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Chronique de la quinzaine - 30 novembre 1893

Chronique n° 1479
30 novembre 1893


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




30 novembre.

Les premières séances de la Chambre nouvelle, qui se sont terminées par la démission du ministère Dupuy, ont suffi pour montrer combien le terrain de la discussion s’était déplacé en France depuis six mois. Elles ont donné le ton à la législature qui commence, et fait connaître l’esprit de la politique future : nous allons assister à la lutte du socialisme contre la liberté. Et nous avons la satisfaction de constater que celle-ci a remporté une éclatante victoire.

Le moment était, il faut l’avouer, mal choisi pour nos socialistes révolutionnaires, frères aînés ou cousins germains des anarchistes, pour faire entendre aussi hardiment leurs revendications, lorsque des attentats odieux, qui nous ramènent à la barbarie, plongent le monde dans la stupeur et prescrivent impérieusement à la société de veiller à sa conservation. Pays monarchiques ou républicains, nations vieilles ou jeunes, races latines ou anglo-saxonnes, nul n’est à l’abri de la fureur monstrueuse et stupide de quelques misérables qui détruisent les gens et les choses uniquement parce qu’ils trouvent que tout n’est pas pour le mieux dans la planète que nous habitons. Comme ils n’ont rien à substituer à ce qui est, qu’ils ne produisent aucun plan et que leur cervelle ne contient pas le plus léger vestige d’idée, on peut admettre que la devise de ces forcenés est simplement que ce qui existe n’est bon qu’à s’en aller en poussière et que le mieux serait qu’il n’existât rien.

C’est donc vraiment pour son existence que la civilisation actuelle, fruit de longs siècles d’efforts de nos pères, perfectible encore, — qui songe à le nier ? — mais très supérieure cependant, dans son ensemble, aux organismes sociaux qui l’ont précédée, aura à lutter dans l’avenir. C’est à elle que la guerre est déclarée, et les projets de loi dont on annonçait le prochain dépôt à la Chambre, et qui ont pour but de modifier la législation sur la presse, en permettant l’arrestation préventive des individus coupables, non seulement de provocation, mais aussi d’apologie des crimes de droit commun, et en donnant aux parquets le pouvoir de saisir les exemplaires constituant le délit, ces projets de loi sont en vérité la moindre des armes qu’il convient de mettre, en France, aux mains des représentans de l’ordre public.

Depuis quelques semaines l’anarchisme, qui tenait le 13 novembre ses assises à Londres, dans Trafalgar-square, en un meeting où il célébrait l’anniversaire du « dimanche sanglant », c’est-à-dire de la répression nécessaire des troubles que l’agitation anti-sociale avait amenée il y a six ans, déployait solennellement son drapeau en Amérique, dans un congrès international, à Chicago. Les conseils qu’avaient donnés les orateurs du parti recevaient presque aussitôt un commencement d’exécution par l’assassinat du maire de Chicago, puis par des tentatives, heureusement réprimées, de meurtre sur la personne du gouverneur de l’Indiana et d’explosion de dynamite du monastère de franciscains de Patterson (New-Jersey).

Et tandis qu’à Londres un anarchiste brisait la devanture d’un bijoutier d’Oxford-street, alléguant « qu’il lui était loisible de prendre ce qui lui manquait là où il le trouvait » ; pendant qu’à New-York un adopte des mêmes idées tirait des coups de revolver dans les fenêtres du restaurant à la mode Delmonico, en criant : « A bas les riches ! », à Paris, un des congénères de ce dernier frappait, dans un simple bouillon Duval, d’un coup de couteau qui faillit être mortel, le ministre de Serbie, sans le connaître et uniquement pour l’honneur de tuer un « bourgeois » ; sa victime n’étant pas autrement désignée à son choix que par le port d’une décoration à la boutonnière ; à Marseille, à quelques jours de distance, une marmite chargée de dynamite faisait explosion devant la porte du commandant de corps d’armée ; et l’Espagne, encore tout émue de la catastrophe, accidentelle celle-ci, de Santander, était terrifiée par l’horrible attentat de Barcelone : deux bombes jetées dans une représentation de gala, au théâtre du Liceo, au milieu des fauteuils d’orchestre, tuant quinze personnes en une seconde, sans compter un grand nombre de blessés qui moururent les jours suivans.

