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Chronique de la quinzaine - 14 septembre 1884

Chronique n° 1258
14 septembre 1884


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




14 septembre.

Les parlemens ont leurs vacances, la vie publique a ses trêves momentanées ou apparentes, les affaires du temps ne suivent pas moins leur cours à travers les incidens de tous les jours, les surprises et les vaines querelles. Les grandes affaires se mêlent aux petites, la marche des choses ne s’interrompt pas, et à l’heure même où nos ministres sont en voyage, où M. le président de la république se repose dans sa Franche-Comté, il reste toujours pour la France le point obscur et lointain vers lequel les regards se tournent avec une impatiente curiosité ; il y a cette question de Chine, qui n’est pas sans doute en péril sous la protection de nos soldats, de nos marins, qui ne s’éclaire pas cependant, qui ne cesse pas d’être une énigme et une obsession.

Est-ce un calcul de diplomatie pour laisser à la Chine le temps de réfléchir, de se rendre devant la nécessité qui la presse ? Est-ce insuffisance des moyens mis à la disposition des chefs militaires chargés de l’honneur et des intérêts de la France ? Toujours est-il que ces affaires chinoises ont quelque peine à se débrouiller, à se décider ; elles ne s’engagent un peu vivement que pour s’arrêter presque aussitôt. Il n’y a qu’une chose parfaitement claire et heureusement rassurante, c’est que lorsque le drapeau de la France est remis aux mains d’un vaillant homme comme M. l’amiral Courbet et de ses intrépides équipages, le succès n’est pas douteux. Notre marine n’avait pas eu depuis bien des années l’occasion de paraître avec éclat ; elle vient de montrer qu’elle restait digne de son passé et du pays, qui l’entoure de ses sympathies, qu’elle gardait toujours, avec sa discipline traditionnelle, la même habileté, la même ardeur à l’action. L’amiral Courbet, avec ses marins, a victorieusement accompli la mission qui lui avait été donnée de détruire les défenses chinoises dans la rivière de Min, l’arsenal de Fou-Tchéou, et ces combats, qui ont duré plusieurs jours, n’ont pas laissé d’être meurtriers ; de braves gens, comme le jeune lieutenant Bouet-Willaumez, qui portait un nom illustré dans la guerre de mer, ont payé de leur vie le succès de nos armes. M. l’amiral Courbet a conduit cette affaire avec autant de sang-froid que de vigueur ; puis il a quitté les eaux du Min pour aller montrer son pavillon à l’île de Formose, devant Kelung, qui paraît être un des gages que nous devons prendre. Jusqu’ici, depuis le bombardement de Fou-Tchéou, l’escadre française ne s’est pas portée sur d’autres points et n’a pas eu de nouveaux combats à livrer ; elle se prépare sans doute à reprendre sa campagne. Sur quel point des côtes chinoises dirigera-t-elle maintenant ses coups ? L’action des forces navales se lie évidemment, dans une certaine mesure, à l’action du corps expéditionnaire qui est au Tonkin, qui est appelé à reprendre un rôle plus décidé si les événemens se développent.

Sur mer, dans tous les cas, nos affaires restent en bonnes mains, sous la direction d’un homme aussi prudent que résolu, qui n’agit pas à la légère et ne parle pas inutilement. Au Tonkin, le seul acte sérieux et significatif depuis quelques jours est le rappel devenu nécessaire du chef de notre petite armée, de M. le général Millot, dont la présence à la tête des forces françaises n’était plus qu’un danger. La vérité est que M. le général Millot s’est montré insuffisant dans son commandement, inconsistant et brouillon dans ses relations avec la marine aussi bien qu’avec ses lieutenans, imprévoyant dans les opérations. Les succès qu’il a obtenus, il les avait trouvés tout préparés ; ce qu’il a voulu tenter de lui-même ou pour suivre des instructions se réduit à cette triste aventure de Lang-Son, dont il garde la responsabilité, qui, d’après tout ce qu’on sait aujourd’hui, a été plus malheureuse encore qu’on ne l’avait cru. M. le général Millot a fait ce qu’il pouvait faire de mieux en invoquant sa santé pour être relevé d’un poste pu il ne pouvait plus rester. Son successeur n’est autre qu’un des commandans de brigade du corps expéditionnaire, M. le général Brière de ; l’isle, qui paraît avoir pour mission principale de maintenir la situation au Tonkin, de la défendre, au besoin, contre les irruptions chinoises.

