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Chronique de la quinzaine - 14 décembre 1892

Chronique n° 1456
14 décembre 1892


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




14 décembre.

C’est la fatalité des situations depuis longtemps altérées et faussées. On n’en sort pas avec des expédions, des remaniemens ministériels, des fantaisies d’omnipotence ou de vaines transactions aux dépens des intérêts les plus précieux ; on s’y enfonce au contraire de plus en plus parce que le désordre a sa logique, comme l’ordre a aussi sa logique. Le mal aujourd’hui, — et cette misérable aventure de Panama n’a fait que le dévoiler une fois de plus sous des formes plus criantes, — le mal du temps est qu’on va au hasard sans direction, sans avoir une idée juste et précise du droit, de la loi, des plus simples conditions d’un régime régulier. On suit le courant de la passion du moment ; on se laisse surprendre par des accidens qui sont toujours pénibles sans doute, mais qui, après tout, ne sont pas une nouveauté dans l’histoire des parlemens. On cède à toutes les impressions ou à toutes les pressions, on joue avec toutes les garanties ; on change chemin faisant les hommes sans changer de système, — et le lendemain on n’est pas plus avancé que la veille, on n’a fait tout simplement qu’une étape de plus dans le désordre !

Quand cette triste affaire de Panama, qui obsède depuis quelque temps tous les esprits, et qui ne semble pas près de finir, a fait, pour ainsi dire, explosion dans la vie publique de la France, cette révélation soudaine et bruyante de l’avilissement des mœurs, de la faiblesse des consciences contemporaines, du rôle de l’argent dans la politique, était certainement cruelle. Elle était de nature à éveiller la vigilance des pouvoirs publics. 11 n’y avait pas cependant de quoi perdre la tête et se jeter dans toutes les extrémités. La justice régulière était saisie, elle poursuivait ses recherches, et c’était à M. le garde des sceaux de hâter l’instruction, de lever tous les doutes ou de trancher les difficultés s’il y en avait. Le parlement, de son côté, justement ému de divulgations qui intéressaient l’honneur de quelques-uns de ses membres, croyait devoir instituer une commission d’enquête, et cette commission pouvait accomplir son œuvre librement, honnêtement, avec une suffisante efficacité. Tout cela était possible avec quelque sang-froid, en restant dans la limite de la raison et des lois, en respectant l’indépendance des juridictions. Pas du tout : on a cédé à une sorte d’ahurissement universel. On a fait d’une enquête une sorte d’enchère publique ouverte au milieu du bruit des délations et des excitations. La commission parlementaire a eu tout l’air de se précipiter sur la justice pour lui arracher ses secrets, ses papiers, ses instructions ; elle a eu encore la prétention de dicter ou de régler les procédures. La justice, toujours assez lente, s’est réveillée un peu tardivement et a protesté. Les conflits se sont élevés : on est arrivé à une confusion complète, — et pour commencer, dans cette bagarre, un ministère, flottant jusqu’au bout entre tous les conseils, est tombé sur le coup. Le premier résultat de cette malencontreuse affaire de Panama a été une crise ministérielle, et ce n’est point sans peine, en vérité, qu’on est arrivé à sortir de cette crise nouvelle. On s’est agité pendant huit jours pour en revenir au même point ou tout au moins à un ministère composé à peu près des mêmes hommes.

Qu’est-ce que cette crise, en effet ? Elle n’est point assurément le moins curieux épisode de cette singulière histoire qui se déroule sous nos yeux. Au premier abord, la solution paraissait assez simple. La commission d’enquête parlementaire, représentée par son président, M. Henri Brisson, prétendait imposer des actes de procédure de l’ordre le plus délicat et obtenir d’autorité la communication du dossier encore secret de l’instruction judiciaire ouverte contre les administrateurs de Panama. Le ministère, représenté parle président du conseil, M. Loubet, et par un triste garde des sceaux, s’était décidé un peu tard, après bien des hésitations et des contradictions, à résister aux prétentions de la commission d’enquête, à sauvegarder les droits, les traditions de la justice régulière.