Qu’il se soit trouvé des voix pour légitimer de pareilles abominations et des journaux pour y applaudir, voilà qui relève uniquement des tribunaux, et l’on a droit de s’étonner que le gouvernement, qui a su, au commencement de cette année, concevoir, rédiger et faire voter par les Chambres, en quelques jours, une loi, d’ailleurs fort opportune, contre les propagateurs de fausses nouvelles relatives aux caisses d’épargne, laisse aujourd’hui si bénévolement discourir des énergumènes comme ceux de la réunion anarchiste de Saint-Ouen, qui ont osé dire, en parlant des récens attentats : « Les bourgeois consternés tremblent devant la dynamite, usons-en. Brûlons ! tuons ! c’est par la terreur et le sang que l’idée anarchiste s’implantera ! » On s’étonne que les pouvoirs publics permettent à des feuilles comme le Père Peinard ou la Révolte de souiller les trottoirs de nos villes, lorsqu’un des derniers assassins avoue que son crime a eu pour cause principale la lecture passionnée de ces journaux, qui l’un et l’autre recommandent, encouragent, excitent ouvertement au meurtre et au vol.

Ce qui est plus extraordinaire que de voir des bêtes fauves qui tuent par système « pour démontrer que la société est mal faite », ou des gredins qui, ne voulant pas travailler, volent ceux qui travaillent par sympathie pour ceux qui ne travaillent pas, c’est d’entendre des hommes politiques auxquels le suffrage universel ouvrait hier le Parlement, ou des journalistes qui ont bien l’espoir d’y entrer demain, déclarer, ceux-ci que la tragédie de Barcelone « est une réponse à l’exécution de l’homme qui a lancé une bombe sur le maréchal Martinez Campos » ; ceux-là, que le parti socialiste, — c’est M. Jules Guesde qui parle, — « ne fait aucune distinction entre les moyens légaux et les moyens illégaux ; qu’il n’a nul souci de cette nuance… qu’il réclame le bénéfice des premiers et des seconds suivant les circonstances. »

Ces socialistes qui vont à la Chambre pour prendre part à ses travaux, et au besoin pour la détruire, sont entrés au Palais-Bourbon comme en pays conquis, impatiens de nouvelles batailles. Lorsque après une semaine consacrée à la validation des députés et à la nomination du bureau définitif, — opération qui a suffisamment fait connaître les tendances de la majorité, puisque M. Casimir Périer, représentant des opinions modérées, battait de cent voix M. Brisson, sur le nom duquel s’étaient coalisées les opinions radicales, — lorsque M. Dupuy eut donné lecture de la déclaration gouvernementale, ce fut un délégué du groupe socialiste, M. Jaurès, qui prit le premier la parole pour interpeller le ministère.

La déclaration officielle, à laquelle il se proposait de répondre, avait elle-même, en traçant un programme de travail, un peu trop détaillé peut-être, mais en somme très net et très sage, indiqué l’orientation nouvelle de la politique française, telle qu’elle résulte des scrutins d’août et de septembre. C’est bien aujourd’hui que M. Jules Ferry, s’il vivait encore, pourrait répéter ce mot qui lui fut tant reproché, même dans son propre parti, lorsqu’il le prononça, que « le péril était à gauche », et non pas à droite, comme l’a cru jusqu’à ces derniers jours M. le Président de la République. Ce n’est plus contre la droite que l’action du pouvoir trouvera à s’exercer, et il n’est plus parlé, ni d’« opposition irréconciliable » d’un côté, ni « d’anti-cléricalisme » ou de « manœuvres dynastiques » de l’autre.

