Ouvrir le menu principal

Chronique de la quinzaine - 14 octobre 1884

Chronique n° 1260
14 octobre 1884


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




14 octobre.

Les vacances sont donc finies, nos chambres françaises reprennent décidément aujourd’hui leur œuvre interrompue il y a deux mois, et on peut dire que rarement une session s’est rouverte dans des conditions plus laborieuses, plus ingrates, sous le poids de préoccupations plus nombreuses et plus importunes. On aurait beau s’en défendre, on se sent dans une situation embarrassée, fatiguée, épuisée. Ce n’est pas qu’il y ait là rien d’extraordinaire » et de surprenant, c’est au contraire tout ce qu’il y a de plus simple ou de plus logique : c’est l’inévitable loi des choses. Quand on a vécu depuis assez longtemps déjà un peu au hasard, faisant de la politique avec des infatuations, des illusions, des prodigalités, des tactiques équivoques de parti et des abus de domination, le moment vient forcément où il n’y a plus moyen d’échapper aux conséquences des faux systèmes et des faux calculs ; un jour ou l’autre tout se solde. Ce n’est pas encore la faillite, si l’on veut, il ne faut pas se servir de trop gros mots ; c’est du moins une gêne considérable qui se manifeste en tout, sous toutes les formes, dans toutes les régions de la vie publique. C’est précisément ce qui arrive aujourd’hui, c’est la situation qui a été créée à la France et dont on a le sentiment au seuil de cette session nouvelle.

Depuis quelques années, en effet, la France a été livrée aux expériences des politiques qui ont entrepris de la réformer et de la gouverner. On a cru pouvoir tout se permettre sous prétexte de réaliser de prétendues idées républicaines. On s’est fait un jeu de toucher à tout sans mesure et sans prudence, de subordonner l’administration, la justice, les garanties civiles, la liberté des consciences religieuses, l’enseignement public aux fantaisies, aux calculs ou aux convoitises de parti, au risque de favoriser une sorte d’anarchie morale. On avait trouvé des finances prospères, merveilleusement relevées après les plus cruelles épreuves ; on les a rapidement épuisées par l’excès des dépenses, par des dégrèvemens incohérens et arbitraires, par l’abus organisé et systématique du crédit, par les primes accordées aux cupidités des clientèles vulgaires. On a traité les intérêts économiques sans ménagement en excitant des espérances qu’on ne pouvait satisfaire, en promettant des réformes qu’on ne pouvait réaliser, en laissant l’industrie et l’agriculture livrées à toutes les incertitudes dans des conditions incessamment aggravées. On s’est jeté tête baissée dans toute sorte d’affaires, de travaux ou d’entreprises, sans prévoyance, sans savoir le plus souvent où l’on allait, uniquement pour montrer que la république allait combler la France de bienfaits. On a accompli la réforme scolaire, comme on ne manque pas de le répéter sans cesse ; oui, sans doute, on a accompli cette réforme dont on se vante puérilement à tout propos, on l’a accomplie, — en réussissant du même coup à abaisser le niveau de l’enseignement public et à surcharger les départements, les communes de dettes accablantes. En un mot, on a voulu tout faire, on a tout fait dans une intention de vaine et fausse popularité, pour assurer une domination de parti par la complicité intéressée des ministères et des majorités.

