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Chronique de la quinzaine - 14 décembre 1890

Chronique n° 1408
14 décembre 1890


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




14 décembre.

C’était bien facile à prévoir en vérité, à en juger par le passé, par l’état des esprits, par l’inexpérience remuante d’une assemblée toujours prête à se jeter tête baissée dans les broussailles politiques ou financières.

Cette discussion du budget, commencée d’abord avec une certaine placidité, poursuivie pendant quelques jours assez commodément, ne pouvait finir sans être plus ou moins troublée par les incidens, les surprises et les diversions bruyantes. Il y avait, d’ailleurs, sur cette longue route, semée de millions, deux ou trois points périlleux où l’on était bien sûr de se rencontrer, de batailler au risque de ce qui s’ensuivrait : les impôts nouveaux, l’emprunt, l’interprétation des lois fiscales appliquées aux communautés religieuses. C’était inévitable, et, pour plus de ressemblance entre cette année et tant d’autres années qu’on a connues, peu s’en est fallu que le ministère surpris, assailli, ballotté dans tous les sens, ne fût encore cette fois emporté dans la bagarre des votes de hasard. Si le ministère s’en est tiré, ce n’est point vraiment par la hardiesse, par la fermeté de ses opinions, par l’éclat de son initiative et de sa politique. Il s’en est tiré comme il l’a pu, en se prêtant à tout ce qu’on a voulu, en livrant cette malheureuse loi des finances à toutes les fantaisies, en subissant le lendemain ce qu’il avait combattu la veille ; encore peut-on ajouter qu’il ne s’en serait pas tiré du tout si M. le président du conseil n’était venu à propos dégager M. le ministre des finances en déguisant, avec un art qui ne trompe personne et qui réussit toujours, les faiblesses du gouvernement. Le résultat est une œuvre assez incohérente, qui n’est sûrement pas le budget reconstitué, équilibré, qu’on avait promis, qui reste un budget d’expédiens péniblement enlevé à travers une série de petits échecs et par une dernière concession à l’esprit de secte introduit jusque dans les finances.

Au fond, un des premiers, un des plus vifs sentimens de cette chambre si jalouse de son omnipotence et si embarrassée de savoir ce qu’elle en fera, c’est un sentiment de perplexité et de crainte. Elle n’est point sans ressentir le besoin de remettre l’ordre, l’équilibre dans les finances, et elle n’a pas le courage d’aborder le problème, qui a bien en effet ses difficultés. Elle craint surtout de paraître se désavouer, d’avoir à subir devant le pays la responsabilité d’une aggravation d’impôts. On a livré, il y a quelques années, à l’impatience publique ce mot singulier, qui ressemblait à un programme, et qui n’était qu’une étourderie de parlementaires à la recherche de la popularité : « Ni emprunts ni impôts nouveaux ! » C’était bon avant les élections : après les élections, il a bien fallu se rendre à la nécessité, d’autant plus que la réincorporation des dépenses extraordinaires de la guerre dans le budget ordinaire imposait tout à la fois une liquidation et la création de nouvelles ressources permanentes. Il a fallu se soumettre, et la chambre nouvelle a eu son emprunt, — un emprunt de plus ajouté à tant d’autres ; elle vient de le voter non sans l’avoir ajourné tant qu’elle l’a pu, jusqu’à la dernière heure, non sans l’avoir fait attendre à M. le ministre des finances, qui en avait besoin pour sa grande opération de l’unification du budget. Elle a commencé aussi, puisqu’il le fallait, à voter les impôts nouveaux ; elle a essayé, — mais elle s’est sentie aussitôt ressaisie d’un mouvement de crainte. Elle a hésité devant l’impopularité, devant cette perspective d’avoir à voter 40 ou 50 millions de taxes nouvelles pour couvrir le déficit créé par l’unification du budget. Elle a cherché d’autres moyens, des combinaisons merveilleuses ; elle a imaginé des majorations de recettes pour l’année qui va s’ouvrir, des conversions des dettes temporaires, tout ce qui pouvait lui épargner de toucher au calice amer des impôts nouveaux. Elle s’est débattue, elle s’est agitée, si bien que, n’écoutant plus ni la commission du budget, ni le gouvernement, elle n’a pas tardé à se trouver dans une confusion complète, en présence d’une menace de crise ministérielle.

