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Chronique de la quinzaine - 30 novembre 1895

Chronique n° 1527
30 novembre 1895


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.



30 novembre.


Le ministère de M. Léon Bourgeois durera-t-il longtemps ? Tout le monde, à l’origine, était disposé à résoudre la question par la négative. Il semblait impossible qu’un ministère qui, notoirement, n’avait pas de majorité a la Chambre, pût vivre néanmoins. On commence à se demander si on ne s’est pas trompé. Assurément, le ministère n’est pas solide et il faudrait peu de chose pour l’ébranler et le renverser ; mais ce peu de chose se produira-t-il aussitôt qu’on l’avait cru ? Bien qu’elle soit très confuse et, à beaucoup d’égards, peu correcte, sa situation parlementaire n’est pas sans lui offrir des ressources très propres, pour peu qu’il en use habilement, à prolonger son existence. Or, M. Bourgeois est un homme habile. Il a du tact, du savoir-faire, de l’à-propos dans la parole, et il a su se tirer adroitement des premières difficultés qu’il a rencontrées. À la vérité elles n’étaient pas bien graves. M. Bourgeois est singulièrement aidé dans sa tâche par le double parti pris des socialistes et des républicains modérés. Les premiers sont fermement résolus à le soutenir quoi qu’il fasse et même quoi qu’il ne fasse pas, et les seconds ne le sont pas moins à ne pas l’attaquer. Tout le monde lui fait crédit, avec la différence que le crédit que lui ouvrent les socialistes paraît être illimité, tandis que celui qu’il trouve auprès des modérés aura certainement une fin, sans doute assez prochaine. Pour le moment, le ministère s’entend dire par ces derniers des choses désagréables ; on l’accable éloquemment sous les prophéties les plus sinistres ; mais on vote pour lui, et, s’il est philosophe, cela doit lui suffire.

De ces deux attitudes, celle des socialistes et celle des modérés, il serait difficile de dire quelle est la plus imprévue. Peut-être est-ce la première. Les modérés ont une telle habitude de soutenir tous les gouvernemens, qu’ils soutiennent machinalement celui-ci comme les autres. Mais ce qui est tout à fait nouveau, c’est de voir les socialistes devenus ministériels. Qui aurait pu croire que MM. Jaurès et Jules Guesde, MM. Millerand et Rouanet, cachaient sous leurs violences apparentes l’âme la plus disciplinée qui fût jamais ? Hier encore, ils se répandaient en invectives passionnées contre les hommes, quels qu’ils fussent, qui occupaient le gouvernement. Les séances de la Chambre avaient l’aspect le plus tumultueux. L’hémicycle était sans cesse envahi et livré au désordre. Les mots les plus injurieux étaient jetés à la face des ministres. L’extrême gauche ressemblait à une vague toujours montante, furieuse, enragée, qui venait déferler et se briser contre les bancs de la majorité. Il suffit, paraît-il, de jeter de l’huile sur la mer la plus agitée pour qu’elle s’apaise et se calme aussitôt, mais il n’est pas aussi sûr que le phénomène soit durable. Éphémère ou non, on l’a vu se produire, comme par enchantement, au Palais-Bourbon. Si la majorité modérée n’a pas su, du jour au lendemain, changer de caractère, il n’en a pas été de même de la minorité socialiste. Soit qu’elle eût épuisé toutes ses violences et qu’elle en fût elle-même secrètement fatiguée, soit qu’elle ait vraiment dans M. Bourgeois et ses collègues une confiance naïve et dont ils sont plus ou moins dignes, sa conversion ministérielle a été aussi rapide et aussi complète que si elle s’était produite sur le chemin de Damas. Le miracle a eu des effets foudroyans. On ne reconnaît plus les socialistes. Ils sont aux petits soins pour le ministère. Ils n’épargnent rien pour lui éviter les moindres difficultés, les plus insignifiantes contrariétés parlementaires. M. Bourgeois avait annoncé, dans sa déclaration, que son but était d’agir et non pas de vivre. S’il agira, nous le verrons bientôt ; mais il dépend de lui de se laisser vivre. Reste à savoir si les socialistes et les radicaux travaillent ainsi par simple amour de l’art, par goût pour la nouveauté, par dilettantisme parlementaire, et s’ils accordent gratuitement leur concours au gouvernement. Avons-nous besoin de dire que nous n’en croyons rien ?

