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Chronique de la quinzaine - 14 décembre 1895

Chronique n° 1528
14 décembre 1895


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.



14 décembre.


Il s’est produit beaucoup d’événemens au dehors pendant la quinzaine qui vient de s’écouler, et fort peu au dedans. Les séances du parlement ont manqué tout à fait d’intérêt, L’opposition a renoncé, au moins pour le moment, à attaquer le ministère, et il faut reconnaître que ses premières attaques, si on les juge d’après le résultat, n’avaient pas été bien heureuses. Une sorte de trêve s’est produite. De part et d’autre, on est d’accord pour reconnaître qu’il n’y a actuellement rien de mieux à faire que de voter le budget ; ensuite… on verra. Aussi la discussion du budget, surtout pendant les premiers jours, a-t-elle marché avec une rapidité presque vertigineuse. On aurait cru voir, dans un train de chemin de fer lancé à toute vitesse, les arbres défiler le long de la route : c’est ainsi qu’apparaissaient et disparaissaient les articles du budget. Si les choses avaient continué de ce pas, le budget aurait été voté par la Chambre dès le 10 décembre ; mais le mouvement, d’abord si précipité, s’est ralenti peu à peu. Il n’en reste pas moins très probable que le budget pourra être, cette année, voté avant le 31 décembre, ce qui paraissait tout à fait impossible il y a quelques semaines. Le ministère radical commence à se faire gloire d’avoir réalisé ce tour de force : il aura réussi où ses prédécesseurs avaient échoué. Mais pour s’expliquer le phénomène, on doit tenir compte de deux circonstances sans lesquelles il aurait été tout à fait impossible. D’abord le ministère Bourgeois, tout radical qu’il est, s’est contenté de prendre purement et simplement à son compte le budget du ministère qui l’a précédé. Si ce budget a été modifié, et même assez profondément, depuis le jour de son dépôt sur le bureau de la Chambre, ce n’est pas par le cabinet actuel, mais bien par la commission. Après de longues études, des discussions, des transactions dont le public n’a eu qu’une connaissance incomplète, le gouvernement d’hier et la commission s’étaient mis d’accord à peu près sur tous les points. C’est juste à ce moment que le cabinet Bourgeois a fait son apparition sur la scène. Il a accepté tout ce qui avait été préparé avant lui ; il en a fait son profit, et en agissant ainsi, il s’est montré habile et sage, à la manière du geai qui se parait des plumes du paon. Toutes ces plumes n’étaient d’ailleurs pas de la même valeur. Parmi les réformes que la Chambre a votées, figure celle de la loi successorale. Elle ne fait honneur à personne ; mais s’il fallait en attribuer le mérite ou le démérite à quelqu’un, ce ne serait pas au ministère Bourgeois, car il l’a trouvée toute faite dans l’héritage de son prédécesseur. A lui seul, il n’aurait probablement jamais pu la faire accepter par la Chambre ; mais il a invoqué l’autorité de M. Poincaré et de M. Ribot, l’auteur et le père adoptif de ce projet mal venu, et, devant un patronage aussi respectable, la Chambre s’est inclinée. Que fera maintenant le Sénat ? Il a nommé une commission de dix-huit membres qui est, à l’unanimité, hostile à l’introduction du principe de la progression dans nos lois fiscales. Tout fait donc croire que le projet viendra définitivement échouer sur les bancs de sable du Luxembourg. Au reste, on l’a prévu. Le produit éventuel de la réforme a été affecté à l’amortissement, de telle sorte qu’il peut disparaître sans porter gravement atteinte à l’équilibre du budget, et en disparaissant il n’emportera pas avec lui de bien vifs regrets.

Ce qui rend, en cette fin de session, si facile et si rapide la discussion du budget, c’est que le parti radical est devenu le parti ministériel. Si l’ancien ministère vivait encore, incontestablement le budget ne serait pas voté le 31 décembre. Les socialistes et les radicaux n’en laisseraient pas passer un seul article sans le surcharger et le cribler d’amendemens, qu’ils développeraient avec la plus verbeuse rhétorique. Ce budget leur aurait paru bourgeois, censitaire, capitaliste et réactionnaire au premier chef. Il aurait fallu écouter leurs critiques, puis y répondre, et tout cela aurait pris beaucoup de temps. Le centre aurait assisté impassible à cette lutte entre le gouvernement d’une part, les radicaux et les socialistes de l’autre, comme il assiste impassible à l’absence de lutte, car il ne sait pas plus faire de l’obstruction qu’il ne sait l’empêcher. La fougue des uns s’est subitement calmée, l’inertie des autres n’a eu qu’à se prolonger, et on a eu le spectacle dont nous jouissons depuis quelques semaines. Ne nous en plaignons pas. L’expérience a prouvé que les longues discussions du budget ne servent guère qu’à augmenter les dépenses. On peut poser en axiome qu’un budget est généralement meilleur en sortant des mains du gouvernement qu’en sortant de celles de la commission, et qu’il est toujours moins mauvais en sortant de la commission que de la Chambre elle-même. Plus il va vite, moins il se détériore en route.