A quel propos une crise de ministère ? A propos de tout, à propos, particulièrement, d’une réduction d’intérêt des caisses d’épargne, des conditions dans lesquelles devait se réaliser cette réduction, de l’usage qu’on ferait du boni qui en résulterait. Quel serait le taux de l’intérêt réduit ? Ne pourrait-on pas, par une combinaison ingénieuse, graduer la réduction de façon à ménager les petits déposans ? D’un autre côté, ce boni qu’on allait obtenir, au lieu d’être une réserve pour les caisses d’épargne, ne serait-il pas un moyen tout trouvé pour aider à combler le déficit ? Au premier abord, l’idée la plus simple, sans doute, était de ne s’attacher qu’à ce qui intéressait directement le budget et de renvoyer tout le reste à une commission déjà chargée de préparer une loi organique sur les caisses d’épargne. La chambre, cependant, sans rien écouter, s’est jetée à corps perdu dans tous ces problèmes compliqués, délicats, minutieux, accumulant les résolutions contradictoires, pour le moment impraticables, et c’est là justement que M. le ministre des finances, poussé à bout, a laissé éclater une impatience découragée et un peu irritée ; c’est là aussi que M. le président du conseil, entrant dans son rôle, est venu au secours de M. le ministre des finances en proposant tout simplement de finir par où on aurait dû commencer, par la division de ces questions obscures. Il a réussi, c’est fort heureux. Chose caractéristique seulement ! la chambre s’est peut-être arrêtée, non devant les raisons sérieuses, pratiques, qui lui ont été données, mais parce qu’on lui a fait sentir qu’elle courait à un autre genre d’impopularité, qu’elle s’exposait à compromettre la bonne renommée des finances républicaines. Et c’est ainsi qu’on a échappé à une crise ministérielle. Premier acte de cet imbroglio du budget ! Il y en a un autre plus grave, où se dévoile non plus seulement l’esprit de confusion, comme dans la question des impôts nouveaux et des caisses d’épargne, mais l’âpre esprit de parti se servant des lois fiscales comme d’un instrument de guerre religieuse.

C’est cette étrange affaire de l’impôt des communautés religieuses qui a occupé deux journées de la chambre, qui soulève toute sorte de questions de droit, de légalité fiscale, de propriété et surtout d’équité. On sait le fond des choses. On sait ce qu’il en est de ce droit dit d’accroissement, dû à l’imagination troublée de M. Henri Brisson, inscrit dans deux lois de 1880-1884 et destiné à compléter, à aggraver les autres impôts qui frappent déjà les communautés religieuses.

Il se résume à peu près en ceci : à la mort de chaque religieux ou de chaque religieuse, — et les morts sont fréquentes dans des communautés qui comptent 1,000, 5,000, 10,000 membres, — un héritage est censé s’ouvrir. Tous les survivans de l’ordre sont censés hériter de ce qui était censé appartenir au mort dans la propriété commune. Ils ont leur part individuelle sur tous les biens immobiliers ou mobiliers, — écoles, maisons de refuge ou de bienfaisance, — disséminés sur une multitude de points de la France. Autant il y a de parcelles de cette propriété subdivisée, fractionnée par une fiction, autant il y a de déclarations à faire aux bureaux de mutation, et, par une combinaison du droit d’accroissement avec les lois d’enregistrement, il se peut que les taxes absorbent 50, 75 pour 100, quelquefois la totalité de ce prétendu héritage. C’est là le fait constaté, avéré ; c’est ce que M. l’évêque de Versailles a pu appeler « la confiscation à terme, certaine, à brève échéance. » — Voici qui est plus curieux : à qui s’applique cette étrange législation ? à tout le monde, dit-on, aux congrégations reconnues, autorisées, comme aux congrégations non reconnues. Seulement les congrégations non reconnues, par cela même qu’elles n’ont pas une existence légale, sont facilement insaisissables. Elles peuvent épuiser les ressources des lois civiles pour dissimuler leur fortune ; elles échappent au fisc, — et le coup ne frappe réellement que les communautés auxquelles l’État lui-même a donné la personnalité civile, les droits d’un corps moral, qu’il a érigées en institutions d’utilité publique, pour lesquelles il a consacré précisément le principe de l’indivision perpétuelle de la propriété dans un intérêt supérieur. Ce droit d’accroissement a, en vérité, des effets bizarres. Il est impuissant à l’égard des congrégations qu’on aurait voulu sans doute atteindre ; il est destructif jusqu’à la ruine pour les communautés qui vivent sous le regard de l’État, qui consacrent leurs biens aux pauvres, aux malades, aux vieillards, à toutes les infirmités humaines, qui envoient aussi leurs missionnaires porter le nom de la France dans les régions les plus lointaines. C’est un des plus curieux exemples d’un aveugle et implacable esprit de secte déguisé sous une fiction de légalité fiscale.

