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Chronique de la quinzaine - 30 novembre 1890

Chronique n° 1407
30 novembre 1890


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




30 novembre.

En finira-t-on avant qu’il soit longtemps avec le budget, avec ce défilé de millions demandés au pays pour son service et bon gré mal gré, en dépit de toutes les disputes, nécessairement accordés d’avance ?

Depuis que les débats sont ouverts et que l’œuvre est commencée, on se hâte lentement au Palais-Bourbon. On était d’abord bien parti avec une apparence de bonne volonté, avec l’intention presque avouée de ne pas s’attarder dans des discussions inutiles ; on s’est bientôt remis à perdre le temps. On improvise propositions et amendemens, on recommence d’année en année les mêmes discours, les mêmes dissertations sur l’élevage des chevaux ou sur le régime pénitentiaire, sur les subventions des Beaux-Arts, sur l’enseignement spécial ou professionnel, sur les humanités classiques et les humanités modernes. Au besoin, pour se distraire, on a le plaisir savoureux de donner la chasse à quelques moines pour un permis de chemin de fer, — ou l’honnête satisfaction de faire l’économie de quelques milliers de francs sur un budget de 3 milliards. C’est ce qui s’appelle veiller sur la fortune publique, — et, tout bien compté, les jours passent sans qu’on en voie la fin. On est déjà au premier jour du dernier mois de l’année et on achève à peine d’expédier les dépenses. Restent maintenant les recettes, et l’emprunt réservé jusqu’à la dernière heure, et les impôts nouveaux qui peuvent être vivement disputés. C’est bien pour le moins l’affaire de quelques jours. Puis tout passera au sénat, qui en sera réduit encore à se résigner en murmurant, à tout voter à la hâte, — d’autant plus que nombre de sénateurs seront pressés de partir pour aller se faire réélire, s’ils le peuvent, le 4 janvier. Le sénat expie les lenteurs de l’autre chambre, sa rivale, qui, à la vérité, parle pour deux. Ce n’est point à dire assurément qu’un examen attentif, minutieux d’un budget comme celui de la France soit une œuvre inutile au Palais-Bourbon ; ce n’est pas non plus que, parmi tous ces discours qui se succèdent, il n’y en ait d’instructifs, d’intéressans et même parfois de piquans ; mais il est évident que tout est démesuré, incohérent, disproportionné dans ces discussions toujours ajournées par une sorte de calcul à la dernière heure, qu’on abuse du droit de remettre sans cesse tout en question. Il est démontré une fois de plus que ce travail législatif reste à organiser, que le régime parlementaire est dénaturé par les usurpations incessantes de l’une des assemblées qui se fait du budget un moyen de prépotence dans les affaires publiques, — par l’annihilation de l’autre assemblée réduite à un contrôle le plus souvent stérile, — par une sorte de débilitation d’un gouvernement qui n’est jamais sûr de lui-même. Le fond de tout, c’est une idée fausse des institutions, du gouvernement, de l’administration des affaires matérielles, comme de l’administration politique, comme de l’administration morale du pays.

Qu’on ne s’y méprenne pas, d’ailleurs : le budget a sans doute son importance, il touche à tout, mais il n’est pas tout dans les affaires de la France. Nous entrons visiblement de plus en plus dans une phase où, au bruit monotone de ces discussions budgétaires, s’agite une question plus générale, plus profonde, qui n’est pas d’aujourd’hui, qui, à dire vrai, s’est dégagée de la confusion des élections de l’an passé. Il s’agit de savoir si la politique étroite et partiale qui a régné depuis quelques années gardera l’ascendant ou si elle cédera sous la pression des choses, — si les républicains de parti et de secte qui ont eu le pouvoir poursuivront leur œuvre de passion et d’exclusion, — ou si, par l’entrée des conservateurs dans la république, il se formera des combinaisons nouvelles préparant l’apaisement du pays. C’est précisément ce qui fait l’intérêt et ce qui explique le retentissement des dernières manifestations de M. le cardinal Lavigerie, donnant, dans un toast à la marine française, le signal de la conciliation et de la trêve dans la république. L’intrépide chef des missions africaines ne s’est pas borné à ses premières déclarations ; il a confirmé depuis son toast d’Alger par ses instructions à son clergé, — plus récemment encore, par une lettre décisive à un catholique de France. Et M. l’évêque d’Annecy, à son tour, entrant dans cette voie, s’est empressé d’envoyer son adhésion au courageux prélat d’Afrique. D’autres suivront, sans doute. Ce qu’il y a de plus grave encore, c’est que le pape Léon XIII lui-même ne paraît pas étranger à cette évolution de quelques-uns des chefs du clergé français vers la république.

