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Chronique de la quinzaine - 30 novembre 1892

Chronique n° 1455
30 novembre 1892


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




30 novembre.

Voilà donc ce qui en est des partis et de leurs prétentions ! Voilà ce que c’est que de passer sa vie à déclamer, à s’attribuer le monopole de l’intégrité, du libéralisme, de toutes les vertus, à diffamer les gouvernemens d’autrefois !

Depuis assez longtemps, certes, au pouvoir comme dans l’opposition, les républicains ne se font faute de travestir et d’outrager les régimes qui les ont précédés en France ; ils ne cessent encore, dans leurs polémiques et dans leurs discours, de recommencer en toute occasion le procès des monarchies, de leurs abus et de leurs tyrannies, de leurs favoritismes et de leurs corruptions. Ils ne savent parler que de cela ; seuls, à les entendre, ils représentent la moralité et le progrès ! Et puis vient un moment où ils ont déjà dépassé tout ce que d’autres avant eux ont pu se permettre, où ils n’ont réussi qu’à mettre partout la confusion et où ils se retrouvent tout effarés devant toute sorte de crises sociales, politiques, morales qu’ils ont préparées. Le progrès le plus réel et le plus sensible est dans cette anarchie où tout semble dépérir, où passent et se succèdent les défaillances de gouvernement, les violences de secte, les abus d’influences, — et par surcroît les incidens déshonorans avec tout le cortège des suspicions meurtrières. La vérité est que deux fois en peu d’années, sous le règne de la république, on a vu se renouveler ces accidens attristans et avilissans. La première fois, c’était cette affaire Wilson, où on vendait les emplois et les croix, où il y avait une sorte de trafic organisé à l’Elysée même, autour du président de la république. La seconde fois, c’est aujourd’hui cette malheureuse affaire de Panama qui vient de retentir en plein parlement et est maintenant livrée à la justice, aux enquêtes, — qui va on ne sait où et, en attendant, obsède l’opinion rassasiée d’accusations, d’insinuations, de bruits injurieux. Que parle-t-on des scandales qui ont pu ternir la bonne renommée et ont peut-être hâté la fin des régimes du passé ? Celui-ci dépasse tous les autres, et par sa nature même et par les conséquences qu’il peut avoir.

Tout se réunit pour imprimer à cette aventure financière, à cette affaire de Panama, un caractère extraordinaire : et l’immensité du désastre qui atteint dans ses sources les plus intimes l’épargne nationale et le nom du malheureux vieillard qui a prêté sa popularité à l’entreprise, qui se trouve aujourd’hui compromis dans des poursuites, et les complications mystérieuses de la débâcle. Le fait est qu’une somme colossale de près d’un milliard et demi de francs a disparu dans ce gouffre de Panama. Comment cela a-t-il été possible ?