Ce désarmement provisoire des partis qui avaient fait de l’obstruction et aussi de l’injure et de l’outrage une sorte de monopole vient d’avoir une autre conséquence, et des plus heureuses. Des attaques, parties on ne sait d’où, ont été dirigées pendant quelques jours contre M. le Président de la République. On attaquait en lui l’homme privé, en ajoutant que certaines circonstances de sa vie le rendaient impropre aux hautes fonctions qu’il remplissait. C’est d’abord dans les conversations de couloir que les bruits suspects ont couru. Evidemment, ceux qui les lançaient avaient acquis, à travers les troubles moraux de ces dernières années, une redoutable expérience à manier la calomnie et à lui préparer les voies. Les accusations étaient d’autant plus perfides qu’elles étaient plus confuses : on voulait ébranler les esprits avant de les frapper. Si cette odieuse campagne s’était prolongée pendant quelques jours encore, il est difficile de prévoir quels ravages elle aurait produits. N’avons-nous pas vu, plus d’une fois déjà, les plus honnêtes gens traînés dans la boue par la poigne vigoureuse d’accusateurs de profession ? Et lorsque ce n’est pas eux qu’on accusait directement, c’était leur famille, leurs alliés, leurs amis. Jamais l’esprit de parti, si on peut donner ce nom au sentiment qui inspire les plus détestables violences, n’a été poussé plus loin que depuis un an ou deux en France. Cette fois pourtant, il s’est tu, et la conscience publique a pu se prononcer en toute liberté. Presque en même temps un certain nombre de personnes, également désireuses de faire la lumière sur des incidens qu’on avait dénaturés et qu’on exploitait sans pudeur, ont pu réunir les renseignemens nécessaires pour parler avec certitude, et un matin, le plus grand nombre des journaux de Paris ont raconté l’histoire du mariage de M. le Président de la République. Il s’agissait d’un roman de cœur très touchant et très simple. A l’âge de vingt et un ans, M. Félix Faure s’était épris d’une jeune fille qu’il avait rencontrée dans une des plus honorables familles d’Amboise, et il avait demandé sa main. On lui a fait remarquer qu’il était bien jeune encore, qu’il n’avait pas de position, que son avenir était incertain. M. Félix Faure a quitté Amboise, s’est rendu au Havre, y a fondé une maison de commerce et a été bientôt entouré de la confiance universelle. Il est revenu à Amboise au bout de trois années, et a renouvelé sa demande. On lui a raconté alors une histoire de famille très triste, très ancienne, qui s’était passée avant la naissance de la jeune fille qu’il aimait, et dont celle-ci n’était en rien responsable. Elle était orpheline. Elle n’avait jamais connu son père, qui avait fait de mauvaises affaires et avait disparu après trois mois de mariage. Elle avait été élevée dans la famille de sa mère et conformément aux principes les plus sévères. Tout honnête homme aurait fait ce qu’a fait M. Félix Faure : il a maintenu sa demande et il a été heureux de la voir accueillie. Depuis lors, sa vie et celle de Mme Félix Faure se sont passées au grand jour, au Havre et à Paris. Beaucoup connaissaient les détails de ce mariage, et leur estime pour M. Félix Faure en avait été accrue. On a peine à comprendre que, dans quelques consciences obscures, des faits aussi honorables aient pu se convertir en basses accusations. Le mieux, à coup sûr, était de dire bien haut la vérité. On l’a fait, et partout s’est produit un mouvement de sympathie en faveur de M. le Président de la République. Pour une fois du moins, la calomnie a pu être arrêtée dès les premiers pas et ouvertement dissipée, et il en serait, nous en sommes convaincus, le plus souvent de la sorte, si les honnêtes gens injuriés et diffamés avaient le courage de se défendre. En province, à l’étranger, l’impression a été la même. Tous les journaux semblent s’être donné le mot pour tenir le même langage, et, quelles que soient leur diversité et leur opposition ordinaires, ils se trouvent réunis dans un même sentiment : l’honnêteté publique s’est franchement révoltée.

En Orient, l’horizon ne s’est pas éclairci depuis quinze jours. Un incident qui s’est produit à Constantinople, et qui a tenu pendant quelques jours tous les esprits en suspens, a montré à quel point ils étaient troublés. Saïd-Pacha, celui qu’on appelle le petit Saïd, et qui, avec ses qualités et ses défauts, est incontestablement un des hommes politiques les plus distingués de la Turquie, est venu avec son fils se réfugier à l’ambassade d’Angleterre. De quoi était-il, ou plutôt s’est-il cru menacé, on ne le comprend pas très bien. Le sultan lui témoignait beaucoup de confiance, mais sans doute cette confiance, au milieu des circonstances actuelles, est-elle devenue de plus en plus exigeante et impérieuse. L’infortuné Abdul-Hamid a changé de ministres depuis quelques semaines avec une rapidité qui montre bien l’étendue de ses inquiétudes. Saïd-Pacha était il y a deux mois grand vizir pour la sixième fois : il a été brusquement remplacé. Après lui, plusieurs grands vizirs se sont déjà succédé, entre autres Kiamil-Pacha, qu’à tort ou à raison le sultan a cru coupable d’une sorte de trahison, et que la protection des puissances a sauvé d’une disgrâce complète, avec ses conséquences, Saïd est un vieux Turc, très pieux, très populaire, en même temps très intelligent et doué d’une volonté forte. S’il y avait une opinion publique en Turquie, c’est probablement lui qu’elle désignerait comme l’homme de la situation, comme le plus capable d’aider le sultan à sortir des difficultés qu’il traverse. Abdul-Hamid l’a senti lui-même, puisqu’il a demandé à Saïd de reprendre le grand-vizirat, mais Saïd s’y est refusé. Le sultan a voulu sans doute lui imposer des conditions qui auraient gêné, peut-être supprimé sa liberté. Il aurait été l’instrument d’une politique qui n’était pas la sienne. C’est alors qu’Abdul-Hamid aurait intimé à Saïd l’ordre de venir s’installer au Palais. Celui-ci, effrayé, aurait préféré demander asile à l’ambassadeur d’Angleterre. Sir Philip Currie n’a pas cru pouvoir lui fermer sa porte : il a recueilli le fugitif et l’a logé pendant plusieurs jours.