En tout cas, ce n’est pas à l’impatience de voir appliquer leurs principes qu’il faut attribuer leur étrange empressement envers le ministère. Jamais parti n’a plus sacrifié de ce qui fait la force intrinsèque et, pour tout dire, l’honneur d’un groupe politique. Les socialistes nous ont montré comment on attaque un gouvernement, ils nous apprennent aujourd’hui comment on le sert. Si l’opportunisme n’avait pas existé, ils l’auraient inventé. On peut juger désormais à quel point étaient peu sincères leurs grandes indignations contre une majorité qu’ils accusaient si volontiers de servilisme. La langue française n’avait pas de mots assez durs pour exprimer leur mépris et leur colère contre l’hésitation d’un brave homme qui, avant de voter suivant ses préférences, se demandait s’il ne devait pas sacrifier à la stabilité gouvernementale quelque chose de son opinion personnelle, et qui faisait assez souvent ce sacrifice. D’un seul coup, les socialistes et les radicaux ont dépassé, en fait de concessions, tout ce qu’on avait vu jusqu’à ce jour. Dès la première escarmouche que le ministère a eu à subir, on a pu mesurer jusqu’où les emporterait leur dévouement. Il s’agissait du retrait des lois contre les menées anarchistes. Depuis plusieurs jours, on avait annoncé qu’il serait demandé par un membre du parti radical : mais presque aussitôt des interventions s’étaient produites pour calmer des ardeurs aussi dangereuses et les radicaux avaient résolu de se tenir tranquilles. L’abrogation des lois contre les anarchistes a été proposée par M. Julien Dumas, qui est un rallié. L’attaque, venant de lui, changeait de caractère : il était facile de prévoir qu’elle n’aboutirait à aucun résultat. Aussi bien, le seul but que se proposait M. Dumas était-il d’embarrasser à la fois le gouvernement et ses amis. Il s’agissait plutôt d’une petite taquinerie que d’une bataille sérieuse. Ce n’est pas, à notre avis, avec des armes aussi légères qu’il convient d’attaquer le cabinet radical. M. Bourgeois n’a pas eu beaucoup de peine à échapper au piège un peu trop apparent qu’on lui tendait. Il a dit que les lois contre les anarchistes, œuvre des circonstances, n’avaient jamais eu dans sa pensée qu’un caractère provisoire. Après les avoir amendées, il les a lui-même votées autrefois, ce qui le mettait à l’aise pour en parler avec mesure. Le jour viendra de les abroger ; mais est-il venu ? Il ne le pense pas : aussi n’a-t-il pris, dans son programme, aucun engagement à cet égard. La Chambre actuelle doit durer encore pendant près de deux ans et demi : avant de se séparer, elle fera bien de rapporter des lois qui auront alors produit tout leur effet ; mais le temps ne lui manque pas, et M. Bourgeois estime qu’elle a dès aujourd’hui à faire des choses plus pressées. Enfin, il a laissé échapper la déclaration qu’il n’y avait pas actuellement à la Chambre une majorité favorable à l’abrogation, ce qui équivalait à reconnaître qu’il n’y avait pas une majorité radicale. Mais s’il n’y a pas une majorité radicale, pourquoi avons-nous un gouvernement radical ? Lorsque M. Bourgeois assignait une date indéterminée au retrait des lois contre les anarchistes, il voulait dire sans doute que l’heure de les abroger sonnerait dès que lui-même ne serait plus ministre. Alors, radicaux et socialistes réclameront à grands cris ce qu’ils auront négligé de faire pour leur propre compte, quand ils le pouvaient. Ils refuseront d’attendre un jour de plus. Ils accableront d’invectives ceux qui essaieront de leur résister ou seulement de les faire attendre. On reprochait autrefois à l’opposition d’exiger du gouvernement qu’il appliquât ses principes, tout en se réservant d’en appliquer elle-même de très différons, et même de tout à fait opposés, si elle arrivait jamais aux affaires. Et cependant, cette prétention pouvait se soutenir en bonne logique. Mais que penser d’un parti qui applique au pouvoir les principes de ses adversaires, et se réserve de leur demander d’appliquer les siens lorsque la roue de la fortune les aura ramenés aux affaires ? N’est-ce pas le monde renversé ?

