Chronique de la quinzaine - 30 septembre 1866

Chronique n° 827
30 septembre 1866


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.



30 septembre 1866.

La publication de la circulaire adressée par M. de La Valette aux agens de la France au dehors est une des manifestations de la nouvelle ère politique dont tous les esprits réfléchis aperçoivent les signes avant-coureurs. Un certain ordre de choses est en train de finir ; quelque chose de nouveau va commencer. En publiant au Moniteur la circulaire du ministre intérimaire des relations extérieures, le gouvernement a cédé instinctivement à la nécessité des circonstances curieuses où nous nous trouvons placés : il a compris qu’il fallait parler à l’esprit public, qu’il importait de définir une situation à laquelle l’opinion n’avait point été préparée, qu’il était urgent d’indiquer à la France un point de départ pour aborder des perspectives qui se présentaient a elle d’une façon si peu prévue. En se mettant à ce propos en communication avec le public, le gouvernement a posé le problème et a ébauché une solution provisoire ; avant tout, il a pris pour lui-même et il a donné à la France une contenance. On ne peut que le remercier d’avoir compris ce premier besoin d’une situation incertaine et embarrassée, et d’avoir très raisonnablement et assez galamment assis sur la paix ses vues et ses conjectures.

Peut-être y a-t-il lieu de regretter que le gouvernement n’ait eu à sa disposition, pour parler au public, d’autre moyen que la rédaction d’un document diplomatique. Dans la situation où nous sommes, il eût fallu peut-être, pour s’adresser à l’opinion publique, une forme plus prime-sautière, plus élastique, plus flottante. Dans les pays où le régime représentatif a ses libres allures, les ministres qui sont des chefs d’opinions en même temps que des agens et des organes du pouvoir, ont mille occasions d’éveiller, d’éclairer, de guider la pensée publique sans se lier dans les formules dogmatiques des papiers d’état. Aux États-Unis ou en Angleterre, que le ministre des affaires étrangères ait quelque chose à dire au public dans l’intervalle des sessions, une réunion d’électeurs, un banquet de lord-maire, une cérémonie quelconque dans la première petite ville venue lui permet d’exposer ses vues d’une façon tout individuelle, avec simplicité et bonne humeur, dans une langue familière qui évite l’écueil du pédantisme et la fixité obligatoire de la parole écrite des papiers d’état. Les aperçus et les théories d’une harangue improvisée échappent à la raideur du dogme et ne créent point d’engagemens absolus : on peut, à cet exercice, être hardi sans être compromettant ; on peut y essayer sur l’esprit public des idées ingénieuses, piquantes, fécondes, et, grâce à la bonhomie du ton, à la fluidité de l’expression, tourner les difficultés, au lieu de s’achopper aux phrases inflexibles et invariables du document rédigé. Il nous semble que, dans les circonstances où se trouve la France, nous aurions besoin d’un peu de cette libre parole voltigeant autour des questions, et portant sans apprêt l’attention du public sur les objets qui l’excitent ou le préoccupent. Malheureusement nos mœurs ou nos institutions ne se prêtent point encore à cette élasticité de la vie politique. L’intervention d’en haut ne s’exerce parmi nous que sous les formes solennelles. On a toutefois compris sagement qu’il fallait ménager et réserver en ce moment la parole directe du chef de l’état. Après le discours d’Auxerre et la lettre à M. Drouyn de Lhuys, on a senti qu’il y aurait des inconvéniens à réclamer de l’empereur lui-même l’exposé de la situation présente. On a eu recours à la forme de la note diplomatique, qui se prête mieux aux aperçus secondaires et à l’argumentation. Un discours de meeting eût mieux valu à notre gré qu’une dépêche.

Ce que nous approuvons avant tout dans la circulaire de M. de La Valette, c’est la conclusion fermement pacifique et le ton de confiance avec lequel sont abordées les nouvelles conditions de l’Europe. — Ce qui peut donner matière à contestation, ce sont les développemens de la pensée ministérielle qui touchent à des points trop nombreux ou tranchent par des assertions trop sommaires les questions soulevées. C’est ici que se rencontrent les difficultés de la tâche qu’on entreprend quand on veut définir par un papier d’état une situation complexe et vaste, une crise véritable de l’histoire européenne. Les circulaires diplomatiques ne peuvent guère s’appliquer qu’à la discussion d’une question précise et nettement délimitée. Elles ne sont point un cadre naturel pour la philosophie prophétique de l’histoire. Un ministre des affaires étrangères, quelle que soit la grandeur de ses conceptions, ne peut se placer, comme le philosophe et l’historien, au-dessus des liens de procédure et de légalité qui unissent dans la pratique les faits aux faits : il y a un élément obligé de notaire et d’avoué dans un ministre des affaires étrangères, et les hommes politiques ne lui accordent point les mêmes libertés qu’à l’historien, appliqué à étudier les lois de la dynamique mystérieuse qui régit les peuples et l’humanité. Nous ne sommes donc point surpris des réclamations qu’a excitées par exemple le passage de la circulaire où il est parlé de la puissance irrésistible qui pousse les peuples à se réunir en grandes agglomérations en faisant disparaître les états secondaires, et qui invoque une inspiration providentielle en faveur de ce mouvement. La promulgation d’une telle loi serait un acte bien hardi de la part d’une chancellerie d’état. Que de tendances naturelles et quels droits positifs on supprimerait ainsi d’un seul mot ! Quelle vaste théorie pour, expliquer les laborieux accroissemens de la Prusse ! Quelle sanction imprudente donnée aux convoitises et aux entreprises des forts au détriment des faibles ! Le danger de ces considérations générales de la circulaire est parfois dans une pensée qui manque des développemens et des restrictions nécessaires, parfois dans des expressions qui peuvent paraître déplacées aux esprits libéraux. Pourquoi par exemple dire que le rôle de la France est de cimenter raccord entre toutes les puissances qui veulent à la fois maintenir le principe d’autorité et favoriser le progrès ? Pourquoi ajouter que cette alliance enlèvera à la révolution le prestige du patronage dont elle prétend couvrir la cause de la liberté des peuples ? Quelle vertu trouve-t-on dans ce vieux mot mystique de principe d’autorité ? L’idée et le mot moderne, c’est l’autorité de la loi, de la loi émanée de la liberté des peuples. Par quelle méprise, le mot de révolution est-il employé en un sens défavorable dans un document français ? C’est une tactique des adversaires de la liberté en France, pour condamner la régénération sociale et politique dont nous sommes redevables à la révolution, d’appliquer le terme de révolutionnaires à l’esprit de violence qui place la force au-dessus du droit et qui justifie les moyens par la fin. Les hommes d’état français ne devraient jamais se laisser prendre au piège de cette confusion de langage. Nous ne devrions jamais accepter et employer le mot de révolution qu’au sens glorieux ; ce mot ne devrait éveiller en nous d’autre pensée que le souvenir reconnaissant et fier du grand acte de l’affranchissement de la démocratie française. Nous devrions imiter les Anglais et les Américains, qui ne parlent jamais de leur révolution qu’avec orgueil. D’ailleurs l’occasion n’est point heureuse d’opposer l’esprit d’autorité au prestige de la révolution. Le principe d’autorité est représenté dans la circonstance par le roi de Prusse ; or ce monarque fait sous nos yeux l’application la plus audacieuse de ces procédés extra-légaux et violens qu’on appelle en mauvaise part les moyens révolutionnaires. Il n’y a pas à l’heure qu’il est, il n’y a pas eu depuis des siècles de plus grand révolutionnaire dans le monde que le bon roi Guillaume. Jamais on n’a vu dans l’ancien droit européen des souverains, même après les guerres les plus acharnées, détrôner les souverains ennemis. Le roi de Prusse démolit sans scrupule tous les trônes qui font obstacle à la mission de la Prusse. Le spectacle qu’il nous donne n’est point fait pour scandaliser ceux qui ont une foi médiocre dans l’avenir de l’institution monarchique en Europe : on pose là le principe d’un talion que l’avenir exécutera peut-être ; mais les dévots du principe d’autorité choisissent mal le moment et l’exemple pour proclamer l’amoindrissement du prestige révolutionnaire.

Une autre considération générale émise dans la circulaire présenterait un intérêt pratique plus actuel, si elle était incontestable. La circulaire annonce la fin de la coalition des puissances du nord et l’ère de la liberté des alliances. Il ne faudrait point exagérer la portée d’un tel résultat. Il y a plus longtemps qu’on ne le dit que la coalition du nord avait cessé d’être autre chose qu’une fantasmagorie. D’abord elle n’avait point gêné longtemps la liberté d’action de la France. Il y a aujourd’hui plus de cinquante ans que la triple alliance du nord s’était formée. Elle n’avait pas duré plus de quinze ans, — et l’on sait combien est courte une distance de quinze années dans le développement d’une situation politique, — que la France, en accomplissant la révolution de juillet, avait porté à la coalition le plus violent des défis, et lui avait arraché la preuve la plus éclatante de son impuissance. Cette terrible coalition demeura passive et inerte devant la France émancipée. La révolution se fît en Belgique et en Espagne. L’alliance du nord dut assister à tout cela avec une mauvaise humeur mal déguisée, mais dans une inaction complète. Cette coalition eut dès lors un contre-poids dans l’alliance de la France et de d’Angleterre : on pouvait la regarder sans inquiétude quand la France et l’Angleterre étaient d’accord. Peut-être à l’époque actuelle, si accidentée d’aventures diplomatiques, serait-il équitable de donner un souvenir à un homme d’état qui eut l’honneur de combattre dès le principe et de déjouer plus d’une fois l’alliance du nord avant et après 1830. Nous ignorons si l’heure de la justice n’a pas encore sonné pour M. de Talleyrand. Quant à ceux qui ont assez d’intelligence et de connaissances pour la devancer, ils ne sauraient oublier la clairvoyance, l’habileté, le bonheur avec lesquels ce négociateur consommé sut résister à la coalition du nord. Il l’avait détruite en 1814 même, à Vienne, en plein congrès, par le rapprochement et le traité secret qu’il avait eu l’art d’établir entre la France, l’Angleterre et l’Autriche, et sans les événemens de 1815 il n’y eût point eu d’alliance des trois puissances du nord et de l’est. Il se remit à l’œuvre avec une égale adresse après 1830 : il contre-balança la coalition, déjà bien vieillie, par la quadruple alliance unissant la France, l’Angleterre, la Belgique et l’Espagne. Depuis lors et tant que l’accord se maintint avec l’Angleterre, la coalition du nord ne put nous donner de soucis, et il fallait y mettre beaucoup de complaisance pour lui faire l’honneur de croire à sa durée. Qui l’a mieux éprouvée que notre présent gouvernement ? Où était la coalition du nord quand nous étions en Crimée ? Où était-elle quand nous entrions en Italie ? Qu’on nous donne aujourd’hui l’avis de ses funérailles, nous y consentons ; mais convenez qu’on l’enterre bien longtemps après sa mort.