C’est l’expérience qu’on poursuit depuis quelques années déjà et qui consiste simplement, en vérité, à abuser de tout, à fatiguer les ressorts de la puissance nationale, à épuiser pour vivre les sources de la vie. Eh bien ! c’est l’inexorable logique des choses, cette politique des expériences républicaines a porté ses fruits ; elle a créé cette situation compromise, altérée par une série d’erreurs et de fautes qu’il faut maintenant payer après les avoir commises. L’échéance de tous les engagemens téméraires, des imprévoyances et des abus de parti a mis quelques années à venir ; elle est lia aujourd’hui, pressant gouvernement et assemblées. On ne peut plus guère l’éluder, et ce serait tout au moins un premier mouvement de sagesse, le commencement d’un retour salutaire si l’on voulait bien reconnaître la vérité telle qu’elle est, au lieu de promener partout un optimisme béat ou peu sincère qui ne trompe plus personne, au lieu de parcourir les provinces en annonçant dans les banquets le règne de la prospérité. Mieux vaudrait avouer simplement et modestement des fautes de conduite que de prendre le ton de ce ministre naïf et égaré par les souvenirs classiques, qui tout récemment, devant les habitans ébahis de Tarn-et-Garonne, comparait la république « au dieu versant des torrens de lumière sur ses obscurs blasphémateurs. » Voilà qui est parler et qui est fait pour éblouir, surtout pour rassurer les habitans de Tarn-et-Garonne aussi bien crue pour confondre les obscurs blasphémateurs ! Malheureusement, en fait de torrens de lumière, à cette heure d’une session nouvelle, il y a le déficit financier qui s’accroît sans cesse, sur lequel la commission du budget est occupée, depuis quelques jours, à délibérer de concert avec M. le ministre des finances. Il y a cette crise des industries, de l’agriculture, qui, sans avoir le caractère aigu et dramatique qu’on lui donne, est peut-être plus grave parce qu’elle tient à tout un mouvement économique. Il y a enfin ce malaise universel d’un pays qui se sent atteint dans son essor, médiocrement conduit, livré aux passions et aux vulgaires exploitations de parti. S’il y a encore à travers tout quelque rayon de lumière, c’est que nos soldats et nos marins, engagés au loin, se montrent toujours dignes de la France, portant fièrement le drapeau, rachetant, par leur intrépide dévouaient les légèretés, les inconsistances d’une politique plus agitée et plus entreprenante que réfléchie. C’est là certes une généreuse compensation de patriotisme pour le moment. Tout le reste, il faut l’avouer, est assez maussade, assez peu rassurant dans nos affaires du jour, à commencer par cette situation financière qui devient de plus en plus un objet d’inquiétude, que sénat et chambre des députés vont avoir à examiner, à discuter et à liquider.

Il y a longtemps qu’on a dit que c’était la bonne politique qui faisait les bonnes finances. Il y a longtemps aussi qu’on a dit qu’il était plus difficile de gouverner la prospérité que la pénurie financière. Il faut bien que ces maximes de la vieille sagesse aient été oubliées, qu’on n’ait pas fait une bonne politique et qu’on n’ait pas su gouverner la prospérité, puisque les finances françaises, qui avaient si merveilleusement retrouvé leur élasticité et leur puissance il y a dix ans, ont été si rapidement compromises, puisqu’une fortune si industrieusement refaite a été si promptement dévorée. Ce n’est point cependant que les avertissemens aient manqué. Ceux que M. le ministre de l’instruction publique appelle avec obligeance les « obscurs blasphémateurs, » et qui n’étaient que des conseillers indépendans et prévoyans, n’ont laissé échapper aucune occasion de le répéter, surtout dans le sénat ; ils n’ont cessé de rappeler au gouvernement et à la majorité républicaine qu’ils agissaient en prodigues, qu’ils dépassaient en imprévoyance les régimes les plus décriés, qu’ils compromettaient la sécurité financière par les excès de dépenses et les abus de crédit, qu’ils engageaient étourdiment, aveuglément toutes les ressources publiques sans tenir compte de l’imprévu et de l’avenir.

