Ouvrir le menu principal

Chronique de la quinzaine - 14 décembre 1893

Chronique n° 1480
14 décembre 1893


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




14 décembre.

Rappelant à cette place, il y a quinze jours, les derniers attentats anarchistes dans le monde et particulièrement en France, nous nous étonnions que le gouvernement n’eût pas encore su concevoir, rédiger et faire voter rapidement par les Chambres une loi de défense urgente contre les bêtes fauves à face humaine lâchées en liberté dans notre civilisation. Une nouvelle et horrible explosion, se produisant cette fois dans l’enceinte du palais législatif, a secoué la torpeur des députés et des ministres. Le 9 décembre dernier, pendant la séance de la Chambre, une bombe, lancée du haut d’une tribune publique, a éclaté au milieu de la salle, en blessant une cinquantaine de personnes, tant parmi les spectateurs des galeries que sur les bancs des représentans.

Dès le lendemain, la police, qui avait procédé avec une louable rapidité, tenait sous les verrous le coupable, un socialiste-anarchiste nommé Vaillant, dont elle avait tiré des aveux complets. Pour prévenir autant que possible le retour de pareils crimes, le Cabinet a proposé et fait adopter déjà en partie un ensemble de mesures visant non seulement la fabrication des explosifs et les associations d’anarchistes, mais aussi les journaux et les réunions publiques où se font d’épouvantables apologies de l’assassinat. Le ministère Casimir Perier a été et sera soutenu, dans l’accomplissement de cette besogne de désinfection nationale, par les honnêtes gens de tous les partis et, l’on peut ajouter, de tous les pays.

L’avènement même de ce cabinet, dont les membres et les doctrines sont un peu ce que l’on nommait il y a vingt ans « républicains conservateurs » et ce que l’on appelle aujourd’hui « modérés », accuse l’importance de l’évolution récente des ralliés, qui a changé en France la face de la politique. Par « ralliés », j’entends ces quinze cent mille électeurs qui, de 1889 à 1893, sont passés de la droite à la gauche ; qui, de vaincus des précédens scrutins, sont devenus les vainqueurs dans celui-ci, en fondant avec d’anciens adversaires ce parti des « républicains de gouvernement » auquel sa force numérique assure pour quelque temps la suprématie dans le Parlement… s’il sait s’en servir. Au XVIIe siècle, les soldats prisonniers étaient incorporés dans les rangs de l’armée ennemie, et y servaient le lendemain avec la même conviction qu’ils faisaient la veille sous le drapeau contraire ; chose, aux yeux des contemporains, fort raisonnable, puisque ces « gens de guerre » exerçaient une profession et que leur destinée était de se battre pour ou contre n’importe qui. Les électeurs conservateurs, dont le droit était de voter pour ou contre n’importe qui, au mieux de ce qu’ils croyaient être l’intérêt présent de la France, ont imité de leur plein gré ces prisonniers des guerres d’autrefois ; c’est à leur seul enrôlement dans une des troupes en présence que celle-ci doit aujourd’hui le pouvoir.

M. Clemenceau aura beau dire que le nouveau ministère est le prisonnier du pape ; que Léon XIII a mis la main sur la République française, et que « le fameux cri de guerre : Le cléricalisme c’est l’ennemi ! expire sur les lèvres de nos hommes d’État repentans », cela signifie simplement que, si les nouveaux ministres sont, sans exception, des républicains éprouvés, ils ne sont pas, ou ils ne sont plus sectaires, et qu’ils ne voient pas au nom de quel principe ils repousseraient les catholiques qui viennent à eux. Il n’est pas jusqu’à l’appui de la droite, si souvent accepté ou sollicité par les radicaux, si souvent prêté par celle-là, hélas ! à son plus grand préjudice, durant les quinze années qui viennent de s’écouler, dont le parti avancé ne veuille faire au gouvernement un crime de lèse-république.

Aussi bien l’appui de la droite est-il aujourd’hui rationnel, également honorable pour les députés conservateurs qui le donnent sans l’avoir promis, et pour le Cabinet qui le reçoit sans l’avoir marchandé. Voudrait-on peut-être qu’il le repoussât ? Et s’il plaît au pape d’être républicain, et à la droite d’être ministérielle, M. Maret prétend-il les en empêcher ?

