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Chronique de la quinzaine - 14 novembre 1892

Chronique n° 1454
14 novembre 1892


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




14 novembre.

La fortune ironique qui se joue si souvent des destinées de la France ne semble pas près de se lasser. Certes depuis assez longtemps déjà, ceux qui se sont chargés de nos affaires, des affaires de la république, ont trop souvent abusé de leur toute-puissance et ont commis bien des fautes. Ils en ont commis assez pour perdre dix régimes. Heureusement pour eux, toutes les fois qu’ils ont été au bord du péril, quelque circonstance favorable est venue tout à coup les sauver des conséquences de leurs fautes et les remettre en équilibre. Ils ont eu un moment cette chance inespérée de voir les orages se dissiper, les hostilités se fatiguer et désarmer, les influences extérieures elles-mêmes venir à leur secours. On dirait cependant que tout est inutile, que rien ne peut les éclairer ; à peine ont-ils échappé aux dernières bourrasques, ils se retrouvent aussitôt dans les mêmes incertitudes, avec les mêmes imprévoyances ou les mêmes faiblesses, en face de crises nouvelles, de dangers renaissant sous une forme ou sous l’autre. — Et cela recommence toujours, parce qu’il y a toujours des passions de révolution qui se servent de tout pour agiter le pays, et un gouvernement qui ne sait ni profiter de tout ce qui aurait pu faire sa force, ni avoir une volonté, qui se borne à vivre au jour le jour, plus préoccupé d’éluder les difficultés que de les prévenir ou de les dominer. Il y a un an encore, le gouvernement, appuyé sur tout un ensemble de circonstances favorables, aurait pu assurément, s’il l’avait voulu, se créer la plus sérieuse autorité dans le pays, même dans le parlement ; aujourd’hui, il est revenu au point où il ne peut plus rien, où il ne rencontre à chaque pas sur son chemin que complications et embarras dont il ne sait plus comment se tirer.

Ce n’est pas tout de vouloir en finir coûte que coûte, avec une de ces mauvaises affaires qu’on n’a pas su prévoir et qui se reproduisent plus que jamais à tout propos ; encore faudrait-il que ce fût à peu près une fin. Il est malheureusement trop clair que cette dernière et triste affaire de Carmaux, avec tous ses incidens, n’est qu’une série d’incohérences, et que rien n’est fini, que ce n’est tout au plus qu’une crise palliée ou ajournée. Matériellement, si l’on veut, le travail a recommencé, les ouvriers ont repris le chemin de la mine. Moralement, politiquement, ce n’est pas une solution, — et cet arbitrage, dont s’est chargé au dernier moment M. le président du conseil, ce jugement de Salomon qui devait tout terminer, n’a servi qu’à mieux mettre en relief tout ce qu’il y avait de passions aveugles, d’idées fausses ou d’arrière-pensées dans cette agitation conduite par des artistes en sédition. La vérité est que, si la grève a cessé au moins en apparence, elle se survit par le mal qu’elle a fait, par les conséquences qu’elle peut avoir, et qu’à travers toutes les contradictions ou les déclamations, on en est encore à démêler ce qui en sera, à qui reste un avantage. Ce ne sont pas sûrement les ouvriers, comme ouvriers, qui ont la victoire. Ils en ont été quittes pour avoir le plaisir de marcher sous les ordres de M. Baudin, de M. Duc-Quercy, ou de recevoir la visite de M. Clemenceau, de M. Millerand ; par le fait, ils sont rentrés dans la mine sans avoir rien gagné pour leurs salaires, pour leur travail, après s’être préparé, par trois mois de chômage inutile, d’inévitables et cruelles misères. La victoire n’est point au gouvernement qui a laissé tout faire et n’a à peu près rien fait, qui n’est intervenu indirectement à la dernière heure que par un arbitrage repoussé avec colère ; elle est encore moins à la loi, à la justice, à la paix publique, ouvertement outragées et bafouées. La victoire, s’il y a une victoire, si l’on peut se servir de ce mot, elle n’est et elle ne peut être que pour cet esprit d’anarchie qui, depuis trois mois, a rempli ce malheureux petit pays, en prenant pour complice ou pour dupe une population égarée, qui n’a fait les affaires que de quelques meneurs allâmes de popularité, — et ici on touche vraiment à une scène bizarre, comique ou cynique, de cette représentation socialiste donnée avec des acteurs de Paris voyageant en province !