Vainement des hommes d’une modération évidente se sont élevés contre les conséquences et les dangers de ce droit d’accroissement ; vainement M. Piou, M. Clausel de Coussergues, dans de savans et lumineux discours, ont mis à nu ce qu’il y avait d’exorbitant, d’inique, d’arbitraire dans ces interprétations léonines d’une légalité systématiquement ambiguë. Ils n’ont pas été écoutés par une majorité que le seul mot de cléricalisme aveugle ou égare jusqu’à l’abêtissement. On n’a contesté ni les faits qu’ils ont exposés, ni les chiffres dont ils ont appuyé leurs saisis santés démonstrations ; on n’en a tenu compte, parce qu’en effet, on le sentait bien, il ne s’agissait ni de liberté, ni d’équité, ni même de finances. C’était de la politique de parti qu’on faisait, sous prétexte de réclamer « l’exécution des lois, » c’était une guerre qu’on prétendait continuer, et le promoteur de cette nouvelle campagne, M. Henri Brisson, ne l’a pas caché. Cet Épiménide du jacobinisme s’est donné le passe-temps suranné d’évoquer tous ces fantômes de la « congrégation, » des conspirations cléricales contre la société laïque ! Et ce qu’il y a de plus curieux, c’est que le gouvernement s’est cru obligé de plier devant M. Brisson, de subir sa protection ou sa caution devant la majorité. Peut-être bien au fond aurait-il voulu s’en défendre, éviter tout au moins de se prononcer pour une application trop violente d’une fiscalité abusive, il ne l’a pas osé ! Dans quelles éternelles contradictions se traîne-t-on cependant ? En toute occasion, depuis quelque temps, on ne cesse de relever les services de tous ces religieux, de ces missionnaires qui maintiennent le renom, le prestige de la France dans tout l’Orient, dans les contrées les plus lointaines, et on ruine les communautés qui les envoient. — Qu’à cela ne tienne, dit M. le ministre des finances dans l’embarras de tout concilier, nous ruinons les communautés, c’est peut-être vrai, mais nous chercherons une compensation, nous chargerons M. le ministre des affaires étrangères de s’occuper de nos missions. — Voilà une étrange manière d’encourager, de fortifier ceux qui servent la France, lorsque les plus grandes puissances, l’Angleterre, l’Allemagne prodiguent les millions pour soutenir leurs missionnaires dans l’univers, lorsque les Italiens eux-mêmes multiplient les écoles rivales en Orient, disputent l’influence à nos religieux jusqu’en Chine !