Il est certain que cette entreprise, qui n’avait rien d’irréalisable sans doute, mais qui devait rencontrer les difficultés les plus sérieuses, a été conçue légèrement, commencée sans préparation suffisante et conduite à l’aventure, qu’il y a eu des erreurs, des illusions, de fausses dépenses et probablement aussi des déprédations dissimulées. Il y a eu de tout excepté, à ce qu’il semble, un travail représentant l’argent dépensé. Il est bien certain aussi que dans cette œuvre d’un canal réunissant les deux océans, il y a eu, à l’origine, une espèce de mirage auquel se sont laissé prendre une multitude de bonnes gens séduits par le nom ou par l’appât d’une affaire lucrative. Ils ont été plus d’une fois avertis, ils n’ont rien écouté ; ils allaient au Panama comme à quelque mine d’or du Pérou ou de la Californie ; et un des plus curieux phénomènes de cette triste aventure est justement cette sorte de fanatisme des petites bourses pour l’œuvre lointaine, qu’on appelait naïvement une « œuvre nationale. » Tant qu’il n’y avait qu’une entreprise privée, avec un capital limité, rapidement épuisé, ce n’était rien encore. Il est évident que tout a changé et s’est compliqué le jour où « l’œuvre nationale, » à bout de ressources, a senti le besoin d’agiter de nouveau l’opinion, d’invoquer l’intérêt de l’État, d’entrer enfin en intelligence avec le parlement pour obtenir de lui cette émission de valeurs à lots, — qui n’aurait été, dit-on, qu’une occasion de vastes gaspillages, d’audacieuses spéculations. Dans tous les cas rien n’a été sauvé ; la débâcle ne s’est pas moins précipitée, — et ce jour-là le déchaînement a commencé contre l’entreprise, contre tous ceux qu’on a soupçonnés de lui avoir prêté un concours intéressé. Le résultat est là : c’est l’action judiciaire ouverte contre les principaux administrateurs de Panama et une commission d’enquête parlementaire, nommée pour « faire la lumière » sur toutes les négociations secrètes, sur tous les marchandages où des membres du parlement se trouveraient eux-mêmes compromis. En d’autres termes, c’est une enquête sur la corruption politique et parlementaire, provoquée par un amas d’incriminations, d’allusions, qui ont fait une soudaine et répugnante explosion. Qu’y a-t-il dans tout cela ? Ce n’est point évidemment à de simples spectateurs de le savoir et de le dire ; c’est bien assez d’écouter ceux qui parlent d’essayer de dégager quelque lueur de vérité de cette vaste confusion et d’attendre provisoirement ce que décidera la justice régulièrement saisie, — ce que dira aussi l’enquête parlementaire. On veut, dit-on, « faire la lumière, » accomplir, s’il le faut, une œuvre d’assainissement moral, — ou dévoiler la vanité, l’iniquité des allégations accusatrices : rien de mieux assurément. Il ne faudrait pas cependant s’y méprendre et ajouter au gâchis qui est déjà assez grand. La vérité, c’est qu’on s’engage dans une voie singulièrement hasardeuse, sans trop savoir ce qu’on veut ou ce qu’on peut faire, ni ce qui peut résulter de l’œuvre qu’on entreprend.

Une enquête parlementaire, c’est bientôt dit ; mais à quel titre et jusqu’à quel point la commission qui a été nommée, même avec « les pouvoirs les plus étendus, » qui lui ont été attribués, peut-elle poursuivre une enquête s’étendant forcément à une masse d’affaires privées, nécessairement dirigée contre des personnes ? On ne peut pas invoquer les exemples de 1848 ou de 1871 : les assemblées étaient alors souveraines et disposaient souverainement de l’autorité publique. La chambre aujourd’hui est née par la constitution ; elle ne peut remplir son mandat que dans la mesure de la constitution ; et la chambre n’a pas pu lui donner des pouvoirs qu’elle n’a pas elle-même. La commission nouvelle, qui est déjà entrée dans son rôle sous la présidence de M. Henri Brisson, peut sans doute entendre des dépositions, recueillir des témoignages, enregistrer ce qu’on voudra lui dire ou même provoquer des révélations. Et puis, quoi encore ? Que fera-t-elle audelà de ce travail de consultation ? Elle s’agite nécessairement dans le vague ; elle n’a pas une juridiction précise, saisissable, et ses résolutions, ses actes n’ont pas de sanction. Elle ne peut pas suivre une instruction régulière, ordonner des perquisitions : c’est l’affaire de la justice. Elle ne peut pas contraindre des témoins ou les soumettre au serment : les témoins ne sont pas obligés de répondre à ses sommations ou à ses questionnaires. Pourrait-elle par exemple appeler devant elle des sénateurs, dont elle trouverait le nom dans ses papiers ? Qu’arriverait-il si le sénat à son tour nommait une commission d’enquête pour « faire la lumière, » et si cette commission d’enquête sénatoriale appelait devant elle des députés ? Ainsi, à chaque pas, la commission du Palais-Bourbon est exposée à se heurter contre des impossibilités, contrôles droits de la justice indépendante dans son action, contre les prérogatives ou les susceptibilités de l’autre assemblée, contre les principes les plus essentiels de gouvernement. La commission elle-même en est la première embarrassée et a hésité jusqu’ici à se laisser armer de nouveaux pouvoirs. — Elle n’est pas appelée, dit-on, à faire œuvre de justice, à rendre des arrêts. Elle ne rendra qu’un jugement moral. Un jugement moral, qu’est-ce encore que cela ? Est-ce un tribunal de censure publique qui entrerait en fonctions ? Mais quels que soient les inconvéniens de forme, conflits ou confusions de pouvoirs, il y a dans ce simple épisode de la vie parlementaire un fait d’une bien autre portée : c’est la déplorable lumière jetée sur nos mœurs publiques !