Le 1er décembre, au moment où l’on ne s’y attendait plus, M. Casimir Perier, auquel M. Carnot avait envoyé plusieurs jours de suite tous les députés de sa connaissance pour insister auprès de lui, afin qu’il acceptât le mandat de former un cabinet, s’est enfin décidé à descendre du fauteuil présidentiel de la Chambre des députés, pour se mettre en quête de neuf personnes prêtes à accepter un portefeuille dans la combinaison dont il serait le chef. M. Casimir Périer était l’élu de la Chambre ; sur son nom la majorité venait d’émettre un vote clair et décisif. En même temps qu’un hommage, c’était là une désignation officielle à laquelle le patriotisme du député de l’Aube ne pouvait lui permettre plus longtemps de se dérober. En effet, aussitôt qu’il eut accepté, la constitution du ministère, qui jusque-là semblait assez laborieuse, au point que M. Spuller, malgré les sympathies personnelles dont jouit ce fin lettré, avait mis cinq jours à recruter trois ministres y compris lui-même, devint si aisée qu’en moins de vingt-quatre heures elle fut achevée, et que l’acte de naissance du Cabinet, publié au Journal officiel du 3 courant, eut dû porter la date du 2 décembre si, par une innocente supercherie, on ne l’eût post-daté du lendemain, pour éviter dus rapprochemens historiques que les secrétaires d’État actuels n’avaient pourtant pas à redouter.

La crise s’est donc terminée à l’honneur de chacun de ceux qui y jouaient un rôle, y compris M. le Président de la République. On reprochait à M. Carnot d’être demeuré fidèle au système de la concentration, comme si l’union, lorsqu’elle n’est qu’apparente et superficielle, ne faisait pas tout justement le contraire de la force. — Il semble effectivement acquis que, si le ministère Dupuy s’était présenté intact devant la Chambre nouvelle, c’est que le chef de l’État avait refusé de demander à certains de ses membres d’abandonner leur portefeuille. — Qu’il se soit trompé en cette occurrence ou qu’il ait témoigné quelque excès de tendresse pour un système désormais condamné, il convient de reconnaître toutefois que M. Carnot n’ourdit aucune intrigue, qu’il ne commit par conséquent aucune trahison ; et c’est aller un peu loin peut-être que de juger, comme certains virtuoses d’opposition irréconciliable, ses tergiversations dignes… d’une peine capitale.

M. Casimir Perier, prenant en main la direction des affaires pour soutenir la politique qui répond à ses propres idées et au sentiment de la majorité de la Chambre, s’est entouré de collaborateurs, qui, venus de points divers, se sont rencontrés et loyalement mis d’accord sur ce qu’il est à la fois utile et possible de faire. S’il est vrai qu’il n’y ait pas deux feuilles tout à fait pareilles dans le même arbre, il ne l’est pas moins qu’il n’y a pas deux députés, et partant deux ministres, qui pensent exactement de même sur toutes les questions ; aussi l’homogénéité que nous souhaitons parmi les membres du gouvernement n’est-elle pas l’uniformité des différens exemplaires d’un même livre : MM. Burdeau et Antonin Dubost, ministres des Finances et de la Justice, constituent l’aile gauche du nouveau Cabinet ; ils siègent sur les confins de l’union républicaine. MM. Spuller et Raynal, ministres de l’Instruction publique et de l’Intérieur, deux anciens collaborateurs intimes de Gambetta, correspondent au centre ; l’aile droite est représentée par MM. Casimir Perier, qui s’est réservé les Affaires étrangères, et Jonnart, l’un des membres les plus éloquens et les plus distingués de la Chambre, placé à la tête des Travaux publics.

Quant au ministère de la Guerre, ce n’est pas sans plaisir que les partisans de la liberté de conscience ont vu le général Mercier y remplacer l’ancien titulaire. L’attitude du général Loizillon, lors de l’interpellation de M. de L’Angle-Beaumanoir au Sénat, relative à une punition de quinze jours de salle de police infligée à deux séminaristes pour avoir servi la messe en uniforme, avait péniblement impressionné les esprits les moins dévots, qui estiment qu’un soldat a aussi bien le droit d’employer ses loisirs à prendre part, en tenue, aux offices d’une église, qu’aux parties de billard d’un café ou à d’autres parties… ailleurs.

