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Chronique de la quinzaine - 30 septembre 1875

Chronique n° 1043
30 septembre 1875


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.



30 septembre 1875.

Après tout la saison n’est pas mauvaise pour la paix, pour les idées sages, pour la bonne politique, et dans tous les cas on ne dira pas que nous sommes menacés de périr faute de discours ou de professions de foi dans cet interrègne parlementaire d’automne.

Depuis que l’assemblée a quitté momentanément Versailles, comme pour aller chercher dans le repos le courage et la force de bien mourir, les distributions de prix ont été la première occasion offerte le mois dernier aux hommes publics encore tout chauds des émotions de la veille. Les conseils-généraux à leur tour ont eu leur session régulière, et, bon gré, mal gré, en dépit des préfets et de la loi, la politique s’est mêlée à la discussion des affaires locales. Il fallait des harangues pour commenter la constitution et la participation des conseils de département aux élections sénatoriales. Voici maintenant les réceptions faites à M. le président de la république dans ses voyages et surtout ce qu’on pourrait appeler la session des comices agricoles, sans oublier les banquets du radicalisme, sans omettre même l’inauguration assez étrange et assez accidentée de l’inauguration du monument de Guillaume le Conquérant à Falaise. Des discours, on n’en manque pas aujourd’hui, ils sont presque innombrables, — et le midi n’a pas encore donné ! La politique, il est vrai, peut passer pour un hôte assez inattendu particulièrement dans ces paisibles réunions agricoles, au milieu des charrues perfectionnées, des expositions des diverses cultures et des représentans de l’espèce bovine. Ces modestes et intéressans comices ne laissent pas d’être quelque peu détournés de leur destination primitive, qui ne les appelait pas à être des succursales du parlement ; mais qu’importe ? Le palais de Versailles est fermé pour le moment, les élections, sans être décidées, ne peuvent être éloignées, on jouit des derniers loisirs, et chacun veut dire son mot, M. le vice-président du conseil à Dompaire dans les Vosges, M. le duc de Broglie à Beaumesnil dans l’Eure, M. Christophle et M. de Marcère à la Ferté-Macé dans l’Orne, ceux-ci en Normandie ou en Bretagne, ceux-là en Auvergne ou dans le Forez. Ces jours derniers, M. le ministre des finances réunissait à son tour au château de Stors les maires de son canton de l’Isle-Adam : c’était encore une sorte de comice. Explications et manifestations se succèdent comme pour remplir l’arrière-saison.

Tout cela est encore assez mêlé et un peu confus, nous en convenons ; les dissonances ne manquent pas. Une chose à remarquer cependant, c’est un progrès sensible d’apaisement et de confiance. À tout prendre, dans la plupart de ces discours qui viennent d’être prononcés devant les comices, l’esprit de modération et de conciliation domine. Le langage se ressent d’une situation régularisée et définie. On laisse aux partis extrêmes le triste avantage de poursuivre leurs campagnes de protestations, de chercher sans cesse à entretenir ou à raviver l’incertitude par l’ardeur de leurs excitations, par l’intempérance de leurs prétentions absolues ; les opinions modérées ont la sagesse de s’en tenir à ce qui a été fait par l’assemblée, de ne plus disputer avec un régime qui a pour lui désormais la double autorité de la loi et de l’impérieuse nécessité des circonstances. C’est une question tranchée, et les hommages personnels rendus à M. le président de la république se confondent avec l’acceptation simple et calme des institutions votées, coordonnées dans ces derniers mois. Le thème de toutes ces harangues récentes peut se résumer en un mot : la constitution du 25 février pratiquée dans un esprit conservateur, sans préoccupations exclusives et sans parti-pris comme sans arrière-pensée, sous l’inspiration unique de l’intérêt national.