On ne peut plus guère s’arrêter, c’est évident. Désormais, l’affaire est engagée et il faudra bien aller jusqu’au bout. S’il y a eu des vénalités, des manèges inavouables, des marchés de votes, on les découvrira, c’est possible, ce n’est pas bien certain ; s’il n’y a eu que des bruits, on les recueillera tout de même. De toute façon, y eût-il à faire la part probablement assez large des exagérations ou même des diffamations intéressées, le plus clair est que cette triste affaire, commentée par les passions, livrée à toutes les polémiques, a pour premier effet de déconcerter et de démoraliser l’opinion. C’est l’éternelle histoire. Les moins pessimistes se disent que, dans ce qui est colporté partout, dans ce qui court les rues, tout n’est pas vrai sans doute, mais qu’il y a nécessairement quelque chose. Cela suffit, pour propager ou entretenir les suspicions, pour décourager toute confiance dans les institutions, pour déconsidérer les assemblées, le régime parlementaire, pour ramener la république à une de ces situations comme celle qui a précédé et préparé le boulangisme. De proche en proche, par le mépris des institutions et des pouvoirs officiels, par la défiance, on revient à cet état moral où tous les mécontentemens, les désaffections, les mécomptes accumulés, coalisés, sont à la disposition de qui saura s’en servir. Et tout cela justement au moment où la masse nationale ne demandait pas mieux que d’entrer sans calcul, sans arrière-pensée dans un régime régulier et réparateur. Cette masse nationale, elle était plus qu’à demi ralliée il y a trois mois : que veut-on qu’elle pense aujourd’hui ? C’est là le danger intérieur. Il y a un autre danger qui n’est pas moins sérieux : c’est la déconsidération, non, pas précisément, si l’on veut, du pays lui-même, qui, on le sait bien, reste honnête et sain, mais de tout ce qui le représente devant l’étranger. La France n’a pas seule sans doute le privilège de ces misères de corruption publique : bien d’autres pays ont la même plaie. Ils ont seulement l’habileté et l’avantage de la dissimuler et ils savent profiter du spectacle que nous leur offrons, du mal que nous disons de nous-mêmes pour diffamer et isoler la France en éloignant d’elle l’estime et les sympathies du monde. Ils en profiteront peut-être encore plus ou ils lâcheront d’en profiter même matériellement, puisque cette débâcle de Panama peut avoir son influence sur les intérêts français à Suez. On n’est pas au bout des conséquences de cette déplorable aventure.

Le malheur est que dans cette anarchie morale, dont l’affaire de Panama n’est qu’un accident, il y a des causes plus générales, que tout se tient, que le gouvernement lui-même n’a pas certainement peu contribué, sinon à créer, du moins à laisser s’aggraver cette situation. Comment le gouvernement aurait-il pu détourner ou atténuer le mal ? Ce n’était plus, il faut l’avouer, bien facile au point où l’on était arrivé. Il aurait pu, dans tous les cas, avoir une influence utile en ayant une opinion et une volonté, en exerçant avec fermeté et avec à-propos son autorité. — Oui, s’il avait eu une autorité ; mais c’est là justement la question. S’il y a une chose évidente, au contraire, c’est que le ministère, qui était déjà sorti diminué des dernières crises de l’automne, n’a fait que s’amoindrir encore à travers les incidens qui se sont succédé depuis, en ne sachant ni maintenir les droits du gouvernement, ni sauvegarder les garanties libérales partout où elles sont méconnues et offensées par de ridicules agitateurs. Voilà le mal î

