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Chronique de la quinzaine - 30 novembre 1887

Chronique n° 1335
30 novembre 1887


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




30 novembre.

Ils vont vite, ces étranges événemens qui ont surpris la France, plus vite en vérité que les morts de la ballade allemande ! Ils ne marchent pas, ils se précipitent et nous entraînent avec eux à travers de singulières obscurités. En peu de temps, en peu de jours, peut-on dire, d’heure en heure, tout s’est aggravé, tout a pris des proportions inattendues.

Une mauvaise affaire de police correctionnelle est devenue la plus inextricable affaire d’état ; un procès subalterne est devenu une crise universelle. Elle a commencé, en effet, cette crise aujourd’hui redoutable, par la découverte de quelques trafiquans véreux surpris dans un commerce louche de faveurs officielles. Une fois déchaînée, elle n’a plus connu ni frein ni limite, elle s’est étendue à tout, menaçant de tout submerger. Elle a eu ce funeste succès de passionner les esprits, d’allumer toutes les suspicions, de mettre en déroute les pouvoirs publics, le gouvernement, le parlement, l’administration, la magistrature elle-même. Ce n’étaient, au premier instant, à part les comparses, que deux ou trois généraux pris, les malheureux, en flagrant délit de complicité avec les trafiquans de faveurs, avec la plus vulgaire des aventurières. Bientôt tout a changé de face par l’intervention de la chambre, qui a tout brouillé avec son enquête, par l’impuissance du ministère, qui a laissé tout s’envenimer, par la guerre civile de la police et de la magistrature, par l’apparition d’un nouveau personnage, qui a éclipsé tous les autres. Ce personnage, c’est le propre gendre de M. le président de la république, M. Wilson, de toutes parts mis en cause pour ses opérations et ses trafics, pour avoir abusé de son influence et de sa position de famille. Ces accusations, d’abord assez vagues, n’ont pas tardé à se préciser, par un hasard qui a fait découvrir en pleine audience une supercherie destinée à abuser la justice, une substitution de pièces accomplie au profit de M. Wilson, sans doute avec la connivence de la police, — et on n’a plus pu reculer devant une demande en autorisation de poursuites. Malheureusement, derrière M. Wilson, il y avait M. le président de la république, atteint maintenant dans sa considération, accusé d’avoir laissé s’établir à ses côtés, au palais même de l’Elysée, une agence suspecte, un ministère inavoué de trafics scandaleux, sous la direction d’un membre de sa famille. C’était une étrange complication. Sur ces entrefaites, le ministère, plus que jamais embarrassé de sa position fausse, menacé d’une interpellation dangereuse au Palais-Bourbon, est allé un peu légèrement, peut-être volontairement, au-devant d’un échec qui ne lui a pas manqué. Il a demandé, sous prétexte de laisser s’accomplir jusqu’au bout la conversion de la rente, un ajournement de discussion qui lui a été refusé, et il a sur-le-champ donné sa démission ; mais alors s’est révélée une situation toute nouvelle. Ce n’était plus seulement une crise ministérielle, c’était une crise présidentielle qui venait de s’ouvrir ; c’était pour M. Jules Grévy la nécessité d’une abdication devant l’animadversion croissante des partis, des républicains du parlement, qui, après l’avoir exalté il y a un an à peine en lui décernant un second septennat, le condamnent aujourd’hui à une humiliante retraite.