L’avenir expliquera ce qu’il faut entendre par la liberté des alliances. Nous applaudirions au mot et à la chose, si la liberté des alliances signifiait que l’Europe en a fini avec les manigances de cours et de cabinets, si désormais les alliances ne devaient plus être fondées que sur la réciprocité d’intérêts et l’estime mutuelle des peuples civilisés devenus maîtres de leurs propres gouvernemens. Il n’est malheureusement point exact encore que les peuples européens qui tendent vers ce tout soient près de l’atteindre. Nous sommes dans une période transitoire où les affinités dynastiques et la politique personnelle des souverains peuvent encore contrarier, tout en les subissant en partie, les tendances naturelles des peuples Qu’on prenne l’exemple de la Prusse : il y a là certainement une nation et une grande nation qui vit de sa propre vie, dont les citoyens, animés d’une émulation généreuse, grandissent par l’instruction, par la science, par le travail, par l’intelligence et l’énergie industrielles, par une forte éducation militaire. Le peuple prussien est évidemment appelé à être un jour le seul arbitre de ses destinées ; ce jour-là, le peuple français, nous en sommes convaincus, s’il a marché d’un pas égal dans la voie du progrès viril, et s’il a fait porter tous ses fruits à sa glorieuse révolution, ne devra donner aucun ombrage à la nation jurassienne, ni redouter d’elles aucun antagonisme, quelque puissante qu’elle soit devenue. Mais les choses sont loin encore d’être aussi simples que cela. Malgré toute la sève moderne que la Prusse possède, son gouvernement continue à employer avec une vigueur pleine de franchise les procédés monarchiques d’ancien régime. Il y a une dynastie en Prusse, et cette dynastie possède encore les idées, les inclinations, les traditions et les ressources que les anciennes familles souveraines apportaient autrefois dans les combinaisons de la politique européenne. Dans cet ordre de choses, toute sorte d’étroites relations existent entre la famille royale de Prusse et les grandes ou les petites cours d’Europe. On nous parle de la fin de la coalition du nord : la force de cette coalition résidait surtout dans l’union étroite et aujourd’hui séculaire des maison et des cours de Prusse et de Russie ; les relations intimes qu’ont entretenues depuis le partage de Pologne les maisons régnantes de Russie et de Prusse ont été et sont encore un des ressorts les plus puissans de la politique générale de l’Europe. Voilà ce monde européen où aux choses modernes se mêlent encore tant de vieilles pratiques et de vieilles forces demeurées vivaces : on nous prévient que nous l’allons aborder avec la liberté des alliances ; la liberté soit, mais n’est-il point visible que nous n’y avons pas, dans l’ordre de choses que nous indiquons, l’identité des moyens et l’égalité des chances ? Avant la révolution, sous l’ancien régime, nous luttions contre les influences de dynastie et de cour qui survivent encore ailleurs par des influences semblables. Nous avions nos pactes de famille ; nos alliances dynastiques s’entre-croisaient avec toutes les maisons régnantes d’Europe ; les fils de nos rois trouvaient tout autant d’unions dans les cours allemandes qu’en peuvent nouer de nos jours les grands-ducs de Russie ; des princes, allemands, des princes étrangers, à la suite de ces mariages, prenaient du service en France et ne se trouvaient point expatriés à Versailles. La perte de ces trains, de ces appendices, de ces cortèges princiers, ne nous inspire, Dieu merci, aucun regret pour la France. Il importe cependant, quand nous parlons de la liberté des alliances, de noter pour mémoire que nous ne possédons plus, pour la formation et la continuation de ces combinaisons politiques, bien des facilités intimes, très efficaces, quoique frappées de vétusté, qui demeurent encore à la disposition de la plupart des autres gouvernemens monarchiques du continent.

La conclusion vraiment pratique qu’il y aurait à tirer de l’examen de la situation de l’Europe serait donc pour la France de se replier sur elle-même et de chercher avec ardeur dans sa vie politique intérieure cette force matérielle et morale qui est la condition la plus sûre du rayonnement extérieur d’un grand peuple. La France n’a aucun agrandissement territorial à désirer ; aucun intérêt sérieux, aucun sentiment naturel ne la pousse à nourrir contre d’autres peuples ou à exciter contre elle-même des haines de race. Toute son ambition, et celle-là est la plus noble et la plus légitime, devrait être de s’élever et de grandir dans les belles limites où son histoire l’a placée. Quelle vaste carrière lui ouvrent les progrès intérieurs qu’elle doit, sous peine de déchoir, accomplir sur elle-même ! Une pensée revient sans cesse depuis cinq ans dans les discours et les écrits des grands citoyens américains qui ont fait triompher l’Union et la république, et il est impossible à des Français qui n’oublient point la noblesse de leur race d’entendre sans émotion l’écho de cette pensée : « Ne laissons pas périr, disent les patriotes américains, sauvons à tout prix, défendons non-seulement pour nous-mêmes comme un héritage que nous avons reçu de nos pères et que nous devons transmettre à nos enfans, mais pour l’humanité tout entière, à laquelle elle montre l’idéal et prépare un abri libérateur, cette grande forme républicaine qui assure la liberté sur le fondement de l’égalité et de la justice. » Nos contemporains des États-Unis reconnaissent et proclament, par l’organe de leurs plus éminens politiques et de leurs meilleurs citoyens, la responsabilité qu’ils encourent envers l’humanité tout entière dans la durée et le perfectionnement de leurs institutions républicaines. Jamais, dans l’ordre social et politique, une plus belle et plus honnête ambition ne s’est confondue avec une plus grande conception du devoir. Cette ambition et cette idée du devoir furent celles de nos pères. On pensait et on parlait ainsi chez nous au début de la révolution. On crut alors avec une naïveté digne de respect que la France allait réaliser pour elle-même et au profit de l’humanité l’exemplaire du gouvernement raisonnable et juste, du gouvernement du peuple par le peuple. Et cette espérance ne fut point considérée alors dans le monde comme une effusion de la vanité française. En Angleterre, en Allemagne, en Italie, les plus grandes intelligences alors vivantes répondirent à la bonne promesse et crurent à la mission de la France. La France demeure encore responsable devant l’humanité de l’achèvement de sa révolution. Les échecs qu’elle a maintenant à réparer ne sont plus les échecs militaires, ce sont les avortemens trop répétés de ses efforts vers la liberté politique ; ce ne sont plus ses frontières qu’il faut reculer, ce sont ses institutions qu’il faut élargir ; ce ne sont plus seulement ses cadres militaires qu’il faut étendre, c’est l’énergie morale de ses citoyens qu’il faut exciter par un plus libre exercice des compétitions de la vie politique ; il faut susciter les hommes chez nous, les former et les éprouver par l’instruction, par une participation plus directe, plus franche, plus active, plus décisive, à la conduite des affaires publiques.

Le moment de la rénovation intérieure ne pouvait être marqué d’une façon plus saisissante que par les événemens européens qui viennent de se passer devant nous, et qui ont causé à la France l’émotion sourde que la. circulaire de M. de La Valette constate sans hésitation. Aux mécomptes et aux incertitudes de la politique extérieure, il est urgent de répondre par l’union des forces intérieures de la France intrépidement évoquées. Il est difficile chez nous d’aborder la question du progrès des institutions politiques ; on risquerait, dans une discussion semblable, de toucher à la constitution, dont, par une précaution légale prise fort intempestivement, il est, depuis quelques mois, interdit de parler. Une prudence qu’on trouvera peut-être maladive nous détourne de nous engager sur un terrain aussi scabreux ; mais tout le monde ne sent-il pas ce qui nous manque ? Ne regrette-t-on pas que des démarches politiques qui ont eu des conséquences. aujourd’hui regrettées de tous n’aient pu être prévenues par des résistances opportunes ou un contrôle vigilant ? Ne se plaint-on pas généralement de la disette où nous sommes en fait d’hommes publics capables de rallier des groupes d’opinions, de stimuler l’éducation politique du pays, de mériter sa confiance en se mettant en communication directe et fréquente avec lui ? Le pouvoir a sans doute dans les principales fonctions de l’état des représentans et des serviteurs éminens ; mais qui s’aviserait de prétendre que le nombre des candidats aux grands postes soit suffisant ? Napoléon Ier écrivait à Sainte-Hélène, avec un grand sens, qu’un peuple possède toujours en lui les hommes nécessaires à la conduite de ses intérêts ; mais il ajoutait avec non moins de justesse qu’il ne suffit point que ces hommes existent, qu’il faut encore qu’ils soient connus. Nous ne mettons point en doute qu’il n’existe en France beaucoup d’hommes de talent capables de rendre de grands services, si les circonstances leur imposaient de patriotiques devoirs ; mais nous déplorons qu’il y en ait si peu de connus. La renommée est d’une étrange stérilité pour les contemporains. Il n’est point rassurant d’affronter les surprises des événemens avec un personnel de leaders politiques si clair-semé et si insuffisant. L’éducation politique du pays ne peut être considérée comme substantielle, là où la production des hommes et des réputations est si ralentie. La liberté était autrefois comme une sève qui répandait partout la vie et le rayonnement, et créait des forces individuelles et publiques dans toutes les sphères. Il semble que la France, sous le régime retentissant des concurrences politiques, connaissait mieux, non-seulement ses orateurs et ses écrivains, mais encore ses magistrats, les chefs de ses grands services administratifs, ses généraux et ses officiers d’espérance. Une légitime et plus délicate amorce de gloire excitait mieux le mérite, on se sentait vivre davantage. Dans l’embarras où nous sommes pour expliquer nos timides vœux de progrès politiques, nous nous contenterons de dire que l’état de choses actuel ne satisfait point assez la sécurité de l’opinion publique, ne suscite point assez l’essor des forces vives de la nation ; il faudrait enfin, à notre gré, si la France, suivant un de ses plus nobles et plus aimables instincts, veut parler à l’intelligence et à l’imagination des peuples, que l’on rendît le jeu de ses institutions plus actif, plus lumineux et plus attrayant. Prenons-y garde ; nous ne sommes plus sur le continent le seul peuple éclairé et fort ; quelle disgrâce si dans peu d’années il arrivait que l’Allemagne prussienne, non contente d’avoir changé les conditions de l’équilibre, nous laissât en arrière d’elle dans le développement de l’autonomie intérieure et des libertés politiques !

Dans le court intervalle de repos rêveur qui nous est laissé, les dernières agitations qui ont suivi la guerre s’apaisent à peu près partout. Le gouvernement prussien a réussi a faire voter par la chambre des représentans une portion de ce fameux trésor de réserve, au maintien duquel les vieux politiques berlinois tiennent par superstition historique comme à un des instrumens les plus efficaces des agrandissemens de leur pays. Dans ce débat, l’homme d’état éminent qui dirige les finances prussiennes, M. von der Heydt, et M. de Bismark lui-même ont fait entendre des paroles inquiétantes sur l’état de l’Europe. Ils ont parlé de la possibilité prochaine de guerres nouvelles, ils ont dénoncé l’irritation persistante de la cour de Vienne, ils ont indiqué la situation précaire de l’Orient. Il y a là, dit-on, autre chose que des argumens de circonstance. On est étonné que le gouvernement prussien, au milieu de ses triomphes, ne parvienne point à se rassasier complètement. On le représente comme défiant et alarmé. Si ses inquiétudes sont sincères, elles n’en paraîtront pas moins bizarres. La Prusse a sans doute une tâche laborieuse et compliquée à mener à fin pour s’assimiler ses conquêtes et instituer sa confédération du nord, représentée en un parlement émané du suffrage universel ; mais elle n’est en présence d’aucun péril imminent. L’Autriche, même courroucée, ne peut rien contre elle ; quant à la question d’Orient, malgré ses misères, elle n’est vraiment à redouter que lorsqu’il plaît à quelque grande puissance d’aller y chercher le prétexte d’une commotion européenne. Parmi les conducteurs actuels des peuples, nous ne voyons que M. de Bismark qui pût être capable d’aller chercher en Orient le prétexte de quelque vaste combinaison. Heureusement la réorganisation de l’Allemagne lui donne aujourd’hui trop de besogne pour qu’il puisse avoir la velléité de mettre le feu à l’Europe à propos de l’insurrection candiote.