Chose singulière ! M. le président du conseil ou, si l’on veut, M. Loubet est invoqué comme arbitre par les chefs mêmes ou les représentans de l’agitation gréviste. A peine cependant a-t-il rendu sa sentence, la plus bénigne des sentences, le jugement qu’il vient de prononcer soulève la fureur des meneurs de la grève et est brutalement désavoué. La raison principale, c’est que M. Loubet, dans son rôle d’arbitre, n’a pas cru devoir de sa propre autorité se mettre au-dessus des arrêts de justice, innocenter des ouvriers condamnés par le tribunal d’Albi, et obliger la compagnie à les reprendre. Les délégués officiels des mineurs, M. Clemenceau, M. Pelletan, M. Millerand, sont les premiers à diffamer, à bafouer l’arbitrage et l’arbitre, à conseiller à leurs cliens de ne point se soumettre, de persister plus que jamais dans leur grève. C’est un véritable déchaînement de violences et d’injures. Puis tout d’un coup l’orage semble s’apaiser et ces délégués, qui la veille encore ne respiraient que la guerre, vont à Carmaux prêcher la reprise du travail et la paix. Que s’est-il donc passé dans l’intervalle ? Y a-t-il eu des négociations secrètes ? Ce que M. le président du conseil n’a pas cru pouvoir accorder comme arbitre, a-t-il laissé à son collègue M. le ministre des travaux publics le soin de le promettre ? S’est-on entendu sur la grâce et la libération des condamnés d’Albi ? Il est clair que la diplomatie s’en est mêlée entre radicaux, que M. le ministre des travaux publics a promis tout ce qu’on a voulu, pourvu que le travail fût repris, et que l’arbitrage dans tout cela est devenu ce qu’il a pu. Toujours est-il que, d’une heure à l’autre, la scène change et le langage change encore plus. L’arbitrage, ce malheureux arbitrage Loubet, si honni naguère, n’est plus une infamie, une monstrueuse iniquité, une trahison : c’est la sanction souveraine des revendications populaires, la proclamation du bon droit des mineurs, la condamnation de la compagnie, du capital, de l’oligarchie bourgeoise ! le gouvernement lui-même s’est rendu en biffant de sa main débonnaire l’arrêt qui avait frappé les envahisseurs de la maison de leur directeur ! « Votre grève est victorieuse, » dit M Clemenceau, — qui disait la veille tout le contraire. Les ouvriers peuvent maintenant revenir au travail, fiers de leur campagne de trois mois : ils ont sauvé la république, ils ont sauvé le suffrage universel ! Ils ont M. Calvignac pour maire. — ils font l’admiration de la Franca et du monde ! Éternelle comédie de ces plats adulateurs qui passent leur vie à exciter, à abuser et à flatter le peuple, pour avoir son vote, aux élections prochaines !

Voilà cependant comment les choses se passent ! Et de fait, les ouvriers, ceux du moins qui obéissent aux syndicats, aux députés et délégués meneurs de la campagne, l’ont bien compris comme on le leur disait. On leur a dit d’abord qu’il fallait continuer la grève, et ils continuaient la grève. On leur a dit depuis qu’ils triomphaient, et ils triomphent. Ils prétendent rentrer en maîtres au travail, à leur jour et à leur heure. Ils fêtent leur victoire sur la féodalité bourgeoise, traitant la compagnie en vaincue, narguant et même menaçant ceux de leurs camarades qui restent indépendans des syndicats et qui depuis longtemps auraient préféré travailler. Ils se sont hâtés d’aller à Albi chercher leurs condamnés remis en liberté et les ont ramenés comme des héros en triomphe ! Ils ont multiplié les manifestations, faisant marcher même les femmes, promenant le drapeau rouge au chant d’une odieuse Carmagnole, — la Marseillaise subalterne de cette anarchie, — acclamant la « révolution sociale » sous le commandement de M. Baudin et sous l’œil paterne des gendarmes enchaînés par leur consigne d’impuissance. De sorte que cette grève de Carmaux, que M. Clemenceau appelle une « date historique, » reste jusqu’au bout un des plus rares exemplaires de toutes les lois méconnues, des violences réhabilitées, de la justice avilie, de la liberté d’industrie opprimée, du travail sacrifié ou subordonné aux plus tyranniques passions de secte.