La lutte était directe, précise, et dans cette lutte poussée à fond, M. le président du conseil Loubet se voyait abandonné par la chambre, vaincu par le président de la commission d’enquête, M. Henri Brisson. C’était donc à M. Brisson de prendre la direction d’un gouvernement résolu à consacrer l’omnipotence de la commission parlementaire, et c’est à lui effectivement que M. le président de la république donnait la mission de reconstituer un ministère. Quelles étaient les vues de M. Brisson ? Il les a expliquées lui-même et elles n’en sont pas plus saisissables. Le plus clair est que M. Brisson, quoique passablement gonflé de son importance, n’a réussi ni à former un ministère radical, comme il l’aurait sans doute désiré, ni à refaire ce qu’on appelle un Vûiiuistère de concentration républicaine. Radicaux et modérés lui ont échappé. Il n’a pu convaincre ni un des anciens ministres, M. Bourgeois, qu’il voulait placer à l’intérieur, ni M. Casimir Perier, sur qui il paraissait avoir compté, et il s’est dérobé à sa mission, sans respecter les convenances à l’égard du chef de l’Etat. Il a donné cet exemple d’un homme politique recevant une mission délicate du chef de l’État et livrant lestement au public le secret des délibérations du conseil, de ses négociations. Dès lors, à qui s’adresser ? Tout commençait à se compliquer. M, le président de la république, dans son embarras, a cru devoir se tourner vers M. Casimir Perier, qui est lui-même président de la commission du budget. Sans doute, par le lustre de son nom, par sa position, par la modération de ses idées, M. Casimir Perier semblerait appelé à être le chef d’un ministère de hbérale conciliation. Peut-être n’a-t-il vu, dès ses premières négociations, que la difliculté de rassembler des élémens sérieux de gouvernement, peut-être s’est-il trop attaché, lui aussi, à ce mirage insaisissable d’une concentration chimérique. Toujours est-il qu’il s’est promptement découragé à son tour. 11 fallait cependant en finir ; on ne pouvait rester sans gouvernement en pleine crise de toutes les forces sociales, en plein conflit entre le parlement et la justice. M. le président de la république a pris le parti de charger M. le minisire des affaires étrangères Ribot de refaire ua cabinet, — et M. Ribot a fait un cabinet en quelques heures, sans se mettre en frais de combinaisons I

Au demeurant, c’est l’ancien cabinet, et c’est, si l’on veut, un autre cabinet. 11 n’y a presque rien de changé. Il n’y a que deux hommes disparus, l’infortuné M. Ricard qui a péri l’autre jour sur la brèche et M. Jules Roche, — deux hommes de moins et deux hommes de plus, un député négociant du Havre, M. Siegfried, et un professeur, M. Charles Dupuy. La vraie nouveauté toutefois, le trait distinctif de ce ministère qui vient de naître ou de renaître, c’est qu’il s’appelle du nom de son nouveau président, le ministère Ribot, au lieu de s’appeler le ministère Loubet, que M. Loubet lui-même reste modestement au second rang, et surtout que l’ancien ministre de l’instruction publique, M. Bourgeois, passe comme garde des sceaux à la chancellerie. Que signifie maintenant ce ministère plus ou moins métamorphosé ? Quelles sont ses opinions, ses résolutions sur ces dangereux conflits qui agitent le monde parlementaire et le monde judiciaire ? Voilà précisément la question à laquelle il n^est déjà plus facile de répondre après les premières explications échangées au Palais-Bourbon et les premiers actes qui ont suivi ces explications. Elle est d’autant moins aisée à résoudre que, chaque jour, les incidens se succèdent, des difficultés nouvelles surgissent et qu’on finit par ne plus s’y reconnaître.