Dès le début des travaux législatifs, la droite a noblement compris que son devoir lui commandait l’union avec tous les hommes d’ordre sur le terrain constitutionnel, et le ministère n’a pas caché qu’elle y serait bien accueillie. Il convient d’ajouter que, sauf l’allusion aux lois scolaire et militaire, repoussées en principe par cette fraction de la Chambre, il n’était aucune partie de la déclaration ministérielle qui n’ait pu ou dû rallier les suffrages conservateurs.

Le gouvernement faisait résolument tête au socialisme et au radicalisme. Il repoussait la révision, c’est-à-dire la suppression du Sénat, l’amnistie, la séparation de l’Église et de l’État, l’impôt sur le revenu ; il se déclarait hostile au socialisme d’État, favorable à l’initiative individuelle, à la liberté du travail, — contre la tyrannie des syndicats et la grève obligatoire, — désireux de maintenir le droit d’association des citoyens, ce grand principe, souvent oublié ou méconnu, de la Révolution française. Les projets financiers du ministre méritaient aussi l’approbation : le boni de la conversion du 4 1/2, annoncée à courte échéance, devra, a dit le président du conseil, « servir pour la plus grande part à rouvrir le chapitre, trop longtemps fermé, de l’amortissement, dont la présence dans un budget est à la fois un avertisse ment et une espérance. Aussi vous mettons-nous dès maintenant en garde contre d’imprudens dégrèvemens, persuadés que le vrai moyen de dégrever c’est d’amortir. »

Bref, la méfiance que recelait la déclaration pour le « caractère ambitieux de certaines formules et la sonorité de certains programmes », les hésitations dont le premier ministre d’hier ne pouvait se défendre devant le projet d’organisation, « si désirable encore que si malaisé », d’une caisse des retraites pour les travailleurs ; les garanties économiques qu’il donnait, autant que la promesse d’une « administration équitable et bienveillante, faite pour répondre à la formelle volonté d’apaisement et d’unité morale dont le dernier scrutin a manifestement témoigné », ce langage nouveau justifiait l’accueil que les Chambres et le pays lui ont fait. Il y a, pour désarmer les courages et laisser la société sans défense, une conspiration si imprudente, dans laquelle des esprits élevés et des philosophes se rencontrent avec des utopistes et des bons naïfs, qu’il faut savoir gré à ceux que l’on voit marcher résolument contre les chimères du socialisme.

La discussion provoquée par l’interpellation sur la politique générale a duré trois séances pendant lesquelles tous les partis se sont fait entendre. Quelques jours avaient suffi à la formation de groupes nouveaux parmi les représentans. Les socialistes s’étaient divisés en deux bandes : les « nationaux », ayant pour chef M. Cluseret, et les « orthodoxes », qui sont internationaux ou, comme ils disent, « anti-patriotards, » — pour ceux-là M. Millerand est presque un réactionnaire. — Vient ensuite l’extrême gauche d’autrefois, sous la présidence de M. Barodet : ce sont là des socialistes qui ne sont pas socialistes, qui ne le sont du moins que de nom, pour les besoins de leur candidature, ou très partiellement. Ils ne feraient campagne avec les purs que jusqu’à la première étape : la socialisation des mines, des chemins de fer et de la Banque. Ce groupe intermédiaire ne se compose d’ailleurs que d’une quarantaine de membres, tandis que la gauche radicale ou « progressiste » en compte plus du double.

Les trois ou quatre fractions qui précèdent, auxquelles on donnera demain le nom générique de gauche, ne contiennent en totalité que deux cents membres environ, c’est-à-dire un peu plus du tiers de la Chambre. Le centre ou les « républicains de gouvernement », dont les rangs grossissent chaque jour, et qui, lors de la première convocation, se trouvaient au nombre de deux cents députés, sous la présidence de M. Raynal, formeront la base de la majorité nouvelle, à laquelle tout fait prévoir que la droite, reconstituée sous la présidence du duc de Doudeauville, prêtera maintes fois son appui.