Le fait est que, dès ce moment, M. Grévy n’a plus trouvé aucun concours pour former un ministère. Il s’est adressé à l’auteur de l’interpellation devant laquelle M. Rouvier venait de tomber, à M. Clemenceau, qui, le premier, lui a signifié, avec une respectueuse brutalité, qu’il n’avait plus qu’à s’en aller, qu’on ne pouvait plus rien pour lui ni avec lui. Il s’est adressé à d’autres républicains du parlement, à M. Floquet, à M. Goblet, à M. de Freycinet, qui paraissent avoir répondu à peu près de même, en refusant aussi leur secours pour refaire un gouvernement. Les uns et les autres commettaient, sans aucun doute, un acte des plus graves et dont ils n’ont peut-être pas senti toute la portée, en plaçant le président sous le coup d’une sorte de sommation révolutionnaire, en le mettant dans l’impossibilité de rester à un poste où il est censé être le gardien inviolable de la constitution. M. Jules Grévy ne s’est pas visiblement laissé décourager et convaincre du premier coup. Il a cru peut-être à un égarement momentané d’opinion, à une effervescence qui s’apaiserait. Il s’est enfermé dans son droit constitutionnel comme dans une citadelle déjà plus qu’à demi démantelée, sans se hâter de capituler. Il a gagné du temps, en se donnant l’agrément de conversations variées avec tous les médecins consultans, avec des hommes de toutes les nuances républicaines, depuis M. Henry Maret, qui est un radical d’un esprit libre, jusqu’à M. Ribot. Bientôt, cependant, assailli de toutes parts, harcelé d’inimitiés croissantes, délaissé par ses amis, voyant le vide et l’abandon partout autour de lui, il a uni par comprendre qu’il n’avait plus qu’à céder à la bourrasque, à préparer sa retraite. Il n’a plus en d’autre ressource que d’appeler à son aide le ministère démissionnaire pour l’assister à ses dernières heures, en ajournant sa propre démission à jeudi. Et c’est ainsi qu’après être parti, il y a quelques semaines, de la plus vulgaire des aventures, on est arrivé rapidement, au pas de course, à cet état indéfinissable qui dure depuis quelques jours déjà, où s’est dévoilée la plus étrange anarchie, où il n’y a plus rien d’intact, où il reste à peine une apparence de ministère, une ombre de président, où la France enfin est réduite à se demander quel sera demain son gouvernement. On en est là aujourd’hui. Voilà la succession des faits dans ce qu’on peut appeler la grande tragi-comédie du jour !

C’est assurément une situation aussi bizarre que périlleuse, et ce qui en fait la gravité, ce qui en est aussi la moralité, c’est que tous ces incidens qui viennent de se dérouler ne sont évidemment qu’un signe révélateur, la manifestation criante d’un mal profond subitement mis à nu. On aurait beau s’en défendre et chercher des subterfuges, en effet, ce qui est atteint aujourd’hui, c’est un régime ; ce qui se passe depuis quelques semaines, c’est le procès d’un parti, d’une politique républicaine, c’est la liquidation bruyante, confuse, d’un règne de près de dix années. L’accident de corruption qui a décidé la crise n’est rien ou presque rien ; le seul fait sérieux, c’est l’état moral et politique qu’on a obstinément créé, qui a préparé et aggravé l’explosion.