Ce fait, de quelque manière qu’on l’envisage, ne peut que diminuer l’autorité dont le sultan jouit encore. Un de ses serviteurs les plus anciens et les plus en vue a cru avoir besoin contre lui de la protection d’une puissance européenne. Rien n’était plus propre à entretenir et à répandre la légende qui fait d’Abdul-Hamid un tyran, les journaux anglais disent même volontiers un assassin, légende absolument fausse et qu’il serait impossible d’appuyer sur aucune preuve. Quoi qu’il en soit, Saïd-Pacha a perdu la tête, et, dominé par une terreur mal définie, il a couru à l’ambassade britannique, pour y chercher un abri. Un tel acte, de la part d’un sujet quelconque du sultan, se produisant non pas dans un coin perdu de l’Asie Mineure, dans un consulat éloigné, mais à Constantinople même et dans une grande ambassade, devait produire une émotion très profonde. Tout autre que Saïd aurait perdu du coup sa popularité dans le monde musulman. Quant au sultan, il était difficile de lui faire une injure plus cruelle et certainement plus imméritée. Aussitôt des émissaires du palais, puis des ministres en exercice, des hommes investis de la confiance personnelle ou officielle du sultan, se sont présentés à l’ambassade anglaise, et, soit directement auprès de Saïd-Pacha, soit indirectement et par l’entremise de l’ambassadeur de la reine, ils ont insisté auprès de l’ancien grand vizir pour qu’il réintégrât son domicile. Saïd a résisté longtemps. Les ambassadeurs étrangers se sont réunis plusieurs fois pour traiter de la conduite à suivre dans une occurrence aussi délicate. Il était impossible de se méprendre sur l’irrégularité de la situation. Une ambassade étrangère n’est pas un lieu d’asile. Les pires dangers, les plus évidens, les plus immédiats, au milieu d’une révolte et dans le tumulte de la rue, pourraient seuls excuser une aussi grave incorrection, qui certes ne serait pas tolérée dans une capitale de l’Europe occidentale. Finalement, Saïd a consenti à quitter l’ambassade d’Angleterre et à rentrer chez lui. Il a dû prendre ses précautions ; il a certainement obtenu des garanties ; avec le sang-froid qui lui revenait, il a senti renaître sa confiance dans la parole du sultan. Son équipée restera un des épisodes les plus curieux de la période difficile que traverse l’empire turc, mais elle lui fera peu d’honneur.

Sommes-nous à la veille d’une détente en Orient ? Le retour de Saïd-Pacha dans ses foyers en est-il le signal ? Un événement beaucoup plus important encore permettrait de l’espérer, si nous n’avions pas eu déjà, à ce sujet, tant de déceptions. Le sultan, après une longue résistance, résistance à notre sens très légitime, a enfin consenti au doublement des stationnaires européens dans la Corne-d’Or. C’est un grand sacrifice de sa part, et dont il serait juste de lui savoir gré. Nous sommes heureux que cette affaire soit terminée, parce que cela permet d’en parler en toute liberté : on aurait pu craindre, auparavant, d’entraver, ne fût-ce que de la manière la plus infime, et d’affaiblir l’action de l’Europe. Le gouvernement de la République s’était engagé avec les autres dans cette affaire : il était donc prudent de se taire et d’attendre le résultat des négociations poursuivies avec le sultan. Le concert européen est un instrument trop précieux pour qu’on ne le ménage pas avec le plus grand soin. L’action des puissances ne peut être efficace qu’à la condition d’être unanime, et cette unanimité vaut bien la peine d’être achetée au prix de quelques concessions. Un grand ministre disait que c’était surtout lorsqu’il avait tort qu’il avait besoin de tous ses amis : c’est aussi lorsqu’elle se trompe que l’Europe a besoin de n’être abandonnée par aucun de ses membres. Pourtant, il ne faudrait pas renouveler trop souvent cette épreuve. Si jamais il y a eu une demande qui, une fois accordée, ne pouvait servir à rien, assurément c’est celle du doublement des stationnaires dans les eaux de Constantinople. Il faudrait avoir une foi robuste dans l’efficacité des simples démonstrations de parade pour estimer que la sécurité des nationaux européens en serait mieux assurée dans le cas où elle viendrait à être vraiment menacée. Nous ne croyons pas qu’elle puisse l’être à Constantinople, où le sultan dispose, pour maintenir l’ordre, d’un des corps d’armée les plus disciplinés et les plus solides de son empire. Mais si elle l’était, un stationnaire de plus ou de moins ne changerait pas grand’chose à la situation. C’est comme si on croyait qu’en plaçant deux factionnaires au lieu d’un à la porte d’un monument public, on le garantirait mieux contre le déchaînement de l’émeute. Le seul résultat du doublement demandé, bientôt exigé, finalement imposé, ou peu s’en faut, ne pouvait être que d’humilier le sultan et d’amoindrir encore un peu plus son prestige aux yeux des musulmans. Il a pourtant besoin de le conserver tout entier s’il veut accomplir, et si on veut qu’il accomplisse toutes les réformes que l’Europe lui a déjà dictées et qu’elle lui dictera peut-être encore. Lord Salisbury, dans ses récens discours, affectait de dire que le sultan était tout dans son immense empire ; mais à la manière dont on le traite, bientôt il ne sera plus rien. Est-ce là le but qu’on poursuit ?