Assurément, M. le cardinal Lavigerie a su ce qu’il faisait et il n’a pas parlé sans avoir profondément médité sur les événemens du temps. La dernière lettre qu’il a écrite à un catholique de France le prouve assez. Évidemment aussi, il a dû pressentir que son langage, fait pour émouvoir et éclairer l’opinion, ne serait pas écouté partout avec la même faveur, qu’il aurait particulièrement le don de déconcerter et d’irriter les esprits extrêmes dans tous les camps, les irréconciliables de tous les partis. On ne peut pas dire, à coup sûr, que ces retentissantes déclarations de paix, malgré ce qu’elles ont de rassurant pour la république, aient été reçues avec enthousiasme par certains républicains, jaloux de garder les clés de leur église. Les radicaux, en gens supérieurs, ont affecté l’ironie des esprits forts et ils n’ont trouvé rien de plus piquant, de plus ingénieux que de répondre, dès le lendemain, à M. le cardinal Lavigerie en supprimant les voyages à prix réduits pour quelques pauvres religieux allant peut-être au Thibet ou au centre de l’Afrique. Probablement, comme on le leur a dit, ils auraient refusé un permis au père Dorgère, le courageux missionnaire qui vient de négocier la paix de la France avec le roi de Dahomey, — et ils trouveraient l’occasion tout à fait favorable pour employer la police et les gendarmes contre quelque couvent ! Les républicains plus modérés eux-mêmes, en paraissant plus satisfaits, ne sont pas sans quelque vague méfiance, et, s’ils triomphent de l’adhésion d’un prince de l’Église à la république, ils n’entr’ouvrent qu’à demi leur porte. Ils craignent tout, ils craignent pour leurs lois, pour leurs laïcisations, pour leur règne ; ils entendent ne rien livrer ! Les républicains sont curieux avec leurs craintes et leurs conditions. Ils ne s’aperçoivent pas que ce qu’il y a de plus dangereux pour la république, c’est de paraître la confondre avec des lois qui n’ont pas, apparemment, reçu encore le sceau de l’infaillibilité, qui ne sont pas un Syllabus ! Ils ne voient pas de plus qu’on n’a aucune permission à leur demander pour entrer dans une république ouverte atout le monde ; qu’il n’y a ni à les consulter, ni à s’inquiéter de leurs conditions ou de leurs exclusions. C’est à eux d’être prévoyans, modérés et concilians, s’ils le veulent, s’ils le peuvent. Pour le reste, c’est au pays qu’on s’adresse ; c’est dans l’intérêt du pays, d’accord avec ses sentimens et ses vœux, qu’on garde le droit de revendiquer la paix des croyances, la paix des esprits, sans mettre en doute la république elle-même.