Certes, si jamais un parti est arrivé à la direction des affaires dans des conditions favorables pour lui, c’est le parti républicain. Il a trouvé à son avènement d’immenses désastres à demi réparés, des finances habilement reconstituées, un pays tranquille, disposé à entrer dans le régime que la force des choses lui faisait, un état suffisant de paix morale et religieuse, des institutions judiciaires et administratives éprouvées. Il pouvait se promettre de réformer avec le temps, avec de la prudence et de l’art, s’il le voulait, Il n’a pu se contenir, il s’est précipité dans les affaires comme en pays conquis. Il a préféré tout remanier et tout agiter, mettre partout son esprit de domination et ses préjugés : il a tout désorganisé par passion de parti, par entraînement de secte ! La où il y avait la paix morale, les républicains des majorités parlementaires ont mis la guerre des croyances et des consciences sous prétexte de laïcisation. Ils ont cru se populariser, surtout servir leurs intérêts électoraux, par des travaux de toute sorte et des prodigalités : ils ont eu réalité gaspillé la fortune de la France, épuisé le crédit, accumulé les déficits dans le budget, — dans ce budget qui n’est même pas encore voté pour l’année prochaine. Ils ont tenu à « épurer » la magistrature, c’était le mot à la mode, c’était aussi le moyen d’avoir une magistrature à leur image et à leur usage ; ils n’ont réussi qu’à affaiblir les garanties de la justice, à troubler les juges et à diminuer peut-être la confiance du public. Ils ont voulu avoir une administration à eux, et ils y ont introduit l’esprit de parti et de favoritisme, les délations, les vexations tyranniques, surtout cette idée qu’il suffisait d’être républicain pour avoir droit à tout, même à une décoration. Ils n’ont pas supprimé la préfecture de police à Paris : ils l’ont énervée dans sa constitution, dans son personnel, dans son action ; ils l’ont à peine défendue contre le grand ennemi, le conseil municipal de Paris, occupé encore aujourd’hui à faire destituer les commissaires de police coupables d’avoir empêché l’exhibition du drapeau rouge. — Les radicaux ont mené la campagne, les modérés républicains ont suivi, n’osant ou ne pouvant résister. Qu’en est-il résulté ? C’est que tout s’est amoindri par degré, tous les ressorts se sont relâchés, toutes les idées de moralité publique et d’administration régulière se sont altérées, et un jour est venu où, par une humiliation de plus, la main d’une vulgaire intrigante a suffi pour faire éclater partout la confusion, l’anarchie depuis longtemps préparée. Ce jour-là, il s’est trouvé que tout se décomposait à la fois, que la préfecture de police ne savait plus ce qu’elle faisait ou jouait on ne sait quel rôle inavoué, que la magistrature restait indécise et paralysée, que tous les pouvoirs avaient perdu la tête dans l’effroyable bagarre. C’est là le résultat des fausses politiques, c’est là qu’on est arrivé après dix ans de règne passés à abuser de tout, à tout confondre et à tout désorganiser !

Le goût instinctif, invétéré de l’illégalité et de l’arbitraire dans un intérêt de parti perd les républicains, qui n’ont pas su même garder, dans cette espèce de naufrage, le dernier et précieux avantage de la position que les circonstances leur avaient faite. Par une fortune extraordinaire, la république, qui n’avait jamais passé que comme un ouragan en France, avait eu, à sa troisième apparition dans notre pays, la chance de s’établir régulièrement, pacifiquement, d’être même votée par une assemblée conservatrice. Elle avait son organisation, sa constitution, avec une origine toute légale. C’était son honneur, c’était aussi sa force. Malheureusement, les républicains ont une telle habitude de tout violenter, que le jour où ils sont arrivés aux affaires ils ont commencé à usurper, à empiéter de toutes parts. La chambre républicaine n’est pas une convention, elle procède cependant comme une convention, elle a le goût jacobin de l’omnipotence. Elle a créé des commissions avec l’arrière-pensée de pénétrer dans les administrations publiques, de se substituer au gouvernement et même quelquefois à la justice. Elle a eu, elle a encore une commission du budget qui, sous prétexte de régler les dépenses de l’état, désorganise des services, supprime des lois et supprimerait au besoin des traités. Elle est arrivée ainsi, par le fait, à fausser toutes les conditions d’un gouvernement régulier, aussi bien que du régime parlementaire, à préparer l’incohérence. Il y avait du moins une institution devant laquelle les républicains s’étaient à peu près arrêtés jusqu’ici, c’était la présidence. Eh bien ! l’institution n’est plus intacte, elle a perdu son inviolabilité. Ceux qui sont allés l’autre jour à l’Elysée signifier un congé plus ou moins déguisé à M. Jules Grévy ont fait en réalité un coup d’état, et ce qu’il y a de plus singulier, c’est qu’ils l’ont fait sans titre, sans mandat, sans un vote des chambres, par impatience, par panique. Ils n’ont pas vu qu’ils n’atteignaient pas seulement un président, qu’ils tuaient du même coup la présidence : car enfin que devient en tout cela la constitution ? Que signifie désormais la présidence de sept ans ? Quel est maintenant l’hôte de l’Elysée qui pourrait résister le jour où l’on pourrait invoquer contre lui un mouvement d’opinion plus ou moins sincère, où des chefs, parlementaires s’entendraient pour lui refuser leur concours ? C’est la brèche ouverte dans les institutions. Là où les uns ont passé, les autres passeront !