Si on venait à l’atteindre, l’embarras qui en résulterait serait grand. On peut détruire la force du sultan, mais non pas la remplacer du jour au lendemain. Les réformes qu’il s’agit de faire, soit en Arménie, soit ailleurs encore, sont de celles que les vieux musulmans n’accepteront pas sans résistance, et le sultan seul peut les leur imposer. Voilà pourquoi, tout en exerçant sur ce dernier une pression aussi forte qu’on voudra, faudrait-il s’arranger pour que cette pression ne fût pas trop affichée, car, dans le cas contraire, on parviendrait sans doute à réduire le sultan, et nous venons d’en avoir une preuve nouvelle, mais on le diminuerait maladroitement aux yeux de ses sujets, et nous nous demandons à qui profiterait l’affaiblissement qui lui serait infligé. Cette politique, toujours dangereuse, s’expliquerait peut-être si elle avait pour conséquence d’augmenter la force réelle de l’Europe, en même temps qu’elle amoindrirait celle du sultan ; mais, certes, le doublement des stationnaires dans la Corne-d’Or n’atteindra pas ce but. Il est impossible d’apercevoir les avantages de la mesure, on n’en voit que les inconvéniens, ou, si on veut, la parfaite inutilité. Néanmoins, le sultan a bien fait d’accorder le firman qu’on lui demandait, parce que, si sa dignité était engagée, l’amour-propre de l’Europe l’était aussi dans des conditions telles qu’un conflit était à craindre, et assurément l’affaire ne valait pas la peine pour qu’on risquât d’en venir à de pareilles extrémités. Il y avait là une de ces occasions où, comme l’a dit un jour M. de Bismarck, c’est au plus sage de céder. Les journaux ont raconté que le sultan a pris sa détermination à la suite d’un entretien avec M. de Nélidof. On a dit également que c’était la Russie qui avait proposé la première le doublement des stationnaires, et dès lors elle devait tenir tout particulièrement au succès de la proposition. La France ne pouvait pas se séparer d’elle dans cette conjoncture : on était assuré que toutes les autres puissances qui, sauf quelquefois l’Allemagne, marchent volontiers avec l’Angleterre, appuieraient fortement l’action commune. L’Allemagne conforme son attitude à celle des autres puissances. Elle estime, avec juste raison, que le plus grand de tous les dangers aujourd’hui serait non seulement de rompre l’accord européen, mais même de laisser croire qu’il n’est pas parfait. Aussi tient-elle sa partie dans le concert commun, correctement, mais strictement. A la rentrée récente du Reichstag allemand, l’empereur Guillaume a fait un discours qui a été lu par son chancelier le prince Hohenlohe : il y a exprimé l’espoir que l’action de l’Europe serait efficace en Orient et préparerait utilement la réalisation des réformes en appuyant l’autorité du sultan. Ce langage, quelque politique qu’il fût, n’a pas satisfait tout le monde en Angleterre. M. Gladstone en a pris prétexte pour écrire une lettre au Daily Chronicle. « Je serais heureux, dit-il, si la prochaine réunion de l’association patriotique arménienne convainquait le gouvernement britannique qu’il peut compter sur l’appui chaleureux de la nation tout entière dans toutes les mesures de justice qu’il prendra envers les Arméniens dont la cause est compromise par le stupéfiant langage attribué à l’empereur d’Allemagne, — un langage tel que je ne peux qu’espérer qu’il n’y a pas un mot de juste dans le texte qui nous a été communiqué. » Et le Comité anglo-arménien, ce comité qui a fait tant parler de lui, va plus loin encore. Il a voté, à l’adresse des autres puissances, car il croit lui-même en être une et il n’a pas tout à fait tort, la résolution suivante : « Considérant que le récent discours de l’empereur d’Allemagne est un encouragement direct au sultan à continuer sa politique de destruction en Anatolie, nous en appelons aux gouvernemens européens pour qu’ils répudient et stigmatisent les vues de l’empereur Guillaume. » Évidemment, le Comité anglo-arménien n’est pas composé de diplomates. L’empereur d’Allemagne s’embarrassera probablement très peu d’être stigmatisé par le Comité anglo-arménien, et même d’avoir stupéfié le respectable M. Gladstone. Tout le monde ne peut pas parler comme ce dernier, ni même comme lord Salisbury. Dans les concerts les mieux réglés, on admet des parties différentes, qui n’en concourent pas moins à l’effet d’ensemble. L’effet cette fois a été assez fort pour amener le sultan à composition : que faut-il de plus ?