Voilà aussi, on en conviendra, une singulière façon de répondre à ces vœux d’apaisement, de conciliation qui se manifestent partout aujourd’hui ! On met, encore une fois, la guerre dans le budget lui-même ; on répond par un vote de parti à cette belle et éclatante discussion que M. Piou, M. Clausel de Coussergues ont engagée devant la chambre, — mieux encore, devant le pays, — et qui est comme un dédommagement de tant de débats futiles. Le mérite de ces orateurs, devenus des maîtres de la parole, est de s’être abstenus de toute déclamation, de toute récrimination, de toutes les banalités de parti, d’avoir parlé le langage de la raison, du droit, de la vérité, de la politique libérale et nationale. Et, qu’on ne croie pas que d’aussi sérieuses manifestations soient destinées à rester stériles ! On peut essayer de les écarter par un coup de majorité ; elles survivent aux circonstances qui les ont produites, parce qu’elles répondent à une situation, à un sentiment profond de la France lassée, fatiguée des guerres de secte qui ne font que l’épuiser, la troubler dans sa vie intérieure et la diviser devant l’étranger.

A en croire les nouvellistes du monde, toujours à la recherche de ce qui peut réveiller les curiosités assoupies, l’Europe serait toujours menacée par les incidens. Les propagateurs de faux bruits sont inépuisables ! Un jour c’est la question du Luxembourg, qui se réveillerait par suite de la mort du roi de Hollande, — qui serait l’objet de la sollicitude, des négociations de la triple alliance : comme si la situation du Luxembourg n’était pas depuis longtemps réglée par l’accord de toutes les puissances, et si deux ou trois cabinets avaient le droit de changer, de leur propre autorité, ce que l’Europe entière a fait ! Un autre jour, c’est sur la frontière de Tripoli que la guerre est près d’éclater, qu’elle est même déjà allumée par les irruptions ambitieuses de la France : comme si la France avait le moindre goût et le moindre intérêt à troubler le sultan dans la possession d’une de ses provinces ! Un autre jour, enfin, c’est l’Autriche qui est occupée à régler avec la Porte l’annexion définitive de la Bosnie et de l’Herzégovine à l’empire austro-hongrois : comme si l’Autriche était intéressée à porter ce dernier coup au traité de Berlin, au risque de déchaîner tous les conflits ! Heureusement tous ces bruits d’un jour s’en vont comme ils sont venus, sans émouvoir même l’opinion. L’Europe n’en est pas troublée, parce que l’Europe est pour le moment, de propos délibéré, à la paix, parce qu’elle se détourne d’un avenir qu’elle sait plein de mystères, pour ne songer qu’à l’heure présente, aux affaires d’administration intérieure, à ces réformes que tout le monde se propose d’accomplir.

C’est l’obsession du jour ! Qu’on suive du regard l’empereur Guillaume II, ce souverain qui a débuté dans le règne par tant de paroles à demi belliqueuses : il est l’exemple vivant des princes zélés pour les œuvres de la paix. Il ne pense qu’à la paix : il est infatigable et intarissable ! Il a fait ses études, on le voit bien ; il a des idées sur tout, sur l’organisation de l’industrie comme sur l’organisation de l’armée, sur la réforme sociale, sur les réformes financières, sur l’enseignement professionnel, — et sur tout il a des discours toujours prêts. Ces jours derniers encore, entre une allocution à de jeunes soldats sur le serment et l’apothéose de son aïeul, le grand électeur, le fondateur de la Prusse, il prononçait devant une commission de réformes scolaires un discours hardi, pétulant, mêlé peut-être de beaucoup d’illusions, sur la direction de l’enseignement nouveau.

