté à séparer les deux pays, cela se peut ; ceux qui cherchent leur propre sécurité dans la mésintelligence des deux grandes nations de l’Occident, ceux-là sont dans leur rôle en semant les défiances et les divisions, en se servant de tout pour exciter tour à tour l’Angleterre contre la France et la France contre l’Angleterre ; ils arrivent du moins à ce résultat d’isoler successivement ou alternativement chacune des deux nations. C’est une politique qui ne manque ni de dextérité ni de profondeur ; mais nous nous demandons ce que veulent, ce que se proposent ceux qui, sans avoir les mêmes intérêts, les mêmes intentions, se prêtent des deux côtés du détroit, à Londres comme à Paris, à ce jeu redoutable, et travaillent à envenimer tous les incidens qui peuvent surgir entre les deux pays. C’est pourtant ce qui se passe tous les jours sous nos yeux. Depuis quelque temps déjà, en effet, nous assistons à ce singulier spectacle. A Londres, tout au moins dans certaines régions de la presse anglaise, on dirait qu’il y a un système organisé d’excitation, une préméditation d’acrimonie et d’hostilité contre la France. Il y a des journaux anglais qui passent leur temps à chercher partout des prétextes de déclamation contre notre pays. Tout ce que la France peut tenter pour sauvegarder ses intérêts et sa dignité dans le monde, en Chine comme ailleurs, est dénaturé et interprété avec des sentimens de colère ou de malveillance. La conduite de nos soldats, de nos marins est diffamée, et ce sont ceux qui ont approuvé, qui approuveraient encore les rigueurs inutiles du bombardement d’Alexandrie en pleine paix, ce sont ceux-là qui n’ont pas assez de récriminations contre le bombardement de Fou-Tchéou. Si la France défend comme elle le doit les nombreux et puissans intérêts qu’elle a en Egypte, c’est qu’elle inédite manifestement de supplanter l’Angleterre et qu’elle n’attend qu’une occasion pour envoyer une armée à la place de l’armée anglaise dans la vallée du Nil. Et, d’un autre côté, il est malheureusement vrai qu’il y a aussi souvent en France toute sorte de déclamations contre l’Angleterre. Il y a des journaux, peut-être même des politiques de parlement, qui, oubliant tout ce qui s’est passé, la retraite de la France, nos refus d’intervention ou de concours, ne peuvent admettre que l’Angleterre ait des droits privilégiés, non pas sans doute le droit de se mettre au-dessus des lois internationales, mais une certaine prépondérance sur les bords du Nil. Ils se font un plaisir de réveiller tous les ressentimens, tous les vieux préjugés contre l’alliance anglaise, et au besoin, sans craindre de fausser toutes nos relations, ils se feraient les auxiliaires de M. de Bismarck dans une croisade contre la puissance britannique.

Eh bien ! c’est là ce que nous appellerons une mauvaise politique des deux côtés, un dangereux système de polémiques qui ne répond ni aux intérêts ni aux vrais sentimens des deux pays. Qu’il y ait parfois des questions, des incidens sur lesquels la France et l’Angleterre peuvent être en désaccord, que la France sauvegarde ses droits en Egypte aussi bien qu’en Chine, rien certes de plus simple. Ce n’est pas la première fois qu’il y a des dissentimens entre des nations ou entre des gouvernemens. Le danger est de trop grossir des incidens qui n’ont qu’une gravité momentanée, qui doivent se dénouer par d’équitables transactions, de laisser s’établir des habitudes d’animosité entre des pays liés par tant d’intérêts communs. Que peuvent gagner les deux peuples à ces séparations arbitraires fomentées par les polémiques imprévoyantes ? Les Anglais nous ont rappelé souvent avec peu de bienveillance que nous étions isolés : ils le sont à leur tour ; et qu’on y songe bien : quand l’Angleterre et la France sont séparées, isolées, ce n’est pas seulement une faiblesse pour les deux nations, c’est une faiblesse pour l’Europe ; Quand elles sont unies, alliées, elles représentent une force qui peut rendre impossibles certaines subversions. C’est là l’intérêt supérieur qu’il ne faudrait pas oublier.