Ce qu’il y a de plus curieux et peut-être de plus significatif, c’est que, si M. le cardinal Lavigerie n’a pas réussi à désarmer les républicains exclusifs, il n’a pas plus de succès dans une certaine classe de conservateurs, parmi les irréconciliables de toutes les monarchies. Ce n’est point, il est vrai, que sa parole soit restée sans écho dans tout le monde conservateur. Précisément ses derniers discours ont coïncidé, à quelques jours près, avec les résolutions d’une partie de la droite du parlement, avec les déclarations nouvelles de M. Piou, acceptant sans réticence, sans sous-entendu, le principe et la forme des institutions ratifiées par le pays. Le député, à Paris, parle comme l’évêque à Alger ; mais il y a dans le grand camp conservateur un petit camp où règne positivement une exaspération bizarre qui ne peut plus se contenir. Depuis que M. le cardinal Lavigerie a osé parler d’union, de conciliation dans la république, et surtout depuis qu’il a osé faire jouer la Marseillaise par ses « pères blancs » au banquet où il a reçu les chefs de la marine française et de l’armée, la campagne est ouverte contre ce nouvel ennemi ! On ne va peut-être pas encore jusqu’à l’attaquer dans son apostolat africain, dans toutes ces œuvres qui ont fait de lui un des premiers serviteurs de la France. Sauf cela, tout le reste y est : c’est une guerre de récriminations, d’accusations, de railleries, d’allusions, de perfidies ; il y a même des notes semi-officielles de parti qui vont jusqu’à suspecter la droiture du cardinal et à chercher dans sa conduite quelque calcul inavoué ou inavouable. Les évêques qui seraient tentés, comme M. l’évêque d’Annecy, d’imiter le vaillant prélat, n’ont qu’à se tenir en garde : ils ne seront pas ménagés, ils seront accusés de trahison, de désertion devant l’ennemi, d’alliances impures avec les jacobins et les athées ; ils sont déjà suspects, et c’est vraiment un édifiant spectacle de voir toutes ces plumes catholiques, royalistes ou impérialistes, s’escrimer contre les évêques, s’étudier à avilir l’épiscopat, exciter le bas clergé contre ses chefs, mettre sur la sellette un prince de l’église. On ne peut pas pardonner à M. le cardinal Lavigerie, pas plus d’ailleurs qu’aux conservateurs, constitutionnels ou dissidens, d’avoir donné un signal, de dire ce qui est dans bien des esprits sincères, de chercher, dans une nouvelle situation, une politique nouvelle. C’est fort bien ; mais alors c’est qu’à cette politique, qui n’est après tout que le bon sens, ces puristes de l’orthodoxie conservatrice ont sans doute à opposer une politique plus sérieuse, plus efficace ! Quels moyens ont-ils donc trouvés jusqu’ici pour sauvegarder les intérêts de ces trois millions d’électeurs qui ont voté pour eux, c’est-à-dire pour l’opposition, mais qui n’ont sûrement pas entendu voter pour une révolution, même pour une révolution monarchique ? Ils le savent bien, ils n’ont rien à opposer, rien à proposer, si ce n’est des protestations stériles et des vœux chimériques !

Certainement ces conservateurs jurés, ces monarchistes qui se retranchent dans leur irréconciliabilité et sont à leur manière aussi exclusifs que les radicaux, représentent de grands souvenirs, d’illustres traditions, de puissans intérêts. Le fait est qu’ils ont singulièrement servi leur cause, que depuis vingt ans leur politique n’est qu’une série de mécomptes, d’échecs, de fausses manœuvres, de campagnes mal conduites et souvent compromettantes. Ils ont eu pourtant les majorités, ils ont eu le pouvoir : ils n’ont pas été plus avancés ! Ils n’ont pas refait la monarchie parce qu’ils ne l’ont pas pu ; ils ne la referaient pas encore parce qu’ils ne le pourraient pas plus aujourd’hui qu’il y a quelques années, parce que le jour où ils retrouveraient une majorité, ils seraient plus que jamais divisés. Il y a eu des momens où, à défaut de la monarchie qu’ils ne pouvaient relever, ils auraient pu aider à faire de la république un régime de garanties libérales et conservatrices. Ils l’ont pu avec M. Thiers, ils l’ont pu encore avec M. le maréchal de Mac-Mahon. Ils ont préféré répéter lestement ce mot d’un homme d’esprit que la république conservatrice était une bêtise, livrer l’expérience républicaine à elle-même, s’égarer dans toutes les tactiques, s’allier avec les radicaux contre les opportunistes, avec les opportunistes contre les radicaux pour renverser les ministères, escarmoucher en partisans autour du régime en attendant l’assaut. Les habiles, les raffinés, pour leur dernière campagne, ont trouvé piquant de se jeter tête baissée dans la plus équivoque des aventures, de faire alliance avec celui-là même qui avait exilé la maison royale, — et ils y ont laissé la dignité du parti, presque l’honneur du drapeau. Ils ont mérité de s’entendre dire cette dure parole : qu’en acceptant avec plus de générosité que de réflexion la responsabilité de tout ce qui a été fait, « la monarchie s’est suicidée auprès de tous ceux qui croient aux principes de la morale chrétienne suivant lesquels le mal n’est jamais permis, même pour amener le bien. » L’expérience est amère ! Il y aurait de quoi réfléchir, et au lieu de s’épuiser en récriminations, en violences injurieuses contre un évêque, on ferait mieux de reconnaître ce qui est pratique, possible pour le bien du pays.