Les circonstances, dit-on, ont été plus fortes que les volontés. C’est M. Jules Grévy qui a tout fait, tout précipité par son obstination à défendre M. Wilson devant une opinion surexcitée, à engager la considération du président et de la présidence dans les affaires de son gendre. Il est certain que M. Grévy s’était fait une position où il ne pouvait plus guère rester à l’Elysée, qu’il pouvait être soupçonné d’avoir été négligent ou complice en laissant s’établir dans son propre palais une agence équivoque. Il s’était trop compromis ; il n’avait jamais été, dans tous les cas, un président assez éclatant pour dominer l’opinion. Il était moralement perdu, c’est possible ; mais c’est ici précisément une circonstance curieuse de plus. Les républicains étaient assurément les derniers qui eussent le droit de se faire les juges de celui qui est encore le président de la république. Ils sont plaisans avec leurs indignations soudaines et leurs pudeurs offensées ! en réalité, ils savaient depuis des années ce qui se passait à l’Elysée. Ils n’ignoraient rien, ni le ministère de M. Wilson, ni la nature des opérations du gendre de M. le président de la république. Ils savaient depuis longtemps tout ce qu’on dit aujourd’hui, et ils ne nommaient pas moins, il y a quelques années, M. Wilson rapporteur-général du budget, sans doute afin de lui donner plus d’autorité ou de facilité pour exercer son influence et distribuer ses faveurs. Ils n’ignoraient pas non plus apparemment que M. Grévy était le beau-père de M. Wilson ; ils connaissaient ses habitudes, ses familiarités, ses relations, ses faiblesses, et ils n’ont pas moins, il y a un an, renouvelé son septennat. Ils savaient tout, et quand ils accusent aujourd’hui M. le président de la république, c’est eux-mêmes, c’est leur complicité ou leur silence qu’ils accusent en même temps. M. Grévy a sans doute le malheur d’être le beau-père du correspondant de femmes suspectes. Il a commis bien d’autres fautes encore, surtout celle de n’avoir pas vu que le travail de désorganisation universelle, de destruction auquel il se prêtait, finirait par arriver jusqu’à lui. Il expie aujourd’hui, un peu durement, non sans une certaine justice toutefois, son imprévoyance. Ceux qui l’accusent, les républicains qui l’accablent montrent leur inconsistance, et le plus clair est que les uns et les autres, par leurs connivences, par leurs aveuglement, ont contribué à cette crise où tout s’effondre où pour le moment M. Jules Grévy seul s’en va sans gloire, sinon sans bruit.

