Ouvrir le menu principal

Chronique de la quinzaine - 14 septembre 1875

Chronique n° 1042
14 septembre 1875


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.



14 septembre 1875.

C’est le caractère et l’inconvénient des époques troublées et confuses comme celle où nous vivons : il y a dans ce monde politique si lent à reprendre son équilibre bien des nuances d’anarchie, et la plus dangereuse n’est même pas toujours celle qui se produit sous la forme la plus criante. Que le radicalisme impatient de domination se remue, essaie d’agiter le pays et déploie ses programmes révolutionnaires, on est fixé d’avance sur son esprit et sur ses œuvres, on sait ce qu’il est, ce qu’il veut, ce qu’il ferait de la France et de cette république dont il invoque sans cesse le nom. Il ne trompe ni l’opinion, ni les intérêts, qui savent par expérience ce qu’ils peuvent attendre de lui. Il y a, nous osons le dire, une autre anarchie plus redoutable encore peut-être, parce qu’elle est moins saisissable au premier abord et qu’elle se déguise même parfois sous des dehors conservateurs. Celle-ci est infiniment plus répandue qu’on ne le croit, surtout depuis quelques années ; elle s’insinue partout à la faveur de l’incertitude des choses ; elle atteint l’essence de tout ordre régulier, elle passe facilement des idées dans les actions, et on ne s’aperçoit des progrès de cet autre genre d’anarchie que le jour où un incident révèle tout à coup la gravité du mal. Cet incident révélateur, c’est ce qui vient d’arriver d’une manière imprévue, au milieu de la paix des vacances, par cette manifestation d’un des principaux chefs de la marine française qui a provoqué la juste sévérité du gouvernement.

Certes personne ne pensait à pareille aventure. Il était bien facile à M. le vice-amiral de La Roncière Le Noury, commandant de l’escadre d’évolution de la Méditerranée, de se tenir tranquille sur son navire, de ne point se mettre en correspondance avec les organisateurs d’un banquet impérialiste d’Évreux, de rester en un mot tout entier aux soins de sa flotte, à l’instruction de ses officiers et de ses équipages ; il s’est laissé emporter, lui aussi, par le démon de la politique qui lui a dicté une lettre fort extraordinaire, et il a mis le gouvernement dans l’obligation de lui enlever sur l’heure son commandement. Voilà le fait. Si ce n’était qu’une question ordinaire de service et de discipline, il n’y aurait plus rien à dire, l’incident n’aurait point d’ailleurs fait tant de bruit ; mais il est bien clair que c’est là justement un des signes de ce mal d’anarchie qui menace de tout envahir, qui a paru cette fois se glisser jusque dans la marine sous le pavillon des regrets ou des espérances d’un parti dont les menées sont une amertume et une perturbation incessante dans nos affaires françaises.

Évidemment c’est une chose toujours grave d’avoir à frapper un chef militaire à la tête de ses forces, et c’était d’autant plus grave, ou même, si l’on veut, d’autant plus douloureux dans la circonstance actuelle que M. le vice-amiral La Roncière Le Noury passe pour un des représentans distingués de notre armée navale, que son nom reste honorablement attaché à la défense de Paris. Pendant tout le siège, il a commandé ces troupes de marine si dévouées, si courageuses, si disciplinées, avec les Pothuau, les Amet et bien d’autres encore parmi lesquels comptait M. le ministre de la marine lui-même, M. l’amiral de Montaignac. Par quelle singulière méprise l’ancien commandant de Saint-Denis, qui avait hier encore sous ses ordres l’escadre de la Méditerranée, a-t-il cru pouvoir se livrer à une démonstration de parti qui plaçait le gouvernement dans l’alternative de sévir sur-le-champ ou de paraître le complice d’une manifestation au moins étrange ? L’amiral, qui représente le département de l’Eure à l’assemblée nationale, a compté sans doute sur son titre législatif et sur son inviolabilité politique. Il a été la dupe de cette confusion de droits et de devoirs qu’on fait trop souvent quand il s’agit d’un député militaire ; il ne s’est point souvenu que, si le député peut voter comme il l’entend à Versailles, le chef militaire qui accepte d’être à la tête d’une division ou d’une escadre n’a plus d’autre devoir que d’être le serviteur du pays, l’agent fidèle et obéissant du pouvoir qui l’envoie. Encore si M. de La Roncière, en écrivant à l’organisateur du banquet impérialiste d’Évreux, s’était borné à quelque témoignage platonique de sympathie, ou même à une déclaration générale en faveur de « l’union du parti conservateur, » ce ne serait pas absolument compromettant ; mais non, que l’amiral l’ait voulu ou qu’il ne l’ait pas voulu, sa lettre va beaucoup plus loin ; elle est en vérité le procès de tout ce qui existe, de tout ce qui a été fait depuis l’avènement des « révolutionnaires du 4 septembre et de leurs sectaires. »