Au tournoi parlementaire ont pris part MM. Lockroy, Barthou, Goblet, Deschanel, Dupuy, etc. L’éloquence n’a manqué d’aucun côté, car le député socialiste, M. Jaurès, qui avait proféré bien des folies dans un très beau style, a aussi fait entendre à nos gouvernans d’utiles vérités, lorsqu’il a constaté par exemple, — aveu précieux dans une pareille bouche, — que le mouvement anti-social actuel provenait surtout de la décroissance de l’esprit religieux : « Vous avez définitivement arraché le peuple, a dit M. Jaurès, à la tutelle de l’Église et du dogme. Vous avez rompu certains liens de routine qui subsistaient encore. Qu’avez-vous fait par là ? Ce n’étaient que des habitudes, soit ; mais ces habitudes étaient pour quelques-uns une consolation et un calmant. Eh bien ! vous, vous avez interrompu la vieille chanson qui berçait la misère humaine ; et la misère humaine s’est réveillée avec des cris ; elle s’est dressée devant vous, et vous a demandé sa place, sa large place au soleil. »

C’est à peu de chose près ce que disait il y a quelque vingt ans le P. Félix, dans la chaire de Notre-Dame, et combien a-t-il été bon prophète ! La résignation en bas, la charité en haut, la foi, c’est-à-dire l’espérance d’un au-delà chez tous, il n’est ni grève, ni syndicat, ni société coopérative qui vaille autant et puisse faire plus pour la paix sociale. Seulement, à présent qu’on a détruit l’ancien état de choses, il ne sera pas facile de le remplacer. On a travaillé à supprimer ou à affaiblir ce rayonnement religieux qui absorbait une part de l’énergie populaire ; l’ardeur du désir, concentrée sur les biens terrestres, a eu pour naturelle conséquence le développement de l’esprit révolutionnaire dans les masses qui ne possèdent pas ces biens.

Les orateurs du centre ont eu beau nombrer les millions de paysans propriétaires, les milliards accumulés par les ouvriers dans les caisses d’épargne, et les progrès du bien-être dans l’ensemble de la nation, ce que demande l’opposition nouvelle c’est, sous une forme plus ou moins mitigée, l’abolition de la propriété « et autres balançoires », a dit un député d’extrême gauche ; en attendant cette abolition radicale, une intervention active de l’État pour empêcher la propriété de se maintenir ou de se former. On rêve d’user de contrainte pour grossir la part du travailleur dans les profits, pour réduire artificiellement la durée du travail et — qui sait ? — pour supprimer peut-être le travail lui-même ; comme si, en dépouillant de leur superflu les cinq cent mille Français qui vivent de leurs rentes, on aurait de quoi donner des rentes aux trente-huit millions de nos compatriotes qui vivent de leur labeur.

Et pendant que l’on s’agite ainsi, on ne parvient même pas à appliquer la loi, récemment votée, sur le travail des enfans et des femmes, laquelle ne se proposait pourtant que de réduire d’une heure ou deux par jour la présence de ces deux catégories de personnes dans les usines. Si l’on n’y parvient pas, si l’on n’arrive qu’à provoquer des grèves, comme celles qui sévissent actuellement dans les filatures de Roubaix, si le ministre du commerce et ses inspecteurs s’avouent vaincus, c’est qu’effectivement la loi est inapplicable et qu’on ne l’appliquera pas. Lors donc qu’en des choses si petites, semble-t-il, le législateur est impuissant, que serait-ce dans de plus grandes ?

Ceux qui parlent de nationaliser les mines ou les chemins de fer croient-ils que les ouvriers retireraient quelques profits de cette transformation ? croient-ils que le travail des employés serait plus lucratif ou plus court ? Nous possédons un chemin de fer national, celui de l’État : c’est principalement sur ce réseau que les syndicats voient réussir leur propagande, beaucoup plus que sur le réseau d’Orléans qui l’avoisine ; ce qui tendrait à prouver que les salariés de l’entreprise publique sont moins satisfaits de leur sort que ceux de l’entreprise privée.