Et maintenant il faudrait sortir, si c’était possible, de ce gigantesque imbroglio. La succession de M. Grévy est ouverte, il l’a déclaré dans ses entretiens, il va le déclarer dans un message, c’est entendu ; on ne pourrait essayer de le retenir sans tomber dans le ridicule. Par qui sera-t-il remplacé à l’Elysée ? Quelle sera la signification de cette élection présidentielle, dénoûment improvisé d’une crise qu’il faut bien appeler révolutionnaire ? Les candidats se pressent et se mêlent, M. Jules Ferry, M. de Freycinet, M. Floquet, M. Brisson ; ils ont tous leurs partisans, leurs adversaires, sans avoir naturellement les mêmes chances. La lutte est engagée passionnément, furieusement, entre grands électeurs, et il n’est pas jusqu’à M. Déroulède qui ne s’en mêle, allant au Palais-Bourbon signifier ses volontés, menaçant, si on ne s’arrête pas devant son veto, de descendre dans la rue à la tête d’une formidable armée de patriotes et de socialistes ! C’est l’élément baroque du drame électoral ; mais comme M. Déroulède n’est pas un dictateur imposant ses volontés, et qu’il faut être sérieux, le problème du scrutin reste ce qu’il est Quel sera l’élu du congrès qui va se réunir ces jours prochains à Versailles ? Avant tout, se sont hâtés de dire les républicains orthodoxes, la première condition est d’en finir avec les divisions, de recourir à la recette merveilleuse et infaillible de la concentration. Pourvu que la droite soit exclue de toutes les combinaisons et que tout se passe entre républicains, c’est l’essentiel » le reste sera ce qu’il pourra ! Et quand la droite serait exclue de tout, même de la chambre, quand, par un miracle qui ne semble pas près de s’opérer, tous les républicains se réuniraient sur un seul nom, en serait-on plus avancé ? Nos tristes affaires seraient-elles plus éclaircies ? Est-ce que c’est la droite qui a fait les embarras de la république, qui a créé cette situation où s’accumulent les ruines morales et les misères ? S’il est une vérité éclatante, c’est que tout le mal est venu de cette politique de prétendue concentration et de radicalisme qui, depuis dix ans, a tout agité, tout brouillé, tout décomposé. Si le nouveau président, peu importe son nom, entre à l’Élysée pour représenter le même système de capitulations et de concessions au radicalisme, la question est tranchée ; ce n’est pas une solution, c’est la continuation et l’aggravation des crises de gouvernement, des conflits stériles, des désordres financiers, des guerres religieuses, des trafics de parti, de la désorganisation, de tout ce qui a ruiné le pays.

On dissertera tant qu’on voudra, on épuisera les tactiques et les intrigues : quel que soit l’élu de demain, la seule solution est une politique qui, sans tenter de vaines réactions, se propose résolument de pacifier les esprits, de remettre l’ordre dans les finances de gouverner avec une libérale équité, d’assainir un peu l’atmosphère de la vie publique. Ce ne serait pas encore facile assurément ; ce serait, dans tous les cas, le seul moyen de répondre aux vœux de ce vaillant et honnête pays de France qui ne s’émeut plus aisément, qui finit même par assister avec un certain scepticisme aux plus étranges spectacles, et ne reste si patient après tout que parce qu’il garde une inépuisable confiance dans sa fortune.

Les affaires de la France ne sont sûrement pas sans avoir quelque retentissement au dehors. Il y a eu des temps où elles auraient en plus qu’un vain retentissement, où les délibérations de nos chambres, les crises de nos institutions et de notre gouvernement, toutes ces choses qui représentent plus ou moins une révolution, auraient remué l’Europe. Aujourd’hui, elles sont suivies avec un certain intérêt hésitant par quelques-uns, si l’on veut, avec une malveillance ironique par d’autres, avec une curiosité assez froide par tous ; elles sont considérées comme les phases d’une crise indéfinissable, sans influence extérieure. On ne se dit pas assez peut-être que, sous cette apparence de trouble et de confusion, il y a une nation toujours vivace, toujours puissante, qui mérite d’être comptée, qui pourrait se ressaisir d’un instant à l’autre, surtout en face d’un péril évident pour son indépendance ou sa dignité. On ne voit qu’un gouvernement en désarroi, des institutions décriées, des partis qui paralysent tout par leurs discussions, et le plus triste, le plus malheureux effet de ces agitations, est d’affaiblir notre pays dans son autorité et dans son crédit, de le mettre, pour ainsi dire, temporairement en dehors des grandes questions qui ne cessent de se débattre, qui intéressent le monde. Ce n’est point, si l’on veut, que le moment soit plus critique aujourd’hui qu’hier ; il l’est autant dans tous les cas, et le plus clair est que la France est réduite à retrouver un gouvernement, un équilibre intérieur, tandis que les autres états, qui ont sans doute leurs difficultés, mais qui gardent leur liberté, poursuivent leurs desseins, nouent leurs alliances, font leurs affaires avec leurs parlemens ou sans leurs parlemens.