Serviteur du pays, M. le vice-amiral de La Roncière Le Noury ne craint pas de signaler au monde les faiblesses de notre organisation politique, et il a « la prétention que, lorsque le moment en sera venu, la France redevienne libre de son choix et reprenne ainsi dans le concert européen la place que lui interdit la formule actuelle de son gouvernement. » C’est tout simplement l’appel au peuple selon la plus pure « formule » bonapartiste. Placé à la tête d’une escadre, M. de La Roncière assure qu’il servira le gouvernement du maréchal Mac-Mahon — tant qu’il ne sera pas emporté en dehors des voies conservatrices. — Et qui sera juge de cette limite où s’arrêtent « les voies conservatrices, » au-delà de laquelle il n’y a plus que « les révolutionnaires du 4 septembre et leurs sectaires ? » C’eût été apparemment M. de La Roncière qui se serait chargé de la découvrir et de la fixer du haut du vaisseau amiral où la confiance de M. le maréchal de Mac-Mahon l’avait mis en sentinelle pour garder les intérêts de la France dans la Méditerranée ! Soumis comme tout le monde, plus que tout le monde, à une constitution qui a été avant tout une œuvre de nécessité et de conciliation, M. l’amiral se met en vérité fort à l’aise au nom d’une droiture qu’il refuse sans doute au commun des mortels, à ceux qui ont voté l’acte du 25 février ; il traite lestement, quoique avec une certaine obscurité, « les compromis et les défaillances dissolvantes de la peur,… les défections, les alliances honteuses de la haine, défections et alliances qui ne sont pas nouvelles, mais qui restent une flétrissure pour ceux qui n’ont pas su y échapper, pour ceux-là mêmes qui s’y préparent encore aujourd’hui… » À qui s’adressent donc ces paroles assez laborieuses, dont le gouvernement peut à coup sûr prendre sa part ? Voilà le respect qu’un chef militaire placé dans une position officielle professe pour des transactions reconnues nécessaires, acceptées certainement par raison, par patriotisme, nullement sous les influences dissolvantes de la peur ou de la haine ! Et comme pour accentuer toutes ces belles choses, M. l’amiral de La Roncière a pris soin de dater sa lettre « à bord du Magenta ; » il se fait « un titre du grand commandement qu’il exerce, » c’est-à-dire qu’il se sert du pouvoir qui lui a été confié pour mettre en cause l’origine des institutions actuelles, le caractère du gouvernement, les mobiles de toute notre politique, le crédit de la France elle-même.

C’est dommage que M. l’amiral, provisoirement retenu par son service, n’ait été que d’intention au banquet d’Évreux ; s’il y avait assisté réellement, il aurait entendu M. Raoul Duval, allant droit au but avec son impatiente hardiesse de parole, réhabilitant l’empire, — car enfin il est bien clair que l’empire est absolument étranger aux malheurs de la France. Ce n’est point l’empire qui a livré notre pays désarmé aux fatalités de la guerre ! Si nous avons perdu deux provinces et payé une colossale rançon, ce n’est point la faute de l’empire ; avec lui, tout eût été pour le mieux, — nous en aurions été quittes pour l’Alsace perdue et pour deux milliards de rançon ! Qu’on laisse faire le peuple, qu’on le consulte, il se hâtera de rétablir « le gouvernement qui avait édifié l’œuvre de la commune prospérité ! » La France retrouvera, avec des alliances, sa place dans le « concert européen. » Après tout, ce n’est là que le commentaire un peu hardi de cette lettre que M. l’amiral de La Roncière Le Noury a eu le malheur d’offrir en pâture à tous ceux qui se font une arme de tout dans l’intérêt de l’empire, contre la république, contre la constitution, contre les lois, contre la sécurité nationale. L’amiral député a pu aussitôt mesurer la faute qu’il avait commise à l’effet produit par cette singulière missive lue publiquement dans un banquet de propagande impérialiste, accueillie comme une bonne fortune par tous les journaux bonapartistes.