La crise qui agite en ce moment la Belgique, pour être étrangère aux grandes affaires diplomatiques du jour, pour n’avoir qu’un caractère tout intérieur, n’a pas moins un intérêt des plus sérieux. C’est une épreuve aussi grave qu’imprévue pour le régime parlementaire, pour les institutions d’un petit pays qui, depuis un demi-siècle, a Vécu, a prospéré dans la liberté, par la liberté ; c’est aussi un exemple de plus des inconséquences, des violences que les partis mettent dans leurs luttes, dans leurs revendications. On aurait pu croire qu’après les émotions, les surprises des dernières élections, les esprits s’apaiseraient par degrés et que tout rentrerait bientôt dans l’ordre, que le ministère porté au pouvoir par un mouvement régulier d’opinion né rencontrerait dans tous les cas qu’une opposition régulière, toute pacifique, une opposition de polémique et de parlement. Ce n’est pas tout à fait ainsi que les choses se sont passées. Depuis que le scrutin a prononcé, accomplissant une révolution de majorité dans la chambre des représentai comme au sénat, ramenant les catholiques au gouvernement, l’irritation n’a fait que s’aggraver et s’envenimer. La lutte des partis n’a pas tardé à se concentrer sur un point capital, sur cette loi scolaire ou d’enseignement primaire que le nouveau cabinet s’est hâté de présenter aux chambres comme le plus clair témoignage de sa récente victoire, comme l’expression de sa politique. La résistance à la loi scolaire a été pour les libéraux le mot d’ordre d’une opposition bruyante, passionnée, dont le premier défaut était de paraître vouloir défaire par les pressions extérieures, par des moyens irréguliers, ce qui venait d’être fait par un scrutin régulier et libre. On ne s’est pas borné à des manifestations qui étaient visiblement destinées à agir sur le parlement et qui ‘ont bientôt dégénéré en scènes tumultueuses, en collisions violentes ; les bourgmestres libéraux des grandes villes de Bruxelles, de Liège, d’Anvers, se sont réunis pour aller présenter solennellement au roi leurs doléances, pour demander ni plus ni moins au souverain de refuser la sanction à une loi discutée et votée par le parlement. Il y a eu, en un mot, tout un mouvement qui n’aurait eu aucun sens s’il n’avait pas eu pour objet avoué ou inavoué de décider le roi à préluder, par un refus de sanction de la loi scolaire, à une dissolution du parlement trois mois après les élections dernières. On a fini ainsi par se trouver dans une sorte d’état révolutionnaire que les agitateurs, les prédicateurs d’anarchie se sont hâtés d’exploiter et qui peut aujourd’hui donner à réfléchir à ceux qui, sans le vouloir, ont contribué à le créer.