On n’a rien écouté ; on est allé à l’aventure, abusant de l’épargne nationale et du crédit, ajoutant, comme sous l’empire, les budgets extraordinaires au budget ordinaire, prodiguant les ressources de l’état, des départemens et des communes en travaux démesurés et en constructions fastueuses d’écoles sous prétexté de populariser la république. On a suivi ce système étrange qui a consisté à décréter d’un côté des dégrèvemens sans profit pour les contribuables et à ouvrir d’un autre côté des emprunts pour suffire à toutes les fantaisies. Ce que la politique des dernières années a ajouté, en pleine paix, en plein temps régulier, aux dépenses normales du budget et à la dette dépasse les calculs de la plus simple prévoyance. Il faut compter, pour ces quelques années, de trois à quatre cents millions de dépenses nouvelles, permanentes, inscrites aux budgets, — et pour la dette, autant de milliards qu’il en a fallu pour payer les frais de la guerre. On a usé de tous les expédiens, réguliers ou irréguliers, et c’est ainsi qu’on est arrivé à cette situation, où la fatigue et l’épuisement ont commencé à se faire sentir, où les recettes publiques ont diminué et diminuent tous les jours, tandis que les dépenses n’ont cessé de s’accroître, où le déficit enfin est entré en maître dans nos budgets. Il y est, il y règne aujourd’hui. Il est sûrement dans le budget courant, puisqu’il y aura dans les revenus publics un mécompte de plus de soixante millions et qu’il y a déjà, d’un autre côté, un contingent respectable de crédits extraordinaires pour le Tonkin et la Chine. Quel sera, en définitive, le chiffre de ce déficit pour 1884 ? Ce sera un compte à régler, une liquidation à opérer plus tard. Pour le moment, l’essentiel est de songer au prochain budget, à celui qu’on va voter, et, ici encore, il est trop clair que l’inévitable déficit se retrouve. On a beau manier et remanier les chiffres, l’insuffisance serait, d’après les évaluations les plus modérées, de plus de cinquante millions, et, comme il y aura aussi, au courant de l’année prochaine, des crédits extraordinaires imprévus, quoique toujours faciles à prévoir, le déficit s’accroîtra nécessairement dans les mêmes proportions. En un mot, les ressources telles qu’elles existent n’égalent plus les dépenses : l’équilibre financier est rompu, il l’est même, en réalité, depuis plus longtemps qu’on ne l’avoue.

Comment rétablira-t-on cet équilibre ? Comment sortira-t-on de ces difficultés jusqu’ici assez inextricables ? C’est là justement ce que la commission du budget et M. le ministre des finances sont occupés à étudier depuis quelques jours ; c’est la question que les chambres, à leur tour, auront bientôt à examiner et à trancher si elles en ont le temps avant la fin de l’année. M. le ministre des finances est certainement, à l’heure qu’il est, l’homme le plus embarrassé de France ; il paraît un peu se perdre dans une situation pour laquelle il n’a pas été spécialement préparé. Il ne méconnaît pas la vérité des choses, il ne déguise pas la triste vérité du déficit ; il ne paraît pas seulement avoir trouvé des remèdes bien décisifs. Son système, à ce qu’il semble, consisterait à faire quelques économies et, en même temps, à relever les évaluations sur quelques articles, les postes, les tabacs, les allumettes, — au besoin à rétablir quelques surtaxes imprudemment abaissées, notamment sur les alcools. Au fond, M. le ministre des finances ne reculerait peut-être pas devant quelques impôts nouveaux ; mais des impôts nouveaux, dans l’année où se feront les élections, quand on a tant promis des dégrèvemens, c’est ce que des députés qui veulent être réélus ne sauraient accepter : l’intérêt électoral passe avant tout. La commission du budget s’est empressée d’écarter les surtaxes proposées par M. le ministre des finances, et, de son côté, elle a cherché, elle aussi, ses remèdes. Un instant elle avait eu, à ce qu’il paraît » l’idée d’une conversion nouvelle de la rente 4 1/2 ; elle s’est heurtée aussitôt contre des impossibilités. De guerre lasse, elle a fini par accepter la plus petite, la plus inoffensive partie des projets de M. le ministre des finances, et, à force d’éplucher des chiffres dans chaque service public, elle est arrivée à une réduction de dépenses de quelque 50 millions, dont on peut présumer d’avance que le budget des cultes fera surtout les frais. Malheureusement tout ce qu’a proposé M. le ministre, tout ce que la commission du budget imagine de son côté, tout cela se réduit à d’assez médiocres palliatifs. Ce n’est pas le remède, parce que le mal n’est pas dans les détails : il est dans le fond des choses, dans la politique qui a créé et préparé cette situation, qui a compromis les finances françaises par des plans de travaux démesurés, par d’inutiles constructions d’écoles, par tout un système de dépenses imprévoyantes.