Nous voudrions, quant à nous, que ce nouveau succès fût apprécié par l’Europe comme il mérite de l’être. Il y a quelques semaines, après une première campagne contre le sultan, on lui a arraché la promesse d’accomplir des réformes en Arménie, et il a engagé sa parole d’honneur qu’il veillerait lui-même à leur complète exécution. On a pu croire à ce moment que tout était fini : point du tout. Les puissances n’ont paru tenir aucun compte de l’adhésion du sultan à leurs vues. Les massacres, qui avaient cessé, ont recommencé. Abdul-Hamid n’a pas eu une minute pour reprendre haleine ; on lui a, tout de suite, demandé le doublement des stationnaires. Soit ! que va-t-on maintenant exiger encore de lui ? Ne semble-t-il pas équitable de lui laisser un peu de répit, ne fût-ce que pour lui donner le temps matériel d’accomplir les réformes auxquelles il s’est engagé ? Il serait bon, en tout cas, que les puissances n’agissent plus par boutade, mais toujours avec réflexion et après délibération communes, conformément à des idées mûrement arrêtées entre elles. Nous trouvons à cet égard, dans la Gazette de Saint-Pétersbourg, l’expression d’un vœu et aussi d’un regret qui méritent d’être relevés, parce qu’ils ne s’appliquent pas seulement aux rapports de la Russie avec la France. D’autres gouvernemens que ceux de Saint-Pétersbourg et de Paris pourraient peut-être en faire leur profit. Le journal russe se loue des bonnes dispositions du nouveau cabinet français. « M. Berthelot et M. Bourgeois font, dit-il, ce que faisait M. Hanotaux. Seulement (et c’est là le grand point), la politique de celui-ci se distinguait par une initiative bien personnelle, au Heu d’évoluer passivement dans l’orbite de la diplomatie russe. Cette dernière avait en lui plus qu’un auxiliaire, elle avait en outre un conseiller… L’activité diplomatique actuelle est à coup sûr inoffensive ; mais, en vue des graves événemens européens qui se préparent, il est à désirer que la France ait une politique forte, courageuse, et qu’elle affirme une politique féconde en résultats. » Nous citons sans commentaires, mais non pas sans approbation.

Le parlement italien est rentré en séance ces jours derniers. Tout a très bien commencé pour M. Crispi : il a répondu en quelques mots à tous ses adversaires réunis, et il a obtenu un vote de confiance à une énorme majorité. Malheureusement, les tristes nouvelles qui, presque aussitôt après, sont venues d’Afrique, ont quelque peu diminué l’éclat des victoires purement parlementaires que M. Crispi a l’habitude de remporter. M. Sonnino avait ouvert la session par un remarquable exposé de la situation financière. Il en a quelque peu exagéré l’amélioration ; cependant cette amélioration est incontestable, et, si les recettes et les dépenses ne sont pas tout à fait en équilibre, malgré les assurances contraires qu’a données le ministre du Trésor, l’écart entre les unes et les autres notablement diminué. Avec quelques artifices de comptabilité, on arrive presque à le faire disparaître. Il est fâcheux seulement que, pour atteindre ce résultat, le gouvernement ait renoncé à la réforme du cadastre, préface de la péréquation de l’impôt foncier. Cet impôt est établi dans les conditions les moins équitables, et cela au détriment de toute l’Italie du nord. La réfection du cadastre avait été promise comme un acte de justice ; mais elle coûte plus de 10 millions par an, et M. Sonnino a cru devoir en faire l’économie. Toutes les économies ne sont pas également bonnes à faire. On accuse déjà beaucoup trop M. Crispi de gouverner avec une partialité marquée en faveur de l’Italie méridionale et de la Sicile dont il est originaire, et il n’est jamais bon dans un pays, surtout lorsque son unité est d’origine récente, de laisser naître des oppositions d’intérêt entre le Nord et le Sud.