Est-ce donc d’ailleurs que M. le cardinal Lavigerie, en publiant avec quelque éclat son adhésion à la république, ait parlé en homme prêt à tout livrer, sa foi, son caractère, les intérêts moraux et religieux dont il est le gardien ? Ce qu’il a dit est bien simple. Il a dit qu’après une épreuve de vingt ans, après ce qu’il a justement appelé « les hontes récentes, » le moment était venu de ne plus disputer avec des institutions acceptées, consacrées par le pays ; il a dit en même temps, dans son langage de prêtre, qu’on entrait dans l’édifice pour en soutenir les colonnes contre ceux qui voudraient tout détruire sous le regard des ennemis qui nous observent. Tout est là : la situation est précisée, le signal est donné ! Que la question soit destinée à être plus d’une fois encore débattue entre les partis, c’est possible ; mais parce que les partis, parce que les radicaux et des conservateurs irréconciliables s’obstineraient dans leurs divisions, serait-ce une raison pour ne point s’attacher à une politique qui seule replacerait la France dans une situation où elle pourrait décider librement de ses affaires morales, comme de ses affaires matérielles, comme de sa direction extérieure ?

Le monde d’aujourd’hui ne vit pas seulement de beau langage, encore moins de mauvais discours ou de vaines polémiques, pas même de protocoles réglant le partage idéal des continens, et si la politique occupe toujours les peuples, les affaires de finances n’ont pas un intérêt moins universel. C’est qu’en effet, nous vivons dans un temps où les questions d’industrie, de commerce, de crédit, ont autant d’importance que les questions de politique pure ou de diplomatie transcendante, et où toutes les nations se sentent liées par une invincible solidarité dans leurs affaires les plus positives. Au point où en sont les choses, ce qui se passe dans un pays a forcément ses contre-coups dans les autres pays. Il n’y a plus, désormais, de crises financières limitées, locales, et c’est ce qui fait que cet ébranlement qui vient de se manifester sur le marché anglais est devenu aussitôt une sorte d’affaire européenne, démontrant à la fois et l’universalité des mouvemens du crédit, et la solidarité de ceux qui disposent de ce crédit. C’est un événement qui a, certes, son importance dans les affaires du temps, et peut-être même une signification morale autant qu’une importance financière.

Bien qu’il passe pour le premier, pour le plus grand du monde par l’étendue et l’immensité de ses opérations, le marché anglais n’en est pas sans doute à sa première épreuve. Il a plus d’une fois subi comme les autres de redoutables, de menaçantes fluctuations, et depuis quelque temps particulièrement on sentait l’approche d’un orage dont on ne pouvait calculer les suites. On le distinguait à des signes sensibles, à l’aggravation de la situation monétaire, à l’élévation du taux de l’escompte, à la difficulté des transactions, à la suspicion qui pesait sur certaines valeurs. On avait la vague idée qu’il pourrait se préparer quelque chose comme ce qu’on appelle aujourd’hui un krach, lorsque la crise a éclaté avec une violence extrême, et par la nécessité où s’est trouvée la Banque d’Angleterre de recourir aux grands moyens et par la divulgation soudaine des embarras de la plus puissante maison de la cité, la maison Baring elle-même. On a d’abord essayé de déguiser le désastre ; la vérité n’a pas tardé à se faire jour : c’était la menace d’une catastrophe de bourse qui réunissait toutes les conditions pour émouvoir l’opinion. Il ne s’agissait, en effet, de rien moins que de la chute de l’opulente maison qui, depuis plus d’un siècle, a été identifiée avec la vie financière de l’Angleterre et s’est élevée par la fortune aux plus hautes dignités de l’aristocratie britannique, qui a trois pairies à la chambre des lords sous les noms de lord Ashburton, lord Northbrook, lord Revelstoke, deux de ses membres à la chambre des communes, un autre de ses membres représentant du protectorat anglais en Egypte, — et qui, avec tout cela, est restée toujours la puissante maison de banque dont la clientèle s’étend aux Indes, au Cap, en Australie, en Amérique, dans le monde entier. Le nom des Baring était partout. Comment la maison Baring a-t-elle été conduite à celte extrémité où elle s’est vue obligée d’avouer son impuissance ? On dit qu’elle s’est trop laissé entraîner dans les affaires financières de la République Argentine, qu’elle s’est trop prêtée à des entreprises hasardeuses, aux imprévoyantes prodigalités de ces jeunes états de la Plata qui se sont jetés, depuis quelques années, dans toutes les aventures financières, industrielles, et qui les aggravent par leurs gaspillages comme par leurs révolutions. Toujours est-il que le moment est venu où elle s’est trouvée avec des engagemens démesurés à court terme, — 100 millions de traites venant de Buenos-Ayres, plus de 500 millions d’obligations à couvrir, — et des ressources sinon inférieures, au moins d’une réalisation presque impossible et peut-être d’une valeur devenue douteuse. Encore un instant, la maison qui porte aux extrémités de l’univers le crédit britannique allait suspendre ses paiemens, et la chute des Baring entraînait fatalement la débâcle d’une multitude de banques dans toute l’Angleterre. La situation était d’autant plus grave que la crise du marché anglais se lie aux crises qui sévissent à New-York, à Berlin. La catastrophe était imminente !