L’attitude de l’extrême gauche pendant que M. Bourgeois faisait ces déclarations imprévues était des plus intéressantes à observer. Jamais elle ne s’était montrée aussi joyeuse. Radicaux et socialistes se tournaient vers le centre comme pour lui dire : — Ah ! vous avez cru nous embarrasser en nous mettant en contradiction avec nous-mêmes ? Vous avez pensé que nous avions des principes et que nous y tenions ? Parce que nous avons combattu autrefois les lois contre les anarchistes, vous vous êtes imaginés que nous n’aurions rien de plus pressé que d’en exiger le retrait ? Détrompez-vous. Nos principes sont des armes de guerre contre un ministère qui nous déplaît : nous les mettons de côté quand le ministère nous convient. Nous sommes aujourd’hui ministériels, et nous le ferons voir. C’est à M. Bourgeois à juger ce que la situation comporte. Quant à nous, simples soldats, nous sommes résolus à le suivre aveuglément : notre docilité assure son existence. — Le centre, il faut l’avouer, a paru tout désorienté en présence d’aveux aussi dénués d’artifice. Pendant quelques instans l’assemblée a été complètement désemparée. Personne ne reconnaissait plus son voisin. M. Bourgeois en a profité pour adresser à la majorité de la veille un appel qui n’a pas été relevé sur l’heure. Au lieu de ces attaques mesquines, indirectes, poussées de biais et sans franchise, il a invité les modérés à une discussion plus haute et plus digne. A un programme, il a demandé qu’on en opposât un autre. Si on n’est pas partisan du gouvernement radical, il faut dire pourquoi, et le dire de manière à ce que le pays entende et comprenne. Ces explications loyales assurent la dignité et la force du gouvernement parlementaire. M. Bourgeois avait raison, et la vérité nous oblige à reconnaître que, dans cette journée, l’avantage lui est resté.

Mais peut-on refuser à un parti le droit de choisir son heure ? M. Bourgeois, qui prend si bien son temps pour abroger des lois que ses amis traitent de scélérates, ne saurait trouver mauvais que ses adversaires prennent aussi le leur pour lui livrer bataille sur un bon terrain. Et puis, il y a en ce moment, parmi les modérés, un sentiment très répandu : c’est qu’il ne faut pas, quand même on le pourrait, renverser tout de suite le ministère. Ceux mêmes qui jugent dangereuse l’expérience d’un gouvernement radical, et qui regrettent le plus vivement qu’elle ait paru indispensable, sont d’avis, puisqu’on a voulu la faire, de la pousser jusqu’au bout et de l’épuiser en une seule fois. Si le ministère Bourgeois venait à tomber après quelques jours ou quelques semaines, on ne manquerait pas de dire que les modérés, après avoir manifesté leur propre impuissance à accomplir les grandes réformes, ont méchamment empêché les radicaux de les réaliser. Le parti radical est en minorité dans le pays comme dans la Chambre. Ce qui fait sa force, c’est qu’on ne l’a pas encore essayé au pouvoir. La critique lui a toujours été facile, et il n’y a jamais été livré lui-même. Il parle aux imaginations, et s’il effraie les unes, il éblouit et séduit les autres. Le moment est venu pour lui d’agir, comme l’a dit M. Bourgeois, et, quoique ses amis le supplient de le faire le moins possible et de se contenter modestement de les faire vivre, il faudra bien, fût-ce en gouvernant au jour le jour, qu’il donne la mesure de sa capacité administrative et qu’il tombe sous le jugement du pays. On ne l’a jugé, jusqu’ici, qu’en théorie ; on le jugera désormais en fait et dans la pratique des affaires. Les modérés, ou du moins le plus grand nombre d’entre eux, se défendent de vouloir arrêter dès le premier pas l’expérience. Il y a dans leur attitude un peu de fatigue personnelle, sinon de découragement, après les mésaventures qu’ils ont éprouvées depuis quelques années. Leur parti a quelque chose de flottant, d’indécis, de mal ordonné. Ils espèrent retrouver dans l’opposition plus de consistance et de cohérence. Cet état de désagrégation, sinon de décomposition, n’est d’ailleurs que trop naturel après plusieurs années de gouvernemens de concentration républicaine. On est tenté de savoir gré à M. Bourgeois d’être sorti de ce système politique hybride et dissolvant, et d’avoir fait un ministère franchement radical. Par malheur, il ne Ta pas fait exprès. M. Bourgeois est partisan de la concentration républicaine, et, si son ministère est radical quant aux personnes qui le composent, il ne l’est pas quant à la politique qu’il se propose de suivre. Et là est l’équivoque.