Les idées que nous émettons ici sont d’ailleurs partagées, à la Chambre, par une majorité si forte, que la déclaration de M. Dupuy eût obtenu sans nul doute un vote de confiance ; mais, par un scrupule assez tardif pour paraître inexplicable, les ministres radicaux qui faisaient jusqu’à ce jour partie du cabinet, qui avaient refusé de démissionner avant la convocation du Parlement, et que l’on pouvait, d’après leur attitude nouvelle, comme nous le disions il y a quinze jours, croire convertis aux idées modérées, ont cru devoir brusquement se retirer, sans attendre même que le président du conseil recueillît l’approbation dont il devait être sûr. Toutefois cette retraite volontaire de MM. Peytral, Viette et Terrier remplace avantageusement à nos yeux, pour la déclaration gouvernementale, l’ordre du jour qui lui a manqué. Le radicalisme étant vaincu, les ministres radicaux ont senti qu’ils ne pouvaient décemment prendre leur part de lauriers qui ne leur étaient pas destinés ; et le cabinet n’a disparu que pour être remplacé par un autre plus solide, plus uni, dont le chef sera, dit-on, M. Spuller, et où nous regretterons seulement l’absence de M. Dupuy et celle de M. Casimir Périer, désigné par l’opinion pour le remplacer en ce poste, mais qui préfère sans doute se réserver pour des destinées plus hautes encore.

Une des premières questions dont le Parlement devra s’occuper au cours de la session qui commence est l’arrangement auquel vient d’aboutir la conférence monétaire qui a siégé à Paris du 11 octobre au 15 novembre. Comme on y travaillait à huis clos, les imaginations ont pu se donner carrière, et d’ingénieux nouvellistes se sont mis, un jour, à faire courir le bruit que le gouvernement français allait prêter ou même donner cent millions au gouvernement italien, pour l’aider à nous faire la guerre. Il va sans dire que rien ne justifiait cette absurde hypothèse.

La convention intervenue nous paraît, au contraire, fort avantageuse pour la France, comme pour la Belgique et la Suisse, qui l’ont également signée. Nous allons rendre à nos voisins d’au-delà des Alpes, ou plutôt nous allons leur vendre, avec l’espoir de ne les revoir jamais, ces innombrables pièces de 2 francs, 1 franc et 0 fr. 50, à l’effigie de Victor-Emmanuel ou du roi Humbert, dont la baisse du change et les spéculations qu’elle engendre ont provoqué l’émigration en masse et qui gonflent inutilement notre circulation divisionnaire. C’est là une monnaie trois fois dépréciée, par la baisse de l’argent (près de 50 pour 100), par l’infériorité du titre (835 millièmes au lieu de 900) et par l’usure des pièces, qui bientôt permettrait à l’État qui les a émises d’en renier la paternité.

Malgré cette triple dépréciation, le gouvernement italien a dû s’engager à nous rembourser moitié en or, moitié en billets de la Banque de France ou en traites équivalentes, les 70 ou 80 millions de francs auxquels les statisticiens croient pouvoir chiffrer la valeur nominale des petites monnaies d’argent italiennes circulant en France. L’Italie n’en recevra que pour quelques millions à la fois, et elle paiera comptant ou peu s’en faut. Elle ne pourra d’ailleurs obtenir un nouvel envoi qu’après avoir soldé le précédent. D’autre part, elle est obligée de reprendre au moins 35 millions par trimestre ; de sorte que l’opération ne saurait durer plus d’un an, y compris le délai de quatre mois qui sera assuré aux particuliers pour aller échanger aux guichets de nos caisses publiques les petites effigies italiennes dont ils se trouveront détenteurs.

Ajoutons que, du jour même où, sans avoir quitté la France, ces monnaies y auraient été immobilisées, l’Italie nous paiera une indemnité calculée sur le pied de 2 1/2 pour 100, et que ce taux serait porté à 3 1/2 dix jours après la livraison, si les couvertures n’avaient pas encore été reçues. Constatons encore que, tout en reprenant définitivement ses petites monnaies d’argent, l’Italie s’interdit absolument d’en augmenter la frappe ; et, sans qu’il soit besoin d’insister ici sur d’autres précautions d’ordre secondaire, on reconnaîtra que l’esprit de conciliation n’a pas exclu chez les délégués français, et particulièrement chez celui d’entre eux qui, par sa compétence spéciale, était l’âme des négociations, M. de Foville, directeur de la Monnaie, la prudence, on pourrait même dire la vigueur que leur conseillaient l’attitude politique et la détresse financière du gouvernement italien.