Au moment où a éclaté cette triste débâcle de Panama, qui a été à sa manière une autre explosion de dynamite, le ministère était engagé dans une longue et confuse discussion sur une petite loi de la presse, un projet qui traîne depuis plus de six mois. Par elle-même la loi n’était rien ou presque rien ; le seul point délicat était dans le droit d’arrestation préventive que le gouvernement réclamait à l’égard des anarchistes qui passent leur vie à prodiguer les excitations au meurtre, au pillage, et qui abusent de toutes les ressources de la procédure pour continuer leurs délits en toute liberté. Au fond la loi comptait à peine ; c’était, à côté ou à propos de la loi, une interpellation où il s’agissait de la politique tout entière du gouvernement, de ses faiblesses, de sa direction, de ce qu’on était décidé à faire pour la sécurité morale et matérielle du pays après le cruel et meurtrier attentat de la rue des Bons-Enfans. Certes, la discussion a été longue, animée, brillante, quoique passablement décousue, quoiqu’on eût l’air parfois de jouer aux propos interrompus. M. le comte de Mun, avec une vigoureuse et saisissante éloquence, M. Clausel de Coussergues, M. Aynard, M. Paul Deschanel, avec autant de finesse que de raison, ont décrit la situation présente dans sa triste et inquiétante vérité. Les radicaux ont fait leurs plaidoyers pour la liberté de la presse, comme si la liberté de la presse était en péril, — et ont parlé du Syllabus ! M. le président du conseil, enfin, M. Loubet, pris entre tous les feux, s’est défendu avec animation, avec beaucoup de bonnes paroles, non sans habileté, mais sans se compromettre par des déclarations trop décisives avec les modérés ou les radicaux. Au bout du compte, M. le président du conseil, qui avait engagé son existence ministérielle dans ce débat, a obtenu comme suprême victoire que la chambre, au lieu de repousser dédaigneusement la loi du premier coup, passât à la discussion des articles. C’était ce qu’il voulait, le ministère était sauvé pour l’instant ! Malheureusement il n’était sauvé qu’à demi, et il ne triomphait que jusqu’au lendemain. La chambre a bien voté la loi, mais avec un amendement qui en altère l’esprit et en détruit l’efficacité. Le vote par lequel la chambre avait décidé qu’elle passerait à la discussion des articles était un semblant de victoire ; le vote de l’amendement qui détruisait tout était une défaite. M. le président du conseil avait probablement épuisé son feu de résistance. Et c’est ainsi qu’est passée au sénat une loi qui aurait pu être pour le ministère une occasion de relever son autorité par l’aveu d’une politique plus décidée, et n’a été pour lui en définitive qu’une occasion nouvelle de manifester ses tergiversations et ses faiblesses.

C’est la malheureuse condition de ce ministère à qui on n’aurait demandé pourtant que d’avoir un peu de volonté, un sentiment plus net des situations ; il ne vit que d’expédiens, de capitulations et de contradictions. M. le président du conseil, tout brave homme qu’il est, n’y peut rien. Il a pu l’autre jour avoir une sorte de succès personnel en ayant l’air de parler d’un ton un peu délibéré, le lendemain il se retrouvait au même point, — et ce qu’il y a de plus curieux, c’est qu’en croyant gagner ou intéresser la chambre par ses concessions, par ses faiblesses, il n’a fait que l’impatienter. La chambre lui donnait son vote, elle ne lui donnait pas sa confiance. Le gouvernement est resté précaire, toujours menacé, parce qu’il n’est pas un gouvernement, parce que, faute de direction, il laisse tout se compliquer, parce qu’il ne sait ni défendre son droit, ni intervenir à propos dans des affaires comme celle de Panama, ni faire sentir son autorité à de petits agitateurs qui le bravent. Il n’a de résolution ou une apparence de résolution que lorsqu’il s’agit de flatter des passions de parti, de suspendre des traitements de modestes desservans, de poursuivre de vexations fiscales quelques pauvres religieuses. Il ne sait plus que faire dès qu’il est en présence des grévistes, des syndicats, des organisateurs de sédition, ou plutôt il laisse tout faire ; il a d’inépuisables tolérances ! Tantôt ce sont des communes socialistes qui se moquent des lois et font des plans de fédération ; tantôt dans une ville comme Saint-Denis, ce sont quelques tyranneaux de municipalité, le maire en tête, qui offensent le sentiment public en interdisant aux prêtres d’accompagner les morts, ou qui suppriment la police pour s’attribuer l’argent à eux-mêmes ; tantôt, en province, c’est un maire qui laisse sans secours de malheureuses ouvrières, parce qu’elles ne sont pas affiliées aux syndicats. Tout récemment dans la Sarthe, à la Ferté-Bernard, à Saint-Calais, ce sont des maires qui ont l’indignité de fermer le bureau de bienfaisance à de pauvres gens, s’ils n’envoient pas leurs enfans à l’école laïque, — et qui mettent aussi peu d’orthographe que d’humanité dans leurs oukases.