Au fond, c’est une victoire de l’influence calmante de la raison et du bon sens, et sait-on ce qui explique le mieux peut-être ce ton général de modération qui caractérise tant de discours prononcés depuis quelques semaines ? C’est que les orateurs avaient précisément à parler dans des comices agricoles, presque devant les populations elles-mêmes, en présence d’une multitude d’intérêts qui ne demandent que la paix et la sécurité. Lorsqu’on se fait un public qu’on réunit dans une salle de bal ou de banquet pour lui exposer les programmes du radicalisme, lorsqu’on écrit tranquillement des manifestes pour la légitimité ou pour l’empire déguisé sous l’appel au peuple, il est bien facile de se livrer à toutes les divagations, de mettre en doute une œuvre de transaction péniblement accomplie, d’opposer des chimères à la réalité. Quand on est dans un comice rural, au milieu des populations, le bon sens et la raison pratique reprennent leurs droits. Le pays, quant à lui, ne vit pas de chimères ou de contestations passionnées de partis ; il s’inquiète fort peu en vérité des rivalités d’influence de M. Gambetta et de M. Naquet ou des polémiques légitimistes contre le centre droit. Chaque jour il travaille, il sème, il moissonne, il poursuit ses entreprises d’industrie et de commerce ; il y est bien obligé, ne fût-ce que pour payer les folies des politiques imprévoyantes, et avant tout il a besoin de se sentir garanti contre des révolutions nouvelles. Il est intéressé à savoir si les institutions qu’on lui a données sont sérieuses, s’il peut se reposer dans la fixité qu’on lui promet. La France ne demande qu’à être rassurée, et voilà pourquoi tous ces récens orateurs des comices n’ont fait que s’inspirer de l’instinct, des intérêts réels du pays en lui parlant du caractère conservateur de la république nouvelle, pendant que M. Louis Blanc s’en allait l’autre jour, dans une guinguette de Saint-Mandé, fêter l’anniversaire de la république agitatrice de 1792, célébrer les merveilles de la convention, des assemblées uniques et omnipotentes, des comités de salut public. C’est le plus frappant contraste entre l’esprit de secte et l’esprit pratique.

Ce n’est point assurément que tous ces discours, dont l’agriculture est le prétexte, aient une égale importance ou qu’ils résolvent toutes les difficultés ; mais ils ont avant tout le mérite de répondre à une certaine attente du pays, d’être les signes expressifs d’une situation qui s’apaise, qui tend à prendre son équilibre dans ces conditions nouvelles créées par la force des choses plus encore peut-être que par la volonté des hommes. Ils montrent surtout où en sont les opinions, les partis et le gouvernement lui-même. De ces discours d’automne un des plus remarquables, un des plus significatifs sans aucun doute, est celui que M. le duc de Broglie a prononcé dans un comice de l’Eure, à Beaumesnil. M. le duc de Broglie a sur bien d’autres l’avantage d’être un esprit élevé et fin, de parler une langue correcte et habilement nuancée, de savoir en un mot ce qu’il veut dire et comment il doit le dire. C’est un des rares orateurs politiques d’aujourd’hui sachant parler français sans broncher dans un comice comme à l’assemblée. Il a de plus passé jusqu’ici pour un des chefs justement accrédités du parti conservateur, des opinions monarchistes. Il a été un des auteurs, peut-être le principal auteur du 24 mai, de cette grande tentative organisée pour préparer une restauration devenue bientôt impossible, et certainement il a du déployer de singulières ressources de dextérité et de souplesse pour maintenir cette majorité du 24 mai qui, après l’avoir élevé au pouvoir, a fini par lui manquer. Il y a un an à peine, il prononçait un de ses plus habiles discours pour arrêter au passage cette république qui frappait à la porte de l’assemblée sous la forme d’une proposition de M. Casimir Perier. Il a fait ce qu’il a pu jusqu’au bout en fidèle partisan de la monarchie constitutionnelle. — Eh bien ! M. le duc de Broglie, lui aussi, en vient à subir l’influence des choses, à se rallier sans trop marchander à ces lois nouvelles qui constituent la république avec des garanties énergiquement conservatrices. Il n’a point été des premiers à les voter, ces lois, il les accepte aujourd’hui avec une évidente loyauté, et le langage qu’il vient de tenir à Beaumesnil est assurément une des marques les plus frappantes du progrès des idées de conciliation. M. le duc de Broglie est un constitutionnel conservateur de plus dans la république organisée sous la présidence de M. le maréchal de Mac-Mahon. Est-ce, comme on le dit, une « amende honorable, » un acte de résipiscence ? Pourquoi se servir toujours de ces mots malsonnans ? À quoi bon chercher un désaveu d’opinion ou une inconséquence dans ce qui n’est en définitive qu’une inspiration de la raison éclairée par l’expérience, ramenée par le cours des choses aux seules conditions possibles aujourd’hui ?