Précisons les choses. Assurément, M. Ribot, dans la déclaration qu’il a portée à la chambre pour son avènement à la présidence du conseil, a tenu un langage habilement mesuré, aussi digne que sensé. Il a parlé ea premier ministre à Pesprit élevé, exhortant la chambre à donner l’exemple du sang-froid, à laisser la justice et la commission d’enquête accomplir leur œuvre, à se défendre des émotions trop vives de l’heure présente et à reprendre ses travaux. Jusque-là rien. de mieux. Qu’en est-il dans la réalité ? Au premier moment on avait compris que, dans la pensée de M. le président du conseil, il y avait des principes supérieurs, — comme l’indépendance des pouvoirs par exemple, — auxquels « on ne pouvait porter atteinte, » qui étaient l’essence de la société moderne. Son langage avait cette signification ou il n’en avait aucune. Le nouveau garde des sceaux, qui a paru assez novice, assez inexpérimenté dans ses débuts de chef de la magistrature française, M. Bourgeois lui-même, semblait confirmer les déclarations de M. le président du conseil et se montrer préoccupé de sa responsabilité. On aurait pu croire d’après cela que les ministres, en mettant tout leur zèle, toute leur bonne volonté au service de la commission d’enquête, se réservaient cependant de ne pas livrer les droits, les garanties, les traditions de la justice régulière.

On l’aurait cru ainsi : c’était une illusion ! Cela voulait dire que le nouveau ministère était disposé à faire tout ce qu’on voudrait. On demandait l’exhumation d’un mort, une autopsie légale devant laquelle la magistrature et l’ancien ministre de la justice avaient reculé, parce qu’ils ne voyaient rien, — y eût-il même un suicide au lieu d’une mort naturelle, — qui pût légitimer cette intervention de l’autorité publique : M. le garde des sceaux s’est hâté d’accorder l’autopsie, sans en reconnaître l’utilité, il l’avoue, sans y regarder de plus près, sur la foi des « bruits divers qui ont couru ! » On réclamait à grands cris la communication d’un dossier d’information judiciaire qui avait été refusée, parce que le secret est la loi des instructions de justice : le nouveau ministère s’est empressé d’accorder la communication, non plus même une communication partielle et mesurée, la communication entière et complète. Que si des esprits timorés ont encore des scrupules et persistent à penser que c’est traiter bien légèrement les affaires de justice, on leur dit sans façon qu’ils peuvent se rassurer, que toutes les précautions sont prises. On a demandé à la commission de garder le secret sur les papiers qu’on lui confie, de sorte que le gouvernement, ne sachant pas lui-même garder ses secrets, les met pour plus de sûreté en dépôt dans une commission de trente-trois membres. Et sur la foi de cette garantie, M. le garde des sceaux s’est libéralement exécuté ! mais alors que signifie ceci ? Où en sommes-nous ? Si les ministres du nouveau cabinet, qui étaient aussi dans l’ancien, avaient, il y a quinze jours, l’opinion qu’ils ont aujourd’hui, pourquoi ne le disaient-ils pas ? pourquoi laissaient-ils M. le président du conseil Loubet s’engager à fond et tomber en défendant les prérogatives de la justice ? S’ils partageaient, il y a quinze jours, l’opinion de leur ancien chef, qui n’est plus que leur collègue, quel est leur rôle aujourd’hui ? Ils professent, à ce qu’il semble, assez lestement et à courte distance, la commode théorie des opinions successives I