Oui, en vérité, cela se passe ainsi ; ces imbécillités tyranniques de village sont encore possibles dans une nation civilisée. Et contre ces indignités, qu’a-t-on fait ? Jusqu’ici on s’est tu, on craignait sans doute de se compromettre. De sorte que pour le moment, tout bien compté. le spectacle offert au pays est celui de pouvoirs publics occupés à se déconsidérer et à se détruire eux-mêmes, de la moralité humiliée, des plus simples garanties libérales offensées. — On en était là hier encore ! Et de tout ceci que pouvait-il résulter, si ce n’est ce qui arrive, une crise ministérielle de plus ? Depuis un mois c’était attendu ; deux ou trois fois déjà, à l’occasion des affaires de Carmaux, de la loi de la presse, de Panama, le ministère avait eu de la peine à se sauver ; une dernière fois, il n’a pu échapper à son sort, et par une singularité de plus, il disparaît dans un incident de discussion où il avait le droit et la raison pour lui, où il refusait de se prêter à une nouvelle confusion de pouvoirs : il était trop tard ! Le ministère tombe victime de ses faiblesses, de ses fautes, de ses incohérences, surtout des gaucheries d’un garde des sceaux sans consistance ; il tombe aussi victime de cette anarchie qui a envahi le parlement, qui faisait dire hier à M. Loubet, poussé à bout : « Croyez-vous donc qu’on puisse gouverner ainsi ?… Il n’y a pas de gouvernement possible dans ces conditions !… » Ce qui arrive est la suite de toute une situation, et c’est ce qui donne un caractère plus grave à cette crise nouvelle où M. le président de la république a maintenant à découvrir un ministère de concert avec ceux qui ont fait le gâchis. — Cependant la France vit étrangère à toutes ces agitations, étonnée et écœurée de ces spectacles qu’on lui offre, attendant qu’on en finisse ; elle n’est pas trop difficile, elle demande un gouvernement qui la rassure et la dirige, qui ne la livre pas aux passions intérieures et aux dérisions de l’étranger.

Qu’est-ce que la vie de l’Europe au moment où nous sommes ? On ne peut pas dire qu’elle soit précisément troublée, puisque toutes les relations des grandes puissances semblent rester correctes ; on ne peut pas dire non plus qu’elle soit bien assurée, bien équilibrée, que la paix politique, diplomatique du continent soit à l’abri des accidens et des surprises, puisque tous les gouvernemens ne cessent de se préparer pour des crises qu’ils ne désirent pas, si l’on veut, qu’ils se croient néanmoins obligés de prévoir. Les parlemens qui viennent de se rouvrir à Berhn et à Rome reprennent sans doute leurs travaux dans les conditions les plus régulières ; ils ont entendu les discours de l’empereur Guillaume, du roi Humbert, qui ne leur parlent que de la paix, des rapports satis faisans des cabinets. De quoi sont-ils, cependant, occupés dès leur réunion ? Ils ont à délibérer sur des armemens nouveaux, ou sur les finances épuisées par les armemens, sur les moyens de faire face à des dépenses militaires croissantes. C’est le thème invariable ; on dirait qu’il y a partout, avec le désir de la paix, le sentiment d’une situation qui, depuis longtemps, a été profondément ébranlée et ne se soutient plus que par une série d’artifices, par une accumulation de forces destinées à le neutraliser. Ce sont les événemens qui l’ont faite ainsi, et cette situation tout entière, avec ses obscurités et ses incohérences, elle est la suite évidente du premier coup porté il y a vingt ans à l’équilibre du monde, de ces tragiques conflits qui ont bouleversé l’Europe et dont le moindre incident, la moindre révélation, suffit encore à raviver le redoutable souvenir. On vient de le voir une fois de plus par les audacieuses indiscrétions du plus loquace des politiques à la retraite, M. de Bismarck, qui s’est fait un jeu de revenir sur les préliminaires de la guerre de 1870 et qui a tenu à en revendiquer la responsabilité, qui a mis une sorte d’orgueil à répéter le me, me adsum !