Prince étrange, à la physionomie originale et compliquée, tour à tour ou tout à la fois soldatesque et socialiste, mystique, féodal et moderne, — très moderne dans son langage comme dans ses programmes. Évidemment Guillaume II a gardé un mauvais souvenir des années qu’il a passées au lycée, sous l’indulgente surveillance de son ancien précepteur, aujourd’hui conseiller intime, M. Hinzpeter, — de l’ancien régime scolaire. Il lève le drapeau de la révolte contre l’ancien régime ! Il confond dans ses discours et dans ses piquans anathèmes les vieilles études, les vieilles méthodes, le « surmenage, » le latin, — la « composition latine ! M les philologues, les raffinés de l’érudition, l’instruction classique qu’il accuse de ne produire que des « déclassés, » le « prolétariat des bacheliers. » Il a dû faire frémir les vieux professeurs, les vieux savans de la vieille Allemagne, M. le conseiller intime Hinzpeter lui-même, qu’il avait à ses côtés, qu’il a gaîment appelé un u philologue enthousiaste. » Et lui aussi, il a le langage du jour, il est pour un enseignement rajeuni, national, qui ne sera pas l’enseignement ancien, pour les humanités modernes qui ne seront pas les humanités classiques. On ne voit pas bien, à la vérité, comment cet enseignement nouveau produira moins de déclassés que l’ancien, comment on fera mieux des hommes en supprimant l’étude de cette nourricière antiquité, qui a formé tant de générations viriles et fortes, qui a été la source des plus belles civilisations ; mais ce sont les idées nouvelles ! Il y a, par exemple, une chose que l’empereur Guillaume II n’oublie pas. Ce qu’il demande surtout à l’enseignement réformé, c’est de lui donner des soldats qui ne soient pas myopes ou étiolés dans les écoles, des soldats alertes et vigoureux, en sachant assez pour être de fidèles serviteurs de l’état. A la bonne heure, le naturel se retrouve ici. C’est probablement l’idée la plus chère dans ce cours de haute pédagogie impériale professé à l’usage de la jeune Allemagne.

Ce n’est pas précisément d’affaires scolaires que l’Autriche est le plus occupée pour le moment. Le gouvernement de l’empereur François-Joseph croirait avoir déjà beaucoup fait s’il arrivait à maintenir une certaine paix entre les nationalités de l’empire, et c’est là pour lui malheureusement un rêve toujours poursuivi, toujours fuyant. Que devient le compromis, le fameux compromis imaginé par le comte Taaffe, négocié par lui avec les chefs du parti allemand et les chefs du parti des vieux Tchèques dans l’intérêt de la pacification de la Bohême ? Discuté depuis plus d’un an à Prague, passionnément combattu par les jeunes Tchèques, dont la popularité ne cesse de grandir, péniblement soutenu par les vieux Tchèques qui s’étaient prêtés à la transaction, le compromis n’a eu d’autre fortune que d’irriter les passions, d’aggraver les incompatibilités de race, pour finir assez tristement. Il vient d’essuyer un dernier échec dans la diète de Prague à l’occasion d’un amendement de M. Mattusch qui consacrerait l’usage des deux langues dans le conseil supérieur de l’agriculture, et qui a rallié, avec les jeunes Tchèques, une partie des vieux Tchèques eux-mêmes et de la classe des grands propriétaires. Le succès de cet amendement a achevé d’exaspérer les Allemands, déjà irrités de l’opposition que rencontrait un compromis favorable à leurs intérêts. Après cela, la diète de Prague a été encore une fois ajournée ; le compromis se trouve plus que jamais eu péril et les rapports sont toujours tendus entre Tchèques et Allemands en Bohême. C’est une sorte de rupture qui aurait même, à ce qu’il semble, une conséquence particulière. Une exposition se prépare à Prague pour la célébration d’un anniversaire national : les Allemands refusent aujourd’hui de participer à cette exposition que le gouvernement sera peut-être obligé d’ajourner ; ils menacent même de quitter la diète. La situation n’a rien de facile. Évidemment, l’échec du compromis est un échec pour le comte Taaffe, et il est d’autant plus sensible que le premier ministre de Vienne rencontre des difficultés de toutes parts, dans la Basse-Autriche comme en Bohême. Sans doute, le comte Taaffe vit depuis dix ans au milieu de tous ces antagonismes qu’il réussit à user par une politique mêlée de dextérité et de patience. C’est une diplomatie habile, heureuse jusqu’ici, qui pourrait cependant ne plus tarder à s’épuiser.