Le gouvernement, il faut le dire, n’a point hésité un seul instant : il a fait son devoir avec une spontanéité de résolution qui a mis l’à-propos dans la justice, et c’est, dit-on, M. le président de la république lui-même qui a pris dans le conseil l’initiative d’une mesure dont les ministres présens à Paris sentaient la nécessité. Là-dessus il n’y a eu ni dissentiment ni contestation ; tout le monde a compris qu’à une si étrange manifestation d’un militaire sous les armes, à bord de son navire, il n’y avait à répondre que par une révocation immédiate réclamée par l’intérêt de l’armée autant que par l’intérêt politique, et M. de La Roncière a été instantanément remplacé dans le commandement de l’escadre par M. le vice-amiral Boze. Gardien de la discipline militaire en même temps que président de la république, M. le maréchal de Mac-Mahon n’a eu qu’à écouter son vieil instinct pour remplir tous ses devoirs de premier soldat de la France et de chef de l’état, pour répondre à une pensée unanime en faisant justice. Rien de mieux, l’incident est fini, il n’a pas eu le temps de s’aggraver et de devenir un embarras ; tel qu’il est, il ne garde pas moins sa signification, il a une moralité, et même une double moralité pour l’armée et pour le gouvernement lui-même.

Ce qui vient d’arriver à M. le vice-amiral de La Roncière Le Noury est un exemple qui ne peut être perdu. Que de fois depuis la triste guerre de 1870 et jusque dans ces dernières années, que de fois n’a-t-on pas gémi sur les soldats indisciplinés, sur l’altération croissante de toutes les idées, de toutes les habitudes de régularité et de subordination ! Que de fois n’a-t-on pas répété que tout ce qu’on ferait, toutes les réorganisations qu’on pourrait tenter ne seraient rien, si ces masses militaires appelées à passer sous le drapeau n’étaient pas liées et vivifiées par le sentiment rajeuni de la discipline ! On avait assurément raison, on savait par une expérience récente et cruelle ce que peuvent les cohues en uniforme, les foules d’hommes poussées en désordre au combat ; mais il ne faut pas oublier que cette discipline, qui est le lien nécessaire, le nerf de toute organisation militaire, n’est pas bonne seulement pour les soldats, qu’elle est faite aussi pour ceux qui sont chargés de les conduire. C’est par les chefs de l’armée que peut se raviver cet esprit militaire, qui a semblé un moment presque éteint, dont parlait récemment avec un sentiment élevé et généreux M. le général Lewal. Qu’on y songe bien ; la France est aujourd’hui dans un de ces momens où elle est prête à tout pour retrouver une armée digne d’elle, digne de son passé et de l’avenir auquel elle garde le droit de prétendre. Elle prodigue la bonne volonté, le dévoûment et les sacrifices sous toutes les formes, sans compter. Elle met à la disposition de M. le ministre de la guerre un budget gonflé d’année en année, et qui certes eût effrayé dans d’autres circonstances. Elle n’approuve pas seulement, elle appelle tout ce qui peut être jugé nécessaire, tout ce qui peut améliorer la condition des officiers, des sous-officiers et leur donner le goût du service. Elle ne refuse ni les ressources matérielles, ni les moyens d’action, ni les honneurs, ni les distinctions, ni même la popularité, à ceux qui ont la mission de refaire son vieux prestige militaire et qui sauront lui assurer cette patriotique satisfaction.

La France se prête à tout avec un empressement dont le dernier appel des réservistes est un exemple de plus. On s’inquiétait un peu de cette première application du nouveau système militaire, de cette première réunion des réservistes ; on craignait, sinon des résistances qui ne pouvaient avoir rien de sérieux, du moins des mécontentemens, des turbulences et de la confusion. La malveillance affectait ironiquement de croire qu’on n’avait rien appris et rien oublié en France, que nous allions revoir le désordre de l’appel des réserves, ou les effervescences d’indiscipline du camp de Châlons en 1870. L’expérience commencée il y a dix jours s’accomplit au contraire sans difficulté, sans trouble, avec une régularité relative, aussi sérieusement que possible. Les régimens ont reçu leurs contingens de réservistes, ils ont ouvert leurs rangs à cette jeunesse déjà un peu plus mûre, où se mêlent toutes les classes : ouvriers, laboureurs, fils de famille, magistrats, sous-préfets, jusqu’au précepteur des enfans de M. le président de la république, qui n’est pas plus exempt que les autres. Ce qui est le meilleur signe, ce qui révèle la prodigieuse aptitude de ce peuple à revenir au bien, c’est que dans tout cela il n’y a eu rien de ce qu’on redoutait, ni cris, ni chants déplacés, ni tumulte. Les appelés se sont rendus simplement, fidèlement à leur poste, et il y a eu à peine quelques réfractaires. Aujourd’hui exercices et manœuvres d’instruction sont en pleine activité. Sans nul doute, ce service d’un mois ne laisse pas d’être un sacrifice pénible pour bien des familles momentanément privées de ceux qui les font vivre, réduites à manquer du salaire quotidien. Heureusement tout le monde se fait un devoir de se prêter aux circonstances, d’atténuer pour les appelés les conséquences d’un éloignement temporaire, d’une suspension de travail, et le gouvernement s’est préoccupé du sort des familles qui auraient trop a souffrir.