Non, M. le duc de Broglie n’a point eu à se désavouer, et peut-être au fond n’a-t-il pas changé autant qu’on le croirait. Il s’est remis au ton du pays, voilà tout. Il a cru un moment, et il n’a pas été le seul à le croire, que la monarchie constitutionnelle était la forme de gouvernement la plus désirable pour la France ; il a vu ce rêve s’évanouir par la faute des monarchistes eux-mêmes, il fait aujourd’hui sa paix avec la république du 25 février, parce que cette république ne lui paraît point sans doute incompatible avec la grandeur de la France, avec tous ses intérêts de sécurité intérieure ou extérieure. « Les lois changent, la France reste, » c’est son mot. Nous ne savons si au sortir du comice de Beaumesnil il s’est senti soulagé, et s’il a répété le liberavi animam meam. La vérité est qu’il a paru tout à fait avoir pris son parti ; il a exécuté courtoisement d’un tour de phrase les bonapartistes et les légitimistes, pour qui il a plus d’une fois bravé l’impopularité par l’excès de ses condescendances quand il était au pouvoir ; il s’est décidé probablement sans enthousiasme, et, une fois la grande résolution prise, il faut avouer que M. le duc de Broglie a parlé avec un certain abandon persuasif, sans apparence d’arrière-pensée, réparant au passage quelques oublis de ses précédens discours, réservant la possibilité d’alliances ou de combinaisons nouvelles, donnant à tous, prenant aussi un peu pour lui sans doute, ces conseils salutaires : « cessons donc de récriminer stérilement sur les institutions qu’on regrette et les institutions qu’on espère. Servons-nous activement de celles que nous avons… Laissons au temps son œuvre,.. » faisons la tâche de l’heure présente… Étouffons les voix discordantes qui voudraient nous affaiblir en nous divisant… »

On ne peut certes mieux parler, et le commentaire le plus favorable dont on puisse accompagner les lois constitutionnelles, ces lois « imparfaites, mais sages, » c’est de dire, comme M. le duc de Broglie, qu’avec elles, si on sait faire « un vigoureux effort de patriotisme et de courage, » on peut « éviter la triste alternative qui a deux fois affligé notre histoire, entre les horreurs de l’anarchie et les aventures du pouvoir absolu. » C’est là en quelque sorte la moralité de ce discours de Beaumesnil, par lequel l’éminent député de l’Eure et ses amis semblent rompre avec de vieilles solidarités de partis pour prendre résolument position sur le terrain de la république constitutionnelle. Ce que M. Léonce de Lavergne a fait dès le premier moment, M. le duc de Broglie le fait aujourd’hui. M. le duc Decazes, M. le duc d’Audiffret-Pasquier, M. Bocher, sont évidemment dans des dispositions semblables ; mais tous ces hommes distingués ne peuvent s’y méprendre. Ni les conditions de leur rôle parlementaire, ni leurs alliances, ne peuvent plus être les mêmes, s’ils veulent exercer une action sérieuse dans le cadre des institutions nouvelles. Séparés par leur vote ou par leur adhésion à la république des fractions les plus irréconciliables de l’ancienne majorité, ils sont forcément conduits à chercher d’autres combinaisons, à refaire une autre majorité dans des conditions plus larges, avec des groupes plus libéraux ; ils le sentent, et c’est là précisément ce que M. le vice-président du conseil, quant à lui, semble ne pas comprendre lorsqu’il se raidit contre la logique de toute une situation, contre des concessions qui ne sont le plus souvent qu’une affaire d’opportunité et de mesure, que les circonstances rendraient parfois aussi naturelles que peu compromettantes.