En quoi maintenant consisteront des opérations qui ne peuvent être efficaces que si elles s’engagent dans des conditions sérieuses, et surtout si l’on se décide à mettre quelque unité dans la direction de nos affaires ? Tout dépend de ce que veut le gouvernement, et sans doute aussi en partie des résolutions que la Chine peut prendre d’un jour à l’autre. Une déclaration de guerre, qu’elle vînt de la Chine ou de la France, simplifierait tout évidemment en donnant aux choses leur vrai nom et obligerait à une certaine netteté de conduite. Pour le moment il faut en convenir, on reste dans une situation singulièrement et bizarrement indécise qui n’est plus la paix, qui n’est pas encore la guerre, et M. l’amiral Courbet, qui est le premier à l’action, ne peut certes qu’être embarrassé pour mesurer ses coups, pour choisir ses points d’attaque sans dépasser les limites d’une politique qui n’a pas cessé jusqu’ici de s’appeler la politique des gages, des représailles. La question est de savoir si on peut, avec dignité, avec profit, prolonger une équivoque, une fiction qui, en créant des difficultés de conduite dans une entreprise lointaine déjà assez compliquée, finit par provoquer à l’intérieur de véritables confusions où gouvernement et partis s’amoindrissent.

C’est, en effet, le destin de ces affaires de Chine. Elles n’occupent pas seulement nos marins et nos soldats qui, engagés au loin, paient de leur sang et de leur vie les indécisions, les contradictions d’une politique d’expédiens ; elles restent parmi nous l’occasion de perpétuelles contestations, de guerres intestines, l’inépuisable thème de polémiques où les partis s’épuisent en récriminations, en querelles vulgaires, en indiscrétions souvent compromettantes pour l’intérêt public. Les plus violens, ceux pour qui toutes les armes sont bonnes, cherchent dans ces affaires de Chine un moyen d’opposition et d’agitation dont ils se servent sans scrupule. La situation que le gouvernement s’est créée et qu’il a créée à la politique française en Chine est passablement équivoque, nous en convenons ; elle est de plus assez nouvelle, puisqu’elle n’a été jusqu’ici ni la paix ni la guerre, ou qu’elle a été tout à la fois, si l’on veut, la guerre et la paix. Était-ce absolument cependant une raison de tant se hâter de déclarer la constitution en danger, de réclamer sans plus de retard, sans plus de réflexion, une convocation au moins prématurée des chambres ? L’extrême gauche qui, au dernier congre ?, voulait détruire la constitution et qui, maintenant, se donne la mission de la défendre, a jugé avant tout le monde, dans sa sagesse, qu’il n’y avait plus un instant à perdre, qu’il fallait se hâter d’appeler les chambres à délibérer sur la paix et sur là guerre. On pouvait observer, il est vrai, qu’au moment où la session finissait, les hostilités étaient déjà commencées ; que la question, telle qu’elle est encore engagée aujourd’hui, avait été soumise au parlement dans sa dernière séance ; que le parlement avait délibéré ; que des circonstances nouvelles, comme une déclaration formelle de guerre, pouvaient seules motiver le rappel immédiat des chambres. L’extrême gauche, avec ses scrupules bien connus de légalité constitutionnelle, ne s’est pas tenue pour satisfaite de ces raisons. Elle s’est réunie en conciliabule, et, si elle n’était pas très nombreuse, elle avait en compensation M. Barodet pour présider les quelques fidèles demeurés à Paris. M. Barodet représente l’extrême gauche, qui représente évidemment la France ! M. Barodet a décidé souverainement, au nom du pays, que la constitution était violée, qu’il n’y avait rien de plus urgent que de rappeler les chambres pour remettre tout en ordre, pour arranger surtout nos affaires en Chine, et il s’est chargé de rédiger un manifeste pour sommer M. le président de la république de remplir son devoir constitutionnel en convoquant au plus vite le parlement. Il y a eu seulement, à ce qu’il paraît, quelques doutes sur la meilleure manière de donner de la solennité à cette démarche. On a hésité, puis on a fini par confier vulgairement à la poste le fameux manifeste adressé à M. le président de la république, en sa résidence de Mont-sous-Vaudrey. Qu’est-il arrivé ? M. le président de la république a répondu, avec le plus grand sérieux, qu’il connaissait trop ses devoirs pour se permettre d’intervenir dans de pareilles affaires, qu’il s’empressait de renvoyer le manifeste à M. le président du conseil, — et c’est ainsi que, si la constitution n’a pas été sauvée pour cette fois, ce n’est pas, au demeurant, la faute de l’extrême gauche, représentée par M. Barodet. — M. Barodet a dégagé sa responsabilité, et il a dans ses autographes le billet de M. le président de la république !