On cherche de petites économies à la commission du budget, et, pendant ce temps, M. le ministre des travaux publics, dans ses discours de province, déclare qu’on ne renonce à rien, que le « plan Freycinet » sera conduit jusqu’au bout. M. le ministre de l’instruction publique, à son tour, témoigne le regret de n’avoir pas plus d’argent a dépenser pour multiplier ses constructions d’écoles, et il garde l’espoir d’obtenir les millions nécessaires pour achever la réalisation du programme préparé par le gouvernement. Mais alors que parle-t-on d’éteindre le déficit ? On peut s’attendre, au contraire, à le voir grossir sans cesse. Au moment où nous sommes, il faut choisir entre deux systèmes de conduite : ou bien on continuera ce qu’on a fait jusqu’ici, on ira jusqu’au bout, comme on le dit, au risque de courir à une inévitable et irréparable catastrophe ; ou bien on en reviendra à une politique plus prévoyante, remettant un peu d’ordre dans nos budgets, ménageant le crédit et l’épargne de la France, mesurant les dépenses aux ressources publiques. C’est là, au fond, toute la question qui s’agite dans cette crise financière, devenue, non certes sans raison, un objet de préoccupation et d’inquiétude au moment où les chambres vont reprendre leurs travaux.

Ce n’est pas seulement d’ailleurs la crise financière, qui a sa gravité aujourd’hui, qui est faite pour préoccuper les esprits attentifs. Un des phénomènes les plus sérieux, les plus caractéristiques peut-être, c’est assurément cette crise du travail qui sévit à Lyon depuis quelque temps, qui éprouve toute une population industrieuse. On peut dire sans doute que l’esprit de parti, qui se mêle à tout, se plaît à exagérer les choses, et qu’en peignant le mal sous des couleurs imaginaires, souvent violentes, il l’aggrave ; on peut ajouter que les passions révolutionnaires, qui sont toujours prêtes à exploiter les souffrances d’une population laborieuse, ont fait leur triste métier en se hâtant de tout dénaturer et de tout envenimer. C’est possible, c’est même certain. La crise n’est pas moins réelle cependant. Elle a atteint par degrés depuis quelques mois les grandes industries, la métallurgie, le tissage, la teinturerie, et par suite une foule d’autres petites industries qui se rattachent aux grandes. Elle s’est traduite pour un assez grand nombre d’ouvriers en un chômage forcé et prolongé, qui n’est pas seulement une cause de souffrance, qui pourrait n’être pas sans péril avec la saison d’hiver. Si la crise n’atteignait que Lyon, une ville populeuse et laborieuse, ce serait déjà beaucoup ; mais il est bien clair qu’elle n’est pas circonscrite dans une ville, que ce qui arrive à Lyon n’est qu’un épisode d’une crise plus vaste qui s’étend un peu partout, qui atteint l’agriculture, le commerce en même temps que les industries de toute sorte. En d’autres termes, on peut dire que le travail national passe par une épreuve des plus douloureuses, qui a des causes aussi profondes que multiples, qui peut tenir à des circonstances accidentelles, à la difficulté de soutenir la concurrence étrangère, aux relations des ouvriers avec les patrons, aux conditions du salaire, sans doute aussi un peu à une politique qui agite tout sans rien résoudre. Dans tous les cas, quelles que soient les causes, la crise existe, c’est ce qui reste certain, et ici encore comment remédiera-t-on au mal ? La chambre de commerce de Lyon a cru qu’une modification de tarifs qu’elle réclame suffirait pour rendre le courage au travail en offrant aux fabricans un moyen de lutter avec l’étranger. La municipalité lyonnaise, qui n’a pas seulement à songer à l’industrie, qui a aussi le soin de la paix publique, a proposé des secours de circonstance, des travaux de voirie qui ne seraient que des expédiens assez inefficaces. Les ouvriers eux-mêmes se sont réunis, et comme il arrive souvent, les influences révolutionnaires ont envahi leurs réunions pour leur suggérer des programmes de réformes sociales ou radicales qui ne feraient qu’ajouter au mal. Maintenant un nouveau personnage entre en scène : c’est la commission d’enquête, la commission des 44, qui n’avait pas fait parler d’elle depuis quelque temps, et qui vient de reparaître par un coup d’éclat. La commission des 44 est allée par délégation à Lyon, à Saint-Étienne, elle est allée dans les houillères du Nord ; elle ira sans doute aussi consulter les agriculteurs du Nord et du Midi : elle est partout, promenant son éternelle enquête. Malheureusement on ne voit pas bien ce qu’elle va faire là, avec le caractère officiel qu’elle prend et l’appareil dont elle s’entoure. On ne voit bien qu’une chose, c’est qu’elle Fort manifestement, de sou rôle, qu’elle confond tout, qu’elle envahit tout, au risque d’annuler ou d’embarrasser l’action des pouvoirs réguliers, du gouvernement lui-même, et elle ne s’aperçoit pas qu’au lieu de guérir le mal, elle ne fait qu’ajouter au désordre.