Les discussions financières qui ont si longtemps retardé la conclusion définitive de la paix entre l’Autriche et l’Italie sont maintenant terminées. Les bons offices de la France ont été encore dans cette circonstance utiles à l’Italie. La nation italienne va enfin s’appartenir à elle-même. Une dernière difficulté reste à surmonter, nous voulons parler de l’exécution de La convention du 18 septembre. C’est au mois de décembre que va cesser la présence de la France armée à Rome. Le pouvoir pontifical va se trouver seul en face des sujets qui lui sont restés. Une petite légion de volontaires français s’est jointe aux troupes du pape. Cette légion, qui n’est point une force, est exposée à devenir un embarras ; la lettre écrite à son chef par notre ministre de la guerre et le discours qui lui a été adressé par le général d’Aurelle ne sont point de nature à diminuer les difficultés que cette lésion peut rencontrer dans son séjour à Rome. Quoi qu’il en soit, la politique habile pour les patriotes et le gouvernement de l’Italie est de ne point exagérer ces difficultés et d’apporter dans l’exécution de la convention de septembre des dispositions patentes. La question qu’il s’agit maintenant de résoudre à Rome est une question de force morale et non de force brutale. Il faut donner à la cour de Rome le temps de s’accommoder à la nouvelle posture des choses et la laisser arriver naturellement au rétablissement des relations avec le gouvernement italien. La cour de Rome n’ayant plus dans son gouvernement temporal l’appui de troupes étrangères, sera bien forcée de se prêter à la longue aux nécessités des temps. Un grand acte de rénovation religieuse s’apprête ainsi solennellement dans la ville éternelle. Le gouvernement spirituel du catholicisme transformera inévitablement ses institutions organiques. Rome se trouvant placée politiquement sous l’influence du royaume d’Italie, l’organisation de l’autorité spirituelle ne pourra plus se conserver dans les conditions qui avaient été adoptées en vue de l’intérêt du principat temporel. Le sacré-collège ne pourra plus être formé aux trois quarts de cardinaux italiens, la tiare ne devra plus être conférée exclusivement à un cardinal péninsulaire ; toutes les provinces du monde catholique auront droit à être représentées dans une proportion plus conforme à leurs populations respectives dans le gouvernement spirituel de l’église romains. Les concordats, dans cette nouvelle ère, ne tarderont point à être abandonnés comme de vieux traités en déchéance. Toute pactisation entre les pouvoirs temporels et le pouvoir spirituel deviendrai sans objet. L’église catholique en tout pays n’aura à chercher les légitimes garanties de son indépendance que dans la liberté commune. Les clergés seront obligés de devenir revendicateurs de libertés générales, au lieu d’être des instrumens de règne. Les églises catholiques tendront à devenir partout ce qu’elles sont déjà à peu près en Angleterre et aux États-Unis. La profonde formule de M. de Cavour, l’église libre dans l’état libre, qui n’est point une utopie, puisqu’elle règne aux États-Unis et jusqu’à un certain degré dans l’empire britannique, devrai nécessairement être adoptée par tous. Il y a là dans les conditions matérielles de l’organisation ecclésiastique les signes et les éléments d’une profonde et salutaire révolution. C’est à l’Italie qu’est confiée la mission de déterminer cette révolution ; c’est elle qui est responsable du succès de cette expérience devant les peuples chrétiens. L’importance d’une œuvre si considérable doit assurément suggérer aux hommes d’état italiens des conseils de patience et de prudente modération.

La force des événemens a ainsi donné à l’Italie une vocation de grand peuple appelé à influer sur les destinées religieuses et politiques des autres nations. Une mission pareille devrait inspirer un profond sentiment de dignité aux hommes d’état chargés du gouvernement de l’Italie. Il y a malheureusement un pénible contraste entre la grandeur des transactions que le cabinet italien doit entamer à une date prochaine avec le gouvernement du catholicisme et les présentes conditions matérielles de l’Italie. Le gouvernement de Florence est obligé de vaincre et de réprimer en Sicile une brutale sédition ; il n’est point maître d’assurer à toutes ses provinces les garanties de l’ordre matériel ; il a en outre à lutter contre la pression douloureuse de la gêne financière. Nous ne mettons point en doute qu’il ne vienne à bout de ces pénibles difficultés. Le rétablissement de l’ordre dans les régions troublées par le brigandage n’est plus qu’une affaire de temps, maintenant que l’Italie recouvre par la paix la disposition complète de ses forces. La question financière est plus compliquée et peut-être plus difficile. Il serait plus à craindre qu’elle ne fût compromise par des mesures précipitées et mal coordonnées. Le mieux pour le trésor italien serait de renoncer aux expédiens usuraires et de ne pas chercher des secours incomplets dans des aliénations imprévoyantes de ressources futures. Que le gouvernement mette fin le plus tôt possible à l’ère des pleins pouvoirs. Une fois la paix conclue, il doit connaître et faire connaître au public ses besoins d’argent et ses ressources. Le crédit financier de l’Italie et rétablissement régulier de ses services, publics ne peuvent s’établir que par un appel sage et courageux au crédit, justifié par une révélation claire et complète des élémens de la situation financière.

Tandis qu’en France il y a lieu de critiquer la mollesse et la circonspection des mœurs publiques, les États-Unis en ce moment nous opposent le contraste d’un spectacle bien différent. Qui n’est frappé de la lutte véhémente engagée depuis un an entre le président Johnson et le parti républicain, le parti qui a empêché la dissolution des États-Unis, et qui est représenté par la majorité du congrès ? L’épisode le plus caractéristique de cette lutte est ce curieux voyage du président Johnson dans les états du nord et de l’ouest qui vient de se terminer. Il est difficile à des étrangers de prendre parti dans les discussions intérieures d’un peuple. Nous ne pouvons nous passionner avec l’impétuosité et la violence américaine ni contre Johnson et Seward, ni contre Thaddeus Stevens et Sumner. Ces vigoureux partisans se combattent par des accusations calomnieuses auxquelles nous ne saurions nous joindre ni d’un côté ni de l’autre. Il nous est plus facile et plus agréable de discerner, les mobiles honnêtes qui font agir chacun des deux partis. Johnson s’est placé sous la domination d’une idée simple bien propre à toucher un honnête homme chargé de la responsabilité d’un grand pouvoir. Il a cru que, si Lincoln avait eu pour mission de vaincre l’esprit de séparation, sa mission à lui était de hâter le rétablissement entier de l’union par l’admission au congrès des représentans des états rebelles. Stevens, Sumner, le parti républicain, ont pris plus à cœur les intérêts qui avaient été engagés dans la lutte ; ils ne veulent point, par une admission trop facile des états rebelles, courir le danger de livrer à une coalition de démocrates et d’hommes du sud, c’est-à-dire de vaincus impénitens, le gouvernement suprême des États-Unis. Des deux côtés, on soutient la lutte avec une robuste énergie qui étonne nos frêles tempéramens européens. Les chances des combattans devant l’opinion ne peuvent point s’apprécier encore avec précision. Il nous semble cependant que le succès des prochaines élections s’annonce en faveur des républicains. Ce parti est celui qui a donné les plus fortes preuves de patriotisme, c’est le plus convaincu, c’est le mieux organisé. Le président Johnson d’ailleurs a mal fini son voyage d’agitateur. Ses intempérances de langage ont lassé et froissé à la longue l’opinion publique. Ce qui lui a fait le plus de mal, paraît-il, c’est de s’être comparé au Christ avec une insistance de mauvais goût : chose curieuse, le sentiment religieux a été offensé d’une assimilation qui lui a paru blasphématoire. Si Johnson et son parti sont battus aux élections, c’est l’esprit dévot qui aura consommé leur défaite. e. forcade.




LA JEUNE LITTÉRATURE.

I. Les Français de la décadence, par M. Henri Rochefort ; l vol. — II. Les Réfractaires, par M. Jules Vallès ; 1 vol. — III. La Rue, par le même ; 1 vol. — IV. Un Assassin, par M. Jules Claretie ; 1 vol. — V. Voyages d’un Parisien, par le même ; 1 vol. — VI. Les Mémoires du boulevard, par M. Albert Wolff ; 1 vol.

Et d’abord il faudrait s’entendre. Que signifient ces mots de littérature sérieuse et de littérature légère dont on se sert si souvent ? Y a-t-il donc une grande et une petite littérature ? À quels traits les peut-on reconnaître et les distingue-t-on l’une de l’autre ? où est la frontière qui les sépare ? Rien n’est plus difficile, si on y songe un peu, que de tracer de ces démarcations, de classer, d’étiqueter les fruits de l’intelligence humaine, car enfin ici c’est l’impalpable, c’est une limite tout idéale qu’il faut saisir. Il ne suffit pas de dire : ceci est de la grande, ceci est de la petite littérature. La valeur d’un livre ne se mesure pas toujours à l’ambition de celui qui l’écrit. La gravité n’est quelquefois que le pseudonyme de l’ennui, de même que dans une certaine apparence de frivolité il peut y avoir plus de sérieux que dans l’œuvre la plus prétentieuse et la plus retentissante. Fontenelle, ayant à parler du genre des caractères dont La Bruyère avait laissé le modèle disait : « Ces sortes de traits sont de l’espèce de ce qu’on appelle en Italie caricature… » La Bruyère lui-même parlant de La Fontaine, dit : « Ce n’est que légèreté….. » Les Caractères et les Fables, les petites lettres de Pascal, tout cela est-ce donc de la littérature légère ? Voltaire est-il de l’ordre sérieux dans la Henriade, de l’ordre frivole dans son roman, de Candide et dans ses lettres ? Et de nos jours faut-il à tout prix, pour être sérieux, avoir écrit un traité de politique ou un poème humanitaires Voila ce qu’il faudrait voir. Toute réflexion faite, il se pourrait bien que ces distinctions fussent assez vaines, et que la manière la plus neuve de caractériser, de classer les œuvres de l’esprit, fût encore la plus vieille, celle qui admet tous les genres hors le genre ennuyeux, qui ne reconnaît que de bons et de mauvais écrivains. La meilleure, la vraie littérature sera toujours celle qui, sérieuse ou légère, remue, attire, intéresse parce qu’elle vit, parce qu’elle a la sève et le mouvement.