Le chef du Cabinet, petit-fils du grand ministre de 1831, qui sut donner aux débuts du règne vacillant de Louis-Philippe figure et forme de gouvernement, fils de cet ami de M. Thiers qui, avec les Montalivet et les Rémusat, apporta à la république indécise de 1872 un concours qui devait faire impression sur le pays et favoriser la marche ascendante d’un régime jusqu’alors détesté ; le chef du Cabinet est un rallié de la première heure et, comme tel, son loyalisme ne peut être suspect à aucun des députés de la majorité. Par ailleurs, neveu du duc d’Audiffret-Pasquier, beau-frère du comte de Ségur, son nom est de nature à n’épouvanter point ni les ralliés d’aujourd’hui ou ceux de demain, républicains de la douzième heure, ni même les conservateurs qui persistent à repousser théoriquement la forme actuelle. À son tour, il peut contribuer à l’inauguration d’une ère de paix intérieure à laquelle les conjonctures semblent propices.

Tout porte à croire que tel est son but, et la déclaration officielle par laquelle il a préludé à ses rapports avec les représentans du pays le dénote suffisamment. L’esprit qui l’anime, les projets qu’elle annonce et ceux qu’elle repousse sont à peu près les mêmes que M. Dupuy repoussait et annonçait dix jours auparavant. Il s’y mêle cependant je ne sais quelle grâce subtile répandue dans le discours pour adoucir les arêtes des refus, et colorer d’une ombre de réalité les espérances que l’on sait trop lointaines. Contre cette bonne volonté et, pour me servir d’un mot vulgaire, ce bon-garçonisme politique, l’on ne saurait trop mettre en garde M. le président du Conseil. Il ne désarmera, il n’endormira ainsi aucun de ses adversaires ; il risquerait, par trop de relâchement, de laisser s’éparpiller ses amis. Le premier Casimir Perier, qui parlait au roi avec indépendance, n’avait pas moins de fierté avec les Chambres. On lui reprochait une certaine brutalité de langage et des allusions souvent cassantes ; c’était la forme de son énergie. Son petit-fils nous paraît pécher au contraire par mansuétude.

Le Parlement est plein de personnes moyennes et sincères qui croient que, pour avoir de grandes idées, il suffit d’éprouver le désir d’en avoir ; il est pénible, mais nécessaire de les détromper. La tâche de l’homme d’État consiste, selon le mot de Leibniz, « à séparer de la paille des mots le grain des choses ». Quoique la déclaration de M. Casimir Perier soit beaucoup plus courte que celle de M. Dupuy, elle fait cependant plus de promesses, et des promesses plus grandes, parmi lesquelles il en est que l’on ne peut pas tenir. Quelques socialistes ont déclaré le lendemain que le chef du gouvernement était un homme poli et qui savait vivre, parce qu’il leur a concédé une ou deux périodes semi-gracieuses ; mais croit-il par là les amadouer ?

Tout ce qu’il doit espérer de l’opposition c’est qu’elle ne le diffame pas, qu’elle ne l’accuse pas d’avoir assassiné quelque notaire ; pour le reste, les nouveaux ministres n’avaient pas encore pris possession de leurs portefeuilles que déjà le parti radical proclamait ces hommes qui ont voté les lois militaire et scolaire convaincus de cléricalisme, de réaction.

Il est bien vrai, et l’on doit le reconnaître, que dans les scrutins les plus significatifs la majorité ministérielle, tout d’abord chiffrée à trois cents voix, paraît avoir éprouvé quelque déchet : la proposition d’amnistie n’a été repoussée que par 257 voix contre 226, et M. Dupuy n’a été, le lendemain, nommé président de la Chambre que par 251 voix contre 213. Les amis du ministère ont cherché des excuses à ces défections : « Les nouveaux députés n’avaient pas bien compris le sens du vote… Il faut faire la part de l’inexpérience et des tâtonnemens au début d’une législature… » Ce sont là des explications insuffisantes. La vérité, c’est que la scission, ou, simplement, la coupure, n’est pas encore bien nette, dans les rangs des républicains, entre les ministériels et les opposans. Mais que le ministère n’imagine pas accroître, ni même asseoir, la majorité nouvelle par des concessions ou par des caresses à la gauche ! Bien au contraire, ces flottans, ces timides, se mettront du parti de ceux qui leur paraîtront avoir le plus d’autorité, d’audace et d’esprit de décision. Il dépend de M. Casimir Perier de les avoir avec lui, s’il leur montre qu’il est là pour les guider et non pas pour les suivre.