Voilà donc la situation intérieure sous un autre aspect qui n’est pas le moins grave, qui est bien fait pour déconcerter quelque peu l’optimisme, et ce sera maintenant aux chambres de se reconnaître au milieu de tout cela, de trouver les moyens de soulager l’industrie lyonnaise, l’agriculture, de résoudre la crise industrielle en même temps qu’elles auront à résoudre la crise financière ; Tant de questions à la fois ne laissent pas d’être embarrassantes, et cependant elles ne sont pas encore les seules ; puisqu’il reste toujours là question de notre politique extérieure engagée aujourd’hui à des degrés divers dans d’assez sérieuses affaires.

Où en est, en effet, la politique de M. le président du conseil dans les mers de Chine et au Tonkin ? Ici, il est vrai, elle a la chance d’être représentée par nos marins et par nos soldats, qui ne discutent pas avec leur devoir, qui ne marchandent pas leur vie pour la défense du drapeau et sont toujours prêts à quelque nouveau fait d’armes ; M. l’amiral Courbet s’est récemment décidé à reprendre faction contre l’île de Formose ; il s’est emparé de Kélung, qu’il a occupé, où il s’est fortifié, pendant que M. l’amiral Lespès allait attaquer le port de Tamsui, sans lequel l’occupation de Kélung restait sans sécurité. D’un autre côté, au Tonkin, M. le général de Négrier a rencontré sur la route de Lang-Son, à Lang-Kep, des forces chinoises assez sérieuses, et il a dispersé, mis en complète déroute cette armée chinoise, non toutefois sans avoir à vaincre une vive résistance, non sans avoir fait des pertes et sans avoir reçu lui-même dans l’action une blessure qui l’oblige à quelque repos. Un autre chef de notre armée, M. le colonel Donniez chargé de conduire une colonne expéditionnaire, a eu, lui aussi, une brillante affaire qui a rejeté les Chinois sur leur frontière. Tous ces récens actes de guerre sont certes l’honneur de notre armée nouvelle ; ils prouvent que nos jeunes soldats, toutes les fois qu’ils auront des difficultés à vaincre, des fatigues à supporter, un ennemi à combattre, se retrouveront les émulée des vieux soldats d’Afrique. Un point reste pourtant un peu obscur dans ces derniers incidens. Si M. l’amiral Courbet, qui s’est montré jusqu’ici aussi prudent qu’énergique, qui a si résolument enlevé Kelung, n’a pas pris plus complètement possession du port de Tamsui nécessaire à la sûreté de notre occupation, c’est qu’apparemment il ne l’a pas pu, c’est qu’il n’avait pas de forces suffisantes. Si, au Tonkin, après le brillant combat de Lang-Kep, M. le général de Négrier n’a pas pu profiter de « on succès et poursuivra les Chinois dans leur retraite sur Lang-Son, c’est qu’il n’avait pas, lui non plus, sans doute, les forces nécessaires. On en serait donc encore là ! Ce serait donc toujours la même politique décousue, voulant et ne voulant pas, engageant des opérations pour s’arrêter aussitôt, poussant nos soldats en avant sans leur donner les moyens de marcher. Aux