La vie publique, en Angleterre, se complique parfois d’incidens personnels d’une saveur toute britannique, qui prennent tout à coup une importance inattendue, devant lesquels tout s’efface pour un instant. L’ouverture du parlement et le discours de la reine ont passé sans bruit et sont déjà une vieille histoire de l’autre semaine. La crise financière et la catastrophe de la maison Baring sont elles-mêmes presque oubliées. Tout s’éclipse devant une bien autre affaire, devant la seule, la grande question qui remue l’opinion depuis quelques jours déjà et n’est pas près de disparaître. Il s’agit des aventures de M. Parnell, de la scission entre le chef irlandais et M. Gladstone, de l’influence que pourront avoir ces incidens sur les destinées de l’Irlande, sur la politique anglaise, sur les rapports des partis dans le parlement et dans le pays. Et d’où vient tout ce bruit ? Le malheur de M. Parnell est d’avoir eu des faiblesses, de s’être laissé prendre dans un procès de divorce devant la cour de Dublin, d’avoir été, en un mot, bel et bien convaincu d’une liaison illégitime. A quoi tient, cependant, la puissance d’un homme qui, depuis quinze ans, a réussi à discipliner et à mener au combat toute une nation, qui a pu être appelé le roi non couronné de l’Irlande et était, hier encore, un arbitre du parlement ? Cette puissance, cette popularité sont menacées aujourd’hui pour une galanterie qui devient un événement. Il y a eu, il est vrai, plus d’un exemple de chefs militaires ou politiques anglais qui ont eu des faiblesses et qui n’en ont pas été sérieusement compromis dans leur gloire ou dans leur ascendant, Les Nelson, les Fox, les Melbourne, les Palmerston ont eu leurs galanteries, connues, divulguées, sans en être moins populaires. Cette fois, l’aventure de M. Parnell, surpris dans des amours illicites, a soulevé la pudeur britannique ; elle peut coûter au roi non couronné l’autorité qu’il a conquise par plus de dix années d’efforts ou rejaillir sur l’Irlande elle-même, et c’est là précisément la question qui s’agite.

Que dans cette police des mœurs, dans cette sévérité puritaine entretenue et ravivée par les fanatiques de la social purity, il y ait la part du pharisaïsme, du vieux cant anglais, et peut-être même quelque calcul, cela se peut. Les faits ne restent pas moins ce qu’ils sont. On a voulu évidemment ménager une partie de l’opinion en sauvegardant les droits de l’éternelle morale, et c’est M. Gladstone qui, avec sa vieille autorité, s’est chargé de l’exécution du coupable en signifiant le divorce du parti libéral anglais, non pas avec l’Irlande, mais avec le chef judiciairement convaincu d’imprudentes amours. Il a déclaré ni plus ni moins que M. Parnell ne pouvait plus rester le leader de l’Irlande dans le parlement sans nuire à la cause de son pays, que le parti libéral dans tous les cas n’avait plus rien à faire avec lui. Peut-être avec plus de désintéressement ou plus de flexibilité, M. Parnell aurait-il senti la nécessité de s’éloigner de lui-même, ne fût-ce que temporairement, et aurait-il évité un éclat. Il n’a écouté que son orgueil ; il a voulu tenir tête à l’orage en homme enivré de sa puissance, de sa popularité, et rendant coup pour coup, il a répondu par un manifeste où, en maintenant sa position, en dissimulant ce qu’il y avait de personnel dans son affaire, il a mis tout son art à intéresser l’Irlande à sa cause, à irriter ses défiances et ses susceptibilités. Il a fait plus : il a cru pouvoir divulguer de prétendues confidences qui lui auraient été faites par les chefs libéraux, par M. Gladstone lui-même, par M. John Morley, par sir William Harcourt.