Ce qui est certain, c’est qu’aujourd’hui plus que jamais l’esprit tend à briser toutes les barrières et à passer par-dessus les murs pour courir les aventures ; c’est, que les mœurs intellectuelles aussi bien que les thèmes d’inspiration, et d’observation se transforment avec la société elle-même ; c’est qu’enfin dans cette mêlée confuse où tout se hâte et se précipite, il se forme visiblement en dehors, des traditions à demi respectées jusqu’ici, comme des familles nouvelles, comme des groupes nouveaux, toute une littérature inquiète, militante, libre d’allures autant que de langage, faisant de l’école buissonnière un idéal. Ce n’est pas, si l’on veut, la littérature à grandes proportions et à grande ambition. Il est bien ; clair qu’elle ne se consume pas dans la méditation et dans l’étude, et ce n’est pas de ses rangs, je le crains, ou du moins ce n’est pas des régions où elle se complaît que sortira le porte-drapeau de la rénovation de l’intelligence contemporaine. La curiosité hardie et la facile ironie sont ses muses de prédilection, et l’improvisation est son procédé. On continuera de l’appeler la petite littérature. Telle qu’elle est, elle vit, elle tend à tout envahir ; elle s’empare du roman et du théâtre ; elle a ses œuvres et ses journaux, et elle compte même déjà ses jeunes capitaines, M. Henri Rochefort, M. Jules Vallès, M. Jules Claretie, M. Albert Wolff, sans parler de l’armée et de tout ce qui vient à la suite de l’armée, spéculateurs, metteurs en scène, praticiens de l’exhibition, publique. C’est une génération nouvelle qui fait sa trouée et qui est en manche, impatiente de se produire et d’avoir sa part de soleil. Elle a du talent, de la verve, l’humeur plaisante, et vive, sans nul doute ; il ne lui manque un peu que d’avoir la jeunesse de l’esprit, comme elle a la jeunesse de l’âge. Un des caractères de cette école nouvelle en effet, c’est qu’elle n’est point jeune moralement. La naïveté est le moindre de ses défauts, et l’amour des choses éthérées n’est point précisément ce qui la tourmente. On pourrait même dire qu’elle est très positive et très réaliste dans ses goûts comme dans ses peintures. Elles entre à peine dans la vie et déjà, elle a l’expérience, l’observation aiguisée, les curiosités sceptiques, tous les raffinemens d’une époque blasée. Elle est souvent assez pratique jusque dans son enjouement, jusque dans ses excentricités, et c’est en cela surtout que cette dernière venue des générations contemporaines diffère assez notablement de celles qui l’ont précédée dans la carrière. Pour tout dire en un mot, autrefois on se permettait des voyages dans le bleu, on commençait par l’hymne à l’idéal, par l’élégie éplorée, par la chanson des souvenirs et des espérances ; aujourd’hui on voyage sur le boulevard avec M. Wolff, on écrit les Français de la décadence, les Réfractaires ou la Rue, livres curieux, d’une observation piquante, peu poétiques assurément, et qui sont les plus récens spécimens de cette littérature nouvelle improvisée au courant des préoccupations et des accidens de tous les jours.

Qu’on ne s’y trompe pas : cette littérature avec son esprit et ses frivolités qui font vivre tout un essaim de journaux, ce qu’on nomme la petite presse, cette littérature n’est point le fruit du hasard. Il faut bien, puisqu’elle prospère, qu’elle réponde à un certain état moral, à certaines dispositions du goût public ou à certaines conditions de société. Elle ne vivrait pas, si on ne la recherchait pas. Qu’elle ne réalise pas l’idéal d’une littérature périodique au sein d’un peuple virilement organisé, qu’elle soit assez souvent intempérante et indiscrète, qu’elle serve des rancunes et des vanités impatientes, qu’elle déchire ou exalte selon le caprice du moment, qu’elle se fasse l’écho de tous les mondes connus ou inconnus, qu’elle se perde plus d’une fois en vulgaires commérages, qu’elle se permette tout et le reste, si l’on veut, cela se peut assurément. Elle n’est pas toujours une école de gravité et de correction ; mais s’est-on bien demandé comment avec tout cela elle réussit, quelle est la raison d’être de son succès ? C’est là le vrai et curieux phénomène qui n’a pourtant rien d’extraordinaire. C’est le phénomène d’un temps vieilli et déçu qui, détourne des péripéties émouvantes de la vie publique, des hautes et sérieuses spéculations, se rejette dans les frivolités, — car enfin il faut bien faire quelque chose. On ne peut pas passer son temps à rôder autour des domaines défendus, à friser la politique, selon le mot piquant de M. Rochefort. Puisque les grandes et fortes discussions ne peuvent plus se produire avec la même liberté, puisque la politique est un domaine fort surveillé de nos jours, puisqu’on se trouve là soumis au monotone et peu amusant exercice de chevaux de manège tournant sur eux-mêmes, on se met à franchir la barrière pour se retrouver en pays un peu moins sévèrement gardé. On se donne d’autant plus de liberté, dans le royaume des petits faits et des commérages qu’on en a moins dans la sphère des intérêts sérieux. On amuse les curiosités inoccupées de petits scandales clandestins, de procès en police correctionnelle, des aventures des reines du beau monde, de toute sorte de peintures de mœurs bizarres ou équivoques. C’est un déplacement d’activité qui n’a point, j’en conviens, des résultats d’une fécondité frappante ; mais à qui donc la première faute, si ce n’est à la situation générale où un tel phénomène est possible, où il devient même naturel ? Il ne faudrait pas d’ailleurs demander à ces écrivains qui portent tous les jours dans leur œuvre singulière un esprit aussi vif que dépourvu de préjugés, il ne faudrait pas leur demander ce qu’on n’a pas soi-même ; il ne faudrait pas leur imposer d’être autrement que la plupart de leurs contemporains. Ils devraient être supérieurs, je le sais bien ; on n’est même un écrivain de vraie race qu’à ce prix. Leur malheur comme leur caractère est d’être de leur temps, auquel ils distribuent une nourriture selon ses goûts. — Ils n’ont pas une passion démesurée de l’idéal, ils ont des instincts tout positifs et réalistes, comme je le disais ; mais leur littérature n’est-elle point en cela l’image de la société elle-même, de cette société qui n’est point, que je sache, absolument dévorée de l’amour de l’idéal, qui s’épaissit et se matérialise dans la corruption des jouissances vulgaires et d’un luxe factice ? Ils cèdent à l’entraînement de tous les jours : est-ce que le monde qui les entoure résiste beaucoup à cette ivresse des dissipations énervantes ? Ils professent, ce me semble, une assez railleuse indifférence pour tout ce qui est philosophie ou politique ; mais, outre qu’ils ne peuvent s’aventurer sur ce terrain, est-ce que la société ne leur donne pas l’exemple de son dédain superbe pour tout ce qui n’est pas matériel et sensible ? Ils racontent mille histoires qui n’ont rien d’édifiant, et ils peignent des mœurs qui n’ont rien de rassurant ; mais enfin est-ce que ces histoires ne sont pas vraies le plus souvent ? est-ce que ces mœurs n’existent pas ? Leur plume les reproduit, elle n’a pas la puissance de les créer. Ils ne façonnent pas la société, ils en subissent l’influence. Et puis, quand on reproche à ces jeunes écrivains de la littérature d’aujourd’hui d’aimer le bruit, de chercher à tout prix le succès, de se prodiguer dans toute sorte de journaux, on a raison théoriquement, et en même temps il ne faudrait pas pousser la sévérité trop loin à leur égard. Ils ne sont pas venus dans un moment propice. Autrefois le monde des lettres était restreint et moins encombré. Avec un livre, fût-ce avec un livre de vers, on arrivait presque à la renommée, à une certaine notoriété. Aujourd’hui il n’en est plus ainsi. Au milieu de cette dispersion, de cette confusion qui règne partout, il est devenu plus difficile de se frayer un chemin. De là ce penchant à saisir toutes les issues qui peuvent s’offrir, à courir tous les hasards. Le prolétariat de l’intelligence s’est développé comme l’autre prolétariat, et de toutes ces causes est née cette situation littéraire compliquée, confuse, qui, je le crains, n’est pas plus favorable pour les écrivains que pour le public, et où tant de médiocrités sont à l’œuvre pour quelques talens réels qui se dégagent de temps à autre, qui représentent avec des nuances diverses cette jeune littérature, cette jeune cohorte de chroniqueurs de la comédie contemporaine.

M. Henri Rochefort est certainement un des plus brillans, un des plus originaux, et même, le dirai-je ? un des plus sérieux de ces jeunes talens qui aiment les aventures de la plume et se livrent à tous les vents de l’inspiration quotidienne ; sérieux, il l’est seulement avec bonne grâce, avec finesse, avec toute sorte de saillies humoristiques et de pétulantes boutades. C’est un satirique sans fiel du reste, croyez-le bien ; il n’en veut point à ceux qui lui prêtent à rire, et il assure que, s’il était membre du jury, il acquitterait tout le monde, « même les avocats. » Ainsi, va-t-il dans ce petit livre, où tout a son prix, à commencer par le titre, les Français de la décadence, qui prouve assez que l’auteur n’est pas dupe de son temps, et en continuant par la plaisante dédicace qui précède ces pages. « Je dédie ce livre, dit M. Rochefort, à la commission de colportage, qui, en refusant souvent l’estampille à mes articles, a fait plus que moi pour leur succès. » C’est là justement ce que je disais. Si M. Henri Rochefort se fût borné à être oiseux, à raconter les aventures d’un dompteur de chevaux ou de la beauté à la mode qui dompte les hommes, est-ce qu’il eût encouru de telles disgrâces ? Se fût-il exposé à être suspect de friser la politique, comme il s’en défend si plaisamment en demandant à tout le monde ce que c’est que la politique, ce qu’il peut dire et ce qu’il ne peut pas dire ? Il en résulte que moins on est sérieux, plus on a de chance de pouvoir tout se permettre. M. Henri Rochefort, quoique le plus spirituel et le plus recherché des chroniqueurs, n’a point heureusement de ces détachemens absolus. On sent chez lui une nature fine et ferme aussi éloignée des faux enthousiasmes que des serviles complaisances. Il a, si je ne me trompe, une ample provision de scepticisme, ce précieux cordial contre les épidémies du temps ; mais ce scepticisme aux faciles allures ne laisse pas d’atteindre parfois quelques-unes des puissances les mieux établies, et voilà le danger. Voilà aussi ce qui fait de l’auteur des Français de la décadence autre chose qu’un vulgaire diseur de riens.

On peut remarquer sans doute chez M. Henri Rochefort une certaine subtilité, un peu d’affectation, un tour légèrement paradoxal et un art des transitions aussi bizarre qu’imprévu. Comment passe-t-il d’un sujet à l’autre ? Je n’en sais rien. La fusée part, on se demande d’où elle vient. Il vous entretiendra dans le même chapitre, dans la même page de Soulouque et des décorations étrangères, d’un député et du mulet Rigolo, de la bataille de Waterloo et de la dernière représentation dramatique. Il vous dira à propos de la franc-maçonnerie et de sa loi d’assistance mutuelle : « Il est probable, que M… n’est pas franc-maçon, car à la dernière séance de l’Académie personne, en le voyant se noyer dans son discours, n’a eu l’idée de lui tendre la perche. » Il commencera brusquement un article sur le jour de l’an en disant : « On compterait plutôt les cheveux blancs de madame… que les pralines qui depuis huit jours ont sillonné Paris à dos de commissionnaires… » Il vous dira tout d’un coup, à l’occasion de je ne sais quel ordre de chevalerie exotique décerné à un personnage de cour : « On a beau être chambellan, c’est-à-dire résigné à toutes les humiliations… » Au fond, sous ce tissu léger tout parsemé d’arabesques bizarres, c’est le moraliste qui se décèle, un moraliste qui passe la plus amusante revue de tout ce qu’il y a de vices, de ridicules, de contradictions, de modes étranges, d’usages baroques dans un temps qui, pas plus qu’on autre, n’est dépourvu de tous ces spécimens de la folie ou de la puérilité humaine, qui même plus qu’un autre peut-être a droit, sous ce rapport, à une gloire exceptionnelle. Bien ne lui échappe, ni la manie de fonder des prix ou des banquets annuels à propos de tout, ni la passion d’élever des statues dans les moindres bourgades, ni l’engouement des bons bourgeois qui vont s’entasser dans un champ de course pour se donner l’apparence de goûts qu’ils n’ont pas, ni la précoce corruption d’une jeunesse pseudo-élégante, des « gentilshommes de carton, » ni les caprices de la vogue. Quoi donc ! il ne respecte pas même le vaudeville, ni le drame à grand renfort de poison ou de poignard. « Si on enlève aux auteurs, dit-il, les recors, le bourreau et les coups de canon, que leur restera-t-il ? On sera donc forcé d’avoir du talent pour faire des pièces ? Il faut avouer que ce serait bien dur. »