Ainsi conçu, le pacte soumis à l’approbation des Chambres ne pourrait guère être attaqué que par les hommes qui, hostiles à toute demi-mesure, réclament bruyamment la dénonciation pure et simple de l’Union latine. Mais, qu’ils y prennent garde ! est-on sûr que des perturbations de plus en plus graves ne suivraient pas ce troisième coup d’État monétaire venant après ceux qui, cette année même, ont eu pour théâtres Calcutta et Washington ?

Puis, il faut bien se dire que les conditions édictées par la convention de 1885 en vue d’une liquidation totale de l’Union sont bien moins sévères pour nos débiteurs et, par suite, bien moins rassurantes pour nous, que celles qui viennent d’être appliquées au rapatriement des monnaies d’appoint italiennes. A cet égard, le dernier discours prononcé par le baron de Renzis, premier délégué de l’Italie, mérite d’être médité. Et, cela étant, si l’on s’étonne que le cabinet Giolitti ait fini par se plier à nos exigences, c’est qu’avant tout il y a urgence à calmer l’état d’exaspération auquel ont été peu à peu amenées ces villes et ces campagnes de la haute Italie où, depuis des mois, on en est réduit à utiliser comme monnaie, pour les petites transactions de la vie quotidienne, des timbres et des cartes postales, voire même des paquets de tabac ou de sel, à l’instar des tribus de l’Afrique centrale.

Cette convention monétaire aura vraisemblablement été le dernier acte diplomatique du cabinet Giolitti, qui s’est effondré le 24 de ce mois, sans interpellation, sans vote, le lendemain de l’ouverture du Parlement italien, à la suite de deux séances des plus orageuses, provoquées par la lecture du rapport de la commission d’enquête sur l’affaire des Banques. M. Giolitti et ses collègues sont frappés beaucoup plus pour ce qu’ils ont su et volontairement caché, que pour ce qu’ils ont fait ; car les fautes les plus graves, dans cette triste affaire, ont été commises avant leur entrée au pouvoir.

On a discuté avec passion, au printemps dernier, à la Chambre italienne, pour savoir si le comité des Sept, chargé de l’enquête parlementaire sur les désordres de la Banque romaine, ferait connaître le résultat de ses travaux avant le vote de la loi sur la réorganisation des banques d’émission, qui a consisté à doter un établissement unique — la Banque d’Italie — de toutes les dettes et de tout le mauvais papier des anciennes banques d’État du royaume, à l’exception des anciens Monti de Naples et de Sicile, qui conservent leur autonomie. M. Giolitti s’était vivement opposé à cette publication, de nature, disait-il, à empêcher la lumière de se faire tout entière, mais dont il espérait, en réalité, prévenir les scandales.

En effet, un certain nombre de pièces compromettantes pour divers hommes politiques, tout d’abord saisies, ont été plus tard soustraites à l’instruction. Malgré tout, le public était parvenu à connaître une partie de la vérité. Un des membres du comité d’enquête, M. Bovio, qui avouait « avoir des nausées » de la besogne à laquelle il se livrait, menaçait ouvertement, le 9 janvier dernier, de faire des révélations écrasantes sur les sénateurs, députés ou ministres coupables d’avoir usé de la corruption pour gouverner ou de s’être laissé corrompre eux-mêmes. M. Tanlongo, l’ancien gouverneur de la Banque Romaine, déclarait, dans son interrogatoire, avoir donné trois millions à un ancien président du conseil. On annonçait qu’une centaine de hauts personnages très en vue laisseraient dans ce malheureux procès plus d’un lambeau de leur réputation.

Le rapport, aujourd’hui public, a confirmé la plupart de ces faits, qui, malgré la fuite plus ou moins facilitée de certains détenus que le ministère n’osait relâcher, malgré les arrêts de non-lieu rendus en faveur de plusieurs accusés dont la culpabilité semblait hors de doute, contribuent à jeter un profond discrédit sur une partie du personnel qui a dirigé, depuis plusieurs années, les destinées de l’Italie. Il semble décidément que nos scandales du Panama soient de beaucoup dépassés, et que c’est en Fiance, et non au-delà des Alpes, qu’ait eu lieu le Pauamino.