La question serait de savoir ce que le gouvernement a voulu, ce qu’il s’est proposé ou ce qu’il a fait depuis le commencement jusqu’à la fin. Il est malheureusement évident que dès le premier jour le gouvernement n’a trop su que faire, qu’il s’est réduit de lui-même à ce rôle assez médiocre d’une expectative patiente et tolérante, évitant avant tout de se compromettre. Il a craint, par une action trop vive pour la paix publique, de paraître l’allié de la Compagnie, de la « réaction, » du « capitalisme, » — ce sont les mots des manifestes aujourd’hui. Il a gémi, d’un autre côté, des violences des grévistes, sans les réprimer ni trop les décourager. Il a parlé de l’ordre public, de la liberté du travail dont il est censé être le gardien, sans les protéger réellement, sans garantir même la sécurité des ouvriers qui auraient voulu travailler. La vérité est la vérité. Le gouvernement a laissé les lois dormir, la grève prendre la police du pays par ses patrouilles, les municipalités socialistes se moquer de ses arrêtés et de ses mesures, les chefs de faction s’emparer du mouvement et s’enhardir jusqu’à la sédition, — une sédition prétendue pacifique ! Il a laissé tout s’aggraver et lorsqu’au dernier moment il a voulu intervenir en médiateur par cet arbitrage qui a eu une si étrange fortune, on lui a répondu par la glorification des condamnés, par la « carmagnole » et par la « révolution sociale. » C’est ce qu’on appelle la paix de Carmaux !

On ne peut plus cependant s’y méprendre et reculer devant la réalité. Il y a deux choses dans cette malheureuse affaire de Carmaux, avec laquelle on n’en a peut-être pas fini. Il y a eu d’abord une agitation partielle, locale, qui aurait pu sans doute être réprimée et qui ne l’a pas été. Il y a de plus désormais comme un abrégé des fureurs de secte, des passions de guerre sociale, des révoltes contre la loi, des excès des syndicats transformés en pouvoirs révolutionnaires, des fausses exaltations, des convoitises meurtrières, des propagandes d’anarchie qui s’essaient partout aujourd’hui, qui deviennent une menace pour la société tout entière, pour la civilisation française elle-même. Or, ici justement s’élève la question la plus grave, la plus décisive. Est-ce qu’on croit sérieusement qu’on peut, pendant des mois, pendant des années, laisser se répandre impunément toutes les excitations ? — Quoi donc ? Depuis quelque temps surtout, et non plus seulement à Carmaux, dans les journaux, dans les réunions publiques, jusque dans les bourses du travail qui sont une propriété municipale affectée à Un usage professionnel, on ne cesse d’irriter les haines des classes, de prêcher la révolution sociale et la guerre contre le bourgeois, contre le capital, contre tout ce qui possède. On ne cesse de répéter à des ouvriers que les mines sont à eux, que les grandes industries sont à eux, que leurs chefs ne sont que des parasites bons à supprimer. On ne se gêne pas pour désigner des hommes, des chefs d’industrie, des établissemens à toutes les représailles. Des députés eux-mêmes déclarent lestement que, si on ne donne pas aux ouvriers ce qu’ils demandent, ils le prendront par la force. Des déclamateurs qui ont perdu tout sens patriotique aussi bien que tout sens humain, et qui s’en vantent tout haut, ne reculent pas devant ce qu’ils appellent la propagande par le fait, — la propagande par le vol, par le meurtre ou par les explosions. C’est l’éternelle, la cruelle logique. On sème l’esprit de haine et de guerre, on récolte le crime, — et un jour ou l’autre, à Paris ou ailleurs, mais surtout à Paris, on voit éclater quelque monstruosité comme ce dernier attentat dont l’opinion est encore émue !