Elle a été en partie dissipée par les discours que MM. Barthou et P. Deschanel, le dernier en particulier, ont prononcés dans une circonstance qui ne semblait pas de nature à provoquer un débat sur la politique générale : aussi ce débat a-t-il été fatalement un peu écourté. Mais il a été vif et lumineux. Le ministère a eu la bonne chance d’arrêter à Londres ce prototype du Juif errant, cet Arton qui paraissait depuis quelques années insaisissable, et sur lequel on a écrit tant d’articles de journaux. Comment une discussion à ce sujet a-t-elle dévié et s’est-elle amplifiée tout d’un coup de manière à appeler M. Deschanel à la tribune ? Peu importe : M. Deschanel, dans une improvisation brillante, a tiré l’horoscope du ministère de M. Bourgeois. Loin de lui l’intention de le renverser trop vite ! Non : il faut que les radicaux, après avoir accusé l’impuissance des autres, aient le temps de montrer la leur dans toute son étendue. Une première occasion s’est présentée à eux d’appliquer leurs principes ; ils sont les ennemis des lois contre les anarchistes ; que n’en ont-ils proposé l’abrogation ? Ils s’en sont bien gardés. Ils ont, au moins cette fois, renoncé à agir pour continuer de vivre. Eh bien ! M. Deschanel les a mis au défi de changer de manière. S’ils veulent vivre, ils seront obligés, bon gré mal gré, d’appliquer sur tous les points la politique des modérés. Après avoir maintenu les lois contre les anarchistes, on verra les ministres radicaux défendre l’ambassade auprès du Vatican, le budget des cultes, les fonds secrets, etc. Ils brûleront tout ce qu’ils ont adoré et adoreront tout ce qu’ils ont brûlé. Ils feront, devant le pays qui regarde, une démonstration éclatante, à savoir qu’il n’y a qu’une politique possible, et que ce n’est pas la leur. Quand cette démonstration aura été faite pour tout le monde, les modérés reviendront au pouvoir avec une force qu’ils n’ont pas eue depuis longtemps. — Je vote pour vous, a déclaré M. Deschanel à M. Bourgeois : vous avez été le fossoyeur de la concentration, vous serez celui du radicalisme ! — Voter pour M. Bourgeois après un pareil discours était aller un peu loin. M. le président du Conseil a tenu à s’en expliquer, et c’est alors qu’il a laissé apercevoir toute sa pensée. Il a désavoué sans ambages le programme des socialistes. — Ce programme, a-t-il dit, n’est pas le mien ; je ne l’ai jamais pris à mon compte ; je ne lui ferai aucune concession. — Pendant que M. Bourgeois parlait de la sorte, les socialistes l’applaudissaient en ricanant comme pour donner à croire qu’il y avait là une simple comédie. Mais M. Bourgeois était sincère : il est radical, il n’est pas socialiste. Il est aussi opportuniste. Il n’ignore pas qu’on ne doit faire en politique qu’un pas après l’autre, et que qui ne sut se borner ne sut jamais gouverner. Aussi n’a-t-il inscrit dans son programme qu’un certain nombre des réformes les plus chères à son parti. Il ne s’est pas engagé au-delà, il a tenu à le dire. Et, au total, ces réformes sont-elles si effrayantes ? Le principe en a traîné partout : elles ont été promises par tout le monde. En écoutant M. Bourgeois, la majorité croyait entendre d’autres ministres auxquels elle était habituée. Il lui semblait que rien n’était changé, ou du moins peu de chose. Elle reconnaissait, comme dirait M. Jaurès, de très vieilles chansons qui l’avaient souvent bercée. Le radicalisme du Cabinet s’effaçait devant la banalité de son langage. La concentration semblait se reconstituer peu à peu autour de radicaux pour rire et vraiment accommodans. Après tout, si M. Bourgeois fait la même politique que ses prédécesseurs, pourquoi pas M. Bourgeois aussi bien que ceux-ci ? Si M. Deschanel a dit vrai, qu’avons-nous à craindre ? Plus M. Bourgeois parlait, et plus l’incertitude des consciences augmentait. Elle a été à son comble au moment du scrutin. — Je ne suis pas des vôtres, avait dit M. Bourgeois aux socialistes. — N’importe, ont répondu ceux-ci ; nous votons pour vous. — Vous êtes contre moi, disait-il à M. Deschanel ; ayez la franchise de voter en conséquence. — Du tout, répondait l’orateur du centre ; j’ai mon idée et je vote pour vous. — Tout cela est bien ingénieux, mais que peut comprendre le pays à ces roueries parlementaires ? Que peut penser l’électeur de province, le bon et simple paysan, lorsqu’on lui montre, au dépouillement du scrutin, M. Deschanel d’accord avec M. Jaurès ? Quelle indéchiffrable énigme pour lui ? La seule conclusion qu’il en tire est que ce ministère, en somme, n’est pas si mauvais qu’on le dit puisqu’il satisfait tout le monde, et que les plus modérés n’éprouvent aucun scrupule non seulement à le laisser, mais à le faire durer.