Sans vouloir atténuer la part de responsabilité des derniers ministres du roi Humbert dans cette triste affaire, les millions extorqués à la Banque Romaine par des députés qui vendaient leur vote, n’auraient pas suffi peut-être à leur attirer une chute aussi éclatante. La déplorable situation financière du pays n’y a pas été étrangère, et la Chambre, en rentrant de vacances, a passé sur le cabinet sa mauvaise humeur. M. Gladstone écrivait, en septembre 1889, dans la Contemporary Review : « En moins de vingt-cinq ans de paix, depuis son indépendance, l’Italie a trouvé moyen de tripler ses impôts, d’avoir une dette aussi forte que celle de l’Angleterre, et de se trouver à deux pas de la banqueroute. » La jeune Italie n’a certainement pas contracté tous les emprunts dont elle paie l’intérêt ; elle a recueilli les charges de la plupart des Étals qu’elle remplaçait ; mais elle y a ajouté un contingent formidable de charges nouvelles.

Il y a un an environ, au moment où le cabinet actuel arrivait aux affaires, son chef déclarait bien haut, dans une harangue demeurée célèbre, qu’au désordre financier et à l’imprudence des derniers ministères allaient succéder l’ordre et la sagesse, et qu’il se faisait fort de rendre au budget son équilibre et son élasticité, sans établir aucun impôt nouveau et sans augmenter aucun des anciens. Après quelques mois d’expérience il a dû changer de langage. Dans un banquet qui avait heu à Dronero, le 18 octobre dernier, M. Giolitti, faisant la synthèse de l’histoire parlementaire des derniers temps, a confessé que « la cause principale de la crise actuelle est la mauvaise politique financière, qui a entrepris, a-t-il dit, des dépenses excédant de beaucoup nos ressources, et en grande partie improductives, en nous procurant des capitaux par d’énormes dettes, contractées spécialement à l’étranger. »

Ces « dépenses improductives, » chacun sait en quoi elles consistent et par quoi elles sont motivées. La politique étrangère de l’Italie lui coûte trop cher encore, malgré les économies déjà faites dans le budget de la guerre. Elle a d’autres inconvéniens que de la pousser à « mettre sa maison sens dessus dessous », comme le comte Tornielli insinuait à Londres, dans un toast récent, que la Fiance l’avait dû faire, pour la réception des marins russes ; elle l’oblige à vendre les meubles. La crise prendra fin le jour où l’Italie comprendra qu’elle n’a besoin de personne, qu’elle n’a pas plus à s’attacher à l’Autriche, ni à se lier aux intérêts de l’Europe centrale, qu’à se jeter dans les bras de la France ou de l’Angleterre.

Mais nos voisins se font un point d’honneur de persister dans la voie où ils se sont engagés, et si le nouveau ministère, dont la direction appartiendra à M. Zanardelli, le président actuel de la Chambre, ne peut, comme on l’annonce, se passer du concours parlementaire de M. Crispi, l’orientation des affaires extérieures n’est pas près de se modifier- à Rome. Cependant un changement de personnes n’apportera, que je sache, aucun changement au budget. Le rétablissement de l’affidavit pour les rentes, l’obligation du paiement en or des droits de douane, n’auront pour effet que d’augmenter encore le taux du change. Reste l’impôt progressif sur le revenu : médiocre panacée. L’imagination de M. Giolitti n’avait enfanté rien de mieux : nous allons voir ce que trouveront ses successeurs. Une autre solution avait été proposée par M. di Rudini : réduire les cadres, avoir une armée moins nombreuse ; d’autant plus que, comme l’ancien ministre lui-même l’avoue, « l’organisation militaire, faute de moyens, déchoit lentement. »

Tandis que les ministres tombaient, à vingt-quatre heures d’intervalle, quoique d’une façon bien différente, à Paris et à Rome, le cabinet espagnol semblait aussi à la veille de se dissoudre. Ce n’était pas de trop sacrifier aux exigences militaires que l’on reprochait à M. Sagasta et à ses collègues ; au contraire, l’opinion publique de Madrid leur faisait un crime d’être trop pacifiques, et de ne pas poursuivre assez activement la campagne que le gouvernement a dû entreprendre, il y a deux mois, au Maroc.