L’anarchie, depuis quelque temps, depuis ses sinistres exploits du mois de mai, n’avait pas fait parler d’elle, si ce n’est par ses déclamations et ses défis qui ressemblaient un peu à de la jactance. Elle vient de rentrer en scène à sa façon, à l’improviste, sicut fur, en faisant de nouvelles victimes, — et s’il y a une chose surprenante, c’est que cet attentat n’ait pas eu des suites plus terribles encore, par la manière dont il s’est accompli. Rien de plus bizarre, en effet. L’engin meurtrier, un vase de fer chargé de dynamite, soigneusement enveloppé d’un journal, est déposé on ne sait encore comment, on ne sait par qui, à la porte des bureaux de la compagnie de Carmaux, dans une maison de l’avenue de l’Opéra, au centre de Paris. Des agens de la maison s’en aperçoivent par hasard, sans rien soupçonner. Le vase mystérieux est descendu dans la rue, confié à quelques gardiens de la paix, transporté sans trop de précaution, à ce qu’il semble, au commissariat de police de la rue des Bons-Enfans, — et c’est là qu’il va éclater ! Il aurait pu tout aussi bien éclater entre les mains de ceux qui le transportaient, dans un quartier populeux encombré de passans à l’heure de midi ; ce n’est qu’à la rue des Bons-Enfans, dans les bureaux du commissaire de police que s’est produite la formidable explosion, mettant en morceaux quatre ou cinq modestes agens et un employé de l’administration de Carmaux, ébranlant la maison et jetant l’épouvante dans Paris. L’exploit anarchiste est complet, la propagande par le meurtre continue la propagande par les déclamations révolutionnaires ! — Il n’y a aucun lien, se hâte-t-on de dire, entre les agitations socialistes et un si horrible crime, entre la grève de Carmaux et la dynamite. C’est ce qui reste à savoir. On peut dire ce qu’on voudra, on peut surtout, on doit tenir à désavouer de tels forfaits quand ils éclatent. Ce qui est certain, c’est que ce dernier attentat était manifestement dirigé contre l’administration de Carmaux, contre son président, qu’il a été précédé de lettres de menaces et qu’il est comme le lugubre épilogue de ces deux mois de troubles, pendant lesquels on n’a cessé de pousser les esprits à la révolte, d’enflammer les colères, de désigner M. le baron Reille comme l’ennemi, de glorifier les violences de ceux qui ont menacé la vie d’un directeur. On arrangera cela comme on voudra, tout se tient, et le jour où le dernier attentat est allé retentir douloureusement au Palais-Bourbon, M. le président du conseil lui-même n’a pu s’empêcher de signaler cet « apostolat » de l’agitation, ces « missions à l’intérieur » de ceux qui vont partout porter la colère et la révolte.