On y a pourvu sans doute sur-le-champ par la promptitude et l’énergie des résolutions ; on n’a pas attendu que le désastre eût éclaté pour en détourner ou en atténuer les conséquences. Les plus grandes maisons de la cité se sont alliées pour organiser le sauvetage en prêtant leur garantie et leur appui à la maison Baring dans ses embarras. La Banque d’Angleterre elle-même, la première intéressée aux vicissitudes du marché anglais, est intervenue avec son autorité ; cette puissante banque, un peu gênée par la rigueur de son acte constitutif, et par l’insuffisance de ses encaisses métalliques, mais assez prévoyante pour se mettre en mesure de tenir tête à l’orage, n’avait point hésité, sans plus attendre, à faire appel à la Banque de France, qui, à son tour, sans marchander, s’est hâtée de mettre à sa disposition une somme de 75 millions de francs en or. C’est là un fait dont il n’y a, il nous semble, ni à diminuer, ni à exagérer la signification. Évidemment la Banque de France, en répondant comme elle l’a fait à la Banque d’Angleterre, n’a pas obéi à un simple mouvement de générosité ; elle s’est inspirée d’un intérêt français. Elle a compris que, si la crise se prolongeait et s’aggravait sur le marché anglais, si l’escompte montait trop à Londres, le contre-coup ne tarderait à se faire sentir à Paris, elle serait elle-même obligée d’élever ses escomptes, et le commerce français, surtout le commerce parisien, en ce moment, aurait à en souffrir. Elle a fait une opération de prévoyance. Il n’est pas moins clair qu’elle a rendu en même temps le plus sérieux service et à la Banque d’Angleterre et au marché anglais. Les faits sont ce qu’ils sont, et il n’y a pas là de quoi tant épiloguer ; il n’y a pas surtout de quoi motiver des polémiques assez oiseuses entre quelques journaux français, qui se sont peut-être un peu trop complu à exalter le service rendu à l’Angleterre, et quelques journaux anglais qui se croient obligés de démontrer que l’Angleterre n’a pas besoin d’être secourue, que ce qu’a fait la Banque de France est la chose la plus simple du monde, qu’il n’y a que les Français pour mettre leur vanité partout. Mettons, si l’on veut, que ces polémiques sont au moins inutiles de part et d’autre, qu’elles ne servent à rien, si ce n’est à réveiller l’esprit de jalousie et d’acrimonie là où il n’a que faire.

Au fond, à part ce qu’il y a d’accidentel et de passager dans les dernières épreuves du marché anglais, peut-être pourrait-on dégager une certaine moralité, tout au moins quelques lumières de cet étrange épisode de l’histoire financière contemporaine. Assurément, le crédit est entré dans les mœurs ; il est devenu la condition de tous les progrès, la nécessité de nos civilisations matérielles. On ne peut rien sans lui, on croit pouvoir tout avec lui. Il est certain aussi qu’il vit en partie de la fiction convenue et acceptée qui multiplie par une richesse hypothétique la richesse réelle. Jusqu’à quel degré cependant peut-on aller sans péril dans cette fiction ? On vient de le voir par cet exemple d’une des plus grandes maisons sur le plus grand des marchés, par cet accident qui a montré tout à coup ce qu’il y a de fragile dans cette puissance nouvelle. Qu’arriverait-il donc si une crise plus grave, plus générale, venait mettre à l’épreuve tous les crédits si démesurément engagés aujourd’hui ? Les derniers incidens sont au moins un avertissement pour ceux qui pourraient être obligés de faire appel en pleine crise à toutes leurs ressources et qui auraient besoin de s’appuyer sur une réalité solide. C’est un avertissement de plus aux prodigues et aux imprévoyans, banquiers entrepreneurs d’affaires ou états qui abusent des expédions, créent des valeurs factices, dépensent sans compter au risque de tout épuiser. Il y a peut-être aussi dans ces faits récens, en dehors de quelques vaines polémiques, une autre lumière, un nouveau témoignage de la vitalité, de la solidité de notre Banque de France. S’il y a une chose évidente, démontrée une fois de plus, c’est la nécessité, le sérieux intérêt qu’il y a plus que jamais à maintenir dans ses conditions de stabilité et d’indépendance, avec toutes ses garanties, la seule institution qui depuis son origine soit restée intacte et n’ait point causé de mécomptes. Aux jours les plus critiques, elle a été une force ; elle a pu récemment encore sans danger pour elle-même, pour les intérêts français, sans rien compromettre, aider à atténuer une crise de crédit international. Elle le doit évidemment à la vigueur de sa constitution, et ceux qui parlent sans cesse de tout réformer, même la Banque, de faire des expériences, ne s’aperçoivent pas qu’ils s’exposent tout simplement à altérer un des plus énergiques ressorts de la puissance française dans les épreuves nouvelles où elle peut se trouver engagée.