Ce qu’il y a de plus curieux, c’est que pour pallier ces contradictions ou ces évolutions, pour se mettre à l’abri d’une autorité respectée, on est allé exhumer sérieusement une circulaire écrite en 1877, au lendemain du 16 mai, par M. Dufaure. D’abord, il s’agissait d’une enquête électorale, œuvre plus ou moins politique, fort différente d’une enquête strictement judiciaire. Et de plus, même*dans ces conditions, que disait M. Dufaure ? « Il rappelait que le magistrat a des devoirs particuliers de discrétion et de réserve, dont il ne peut s’affranchir. » Il recommandait aux chefs du parquet de « concilier le respect dû aux délégués d’un grand corps politique et les prérogatives dont la justice a besoin pour accomplir l’œuvre sociale que la loi confie à ses soins. » Il n’hésitait pas à reconnaître qu’aux magistrats seuls appartient « le droit de mettre au jour les documens judiciaires ou de les tenir secrets. » Il ajoutait enfin, pour la direction de ses procureurs-généraux, que s’ils avaient des doutes, ils devaient les lui soumettre et qu’ils parviendraient ensemble, par un examen attentif, à prévenir les conflits. Est-ce qu’on en est à ces règles sévèrement sauvegardées ? C’est à peu près le contraire que fait M. le garde des sceaux d’aujourd’hui, en paraissant s’inspirer des instructions de M. Dufaure. La veille encore, il revendiquait pour lui le droit de décider, sous sa responsabilité, ce qui pourrait être communiqué et ce qui ne devrait pas l’être ; le lendemain, il s’est fait une sorte de point d’honneur de tout livrer, sans examen, sans contrôle, sans jeter les yeux sur un papier, et les vagues réserves dont il a accompagné ses communications ne sont plus qu’un vain déguisement. Le fait réel, c’est la capitulation du gouvernement et du chef de la justice devant la commission d’enquête parlementaire, reconnue dans son omnipotence.

Fort bien ! Et si, pour sa part, la magistrature, qui n’a pas encore signé la capitulation, se retranche dans la résistance ! M. le procureur-général Quesnay de Beaurepaire a déjà refusé de se prêter à ce qu’on lui demandait ; soit par un scrupule sincère de magistrat, soit peut-être un peu par calcul, il est allé crânement au-devant d’une révocation, il l’a défiée ; on lui a répondu en le plaçant à la cour de cassation ! Voilà pour un ! Mais si, à son tour, M. le premier président de la cour de Paris et avec lui d’autres juges persistent dans leurs protestations, que fera-t-on ? Va-t-on les épurer encore une fois ou les placer tous à la cour de cassation ? Allons plus loin : si les avocats des accusés de Panama, qui ont déjà fait leurs réserves, se servent des indiscrétions qui peuvent être commises, qui sont presque inévitables, des irrégularités qui sont déjà nombreuses dans cette triste affaire, pour contester la validité d’une instruction illégalement conduite, et si un tribunal leur donne raison, qu’arrivera-t-il ? On n’entrera pas apparemment en campagne contre les avocats et les magistrats, ce serait ajouter le ridicule à la violence ; on n’aura réussi qu’à embarrasser l’action de la justice, à intercepter la vérité. On aura accumulé les complications là où la légalité et les moyens réguliers suffisaient, si on l’avait voulu, pour « faire la lumière, » — cette lumière qu’on prétend chercher.