Ce n’est qu’une simple coïncidence : toujours est-il qu’à la veille de l’ouverture récente du parlement allemand, l’empereur Alexandre III de Russie est arrivé à Berlin avec toute sa famille retournant à Saint-Pétersbourg. Il a fait une apparition de quelques heures, entre deux trains, et cette visite, si longtemps douteuse, rendue aujourd’hui au vieil empereur Guillaume, dans des circonstances difficiles par suite des relations des deux empires, plus pénibles encore par suite de la maladie du prince impérial d’Allemagne, cette visite a visiblement gardé un caractère marqué de gravité et de réserve. Tout s’est passé assurément avec la stricte correction de l’étiquette. Le prince Guillaume, qui prend décidément de plus en plus le rôle de prince héritier, a été envoyé à la rencontre du tsar. Le vieil empereur Guillaume est allé lui-même attendre son neveu Alexandre III à l’ambassade de Russie, et il a passé avec lui la revue de la garde d’honneur fournie par le régiment de l’empereur Alexandre. La tsarine a conduit ses enfans au vieux monarque. M. de Bismarck, revenu tout exprès de Friedrichsruhe, — par ordre, dit-on, — aurait demandé à être reçu ou aurait été appelé par le souverain russe, et a eu avec lui un assez long entretien. Le soir, avant le départ, il y a eu au palais un banquet de gala où des toasts ont été échangés. La population de Berlin, seule, pour sa part, semble avoir peu prodigué son enthousiasme sur le passage du cortège impérial russe ; elle a réservé ses acclamations pour son empereur ! Tout cela a été l’affaire d’une rapide journée d’hiver passée en politesses officielles, en conversations, en explications. Qu’en est-il réellement ? La visite de l’empereur Alexandre III est-elle restée tout simplement un acte de courtoisie et de déférence dû après tout à un vieux parent, à un vieux souverain atteint dans ses affections paternelles, menacé dans son grand âge de perdre son fils, le premier héritier de sa puissance et de sa gloire ? Est-ce un événement politique destiné à modifier une situation, à sceller ou à préparer la réconciliation des deux empires, assez divisés depuis quelque temps ? C’est particulièrement le secret de l’entretien que le chancelier d’Allemagne a eu avec Alexandre III. Les deux interlocuteurs avaient beaucoup à se dire, s’ils ont voulu tout expliquer.

A en juger par les apparences, l’entretien n’a pas laissé, sans doute, d’être délicat. M. de Bismarck a dû certainement ne rien négliger pour impressionner l’esprit du tsar, pour convaincre son interlocuteur de la pureté de ses pensées, de la sincérité de sa politique. Il a pu parler de la France ; il a sûrement parlé aussi de la Bulgarie, de l’Orient, en désavouant toute hostilité contre la politique russe dans les Balkans. Il a mis toute son éloquence à dissiper les préventions que le tsar portait à Berlin : c’est vraisemblable, et comme il faut qu’un peu de comédie se mêle toujours aux choses les plus sérieuses, le chancelier se serait efforcé, dit-on, de démontrer à Alexandre III qu’on l’avait abusé par d’audacieuses falsifications de dépêches, destinées à dénaturer les intentions et les actes de sa diplomatie. Et à qui, s’il vous plaît, seraient dues ces falsifications ? Elles seraient tout simplement l’œuvre des orléanistes, qui n’auraient d’autre occupation que de chercher à brouiller l’Allemagne et la Russie, de souffler partout la guerre ! Que viennent faire en tout cela les orléanistes ? Quel intérêt ont-ils à conspirer contre le repos de l’Europe ? Une fois dans la voie des confidences, M. de Bismarck ne se serait pas arrêté à mi-chemin : il aurait dévoilé au tsar un autre mystère, une autre conspiration : il lui aurait dit qu’il y avait à la cour même de Berlin un parti peu nombreux, mais influent, qui passe son temps à le représenter, lui le chancelier, comme l’ennemi de la Russie, comme l’interprète infidèle des volontés de son propre souverain, de l’empereur Guillaume. Le chancelier a dit ce qui lui a plu et le tsar a cru ce qu’il a voulu ! Ce ne sont peut-être pas, après tout, les orléanistes ni même les ennemis de cour qui, depuis quelque temps, ont interdit à la banque de Berlin de recevoir en gage les titres russes, qui se préparent en ce moment à augmenter les droits d’entrée sur les blés d’Odessa, qui entretiennent une guerre perpétuelle de police à la frontière contre tout ce qui est russe, qui ont resserré dernièrement la triple alliance. Il serait intéressant de savoir si les deux puissans interlocuteurs se sont expliqués sur ces divers points de la politique entre les deux empires, et ce qu’ils ont décidé avant de se quitter, l’un pour rentrer à Pétesbourg, l’autre pour retourner momentanément à Friedrichsruhe.