Ce qu’il y a de plus singulier, c’est que les puristes du radicalisme semblent ne pas se douter de ce qu’il y a d’excentrique et de puéril dans la démarche qu’ils ont tentée. Que prétendent-ils ? Ils accusent M. le président du conseil de se mettre au-dessus ou en dehors de la constitution, de jouer au dictateur, de rétablir à son profit, pour son usage, le gouvernement personnel, et ils entendent eux-mêmes si bien la constitution qu’ils réclament de M. le président de la république l’acte le plus éclatant de pouvoir personnel ; ils lui demandent sa complicité contre le ministère qu’il a choisi, contre la majorité qui a soutenu jusqu’ici ce ministère. Ils font tout cela presque naïvement ! Si ce n’était qu’une fantaisie de radicalisme hantant quelques esprits extrêmes à propos des affaires de Chine, ce ne serait ni nouveau, ni particulièrement intéressant. Le malheur est que ce n’est point là un fait isolé et accidentel, que ce n’est qu’un signe de plus d’un certain état général où, par degrés, par une sorte de dépression croissante, on s’accoutume à confondre les idées les plus simples de gouvernement et de régime parlementaire, où tout se réduit à exploiter la république au profit de l’esprit de parti, de coterie ou de faction. C’est ce qu’il y a d’inquiétant, de redoutable dans une situation intérieure où l’on dirait que, depuis l’ère républicaine, il y a entre les ministères et les partis une sorte d’émulation pour fausser, pour user tous les ressorts politiques.

Assurément, M. le président du conseil reste pour le moment dans la plus simple vérité en gardant le droit de choisir son heure, qui peut, d’ailleurs, venir d’un instant à l’autre pour une convocation des chambres, en prétendant maintenir les prérogatives du gouvernement dans la direction des affaires extérieures. Si l’on devait se rendre à toutes les sommations radicales, si l’on était absolument obligé de réunir, d’interroger les chambres à chaque instant lorsqu’une question difficile est engagée, il n’y aurait plus de politique possible ; ce serait l’abdication inévitable de la France dans la plupart des affaires qui occupent le monde. Rien n’est plus vrai ; mais si M. le président du conseil est exposé à voir s’élever contre lui ces interprétations abusives, ces prétentions des radicaux, c’est qu’il a contribué lui-même à créer, à propager ces confusions, c’est qu’il a donné l’exemple de l’infidélité aux principes constitutionnels et libéraux, aux devoirs d’un gouvernement sincère et prévoyant. Aujourd’hui, il a raison contre les radicaux, c’est possible ; depuis qu’il est au pouvoir, il n’a cessé, pour sa part, de fausser réellement le régime parlementaire en pratiquant ce système qui consiste à déguiser la vérité aux chambres, à engager les questions les plus sérieuses par subterfuge, à se créer des ressources par des viremens et des dissimulations de crédits, à se servir d’un premier vote pour enchaîner une majorité ahurie, ignorante, en lui imposant la nécessité de votes nouveaux qu’elle n’a pas toujours compris. Et pour pratiquer ce système avec une certaine hardiesse, non sans une certaine dextérité, nous en convenons, qu’a-t-il fait ? Il a plié, il faut l’avouer, le gouvernement à d’étranges usages. Il a trop souvent flatté les ressentimens, les cupidités, les préjugés d’une chambre dénuée de tout sens politique. Il a livré à l’esprit de parti et de secte les intérêts les plus sérieux, l’intérêt même de notre puissance militaire dans la loi de recrutement, et il s’est cru peut-être bien modéré parce qu’en certaines circonstances il a mesuré les concessions aux idées les plus chimériques ou aux plus vulgaires passions. En un mot, il a livré une partie du gouvernement pour garder le reste, pour régner. Avec cela on vit quelquefois sans doute, on réussit à retenir une majorité ; mais que devient ce beau système des libertés constitutionnelles ? Il n’est plus qu’une fiction. On arrive bientôt à cet état difficile à définir où le sentiment des grandes règles de la vie publique paraît émoussé un peu partout, où ni le gouvernement, ni le parlement ne sont dans leur vrai rôle. C’est un peu comme en Chine, où l’on ne sait pas si c’est la paix ou si c’est la guerre ; ici, on finit par ne plus savoir quel nom donner au régime sous lequel vit la France. Qu’on nous entende bien : nous ne disons pas ceci pour diminuer les mérites et contester les dons réels de M. le président du conseil, mais parce qu’il est trop clair qu’il s’est fait par de faux calculs le complice de toutes les altérations d’idées, du désordre croissant des mœurs politiques.