Le plan politique et parlementaire de M. Bourgeois commence donc à se dessiner : il est très dangereux. M. Jules Simon disait autrefois qu’il fallait rendre la République aimable ; M. Léon Bourgeois entreprend la tâche, à la vérité plus difficile, de rendre aimable le radicalisme lui-même. Il cherche à l’insinuer peu à peu, sans jamais l’imposer. Ce n’est ni vers les socialistes, ni même vers les radicaux qu’il se tourne à la Chambre, mais vers le centre, et il s’efforce de l’apprivoiser tout doucement. Le radicalisme farouche d’autrefois est passé de mode ; la concentration l’a abâtardi, lui aussi. Croit-on pourtant que les radicaux et les socialistes, lorsqu’ils prêtent à M. Bourgeois un concours aussi dévoué, se trompent sur leur intérêt ? Non certes ; ils savent très bien ce qu’ils font. Le même vent souffle aujourd’hui sur eux tous, et il n’est pas jusqu’à M. Jules Guesde qui, dans un discours récent, annonçait que l’âge héroïque du parti socialiste était fini. Désormais, le but n’est pas de conquérir les esprits, mais le pouvoir, et non point par la force : tout au plus peut-on le garder par ce moyen. C’est peu à peu, lentement, par des approximations successives et presque insensibles, qu’on se rendra sûrement maître d’une place d’ailleurs si mal gardée. Quand même le ministère actuel ne ferait aucune des réformes qu’il annonce, les radicaux et les socialistes lui sauraient gré de vivre, parce qu’il prouverait par là qu’il est viable, et on en doutait jusqu’à ce jour. Le radicalisme effarouchait ; on s’y habitue. N’est-ce pas, au point de vue de l’avenir, un fait très important ? L’administration commence à en ressentir l’effet. M. Bourgeois, et c’est en cela seulement qu’il se distingue de ses devanciers, a déjà opéré dans le personnel des préfets et des sous-préfets des changemens qui ne sont pas sans portée, — et on en annonce d’autres. Nous ne le lui reprochons pas ; rien de sa part n’est plus légitime. Jusqu’à ce jour, plus les ministères changeaient, et plus ils se ressemblaient : à vrai dire, c’était toujours le même ministère avec des noms nouveaux. Pour la première fois, nous en avons un qui est radical : quoi d’étonnant qu’il veuille une administration à son image ? Il fera sans doute peu de chose dans le domaine législatif, il fera davantage dans le domaine administratif. La lecture des journaux de province est bien faite pour en convaincre. Il n’est pas un fonctionnaire qui ne soit dès maintenant menacé des foudres radicales : ils n’en mourront pas tous, et tous même ne seront pas frappés, mais il suffit qu’ils puissent l’être pour qu’ils prennent docilement une orientation nouvelle. Ils savent aujourd’hui qu’un gouvernement radical est possible, qu’il peut tomber sans doute, mais qu’il est prudent de compter sur son retour. Nos fonctionnaires ne sont pas des héros ; ils ont la prétention de suivre une carrière, et de parvenir sans encombre à une retraite assurée ; il est facile de pressentir quelles métamorphoses s’opéreront en peu de temps chez beaucoup d’entre eux. Être maître de l’administration est le rêve de toutes les oppositions ; l’opposition radicale le réalise en ce moment ; l’opposition socialiste aspire à le réaliser demain. Au point où nous en sommes, rien n’est plus invraisemblable, à moins que les modérés, sentant la gravité du danger, ne prennent une résolution énergique et prompte. S’ils ne peuvent pas renverser dès maintenant le ministère, et même s’ils ne désirent pas sa chute immédiate, du moins ce n’est pas à eux à le soutenir de leurs votes. Il n’est que temps d’adopter, devant le pays, des attitudes nettes et intelligibles pour tous. Sinon, c’en est fait pour longtemps du parti modéré. Il n’a pas su être un parti de gouvernement ; s’il ne sait pas davantage être un parti d’opposition, est-ce bien un parti et mérite-t-il d’être traité comme tel ? Le lendemain du jour où le ministère de M. Bourgeois a été formé, on se demandait comment il pourrait vivre ; on se demande aujourd’hui comment on pourra se débarrasser de lui. On voit que, depuis trois semaines, ce n’est pas l’opposition qui a fait des progrès.