C’était pour le coup aggraver la scission et la rendre irréparable. M. Gladstone a relevé avec hauteur ces divulgations indiscrètes par lesquelles on croyait l’embarrasser, — et ici la lutte n’a fait que se compliquer en s’animant ; elle n’a plus été seulement entre M. Gladstone et M. Parnell, elle a été entre M. Parnell et son propre parti, qui a compris aussitôt le danger qu’il y aurait pour l’Irlande dans une rupture avec le parti libéral anglais. Une sorte de duel corps à corps s’est engagé entre le chef et ses principaux lieutenans dans une série de délibérations intimes et passionnées ; les scènes dramatiques, violentes, se sont succédé. M. Parnell a certes payé d’audace et d’énergie, traitant avec un dédain superbe ceux qui lui demandaient une abdication patriotique, affectant les airs d’un dictateur irrité, prétendant en appeler à l’Irlande tout entière. Ses lieutenans, visiblement attristés, mais résolus, n’ont pas moins résisté, essayant de sauver la cause irlandaise des mésaventures personnelles d’un homme. M. Mac-Carthy, M. Sexton, M. Healy, ont tenu jusqu’au bout, appuyés par la majorité de la députation irlandaise, par leurs collègues Dillon, O’Brien, qui ont envoyé des États-Unis le désaveu de leur chef, — par les évêques d’Irlande qui, après avoir paru un moment hésiter, n’ont pas tardé à se prononcer contre le député de Cork. Tout a fini par une rupture déclarée, par la formation d’un nouveau parti irlandais qui a choisi M. Mac-Carthy pour son leader. M. Parnell, pour sa part, est resté inflexible avec une minorité, avec la brigade passionnément dévouée à sa fortune. Les choses en sont là !

Reste à savoir maintenant quelles seront les conséquences de toutes ces péripéties dans les affaires de l’Irlande et de l’Angleterre elle-même. Elles dépendent des circonstances, de l’imprévu. Décidé, comme il paraît l’être, à rester au parlement, à poursuivre sa campagne avec ce qu’il a gardé d’amis, M. Parnell se croit sans doute un assez habile tacticien pour manœuvrer entre les partis. Il a passé une fois des conservateurs aux libéraux, — il repassera, s’il le faut, des libéraux aux conservateurs ; il a même déjà voté, ces jours derniers, avec le ministère, et peut-être ne désespère-t-il pas de ressaisir encore l’ascendant parmi ses compatriotes. Tout vaincu ou diminué qu’il paraisse pour le moment, il est homme à lutter jusqu’au bout, à chercher une revanche de ses mésaventures et à redevenir un embarras. D’un autre côté, il est difficile que tous ces incidens n’aient pas leur contre-coup dans l’état des partis anglais. Jusqu’à ces derniers temps, le parti libéral, même avec la politique de home rule qu’il a si hardiment adoptée, a paru reprendre l’avantage dans une série d’élections partielles, et les succès croissans qu’il a obtenus semblaient être pour lui le gage de plus grands succès dans les élections générales. Aujourd’hui, ce qui vient de se passer peut interrompre ou suspendre ce travail d’opinion favorable aux libéraux. Sans doute, M. Gladstone, en se séparant de M. Parnell, a eu soin de dégager la cause libérale des périlleuses compromissions, et il reste ce qu’il était, le promoteur hardi et désintéressé d’une politique de justice pour l’Irlande. Il n’y a pas moins, provisoirement, un certain désarroi dont libéraux et Irlandais auront de la peine à sortir.

Les seuls qui puissent être satisfaits de cette étrange crise, ce sont les conservateurs, et lord Salisbury, dans un discours qu’il vient de prononcer devant les électeurs de lord Hartington, à Rossendale, s’est fait avec quelque désinvolture le juge du camp, épiloguant sur l’attitude de M. Gladstone, li a même ajouté, avec une apparence de détachement, ces singulières paroles : « Peu m’importe que M. Parnell sorte victorieux de cette lutte ou qu’il soit renversé… » Lord Salisbury parle en dilettante. On dit d’ailleurs que, profitant de la circonstance, il aurait eu l’intention de hâter les élections, dans l’espoir de surprendre l’opinion et de s’assurer une nouvelle période de pouvoir ; mais le ministère conservateur lui-même serait-il si certain d’avoir une majorité dans ces élections ? Ce serait peut-être pour lui une tentative assez hasardeuse, — surtout si cette crise devait avoir cette autre conséquence de ramener un jour ou l’autre ses alliés, les libéraux unionistes, à leur ancien parti, au vieux parti libéral. Ce n’est point impossible, c’est encore un des élémens de cette curieuse situation créée par les galanteries d’un leader. Et voilà comment les petites causes peuvent toujours avoir de grands effets dans la politique des plus puissantes nations.