Eh bien ! c’est là vraiment désormais toute la question. L’anarchie morale qui précède et prépare l’anarchie matérielle est un fait criant. C’est le danger évident, et ce serait une étrange idée de croire qu’on va l’atténuer ou le détourner par des capitulations nouvelles, en combinant cette alliance des radicaux et des socialistes que M. Millerand, tout chaud encore de sa campagne de Carmaux, est allé prêcher récemment, — sans trop de succès d’ailleurs, à Lyon. Les crises ministérielles, — si on veut encore se donner ce passe-temps, — ne seraient probablement pas non plus un remède bien efficace. Le changement de quelques hommes ne servirait à rien ; mais ce qu’il y a de bien clair, quels que soient les hommes, c’est que la politique des concessions, des faiblesses, de la longanimité devant les violences factieuses est épuisée. Elle a produit tout ce qu’elle pouvait produire. Elle n’a servi qu’à ramener la France à une de ces situations indécises où elle risquerait désormais de perdre le crédit qu’elle avait reconquis. La seule politique sérieuse, elle est dans la nature des choses, elle est, pour ainsi dire, toute tracée, imposée par les circonstances : c’est de raffermir les ressorts publics ébranlés, de faire sentir le poids, de la loi, de la justice, à ceux qui se croient tout permis, d’obliger les syndicats, les municipalités radicales ou socialistes à rentrer dans leur rôle, d’avoir une police vigilante et active, — d’opposer en un mot aux incohérences révolutionnaires le gouvernement légal du pays. Tous les ministères, depuis des années, ont un malheur : ils ne connaissent pas leur force ; ils doutent d’eux-mêmes et vivent de faiblesses, parce qu’ils s’obstinent à rester des ministères de parti. Ils ne savent pas tout ce qu’ils pourraient le jour où ils se décideraient à être le gouvernement de la France rassurée, moralement pacifiée, résolue à se faire respecter.

Heureusement, à travers tout, il y a pour un pays comme le nôtre des dédommagemens, — et tandis que les agitateurs promènent ici leur activité malfaisante, il y a de braves gens qui portent au loin le nom de la France, qui ne font pas de politique, qui savent mourir sans bruit pour l’honneur du drapeau. Il y a cette expédition du Dahomey qui a été lente à s’organiser, mais qui commence à se dégager et qui apparaît désormais comme un succès pour nos armes.

Ce n’est pas d’aujourd’hui qu’on est engagé dans toutes ces affaires du golfe de Bénin, dans ces différends obscurs et agaçans avec un petit potentat nègre, le roi Behanzin, Jusqu’à quel point la politique qui a été suivie sur cette côte africaine a-t-elle été prévoyante et prudemment conduite ? S’est-on toujours rendu compte de ce qu’on voulait ou de ce qu’on pouvait, de ce que nécessitait exactement la protection de nos intérêts, de ce que coûterait une expédition à l’intérieur du Dahomey ou de la situation qu’elle créerait à la France dans ces parages ? Il est certain qu’il y a eu bien des méprises et des confusions, une série de fausses mesures qui ont eu au moins l’inconvénient de laisser à ce petit roi Behanzin le temps de s’armer, de fortifier son royaume et d’appeler peut-être à son aide des conseillers militaires étrangers qui ne demandaient pas mieux que de nous susciter des embarras. On a fini pourtant par se décider à frapper un coup un peu sérieux, à risquer une marche sur le centre de la puissance dahoméenne, sur Abomey, — et on a pris cette fois le bon parti : on a confié à un officier d’élite les pleins pouvoirs de la France avec un petit corps d’infanterie de marine et de Sénégalais, — avec l’appui des forces navales de la station. L’entreprise n’était pas encore facile. Il y avait à se frayer un chemin à travers un pays de broussailles et de marécages, avec la chance de rencontrer à chaque pas une résistance acharnée, des défenses organisées de toutes parts, une armée fanatisée. L’officier qui a été choisi, M. le colonel Dodds, s’est trouvé heureusement être un chef des plus sérieux, alliant la prudence à la résolution, familier avec toutes les difficultés locales, attentif à tous ses services, soigneux de ses troupes, — et soutenant de son énergie ses soldats au feu comme dans les dures épreuves de cette marche dans une région mystérieuse ! M. le colonel Dodds a conduit cette campagne avec un art supérieur, marchant sans se hâter et sans reculer un instant, assurant ses positions à mesure qu’il les a conquises. Il a eu à livrer plus de dix combats meurtriers où il a perdu du monde, surtout des officiers, sans que son petit corps ait perdu son entrain et sa vaillante humeur. II vient d’emporter par un effort sanglant les derniers retranchemens aux approches d’Abomey et d’en finir, à ce qu’il semble, avec ce qui restait de cette armée dahoméenne qui n’a pas laissé de défendre pied à pied son pays avec intrépidité. Le gouvernement vient de récompenser les beaux services de M. le colonel Dodds par les étoiles de général. L’œuvre militaire semble à peu près accomplie. Reste maintenant à recueillir les fruits de cette brillante campagne, à décider ce qu’on fera pour assurer la position et les intérêts de la France dans ces contrées lointaines.