Chose étrange en effet, dans cette mêlée ou ce travail des opinions du jour, c’est M. le duc de Broglie, l’ancien chef du cabinet du 24 mai, qui a l’air de s’affranchir de certains liens et de faire un pas en avant ; c’est M. le vice-président du conseil actuel, élevé au pouvoir après le 25 février, qui se montre le plus récalcitrant, qui rétrograderait plutôt de peur de paraître avancer. Il n’a fait que répéter récemment dans le comice de Dompaire ce qu’il a dit bien des fois déjà dans ses discours, dans ses déclarations, dans ses explications, sans réussir à préciser sa pensée. Il y a sans doute un point sur lequel M. le ministre de l’intérieur est clairement et honnêtement décidé. Avec M. Buffet, premier ministre sous le maréchal de Mac-Mahon, on peut être certain que les lois constitutionnelles ne sont point en péril, et c’est une garantie rassurante pour le pays. Seulement M. le vice-président du conseil semble toujours sous le poids d’une préoccupation fixe. Défiant de lui-même sous un air de raideur, inquiet de tout ce qui se passe autour de lui, il voit partout des abîmes. Si un de ses collègues montre la prospérité renaissante de la France, il est toujours prêt à ajouter : « Cette confiance ne doit être ni aveugle, ni présomptueuse. » Il représente un peu dans le cabinet le prophète de malheur dans Jérusalem. Au fond, M. Buffet n’a qu’une pensée, il ne voit qu’un moyen de salut : reconstituer l’ancienne majorité, « reformer le faisceau des forces conservatrices du pays. » C’est son idéal, et non-seulement il se rattache avec une sorte d’ardeur fiévreuse à ce qu’il appelle « une politique nettement conservatrice, » il craindrait même de faire la plus légère concession à « une politique qui, sans être encore la politique révolutionnaire, fraierait la voie à celle-ci, et lui servirait de préparation et de transition. » C’est probablement pour le centre gauche que M. le ministre de l’intérieur a trouvé ces paroles encourageantes. Il ne voit pas qu’avec ces idées plus il va, plus il rétrécit les conditions du gouvernement ; il se place dans la situation d’un homme adressant des appels aussi désespérés qu’inutiles à tous ces « conservateurs égarés dans des camps divers, » légitimistes ou bonapartistes, qui ne veulent pas de lui, et dédaignant l’alliance naturelle de ceux qui n’ont certes marchandé à la république, aux lois constitutionnelles, aucune garantie conservatrice. La conséquence est toute simple, il en résulte une apparence d’immobilité et de négation qui présente peut-être le gouvernement sous un faux jour.