Que les libéraux belges aient éprouvé un amer mécompte lorsqu’ils ont vu les élections du dernier été tourner contre eux et le pouvoir leur échapper, ce n’est pas là ce qu’il y a d’extraordinaire’, c’est le premier mouvement des partis vaincus, et le second mouvement de ces partis est de chercher à expliquer leur défaite, à diminuer la victoire de leurs adversaires. Les libéraux belges étaient sans doute dans leur droit en interprétant à leur manière et dans leur intérêt le succès de scrutin qui a rendu le gouvernement aux catholiques ; ils étaient encore dans leur droit en rassemblant leurs forces pour constituer dans le parlement une opposition sérieuse ; ils étaient toujours dans leur droit en combattant de leur parole, de leur vote la loi scolaire présentée par le nouveau ministère, en protestant, au besoin, contre ce qu’ils appelaient une œuvre de réaction. Ils usaient de leur liberté dans l’intérêt de leurs opinions, rien de mieux. Mais, après tout, cette loi même d’enseignement primaire, qui a été le prétexte des dernières agitations, n’était ni une surprise ni un abus de la victoire. Qu’ont fait les catholiques que les libéraux n’eussent fait avant eux dans leur passage au pouvoir ? Les libéraux ont obtenu du parlement en 1879 une loi qui pouvait, sous certains rapports, réaliser d’utiles réformes, qui, dans tous les cas, avait rencontré de vives résistances et avait paru surtout porter atteinte aux libertés communales, diminuées au profit de l’état. Les catholiques avaient vivement, même, si l’on veut, violemment protesté contre cette loi, qu’ils appelaient la loi de malheur. Depuis cinq ans, ils n’ont cessé de déclarer que, le jour qu’ils reviendraient au pouvoir, leur premier acte serait la réforme de la législation de 1879, et cette réforme de la loi scolaire a eu certainement, avec la question financière, une place privilégiée dans les programmes des dernières élections. Ce qu’ils avaient dit, les catholiques avec leurs alliés les indépendans, l’ont fait à leur arrivée au pouvoir ; ils ont proposé et fait voter par le nouveau parlement une loi qui est sans doute conçue de façon à donner satisfaction aux idées religieuses, qui reste cependant encore relativement modérée. Les catholiques, qui ont aujourd’hui la majorité, étaient évidemment, eux aussi, dans leur droit. Les libéraux n’avaient régulièrement d’autre ressource que de combattre la loi et de protester en faisant appel à des élections futures. Leur erreur a été de sortir de ce rôle d’une opposition régulière pour se laisser entraîner dans une agitation mal définie en suscitant des manifestations qui étaient sans doute parfaitement légales, qui peuvent être dans les mœurs belges, mais qui n’étaient pas moins un danger au milieu des excitations des esprits. Ce qu’il y a eu de plus extraordinaire et de plus irrégulier encore, c’était cette démarche tentée par les bourgmestres libéraux au palais pour demander au roi de refuser sa sanction à la nouvelle loi scolaire. Quelle position faisait-on au roi ? On lui demandait de sortir de son rôle correct de souverain constitutionnel, de désavouer les électeurs et le parlement, de faire une sorte de petit coup d’état au profit des vaincus du scrutin. Léopold II s’est sagement refusé au rôle qu’on lui proposait : de sorte que, dans tout cela, c’est le roi qui a donné l’exemple du respect des libertés parlementaires, ce sont les libéraux qui, dans un intérêt de parti, n’ont pas craint de provoquer le souverain à l’acte le plus extraordinaire de gouvernement personnel, à la violation des garanties constitutionnelles. Les libéraux étaient tout simplement des révolutionnaires.

Une fois le signal donné, la crise n’a pas tardé à s’aggraver, et alors ont commencé ces scènes d’agitation qui ont ému la ville de Bruxelles pendant quelques soirées de la dernière semaine. Aux manifestations libérales ont succédé bientôt des manifestations d’une tout autre nature. Ce n’est plus maintenant contre les catholiques et contre le vote du parlement que se sont élevés les nouveaux manifestans ; ce sont les institutions qui ont été mises en cause, c’est la royauté elle-même qui a été signalée comme la grande ennemie, et le drapeau de la république a fait son apparition dans les rues de Bruxelles. Ce n’était point là assurément ce que voulaient les libéraux, qui se sont hâtés de désavouer ces étranges auxiliaires : le bourgmestre de Bruxelles s’est fait aussitôt un devoir de publier une proclamation déclarant que la loi scolaire ayant été promulguée, il ne restait plus qu’à se soumettre à la loi. On est resté dans la stricte légalité, soit ; mieux aurait valu sans doute n’avoir jamais eu l’air d’en sortir, et la moralité de ces récentes agitations belges, c’est qu’après tout la meilleure manière de servir la cause libérale est toujours de la dégager de toutes les solidarités révolutionnaires.


CH. DE MAZADE.