premiers temps, quand on n’avait pas l’expérience de cette guerre ou qu’on ne savait pas même ce qu’on voulait, cela pouvait encore se comprendre, quoique ce fût déjà singulièrement dangereux, les événemens l’ont bien montré. Maintenant qu’on est engagé et qu’il n’y a plus de retraite possible, ce n’est plus le moment de tergiverser, de marchander les forces et les ressources. Il ne reste plus qu’à pousser résolument les choses, à mettre nos chefs militaires en mesure de remplir leur mission jusqu’au bout, et c’est probablement encore le meilleur moyen de décider la Chine à la paix, d’en finir avec ces complications lointaines. Tel est cependant l’enchaînement des choses que ces affaires de Chine ne sont pas sûrement étrangères à un fait nouveau, inattendu, à une curieuse phase de diplomatie. Qui aurait dit, il y a peu d’années encore, que le jour viendrait où, entre la France et l’Allemagne, il y aurait un rapprochement, une sorte de concert ou d’accord, non pas sans doute sur les affaires européennes, mais sur toutes ces questions de politique coloniale qui s’agitent aujourd’hui dans le monde, dans l’extrême Orient, en Égypte ou au Congo ? C’est pourtant ce qui arrive. M. de Bismarck qui a, lui aussi, sa politique coloniale, qui a déjà ses établissemens sur les côtes d’Afrique et qui a eu à cette occasion des démêlés avec l’Angleterre, M. de Bismarck a eu l’idée de provoquer une entente avec la France, qui s’y est prêtée. Il n’en a pas fallu davantage pour remettre les imaginations en mouvement, pour réveiller tous ces bruits d’une alliance de l’Allemagne et de la France, de combinaisons nouvelles et énigmatiques en Europe. On n’en est pas tout à fait là et l’incident, pans laisser d’être singulier, n’a certainement pas la signification que les imaginations complaisantes ou effarées lui prêtent. En réalité, il s’agit d’un objet plus modeste ou plus spécial, d’une conférence qui se réunirait à Berlin pour régler les conditions de navigation dans le bassin du Congo et sur le Niger, pour définir aussi le droit d’occupation des territoires sur lesquels n’a flotté encore aucun pavillon civilisé. On aurait à délibérer sur une sorte de supplément de droit international appliqué à des régions fermées jusqu’ici à la civilisation. La France n’avait évidemment aucune raison de faire de la politique de mauvaise humeur, de refuser son concours, bien entendu dans la mesure de ses intérêts et sans aliéner sa liberté. Elle s’est rendue à la proposition qui lui a été faite, et l’entente établie entre Paris et Berlin n’est en définitive que le préliminaire de la conférence qui va se réunir, à laquelle les autres puissances sont conviées. On aura dans quelques jours, à ce qu’il parait, ce spectacle assez nouveau, et c’est ainsi que tout se mêle, que les affaires de diplomatie s’enchaînent, la conférence de Berlin après celle de Londres, au moment même où la vie parlementaire va recommencer un peu partout en Europe.