Ce qu’il y a de plus étrange, c’est qu’au moment même où M. le vice-président du conseil témoigne ainsi de ses préoccupations ou de ses ombrages, — auprès de lui, dans le même comice, M. le préfet des Vosges parle du libéralisme de la constitution du 25 février, du progrès inséparable de la sécurité, d’une « politique ferme et conciliante qui attire chaque jour de nouvelles et précieuses adhésions au gouvernement républicain. » Quelques jours après, dans la réunion de Stors, M. le ministre des finances à son tour parle avec la plus franche liberté d’esprit. Pour lui, il y a eu vraiment quelque chose de changé le 25 février de la présente année. « Ce jour-là, l’ancienne majorité s’est heureusement et définitivement dissoute, et une nouvelle majorité s’est formée… » Aux yeux de M. Léon Say, s’il n’y a de gouvernement possible que celui qui donne satisfaction aux intérêts conservateurs, il n’y a aussi de « gouvernement durable que celui qui rallie autour de lui le parti libéral, c’est-à-dire les hommes modérés qui ont toujours condamné les excès, mais qui n’ont pas été dégoûtés de la liberté,… qui ont foi dans le gouvernement du pays par le pays, qui représentent en un mot l’idée moderne… » La meilleure preuve que M. le ministre des finances puisse donner de la confiance qu’éprouve le pays, c’est le développement du travail et de la prospérité sous la république nouvelle, c’est le progrès constant qui se manifeste par un accroissement imprévu de 70 millions dans le produit des impôts indirects. Fort bien ; M. Léon Say parle avec netteté, avec résolution et avec esprit, il donne surtout de bonnes nouvelles de nos finances, si prodigieusement surchargées et si promptes à se relever. Le discours de Stors est certainement de ceux qui sont faits pour rassurer le pays ; mais enfin où est la pensée réelle du gouvernement au milieu de ces manifestations diverses ? Est-elle partout à la fois ? Est-ce une illusion de polémique de chercher des divergences sérieuses là où il n’y en a pas, là où il n’y a que des nuances d’opinions et de tendances se complétant mutuellement ? Soit ; nous ne demandons pas mieux que de le penser et de croire que ces contradictions sont plus apparentes que réelles, qu’au fond le ministère tout entier poursuit l’application d’une même pensée, qui est de rallier autour du régime nouveau toutes les forces libérales et conservatrices, de former, selon le mot de M. Léon Say, « un grand parti constitutionnel » composé de « tous ceux qui ont compris que la république était seule possible. » Le fait est que si, parmi les opinions modérées, dans le ministère comme dans le pays, il pouvait y avoir des manières différentes d’entendre les institutions nouvelles, le radicalisme se chargerait de les remettre immédiatement d’accord en entrant en scène, en opposant à cette république possible dont parle M. Léon Say la république chimérique et désastreuse de ses souvenirs et de ses rêves.

Le radicalisme, il faut en convenir, a le don de l’opportunité, et il a bien choisi son moment en allant l’autre jour, au « salon des familles » à Saint-Mandé, célébrer l’anniversaire de la naissance de la république de 1792. Il a cru sans doute qu’on oubliait trop vite dans notre malheureuse France, que le pays était trop prompt à s’apaiser et à reprendre confiance, que l’esprit de modération dont une partie de la gauche a fait preuve depuis quelques mois était d’un mauvais exemple, et il a tenu à rappeler une fois de plus qu’il existait, qu’il n’avait rien oublié ni rien appris. Le radicalisme n’est point arrivé encore à comprendre que le meilleur moyen de rendre la république impossible, c’est de la placer sous les auspices de ces souvenirs sanglans, de la confondre avec une époque de sinistre mémoire. Bien entendu, la fête du « salon des familles » de Saint-Mandé n’était qu’un prétexte offert à M. Louis Blanc pour renouer les saines traditions révolutionnaires, pour relever le vrai drapeau républicain, dont M. Gambetta n’est plus, à ce qu’il paraît, qu’un gardien infidèle. Il s’agissait moins de l’anniversaire du 21 septembre 1792 que d’une démonstration contre les lois constitutionnelles de 1875, contre les transactions qui leur ont donné naissance, contre les défections qui les ont préparées. M. Naquet, avec ses tournées en province, ne suffisait plus, l’ancien président des conférences socialistes du Luxembourg aux beaux jours de 1848 a tenu à pontifier à Saint-Mandé. Il veut tout simplement nous appliquer la constitution de 1793, c’est la nouveauté sortie de son imagination.