C’est par les finances, par le crédit ou les intérêts matériels que presque tous les pays se sentent le plus faibles aujourd’hui, et ce sont décidément les questions de finances, d’industrie qui semblent avoir la première place dans les conseils des gouvernemens, dans les parlemens qui se rouvrent, dans les élections qui se font. On se détourne un peu de la vieille politique, on laisse sommeiller à demi la grande diplomatie et la triple alliance. On mentionne à peine les armemens en s’en excusant comme d’une nécessité qu’on subit ; on va au plus pressé, aux budgets, aux impôts nouveaux qu’on se croit obligé de créer, aux relations de commerce qui sont partout assez embrouillées, aux réformes intérieures. C’est pour le moment, à ce qu’il semble, le principal objet des préoccupations officielles à Berlin ; c’est le thème du discours que l’empereur Guillaume II a prononcé il y a quelques jours à peine à l’ouverture de son landtag prussien, en attendant la réunion prochaine du Reichstag, du parlement de l’empire. Au fond, pour toute politique générale, le jeune souverain n’a guère fait que répéter sommairement ce que tout le monde dit depuis quelque temps, ce que lord Salisbury déclarait l’autre jour au banquet du lord-maire : que la paix de l’Europe semble assurée, qu’il n’y a aucune apparence de conflagrations imminentes, qu’il n’y a que des relations amicales entre les puissances. Guillaume II s’est particulièrement attaché à entretenir ses députés prussiens de leurs affaires intérieures, des finances, de la révision des impôts directs « pour améliorer la situation budgétaire par une répartition plus équitable des charges publiques. » Et comme l’a dit l’empereur, dès le lendemain de l’ouverture du landtag, le chancelier, M. de Caprivi, a déposé quelques lois spéciales, dont l’une sur la révision de l’impôt direct. C’est ce qu’on peut appeler une grosse affaire, et les projets que le nouveau ministre des finances, M. Miquel a préparés, qu’il a même déjà commencé à défendre ne sont certes pas sans importance. Ils ont visiblement une intention semi-démocratique ; ils ne tendent à rien moins qu’à réaliser une révolution fiscale et même sociale, à en finir avec ce qui reste de féodal en fondant l’impôt nouveau sur le revenu, à soumettre les privilégiés à la loi commune, à mettre des taxes nouvelles sur les successions, sur la grande industrie. Soulever de telles questions, c’est évidemment remuer des intérêts qui sont encore puissans et qui sont surtout disposés à se défendre dans le landtag, encore plus à la chambre des seigneurs. Déjà les premières escarmouches font présager une lutte des plus vives. De même une réforme du régime scolaire que le chancelier a proposée, qui tend à concilier les droits de l’état et les droits des différens cultes, semble rencontrer des résistances. On n’est pas au bout. Ce qu’il y a peut-être de plus curieux dans tout cela d’ailleurs, c’est moins ce qu’on propose que le personnage même de ce jeune souverain impatient de mettre la main à tout, de faire sentir son action en tout, d’être, comme on l’a dit, son propre chancelier. Évidemment, Guillaume II poursuit une œuvre dont on n’a pas le dernier mot. Depuis qu’il est arrivé au règne, il n’a cessé de tendre d’abord à s’affranchir des vieilles influences, à se créer pour ainsi dire son personnel de gouvernement. Il a commencé par se délivrer du plus grand, du plus gênant de ses conseillers en le reléguant dans une solitude où il semble avoir disparu du monde. Il a changé son chef d’état-major général, son ministre de la guerre. Il a mis au ministère du commerce un homme nouveau, M. de Berlepsch, simple gouverneur de province. Il a appelé au ministère des finances un ancien national-libéral, M. Miquel, celui qui va défendre la réforme de l’impôt. Ces jours derniers encore, il a remplacé par le président de la régence de Francfort-sur-l’Oder le ministre de l’agriculture, M. de Lucius, qui, après s’être rallié au protectionnisme de M. de Bismarck, n’a pas voulu, paraît-il, revenir à une certaine liberté commerciale devenue nécessaire pour de nouveaux arrangemens avec l’Autriche. L’empereur Guillaume II a renouvelé presque tout son personnel, son instrument de règne. Qu’en fera-t-il maintenant avec ses idées peut-être un peu vagues de réformes économiques, financières, même sociales et surtout chrétiennes ? Est-ce un souverain réformateur qui se prépare à l’action ? Est-ce un prince impétueux et irréfléchi, jaloux de mettre son sceau personnel surtout ce qui l’entoure ? C’est précisément ce qui fait l’intérêt de cette situation qui se dessine à Berlin et qui promet peut-être plus d’une surprise.