Rien n’est donc plus vrai, la France ne marchande pas, et en compensation c’est bien le moins qu’on lui rende une puissance militaire reconstituée, une armée sérieuse qui, à un jour donné, puisse être le bouclier et la force du pays, qui reste une armée nationale en dehors des factions et des intrigues. C’est aux chefs militaires surtout à donner l’exemple ; ceux qui croiraient relever leur rôle en se faisant hommes de parti se tromperaient singulièrement ; on ne leur sait aucun gré de leurs manifestations, de leurs discours et de leurs lettres, on est bien plutôt porté à leur rappeler qu’ils ont autre chose à faire. Qu’ils s’occupent un peu moins de ce qui se passe à Versailles ou de ce qui se dit dans les journaux comme dans les banquets, et qu’ils se dévouent tout entiers à l’œuvre de régénération militaire. Qu’ils laissent de côté la politique avec ses passions et ses divisions pour rester les hommes du pays, pour nous donner l’armée nationale qu’ils nous doivent, armée instruite, fidèle, obéissante aux lois, étrangère aux partis. Ce n’est même qu’à cette condition que les généraux peuvent véritablement faire acte de patriotisme, ce n’est qu’à ce prix que, dans des temps troublés, l’armée peut être encore la grande force impartiale et pacificatrice. Tout le reste n’est que péril, et ce qu’il y a de plus clair dans l’aventure de M. le vice-amiral de La foncière, ce que nous appelons la moralité de l’incident pour l’armée, c’est qu’il y a une incompatibilité réelle entre les fonctions politiques de parlement et les fonctions militaires actives. Si on avait besoin d’une démonstration nouvelle, plus que jamais elle est faite aujourd’hui.

La moralité pour le gouvernement, c’est autre chose. Par ce qui vient d’arriver, on peut voir où conduisent les condescendances, les apparences de ménagement et les illusions trop faciles de conciliation avec ceux qui ne se réconcilient pas, qui s’arment au contraire de toutes les concessions qu’on leur fait. La promotion de M. de La Roncière au commandement de l’escadre de la Méditerranée avait notoirement éveillé quelques craintes que le souvenir des services de l’amiral pendant le siège de Paris n’avait apaisées qu’à demi, et devant lesquelles le ministère n’avait pas cru devoir s’arrêter. Ces craintes n’avaient malheureusement rien de chimérique, et le ministère lui-même a bien montré qu’il savait agir résolument, qu’il ne voulait ni se laisser imposer des solidarités trop compromettantes, ni laisser l’esprit de parti s’introduire dans l’armée. Rien de mieux ; mais ce ne serait qu’une illusion nouvelle de croire qu’il n’y a qu’à écarter un incident, à désavouer un acte ou à frapper un homme, et à persister dans la même politique. Ce qu’il y a de grave justement, c’est que cette nomination de M. de La Roncière faisait partie de la politique ministérielle ; elle rentrait dans cet ordre de combinaisons tendant à rallier autour du gouvernement des groupes qui se disent conservateurs, — sans doute parce que leur première pensée est de détruire ou de rendre impossible tout ce qui existe. Cette politique a manqué d’un côté, à l’improviste, par une manifestation sur laquelle on ne comptait pas ; elle ne subsiste pas moins tout entière, ou elle semble subsister, et elle ne peut avoir d’autre résultat que de perpétuer cette anarchie d’administration, de direction, qui est une de nos faiblesses, qui éclate à chaque instant. Le gouvernement, ou pour mieux dire le premier personnage du gouvernement après le chef de l’état, M. le vice-président du conseil, ne voit pas que par le système qu’il s’obstine à suivre et qui au bout du compte est assez difficile à définir, il s’engage dans une série d’équivoques sans issue possible.