Que le ministère reconstitué n’ait eu que de bonnes int ntions, qu’il ait cru faire pour le mieux en cédant aux circonstances, en se prêtant à une œuvre d’investigation nécessaire, c’est possible. 11 n’a pas été sûrement heureux dans ses bonnes intentions jusqu’ici ; il s’est engagé à la légère, un peu vraisemblablement pour vivre, pour gagner du temps, et du premier coup, il n’a fait qu’ajouter à cette anarchie qui est l’œuvre de tout le monde, il faut en convenir, qui se manifeste sous toutes les formes, sans frein et sans limites. Au fond c’est là toute la question. Le mal réel, c’est cette anarchie morale qui s’infiltre partout, qui passe des idées dans les faits. L’anarchie, elle est sans doute dans les propagandes sinistres, comme aussi dans ces remuantes municipalités socialistes de Roubaix, de Saint-Denis, de Montluçon, où de médiocres agitateurs abusent des finances de leurs communes, désorganisent la police, pervertissent jusqu’à la bienfaisance. Elle est aussi malheureusement plus haut, dans un État politique indéfinissable où rien n’est à sa place, où une commission parlementaire a la prétention de se substituer à la justice, d’assister sans titre, sans mandat, à des levées de scellés, et où le gouvernement laisse tout faire. L’anarchie, elle est dans cette situation où tout se déprime et se déconsidère à la fois, institutions et hommes, où Pinstabilité naît de la confusion : de sorte qu’à des désordres toujours possibles on n’aurait à opposer qu’une légalité émoussée, des pouvoirs affaiblis, complices de leur propre abaissement. M. le président du conseil invitait l’autre jour la chambre à se détourner des misères du temps et à reprendre son œuvre. M. le garde des sceaux, à son tour, prétendait qu’il fallait « franchir la barre qu’opposent certains incidens à la marche en avant de la république. » Soit, franchissez la barre si vous le pouvez, reprenez la marche en avant ; mais la première condition, sachez-le bien, c’est qu’il y ait un gouvernement décidé à en finir avec les situations fausses, à faire sentir partout l’autorité des institutions et des lois, à régler la marche pour la sécurité et la considération du pays. Si c’est là ce qu’a voulu dire M. le président du conseil hier devant le sénat en reprenant ses explications, en commentant, en étendant ses premières déclarations, fort bien ! S’il est réellement pénétré des dangers de ce « trouble, » de ce « relâchement » qu’il avoue, s’il est décidé, comme il l’a dit, à gouverner, à « ressaisir dans leur plénitude les droits que le pouvoir exécutif tient de la constitution, » à la bonne heure ; mais alors qu’il gouverne, quMl ne laisse pas plus longtemps les esprits s’égarer, les intérêts s’inquiéter, la France attendre une protection et une direction I Au moment où nous sommes, ce n’est point seulement en France d’ailleurs qu’il y a de mauvais incidens et des crises intérieures. On dirait qu’il y a en Europe une influence maligne, une sorte d’épidémie d’aventures plus ou moins scandaleuses mêlées aux affaires des peuples et des gouvernemens. La vertueuse Allemagne elle-même n’en est point exempte. Pendant que M. le chancelier de Caprivi dispute sa loi militaire au parlement, voici que tout à coup a surgi un incident bizarre dont le héros est un docteur Ahlwardt, grand antisémite de vocation et de profession, qui vient d’être tout à la fois condamné pour diffamation à Berlin et élu au Reichstag par le district d’Arnswalde-Friedberg dans la province de Brandebourg. Comment cela s’est-il fait ?

Ce n’est pas d’aujourd’hui, on le sait, que l’antisémitisme, qui n’est guère qu’une forme du mouvement socialiste contre le capital, sévit en Allemagne. Il a eu même, il y a quelques années, jusqu’à la cour un apôtre véhément dans le prédicateur Stoecker, congédié depuis par l’empereur Guillaume II. Le docteur Ahlwardt est un de ces farouches antisémites qui poursuivent les Juifs d’une guerre acharnée et les signalent comme le fléau de l’Allemagne. Il y a quelque temps déjà, il publiait une brochure, les Fusils juifs, où il accusait un fabricant d’armes Israélite, M. Lœwe, d’avoir fourni à l’armée allemande de mauvais fusils qu’il avait fait accepter on ne savait comment. Poursuivi pour diffamation, il était naturellement condamné ; il avait contre lui le témoignage de quelques généraux et même de fonctionnaires du ministère de la guerre. 11 ne se tenait pas néanmoins pour battu. Le procès est revenu récemment devant la cour de Berlin. L’affaire était déjà vivement engagée au milieu d’une certaine émotion publique lorsque tout à coup, en pleine audience, M. Ahlwardt a produit une série de pièces officielles, évidemment dérobées, bel et bien authentiques néanmoins, constatant que tout ce qu’il avait dit était vrai, que les fusils Lœwe étaient de mauvaises armes, dangereuses ou inutiles dans les mains des hommes. Bon nombre de ces armes avaient dû être refusées par les chefs des régimens. Cette révélation a été un coup de foudre pour les juges eux-mêmes. Elle était d’autant plus grave qu’elle éveillait aussitôt bien des doutes sur les marchés de la guerre et qu’elle était de nature à répandre l’inquiétude dans l’armée. Le révélateur a été malgré tout condamné ; mais le coup était porté, il avait retenti en Allemagne, et l’impression a survécu au procès ; elle a été assez forte pour n’être pas facilement effacée par les explications que M. de Caprivi a cru devoir donner ces jours derniers, pour rassurer le pays et l’armée.