Depuis vingt ans, on s’était plu à tromper l’Europe, qui ne demandait peut-être pas mieux que d’être trompée, à abuser l’Allemagne elle-même avec cette légende du « 13 juillet 1870, » des négociations d’Ems, des provocations de la France, de l’offense de notre ambassadeur, de la fière attitude du roi Guillaume relevant le défi. On a même inscrit, à ce qu’il paraît, cette mémorable date du 13 juillet sur une plaque de marbre qui figure encore à la promenade des Sources à Ems. On peut aujourd’hui supprimer la plaque si l’on veut, M. de Bismarck lui-même s’est chargé d’en finir avec la légende dans une conversation récente, où il s’est abandonné à l’amertume de ses souvenirs et de ses ressentimens. A la vérité, tout cela n’avait rien d’inconnu ; on savait depuis longtemps qu’il n’y avait eu ni offense de la part de notre ambassadeur ni mouvement de colère de la part du roi Guillaume, que cette négociation d’Ems n’avait rien de définitif et qu’elle pouvait même conduire à un dénoûment pacifique, si on s’en tenait à la renonciation du prince de Hohenzollern consentie et approuvée par le souverain prussien ; on savait qu’il n’y avait eu que l’acte audacieux d’un ministre qui, recevant à Berlin une dépêche du roi, l’avait dénaturée de façon à transformer en provocateurs les ministres français et à entraîner l’Allemagne, de manière à mettre le feu à l’opinion dans les deux pays et à rendre la rupture irréparable. Il y a mieux : M. de Bismarck n’a jamais caché que telle avait été sa pensée, qu’il croyait le moment venu pour l’Allemagne de conquérir son unité par l’inévitable conflit avec la France ; il l’a dit, il l’a dix fois raconté à ses confidens, et si on s’est laissé abuser, c’est qu’on l’a bien voulu. On se réveille aujourd’hui devant la hardiesse et la crudité avec lesquelles il avoue sa tactique et ses procédés. Cela n’absout pas sans doute les tristes diplomates qui, de Paris, conduisaient nos affaires et harcelaient de leurs incohérences notre ambassadeur à Ems, sans attendre ses communications. C’étaient des étourneaux qui se précipitaient tête baissée avec une frivole impétuosité dans le piège qu’on leur tendait. Il ne reste pas moins avéré que c’est M. de Bismarck qui a voulu la guerre, qui l’a décidée en coupant la retraite aux ministres de l’empire, et qu’au dernier moment, se sachant prêt, d’accord avec M. de Moltke et M. de Roon, il a pris sur lui d’engager par l’altération d’une dépêche le roi Guillaume plus que le roi lui-même ne se croyait engagé. D’une dépêche que M, de Moltke trouvait trop molle et trop pacifique, une « chamade, » le chandelier avait fait une « fanfare : » le tour était joué !