On sait que l’Espagne occupe sur la côte septentrionale du Maroc quatre positions : Ceuta, Velez, Alhucemas et Melilla, auxquelles on peut ajouter les îles Zaffarines. On les appelle souvent les presides, c’est-à-dire les pénitenciers, parce qu’en effet chacune de ces villes renferme un établissement correctionnel. De ces quatre places, Melilla est la plus orientale, c’est-à-dire la plus voisine de la frontière algérienne. Il y a quatre siècles que les Espagnols la possèdent, et non sans gloire ; elle a eu maintes fois à repousser les assauts opiniâtres des Arabes. Voilà qui suffit à expliquer l’émotion que causent en Espagne les événemens de Melilla et la ferme intention de nos voisins de ne pas laisser cette nouvelle agression impunie.

Les montagnards Berbères, descendans des Numides du temps de Jugurtha, qui habitent le Riff, pays complètement fermé, inaccessible aux Européens et ne dépendant que pour la forme du sultan du Maroc, se livrent sous les murs des petites possessions espagnoles à des déprédations, qui sont une source inépuisable de conflits. Il y a quelques mois, à la suite d’une inspection à Melilla du général commandant les troupes d’Andalousie, on décida d’élever un fortin, qui dominerait le marché où les indigènes des environs se rendent chaque semaine pour approvisionner la place. L’emplacement choisi pour ce poste se trouvait être un terrain où reposaient les restes d’un saint marabout, universellement vénéré dans la région. Le bouleversement de ce tombeau a suffi pour offenser les Riffains, musulmans très orthodoxes, qui se sont fait un devoir de détruire à leur tour les constructions espagnoles.

Telle est l’humble origine de la campagne qui, depuis sept semaines, occupe toute la péninsule. L’affaire de Melilla, quelque satisfaction d’amour-propre que doivent légitimement recevoir les Espagnols, vaut-elle la peine de se lancer dans une aventure ? Le cabinet libéral ne l’a pas pensé ; il a conduit les opérations militaires « bride en main », selon le mot de jadis ; et après avoir envoyé des troupes en Afrique et engagé des hostilités qui ont coûté la vie au général Margallo, il a, depuis quelques semaines, attendu l’effet des promesses du sultan qui offrait de se charger de punir les Kabyles. Nous estimons qu’il a bien fait.

Le peuple espagnol, qui s’irrite des lenteurs diplomatiques, serait désolé sans doute que le conflit s’arrangeât « par des papiers » ; mais les hommes d’État de Madrid, qui ont à surmonter des difficultés et des embarras financiers, où l’honneur national pourrait être compromis bien plus encore que sur le littoral méditerranéen, sont plus excusables que ne le pensent les ultra-chauvins d’au-delà des Pyrénées, de ménager le sang et l’argent de leurs concitoyens. Le cabinet ne s’est décidé à la guerre que sous une pression intense, et en quelque sorte in articulo mortis ; car, s’il avait résisté, ses heures étaient comptées.

Pour l’occupation d’une bande de territoire inculte il semble néanmoins que l’envoi du maréchal Martinez Campos, nommé général en chef de l’armée du Maroc, à la tête de vingt-quatre mille hommes, soit un bien gros déploiement de forces, malgré ce qu’on sait de la tactique perfectionnée des Arabes, et des fusils à tir rapide dont ils sont armés. Il est juste d’ajouter que le seul avis d’une expédition semblable suffira peut-être à hâter un arrangement définitif, tant de la part de Sa Majesté chéritienne, que de la part des Riffains, incapables de résister longtemps à une armée régulière.


Vte D’AVENEL.