Ce n’est pas tout. Au moment où M. Ahlwardt était devant ses juges à Berlin, il était devant ses électeurs à Arnswalde, et le condamné de Berlin était élu à une immense majorité député au Reichstag dans le Brandebourg. Il a été élu surtout avec l’appui des conservateurs, même de quelques fonctionnaires publics. Et chose plus curieuse, les conservateurs ne se sont pas bornés à donner leurs voix à l’agitateur antisémite ; ils viennent de se réunir en congrès pour sceller leur alliance avec l’antisémitisme ; ils ont même écarté les réserves que quelques conservateurs modérés voulaient faire. Que peut-il sortir de cette alliance passablement baroque ? C’est ce qu’il serait difficile de dire. C’est au moins le signe des progrès de ce mouvement de l’antisémitisme ; c’est peut-être aussi le prélude d’étranges évolutions d’opinions et de crises inattendues pour l’Allemagne.

Que se passe-t-il donc au-delà des Pyrénées ? La politique de l’Espagne s’est singulièrement embrouillée depuis quelque temps ; les mauvaises affaires, les contretemps, les mécomptes, se sont succédé, et tout finit par une crise ministérielle de plus qui a coïncidé avec l’ouverture récente des Certes, qui n’est que la suite d’une série d’incidens à travers lesquels le gouvernement se traînait péniblement. Il est certain que, depuis quelques mois, rien n’a réussi au ministère de M. Canovas del Castillo, que, tout au contraire, même l’imprévu, a tourné contre lui, — et ses dissentimens intimes, les dissentimens du parti conservateur ont fait le reste. L’ouverture des chambres a mis la situation au vif et a précipité le dénoûment.

On n’est jamais sans doute à l’abri d’une crise ministérielle, à Madrid pas plus qu’ailleurs, pas plus qu’à Vienne ou à Paris. La crise qui vient d’emporter le cabinet de M. Canovas, en Espagne, ne laisse pas cependant d’avoir ses singularités, ses curieuses péripéties, et il est clair qu’elle se préparait depuis quelque temps, qu’on était, comme on dit, au bout d’une situation. A ne voir que les apparences, tout semblait assez favorable, assez rassurant, il y a deux mois à peine. C’était le moment où la régente et son jeune fils, le roi Alphonse XIII, faisaient leur voyage d’Andalousie, accompagnés par le chef du cabinet, allant présider aux fêtes du centenaire de Christophe Colomb, à Huelva même, au port d’où partait autrefois le grand navigateur, — puis visitant Séville. L’éclat des réceptions populaires, la bonne grâce de la régente, l’éloquence de M. Canovas del Castillo, dans ces fêtes flatteuses pour l’orgueil national, tout cela détournait les esprits et pouvait faire un instant oublier la politique ; mais c’est ici justement que commençaient les incidens et les contretemps.