Le Cabinet annonce par exemple l’intention « d’étudier la création d’une caisse des retraites pour les travailleurs, avec la volonté d’accomplir ce grand acte de solidarité sociale » : en pareille matière la volonté ne suffit pas. Le principe est excellent, l’idée généreuse : la difficulté gît dans l’exécution. Et personne encore n’a apporté un plan pratique, celui de M. Constans étant, de l’aveu de tout le monde, reconnu irréalisable. Ne vaudrait-il pas mieux renoncer, pour le moment, à une œuvre gigantesque qui n’aboutira pas, et se borner à seconder, par des subventions, l’action efficace des mutualités existantes ?

Dès à présent on peut, vis-à-vis de ces sociétés très nombreuses, appliquer ce mot qui fit fortune dans un discours du dernier printemps : « Aide-toi, la république t’aidera ! » Les adhérens aux sociétés de secours mutuels dépassent aujourd’hui 1 200 000. C’est là un chiffre qui n’est point méprisable. Si on le rapproche des 8 millions de petits propriétaires fonciers et des 8 millions de livrets individuels entre lesquels se répartit le capital des caisses d’épargne, qui dépasse aujourd’hui 4 milliards 300 millions : si l’on y joint les pensions de retraites servies à leurs ouvriers et employés par les compagnies de chemins de fer, de mines, par un très grand nombre d’administrations publiques et d’industries privées, on se rendra compte que les travailleurs des catégories les moins fortunées ne sont pas aujourd’hui aussi dénués qu’on parait le croire, ni de ressources dans le présent, ni de garanties dans l’avenir.

Cela ne veut pas dire qu’il n’y ait rien à faire, mais seulement que tout n’est plus à faire et qu’il a déjà été beaucoup fait en détail. Le pas le plus difficile à franchir était de créer, de répandre chez les travailleurs isolés le goût personnel de l’épargne, sans lequel il n’est pas de caisse nationale de retraites capable de fonctionner. Le grand écueil que les institutions de prévoyance rencontrent à leurs débuts, c’est que chacun des participans, qui verse annuellement par exemple 30 francs à la caisse sociale, prétend en recevoir au moins 35 chaque année, de ladite caisse, en médicamens ou secours divers, sans quoi il estime avoir conclu une mauvaise affaire. L’organisation spontanée d’un État-providence, qui promettrait tout sans rien avoir, aurait pour résultat d’ancrer plus profondément en beaucoup de cerveaux l’espérance chimérique d’une rente gratuite que la collectivité se servirait à elle-même et qu’elle ne pourrait trouver que dans l’impôt.

Or les finances, c’est justement là où le bât nous blesse. M. Casimir Perier pense « qu’il faut plus équitablement répartir le poids de l’impôt ; qu’il faut, tenant compte des modifications qui se sont produites, depuis un siècle, dans la distribution de la fortune publique et dans la valeur respective des élémens qui la composent, remanier les contributions directes pour leur rendre le caractère qu’avait voulu leur donner l’Assemblée constituante, et atteindre surtout la richesse acquise. » La pensée du gouvernement semble ici un peu obscure.

S’agit-il de « remanier » les contributions directes pour les réduire ou pour les augmenter ? Parlant plus loin d’un relèvement des droits de succession, le président du Conseil a fait connaître qu’il n’aurait pour but que de permettre la déduction du passif dans le calcul des taxes à acquitter ; c’est une réforme depuis longtemps à l’étude et dont nous avons déjà souhaité ici même la réalisation. Il n’en résultera pour l’État aucun supplément de recettes. Quant aux idées fiscales de la Constituante, idées du reste très rudimentaires, je ne crois pas qu’il soit bien désirable de s’en inspirer. L’Assemblée de 1789 avait à extirper des abus séculaires, dont le principal était cet impôt arbitraire sur le revenu, impôt de répartition et non de quotité, que l’on appelait la « taille personnelle » ; son plus grand souci était de le faire disparaître. Elle demanda presque tout le budget des recettes à la terre, à l’impôt foncier.