Le fait est que la visite de l’empereur Alexandre a pu sans doute dissiper quelques nuages, mais qu’en définitive on n’est pas beaucoup plus avancé, et c’est dans ces conditions que le parlement allemand a été ouvert par un discours qui se ressent visiblement d’une situation assez sombre et assez incertaine. Ce qui assombrit la situation à Berlin, c’est la préoccupation de la santé du prince impérial, préoccupation que la vieillesse du souverain rend plus vive encore. Ce qui peut paraître incertain tient à tout un ensemble de choses en Europe. Ce discours, que le secrétaire d’état, M. de Bœtticher, est allé lire l’autre jour, à défaut de l’empereur, à la salle blanche du palais, est sans doute suffisamment rassurant. Il désavoue toute intention de guerre, ce qu’il appelle « le penchant peu chrétien qui pousse un pays à attaquer ses voisins. « Il assure que l’empire allemand n’a d’autre pensée que de « consolider la paix en concluant des alliances qui ont pour but de prévenir tout danger de guerre, de mettre l’Allemagne et les puissances alliées en état de repousser en commun des attaques injustes… » Voilà pour la triple alliance, à laquelle tout le monde s’étudie à donner la couleur la plus innocente, un caractère tout défensif ! Ce discours, prononcé pour l’empereur Guillaume, est, si l’on veut, pacifique, provisoirement tranquillisant par ses déclarations sur la politique extérieure ; il l’est un peu moins par la proposition nouvelle d’une augmentation des forces militaires. Il fait marcher ensemble les désirs de la paix et les prévisions de la guerre. Par une curieuse particularité, le discours lu au parlement allemand ne dit pas un mot de la visite de l’empereur Alexandre à Berlin, et l’omission semblerait précisément justifier ceux qui croient que rien n’est changé, que le voyage du tsar laisse la situation telle qu’elle était, le compte toujours ouvert entre les chances de paix et les chances de guerre. Le seul homme qui pourrait aujourd’hui dissiper les doutes et aider à voir plus clair serait M. de Bismarck. Il reste à savoir si le terrible chancelier verra quelque intérêt à revenir un de ces jours de Friedrichsruhe pour prononcer un de ces discours qui déchirent tous les voiles, ou s’il ne trouvera pas plus habile, plus profitable, de prolonger l’indécision, de demeurer une sorte d’arbitre silencieux entre les alliés qu’il s’est assurés et la Russie qu’il s’efforce toujours de regagner.

Au fond, dans tout ce qui se passe aujourd’hui, dans ces entrevues qui se succèdent, dans ces discours, dans ces alliances qui se nouent, il y a une chose singulière : tout le monde veut la paix, tout le monde a ses raisons de désirer la paix ; on ne s’allie ou on ne s’arme que pour se défendre ; on ne se résoudra à la guerre que si on est attaqué ! hier encore, en recevant une délégation de son parlement qui venait s’associer à ses chagrins, l’empereur Guillaume a tenu le même langage : il veut être prêt, — « si quelque attaque,.. » a-t-il dit, sans achever sa phrase. Et comme tout le monde désavoue avec une égale force, avec le même empressement, toute pensée d’agression, on peut rester longtemps ainsi, — jusqu’au jour où l’imprévu, apaisant tout ou aggravant tout subitement, peut décider de la plus étrange, de la plus énigmatique des situations où l’Europe ait jamais été.