La fortune électorale est changeante en tout pays. Elle peut l’être pour une petite cause en Angleterre, au prochain scrutin ; elle l’a été récemment aux États-Unis sous de bien autres influences, par des raisons qui tiennent au plus profond de la vie américaine, qui intéressent aussi l’Europe. Le mouvement d’opinion qui a décidé de ce scrutin américain, qui s’est traduit dans l’élection des législatures locales comme dans l’élection des représentans fédéraux au congrès, a été soudain et irrésistible. Les résultats n’étaient connus jusqu’ici que dans leur ensemble ; ils sont, aujourd’hui, plus nettement précisés, et, tout bien compté, dans ce nouveau congrès, à part quelques indépendans de tous les partis, les républicains n’ont plus que 91 voix, les démocrates sont au nombre de 224 ; les démocrates ont une majorité de 140 voix ; ils ne s’attendaient pas sans doute à un succès de scrutin qui dépasse les succès ordinaires des partis américains. La manifestation est certes éclatante, d’autant plus significative qu’elle s’est produite au lendemain du vote du bill Mac-Kinley, qu’elle a éclaté comme une protestation instantanée contre une législation douanière aussi méticuleuse qu’oppressive, contre le protectionnisme à outrance des pouvoirs officiels. Ce n’est point à dire cependant que celte victoire puisse avoir des effets immédiats et qu’elle soit peut-être même définitive. Telle est la complication des mécanismes constitutionnels aux États-Unis, qu’on est loin d’en avoir fini par un scrutin. D’abord, ce nouveau congrès démocrate, qui ne sera le congrès légal qu’à dater du mois de mars 1891, ne se réunira qu’à la fin de l’année ; jusque-là les républicains restent toujours maîtres des affaires par la présidence, par le sénat et même par l’ancien congrès qui a voté les lois douanières, qui ne cessera d’exister que dans quelques mois : de sorte que tout se passe encore en famille, entre républicains à Washington, et que le président, dans son dernier message, parle comme si rien n’était arrivé depuis quelques semaines.

Ce message, qui ne date que de quelques jours, est, à dire vrai, un morceau caractéristique. Soit calcul, soit optimisme frivole, le président Harrison se montre fort peu sensible à l’éclatante manifestation qui vient de se produire. Il n’en tient compte, il en parle à peine. Il ne voit rien qui doive interrompre ou atténuer l’expérience du bill Mac-Kinley, cette campagne protectionniste si aveuglément et si bruyamment inaugurée naguère. Au fond, le président Harrison et ses conseillers, ses amis, essaient peut-être de se faire illusion. Ils s’efforcent d’expliquer la défaite de leur parti par toute sorte de raisons, par la corruption, par des coalitions d’intérêts, par d’audacieuses manœuvres de la dernière heure. Ils se disent que dans tous les cas on a du temps, peut-être un an ou dix-huit mois, que d’ici là, avec de l’habileté, — et le secrétaire d’état, M. Blaine, n’en manque pas, — on peut détourner le courant de l’opinion. C’est une tactique comme une autre, elle peut n’être pas sans danger pour plusieurs raisons. D’abord, l’application obstinée du bill Mac-Kinley, qui a soulevé déjà de sérieuses difficultés, soit à l’intérieur, soit avec le commerce étranger, ne fera vraisemblablement qu’aggraver les malaises et irriter l’opinion. D’un autre côté, l’accroissement incessant de la population des États-Unis, qui s’est élevée en dix ans de 50 à 62 millions d’habitans, crée la nécessité de modifier les circonscriptions électorales, et comme les démocrates disposent aujourd’hui en majorité des législatures locales chargées de ce travail, ils ne manqueront pas, sans doute, de se servir de ce moyen au profit de leur cause. Ce que les républicains ont fait plus d’une fois, les démocrates le feront à leur tour. On peut gagner du temps, c’est possible ; on risque aussi de donner plus d’extension et de force à un mouvement dont on affecte aujourd’hui de ne pas tenir compte, lorsqu’on pourrait, avec plus de prévoyance, l’atténuer dans l’intérêt des Américains eux-mêmes et des relations des États-Unis avec l’Europe.


CH. DE MAZADE.