A défaut des grandes affaires de diplomatie continentale, qui sont encore heureusement au repos ou qui restent le secret des cabinets, la vie publique, parlementaire, se ranime par degrés dans la plupart des pays de l’Europe. Ce n’est pas l’Angleterre qui donne le signal du réveil. Le ministère libéral se fait muet, — et pour la première fois peut-être depuis longtemps le banquet traditionnel du lord-maire vient de se passer sans que le chef ou les leaders du cabinet y aient paru. Ni M. Gladstone, ni lord Rosebery, ni M. John Morley, ni sir William Harcourt, n’ont tenu à se conformer au vieil usage, à saisir cette occasion du banquet de Guildhall pour parler de leur politique intérieure ou de leur politique extérieure. On n’est pas sûr que ce soit un bon signe pour le ministère libéral. A part cette silencieuse Angleterre, la vie renaît un peu de tous côtés : en Allemagne où la loi militaire met plus que jamais les partis aux prises, en Autriche où l’empereur François-Joseph a une crise ministérielle à débrouillera Pesth, — en Belgique où le parlement vient de se rouvrir, en Italie où les élections sont à peine achevées et où les chambres vont se réunir. Tout se met en mouvement, et il y a des pays où ce réveil de vie publique n’est ni sans signification, ni sans gravité.

Comment se dénouera cet imbroglio de la révision constitutionnelle qui passionne depuis quelque temps la nation belge et qui vient de se compliquer, à l’ouverture du parlement, d’une certaine agitation populaire ? La Belgique n’est peut-être pas au bout de la crise qui a été si libéralement ouverte devant elle. On a bien pu, par nécessité ou par entraînement, s’engager dans cette grave aventure, voter le principe de la révision, décider la réunion d’une assemblée constituante ; on a pu encore après cela prendre trois mois de vacances pour avoir le temps de réfléchir, de préparer une solution propre à rallier sinon tous les partis, du moins la majorité nécessaire des deux tiers. Tout cela a été fait. Malheureusement, c’est ici que les difficultés commencent, — et la question, il faut l’avouer, ne semble pas près de s’éclaircir ou de se simplifier, de marcher vers un dénoûment. La vérité est qu’une commission parlementaire de vingt et un membres est restée chargée depuis trois mois de préparer un projet, et qu’après bien des travaux, des consultations, des débats intimes, des essais de transaction, cette commission n’a pu arriver qu’à un résultat tout négatif. Au total, elle n’est entendue sur rien, ou ce qu’elle a voté n’a pas réuni une majorité suffisante. Elle a repoussé, par exemple, assez nettement le principe de l’élection directe par le suffrage universel. Elle a laissé en suspens la question du cens. Elle s’est arrêtée, par une majorité insuffisante, à un système d’électorat politique, avec la garantie de ce qu’on appelle « l’habitation » ou « l’occupation, » peut-être aussi d’un certain degré de « capacité. » Le referendum est pour le moment éclipsé. Le principe du suffrage reste le point grave et dominant. Or, ce que la commission a voté a suffi pour provoquer dans les classes industrielles ou populaires, parmi les partisans du suffrage universel, une sorte d’explosion. A Bruxelles, à Gand, les meetings de protestation ont commencé, et c’est dans ces conditions que le parlement s’est ouvert au milieu de bruyantes manifestations qui ont accompagné le roi jusqu’au palais législatif, que la garde civique et l’armée ont eu parfois quelque peine à contenir. Evidemment, le roi Léopold, dans le discours qu’il allait prononcer, ne pouvait rien dire de bien décisif. Il s’est borné par le fait à reconnaître la nécessité « d’améliorer, » de « rajeunir » les institutions libérales de la Belgique par une « large extension du droit de suffrage » et à faire appel au patriotisme, à la sagesse de l’assemblée constituante belge. Le roi est dans son rôle ; la question ne garde pas moins sa gravité devant une opinion passionnément partagée. Reste à connaître le projet que le chef du cabinet, M. Beernaert, assez perplexe, assez réservé jusqu’ici, s’est engagé à proposer pour tâcher de rallier toutes les opinions par une nationale et libérale transaction. De sorte qu’on en est là, entre les votes peu décisifs de la commission, le projet encore inconnu du gouvernement, et une agitation grandissante qui s’organise à Bruxelles, à Gand, dans les principales villes, pour la revendication du suffrage universel plein et entier. On trouvera sans doute la transaction qu’on cherche, qui finira par rallier une majorité et à laquelle il faudra bien que les radicaux se soumettent. Il sera cependant difficile désormais de ne pas faire une large part à l’élément démocratique et populaire. On entre dans une curieuse expérience, et la Belgique aura peut-être de la peine à trouver dans les institutions « élargies » ou « rajeunies » qu’on lui prépare les soixante années de paix intérieure et de progrès régulier qu’elle a trouvées dans les institutions libérales qui se lient à son indépendance.