Évidemment, les questions financières ont eu aussi leur rôle dans les élections qui viennent de s’accomplir en Italie, et peut-être même dans le fond elles ont eu le premier rôle. Ce n’est pas que cette crise électorale n’eût un intérêt politique. Il est bien clair que le chef du ministère, celui qui a réussi depuis quelques années à personnifier le gouvernement, à éclipser tout le monde, même un peu le roi, a eu la pensée d’obtenir du pays la sanction de ses actes, de ses idées, de l’espèce de prépotence qu’il s’est créée ; mais il n’est pas douteux non plus que le président du conseil lui-même, en homme avisé, savait à quoi s’en tenir ; il sentait bien que le point faible pour lui était dans la situation financière, dans la crise agricole et industrielle de l’Italie, que le sentiment universel de malaise répandu au-delà des Alpes était son plus dangereux ennemi ou dans tous les cas le plus efficace auxiliaire de ses ennemis. Aussi, dans cette campagne de pérégrinations électorales et de discours qu’il a récemment poursuivie, allant de Rome à Florence, à Palerme, à Turin, M. Crispi a-t-il réservé pour le dernier moment, pour le coup décisif à la veille du scrutin, sa harangue la mieux calculée pour la circonstance, l’exposé économique et financier qu’il a essayé de faire au banquet de Turin. M. Crispi a dit ce qu’il a voulu ; il a pu s’exalter lui-même en exaltant sa politique ; il a pu atténuer les déficits, déguiser les souffrances matérielles du pays, rejeter sur la France la faute des guerres meurtrières de tarifs. A y regarder de plus près, on pourrait distinguer aisément le soin qu’il a mis à atténuer les responsabilités de la triple alliance, c’est-à-dire de sa politique, à laisser entrevoir la fin des dépenses d’armement, à promettre des économies, même à affecter un certain esprit de conciliation. C’est que évidemment, en parlant ainsi, il croyait répondre à un sentiment public, aux vœux de l’opinion : c’était une tactique habile !