Comme l’Allemagne, l’Italie, qui a pris un rôle dans les combinaisons du jour, vient d’avoir, elle aussi, son ouverture de parlement, et son discours royal, expression de ses vœux et de ses ambitions. L’Italie, ce n’est pas difficile à voir, est dans un moment où elle se sent un peu gonflée, un peu étourdie de ses succès, de l’honneur qu’elle a eu d’aller à Friedrichsruhe. Elle se voit admise parmi les premières puissances de l’Europe, appelée à figurer dans les grandes combinaisons ; elle traite de pair avec l’Allemagne, avec l’Autriche, l’ancienne dominatrice au-delà des Alpes. Elle est satisfaite, et le roi Humbert, parlant un peu le langage de M. Crispi, a pu dire que son cœur exultait de joie, que « l’Italie, forte de ses armes, sûre de ses alliances, amie de tous les gouvernemens, continue sa marche ascendante dans la famille des grands états, va maintenant de front avec les premiers et ne craint plus d’avoir à reculer. » Le roi Humbert s’est empressé d’ajouter à cette manifestation d’une joie patriotique la déclaration rassurante que tous ses efforts sont pour la conservation de la paix, que, dans ce désir de paix, il est d’accord avec les autres grands états de l’Europe, ses alliés. Rien de mieux : c’est le mot d’ordre de la triple alliance. L’Italie est probablement sincère, d’autant plus qu’elle est comme tout le monde, plus peut-être que tout le monde, intéressée à la paix, qu’elle n’est, pour sa part, ni contestée ni menacée dans son existence, et que de plus elle a largement, — c’est le roi qui le dit, — de quoi occuper son activité avec ses propres affaires.

L’Italie, en effet, a d’abord aujourd’hui ce qu’on pourrait appeler son expédition du Tonkin, une expédition d’Abyssinie qu’elle poursuit, non plus seulement avec quelques détachemens, mais avec une petite armée, quatre ou cinq brigades sous les ordres du général de San-Marzano. Que se propose-t-elle réellement ? Est-ce une campagne pour réparer la petite mésaventure essuyée l’art dernier par les armes italiennes, pour conquérir la sûreté de l’établissement de Massaouah ? Est-ce une guerre véritable contre le souverain abyssin, le négus, qui paraît résolu à une vigoureuse résistance ? C’est, dans tous les cas, une entreprise délicate, qui n’est point, sans doute, au-dessus de la valeur des soldats italiens, qu’il peut néanmoins être sage de limiter, si le cabinet de Rome ne veut pas se laisser entraîner dans les difficultés inextricables de toutes les expéditions lointaines et indéfinies. D’un autre côté, le roi Humbert, dans son discours, trace le plus vaste programme de travaux parlementaires : reconstitution des ministères, réforme de l’administration des provinces et des communes, unification du code pénal et de l’administration de la justice par la création d’une cour de cassation unique, réorganisation des finances par la limitation y des dépenses exagérées et par la restitution au gouvernement du droit de proposer seul des dépenses nouvelles, bien d’autres choses encore : tout y est ! Voilà, certes, de quoi occuper une session et même plusieurs sessions. Pour le moment, le successeur de M. Deprétis à la présidence du conseil, M. Crispi, qui paraît aussi ambitieux dans sa politique intérieure que dans sa politique extérieure, n’a point sans doute à craindra une opposition bien sérieuse. Il a pour lui le prestige d’un récent succès diplomatique, un peu aussi le désarroi des partis, et, dans la discussion de l’adresse, il a pu obtenir sans peine une sorte d’unanimité ; mais ce n’est qu’un commencement, et l’Italie en est encore à savoir où la conduira la politique de M. Crispi, si ces succès bruyans dont on la flatte sont une garantie ou un danger pour sa sécurité, pour son avenir.

CH. DE MAZADE.