Que M. de Caprivi, dans des explications récentes devant le Reichstag, ait cru devoir relever cet incident désormais historique et en affaiblir la portée ; qu’il ait essayé surtout d’accentuer l’initiative du roi Guillaume dans des événemens d’où allait sortir l’empire allemand et diminuer la responsabilité de M. de Bismarck par la production de deux dépêches différentes qui font quelque confusion, c’est peut-être de la politique, ce n’est pas le point essentiel. M. de Caprivi, le chancelier d’aujourd’hui sous Guillaume II, explique à sa manière l’acte du chancelier de 1870. C’est fort bien, mais le chancelier de 1870 est là qui accepte et revendique la responsabilité de l’acte qu’il a accompli. On a l’aveu du coupable qui reconnaît le fait et l’intention, qui confesse sa supercherie, comme un coup de tactique nécessaire, qui se désigne lui-même comme le premier auteur d’une guerre à laquelle l’Allemagne doit son unité, mais dont le poids retombe sur l’Europe et dont les conséquences sont encore loin d’être épuisées. Il en convient, comme tous les grands joueurs, il reste dans l’histoire responsable du sang qui a été versé et du sang qui peut couler encore. Il n’y met pas, du reste, tant de façons ; il ne craint pas de déclarer que, s’il n’avait pas eu le prétexte de la dépêche d’Ems, il en aurait trouvé un autre pour hâter la guerre qu’il désirait, pour mettre « l’Allemagne en selle, » comme il l’a dit si souvent. On pourrait maintenant se demander pourquoi M. de Bismarck s’est laissé aller à ces derniers aveux. Est-ce la forfanterie sénile d’un homme qui, après avoir eu un si grand pouvoir, ne peut se consoler de sa disgrâce et se venge par des indiscrétions bavardes ? L’ancien chancelier, par un calcul plus raffiné, a-t-il voulu rappeler au jeune Guillaume II que, seul, il avait fait l’empire, que s’il n’y avait eu que le grand-père Guillaume Ier le petit-fils ne porterait peut-être pas aujourd’hui la couronne impériale ? Ce ne serait pas la première fois qu’il aurait mis son orgueil à rehausser son rôle au détriment de celui qu’il a si souvent appelé son « vieux maître. » Il l’avait déjà fait après la guerre de 1866, en se moquant des scrupules qui, jusqu’au dernier moment, avaient arrêté le vieux roi. L’explication, dans tous les cas, ne laisserait pas d’être caractéristique et elle peindrait l’homme.

Ce qu’il y a de sûr, c’est que le vieux solitaire de Varzin et de Friedrichsruhe ne laisse échapper aucune occasion d’accabler ou d’aiguillonner ses successeurs, de les accuser dans tout ce qu’ils font, dans leur politique extérieure comme dans leur politique intérieure. S’il ne va pas porter ses amertumes au parlement, il ne se gêne pas dans ses entretiens, dans ses confidences, qui peuvent être quelquefois embarrassantes, qui sont surtout irritantes pour l’empereur. C’est au lendemain de ces dernières indiscrétions de M. de Bismarck que le Reichstag s’est réuni à Berlin pour une session qui ne peut certainement manquer d’importance. Guillaume II a voulu ouvrir lui-même cette session, et il l’a ouverte par un discours où il s’est visiblement étudié à tenir le langage d’un prince prudent et sage, sans trop de fanfares.

Le jeune souverain constate à la fois que rien ne paraît menacer la paix du continent et que la situation économique de l’Allemagne reste assez pénible. Au premier abord, la conclusion naturelle d’un tel discours serait que l’Allemagne n’aurait rien de mieux à faire que de s’occuper de ses intérêts économiques, de son industrie et de son commerce ; la conclusion est au contraire un appel fait au patriotisme du Reichstag, la proposition d’une vaste réorganisation militaire. L’empereur n’a fait, au reste, qu’indiquer sommairement, avec mesure, cette réorganisation, sans trop dissimuler les charges nouvelles qu’elle allait imposer à l’Allemagne ; c’est le chancelier, M. de Caprivi, qui, dès le lendemain, s’est chargé de commenter la harangue impériale, de préciser le caractère, l’importance de la nouvelle réforme militaire, et ce discours de M. de Caprivi, — à part ce qu’il a cru devoir dire pour expliquer les révélations de M. de Bismarck, — ce discours est certainement un curieux morceau d’éloquence. Le chancelier n’y va pas de main légère. Tout en prodiguant les assurances de paix comme l’empereur, il ne cache pas qu’il s’agit de la guerre, d’une guerre toujours possible, que la situation de l’Allemagne serait alors des plus délicates, que l’armée allemande aurait à faire face du côté de la Russie et du côté de la France, qu’une invasion de la France ne serait plus aussi facile qu’autrefois. Il entre même dans les détails ; il montre les armées allemandes en marche, rencontrant une frontière hérissée de forteresses, une armée française bien autrement puissante qu’en 1870, plus un formidable camp retranché à Paris. Il en parle vraiment comme s’il y était, — sans douter, bien entendu, de la victoire. Il y a une autre partie du discours de M. de Caprivi qui n’est pas moins à remarquer. Il est clair que le chancelier ne fait au fond qu’une assez petite part à la triple alliance dans ses calculs, qu’il prévoit que tout pésera sur l’Allemagne. Et voilà pourquoi il faut subir le « moloch du militarisme ! » Tout cela dit d’un ton dégagé, n’est peut-être pas très diplomatique ; mais c’est toujours curieux et instructif. Reste à savoir quel accueil le Reichstag va faire à ce « moloch » qui lui est présenté par M. de Caprivi. Si le chancelier veut gagner les voix du centre pour avoir une majorité, il sera évidemment obligé de subir à son tour la rentrée des jésuites réclamée par les catholiques. Et si avec tout cela il n’y a pas une majorité, on va à grands pas vers une dissolution qui pourrait devenir une épreuve sérieuse pour l’Allemagne, pour le chancelier, pour l’empereur lui-même. Et c’est alors M. de Bismarck qui ne serait pas mécontent !