Si l’on voulait remanier l’impôt foncier, on le pourrait sans inconvénient, en augmentant la taxe sur le sol des propriétés bâties, dont la valeur s’accroît sans cesse dans les villes, et en dégrevant le sol rural, qui, pour le moment, subit une crise dont nous ne sommes pas près de voir la fin. Déjà, du reste, il y a quelques années, on est entré dans cette voie, et ce n’est évidemment pas une suppression radicale de l’impôt des terrains non bâtis que M. Casimir Perier peut avoir en vue, puisqu’il s’était, si nous ne nous trompons, déclaré hostile à cette mesure lorsqu’il n’était que simple député.

Nous ne savons donc ce que la déclaration ministérielle veut dire par cette « richesse acquise », qu’elle entend surtout viser. S’agit-il d’un impôt sur le capital que révérait M. Burdeau, à l’imitation de la Hollande ? M. Goblet, lui aussi, disait, dans une séance récente, qu’il « n’y a qu’un moyen de se procurer de l’argent : c’est de le prendre là où il est, c’est-à-dire sur la richesse… » Il tombe sous le sens que l’on ne peut prendre l’argent où il n’est pas. Le vieil adage de la monarchie absolue prouve lui-même que le roi, où il n’y avait rien, se reconnaissait incapable de trouver quelque chose.

M. Casimir Perier ne prétend sans doute pas cueillir cet argent de la même façon que M. Goblet ; je crois pour ma part que le budget des recettes est très susceptible de réformes, et j’aurai sans doute l’occasion de m’en expliquer quelque jour ; mais, avant d’y procéder, on ne saurait trop se pénétrer de cette vérité : que les impôts ne sont nullement payés par ceux qui les acquittent en apparence. Les pauvres rejettent sur les riches une partie de l’impôt qu’ils paient : les riches rejettent sur les pauvres une partie des contributions qu’ils supportent. Ce chassé-croisé se fait au moyen d’une majoration plus ou moins grande des consommations et des salaires. C’est sur ce sujet primordial que doivent porter les méditations de ceux qui s’occupent des finances de l’État, sous peine de faire fausse route.

Puis, avant de remanier le budget des recettes, que nos ministres regardent un peu, s’il leur plaît, au budget des dépenses ! Qu’ils considèrent le chiffre de notre dette que l’on n’amortit plus, qui au contraire grossit toujours, à telle enseigne que l’on commence à parler d’un nouvel emprunt pour la fin de l’année prochaine. La première, la plus urgente des réformes, c’est un budget en solide équilibre, un crédit public au-dessus de toute atteinte. Non-seulement il faut fermer le grand-livre de notre dette consolidée, qui atteint 32 milliards, c’est-à-dire plus du double de celle de l’Angleterre, et est à peu près égale à celle des États de la Triple-Alliance, mais il convient d’en reprendre l’amortissement sur la base d’une centaine de millions par an au minimum. Le précédent ministre des Finances avait fait à ce sujet des promesses positives, et nous ne voulons pas douter que son successeur n’ait à cœur de les tenir.

D’autre part, on sait avec quelle difficulté, au moyen de quels expédiens, ont été équilibrés nos deux derniers budgets. Nul, parmi ceux qui suivent de près la question d’argent, ne peut s’empêcher d’en concevoir quelque inquiétude. Depuis le commencement de 1893 jusqu’à ce jour, soit par l’effet de moins-values sur les recouvremens, soit par suite de crédits additionnels de toute nature, l’excédent des dépenses sur les recettes s’élève à 45 millions, en tenant compte de l’économie qui résultera, à la fin de l’année, des dépenses prévues et non effectuées. À cette somme de 45 millions viennent s’ajouter 43 autres millions auxquels montent les demandes supplémentaires portées, il y a quelques jours, devant les Chambres. Voilà 87 millions de dépenses qui n’ont pas de contre-partie dans les recettes.