Les élections qui viennent de se faire en Italie avaient du moins cet avantage de n’avoir pas à décider de l’avenir constitutionnel du jeune royaume et de n’avoir point été déterminées par quelque circonstance extraordinaire, par quelque convulsion intérieure. Elles étaient et elles restent après tout un acte régulier prévu de la vie publique d’un pays libre. Elles sont la suite des petites crises parlementaires de l’été d’où est sorti le ministère présidé par M. Giolitti. Dès ce moment, en effet, elles étaient décidées, elles se préparaient. Depuis trois mois, le nouveau premier ministre du roi Humbert, le successeur de M. di Rudini et de M. Crispi, était visiblement à l’œuvre, travaillant sans bruit par ses administrations, s’étudiant à capter l’opinion, à se créer une armée de candidats pour obtenir du pays un parlement ministériel, une majorité moins incohérente que la majorité flottante et équivoque de la dernière chambre. Les partis, ou ce qui reste des partis, les chefs d’opposition se préparaient aussi sans grand entrain à la nouvelle épreuve électorale. Aux derniers jours tout au plus, à la veille du scrutin, il y a eu une apparence d’animation. Manifestes, programmes, discours n’ont pas manqué : ils ne disaient à peu près rien. Aujourd’hui, c’est fait ; le scrutin a parlé dans l’Italie entière, il a dit ce que le gouvernement a voulu. Tout s’est passé sans trouble, sans la moindre agitation. Au fond, quel est le caractère de cette nouvelle consultation nationale et quels en sont les résultats ? Au premier abord, ce qu’il y a peut-être de plus caractéristique, c’est l’indifférence assez générale du pays autour de ce scrutin. Cette indifférence n’a sans doute rien de nouveau au-delà des Alpes ; elle semble s’être accentuée cette fois plus que jamais. Sur tous les points, du nord au midi, à Rome surtout, c’est à peine si le quart, tout au plus la moitié des électeurs ont pris part au vote. On dirait que l’opinion s’est désintéressée de ces élections ; à quoi cela tient-il ? Il se peut que bien des électeurs aient été éloignés du scrutin par un article au moins bizarre de la loi électorale, qui exige que chaque votant soit connu des membres du bureau ; on raconte, en effet, de singulières mésaventures qui auraient été la suite de cette exigence. Il se peut aussi que l’abstention tienne en partie au mot d’ordre depuis longtemps répandu parmi les catholiques fidèles au Vatican. Il est possible enfin que la masse votante se fatigue de tant de programmes, de tant de politiques où elle ne voit pas clair et qu’elle se soit refusée à une lutte dont le dénoûment était pressenti, sinon connu d’avance. Les Italiens, qui ont le sens pratique, n’ont pas éprouvé le besoin de se donner des émotions inutiles. Dans tous les cas, l’abstention est un fait certain, et, dans ces conditions, ce qui est tout aussi évident, ce qui fait en définitive la signification de ces élections, c’est que le résultat est bien tel qu’on le prévoyait, que M. Giolitti a le succès sur lequel il comptait. L’armée des candidats ministériels triomphe, elle a près de 350 élus. Les oppositions plus ou moins avérées ne réunissent guère que 100 à 150 voix, et dans ces oppositions, le parti le plus éprouvé paraît être celui de l’extrême gauche, dont les chefs, M. Cavallotii, M. Ferrari, M. Canzio, ne sont pas même élus. De sorte que M. Giolitti, avec son ministère, se trouve pour le moment à la tête d’une immense majorité. C’est fort bien, le tour des élections est joué. Seulement M. Crispi, lui aussi, avait conquis, il y a deux ans, dans les élections, une immense majorité, — il le croyait du moins, — et peu après il était renversé par cette majorité qui n’était plus qu’un assemblage d’élémens incohérens. M. Giolitti sera-t-il plus heureux ? Tout tient évidemment à la politique qu’il suivra, à ce qu’il fera pour résoudre l’insoluble problème de concilier les dépenses militaires auxquelles on ne veut pas renoncer, et les allégemens financiers que réclame l’Italie. Après l’art de se faire une majorité, il y a l’art de la garder et ce n’est pas le plus facile dans l’incohérence des partis italiens.