Il est vrai que l’auteur des Français de la décadence éclabousse de ses irrévérences bien d’autres choses, qu’il parle de l’usage qui interdit aux avocats d’avoir des moustaches de façon à faire frémir tout un tribunal, et qu’il rit cavalièrement au nez des hommes providentiels, de ceux qui font intervenir à tout propos la Providence. « Il me semble, dit-il en se jouant, que depuis quelque temps on abuse un peu de la mission providentielle. Il devient impossible de faire à un homme d’état une observation sur la façon dont il tient le gouvernail qu’on lui a confié sans qu’il réponde immédiatement que ce n’est pas son affaire, qu’il a une mission providentielle… Je croîs qu’il est temps de s’arrêter sur cette pente glissante, sans quoi nous sommes exposés à tout. Que demain on essaie de faire comprendre à Mlle Gredinette qu’elle mène une conduite atroce et qu’elle dévalise audacieusement les jeunes gens de bonne maison qui la déshonorent de leur confiance : — Moi, répliquera Gredinette, je ne dévalise personne, j’ai une mission providentielle. Ces jeunes gens riches n’arrivent à rien. En les plongeant dans la plus profonde misère, je leur donne l’idée du travail. D’ailleurs, quand la Providence parle, je suis bien forcée d’obéir. » Après cela, les hommes providentiels s’en tireront comme ils pourront. M. Henri Rochefort ne reste pas moins un talent ingénieux et indépendant qui, du bout de sa plume, crève plus d’un ballon gonflé de vent, et qui se moque de toutes les prétentions, à commencer par celles du moraliste lui-même. Il vous conduira un peu partout, dans le Paris ancien et nouveau, la lanterne en main, à la poursuite de cet oiseau rare ; il frappera à toutes les portes, et partout on lui répondra : « Nous avons des lampistes, des ébénistes, nous n’avons pas de moralistes. Qu’appelez-vous moraliste ? Est-ce un état qui fait du bruit ? » C’est du moins un état qu’on peut professer avec esprit et avec bonne humeur.

L’originalité de l’auteur des Français de la décadence est dans ce mélange de gaîté et de piquante audace, d’imagination humoristique et de bon sens raffiné ; il a de plus cela de caractéristique, que rien ne lui est étranger, que son ironie se promène dans toutes les régions sous prétexte De raconter jour par jour, scène par scène, la comédie du temps, M. Jules. Vallès, lui, semble se renfermer dans un monde plus restreint, dans l’analyse des situations plus spéciales, dans la description de phénomènes d’un intérêt, saisissant et limité. Ce n’est point évidemment un écrivain sans talent. Il a moins de souplesse, moins de finesse que M. Henri Rochefort ; il a plus de vigueur, plus d’âpreté de verve avec un goût douteux. Je ne sais ce que l’auteur des Français de la décadence eût fait du personnage de M. Prudhomme, s’il l’eût trouvé sur son chemin et s’il avait eu la fantaisie de le faires revivre ; il lui aurait donné probablement une physionomie réjouissante et triomphante de banalité. M. Jules Vallès y a échoué, faute de bonne humeur et de facilité. Voilà la différence de ces talens. L’auteur de la Rue ne prend pas le monde par ses aspects rians et comiques ; on sent plutôt chez lui comme une secrète amertume, je ne sais quel amour passionné de tous ces côtés de la vie qui plongent dans l’ombre. Il a le coup de plume hasardeuse et tranchant, taillant dans le vif, scrutant la réalité. Entre les deux écrivains, il n’y a qu’un trait commun : ces vices, ces ridicules ou ces phénomènes crians qu’ils dépeignent, ils ne les font pas aimer en vérité ; ils les représentent bien tels qu’ils sont, dépouillés de toute séduction décevante, et ce n’est pas sans raison, que. M. Jules Vallès a résumé la moralité, d’un de ses plus poignans tableaux dans ces mots : « faire réfléchir les téméraires, effrayer les heureux. » C’est là du moins le mérite de ce livre des Réfractaires, qui a donné au nom de l’auteur une certaine notoriété, et c’est par là aussi que ce livre diffère des peintures antérieures de ces excentriques de la vie.

C’est toujours, assurément une chose curieuse de suivre pas à pas les idées et les jugemens dans leurs métamorphoses. Il y a quelques années à peine on poétisait volontiers la bohème, on la représentait souriante et gaie, mêlant à la misère la folle insouciance ; on la décorait de tous les enchantemens de l’imagination, et on la faisait presque aimer. M. Jules Vallès rompt avec cette tradition. Il souffle sur cette légende merveilleuse de la bohème pour la montrer dans sa nudité, dans ce qu’elle a de triste et de navrant. Quels sont, donc ces réfractaires, ces irréguliers de la vie dont il raconte l’histoire. Ce sont tous « ces gens perdus de l’esprit qui se lèvent le matin sans savoir comment ils vivront jusqu’au soir, passant quelquefois des années sans abri, couchant sous un arbre ou dans quelque réduit d’une rue obscure, et s’obstinant à caresser leur rêve, leur ambition, sans arriver jamais à rien. Ce sont « ces gens qui ont fait de tout, et ne sont rien, qui ont été à toutes les écoles, de droit, de médecine, ou des chartes, et qui n’ont ni grades ni brevet, ni diplôme… Réfractaires tous ceux qui, n’ayant pu, n’ayant point voulu ou point su obéir à la loi commune, se sont jetés dans l’aventure, pauvres fous qui ont mis en partant leurs bottes de sept lieues et qu’on retrouve à mi-côte en savates… Réfractaires enfin tous ces gens qui vous ont de ces métiers non classés : inventeur, poète, tribun, philosophe ou héros… » C’est la légion des dénués et des rebelles qui passent leur temps à se quereller avec la destinée, et que la misère conduit par degré à l’irrémédiable impuissance avant de les pousser jusqu’à la mort. La vérité est que, si on ne sait pas comment ils vivent, on sait encore moins comment ils finissent. Ils s’éclipsent, ils disparaissent. « Un soir, dans une brasserie, un ami dira à travers la table : — Vous savez, un tel ? il est mort. — Tiens ! pauvre diable, il était drôle. » L’un se tue dans un bouge un jour où il ne sait plus de quel côté se tourner ; l’autre expire dans un hôpital, laissant dans la poche de son habit « une pipe à moitié bourrée, un drame à moitié fini, quelque manuscrit au fond d’une malle dans un hôtel garni, d’où il est parti sans payer. » Il en est, et ce sont les plus heureux, qu’on retrouve après des années achevant de vivre d’une petite place dans un petit collège, ou d’un dernier morceau d’héritage miraculeusement sauvé au fond d’une province. Notre temps est semé de ces naufrages qui ont fait dire : « Un homme à la mer ! »

Nous voici un peu loin de la poétique et joviale bohème ; celle-ci est plus vraie, et M. Jules Vallès la peint avec un certain feu, avec un sentiment âpre et pourtant impartial de la réalité, avec une précision de détails qui fait ressembler ses études à une dissection anatomique. Je ne sais pourquoi seulement M. Jules Vallès a cru devoir placer Gustave Planche dans cette bizarre compagnie, même en l’appelant un réfractaire illustre. Il parle passablement à la légère, quoique avec une intention évidente de sympathie, de celui qui a été pour nous un ami et un collaborateur toujours regretté. Gustave Planche était pauvre, il avait ses faiblesses ; il ne se rattachait ni par sa nature, ni par ses goûts, ni par ses habitudes d’intelligence à cette légion bariolée des irréguliers de la vie. S’il a été un bohème, il a été à coup sûr le seul de son espèce, et s’il a été vaincu par la mort, il n’a été vaincu que par elle ; son esprit est resté entier jusqu’au bout. Sa mémoire est celle d’un homme qui a été peut-être un solitaire, mais qui n’avait rien de l’homme en guerre avec la destinée, et qui a laissé un vide dans les lettres contemporaines. Ce livre des Réfractaires n’est pas moins curieux malgré les incohérences et les prétentions dont il abonde ; mais voilà le malheur ! M. Jules Vallès a cru trop aisément qu’il pouvait ajouter chaque jour un chapitre à cette triste épopée. Il abuse vraiment de son idée, et il finit par tomber dans la description de toute sorte de médiocres irréguliers et de peu intéressans excentriques. C’est par là que la Rue tombe au-dessous des Réfractaires. Vous voyez défiler dans ce livre toute la procession des déclassés, boxeurs, chanteurs ambulans, colosses de tréteaux, l’homme-orange, la femme à barbe, le grimacier, sans compter la Vénus au râble et bien d’autres. Je ne dispute pas à ces personnages délabrés leurs droits de citoyens dans le royaume de l’excentricité et de la misère ; la galerie est seulement par trop longue, et ils finissent par être d’un médiocre intérêt. La monotonie, sans parler des incorrections croissantes de langue, c’est le faible du livre de la Rue et de M. Jules Vallès dans ces photographies du monde des déclassés. Et n’est-ce pas le défaut inévitable de ce genre de littérature improvisée ? n’est-ce pas un peu, avec une autre nuance, l’histoire de M. Albert Wolff lui-même et de ses Mémoires du boulevard ? M. Albert Wolff raconte avec esprit ; il a le mot leste et piquant, il donne à tout ce qu’il dit un tour amusant et animé. Malheureusement il se trouve que, lorsqu’on rassemble toutes ces choses pimpantes, légères, faciles, railleuses, quand on les rassemble dans un livre, elles paraissent être hors de leur place ; la monotonie devient plus sensible. La vivacité s’amortit dans le cadre fixe du livre. Ce sont des riens qui restent des riens.

Cette vie de l’improvisation de tous les jours a, je le sais bien, ses exigences et ses entraînemens. Avoir de l’esprit à heure fixe, c’est la condition première ; se renouveler sans cesse, si on le peut, autre condition ; réfléchir un peu, même dans ce domaine léger, se donner le temps de voir, d’observer, ce ne serait pas de trop. Le malheur de cette vie avec ses emportemens et ses séductions, c’est qu’elle ne dispose guère à faire mieux. Elle est déjà bien assez dévorante par elle-même pour ne laisser place à aucune autre préoccupation. Elle commence par être excitante, elle finit par laisser un pli dans l’imagination, par créer des habitudes d’intelligence, si bien qu’après quelque temps on a de la peine à s’affranchir de cette séduisante tyrannie de la littérature facile. Quelques-uns le tentent et ne réussissent pas toujours. Je n’en veux pour preuve que M. Jules Claretie, et son dernier roman, Un Assassin. M. Jules Claretie est, lui aussi, un de ces esprits alertes et souples qui ne redoutent pas les aventures et qui portent gaîment le joug de l’improvisation quotidienne. Il a de la finesse, de l’entrain, de la bonne grâce, et même il laisse passer parfois dans ses causeries, dans ses récits de voyage, je ne sais quel reflet de poésie. Son imagination cultivée ne se refuse pas, chemin faisant, les souvenirs et les évocations. Il a écrit sur Waterloo, plus récemment sur le champ de bataille de Magenta, des pages qui ne sont pas seulement pittoresques et vives. Tout ceci est pour dire que M. Jules Claretie n’est plus un simple soldat dans l’armée des chroniqueurs ; il est passé officier, et il tient son rang avec bonne humeur. A-t-il également réussi dans son roman, dans ce roman d’un Assassin, écrit, comme il l’assure lui-même, aux « heures volées à l’improvisation quotidienne ? » Il a essayé du moins, et c’est un mérite ; pour le succès, c’est une autre question.