Si l’on y joint, en dehors du budget ordinaire, les services alimentés par l’emprunt qui, pour 1893, se chiffrent par 140 millions environ, on atteint, pour l’exercice en cours, un déficit probable de 220 à 230 millions. Comment le nouveau ministère entend-il y pourvoir ?

C’est là une préoccupation qui se recommande aussi à l’attention des députés qui seraient tentés, par des interpellations inconsidérées, d’émouvoir le pays et de pousser le gouvernement à des entreprises coloniales dont nous ne recueillerons aucun profit immédiat. Nous avons à l’heure actuelle, en Asie et en Afrique, beaucoup d’affaires sur les bras, et nous possédons à la Chambre un groupe dit « de politique extérieure et coloniale », fort important puisqu’il compte 120 membres et fort dévoué aux multiples intérêts de la France dans le monde, mais dans le sein duquel s’agitent des gens trop pressés et trop belliqueux. Pour fortifier, pour étendre même, si l’on veut, notre domaine extra européen, la diplomatie populaire et la diplomatie parlementaire, qui se ressemblent beaucoup l’une à l’autre, sont le contraire de la bonne diplomatie.

Lorsque nous avons signé avec le Siam, à la fin de juillet dernier, une paix avantageuse, puisqu’elle nous assurait la possession de la rive gauche du Mékong et la neutralisation, à notre profit, d’une zone de quelque importance sur la rive droite de ce fleuve, notre ministre des Affaires étrangères, M. Develle, qui avait très dextrement conduit les négociations, a conclu avec le marquis de Dufferin, ambassadeur d’Angleterre, un arrangement en vertu duquel la France admettait le principe de la création d’un Etat-tampon entre les possessions réciproques des deux gouvernemens.

À vrai parler, il est difficile de comprendre pourquoi la Grande-Bretagne tenait tant à ne pas être notre voisine immédiate, sur ce point de l’Extrême-Orient, lorsque nous vivons ailleurs coude à coude en bonne intelligence. Elle a d’autant moins de raison de désirer la fondation d’un État artificiel, que les territoires intermédiaires de ce genre sont inévitablement des foyers d’insurrection et de désordres, en un mot de vrais nids à chicanes. Mais, une fois le principe admis par nous, nous n’avions qu’à tracer, de concert avec les Anglais, le périmètre du futur tampon. C’est ce que l’on a cherché à faire depuis quatre mois, avec un désir sincère de part et d’autre d’arriver à une entente, mais avec une absence de données géographiques telle que, de part et d’autre aussi, on a fini par reconnaître que l’on ne savait pas bien sur quoi l’on discutait, et l’on s’est décidé à faire dresser une carte de la haute vallée du Mékong. Nos droits par conséquent demeurent intacts.

Il en est de même en Afrique où, du nord au sud et de l’est à l’ouest, la plupart des puissances européennes sont en rivalité et en litige : le Congo français avec le Congo belge, le Congo belge avec l’Angleterre, l’Angleterre avec le Portugal, à Mozambique, et la France avec l’Allemagne, dans l’hinterland du Cameroun. Pour aplanir ce dernier différend, notre gouvernement a envoyé à Berlin deux délégués, le vaillant explorateur Monteil et M. Haussmann, fonctionnaire de l’administration des colonies. Nos compatriotes, dont la mission n’a pas de caractère diplomatique, et qui sont simplement chargés de faire, avec les délégués de l’Allemagne, une étude amiable de la question, sont, nous en sommes sûrs, porteurs des instructions les plus conciliantes, d’abord parce que nous n’avons aucune prétention de nous opposer à l’extension légitime des Allemands à l’intérieur de l’Afrique, quoique nous les y ayons devancés avec un bonheur qu’ils ont eux-mêmes reconnu, ensuite parce que l’on doit songer, à Paris autant qu’à Berlin, à se prémunir dans cette contrée contre les agissemens intraitables de la Compagnie anglaise du Niger, dont le marchand allemand Hœnigsberg n’a pas eu moins à se plaindre que le lieutenant français Mizon.