Que font, de leur côté, les partis de ce régime parlementaire qu’ils invoquent quand ils croient en avoir besoin, et qu’ils entendent parfois si étrangement ? S’il y a dans le gouvernement lui-même une idée si peu sûre, si peu juste du rôle d’un pouvoir sérieux dans la pratique des institutions libres, qu’est-ce donc lorsqu’on se retrouve dans un parlement inexpérimenté et médiocre, avec des hommes qui semblent transporter dans la vie publique les habitudes des clubs, des réunions banales ? On vient de le voir ces jours derniers encore par un incident qui peut certes passer pour caractéristique, qui dans tous les cas reste l’expression la plus curieuse du désordre des esprits, de l’infériorité de notre personnel politique.

Il y a quelques mois déjà, une commission parlementaire est nommée pour examiner une proposition de crédits affectés à l’expédition du Tonkin. Cette commission, avant de porter son rapport à la chambre, demande naturellement au gouvernement des explications sur ses projets, sur l’état de nos affaires dans l’Indo-Chine, sur l’importance des forces qu’il peut être nécessaire d’envoyer au Tonkin, et, au cours de ses délibérations, elle est amenée à entendre des déclarations d’un caractère tout confidentiel. M. le ministre de la guerre notamment, interrogé sur ce qu’il peut faire, sur les forces dont il pourra disposer pour le Tonkin, répond qu’il ne peut détacher plus de six mille hommes de l’armée continentale sans compromettre la mobilisation, et il ajoute délibérément : « Si ce chiffre est dépassé, ce ne sera pas moi qui tiendrai le portefeuille de la guerre. » Il parlait ainsi devant la commission, en présence de M. le président du conseil et de M. le ministre de la marine, qui l’ont laissé dire. M. le ministre de la guerre a pu se tromper ou ne pas se tromper, il a pu oublier depuis ou ne pas oublier ce qu’il avait dit, il a pu se rendre à la nécessité en donnant plus de forces qu’il n’en avait promis, peu importe pour le moment : ses déclarations, dans tous les cas, étaient faites sous le sceau confidentiel devant une commission dépositaire d’un secret d’état. Qu’est-il arrivé cependant ? Un député, membre de la commission des crédits du Tonkin, s’est cru permis tout récemment, pour amuser ses électeurs, ou pour se donner de l’importance, de divulguer ce qui s’était passé, ce qui s’était dit dans une délibération réservée. Ainsi un député, peut-être pour créer des difficultés au gouvernement en mettant M. le ministre de la guerre en contradiction avec M. le président du conseil, ne craint pas de mettre les secrets d’état dans ses commérages de vacances. Que M. le ministre de la guerre, M. le ministre des affaires étrangères, aient, à un moment donné, des communications plus graves à porter devant une commission, ils sont exposés à voir leurs déclarations courir le monde. Voilà nos secrets en bonnes mains ! C’est ainsi que les radicaux, avec leurs intempérances et leurs indiscrétions, feraient du régime parlementaire, au lieu de la plus forte des garanties publiques, un instrument de désorganisation pour le pays. Il est plus que temps, on en conviendra, d’en revenir à de plus sérieuses habitudes de politique intérieure si l’on veut que la France garde la liberté et l’efficacité de son action dans la politique extérieure.