Des élections, des scrutins, des agitations politiques, il y en a toujours et partout ; il y en a en Europe, il y en a dans le Nouveau-Monde, et le moins important des scrutins du jour n’est point certes celui qui vient de donner un nouveau président aux États-Unis. M. Harrison, le président d’aujourd’hui, n’a pu décidément se faire réélire ; il avait remplacé, il y a quatre ans, M. Cleveland, à la Maison-Blanche, et il va être remplacé à son tour par M. Cleveland. Ce n’est pas parmi les Américains qu’on peut chercher l’indifférence ou l’apathie dans les élections. Depuis six mois déjà, la lutte était ardemment, passionnément engagée entre les deux grands partis de l’Union, combattant pour leurs candidats. Républicains et démocrates n’ont assurément rien négligé, ni les tactiques, ni les séductions pour garder ou reconquérir la présidence. M. Harrison, le candidat républicain, avait pour lui la possession d’État, les clientèles qu’assurent le pouvoir, l’armée protectionniste ; il a paru même un instant être servi par un deuil cruel, qui vient de le frapper, la mort de Mme Harrison, qui a ému l’opinion et devant laquelle son concurrent a chevaleresquement suspendu pour un jour le combat. M. Grover Cleveland avait pour lui les souvenirs d’une première présidence exercée avec honneur, les nouveaux courans d’opinions contre les excès de protectionnisme, les ressentimens des abus d’une longue domination républicaine. Le scrutin, le choix des délégués des États chargés de l’élection définitive, viennent de prouver que le mouvement pour le candidat démocrate était plus profond et plus puissant encore qu’on ne le croyait. M. Cleveland a obtenu une immense majorité, non seulement dans les États du Sud, mais dans les États douteux comme l’Indiana, l’Illinois, le Michigan. Il a triomphé avec éclat à New-York, qui pouvait décider de l’élection. En un mot, il dépasse de beaucoup le nombre de voix qui lui était nécessaire pour assurer sa rentrée victorieuse à la Maison-Blanche.

Ce qui fait l’importance de ce dernier succès, c’est qu’il est comme la sanction et le couronnement d’une évolution qui se poursuit depuis quelques années, qui a déjà renouvelé la majorité du congrès et qui, aujourd’hui, pour la première fois depuis plus d’un quart de siècle, fait rentrer le parti démocrate en pleine possession du pouvoir, du gouvernement des États-Unis. Avec M. Cleveland, ce n’est point sans doute une liberté complète et chimérique des échanges qui triomphe ; c’est vraisemblablement une politique prudente, mesurée, de dégrèvemens commerciaux ; et cela suffit pour faire de cette élection un événement heureux dans les relations des Etats-Unis et de l’Europe.


CH. DE MAZADE.