Aujourd’hui même, c’est le parlement français qui se réunit, qui se retrouve en face de toutes ces questions épineuses, délicates, de ces affaires extérieures et intérieures auxquelles il ne peut se dérober. Dans peu de jours, c’est le parlement anglais qui se réunira à son tour, qui aura sûrement, lui aussi, sa tâche laborieuse avec tous les embarras que s’est créés le cabinet de Londres. Le parlement anglais aura d’abord l’Égypte, qui est pour la politique de la Grande-Bretagne ce que la Chine est pour la politique de la France, avec cette complication de plus que les difficultés égyptiennes ne peuvent être sérieusement et définitivement résolues qu’avec le concours ou l’assentiment de l’Europe. Comment l’Angleterre conciliera-t-elle l’œuvre qu’elle a entreprise par des moyens passablement irréguliers avec les intérêts européens que les gouvernemens ne semblent pas disposés à abandonner ? La question reste toujours en suspens ; elle n’est tranchée ou éclaircie ni par des actes sommaires contre lesquels on a protesté, ni par la mission jusqu’ici assez énigmatique de lord Northbrook, et si le cabinet de Londres a un secret pour rétablir l’ordre dans la vallée du Nil, soit par sa propre initiative, soit par des négociations nouvelles, il le dira sans doute aux chambres, qui ne vont pas manquer de l’interpeller, La parlement anglais a donc devant lui, pour les premiers jours de sa session, cette obscure et inextricable affaire d’Egypte sur laquelle il aura son mot à dire, avec laquelle il faudra bien en finir ; mais il a surtout la réforme électorale, pour laquelle il est réuni extraordinairement à cette époque de l’année, qui pendant ces dernières et courtes vacances a été agitée dans toutes les réunions, dans tous les meetings du royaume-uni, en Ecosse comme en Angleterre.

C’est visiblement ce qui, pour le moment, passe avant tout, ce qui émeut le plus vivement l’opinion anglaise, ce qui reste la préoccupation fixe du chef du cabinet, de M. Gladstone. L’Egypte touche certainement l’orgueil britannique et réveille toujours dans les cœurs anglais des impatiences traditionnelles de domination. La réforme remue plus profondément toutes les fibres populaires, parce qu’ici il s’agit de donner le droit de suffrage à deux millions d’hommes, à toute une classe rurale laissée jusqu’ici en dehors de la vie politique. M. Gladstone n’a jamais été l’homme des affaires extérieures, il les a quelquefois aggravées et compromises par ses irrésolutions ou ses contradictions ; il semble ne retrouver toute sa puissance, sa persévérante énergie que pour ces grandes questions intérieures qui intéressent naturellement la masse du peuple anglais ; et il n’avait pas caché son intention de reprendre la réforme électorale aussitôt qu’il le pourrait, à une session d’automne, de chercher en attendant un appui dans l’opinion populaire contre la résistance des lords. Aussi ces quelques semaines qui viennent de s’écouler n’ont-elles été, en définitive, qu’une sorte de session libre qui s’est déroulée pendant l’interrègne parlementaire, qui a recommencé ou s’est continuée un peu partout par un dialogue assez bruyant entre libéraux et conservateurs. C’est M. Gladstone lui-même, qui, malgré son grand âge, a pris la direction de cette campagne nouvelle ; il est allé dans les grandes réunions d’Ecosse, prodiguant son éloquence, tantôt s’efforçant de modérer l’agitation et les agitateurs, tantôt laissant percer la menace, rappelant à la chambre des lords qu’elle ne pouvait jouer indéfiniment avec la puissance des choses, que le peuple anglais ne supporterait pas longtemps « une situation où un pouvoir irresponsable serait en conflit obstiné et permanent avec le pouvoir responsable. » M. Gladstone a été suivi par bien d’autres libéraux qui sont allés plus loin que lui, qui n’ont pas hésité à aborder la question de la révision de la chambre des lords. Ce n’est pas seulement M. Bright qui s’est jeté dans la mêlée avec sa fougue de tribun : un des membres du cabinet, M. Chamberlain, dans un meeting de Birmingham, a traité assez lestement les pairs d’Angleterre ; il a paru même railler un peu l’ingénuité de son chef et sa confiance dans la sagesse de la haute chambre. M. Morley, qui a son influence parmi les libéraux, a demandé la limitation des pouvoirs de la pairie ; Un ancien membre du gouvernement, M. Forster, qui a été secrétaire d’état pour l’Irlande et qui s’est rapproché par instans des conservateurs, s’est prononcé vivement cette fois pour la politique de M. Gladstone ; il a menacé les lords du ressentiment des deux millions d’électeurs dont ils voulaient prolonger l’exclusion. L’opposition, de son côté, bien entendu, n’est pas restée inactive et muette dans cette campagne. Aux discours des libéraux elle a répondu par des discours. Les chefs conservateurs, sir Stafford Northcote, lord Randolph Churchill, se sont jetés dans la mêlée, renouvelant incessamment le procès de M. Gladstone, mettant habilement en cause la politique extérieure du ministère. Lord Salisbury est allé à Edimbourg, à Glascow, résumant dans une série de discours qui ne sont pas sans éloquence, les griefs, les intentions de l’opposition qu’il a conduite au combat dans la session dernière ; Au demeurant, les libéraux menacent la chambre des lords d’une révision qui toucherait pour le moins à sa constitution héréditaire ; lord Salisbury a annoncé, de son côté, que les conservateurs ne céderaient pas si l’on ne présentait à la fois le bill qui étend le droit de suffrage et le bill qui fixe les nouvelles circonscriptions électorales. La question en est toujours là et au premier abord elle semble insoluble.