À défaut des graves événemens ou des conflits qui heureusement sont épargnés à notre vieux continent, qui sont relégués au loin, les nations de l’Europe sont à leurs affaires, à leurs entreprises, ou à ces incidens de haute diplomatie qui se reproduisent assez invariablement à la saison d’automne, qui ont toujours leur signification et leur importance. Cette année, en effet, comme toutes les autres années, nous avons ces voyages, ces visites, ces entrevues de souverains et de ministres, qu’on prépare avec art, qui provoquent aussitôt mille bruits et sont l’objet de tous les commentaires. On n’en peut plus douter, l’empereur Alexandre III de Russie a déjà quitté Saint-Pétersbourg pour se rapprocher du centre de l’Europe ; il se rend en Pologne, où il va se rencontrer avec l’empereur d’Autriche, avec l’empereur Guillaume si l’âge et la santé du vieux souverain d’Allemagne n’y mettent aucun obstacle au dernier moment. Cette entrevue qui se prépare n’est évidemment que la suite du rapprochement qui s’est accompli depuis quelques mois entre les trois cours ; elle ressemble un peu à une résurrection de l’alliance des trois empereurs, qui encore une fois durera ce qu’elle pourra. Les souverains ne sont pas d’ailleurs seuls à se rencontrer en ce moment. Peu auparavant, au lendemain de l’entrevue d’Ischl, le ministre des affaires étrangères d’Autriche, le comte Kalnoky, s’était rendu à Varzin pour s’entretenir de plus près avec M. de Bismark, et l’ambassadeur de France à Berlin, M. le baron de Courcel, a eu, lui aussi, récemment l’occasion d’aller voir le tout-puissant chancelier dans cette retraite d’où le grand solitaire ne sort que pour les grandes circonstances. Entrevues impériales, visites diplomatiques, conversations ou négociations secrètes, qu’en est-il de tout cela ? Que signifient réellement les incidens d’automne dans la situation présente du monde, dans l’ordre des relations générales ?

Il est sûr que la situation diplomatique n’est plus tout à fait ce qu’elle était il y a moins d’une année, qu’elle s’est quelque peu modifiée sous l’influence de circonstances nouvelles. À ne voir que l’apparence des choses, les rapports de la Russie avec l’Autriche et avec l’Allemagne avaient visiblement subi une certaine altération et sont restés assez tendus pendant quelque temps. L’antagonisme était même devenu un instant assez vif pour qu’un conflit n’eût rien d’impossible, pour que de part et d’autre on se crût obligé de s’observer, de se préparer. Les trois puissances ont sans doute vu le péril ; elles n’ont pas tardé à s’apercevoir qu’à persister dans cette voie, elles allaient droit à un redoutable choc, qu’au lieu de risquer de se jeter dans la plus dangereuse des aventures, elles feraient mieux de s’entendre sur les affaires d’Orient qui restaient entre elles la grande cause de division, et elles se sont expliquées. Elles se sont mêlées à cette œuvre de rapprochement que M. de Giers commençait sans doute il y a huit ou dix mois dans un voyage à Vienne et à Berlin, qui s’est continuée depuis avec le concours de M. de Bismarck, et dont l’entrevue des trois empereurs paraît être aujourd’hui la dernière expression ou le couronnement. Les trois puissances ont dû commencer par s’accorder sur leurs rapports dans les Balkans, et elles se sont senties d’autant plus portées à se rapprocher intimement qu’elles ont depuis quelque temps une autre préoccupation qui n’est pas moins vive, celle de se défendre contre le danger commun des agitations révolutionnaires et socialistes ou nihilistes. Une entente pour suspendre, au moins momentanément, tout antagonisme en Orient et pour concerter la défense commune contre le nihilisme, c’est là vraisemblablement le secret de cette alliance qui se renoue avec la Russie, sans affaiblir l’alliance particulière, récemment renouvelée ou sur le point de se renouveler entre l’Allemagne et l’Autriche. C’est là, selon toute apparence, le grand et principal objet de ces voyages, de ces visites qui marquent ce nouvel automne, qui semblent replacer les trois empires du Nord dans les conditions où ils se sont un moment trouvés, par un coup de dextérité de M. de Bismarck, avant la dernière guerre d’Orient.