La régente avait promis sa visite, la visite du roi son fils à Grenade, et la vieille cité des rois maures, de l’Alhambra, réveillée de son indolence, avait déployé tout son luxe pour recevoir les souverains. Le jour de Parrivée de la cour était déjà fixé » tous les partis s’étaient associés à la préparation des fêtes royales, lorsqu’on apprenait tout d’un coup que la maladie retenait le jeune Alphonse XIII à Séville, qu’il n’y avait plus de voyage à Grenade. Grande déconvenue pour la ville privée de ses fêtes, pour ces imaginations andalouses ! Aussitôt le mécompte se changeait en exaspération, presque en sédition. On saccageait les arcs de triomphe, et ce voyage qui promettait à la régente, au jeune roi, les ovations, la popularité, ce voyage manqué devenait un grief contre le gouvernement, contre les ministres, contre tout le monde officiel. Ce n’est pas tout : pendant ce temps, à Madrid, où il y avait aussi des fêtes pour le centenaire de Christophe Colomb, une sorte d’émeute éclatait sous le plus futile prétexte, pour l’interdiction de quelque concert. La population se hvrait à des manifestations violentes. En réalité, ces manifestations étaient dirigées surtout contre l’alcade, devenu fort impopulaire, accusé, à tort ou à raison, de couvrir de son autorité le gaspillage des finances municipales, toutes sortes de malversations et de fraudes dans l’administration de la ville, — et par le fait, cet alcade, M. Bosch, était obligé de se retirer devant l’animadversion publique. Sur d’autres points de l’Espagne, les scènes tumultueuses se multipliaient à propos des octrois, à propos de tout et de rien. C’étaient autant de signes d’un malaise croissant, d’un certain ébranlement d’opinion.

Bref, ce voyage d’Andalousie, qui semblait avoir si bien commencé, finissait assez mal, dans des conditions assez pénibles ou assez incertaines : de sorte que le gouvernement, en rentrant à Madrid, trouvait devant lui des embarras plus sérieux qu’il ne le croyait lui-même. De petites séditions locales, ou même les manifestations de Grenade, n’auraient été rien encore ; mais, de tous ces incidens, le plus grave était évidemment l’incident de Madrid, parce qu’il soulevait une question de moralité publique, qui n’est encore rien moins qu’éclaircie, parce qu’il se rattachait à toute une situation, parce qu’il se compliquait de conflits intimes dans le ministère, dans l’ensemble du parti conservateur. C’était la mauvaise affaire qui restait à débrouiller, qui pesait sur le ministère. Si une crise, devenue inévitable et imminente, n’avait pas éclaté sur-le-champ, si elle avait été ajournée, c’est qu’en ce moment même le roi et la reine de Portugal se trouvaient en visite à Madrid, à la cour d’Espagne, et qu’on ne voulait pas troubler les fêtes offertes aux jeunes souverains étrangers. A peine les princes portugais étaient-ils partis, la question renaissait tout entière. Elle se réduisait à ceci : d’un côté, le successeur du dernier alcade de Madrid, M. Bosch, le marquis de Cubas, chargé de faire une enquête sur l’administration de la ville. 11 s’est mis courageusement à son œuvre d’investigation. Il n’avait pas tardé à adresser au gouvernement un mémoire où, en dévoilant les plus crians abus, il réclamait la poursuite des coupables de toutes les fraudes, et il était soutenu par le ministre de l’intérieur, M. Villaverde, qui lui-même se sentait appuyé et encouragé par une fraction notable du parti conservateur ; d’un autre côté, au sein même du cabinet, le ministre d’outre-mer, M. Romero-Robledo, se faisait le protecteur à outrance de l’ancien alcade, M. Bosch, qu’il ne cessait de défendre avec la plus énergique obstination depuis sa démission forcée. Le président du conseil se trouvait pris dans ce conflit d’influences entre le ministre de l’intérieur et le ministre d’outre-mer. A qui resterait le dernier mot ? Après bien des hésitations, M. Canovas finissait par se rallier à l’opinion de son terrible collègue, M. Romero-Robledo. Le ministre de l’intérieur se retirait immédiatement, suivi dans sa retraite par son sous-secrétaire d’État, M. Dato, par l’alcade de Madrid, le marquis de Cubas, et quelques heures après, le ministre démissionnaire, M. Villaverde, était remplacé par un des vice-présidens du congrès, M. Danvilla ; sous-secrétaire d’État et alcade avaient des successeurs. La crise semblait finie !