En Orient, la situation ne s’est pas sensiblement modifiée depuis quelques jours ; tout ce qu’on peut en dire, c’est qu’elle ne s’est pas aggravée. Le concert européen est toujours la meilleure, sinon la seule garantie que nous ayons du maintien de la paix, et tout le monde a approuvé la démarche par laquelle le comte Goluchowski a rendu ce concert plus manifeste et plus efficace. L’Autriche a presque toujours pris, dans les grandes crises orientales, des initiatives de ce genre, et plus d’une fois, il faut l’avouer, les complications ultérieures n’en ont pas été évitées ; mais, dans les circonstances actuelles, on ne pouvait rien faire de mieux, ni de plus, que d’européaniser la question qui avait été d’abord traitée seulement par trois grandes puissances, l’Angleterre, la France et la Russie. La multiplicité des intérêts en présence et quelquefois la difficulté même de les accorder permet de croire que rien ne sera fait à la légère, et qu’aucune puissance ne se laissera entraîner à une action isolée. Lord Salisbury, qui a pris en main avec tant de hardiesse la cause arménienne, est le premier à parler de l’union de toutes les puissances et de la nécessité de la maintenir. « Quelques personnes, disait-il dans un discours récent, semblent s’imaginer qu’en Angleterre nous disposons des décisions de toutes les puissances. C’est nous attribuer plus d’influence que nous n’en avons. Tout ce qui sera fait doit l’être avec unanimité, mais je ne puis parler qu’au nom d’une des puissances qui seront toutes d’accord (si elles tombent d’accord) sur toute action qui pourra être engagée. Je n’admets pas que la responsabilité de n’importe laquelle des décisions qu’elles pourront prendre pèse entièrement, ou même pour la plus grande partie, sur l’Angleterre. »

C’est à Brighton que le marquis de Salisbury parlait ainsi, le 19 novembre, dans une réunion de conservateurs. Rien de plus correct que ce langage, et il serait à désirer que le premier ministre de la Reine n’en eût jamais tenu d’autre. Mais il ne s’est pas borné là. Il a donné à ses auditeurs une surprise véritable en leur lisant un message qu’il avait, a-t-il dit, reçu d’un auguste correspondant, le sultan Abdul-Hamid. Les termes mêmes dans lesquels ce document est conçu ont fait depuis naître des doutes sur le fait de savoir s’il constituait bien une communication directe de S. M. Ottomane à lord Salisbury ; mais il a plu à ce dernier, pour plus de solennité, de lui attribuer ce caractère. Tout porte à croire qu’il s’agit là d’une note émanant en effet du sultan, et que celui-ci a transmise à son ambassadeur, en lui demandant de la communiquer à lord Salisbury. Au surplus, cette question de forme n’a qu’un intérêt secondaire. C’est bien le sultan qui parle dans le message ou dans la note en question, et il le fait avec un accent personnel dont il est impossible de n’être pas frappé et touché. Abdul-Hamid témoigne beaucoup de peine au sujet des doutes que, dans son discours au banquet du lord-maire, lord Salisbury avait exprimés sur sa sincère et ferme volonté d’accomplir des réformes en Arménie. « Cette opinion, assure-t-il, provient de fausses allégations. Lorsque j’exécuterai les réformes, je prendrai devant moi les documens qui les énumèrent, et je tiendrai personnellement la main à ce que chaque article soit exécuté. C’est la décision à laquelle je me suis arrêté ; j’en donne ma parole d’honneur. Je désire que lord Salisbury sache cela, et je prie Sa Seigneurie de croire à ces déclarations et de faire un nouveau discours au nom des sentimens et des dispositions amicales qu’Elle a pour moi et pour mon pays. J’attendrai les résultats avec la plus vive impatience. » Les résultats n’ont pas été ce que le sultan espérait. Le nouveau discours de lord Salisbury, en ce qui concerne le jugement porté sur lui, n’a pas différé du premier d’une manière appréciable, et peut-être même a-t-il eu un accent plus dur. Lord Salisbury a fait de Rustem-Pacha, ambassadeur de Turquie, déjà expirant au moment où il parlait, un éloge qui ressemblait à une oraison funèbre anticipée. S’il s’était borné à dire qu’en toutes circonstances, et depuis de longues années déjà, Rustem-Pacha s’était montré un aussi fidèle ami de l’Angleterre qu’un serviteur intelligent de son maître, il n’aurait pas dépassé la vérité. Il a ajouté qu’il n’y avait plus dans tout l’empire ottoman d’hommes comparables à Rustem-Pacha. « Pourquoi cela ? a-t-il ajouté. Je ne veux pas le rechercher ici. Mais je vous exhorterai à considérer que la solution de ce terrible problème d’Arménie dépend autant de la présence d’hommes capables que de l’existence de programmes à exécuter, et que le simple fait de consigner par écrit de nouvelles mesures sur de nouveaux décrets ne suffit pas, surtout en Orient, pour donner naissance à des gouvernemens qui sachent faire leur devoir et qui aient pour cela l’honnêteté et le courage nécessaires. Les puissances, j’en suis convaincu, feront de leur mieux ; mais ne vous imaginez pas qu’il suffise d’un coup de baguette magique pour faire disparaître les malentendus si profondément enracinés dans un empire. Il faut expier de longues années d’erreur, et une loi cruelle veut que l’expiation retombe sur ceux qui ont commis les fautes. » Il semble donc bien que ce soit une sentence irrémissible autant qu’implacable, et lui-même la qualifie de cruelle, que lord Salisbury porte sur l’empire ottoman et sur son souverain. Nous voulons croire que son intention est excellente ; mais s’il se proposait d’entretenir l’insurrection arménienne, de lui envoyer un encouragement officiel, et de provoquer dans d’autres parties de l’empire, soit sur le continent, soit dans les îles de la Méditerranée, des révoltes et des soulèvemens nouveaux, à coup sûr il ne parlerait pas autrement. Lord Salisbury paraît être entré fort avant dans les secrets de la Providence : aussi, inspire-t-il le genre de gêne mêlée d’inquiétude qu’on éprouve toujours à côté d’un homme qui croit pouvoir parler au nom du destin.