Le jeune auteur, on le voit bien, a voulu faire œuvre d’art. Il s’est dit, en esprit sensé, qu’on n’improvise pas un roman comme on improvise un article. Il y a mis tous ses soins, il s’est plu à nouer une action, à tracer des caractères. Il a eu même la bonne volonté d’avoir une idée, et il a eu des scrupules de composition qui ne l’ont pas toujours sauvé, il est vrai, de certaines licences ou de certaines négligences de style. Au fond, le roman de M. Jules Claretie, sans laisser d’avoir son intérêt et de témoigner d’un instinct littéraire assez vif, ce roman n’est qu’une histoire assez artificiellement conçue, peut-être au souvenir des romans d’autrefois, d’il y a trente ans. L’auteur lui-même semble pressentir la critique, et c’est lui qui dit en envoyant son livre à un ami : « Tu lui reprocheras d’être un petit neveu du romantisme. Tu lui diras qu’il a lu à la fois René, qu’il a adoré, et Julien Sorel, qu’il déteste. Tu lui répéteras qu’il s’est enivré des vins cordiaux de 1830 et qu’il en garde quelque chose aux lèvres…. Bouflers dirait, s’il revenait au monde. « On n’en fait plus de ces vins-là ! » Tout cela ne manque pas de bonne grâce, et n’empêche pas qu’il n’y ait en définitive dans le récit de M. Jules Claretie moins d’observation directe que d’arrangement et de convention.

On sent trop que l’auteur a voulu faire un roman. Un Assassin ! Sans doute on assassine tous les jours dans ce monde, et même on assassine de bien des façons. Il s’agit seulement dans un roman qui n’est que la reproduction choisie et combinée de la vérité humaine, il s’agit de mettre les caractères en rapport avec les actions. C’était bien la peine de prendre un jeune homme tel que l’auteur représente Robert Burat, de le montrer s’élevant, au-dessus des malheurs de son adolescence, grandissant par le travail, allumant son esprit et son âme au feu des grandes idées de liberté et de progrès, s’épurant au creuset des convictions généreuses, devenant un personnage presque célèbre, presque populaire par ses petits traités de philosophie et de morale sociale, — c’était bien la peine dis-je de le montrer ainsi pour lui mettre un beau jour entre les mains un vulgaire couteau de cuisine qu’il enfonce au coin d’un bois dans la poitrine, d’une femme acharnée à sa poursuite — au moment où il va se marier avec une autre femme. On pourrait dire comme un des personnages du roman : « Mais savez-vous-que cela est horrible ? Cela arrive donc, ces choses-là ? — cela arrive, » répond Robert Burat. C’est la logique de l’amour, objectera l’auteur, et c’est, à ce qu’il paraît, le titre qu’il voulait d’abord donner à son livre. La logique de l’amour consiste donc à assassiner au coin d’un bois une femme qu’on a aimée un instant, parce qu’elle vous empêche d’aller épouser une jeune cousine dont on s’est récemment épris ! il faudrait en conclure que Robert Burat a peu profité des leçons de philosophie qu’il donnait la veille encore à ses contemporains émerveillés, et que pour un personnage si considérable il est bien prompt à mettre la main aux besognes vulgaires, à glisser dans le crime. C’est peut-être du réalisme à un certain point de vue, car enfin à la rigueur cela peut arriver, si cela n’arrive pas tous les jours heureusement ; mais ce n’est pas la logique des caractères ce n’est pas l’histoire morale des passions. Oui L’auteur a trop ennobli son héros dans la première partie de son récit, ou il lui fait commettre plus tard une trop vile action. Et ce qu’il y a de plus grave, c’est que le crime une fois commis, ce personnage assez triste, ne revient pas à plus de vérité. Il lui prend alors des fanatismes de châtimens et d’expiation ; il veut payer sa dette à tout prix ; il se défend contre un recours possible ou contre une grâce, comme d’autres se détendent contre la punition sanglante, a laquelle ils ne peuvent échapper. Il trouva le temps de subtiliser sur la peine de mort, qu’il a toujours combattue, sur l’inviolabilité de la vie humaine, sur la nécessité qu’il y a pour lui de chercher l’absolution suprême sur l’échafaud, — sauf à exprimer le désir que celui où il montera soit le dernier. Robert Burat manque ici évidemment de logique, car le meilleur moyen d’aider au renversement de l’échafaud eût été de commencer lui-même par ne point donner un si terrible argument à ceux qui désirent qu’il soit maintenu. Je ne veux dire qu’une chose, c’est que ce récit est plutôt une ébauche de roman, une étude littéraire, qu’une histoire complètement réussie, et si l’expérience, la maturité de la conception, l’art de saisir et de fixer la vérité humaine, manquent encore à M. Jules Claretie, il est assez jeune et assez bien doué pour ne voir dans ce qu’il a fait jusqu’ici qu’un acheminement, une préparation à des œuvres nouvelles.

Je m’arrête, je ne voudrais pas pousser plus loin cette revue de quelques talens nouveaux, de quelques œuvres nées au soleil de la vie quotidienne. Que sont en réalité tous ces écrits, romans et articles, satires et analyses du monde contemporain ? Ce sont les signes de l’activité croissante d’une génération d’où vont sortir, d’où sortent chaque jour ceux qui donneront à la littérature de cette fin du siècle son caractère et ses formes. Comptez ceux qui déjà se sont révélés depuis vingt ans, depuis dix ans : ils sont partout, quelques-uns sont arrivés à la renommée. Voici une alluvion nouvelle, les hommes d’aujourd’hui et de demain. Ce n’est pas, comme on le croit quelquefois, un trouble dans la marche de la littérature, c’est peut-être un accroissement de forces, à la condition pourtant que cette école buissonnière ne devienne pas un régime permanent. Ni la verve, ni l’esprit, ni les dons faciles ne manquent assurément à cette génération nouvelle, c’est bien plutôt la trempe du talent qui mûrît par la réflexion, par l’étude, et aussi l’étendue de l’observation. C’est un de ces jeunes esprits, M. Albert Wolff, qui dit dans son livre, pour en expliquer le sens et le titre, qu’il « traite du monde mixte qui commence au faubourg Montmartre et finit au premier lac du bois… On y voit la gloire et la honte, le travail et la paresse, les Parisiens et les étrangers, les grands financiers et les petits filous, les hommes d’esprit et les idiots, les sublimes et les grotesques, et sur la chaussée passent les honnêtes femmes et les autres… » Je le veux bien ; mais il en résulte que, si on s’attarde un peu trop dans ces parages, on ne voit plus que le boulevard ; il en résulte encore que l’observation reste nécessairement superficielle pour devenir bientôt Oiseuse et monotone, — parce qu’en dehors du boulevard il y a le vrai monde immense et profond, parce qu’en dehors de la vie artificielle, dont en se donne là le spectacle, il y a la vraie et grande vie humaine, et ce n’est qu’au contact de cette vie humaine, de ce vrai monde de tous les hommes que le talent, en perdant sa fleur de jeunesse, retrouve les directions et la force d’une fertile maturité.


CH. DE MAZADE.


ESSAIS ET NOTICES.

ŒUVRES COMPLETES de P. Rossi. — Cours de droit constitutionnel professé à la faculté de Paris, recueilli par M. A. Porée, avec une introduction de M. Boncompagni [1].


Les livres ont leur destin comme les hommes, comme toutes les choses de ce monde. Entre le moment où Rossi commençait sa carrière publique à Bologne dans une aventureuse entreprise et le jour où il était appelé à la faculté de droit de Paris pour interpréter les lois constitutionnelles de la France, combien d’événemens s’étaient accomplis ! Quelle philosophie dans le simple rapprochement de ces deux faits ! Entre le jour où il professait le droit constitutionnel en France et le moment où ses œuvres, revues avec soin, recueillies avec une sorte de piété, sont publiées sous les auspices du gouvernement italien, que d’événemens encore ! que de révolutions, que de transformations prodigieuses et imprévues ! La vie de Rossi, dans ses hasards, semble porter le reflet de toutes ces vicissitudes. Il a été tout à la fois Italien et Français. De là le double aspect sous lequel il apparaît. Pour la France, c’est un émigré assez habile et assez heureux pour avoir vaincu la mauvaise fortune et avoir été à la hauteur de toutes les situations, même dans un pays qui n’était pas le sien ; c’est un membre de nos assemblées parlementaires, un professeur de nos écoles, un publiciste, un ambassadeur et toujours un homme d’un esprit rare et supérieur. Pour l’Italie, c’est un patriote qui, à travers tout et dans toutes les fortunes, est resté Italien d’âme et de cœur comme il l’était d’intelligence et de caractère, qui a retrouvé à la fin de sa vie les mêmes sentimens qui enflammaient sa jeunesse. Rossi a été Français par circonstance ; il appartient à l’Italie non-seulement par la naissance, mais par tous les instincts, par sa nature morale, par les idées qui faisaient de lui un émigré dès 1815, aussi bien que par cette mort tragique qu’il recevait comme ministre d’un pape au moment où il essayait de relever le pontificat temporel par le libéralisme.

L’Italie nouvelle a reconnu en lui un de ses plus illustres enfans, et dès qu’elle a été libre, elle lui a rendu spontanément par ses hommages cette naturalisation que sa mort seule eût suffi pour lui assurer. Elle s’est souvenue que ce vieil émigré, devenu le premier ministre du pape après avoir été un instant ambassadeur de France à Rome, avait été autrefois un des premiers à lever, dans une entreprise prématurée et aventureuse, le drapeau de l’unité, aujourd’hui triomphant. Elle a tenu surtout à désavouer avec éclat l’œuvre des sicaires qui le frappaient en 1848 au seuil du parlement romain, et honorer dans cette fière victime dévouée au poignard des fanatiques un vrai et grand Italien. Elle a mis une sorte de soin jaloux à jeter le voile sur une des plus tristes et des plus sombres pages des révolutions de 1848. C’est la pensée qui a inspiré tous les hommages rendus à la mémoire de Rossi depuis quelque temps, et en particulier le monument qu’on lui élevait, il y a quatre ans, à l’université de Bologne, dans cette université où il avait commencé sa carrière, presque adolescent encore, comme professeur de jurisprudence. L’Italie ne s’est pas bornée là, elle a voulu élever à Rossi un autre monument par la publication de ses œuvres complètes, qui se poursuit grâce aux soins de M. Boncompagni et d’une commission royale sous les auspices du gouvernement lui-même. C’est ainsi que paraît aujourd’hui le Cours de droit constitutionnel, reproduit d’après la sténographie scrupuleusement fidèle d’un ancien élève de Rossi, M. Porée, qui s’est aidé des notes et des souvenirs de deux autres élèves du maître devenus conseillers d’état, MM. Alfred Blanche et Boulatignier.