Eh quoi ! une république avec deux chambres, avec un président, presqu’un roi, — une république pondérée, modérée, constitutionnelle, libérale, régulière, est-ce possible ? M. Louis Blanc s’est réveillé de son sommeil d’Épiménide l’esprit encore plein de ses vieilles hallucinations révolutionnaires, et du haut de son trépied de Saint-Mandé, dans ses déclamations sibyllines, il s’est mis à dérouler couramment toutes ces images de la grande assemblée unique, de la convention, du comité de salut public, des levées en masse. Le discours de Saint-Mandé est arriéré de trente ans au moins, et il ne profitera pas plus à l’histoire qu’à la politique. Les apologues frondeurs de Franklin au sujet des deux chambres peuvent être fort spirituels et amusans dans un banquet : malheureusement ou heureusement pour les États-Unis, ils ont pour commentaire l’existence de cette république américaine elle-même qui a vécu et prospéré avec deux chambres aussi bien qu’avec un président. M. Louis Blanc a fait une découverte, c’est que le 18 brumaire ne se serait accompli que parce qu’il y avait deux chambres. « Boissy d’Anglas avait dit : Le conseil des cinq-cents sera l’imagination de la république, le conseil des anciens sera la raison. Eh bien ! ce fut en s’appuyant sur la raison de la république pour en calmer l’imagination que Bonaparte renversa la république. Grâce à la complicité du conseil des anciens, la dissolution du conseil des cinq-cents fut simple affaire de grenadiers… » M. Louis Blanc, qui est un historien et qui interroge sans doute les causes des événemens, est-il bien sûr que ce soit là l’unique raison d’être du 18 brumaire ? En est-il à reconnaître que, si cette révolution consulaire a été possible, c’est précisément parce qu’il y avait eu une assemblée unique qui avait érigé la terreur en gouvernement, qui, après avoir épuisé toutes les fureurs, tous les excès, avait laissé la France sanglante, déchirée, fatiguée de crimes, démoralisée par les corruptions, aspirant à la paix, même sous un maître ? Qu’il y eût alors une seule chambre ou deux chambres, c’était parfaitement indifférent. M. Louis Blanc a eu d’ailleurs sous les yeux un autre spectacle également instructif. Il n’y avait qu’une assemblée en 1851, le nouveau 18 brumaire s’en est-il moins accompli ?

Cela veut dire que, dans ce système, si une assemblée est dominée par un même esprit, par une même passion, elle peut devenir une monstrueuse tyrannie ; si elle est divisée, partagée en factions presque égales, elle est l’impuissance : de toute façon, le résultat est le même parce qu’il est préparé par des causes plus générales et plus profondes. Nous ne parlons pas des moyens que M. Louis Blanc nous offre généreusement pour notre réorganisation militaire ; ils sont en harmonie avec le système, ils sont renouvelés des jacobins. C’est bien simple : les jeunes gens vont au combat par millions, les femmes font des tentes, les enfans font de la charpie, les vieillards vont sur les places publiques pour enflammer les courages, prêcher la haine des rois et l’unité de la république, les bannières portent cette inscription : « le peuple français debout contre les tyrans ! » Voilà qui est entendu ; avec cela, on a des armées selon la recette radicale. M. de Bismarck ne peut manquer d’envoyer ses complimens et son approbation aux convives de Saint-Mandé en souhaitant bon succès à des idées si manifestement propres à relever la puissance et à faire le bonheur de la France. Heureusement nous n’en sommes pas encore là.

M. Louis Blanc s’intéresse sans doute à la république. Eh bien ! il n’a qu’à regarder autour de lui, à mettre la main sur le cœur du pays et à se demander sérieusement ce que durerait la république avec le système qu’il préconise, avec la convention, les clubs, les assemblées élues à courte échéance, un pouvoir exécutif sans autorité, l’agitation en permanence, le travail bientôt ralenti et suspendu. Croit-il qu’une nation s’accommode longtemps de ce régime ? Si cette modeste république de 1875, pour laquelle M. Louis Blanc et M. Naquet ont peu de goût, a quelque chance de vivre, c’est précisément au contraire parce qu’elle ressemble aussi peu que possible à l’autre, à la « vraie » selon l’évangile de Saint-Mandé. Elle n’a rien à voir avec l’anniversaire du 21 septembre, elle est du temps où elle est venue au monde. Elle s’adapte aux intérêts et aux instincts du pays, qu’elle ne trouble ni ne menace. La constitution qui lui a été donnée a l’avantage de concilier des nécessités de gouvernement plus que jamais impérieuses et des libertés certes encore assez larges. Pratiquée simplement et sincèrement, elle peut, comme l’a dit M. le duc de Broglie, comme l’a répété M. le préfet des Vosges, offrir un moyen d’échapper à cette éternelle et désolante alternative de l’anarchie et du césarisme. Elle permet tout au moins, si elle ne le favorise pas, ce travail d’apaisement qui apparaît un peu partout, au milieu duquel les manifestations radicales peuvent être une discordance choquante, sans être un incident sérieux et menaçant, sans interrompre cette paisible et laborieuse renaissance qui est après tout le prix de beaucoup d’efforts et d’un esprit persévérant de modération.