Que veut M. le ministre de l’intérieur ? Il n’est point assurément bonapartiste, il vient de le prouver une fois de plus par la netteté de son attitude en présence du dernier incident, — et cependant même en frappant un homme du parti il ménage encore les bonapartistes, il s’expose à être ménagé par eux ; il semble toujours éviter une rupture ouverte, comme s’il ne cessait de compter sur un appoint de ces impérialistes déguisés en conservateurs. Le chef du cabinet est certainement très décidé pour les lois constitutionnelles, — et lorsqu’on lui signale les attaques dont ces lois sont l’objet, lorsqu’on lui demande de les faire respecter, il joue aux propos interrompus dans la commission de permanence, il répond que la religion, elle aussi, est outragée chaque jour. M. le ministre de l’intérieur a le goût de la correction administrative, ce qui n’est point un mal à coup sûr ; mais il pousse ce goût jusqu’à se faire une sorte de point d’honneur de couvrir ses subordonnés, même dans des actes qui ne laissent point d’être bizarres, même dans des mésaventures comme celle où M. le préfet de Lyon est tombé avec ses agens de police. Il s’inquiète fort peu de savoir si quelques-uns de ses préfets ne sont pas les premiers à faire bon marché des institutions qu’ils sont chargés d’accréditer, à jeter le doute dans les populations par les idées qu’ils expriment, par les préférences qu’ils affichent. Où est la direction en tout cela ? On rapporte que pendant le dernier voyage de M. le président de la république et de M. le ministre de l’intérieur dans le midi au moment des inondations, une des personnes du cortège officiel, répondant à un conseiller-général de la Haute-Garonne qui lui parlait du centre gauche, disait lestement : « Il n’y a pas de centre gauche, il n’y a que des conservateurs et des radicaux, nous sommes les conservateurs. » Nous voici bien avancés ! Qui ne voit ce qu’il y a de chimérique et de factice dans ces classifications complaisantes dont on se sert pour couvrir une politique assez équivoque, pour se faire cette illusion qu’on est le dernier boulevard de l’ordre conservateur et de la société !

M. le vice-président du conseil, nous le craignons, part d’une idée fausse ou tout au moins arbitraire, et il s’y attache comme tous les esprits qui prennent l’obstination pour la fermeté. Il est de ceux qui représentent l’opiniâtreté dans l’indécision. M. Buffet est peut-être entouré de flatteurs occupés à transformer ses faiblesses en marques de caractère, et ses défaites en victoires. Eh bien ! on le trompe. Lorsqu’il est arrivé au pouvoir, tout se réunissait assurément pour lui offrir l’occasion d’une intervention décisive dans nos affaires, d’une action prépondérante et salutaire. Il pouvait rassurer le pays, dominer les partis, organiser avec toutes les forces modérées cette république conservatrice dont il acceptait après tout d’être le premier ministre. Il n’a réussi qu’à se créer une situation assez artificielle justement parce qu’il n’a qu’une politique peu saisissable, à la fois cassante et pointilleuse, parce qu’il n’a pas su s’appuyer sur le seul terrain solide, entre ceux qui ne veulent des institutions nouvelles à aucun prix, et les radicaux, les vrais radicaux qui en feraient un instrument d’agitation indéfinie.

Était-ce donc si difficile ? Il suffisait en définitive d’un peu de clairvoyance, d’une certaine fermeté de raison, et c’est la politique toute simple que M. Léonce de Lavergne développait récemment à Aubusson, non dans un discours d’apparat, mais dans une conversation familière avec ses amis à qui il a voulu expliquer pourquoi et comment il s’était rallié à la république. M. Léonce de Lavergne n’a nullement caché que, pour lui et pour ceux qui pensent comme lui, la monarchie constitutionnelle eût été la meilleure de toutes les combinaisons parce qu’elle est la forme de gouvernement la plus favorable à la liberté. Dès que la monarchie était impossible, il n’y avait plus qu’à faire une république qui s’en rapprochât, qui réunît à peu près les mêmes caractères, les mêmes garanties, et, dès qu’on se décidait pour la république, il fallait procéder franchement, il fallait mettre à profit « la modération, l’intelligence politique de la gauche parlementaire, » pour obtenir d’elle des concessions, des transactions. C’est là toute l’histoire de la constitution du 25 février. Telle qu’elle est, cette constitution aura le sort de toutes les institutions humaines, monarchies ou républiques, qui sont ce qu’on les fait ; elle ne peut évidemment durer que si on la pratique avec bon sens, avec « ce calme de l’esprit qui permet de voir les choses comme elles sont, de reconnaître ce qui est possible et nécessaire dans un moment donné, d’accepter patiemment la contradiction, d’attendre tout de la persuasion et non de la violence. » M. Léonce de Lavergne a dit en vérité un mot aussi sage que patriotique : « Nous avons tous absolument les mêmes intérêts, nous ne sommes divisés que par des passions et par des chimères !.. » C’est le programme d’une république de conciliation et de conservation.