Au reste, lord Salisbury n’est pas seulement biblique, il est aussi très pratique ; mais, là encore, il n’est pas rassurant. La nécessité d’augmenter toujours davantage la force navale de l’Angleterre est un des thèmes qu’un Anglais développe le plus volontiers. Il n’a pas manqué de se livrer à Brighton à cet exercice de rhétorique, ce qui aurait été assez banal s’il n’avait pas justifié sa pensée par une argumentation assez imprévue. Ici, nous ne pouvons pas nous dispenser de citer textuellement, car chaque mot a sa portée. « Il y a de vastes parties de la surface du globe, — je n’ai parlé, a-t-il dit, que d’une seule d’entre elles au commencement de ce discours, — où il semble avoir été décrété que le mauvais gouvernement doit ultérieurement provoquer quelques modifications dans les arrangemens politiques existans, et le pis est, dans toutes les modifications aux arrangemens politiques, que les puissances s’imagineront augmenter leur situation et leur dignité par une augmentation de territoire ; en outre, chose étrange, elles ne sont jamais d’accord quant à la quantité de territoires que chacune d’elles doit avoir. Il s’ensuit donc que, en supposant à l’humanité les tendances les plus pacifiques et en croyant, comme je le crois, que tous les gouvernemens de l’empire considèrent la paix comme le plus grand des bienfaits, le simple fait que, pour ainsi dire, une si grande quantité de territoires se trouve déjà mise sur le marché est une raison pour que toutes les puissances, et l’Angleterre pardessus toutes les puissances de la terre, soient préparées. Mais ne vous méprenez pas, et n’interprétez pas mes paroles comme signifiant que je m’attends à la disparition rapide de l’empire ottoman. Je suis obligé de peser mes mots avec soin, car il y a des gens fort habiles à les mal interpréter. Ce n’est donc pas ce que je veux dire ; mais je veux dire que, non seulement en ce qui concerne l’empire ottoman, mais ailleurs, la tendance, de tous côtés, est dans la direction d’un changement des arrangemens politiques, si éloignée que puisse nous paraître la réalisation ultérieure de cette éventualité. » Le lecteur appréciera si, en disant que ce n’est pas « seulement » à l’empire ottoman qu’il a voulu faire allusion, lord Salisbury a rendu sa pensée moins inquiétante. Rassurons-nous ; c’est aussi ailleurs, peut-être en Chine, peut-être au Maroc, qu’il y aura bientôt des terres vacantes jetées sur le marché du monde. A bon entendeur demi-mot. Mais cette manière d’annoncer la déshérence imminente d’un grand nombre de territoires, de prévoir les conflits qui en résulteront inévitablement entre les puissances, et d’infirmer la valeur des arrangemens internationaux en assurant que la tendance générale est à les remettre en cause, n’est certainement pas de nature à augmenter la sécurité générale. Lord Salisbury n’est conservateur qu’en Angleterre ; il ne l’est pas au dehors. Tout ce qu’on peut dire à son éloge est qu’il est franc, et que ceux qui n’auront pas compris ses avertissemens ne devront s’en prendre qu’à eux.