Aujourd’hui la campagne est finie. Le succès a couronné les espérances du président, du conseil italien. Il retrouve une majorité plus forte que celle qu’il avait dans la dernière chambre. Il y a bien, il est vrai, dans ces élections quelques dissonances, quelques bigarrures. A Rome même, à côté des ministériels élus, il y a un Triestin, M. Barzilaï, adopté par les irrédentistes. Les chefs radicaux, M. Cavallotti, M. Imbriani, M. Bovio, reviennent à la chambre. Les libéraux modérés ont quelques succès modestes. Le résultat, dans son ensemble, n’est pas moins une victoire pour le président du conseil. L’armée ministérielle qui rentre à Monte-Citorio compte ou est censée compter plus de 350 députés provisoirement ralliés sous le pavillon officiel. M. Crispi a réussi ! Il devait réussir moins peut-être par la popularité de sa politique ou par son habileté que parce qu’il n’avait contre lui que des oppositions incohérentes et des partis divisés, les uns inquiétant le pays par leurs hardiesses ou leurs exagérations, les autres hésitant à avouer un programme de libéralisme indépendant ; il avait pour lui tous ceux qui dans l’embarras se rattachent au gouvernement. C’est la raison de ce succès de scrutin. La question n’est plus là ; elle est maintenant dans ce qu’on fera le lendemain, dans ce qui sortira d’une situation qui, après tout, reste aujourd’hui ce qu’elle était hier. Quelque dextérité que M. Crispi ait mise dans son discours de Turin à déguiser, à pallier l’état financier et économique du pays, il ne peut pas remédier au déficit avec des paroles ; il ne peut pas empêcher que dans les dix premiers mois de l’année les exportations italiennes n’aient subi une diminution de 76 millions. D’un autre côté, si imposante que paraisse la majorité nouvelle, elle se compose d’élémens fort divers. Parmi ces nouveaux élus, il en est beaucoup qui se sont prononcés contre les armemens, contre les aggravations d’impôts, c’est-à-dire contre la continuation de la politique qui a produit pour l’Italie des fruits amers. De sorte que ce qui ressemble à une victoire éclatante de scrutin pour M. Crispi pourrait bien être le commencement de nouveaux embarras pour lui s’il ne réussit par une politique supérieure à maintenir sa majorité intacte en rassurant le pays éprouvé dans ses intérêts. Rien n’est certes plus divers que la vie de ce monde. Tandis que les uns sont à leurs crises financières, les autres à leurs réformes intérieures ou à leurs élections, le drame intime qui se déroulait depuis quelque temps au château du Loo, en Hollande, vient de se dénouer presque à l’improviste par la mort du roi. On ne s’attendait pas à une fin si prochaine, puisqu’il y a quelques jours seulement on organisait une régence d’un ordre particulier, pour la durée de la maladie du souverain, et que la reine Emma venait de prêter son serment constitutionnel devant les états-généraux, à La Haye. A peine la reine était-elle entrée dans ses fonctions, le roi s’est éteint, laissant cette fois après lui la vraie régence au nom d’une jeune enfant de dix ans, la princesse Wilhelmine, appelée à être un jour la reine de Hollande. Guillaume III d’Orange-Nassau était le troisième roi des Pays-Bas depuis 1815, et depuis quarante ans il portait la couronne. Il a eu un règne sans éclat, mais un règne paisible, pendant lequel la Hollande a vécu librement, tranquillement, faisant ses affaires en nation indépendante sous un régime constitutionnel qui date de 1848. Médiateur désintéressé entre les partis, Guillaume III était le modèle des souverains parlementaires, se bornant à remettre tour à tour le pouvoir à qui avait la majorité dans le parlement. Au courant d’une vie un peu mêlée, ce roi plus que septuagénaire avait eu successivement pour compagne une princesse d’élite, la reine Sophie de Wurtemberg, Française par les sympathies comme par l’esprit, qui lui avait donné deux fils morts depuis longtemps, — et plus tardivement, au soir de sa vie, la princesse allemande Emma de Waldeck. C’est de ce dernier mariage qu’est née la jeune princesse Wilhelmine, appelée aujourd’hui à la couronne. Avec Guillaume III, s’éteint la descendance mâle de cette grande maison d’Orange, qui a donné le Taciturne aux Pays-Bas insurgés et Guillaume III à l’Angleterre ; avec lui aussi s’évanouit la combinaison qui, en 1815, avait uni, par un lien personnel, la Hollande et le grand-duché de Luxembourg. Aujourd’hui, le Luxembourg passe au duc Alphonse de Nassau ; la Hollande reste séparée, libre, avec la jeune reine. La transition est déjà accomplie ; elle s’est faite sans trouble, d’autant plus aisément, que depuis longtemps la diplomatie a tout réglé, et la transmission des deux couronnes et la condition du Luxembourg neutralisé comme la Belgique.

Ce qui en sera de cette combinaison nouvelle, on ne peut certes le prévoir : des événemens inconnus en décideront. Le duc de Nassau, un des princes dépossédés par la Prusse, en prenant sa nouvelle couronne, tiendra sans doute à rester un vrai souverain, à préserver des asservissemens, des froissemens, cette petite nationalité luxembourgeoise dont il est aujourd’hui le gardien. En Hollande, c’est une minorité qui s’ouvre, et les minorités ont quelquefois leurs périls. Il y aura peut-être des difficultés : elles seront vraisemblablement atténuées et par la prudence de la nouvelle régente et par le sage esprit de ce peuple hollandais, qui a su si bien allier jusqu’ici à la fidélité dynastique l’attachement à ses libertés et le sentiment inviolable de son indépendance nationale.


CH. DE MAZADE.