Après cela, nous en convenons certainement, si cette gauche parlementaire dont M. de Lavergne vante justement « la modération et l’intelligence politique » semble disposée à soutenir jusqu’au bout l’œuvre à laquelle elle a prêté son concours, ce n’est pas l’affaire des radicaux qui sont récemment entrés en campagne, de M. Naquet, de M. Madier de Montjau. Autant les membres de la gauche parlementaire qui ont l’occasion de prononcer des discours se montrent modérés, autant les irréconciliables, qui ont levé dernièrement le drapeau de la dissidence, se montrent belliqueux contre ceux qu’ils traitent sans façon de défectionnaires de la démocratie. M. Naquet est décidément le héros et le porte-parole de ce radicalisme tapageur pendant les vacances. Il donne des représentations en province, et après s’être produit avec tous ses avantages dans la cité renommée de Cavaillon, il s’est transporté à Marseille ; il est vrai qu’à Marseille il n’a pas eu la chance du célèbre héros qui pouvait librement fonctionner « avec la permission de M. le maire. » Il a rencontré l’état de siège, qui lui a coupé la parole, et c’est dommage ; mais n’importe, on n’est pas privé des discours de M. Naquet, qui a ses programmes dans sa poche et qui, chemin faisant, promulgue sa république sans qu’on la lui demande. M. Naquet éprouve le besoin de renouer les traditions de nos « pères de 1793. » Il lui faut une assemblée unique, « élue pour un temps très court, » et tenant sous sa férule le pouvoir exécutif, la sanction directe du peuple pour les lois constitutionnelles, la décentralisation universelle, c’est-à-dire la commune de Paris un peu partout, la liberté absolue de réunion et d’association, la séparation de l’église et de l’état, le divorce, l’égalité de la femme et de l’homme, le rachat de la banque et des chemins de fer, etc. Sans cela et quelques autres choses, la république n’est qu’un mot, selon M. Naquet ; avec cela, il est vrai, la république s’appellerait bientôt l’empire. M. Naquet ne s’arrête pas pour si peu, il a pour l’encourager l’approbation solennelle de M. Madier de Montjau, qui regrette bien de son côté de n’avoir pu se rendre à Marseille.

Il y a des hommes qui font de la politique avec ces vieilleries banales et toujours périlleuses. Que faire ? La république a M. Naquet, la monarchie a M. Du Temple, qui, lui aussi, écrit des lettres contre la constitution et ceux qui l’ont votée. Est-ce une raison pour que les hommes sensés, éclairés, sincèrement touchés des épreuves de la France, s’arrêtent devant ces éructations de tous les radicalismes ? M. L. de Lavergne l’a dit justement en définissant la seule république possible : qu’on a dissipé les fantômes, » qu’on cesse de fomenter les divisions, qu’on rapproche au contraire les bonnes volontés, les efforts de toutes les opinions modérées, fût-ce par des concessions mutuelles ! C’est à coup sûr la meilleure manière d’inspirer de la confiance au pays, de préparer ces élections que le gouvernement a, dit-on, l’idée de proposer pour le 8 février 1876, de travailler enfin à cette régénération nationale qui reste bien au-dessus de toutes les querelles de parti.

Pour les nations qui se respectent dans le malheur comme dans le bonheur, c’est une consolation ou une juste fierté de s’attacher à leurs cultes et à leurs souvenirs, de relever leurs statues brisées ou d’en élever de nouvelles à ceux qui les ont honorées. En ce moment même, la gracieuse Florence célèbre, au milieu de toutes les pompes, le centenaire de Michel-Ange. Après trois siècles, elle fait de l’art grandiose de l’auteur de Moïse, du Jugement dernier, de la chapelle des Médicis, la décoration de l’Italie nouvelle. Il y a quelques jours à peine, la vieille et paisible ville française de Saint-Malo se remplissait d’un bruit inaccoutumé ; elle inaugurait une statue de Chateaubriand. Le centenaire de l’auteur des Mémoires d’Outre-tombe est passé depuis 1869 : l’empire alors élevait des statues à M. de Morny ! Il y a plus d’un siècle que Chateaubriand naissait à Saint-Malo dans une chambre de la petite rue des Juifs d’où l’on domine la mer ; il y a vingt-sept ans déjà qu’il est allé reposer sur ce promontoire du Grand-Bey, choisi par lui comme le seul lieu où il pût dormir son dernier sommeil auprès de sa ville natale, en présence de l’Océan, image de sa vie agitée. Tour à tour émigré, pair de France, ministre, ambassadeur à Berlin, à Londres ou à Rome, et toujours écrivain de la grande race, il a connu en effet toutes les agitations ; il a conquis toutes les fortunes publiques, moins par sa naissance que par l’éclat de son génie. Il a été un de ces mortels privilégiés qui n’ont que les tourmens qu’ils se créent à eux-mêmes, et dont la renommée, supérieure aux dénigremens des partis, reste un patrimoine national.