Chose étrange, au moment où M. Guizot, comme ministre de l’instruction publique, créait en 1834 une chaire de droit constitutionnel à la faculté de Paris, c’est un étranger qu’il appelait à professer cet enseignement nouveau, « à la fois vaste et précis, fondé sur le droit public national et sur les leçons de l’histoire, susceptible de s’étendre par les comparaisons et les analogies étrangères. » Rien ne prouvait mieux assurément l’idée que Rossi avait déjà donnée de lui-même, de son esprit, de son aptitude à manier tous les problèmes de la politique, et cette idée il avait eu l’occasion de l’inspirer par les cours qu’il avait faits en Suisse, par son rôle même dans les affaires helvétiques. Rossi n’était pas homme à rester au-dessous de telles fortunes, et on sait tout ce que son enseignement eut de solide, de lumineux et d’élevé. Pendant quelques années, il s’imposa par l’autorité du talent. Trente ans sont passés depuis cette époque. De la situation de la France, des lois constitutionnelles qui semblaient alors définitives et que Rossi était chargé d’interpréter, il ne reste plus rien, ou ce qui reste est bien peu de chose. Tout a changé ; mais après tout ce qui ne change pas, c’est l’essence même du droit. Les lois supérieures et souveraines de la politique ne varient pas au gré de ces hasards qui s’appellent des révolutions. Les dehors peuvent changer, la liberté peut avoir ses humiliations et ses malheurs ; les garanties essentielles sans lesquelles elle n’est qu’un vain mot restent toujours les mêmes. Rossi le savait bien, il entrait dans cette étude avec l’idée élevée de toutes les conditions de la civilisation moderne, avec le sentiment du droit, avec la connaissance de l’histoire, et si par certains côtés son enseignement semble s’appliquer à une situation qui n’est plus, par le fait il a une portée plus haute, il est de tous les temps, et plus particulièrement de ces temps où toutes les notions de droit semblent s’altérer. Les faits passent ou se transforment, les principes restent avec leurs conditions nécessaires d’application, et un jour ou l’autre la liberté renaît de la stérilité même des efforts par lesquels on a voulu en affaiblir les garanties. C’est surtout dans le cours de Rossi qu’on peut étudier la vraie nature de ces garanties et des conditions d’un vrai régime constitutionnel, et on ne peut pas dire que ce livre d’autrefois soit devenu inoppertun, pas plus pour la France, qui n’a pas tout ce qu’elle désire, que pour l’Italie, qui peut y trouver les moyens d’affermir et de féconder ce qu’elle a conquis.


CHARLES DE MAZADE.



HISTOIRE DE LA RÉPUBLIQUE DES ETATS-UNIS.
depuis l’établissement des premières colonies jusqu’à l’élection du président Lincoln, par M. J. P. Astié ; 2 vol. in-8°.


Le spectacle que nous a donné l’Amérique du Nord a dépassé en grandeur ce que ses plus chauds partisans avaient rêvé pour elle. Dans cette guerre civile, où les passions les plus violentes se sont donné pleine carrière, les libertés qui pouvaient le plus enrayer la marche du gouvernement, la liberté de la presse, celle de la parole et le droit de réunion, ont été respectées. Cette conduite est sans précédens dans l’histoire. Il était réservé aux États-Unis de montrer au monde comment l’on sort d’un conflit qui a remué jusque dans ses fondemens la nation tout entière et changé les conditions sociales et domestiques, d’une fraction considérable du pays. Quel est le régime qui a pu donner aux États-Unis un tempérament si robuste ? d’où vient cette force qu’une si rude secousse n’a pu abattre ? Ce ne sont pas ces millions d’émigrans qui depuis plus d’un quart de siècle affluent de toutes les contrées anglo-germaniques vers ce pays, multitude hétérogène, ignorante, sans idées politiques, sans autre pensée que de se créer un bien-être matériel. Ces millions n’ont fait que déposer dans le sein de la société américaine un élément de désordre, et ils auraient pu en amener la décomposition, si cette société n’était pas fortement ancrée sur un fond solide et ne possédait pas une puissance extraordinaire d’assimilation. Cette force de cohésion, cette capacité d’absorption que rien ne peut détruire, les États-Unis la doivent aux principes qui ont présidé à leur naissance. Jamais autant d’élémens moraux et religieux n’avaient concouru à la création d’une société. La grande époque de la réforme y avait déposé son levain le plus actif. M. de Tocqueville l’a dit, c’est l’origine qui donne la clé des institutions et des mœurs des Américains. Pour s’en convaincre, il suffit de lire l’histoire de M. Astié ; il y décrit avec une lenteur que l’importance du sujet justifie les nombreux matériaux qui sont entrés, dans les premières assises de cet édifice, et qui en expliquent la solidité et la grandeur.

Les émigrans qui fondèrent les colonies de la Nouvelle-Angleterre, dont le Massachussett est le centre et Boston le chef-lieu, ne traversèrent pas l’Atlantique pour se créer un bien-être que leur refusait la patrie. Des motifs d’une autre nature les animaient. Ils cherchaient une terre où ils pussent jouir d’une pleine liberté religieuse et réaliser l’idéal qu’ils s’étaient fait d’une église et d’un pays chrétiens. Il leur fallait un terrain vierge pour expérimenter leurs principes. Ces émigrans appartenaient à l’extrême gauche du protestantisme anglais. Ils demandaient que le christianisme, tel qu’ils le voyaient dans le Nouveau Testament, reprit sa pureté première sous le triple point de vue du dogme, de la discipline et de la conduite de ses disciples : de là le nom de puritains que leurs compatriotes leur ont donné vers la fin du règne d’Élisabeth. Ils rejetaient la théocratie romaine, la prélature catholique.et protestante, l’épiscopat diocésain. Pour eux, chaque croyant était un prêtre qui ne relevait que de sa conscience et traitait directement avec Dieu des intérêts de son salut Ils affirmaient qu’une réunion de personnes qui déclarant prendre les saintes Écritures comme unique hase de leur foi et de leur conduite, et qui s’associent entre elles par un engagement sérieux pour offrir en commun un culte à Dieu, est une église chrétienne indépendante, souveraine, un tout complet, un corps autonome. C’est cette indépendance de la personne religieuse transportée sur le terrain des relations civiles que l’on retrouve dans le pacte solennel que les premiers émigrans firent avant même de débarquer sur les plages américaines, et qu’ils déposèrent dans leurs archives comme un monument qui devait rappeler à leurs descendans l’esprit de foi et de liberté dans lequel ils avaient fondé leur nouvelle patrie. Après savoir fait connaître le caractère essentiellement religieux de leur entreprise, ils ajoutent : « Nous nous réunissons en un corps civil et politique pour maintenir entre nous le bon ordre et atteindre le but que nous nous proposons, et en vertu de cet acte nous ferons et établirons telles justes et équitables lois, tels ordonnances, décrets et constitutions, et tels officiers qu’il mous conviendra, suivant que nous le jugerons opportun pour le bien général de la colonie, nous engageant à toute soumission et obéissance. » Ils sont tellement pénétrés de leur indépendance dans tous les domaines de l’activité de l’homme, qu’ils ne supposent pas un instant que la couronne d’Angleterre, dont ils veulent cependant rester les sujets, puisse avoir des droits sur eux. Les principes ecclésiastiques qu’ils avaient adoptés dominaient leur patriotisme. L’église chez les puritains n’était pas autre chose qu’une petite république démocratique, qui s’impose dès les premiers jours à leurs institutions civiles et politiques, et qui n’a pas cessé un instant de pénétrer chacune des branches de leur organisation. Tous les pouvoirs sont à la base et non au faîte, et les magistrats n’agissent qu’en vertu d’une délégation temporaire et à la condition de rendre annuellement compte de leur gestion à leurs concitoyens. Pendant un laps de temps assez considérable, l’église et la commune se confondirent en un même corps. Après s’être occupée des affaires ecclésiastiques, l’assemblée des fidèles passait sans transition aux affaires civiles, et lorsque les progrès de La colonie exigèrent la séparation des deux domaines, l’éducation du peuple était faite ; habitué à s’occuper des intérêts communs, à traiter les questions d’un caractère général et à les décider en dernier ressort, il n’a jamais été obligé d’abdiquer. Cependant si les puritains ont donné de prime abord la mesure de leur indépendance, s’ils ont déclaré vouloir vivre de leur vie propre et ne relever que de leur conscience, ils n’ont pas su néanmoins répudier la grande erreur du moyen âge, celle qui consiste à faire du citoyen et du croyant une seule et même personne et à essayer de fonder un état chrétien à l’aide de lois et de sanctions pénales. Ils greffèrent le droit du citoyen sur celui du croyant, et pour être membre de la société civile et politique il fallait être membre de la société religieuse. Dans cet ordre d’idées, le gouvernement qu’ils fondèrent était une théocratie démocratique. L’on comprend dans quel dédale de difficultés des principes de cette nature devaient faire tomber les puritains. Ils ont recours au judaïsme, dont ils méconnaissent le caractère préparatoire, pour en faire le cadre de leur société et la base de leur législation. Le péché devient un délit, et l’incrédulité un crime. La contrainte en matière religieuse entre à pleines voiles dans les institutions. On force le citoyen à souscrire au credo officiel en lui présentant la perte de ses droits, de sa fortune, de sa liberté et même de sa vie comme châtiment de sa désobéissance.

Mais la théocratie démocratique diffère essentiellement de la théocratie monarchique ; celle-ci se maintient envers et contre tous sans tenir aucun compte des désirs et de la volonté des peuples sur lesquels elle étend son empire. Elle reste immobile lorsque tout change autour d’elle, et que de nouveaux et d’impérieux besoins se manifestent dans tous les rangs de la société. La première au contraire ne conserve ses institutions qu’aussi longtemps qu’elles sont le reflet des mœurs et qu’elles ne se trouvent pas au-dessous du niveau moyen des lumières. Une théocratie monarchique peut être un malheur pour les peuples pendant des siècles ; une théocratie démocratique ne l’est jamais pour longtemps. C’est ce que prouve l’histoire de la première époque des états d’origine puritaine. Après des erreurs, des méprises, des fautes, et nous ajouterons des crimes judiciaires, ils se sont livrés à de nombreux tâtonnemens qui ont abouti en définitive à la séparation complète du domaine civil et du domaine religieux. L’église a été radicalement émancipée de la tutelle de l’état, et celui-ci de la tutelle de l’église. Il est resté de cette éducation théocratique un caractère religieux fortement accusé, des mœurs sévères, le sentiment de la dignité humaine que la foi au sacerdoce universel doit communiquer, une grande susceptibilité dans tout ce qui touche aux droits de la conscience, des habitudes de discipline qui suppléent aux lacunes des lois, et une intelligence supérieure de la chose publique.

Nous doutons que le puritanisme seul eût pu résister à ses nombreux adversaires, à l’anglicanisme qui s’était établi en maître dans la Virginie et les deux Carolines, au catholicisme romain qui sous lord Baltimore avait pris possession du Maryland et dominait dans les états d’origine française et espagnole, enfin aux flots grossissans de l’émigration, si des fractions de toutes les églises issues de la réforme, dans leurs élémens les plus purs et les plus vivaces, n’étaient venues lui prêter un puissant concours et déposer au foyer commun des principes essentiellement démocratiques. Des Hollandais qui fondèrent l’état de New-York y apportèrent, — avec leurs habitudes réglées, leur esprit de caste et leur passion pour la mer, — les élémens du système fédératif, politique et religieux. Des Scandinaves, sous l’impulsion de Gustave-Adolphe, vinrent y fonder des établissemens et déposèrent dans le sein de la société cette idée que les travailleurs doivent concourir, par des délégués pris dans leurs rangs, à l’élaboration des lois ; des Allemands échappés à la guerre de trente ans ou à l’incendie du Palatinat s’y réfugièrent, ils firent partager à leurs nouveaux compatriotes leur haine contre le pouvoir absolu et tyrannique des cours de France, d’Autriche et d’Espagne. Des Bohémiens et des Polonais réformés, expulsés de leur patrie par les jésuites, qui mirent tout en œuvre pour détruire dans ces belles contrées jusqu’au dernier vestige de la liberté religieuse, maintinrent les puritains dans l’horreur que leur inspirait cette société, qui résumait dans ses règles comme dans son histoire tous les genres d’esclavage. Parmi les derniers, l’on comptait des descendans du grand Sobiesky, dont les Américains estropièrent le nom en les appelant Zabrinkie. Des Vaudois des vallées du Piémont, chassés de leurs foyers par Catinat, y transportèrent leur christianisme simple, primitif, sur lequel Rome n’avait pu étendre son action, protégés qu’ils avaient été par les cimes élevées des rochers qui encadrent leur pays et surtout par leur pauvreté. Des disciples de Guillaume Penn, poursuivis par la restauration anglaise, y fondèrent la Pensylvanie. Plus radicaux que les puritains, ils avaient rejeté les symboles et le ministère évangélique, et réduisaient le christianisme à une communication de l’âme avec Dieu. Cet individualisme extrême se rattachait à une liberté religieuse sans limites en faisant de la conscience la source unique de tout pouvoir. Des protestans français y émigrèrent en grand nombre, fuyant loin des dragons de Louis XIV, et y apportèrent leurs mâles vertus, leur caractère généreux, leur courage éprouvé, leurs habitudes républicaines et leur profond attachement à l’Évangile. Leur loyauté à leur nouvelle patrie n’a jamais été en défaut. Lorsque l’heure de la lutte avec l’Angleterre eut sonné, un réfugié mit au service de la république sa grande fortune. Ce fut un Français de Boston qui donna la salle où les patriotes de la Nouvelle-Angleterre se réunirent pour protester contre les mesures arbitraires de la mère-patrie et soulever contre elle l’opinion publique. Trois des sept présidens qu’eut le congrès pendant la guerre de l’indépendance étaient Français, Jay, Laurence et Boudinot.