Après cela, que, dans ces entrevues de princes ou de diplomates, d’autres questions qui occupent aujourd’hui une partie de l’Europe puissent avoir aussi leur place, c’est bien à présumer. Il est fort possible que les cabinets de Berlin, de Vienne et de Saint-Pétersbourg, en se rapprochant, aient échangé leurs opinions sur les affaires d’Egypte et sur la politique de l’Angleterre aussi bien que sur les démêlés de la France avec la Chine, et, ici encore, qu’en est-il ? Quelle est la pensée, quelle sera l’attitude des chancelleries du Nord dans ces complications plus ou moins lointaines, où elles ont aussi des intérêts à sauvegarder, où elles peuvent exercer leur influence ? Si, dans les mouvemens diplomatiques des dernières semaines, il y a un fait caractéristique, c’est cette espèce de déplacement qui semble s’être opéré dans les relations à l’occasion des incidens d’Egypte et de Chine, qui est devenu peut-être plus sensible dans la conférence de Londres et à la suite de l’échec de la conférence. D’un côté, il est clair que les rapports entre l’Allemagne et l’Angleterre sont assez refroidis. Les affaires égyptiennes n’ont pas seules contribué à ce refroidissement. M. de Bismarck, qui prétend, lui aussi, avoir sa politique coloniale, qui en poursuit patiemment l’application sur les côtes d’Afrique, où les Allemands cherchent à s’établir, M. de Bismarck croit avoir à se plaindre de l’opposition qu’il rencontre de la part de l’Angleterre, et il n’est pas homme à déguiser son humeur. Entre Allemands et Anglais il y a un échange assez fréquent de duretés ou de vérités qui, pour le moins, crée une situation difficile, en dépit des déclarations pacifiques et conciliantes prodiguées par M. Gladstone dans ses plus récens discours. D’un autre côté, au contraire, le chancelier de Berlin a montré depuis quelque temps une bonne volonté un peu inattendue pour la France. Il a visiblement appuyé les propositions de notre diplomatie à la conférence de Londres ; il n’est pas ou il ne paraît pas hostile au gouvernement français dans les affaires de Chine. Il y a un changement sensible auquel notre cabinet s’est évidemment prêté, et la dernière visite de notre ambassadeur à Varzin se rattache sans doute à cette situation nouvelle.

Est-ce à dire que les nouvellistes qui savent tout et qui devinent le reste aient quelque raison quand ils voient dans ces incidens le prélude de tout un système, le commencement d’une alliance de l’Allemagne avec la France, d’une rupture avec l’Angleterre ? On n’en est certainement pas encore là. Il peut y avoir des déplacemens momentanés dans les relations, des rapprochemens de circonstance. Ce serait se méprendre étrangement que de se livrer à de profonds et chimériques calculs sur une reconstitution des alliances européennes. Sans calomnier un aussi grand personnage que le chancelier de Berlin, on peut bien croire qu’un homme comme lui, qui sait ce qu’il veut, qui ne met pas d’illusions dans sa politique, n’agit comme il le fait que parce qu’il trouve sa sûreté et son intérêt à nous encourager en Chine, à nous séparer de l’Angleterre dans les affaires d’Égypte. Il se montre bonhomme avec la France parce qu’il la juge suffisamment occupée, parce qu’il ne s’inquiète plus de ses projets en Europe, de ses arrière-pensées de revanche. La France, qui, de son côté, n’a d’autre politique que la paix sur le continent, n’a certes aucune raison de se refuser à entretenir avec l’Allemagne de bonnes relations qui sont une garantie de plus ; notre gouvernement n’est pas sans doute assez naïf pour aller au-delà dans ses conjectures, pour attendre d’autres résultats des faveurs passagères du chancelier allemand. Quant aux mésintelligences de M. de Bismarck avec l’Angleterre, il ne faut probablement pas trop s’y fier. M. de Bismarck est peut-être un peu animé contre les Anglais et, s’il le pouvait, il serait sûrement homme à ne pas laisser passer l’occasion de leur susciter quelque embarras ou quelque déboire. Au fond, ce n’est là selon toute apparence qu’une brouille d’un moment qui n’ira pas jusqu’à altérer profondément les rapports des deux pays, surtout jusqu’à produire de ces complications surprenantes, dramatiques, que les imaginations échauffées se plaisent à rêver.