Sans nul doute, Chateaubriand a eu ses faiblesses, ses passions, ses mobilités ; il a gardé toujours une certaine grandeur qui relève son nom au-dessus de tous les autres. Seul, dans le silence de l’empire naissant, à la nouvelle du meurtre du duc d’Enghien, il osait envoyer sa démission de petit ministre plénipotentiaire dans le Valais. Une phrase de lui montrant Tacite déjà né dans l’empire avait le don d’enflammer la colère de Napoléon, et un discours académique qui ne fut jamais prononcé devenait un événement. Promoteur passionné de la restauration, il n’était pas homme à se soumettre aux réactions vulgaires, et s’il se laissait emporter par le ressentiment jusqu’à ébranler la vieille royauté qu’il aimait, au jour de la chute il se faisait un point d’honneur de décliner les avantages d’une victoire à laquelle il avait aidé sans le vouloir ; il se dépouillait de ses dignités, de ses titres, pour entrer définitivement dans cette retraite, dont l’amitié habile d’une femme faisait un sanctuaire. Il y a quelques années, il a été presque de mode un instant de diminuer Chauteaubriand, et Sainte-Beuve n’avait peut-être pas peu contribué à cette réaction par des études assurément instructives, mais qui se plaisaient trop à montrer dans ce génie les parties surannées, les affectations, les excès de l’écrivain et même les faiblesses de l’homme. À mesure que les années passent, Chateaubriand se relève à notre horizon quelque peu décoloré comme l’image de notre dernière royauté littéraire. Les fêtes de Saint-Malo ont ravivé cette figure ; peut-être aussi répondent-elles à un certain instinct du goût public revenant vers ces types supérieurs de l’éloquence, de l’imagination et de l’art.

Et Chateaubriand, lui aussi, s’était épris de cette cause de l’hellénisme, si populaire aux beaux temps de la restauration ; il l’avait défendue, il avait gagné pour elle des victoires devant l’opinion généreuse de la France. Depuis ce temps, l’hellénisme a passé par bien des phases avant d’aller aboutir à cette insurrection de l’Herzégovine, sur laquelle le télégraphe de tous les pays se plaît à répandre de telles obscurités, de telles contradictions, qu’on finit par ne plus s’y reconnaître. Ce mouvement de l’Herzégovine, qui a un instant inquiété l’Europe, est-il décidément en déclin ? Tend-il au contraire à se fortifier et à se propager ? À vrai dire, le danger semble s’atténuer depuis quelques jours. Sans doute le combat n’a point cessé ; cette malheureuse province de l’Herzégovine est, aujourd’hui comme hier, livrée à la guerre civile ; les griefs qui ont mis les armes dans les mains des insurgés restent ce qu’ils étaient. En un mot, la crise n’est ni dénouée ni apaisée, mais elle ne s’aggrave pas sensiblement, et tout semble se réunir pour en détourner le cours.

D’abord la Turquie, un instant déconcertée et prise au dépourvu, a eu le temps de se remettre un peu, de rassembler des forces et de reprendre une certaine offensive contre les insurgés. Le sultan a rappelé à la tête de ses conseils un ancien grand-vizir, Mahmoud-Pacha, homme d’habileté et d’énergie, qui a repris en main les affaires de l’empire. D’un autre côté, l’extension que le mouvement semblait devoir prendre dans les provinces voisines s’est trouvée arrêtée. Le Monténégro, malgré ses sympathies pour l’insurrection, reste à peu près neutre, au moins officiellement. Dans la Servie, l’excitation a été et est encore très vive, elle a été assez forte pour mettre le jeune prince Milan dans l’obligation de changer son ministère, d’appeler au pouvoir des hommes nouveaux, parmi lesquels compte au premier rang M. Ristitch, connu pour ses opinions favorables à l’indépendance des chrétiens slaves du sud du Danube. Jusqu’ici cependant on ne s’est pas laissé entraîner au-delà de démonstrations chaleureuses, et en ouvrant tout récemment le parlement serbe, la Skuptchina, le prince Milan a prononcé un discours qui, sans dissimuler l’intérêt ardent de son pays pour les insurgés, ne laisse pas pressentir des résolutions arrêtées de guerre. La grande raison enfin, c’est l’action diplomatique de l’Europe manifestée par la mission pacificatrice des consuls envoyés dans l’Herzégovine, de sorte que l’insurrection se trouve prise entre les Turcs, qui redoublent d’efforts pour la réduire, les principautés voisines enchaînées à une pénible neutralité, et l’Europe, qui s’emploie à lui faire déposer les armes.