M. Astié s’est tout particulièrement appliqué à faire connaître à ses lecteurs cette origine d’un caractère si étrange et ces principes démocratiques saturés de théocratie. Il a montré comment ils renfermaient en germe toutes les institutions de la grande république et par quelles expériences, souvent bien douloureuses, elles en ont été dégagées. Il s’est arrêté aussi avec une complaisance marquée sur un de ces hommes puissans par le cœur et la volonté, qui se donnent tout entiers au triomphe d’une idée, qui luttent sans relâche avec tout ce qui leur fait obstacle, et ne quittent la partie que lorsque des armes leur tombent des mains ou qu’ils ont atteint leur but. Rogers Williams, issu de la société puritaine, et convaincu que ses compatriotes faisaient fausse route en ayant recours à la coercition pour sauvegarder la pureté des doctrines religieuses, s’est consacré avec un véritable enthousiasme à la défense de la liberté de conscience, prise dans son sens le plus élevé et le plus absolu. Pamphlets, traités, livres, conférences, voyages sur terre et sur mer, sacrifices de tout genre, il n’a rien négligé pour doter sa patrie de l’indépendance de la pensée ; mais il était trop en avant de son époque pour que ses idées pussent triompher de son vivant. Il les a fait adopter dans l’état de Rhode-Island, dont il était le fondateur ; mais il leur a fallu un siècle pour se faire jour dans les consciences, passer dans les mœurs et entrer dans les lois. Maintenant l’Américain en possession de toutes les libertés compatibles avec l’ordre social peut donner pleine carrière à son activité et développer toutes les facultés inhérentes à notre nature. Si le cœur ne lui fait pas défaut, si la prospérité ne lui tend pas un piège, il pourra remplir une belle mission au milieu des peuples qui aspirent à recouvrer le patrimoine qu’ils ont perdu par leur ignorance.


C. CAILLIATTE.



ARCHITECTURE D’AHMED-ABAD, CAPITALE DU GUZARATE [2]


Ce curieux ouvrage comprend une série de 120 planches photographiques admirablement venues et représentant les monumens merveilleux d’Ahmed-Abad. Elles sont accompagnées d’une savante introduction. L’ensemble forme un volume d’une grande richesse et d’un très vif intérêt ; mais ce qu’il y a de neuf et de rare dans cette publication, c’est le patronage sous lequel elle a vu le jour. Ce sont des Indiens du Guzarate qui en ont fait les frais, — et ces frais sont considérables. Un comité a été formé sur l’invitation du gouvernement de Bombay pour s’occuper de l’archéologie de ces contrées ; ce comité, composé de quinze personnes, la plupart connues déjà par des travaux spéciaux, compte dans ses rangs cinq indigènes, commerçans ou banquiers. Chacun d’eux a souscrit pour 1,000 liv. sterl., c’est-à-dire pour 25,000 fr., et s’est chargé de la publication d’un volume ou même de plusieurs volumes. L’ouvrage sur l’architecture d’Ahmed-Abad ouvre la série de ces publications ; il est dû à M. Premchund Raïchund, l’un des plus riches djaïnas du Guzarate. M. Premchund Raïchund doit aussi faire les frais d’un autre volume, aussi coûteux et aussi beau que le premier et consacré aux monumens du Dharvar et du Mysore. Un troisième volume sur l’architecture de Bidjapaur, dans le Deccan, paraîtra grâce à la munificence de M. Kursondas Madhoudas. Enfin trois ou quatre autres suivront sur l’ancienne architecture hindoue et djaïna du Guzarate, sur les hypogées de l’Inde occidentale, sur les ruines de quelques vieilles villes.

C’est là sans doute un phénomène fort étonnant. Les Hindous devenant des savans et des archéologues à la manière européenne, qui aurait pu s’y attendre ? Et pour qui connaît la tournure habituelle de ces esprits, quelle heureuse et quelle subite transformation ! Nous félicitons les djaïnas, les parsis, les brahmanes, qui ont su prendre cette initiative intelligente et patriotique ; mais nous ne félicitons pas moins les Anglais qui les ont instruits et poussés à la prendre. Ce sont des Anglais qui ont organisé « le comité pour la publication des antiquités architecturales de l’ouest de l’Inde, » et c’est un grand succès d’avoir réussi à y intéresser les habitans du pays. C’est M. le colonel Biggs qui a levé les photographies ; c’est M. Th. C. Hope, du service civil de Bombay, qui a écrit l’introduction historique indispensable ; les notes techniques sur chacun des monumens photographiés sont dues à M. James Fergusson, qui s’est dès longtemps illustré par ses publications sur les temples hindous taillés dans le roc et par son Manuel d’Architecture. Les indigènes n’en sont pas encore à faire eux-mêmes ces travaux d’art et d’érudition ; mais nous ne doutons pas que le moment approche où, pour toutes ces recherches et ces labeurs délicats, les Européens auront des émules dans ceux qui sont aujourd’hui leurs disciples ou simplement leurs généreux patrons.

Le Guzarate (Saourashtra), situé au nord-ouest de Bombay, se compose d’une presqu’île qui porte plus spécialement ce nom, et de diverses régions assez importantes sur le continent. La presqu’île, presque ronde, se développe entre le golfe de Cambay et celui de Kutch. Tout compris, le Guzarate n’est pas loin d’égaler l’Angleterre en étendue. C’est un pays très fertile, qui produit, du coton, de l’indigo, de l’opium, des grains, des chevaux. Le peuple, intelligent, laborieux et guerrier, sait tirer bon parti de toutes ces ressources, et les Radjpoutes, — c’est le nom de ses chefs, — ont toujours accordé aux arts et aux lettres, une protection éclairée. Souvent attaqué ou envahi par les peuplades du nord, le Guzarate, s’il n’a pas toujours pu conserver son indépendance, n’a jamais perdu sa nationalité, et il est facile encore aujourd’hui de retrouver le type indigène primitif, peu modifié par les invasions et les conquêtes. Les rois de la Bactriane, Ménandre entre autres, ont dominé le Guzarate ; après eux et vers le commencement de l’ère chrétienne, une dynastie d’origine parthe a régné deux siècles, et demi ; puis les rois indigènes reprennent l’avantage pendant cinq cents ans environ. D’abord brahmanes et sivaïtes, ils se convertissent au djaïnisme vers le Ve siècle de notre ère. C’est de cette époque que datent les plus beaux temples hindous de la contrée. Au VIIIe siècle, nouvelle lutte contre des envahisseurs étrangers d’origine sassanide ; ils sont vaincus, et le Guzarate jouit d’une longue prospérité que ne peut troubler Mahmoud le Ghaznévide, qui tente vainement la conquête (1020). Les musulmans repoussés s’éloignent pour plus de deux cents ans, et dans ce long intervalle de paix l’architecture indigène couvre le sol des monumens les plus originaux. Ce n’est qu’à la fin du XIIIe siècle et dans le cours du XIVe que le mahométisme finit par l’emporter. Les Radjpoutes se convertissent, ils sont tributaires des souverains de Delhi ; mais après les troubles qui suivent les expéditions de Tamerlan ils se rendent indépendans et constituent une dynastie locale. C’est à cette époque, au début du XVe siècle, qu’est fondée la ville d’Ahmed-Abad, sur l’emplacement d’une ancienne cité, et depuis plus de quatre cents ans elle est la capitale très populeuse et très riche du Guzarate. Après Bombay, elle est maintenant la ville la plus prospère et la plus importante de l’Inde occidentale. Sous le grand Akbar, qui fit la conquête du Guzarate en 1572, elle ne comptait pas moins de deux millions d’habitans. Dans le milieu du XVIIIe siècle, les Mahrattes de l’est chassèrent les mahométans. Voilà cinquante ans environ que les Anglais, vainqueurs des Mahrattes, ont rendu à la contrée sa vie nationale, rétabli les chefs indigènes, devenus leurs tributaires, et ranimé l’antique éclat d’Ahmed-Abad, qu’ils ont reliée à Bombay par un chemin de fer.

Ce coup d’œil historique suffit pour faire voir que le Guzarate est riche en monumens de bien des genres et de bien des époques. Le volume dont nous parlons ici ne donne guère que ceux des XIVe, XVe, XVIe et XVIIe siècles. On peut y étudier un art où se retrouvent mélangés le goût indigène et le goût mahométan ou arabe, un style qui ne manque ni de charme, ni de grâce, ni même de grandeur. Cette architecture tient une place distinguée entre l’art mauresque proprement dit et l’art hindou ; elle n’a ni toute la légèreté de l’un, ni surtout la lourdeur un peu écrasée de l’autre. Les monumens d’Ahmed-Abad ont un caractère qui n’est qu’à eux, et nous croyons que dans l’histoire de l’art c’est une page qui n’est pas à dédaigner, et qui jusqu’à présent n’avait pas été connue. Nous recommandons plus particulièrement aux amateurs et aux savans les mosquées de Syoud Alum, de Moulik Alum, de Sidi Syid, de Koutoub-Shah, de Syoud Osman, de Sidi Bussir, de Mouhafiz-Khan, de Shapour, les tombes de Râni Sipri, d’Ahmed-Shah Ier, fondateur d’Ahmed-Abad, de Koutoub-i-Alum, de Mir Abou Tourab, la salle de Shah Alum avec son lac, le temple de Svami Navayana.

Ce volume, à quelque point de vue qu’on le considère, est digne de l’attention la plus sérieuse et la plus sympathique. On ne saurait trop encourager des efforts, si méritoires et si inattendus, et pour notre part nous serions heureux que ces quelques lignes entretinssent le zèle qu’on montre déjà, qu’elles pussent provoquer de nouvelles et heureuses imitations. Le champ est vaste autant que neuf, et il n’y aura jamais trop de mains pour le cultiver.


BARTHELEMY SAINT-HILAIRE.


F. BULOZ.


  1. 2 vol. in-8° Guillamnin. — Les Œuvres de Rossi sont publiées sous les auspices du gouvernement italien.
  2. 1 vol. in-4°, Londres, 1866, John Murray.