L’impression produite par le discours de M. Sonnino n’en a pas moins été très bonne, et le gouvernement s’est montré habile en envoyant en quelque sorte au-devant de lui ce messager de bonnes nouvelles. On s’attendait à des séances orageuses. M. Cavallotti les avait annoncées, mais il s’est trouvé indisposé au moment de lancer contre M. Crispi ses véhémentes apostrophes. Auraient-elles porté coup aujourd’hui plus qu’autrefois, même si la Chambre, ce qui est peu problable, avait consenti à les entendre ? Nous n’en croyons rien. La Chambre a son parti pris, son siège fait. Elle a été réélue avec le mandat d’étouffer ces mauvaises affaires ; elle les étouffera. C’est juste le contraire de ce qui se passe au Palais-Bourbon où, tous les six mois, on éprouve le besoin de recommencer à faire la lumière, et il faut d’ailleurs convenir que notre exemple est peu encourageant, car plus on parle de lumière, et plus l’obscurité augmente. Les premières discussions de la Chambre italienne ont donc été purement politiques. Parmi les discours qui ont été prononcés, le plus remarquable est celui du marquis di Rudini. Il a fait, en termes mesurés mais pressans, le procès de la politique intérieure et extérieure du gouvernement. Au dedans, trop d’arbitraire ; au dehors, trop d’esprit d’aventure. C’est surtout à la politique africaine du cabinet actuel que M. di Rudini a adressé ce dernier reproche, que les événemens n’ont pas tardé à justifier. Mais, en attendant, M. Crispi et son ministre des affaires étrangères, M. le baron Blanc, ont repoussé de très haut, avec beaucoup de dédain, toutes les attaques de l’opposition. L’éloquence de M. Crispi est connue : c’est la mégalomanie appliquée à la rhétorique. M. Crispi procède par affirmations déconcertantes à force d’être hardies. C’est ainsi qu’après avoir, à propos des affaires d’Orient, fait l’éloge du concert européen, et de son efficacité, il a néanmoins prévu le cas où l’empire ottoman viendrait à se disloquer, et il a affirmé qu’en pareille occurrence l’Italie, plus habile et mieux préparée qu’autrefois, saurait prendre sa large part des dépouilles. « Les droits du pays seront réservés, a-t-il dit, et après avoir employé nos armes en faveur des faibles, nous demanderons à la victoire, comme récompense, les résultats que nous serons en droit d’exiger. » L’Italie employant ses armes en faveur des faibles serait une nouveauté. C’est sans doute des Arméniens que M. Crispi a voulu parler ; mais sont-ils aussi faibles que cela ? En tout cas, le concours que leur prêterait l’Italie, s’il était vaillant et héroïque comme nous n’en doutons pas, ne serait pas désintéressé. « Nous demanderons notre récompense à la victoire, » dit M. Crispi, et sans doute il la demanderait de même à la défaite, si elle était compensée par le succès de ses alliés : il y a des précédens.

Nous avons de la peine à nous habituer à ces airs de bravoure qui, heureusement, sont chez nous passés de mode. M. le baron Blanc les a répétés à sa manière ; il a refait successivement les discours de lord Salisbury et ceux de M. Crispi ; et il serait trop facile aujourd’hui d’abuser contre lui de ce qu’il a dit de l’Erythrée. Il a parlé fièrement d’un « compte à régler avec Ménélik au moment et suivant le mode qui paraîtraient le plus opportuns. « On peut, a-t-il ajouté, attendre avec tranquillité que la situation se déroule. » L’attente n’a pas été longue. « Personne, disait M. Blanc, ne peut intervenir entre Ménélik, notre vassal rebelle, et nous », et assurément personne ne songeait à le faire. A quoi bon d’ailleurs ? Ménélik a montré qu’il était très capable de se défendre et même d’attaquer tout seul. La nouvelle s’est subitement répandue qu’un détachement italien composé de 1500 hommes avait été presque complètement anéanti à Amba-Alaghi. La colonne était commandée par un officier expérimenté, le major Toselli. Elle était composée d’Ascaris, et seulement commandée par des Italiens : les huit dixièmes de ceux-ci, officiers et sous-officiers, ont disparu. Quant aux malheureux soldats ascaris, sur 1 500, 1 200 ont été tués ou faits prisonniers. On assure que l’armée ennemie comptait 20 000 hommes, sinon plus, et qu’elle a cruellement souffert. Il n’en est que plus difficile de comprendre que le major Toselli se soit laissé surprendre par une masse aussi considérable. 20 000 hommes ne marchent pas sans qu’on les aperçoive, pour peu qu’on sache soi-même s’éclairer et s’entourer des précautions les plus élémentaires en temps de guerre. Peut-être les Italiens ont-ils été dupés par l’ennemi. Depuis quelque temps, Ménélik annonçait l’intention de faire la paix, et les pourparlers avaient été presque engagés. Mais, de sa part, ce n’était là qu’une ruse, grâce à laquelle les Italiens se sont sans doute insuffisamment gardés. Au reste, les nouvelles d’Afrique sont encore trop confuses pour qu’on puisse se rendre exactement compte de la manière dont les choses se sont passées. Tout jugement serait prématuré et téméraire. Une seule chose est certaine, c’est que le général Baratieri avait, depuis plusieurs mois, averti le gouvernement des dangers qui le menaçaient, et qu’on n’avait pas pris ses préoccupations assez au sérieux. Le dernier Livre Vert a publié, en date du 20 mai dernier, un rapport du général en chef qui annonce presque les événemens d’hier et qui demande des renforts. On ne lui a pas donné de renforts, et on l’a poussé de plus en plus en avant, ce qui permettait de faire des effets de tribune et d’affirmer que l’expansion militaire de l’Italie enveloppait déjà tout le Tigré ; mais, derrière cette politique de façade, qu’y avait-il ? Rien, ou peu s’en faut. C’est à peine si le général Baratieri disposait de 10 000 hommes, dont les trois quarts étaient des indigènes plus ou moins bien encadrés dans des cadres européens. On fait aujourd’hui le dénombrement des troupes dont dispose Ménélik, et le chiffre s’élève à 60 000 hommes bien armés, bien disciplinés, qu’il serait facile d’augmenter très rapidement et peut-être de doubler. Ménélik, on le sait, n’a jamais reconnu le traité d’Ucciali. Il a lentement rassemblé ses forces, puis, entouré de tous les ras qui lui sont fidèles, il a fondu sur sa proie. L’infortuné major Toselli a fait des prodiges de vaillance pour sauver les derniers débris de sa colonne, puis il s’est fait tuer. Le général Arimondi a couru à son secours. Non seulement il est arrivé trop tard, mais, parti de Makallé, il s’est heurté à Adera contre les forces ennemies et il a dû lui-même se retirer au plus vite, bien que « dans le plus grand ordre », disent les dépêches, sur Makallé d’abord, sur Adagama ensuite, et on n’est pas encore complètement rassuré sur son sort. Il a fait près de 100 kilomètres en deux jours, sans cesse menacé d’être à son tour enveloppé : il n’a dû son salut qu’à une retraite précipitée.