L’Europe parviendra-t-elle encore une fois à écarter cette crise dont l’Orient la menace toujours ? C’est assez vraisemblable pour le moment. Il y a cependant deux choses qu’il n’est pas inutile de noter. L’une est l’empressement que paraît mettre l’Allemagne à pousser l’Autriche dans ces épineuses affaires de Turquie. L’arrière-pensée de ces excitations est trop transparente pour tromper l’Autriche, qui se verrait bientôt avec ses provinces allemandes fort menacées. Ce qu’il y aurait encore à remarquer, c’est l’attitude de l’Angleterre. Quel est le rôle de l’Angleterre ? Signataire au premier rang du traité de 1856, elle n’est plus que la suivante des cours du nord, qui ont pris l’initiative dans toutes ces affaires. Que la France soit tenue à une grande réserve, c’est tout simple, elle expie encore ses malheurs. L’Angleterre, qui est restée loin du feu, va de déboire en déboire depuis quelques aunées ; après avoir livré ce qu’elle avait conquis avec nous dans la Mer-Noire, elle semble se désintéresser de l’Orient, et, pour comble, voilà le vieux lord John Russell qui se réveille pour dire son mot, pour proposer le démembrement de l’empire ottoman, — à moins que la Russie, l’Autriche, les autres puissances, ne recueillent les charges du gouvernement des provinces de la Turquie ! Nous sommes loin du temps où un homme d’état anglais prétendait qu’il n’y avait pas à discuter avec celui qui mettait en doute l’indépendance de l’empire ottoman et de Constantinople.

Au moment où l’on croyait l’Espagne tout occupée à pousser énergiquement la guerre contre les carlistes, une crise ministérielle s’est ouverte à Madrid, et un nouveau cabinet s’est formé ou du moins l’ancien cabinet s’est modifié. Il y a quelque temps déjà que cette crise se dessinait vaguement, et M. Canovas del Castillo a dû mettre autant d’habileté que de prudence à la retarder ; elle a fini par éclater. La question qui l’a précipitée, à ce qu’il semble, était de savoir si l’élection des cortès qu’on veut réunir, se ferait d’après la loi existante, c’est-à-dire par le suffrage universel, ou si l’on ne devait pas avant tout promulguer par décret un nouveau système électoral plus restrictif. Les anciens modérés du cabinet étaient pour le décret et pour le régime restrictif, les libéraux se prononçaient pour le maintien au moins provisoire de la loi qui existe ; l’interprétation la plus libérale l’a emporté. C’est à propos de ce conflit que la crise a éclaté, et le ministère s’est reconstitué, non plus sous la présidence de M. Canovas del Castillo, qui après avoir été depuis huit mois un médiateur incessant entre les partis, a eu le scrupule de ne pas vouloir rester dans la combinaison nouvelle, mais sous la présidence du général Jovellar, ministre de la guerre. Le dénoûment de la crise n’a rien d’inquiétant sans doute, puisqu’il est la victoire de la politique la plus libérale, et qu’il maintient le caractère de la monarchie nouvelle. Était-ce bien cependant le moment de se livrer à ces luttes intimes, lorsque toutes les préoccupations devaient se concentrer sur la guerre ? De plus M. Canovas del Castillo offrait jusqu’ici le spectacle, rare en Espagne, d’un homme de l’ordre civil accomplissant une œuvre considérable, conduisant d’une main sûre les affaires les plus compliquées. C’était nouveau au-delà des Pyrénées. Aujourd’hui on semble revenir aux vieilles traditions des généraux présidens du conseil. Après tout l’Espagne n’aurait rien perdu, si le général Jovellar était resté à la tête de l’armée d’opérations contre les carlistes, et si M. Canovas del Castillo avait continué à conduire les affaires de cette jeune restauration gage d’un avenir libéral au-delà des Pyrénées.

CH. DE MAZADE.