De pareils discours ont grandement besoin d’être corrigés par l’affirmation que l’union européenne, le concert, l’accord parfait, l’harmonie complète sont la loi de l’Angleterre aussi bien que des autres pays, et lord Salisbury ne se fait pas faute de le répéter. D’un autre côté de l’Europe, on a entendu s’élever une voix qui assurément ne contredit pas la sienne, mais qui pourtant en diffère un peu. Le catholicos d’Etchmiadzin, chef suprême de l’Église nationale arménienne, a jugé à propos de s’adresser à l’ambassadeur de Russie à Constantinople pour lui signaler les persécutions dont les chrétiens avaient été l’objet de la part des musulmans et pour réclamer son intervention. La réponse de M. de Nélidoff a été des plus catégoriques. L’ambassadeur de Russie n’a pas hésité à dire que si des conflits déplorables avaient eu lieu, ils avaient été provoqués « par des Arméniens excités par le comité révolutionnaire. » Le catholicos connaît bien ce comité puisqu’il lui a, paraît-il, envoyé son offrande. M. de Nélidoff désavoue ces menées, et pour lui le seul moyen de mettre fin à la crise qu’elles ont provoquée, est de « renoncer au vain espoir d’une intervention étrangère, de contribuer au rétablissement de la paix générale, à l’amélioration de la situation et à l’institution d’un nouveau régime. » La lettre du comte Nélidoff complète très heureusement les discours de lord Salisbury. Elle donne à croire que, s’il y a eu des torts, ils n’ont pas tous été d’un seul côté. Elle déclare très fermement qu’il n’y a pas heu à intervention européenne proprement dite, et que ce serait un vain espoir d’y compter. Cela ne signifie pas que la Russie reste indifférente au sort des Arméniens. Comme les autres puissances, elle tient à ce que la situation de ces malheureux soit améliorée et à ce qu’un « nouveau régime » soit institué dans les six vilayets. Elle fait cause commune avec l’Europe pour obtenir des réformes, ou plutôt pour en assurer la stricte exécution. Mais il était bon, au moment où la diplomatie anglaise fait peser sur le sultan seul d’aussi écrasantes responsabilités, de rappeler que d’autres aussi en avaient encouru et de faire la part de chacun.

On ne connaît pas exactement les termes de la communication du comte Goluchowski aux divers cabinets ; on sait seulement que leur objet est d’assurer l’efficacité du concert européen, et de déterminer par avance les limites dans lesquelles pourra spontanément s’exercer l’action des ambassadeurs à Constantinople. Sur ce dernier point, il semble qu’il y ait eu une très légère divergence de vues entre les puissances. C’est une question de plus ou de moins. La proposition austro-hongroise allait peut-être un peu loin en donnant aux six ambassadeurs le droit de recourir éventuellement, et sans même en référer à leurs gouvernemens, à des mesures que le salut public aurait pu seul justifier. En sommes-nous là, et le péril est-il si pressant qu’on n’ait pas le temps de recourir aux gouvernemens eux-mêmes, pour qu’ils puissent, après entente commune, arrêter leurs résolutions et les communiquer à leurs représentans ? Les moyens de communication sont-ils si difficiles et si lents qu’il faille recourir à des procédés d’exécution aussi sommaires ? La Russie ne l’a pas cru. Il faut se défier de tout, même de soi, dans des affaires aussi délicates. L’histoire a montré qu’en Orient les coups de canon partent quelquefois tout seuls, et on tremble à la pensée de ce qui pourrait arriver si, par entraînement ou par imprudence, un accident malheureux venait à éclater. Il y a lieu de croire que la France a partagé le sentiment de la Russie. Les dispositions de l’Allemagne, envers l’empire ottoman, paraissent aussi ne s’être pas modifiées depuis le premier jour. Quant à l’Italie, personne n’ignore, puisqu’elle le dit tout haut, qu’elle fera tout ce que voudra l’Angleterre. L’Autriche-Hongrie peut rester jusqu’au bout, comme elle l’a été à l’origine, le principal agent de conciliation et de transaction entre les autres puissances. Sa situation particulière la rend merveilleusement propre à jouer ce rôle d’intermédiaire, rôle si utile comme on vient de le voir, et destiné peut-être à le devenir encore davantage. La seule sauvegarde de l’Europe est, en effet, dans l’absolu maintien de son union. Le jour où cette union viendrait à être rompue, on entrerait dans une phase nouvelle, et les prédictions de lord Salisbury sur les conflits à naître autour de certains territoires seraient à la veille de s’accomplir. Il n’a pas caché qu’à ce moment le droit du plus fort serait seul à s’exercer. Les souffrances de l’Arménie passeraient au second plan dans la pensée de l’Europe, et il n’est pas improbable, d’après le langage de son premier ministre, que l’Angleterre elle-même s’en laisserait distraire par d’autres préoccupations.


FRANCIS CHARMES.

Le Directeur-gérant, F. BRUNETIERE.

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