Lorsque ces événemens ont été connus en Italie, ils y ont produit l’émotion la plus vive, mais il faut rendre à nos voisins la justice qu’ils ont fait bonne contenance : ils ont donné un exemple digne d’être imité, et même admiré. Chez nous, le ministère le plus solide aurait été renversé dès la première nouvelle d’un pareil désastre. Qu’on se rappelle le sort de M. Jules Ferry après Lang-Son. Sans remonter si haut, qu’on se rappelle dans quel état était l’opinion publique au moment où arrivaient de Madagascar les télégrammes et les dépêches qui énuméraient avec tant de sensibilité les difficultés et les fatigues de l’expédition. Si les Chambres avaient été en session à ce moment, il est à peu près certain que le gouvernement n’aurait pas pu rester en place jusqu’au succès définitif ; on l’aurait condamné tout de suite, sans même vouloir l’entendre, et remplacé par un autre qui n’aurait pas mieux fait. Les Italiens n’ont eu d’abord qu’une préoccupation, qui est de réparer leur défaite : ils régleront ensuite leur compte avec M. Crispi, et si celui-ci, après les avoir mis dans un mauvais cas, a la bonne fortune de les en tirer, ils oublieront le passé pour glorifier la victoire finale. Le gouvernement s’est réuni aussitôt pour délibérer sur les mesures à prendre : la Chambre accordera tout ce qu’on lui demandera. Le désastre d’Amba-Alaghi sera sans doute vengé. Il y a là, toutefois, un dur avertissement que les Italiens devraient comprendre. Les moyens qu’ils emploient, dans le Tigré et même ailleurs, sont disproportionnés avec le but qu’ils poursuivent et peut-être avec leurs ressources actuelles. Après la défaite de Cannes, le Sénat romain envoya à Varron ses remerciemens parce qu’il n’avait pas désespéré de la patrie. M. Crispi a envoyé au général Baratieri l’assurance de son inaltérable confiance et de celle du gouvernement. Cela est beau comme l’antique, mais insuffisant. On envoie aussi 4 600 hommes au général Baratieri. On l’invite à demander d’urgence tous les renforts dont il aura besoin. On a raison, et c’est bien là ce qu’il faut faire aujourd’hui ; mais n’aurait-il pas été plus sage de s’en tenir aux promesses que M. Crispi faisait l’année dernière au parlement de ne pas pousser plus loin les limites de la colonie d’Erythrée et seulement de les consolider ? On a commis une grande faute en autorisant le général Baratieri, avec le nombre d’hommes dont il disposait, à entreprendre la conquête du Tigré. M. di Uudini, dans son discours, condamnait justement cette politique, bien qu’il se trompât en affirmant que l’armée italienne ne pouvait pas éprouver d’échec. Quant à M. Sonnino, il doit reprendre et corriger le bel exposé financier par lequel il a ouvert la session. En admettant que le budget fût alors en équilibre, dès maintenant il ne l’est plus.


FRANCIS CHARMES.


La nouvelle de la mort presque subite de M. Emile Montégut nous a surpris au moment où nous mettions sous presse les dernières feuilles de cette livraison ; et aussi n’avons-nous pas l’intention, en ces quelques lignes hâtives, de rendre à la mémoire très chère de l’un de nos plus anciens, de nos plus fidèles et de nos plus brillans collaborateurs, l’hommage que lui doit la Revue des Deux Mondes. Nous essaierons plus tard, — et le plus tôt que nous le pourrons, — de donner une idée de son œuvre, à laquelle il n’a manqué, pour égaler l’œuvre même de Sainte-Beuve — nous disons bien : de Sainte-Beuve — qu’un peu plus d’esprit de suite, et je ne sais quelle précision ou quelle originalité de forme. Emile Montégut a aimé trop de choses, trop diverses, auxquelles tour à tour ou ensemble il s’est lui-même trop livré, qu’il a senties trop profondément pour réussir à les dominer ; et c’est ainsi que, dans l’infinie diversité de son œuvre, une esthétique pourtant très arrêtée, des convictions très for les et même passionnées, des croyances très fermes ont pris les dehors du dilettantisme… Mais nous ne voulons parler aujourd’hui que de l’homme, et n’adresser de regrets qu’au maître et à l’ami.