« L’Angleterre est en sécurité dans son lie, disait tout récemment M. Gladstone ; elle n’est tenue de s’incliner devant personne, et nous sommes beaucoup plus indépendans des puissances grandes ou petites du continent de l’Europe que ces puissances ne le sont l’une de l’autre, » L’Angleterre est effectivement en sûreté dans son île sans être pour cela à l’abri des difficultés, des épreuves, et elle a pour le moment d’assez graves affaires qui l’occupent à l’extérieur comme à l’intérieur. Elle a d’abord plus que jamais l’Egypte, dont elle a accepté seule la charge par l’échec de la conférence de Londres. Que va-t-elle faire maintenant ? Comment résoudra-t-elle cette question si compliquée, peut-être insoluble, devant laquelle elle a paru si souvent hésiter, qui est pour elle une affaire tout à la fois politique, militaire, et financière ? Il est certain que le ministère, en prenant son parti d’une action plus décisive que par le passé, a regagné une partie de la popularité qu’il avait perdue par ses tergiversations, et puisqu’il s’est créé à lui-même l’obligation d’agir, il s’est rais à l’œuvre, il a du moins commencé à se mettre à l’œuvre. Il a désigné un membre du cabinet, ancien gouverneur de l’Inde, lord Northbrook, et le premier général de l’Angleterre, lord Wolseley, pour aller reprendre sur le terrain même cette tâche ingrate de la pacification et de la réorganisation de l’Egypte. Les deux plénipotentiaires anglais sont partis, ils ont pris leur chemin par Vienne, et ils sont maintenant arrivés à Alexandrie. Lord Wolseley, qui est chargé de la partie militaire, ne s’est point engagé sans avoir la promesse de forces suffisantes, et on a même déjà énuméré avec une complaisance minutieuse, toute britannique, les troupes qui allaient être embarquées, les bâtimens sur lesquels elles seraient transportées, les approvisionnemens de toute sorte mis à la disposition des soldats anglais. Lord Wolseley est chargé de pacifier l’Egypte, d’aller délivrer Gordon qui est toujours à Khartoutn, et au besoin d’arrêter le mahdi qui, depuis quelque temps, ne fait plus parler de lui. Quant à lord Northbrook, il a la mission de reprendre l’éternelle enquête qui a été déjà faite par lord Dufferin, par sir Evelyn Baring, et qui permettra probablement cette fois de trouver enfin la solution, le moyen de reconstituer un ordre administratif et financier dans la vallée du Nil. C’est fort bien, c’est le commencement ; mais ce n’est qu’un commencement, et quelle que soit sa puissance, quelle que soit l’habileté de ses plénipotentiaires, l’Angleterre, avant d’arriver au bout, est sûrement exposée à rencontrer sur son chemin bien des difficultés qu’elle n’a pu résoudre jusqu’ici, qui sont loin d’avoir diminué dans ces derniers temps. L’Angleterre s’apercevra peut-être bientôt qu’il ne suffît pas de se dégager lestement d’une conférence, qu’après comme avant, elle a devant elle une situation compliquée d’une anarchie accumulée depuis quelques années et des engagemens internationaux qui gardent leur force, qu’elle n’est pas libre de rompre. La question est d’autant plus épineuse pour le gouvernement de la reine que, s’il procède radicalement, par une sorte de prise de possession directe de la vallée du Nil, il a nécessairement affaire aux puissances de l’Europe, pour qui la neutralité de l’Egypte est un intérêt de premier ordre, et que, s’il se borne, comme il le dit, à une action temporaire, limitée, il n’aura probablement fait qu’une expérience stérile de plus.