Le gouvernement anglais agit avec la Royal Niger Company comme la légende raconte que M. Dupin, président de la Chambre des députés, procédait naguère avec Berryer, lorsque le grand orateur malmenait les ministres à la tribune ; le rappelant à haute voix, sur un ton sévère, au respect des pouvoirs établis, et lui soufflant en même temps, à voix basse : « Continue, tu n’as jamais été plus en verve ! » Il peut donc arriver dans l’avenir, et l’Allemagne le comprend comme nous, bien qu’elle vienne de signer, sans nous, avec l’Angleterre, un traité particulier sur la valeur duquel elle ne s’illusionne pas ; il peut arriver qu’Allemands et Français aient à exercer une action commune contre une compagnie trop avide, pour qui la mère patrie réserve des trésors d’indulgence.

Tandis que la France défend ainsi pacifiquement l’œuvre accomplie par M. Maistre, au sud du lac Tchad, dans la région du Chari, elle transforme, ou du moins elle essaie de transformer, en un gouvernement civil l’organisation militaire du Soudan, à laquelle ont glorieusement présidé jusqu’ici les colonels Combes et Archinard. Le régime militaire avait cet inconvénient d’absorber chaque année des millions, et tendait à agrandir sans cesse l’immense région, — son étendue égale celle de la France, — que nous avons placée là sous notre domination. Espérons que l’administration civile s’appliquera à mettre le Soudan en valeur, car les Européens, jusqu’à présent, ne se sont guère dirigés de ce côté : on ne comptait pas, l’an dernier, plus d’une vingtaine de colons entre Kayes et le Niger !

L’ère de la conquête aussi sera bientôt close au Dahomey, où la campagne, reprise depuis deux mois par le général Dodds, est sur le point de donner des résultats définitifs. Déjà les principaux chefs dahoméens se sont soumis sans conditions et ont livré la plus grande partie des armes dont disposait le roi Behanzin. Celui-ci, qui avait tenté de nous amuser, il y a quelques semaines, par l’envoi d’une « ambassade » à laquelle le Président de la République et les ministres se sont abstenus, avec raison, de donner audience, est aujourd’hui traqué par les quatre colonnes, fortes de 1800 combattans, qui sont parties d’Agony et convergent vers Atcheribé, à cinquante kilomètres au nord d’Abomey. Quelque soit le sort réservé à l’ancien roi du Dahomey, — suicide, fuite, capture par nos troupes ou soumission volontaire, — on peut désormais considérer Behanzin comme une quantité négligeable, dans ce pays où nous avons établi notre protectorat, et où le peuple dahoméen, qui n’a jamais eu d’homogénéité ethnographique, ne pourra plus se reconstituer en État politique.

Il n’en est pas moins vrai que le souci de l’honneur national, la nécessité de ne pas faire un aveu manifeste d’impuissance, nous ont entraînés depuis dix-huit mois, dans le golfe de Bénin, à des dépenses en hommes et en argent qui ne sont d’aucun profit positif pour la France. Il serait absurde d’aller, de gaîté de cœur, recommencer sur quelque autre point de l’Afrique, et par exemple à Madagascar, comme le souhaiteraient un certain nombre de députés, une expédition du même genre, qui serait celle-là, quoi qu’ils en disent, beaucoup plus longue et beaucoup plus chère.

Et si nous n’avons pas l’intention de faire, quant à présent, l’expédition militaire dont il s’agit contre le gouvernement malgache, il ne paraît pas bien nécessaire d’agiter perpétuellement l’opinion publique, en France, par des projets d’annexion de cette île, sur laquelle les traités nous assurent un protectorat incontesté. Lors d’une conspiration découverte cet été, et qu’avait ourdie contre le premier ministre Rainilaïarivony, son fils Rajoelina, assisté d’un sieur Kingdon, sujet anglais, qui fait profession d’hostilité ouverte contre la France, c’est à l’intervention officielle de notre résident général à Tananarive que le vice-consul d’Angleterre s’est adressé pour obtenir l’élargissement de son compatriote.