C’est le destin de ces œuvres de réorganisation nationale après la tempête d’avoir à triompher de bien des difficultés, — des scrupules ou des résistances des uns, des violences emportées des autres, souvent de l’indécision de tous. C’est heureusement aussi la fatalité des excitations passionnées et bruyantes d’échouer devant la raison publique, devant l’instinct populaire. Que les partis extrêmes s’agitent ou essaient de s’agiter, que le radicalisme représenté par M. Louis Blanc aille à Saint-Mandé évoquer les souvenirs sinistres de la convention, que les légitimistes se vengent de leurs déceptions par des représailles d’animosité ou de mauvaise humeur, en s’efforçant d’entraver, de dénaturer ou de dénigrer ce qu’ils ne peuvent empêcher, le travail d’apaisement et de conciliation ne se poursuit pas moins à travers tout. Il se manifeste par un certain état général de l’opinion, par les dispositions évidentes des partis sérieux, par une modération qu’on interprétera comme on voudra, qui serait bien plus significative si elle n’était qu’un calcul, un hommage intéressé au sentiment public. Évidemment il y a une trêve à peu près complète et heureuse. Pour la première fois peut-être depuis longtemps, on l’a remarqué, le pouvoir de M. le président de la république est universellement accepté sans aucune apparence de contestation. M. le maréchal de Mac-Mahon va aux manœuvres militaires, dans un comice de l’Allier, dans les ateliers de Rouen, partout il est reçu avec une respectueuse sympathie, sans ostentation et sans affectation. M. le président de la république ne fait pas de longs discours ; à ceux qui croient devoir l’accueillir avec des harangues officielles, il répond familièrement : « Pour moi, je ne connais qu’une politique, l’amour de la patrie. — Vous pouvez avoir confiance ; tant que j’aurai le gouvernement, l’ordre sera maintenu. » C’est peut-être par de telles paroles que M. le maréchal de Mac-Mahon répond le mieux à l’instinct public, en se plaçant au-dessus ou en dehors des partis. D’un autre côté, les institutions nouvelles sur lesquelles on a tant discuté, on commence à n’en plus parler que pour les reconnaître, pour en accepter les conséquences ; on tend à s’accorder entre conservateurs et libéraux pour les considérer comme une solution suffisamment raisonnable d’une crise d’incertitude énervante, et s’il n’y a pas dès aujourd’hui une alliance des principales fractions du centre droit et du centre gauche, on peut dire que les premiers pas sont faits. Nous n’en voudrions d’autre preuve que les fureurs de certains légitimistes contre la « trahison » du centre droit, contre l’adhésion des monarchistes constitutionnels à la république.