Comme l’empereur Guillaume, le roi Humbert vient d’ouvrir son parlement à Rome, — le nouveau parlement sorti des dernières élections, — et, comme son allié d’Allemagne, il a fait son discours, qu’il est allé prononcer en cérémonie à Monte-Citorio. La harangue royale de Rome est plus optimiste que la harangue impériale de Berlin. Le roi Humbert parle visiblement en prince satisfait, voyant tout avec confiance, comptant sur l’accord de son ministère et de la chambre nouvelle pour résoudre toutes les difficultés ou pour tout concilier. Il est certain qu’à première vue, à ne voir que le résultat officiel et apparent des récentes élections, la situation parlementaire n’aurait rien que de rassurant. Le chef du cabinet, M. Giolitti, a su manier son corps électoral et il compte dans le nouveau parlement une immense majorité. Il ne faut cependant pas trop s’y fier. Les oppositions, sans être immédiatement menaçantes pour le ministère italien, sont toujours vivantes et elles peuvent profiter de toutes les occasions pour mettre le désordre dans cette majorité qui n’est qu’un amalgame sans cohésion, sans lien politique. On ne sait jamais ce qui peut arriver, d’autant mieux que le ministère, par un excès de confiance, a trouvé le moyen de réveiller toutes les susceptibilités, en tranchant par décret, à la veille même de la session, toute sorte de questions financières et budgétaires des plus graves qui auraient pu être réservées au parlement. M. Giolitti s’est trop fié à sa fortune ; il a pu s’en apercevoir dès les premiers scrutins. Le ministère avait proposé M. Zanardelli pour la présidence de la chambre : M. Zanardelli a bien été nommé, mais il y a eu plus de 150 voix qui ont manqué à l’appel et qui pourraient devenir un dangereux noyau d’opposition. Là est le point noir.

Jusqu’à quel point M. Giolitti peut-il compter sur la persévérance de cette majorité qu’il croit avoir ? C’est là toute la question. Sans se montrer ouvertement hostile au ministère, M. Crispi est allé prononcer l’autre jour à Palerme un discours qui laisse présager une sorte d’opposition, de la mauvaise humeur, peut-être même quelque évolution inattendue. Chose curieuse ! M. Crispi en est à parler fort librement de la triple alliance et des conséquences qu’elle a eues pour l’Italie en l’engageant dans une guerre économique désastreuse avec la France. Entendons-nous : M. Crispi ne s’élève pas contre la triple alliance elle-même et n’en réclame pas la dénonciation. Il décline lestement toute responsabilité dans la négociation de cette alliance, il se plaint de la manière dont ses successeurs l’ont pratiquée, de la hâte qu’ils ont mise à la renouveler, de la faute qu’ils ont commise en n’exigeant pas des conditions meilleures pour l’Italie. Bref, il se plaint de tout, il est mécontent, et sans être une politique, sa mauvaise humeur pourrait être un dissolvant de plus dans une situation où M. Giolitti, même avec sa majorité, n’est pas sûr de suffire longtemps à l’Italie.

CH. DE MAZADE.