L’Egypte reste donc une des plus vives préoccupations du moment pour l’Angleterre ; mais ce n’est pas la seule, et cette agitation qui se poursuit en pleines vacances, à laquelle M. Gladstone s’associe, pour faire triompher la réforme électorale, pour vaincre la résistance des lords, cette agitation n’a pas moins d’intérêt pour le peuple anglais que toutes les affaires égyptiennes. Certes, s’il est un spectacle curieux et attachant, c’est celui de ce grand vieillard qui, à peine reposé des luttes parlementaires, se remet en marche pour la cause libérale. Cette émouvante et victorieuse campagne que M. Gladstone accomplissait il y a quelques années dans le Midlothian pour conquérir l’opinion, pour enlever le pouvoir aux toties, représentés par lord Beaconsfield, il la recommence aujourd’hui comme premier ministre pour le bill de réforme électorale, pour cette œuvre nouvelle de libéralisme par laquelle il prétend compléter les grandes réformes de 1831, de 1867. Il s’est rendu à Edimbourg, recueillant sur son chemin les ovations populaires, et, devant d’immenses réunions composées de toutes les classes, il a prononcé discours sur discours, parlant de tout ce qui intéresse les Anglais : de l’Egypte, de l’Irlande, des finances ; mais, avant tout, s’attachant à populariser par la puissance de sa parole le franchise-bill, à vaincre la résistance des lords par une grande manifestation d’opinion. Ce qu’il y a de caractéristique surtout dans le langage de M. Gladstone à Edimbourg, c’est le ton modéré et modérateur. Il est clair que le ministre libéral de l’Angleterre tient à rester un réformateur sans devenir un révolutionnaire, qu’il est entré dans cette campagne nouvelle pour la diriger, pour la contenir, non pour se prêter à un mouvement qui menacerait la chambre des pairs dans son existence ou dans ses droits. M. Gladstone parle en homme qui a la responsabilité du gouvernement, qui ne désespère pas encore de conquérir les lords eux-mêmes, et c’est en pleine agitation qu’il a laissé entrevoir une dernière chance de transaction, une possibilité de paix. Il n’a pas caché en effet que, s’il était résolu à employer tous les moyens constitutionnels pour avoir raison de l’opposition des lords, il appelait encore la conciliation, il était prêt à tout faire pour désarmer les adversaires de la réforme en présentant le bill des circonscriptions électorales que les conservateurs ont considéré comme inséparable de l’extension du suffrage. Ce dernier appel de M. Gladstone sera-t-il entendu des lords à la prochaine session d’octobre, ou bien le conflit ira-t-il en s’aggravant ? C’est le point qui reste encore douteux.

La lutte est l’essence de la vie des nations libres, et le dernier mot de toutes les agitations est dit par le scrutin. C’est ce qui arrive toujours en Angleterre ; c’est ce qui est arrivé en Belgique à ces récentes élections où les libéraux vaincus ont dû céder le pouvoir aux catholiques, aux indépendans. Que les libéraux éprouvés par une défaite imprévue aient cherché à se reconnaître, qu’ils protestent contre tout ce que font leurs adversaires, contre les lois que présente le nouveau cabinet, qu’ils se montrent actifs, passionnés, inflexibles dans leur opposition, ce n’est pas là ce qu’il y a d’extraordinaire : c’est la loi des partis. La question est de savoir jusqu’où cette opposition peut aller, quelles formes elle peut prendre, et c’est là justement la question qui s’agite dans ces manifestations successives de libéraux, de catholiques, qui se sont produites depuis deux ou trois semaines à Bruxelles, dont la dernière a été ensanglantée. Les manifestations sont un droit dans les pays libres, nous dit-on ; elles sont dans les mœurs ; oui, sans doute, elles sont un droit ; et ceux qui peuvent les supporter sans péril sont fort heureux. Ce qui n’est point un droit, c’est d’employer le moyen des manifestations pour faire violence aux pouvoirs publics, pour imposer par exemple au souverain un désaveu des lois que vote le parlement et, au besoin, une dissolution nouvelle au lendemain d’un scrutin décisif. Ce qui n’est point légitime ni libéral, le droit étant admis, c’est que tous les partis n’aient pas la même liberté, que la rue ne soit pas à tout le monde. Que s’est-il passé cependant à Bruxelles ? Il y a quinze jours, les libéraux ont fait leur manifestation, ils l’ont faite sans opposition, sans contestation de leurs adversaires. Huit jours après, les catholiques à leur tour ont voulu avoir leur démonstration, ils ont été hués, poursuivis, violemment assaillis, et en fin de compte le sang a coulé ! Il en résulterait que, d’après cela, les libéraux auraient seuls le droit de faire des manifestations, les catholiques n’auraient pas ce droit ; il en résulterait aussi que les manifestations seraient un moyen de détruire par la violence ce qu’un scrutin régulier a fait. Ce sont là des mœurs que les libéraux belges feraient bien de désavouer dans l’intérêt de leur propre cause ; comme dans l’intérêt de l’inviolabilité des institutions.

CH. DE MAZADE.