Que notre protectorat soit purement diplomatique ; que, reconnu formellement en droit par les États européens, comme l’Angleterre et l’Allemagne, il soit assez lestement traité en fait par le principal intéressé, le gouvernement hova, c’est ce que nous avons eu plusieurs fois l’occasion de constater. Il ne tiendrait qu’à nous, le jour où notre longanimité serait épuisée, de transformer cette suprématie platonique en une occupation effective ; telle n’est pas cependant la pensée du Cabinet actuel. On aurait tôt fait de dégoûter le pays de la politique coloniale si on le lançait, à nouveau, dans un trop grand nombre d’entreprises simultanées et d’une nécessité insuffisamment justifiée. Au contraire, il est bon que l’entourage de la reine Ranavalo-Manjaka sache que nous ne poursuivons que le maintien strict et loyal des droits que nous tenons du traité de 1885. Les Malgaches n’étant tenus vis-à-vis de nous qu’à des obligations peu onéreuses, nous sommes fondés à exiger l’accomplissement de ce qu’ils nous doivent, lors même que l’on admettrait, avec un ancien ministre de Grèce, M. Carapanos, cette maxime « qu’un État ne doit que ce qu’il peut payer ».

Ce principe, que les particuliers ne sont pas heureusement admis à mettre en pratique, la Grèce elle-même est à la veille de l’appliquer à sa dette publique, dont les intérêts se trouveront bientôt sans doute réduits de plus de moitié. La faillite, dont on parle ouvertement à Athènes, n’y était plus qu’une question de temps, depuis que le gouvernement hellène ne parvenait à payer qu’au moyen d’emprunts nouveaux la rente due pour les emprunts antérieurs. Dans ce dessein, au mois de juin dernier, le cabinet Sotiropoulo faisait encore une émission de 100 millions, que la Chambre ne ratifiera pas d’ailleurs, et qui vraisemblablement aura été la dernière tentative en ce genre, puisque le défaut de paiement des arrérages, en empêchant désormais la Grèce, comme jadis la Turquie et plus récemment le Portugal, de trouver des prêteurs, lui ôtera la faculté de s’obérer davantage.

Mais tandis que la Turquie, sous un prince énergique, se relève, il n’en est pas de même de la Grèce. Au point de vue agricole, la différence entre les deux pays est frappante et semble à l’avantage des possessions du sultan. Le voyageur qui passe de Grèce en Turquie, et qui s’attend, sur la foi des préjugés classiques ou du souvenir des Orientales, à trouver la barbarie succédant à la civilisation, éprouve une impression toute contraire, principalement dans la Thessalie, désolée aujourd’hui par le brigandage, et dont l’état matériel serait plutôt inférieur à ce qu’il était sous le joug ottoman. Cela tendrait à prouver à ceux qui en douteraient encore que la liberté et le régime parlementaire ne suffisent pas à eux seuls à faire pousser les grains.

Durant l’année qui vient de s’écouler, la crise financière s’est compliquée en Grèce d’un redoublement de la crise industrielle et d’un avilissement excessif du prix de marchandises, telles que le raisin, qui entraient pour une grande part dans le commerce d’exportation du pays. Les recettes de l’État ont donné de forts mécomptes par rapport aux prévisions budgétaires. C’est dans ces tristes conditions que le cabinet Rhallys-Sotiropoulo s’est présenté devant la Chambre, aussi tard qu’il l’a pu ; trop tôt encore, au gré de ses rares partisans, puisqu’il a été immédiatement renversé, quoiqu’il ne fût pas responsable de la situation actuelle, n’ayant pris le pouvoir qu’au mois de mai dernier. Il a cédé la place à M. Tricoupis, lequel a constitué son cinquième ministère et rédigé son dixième programme réparateur.

Évalué en monnaie fiduciaire, qui perd actuellement plus de moitié de sa valeur, le budget des recettes de la Grèce s’élève à 100 millions de francs environ ; les services publics, y compris l’armée et la marine, exigent une dépense de 60 millions : il resterait donc une quarantaine de millions pour le service de la dette ; mais quelle modification apporterait à ces chiffres une abolition du cours forcé ? M. Tricoupis, en revenant aux affaires, se trouve en présence de difficultés plus grandes que jamais ; malheureusement la responsabilité lui en incombe pour une large part, le fâcheux état où se trouve la Grèce résultant des actes de mauvaise administration qui ont signalé les dix dernières années.

Vte G. D’AVENEL.