Est-ce à dire que le conflit ainsi engagé doive aller jusqu’au bout ? Personne, selon toute apparence, n’a envie de pousser les choses aux dernières extrémités, parce que les libéraux qui ont quelque prévoyance sont les premiers à sentir le danger d’une lutte où la vieille constitution de l’Angleterre serait bientôt peut-être tout entière en eu. Assurément, bien des récriminations, bien des déclarations de guerre où des défis ont été échangés depuis quelque temps entre les partis. Au milieu de toutes ces agitations, cependant, il y a un certain sentiment public en faveur de la paix politique. Déjà un ancien vice-roi d’Irlande, lord Cooper, s’est prononcé pour une conciliation. Aujourd’hui, c’est un pair d’Écosse qui a appartenu au cabinet libéral, c’est un personnage considérable, le duc d’Argyll, qui vient d’écrire une lettre demandant au gouvernement de se prêter à un rapprochement, de rassurer les conservateurs sincères en présentant son bill sur les circonscriptions électorales avec le bill sur l’extension du suffrage. C’est justement ce qui a fait la difficulté jusqu’ici ; et ce qui ferait croire que le gouvernement n’est pas éloigné de suivre les suggestions du duc d’Argyll, c’est le discours mesuré, conciliateur, prononcé tout récemment par un des ministres, lord Hartington, dans le Lancashire. Bien mieux, une divulgation indiscrète de ces jours derniers prouverait que le projet de remaniement des circonscriptions électorales aurait été en effet préparé par le ministère, qu’il devait être présenté à la session prochaine ; un journal l’a publié. Est-ce une invention ou une simple indiscrétion ? Le projet tel qu’il a été dévoilé est-il réellement une œuvre ministérielle ? toujours est-il que l’intention existe, qu’elle a été avouée par les ministres eux-mêmes, et si le cabinet se décidait à donner une forme définitive, sérieuse, à cette pensée de conciliation, il est à présumer qu’un certain nombre de lords conservateurs se sentiraient fort soulagés, qu’ils voteraient cette fois le franchise-bill. Ce serait une crise de moins en perspective pour les Anglais.

Réviser la constitution héréditaire de la pairie anglaise, c’est facile à dire, et des radicaux peuvent le trouver tout simple ; ce n’est pas aussi aisé à faire dans un pays comme l’Angleterre, et bien du temps passera sans doute avant qu’on en soit là. Il en est de la chambre des lords comme de cette vieille corporation de la cité qu’on veut toujours réformer, qui devait disparaître dans une nouvelle organisation municipale. Il y a un an, au moment de l’élection du lord-maire, on annonçait que ce serait le dernier ; ce n’était pas le dernier, on vient d’élire un nouveau lord-maire qui prendra possession de sa charge avec les mêmes cérémonies, avec le même appareil traditionnel. Il y aura encore une fois un banquet à Mansion-House, et l’Angleterre n’en est pas moins libre parce qu’il y a un lord-maire dans la cité de Londres, parce qu’il y a une chambre des lords gardienne des vieilles traditions britanniques.

CH. DE MAZADE.