On a beau faire, la conciliation est dans les discours ; c’est le ton de la saison. M. de Falloux lui-même disait récemment à l’adresse de ses amis dans son comice de Segré : « Fortifier une politique d’apaisement qui a été jusqu’ici plus entravée par ses amis naturels que par ses adversaires, voilà le but qui, selon moi, s’impose à nos efforts. » Il n’est pas jusqu’à M. l’archevêque de Bordeaux, le cardinal Donnet, qui, ayant à parler dans un comice de la Gironde, n’ait cru devoir exprimer les sentimens les plus modérés et les plus confians en disant : « Le pays a donné le beau et rare spectacle de l’autorité se constituant par le cours naturel des choses et des esprits… Il y a soixante-quinze ans, nous fûmes sauvés par un homme, c’est par nous-mêmes que nous le sommes aujourd’hui… » Ces sentimens de confiance, le général Lebrun, le général Ducrot, les exprimaient tout récemment à leur manière, avec un accent particulier de fidélité militaire, dans des ordres du jour par lesquels ils congédiaient les réservistes dont le court passage sous le drapeau a été une rassurante expérience en montrant le progrès, de l’instruction et de la discipline de nos soldats. Lorsque de toutes parts des hommes si divers de rang, de passé, d’opinion, de position, se laissent aller à exprimer ces idées, c’est qu’ils sentent évidemment qu’ils répondent à un instinct public ; ils sont emportés par un mouvement, dont le pays est le premier à donner l’exemple en se relevant d’un énergique et paisible élan, en subissant tous les sacrifices, toutes les nécessités, comme aussi en s’empressant d’accueillir les gages de stabilité qu’on lui offre par des institutions définies. Qu’il puisse y avoir encore des dangers, que M. le ministre de l’intérieur ait plus d’une occasion d’exercer la sévérité de sa surveillance, c*est possible. Le gouvernement sera d’autant plus fort qu’il s’inspirera de ce mouvement d’opinion nationale, de ce besoin universel d’apaisement, pour combattre les agitations de toute sorte, pour préparer des élections qui ne doivent pas servir à créer de nouveaux périls à la France, qui doivent au contraire lui ouvrir une paisible carrière où elle puisse poursuivre la reconstitution de sa puissance.

Heureux sont les peuples qui n’ont à s’occuper que de leurs affaires les plus simples ou qui ne voient tout au plus leurs épreuves que dans le passé ! L’Italie va-t-elle décidément avoir la visite de l’empereur Guillaume ? Les médecins, puisque ce sont les médecins qui décident de l’excursion impériale, n’ont pas encore donné leur ordonnance définitive, et l’ordonnance aura probablement le soin de ne point être en désaccord avec la politique. Toujours est-il que tantôt l’empereur Guillaume doit aller en Italie, tantôt il ne peut plus y aller. En attendant, l’Italie, qui se prépare à célébrer l’année prochaine l’anniversaire de la victoire de la ligue lombarde sur l’empire d’Allemagne, l’Italie d’aujourd’hui va de fête en fête. Elle vient d’avoir un congrès de savans à Palerme et un congrès de catholiques à Florence, au lendemain du centenaire de Michel-Ange. Tout se mêle sans se heurter, peut-être sans se contredire, dans cet heureux pays qui jouit de la liberté pratique la plus complète au sein de son indépendance reconquise, sous un roi qui a été le premier soldat de son affranchissement. Les dernières épreuves sérieuses qu’elle ait subies datent de près de dix ans ; elles ne sont plus que des souvenirs racontés aujourd’hui avec autant d’intérêt que de précision dans un livre publié par le capitaine Luigi Chiala, traduit par le commandant Lemoyne, attaché à la légation de France à Rome. C’est l’histoire de la campagne de 1866 et de cette bataille de Custozza où les Italiens, en étant vaincus, montrèrent qu’ils pouvaient disputer la victoire. Réorganisation de l’armée italienne à partir de 1859, préparatifs de la guerre, mouvemens de l’armée, épisodes du combat, tout est décrit avec un art à la fois exact et dramatique. Ce fut une crise sérieuse et émouvante ; mais l’Italie dès lors avait le vent dans ses voiles, elle était dans cette heureuse condition où elle devait profiter de tout, même de ses revers. Elle est aujourd’hui dans cette condition plus heureuse encore où la fortune qu’elle a conquise, sans être une menace pour personne, ne représente plus que l’indépendance, la liberté et la paix parmi les nations de l’Europe.

CH. DE MAZADE.