Ce n’était au contraire que le commencement, une péripétie de ce curieux imbroglio qui ne pouvait désormais se dénouer que dans le parlement. Dès la réunion des chambres, en effet, il y a quelques jours à peine, le secret de la situation se dévoilait par une scission avouée, éclatante, dans la majorité ministérielle. Un des chefs conservateurs les plus éminens, M. Silvela, qui a été le premier ministre de l’intérieur du cabinet Canovas, et qui se retirait il y a un an, au moment où M. Romero-Robledo rentrait au pouvoir, M. Silvela se faisait le défenseur de M. Villaverde et de sa politique. 11 allait plus loin en déclarant qu’il voterait pour le gouvernement, non par sympathie, mais par esprit de discipline, pour ne pas briser l’unité du parti conservateur. Le président du conseil s’est levé à son tour pour déclarer, avec une fierté fort naturelle, qu’il n’accepterait pas un appui qui ressemblerait à un sacrifice, — et le résultat a été un vote assez singulier. Libéraux et démocrates du congrès se sont abstenus sous prétexte qu’ils n’avaient rien à faire dans cette querelle entre conservateurs. Parmi les conservateurs eux-mêmes, les dissidens se sont abstenus aussi, et le ministère est resté avec une centaine de voix fidèles sur /i30 députés dont se compose le congrès. M. Canovas del Castillo est allé immédiatement porter sa démission à la reine-régente, — et c’est ainsi que finit ce ministère conservateur qui naguère encore, il y a quelques mois, avait une assez imposante apparence, qui disparaît aujourd’hui victime d’une série d’incidens, surtout de cette question de moralité destinée, à ce qu’il paraît, à faire le tour du monde. 11 n’y a pas non plus à s’y tromper : il est clair que M. Romero-Robledo, qui, dans ses évolutions déjà nombreuses, a été le dissolvant de tous les partis, de tous les cabinets où il a passé, vient de continuer son rôle. Il a contribué plus que tout autre à la chute du dernier ministère, et par les divisions dont il a été la première cause dans le parti conservateur, et par l’obstination qu’il a mise à se faire le protecteur des abus de la dernière administration municipale de Madrid. M. Canovas, en introduisant M. Romero-Robledo dans son cabinet, avait cru se donner une force de plus ; il s’est créé une faiblesse. Ce n’est pas lui, c’est son compromettant collègue qui a préparé et décidé la défaite du ministère.

Comment les choses vont-elles maintenant tourner au-delà des Pyrénées? A première vue, M. Silvela, le chef des dissidens, aurait paru devoir jouer un rôle dans le dénoûment de cette crise. En réalité, eût-il été disposé à l’accepter, et il ne paraît pas en avoir eu un instant la pensée, il ne pouvait rien. Il n’aurait pas eu l’appui des libéraux, et il ne pouvait plus compter sur les conservateurs demeurés fidèles à M. Canovas. Dès le premier jour, toutes les chances étaient pour M. Sagasta, qui n’a pas tardé, en effet, à être appelé au palais et qui a eu bientôt formé son cabinet libéral. C’est la situation aujourd’hui. L’Espagne rentre donc avec M. Sagasta dans une expérience libérale après avoir eu depuis deux ans, avec M. Canovas, l’expérience conservatrice. Le tout est de savoir si le nouveau président du conseil réussira à dominer les divisions de son propre parti, à prolonger pour l’Espagne une ère de paix fructueuse.

CH. DE MAZADE.