Voilà bientôt un demi-siècle, — c’était en 1847, — qu’il écrivait ici son premier article ; et pendant quarante-cinq ans on peut bien dire que nul n’a contribué davantage à faire de la Revue des Deux Mondes ce que son fondateur avait rêvé de la voir devenir. Également curieux de tout : de théâtre et de roman, de religion et d’histoire, de musique et de peinture, de morale et de philosophie ; — connaissant, comme personne en son temps, les littératures française, anglaise, allemande, italienne, espagnole : — inimitable pour tirer du sujet en apparence le plus ingrat, ou pour en faire comme jaillir, au hasard de l’inspiration, les idées les plus fécondes, les plus ingénieuses, les plus paradoxales quelquefois, et les plus justes, quoique les plus inattendues ; — joignant d’ailleurs à la diversité de son érudition une faculté d’enthousiasme que ni les années, ni l’expérience des hommes, ni les déboires de la vie, ni la maladie même n’avaient éteinte ou seulement diminuée en lui, il a été pendant quarante-cinq ans l’âme, ou, si je l’ose dire, la flamme intérieure de cette maison ; et nous serions personnellement ingrats de ne pas déclarer ce que nous avons dû si souvent à ses conseils, — et surtout à sa conversation.

Car sa conversation était bien la plus vivante et aussi la plus « suggestive » que je me rappelle avoir entendue. Une forêt d’idées ! dans laquelle on n’entrait d’abord qu’en hésitant, avec une crainte vague de s’égarer ou de se perdre. On ne savait pas où on allait. Et lui-même aussi bien ne s’en souciait guère. Il allait cependant ; on le suivait ; on marchait avec lui de découverte en découverte. La vivacité presque fébrile de sa parole semblait suffire à peine à l’abondance de ses idées ; il pensait plus vite qu’il ne parlait ; tout se brouillait ou s’enchevêtrait par momens ; mais, dans cette obscurité même, on avait la sensation très particulière de saisir la pensée comme à son origine, et finalement, au tournant d’une phrase, tout s’éclairait d’une lumière soudaine ; une image, qu’il empruntait volontiers aux profondeurs mystérieuses de la physiologie, terminait une discussion où il n’avait eu de contradicteur que lui-même ; et en moins d’une heure on se trouvait avoir parcouru le domaine entier de la pensée. N’est-ce pas une impression du même genre que laissent quelques-uns de ses écrits ? et qu’y a-t-il de plus « riche » que ses Souvenirs de Bourgogne ou que ses Impressions de voyage et d’art ? Mais l’accent y manque, l’intonation, le regard, le geste, une mimique passionnée, cette éloquence physique de toute sa personne, et les éclats de voix ironiques ou triomphans qui étaient encore l’un des charmes de sa causerie. Il vivait ce qu’il disait, il le vivait avec une intensité singulière ; et tandis qu’il le disait, rien n’existait plus pour lui, ni le monde, ni son interlocuteur, ni lui-même, mais seulement ce qu’il disait, et le plaisir d’en poursuivre les conséquences jusqu’à ce que le sujet se fût lassé d’en fournir.

Ce qui ajoutait à l’intérêt de cette conversation si personnelle, en un sens, — et pourtant si désintéressée, — c’est qu’elle aboutissait toujours à la morale ; et, en effet, dès qu’on les prend d’un peu haut, ce ne sont pas seulement les questions politiques, les questions historiques, les questions sociales qui se changent en questions morales, ce sont aussi les questions esthétiques. La curiosité d’Emile Montégut semblait d’un dilettante ; mais ce dilettante était surtout un moraliste, qui aimait à voir « la vérité face à face », qui la demandait comme indifféremment à tous ceux qui l’ont eux-mêmes cherchée, « sans s’attrister niaisement s’ils la trouvent contraire à leurs désirs, sans triompher insolemment s’ils l’y trouvent conforme », et, — c’est encore à lui que j’emprunte l’expression, — « sans avoir plus besoin de fanatisme pour lui être attaché, que d’alcool pour l’enthousiasme ou d’opium pour la rêverie. »

Pensait-il à lui-même quand il parlait ainsi ? et, sans oser le dire, lui qui savait combien cette sorte d’hommes est rare, et combien elle passe aisément pour bizarre, y trouvait-il peut-être l’explication et la consolation de la bizarrerie de sa destinée ? Car il fut de ceux qui n’eurent pas à se louer de la vie, et, pour ne rien dire du reste, sa réputation est loin d’avoir égalé son mérite ! C’est ce que nous tâcherons de montrer quelque jour, et nous n’y aurons point de peine, si l’on retrouve seulement dans son œuvre, — et on les y retrouve, — quelques-unes des qualités dont nous n’avons pu donner qu’une insuffisante idée. Peut-être alors conviendra-t-on que nous n’en avons rien dit de trop ; que le souvenir d’une très ancienne affection ne nous a pas aveuglé sur la valeur de l’écrivain et du « penseur ». Et si tous ceux qui lui doivent quelque chose, tous ceux qu’il a jadis comme éveillés à la vie de l’intelligence, tous ceux dont il a été le fécond inspirateur lui rendent la même justice, nous avons la confiance que son nom, qui fut de tous temps l’un des plus considérés, ne sera pas dans l’avenir le moins considérable de la critique contemporaine.


Le Directeur-gérant, F. BRUNETIERE.