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Chronique de la quinzaine - 14 novembre 1887

Chronique n° 1334
14 novembre 1887


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




14 novembre.

Où donc s’arrêtera ce torrent d’ignominies qui passe à travers nos affaires et menace de tout entraîner ? Quand donc en aura-t-on fini avec les divulgations scandaleuses, les délations, les enquêtes, les contre-enquêtes, les tripotages, les dégradations et les confusions ? Le fait est qu’à voir comment tout marche et se complique, on n’est peut-être pas si près d’en finir, d’échapper à cette tyrannie des indignités du jour. C’est une vraie fatalité : plus on va, plus on semble se perdre dans cette vaste et vulgaire anarchie où de proche en proche tout est compromis, où il ne reste rien d’intact, où l’on ne sait plus comment se ressaisir et retrouver une direction, un point d’appui. Des affaires sérieuses de la France, des intérêts les plus pressans du pays, on ne s’en occupe même pas : on n’a plus le temps, la liberté et le sang-froid. Depuis qu’elles sont réunies, les chambres ont à peine touché d’une main négligente, d’un esprit distrait, à quelques lois mal bâclées, et la conversion de la dette, qu’elles ont expédiée sans y regarder de trop près, a failli sombrer entre deux interpellations. Tout cède à l’obsession du moment ; tout est à la grande affaire, aux trafics de décorations, aux abus d’influence, au bruit croissant des révélations accusatrices, à la guerre engagée contre M. Wilson, aux coups de théâtre d’audience, aux péripéties d’un procès de police correctionnelle qui, en s’étendant par degrés, finit par mettre en cause les institutions et les hommes, par devenir le procès du régime tout entier. C’est le torrent déchaîné qui grossit et se précipite dans son cours troublé, qu’on ne peut plus ou qu’on ne sait plus arrêter, qu’on finit par abandonner à lui-même, sans savoir ce qu’il emportera sur son passage ! Cette étrange affaire, il faut l’avouer, elle a commencé assez gauchement, et d’une façon assez mesquine ; elle a été plus que médiocrement conduite par des hommes qui ne savaient visiblement ni ce qu’ils faisaient ni où ils allaient. De quoi s’agissait-il au début ? On a découvert, par le hasard d’une délation obscure, les opérations louches de deux ou trois intrigantes d’un ordre subalterne, faisant métier de mettre une influence équivoque et un crédit douteux au service de quelques imbéciles à la recherche de décorations ou d’emplois. C’est là le point de départ. On a malheureusement aussi surpris dans ces manèges suspects les noms de deux généraux, — l’un sous-chef d’état-major au ministère de la guerre, l’autre sénateur, — victimes des entraînemens d’une vie besogneuse. C’était évidemment une complication pénible : elle aurait pu cependant encore être dominée par une autorité un peu ferme intervenant à propos, lorsqu’une indiscrétion a livré l’incident aux journaux, qui se sont hâtés naturellement de l’aggraver en lui donnant une portée démesurée et un retentissement redoutable. Il est clair qu’après avoir procédé avec une certaine légèreté dans l’instruction secrète de police suivie jusque-là, on a dès ce moment perdu un peu la tête. On a été quelque peu étourdi, et par le bruit de toutes les polémiques accusatrices des journaux, et par la découverte de la correspondance de divers personnages publics, même de quelques autres généraux compromis, et surtout par l’apparition du nom du gendre de M. le président de la république, de M. Wilson, dans ces intrigués vulgaires. Ministres, préfecture de police, parquet, se sont embrouillés, et l’action judiciaire s’en est visiblement ressentie. La chambre, réunie sur ces entrefaites, s’est hâtée de mettre dans cette venimeuse affaire un peu plus de confusion encore, en prétendant ouvrir, à côté de l’action judiciaire déjà engagée, une enquête parlementaire qui est devenue un instant une complication politique par un conflit de tous les pouvoirs.

Ce n’était rien encore, Ce n’était du moins qu’un désordre de plus dans un désordre moral déjà assez sensible. Ce qui a tout aggravé et tout précipité, c’est que le jour où le procès correctionnel s’est ouvert devant le 10e chambre, on s’est trouvé en présence d’un Vrai coup de théâtre de prétoire, d’un fait inexplicable et inexpliqué jusqu’ici. Par un hasard étrange, il est apparu brusquement, avec une évidence presque inexorable, que le dossier des accusés les plus subalternes n’avait pas été respecté, que des lettres de M. Wilson a\aient été retirées, remplacées, refaites après coup. A quel moment de l’instruction et comment ces soustractions, Ces substitutions ont-elles pu s’accomplir ? Qui a pu se prêter à fausser, par de tels subterfuges, l’action de la justice ? Quels sont les coupables et les complices ? Où sont-ils ? On ne le sait pas encore, on ne le saura peut-être même pas. Toujours est-il que ce seul fait a suffi pour laisser entrevoir toute une partie mystérieuse et inavouée dans une affaire déjà assez scabreuse, pour offrir de nouveaux alimens à toutes les suspicions. La situation s’est trouvée rapidement aggravée. Les accusés. de la 10e chambre, à commencer par le général, frappé le premier pour ses tristes complicités, n’ont plus été que des comparses disparaissant dans cette phase nouvelle d’une déplorable aventure. M. Wilson, plus que jamais compromis, appelé aujourd’hui comme témoin, peut-être demain comme prévenu devant la justice, a mis M. le président de la république lui-même dans la position la plus fausse et la plus délicate. Le ministère, pressé par la chambre qui est intervenue encore une fois, ne s’est sauvé peut-être qu’en livrant en partie sa propre dignité, en partie l’indépendance de la magistrature, en suspendant, sous le coup d’une sorte de sommation, le procès déjà engagé, pour ouvrir une nouvelle action judiciaire coïncidant aujourd’hui avec l’enquête parlementaire. En un mot, tout est confondu ; tout s’est aggravé, envenimé en peu de temps, et, ce qui pouvait n’être à l’origine qu’une affaire de police correctionnelle, ou une affaire disciplinaire à l’égard de quelques généraux, est devenu par degrés un immense gâchis moral et politique, peut-être le commencement d’une périlleuse crise de gouvernement et d’institutions. C’est la suite des faits qui se déroulent depuis plus d’un mois et qui viennent se résoudre dans l’anarchie la plus caractérisée.

On en est là aujourd’hui. Assurément toutes ces intrigues dévoilées, toutes ces malheureuses compromissions surprises au hasard d’une instruction décousue, toutes ces agitations intéressées d’un monde équivoque et famélique, tous ces faits brutalement mis à nu, sont une offense pour la moralité publique. Rien n’est plus pénible, plus humiliant que de voir des trafiquantes de bas étage, des agens véreux de toutes les spéculations, usurper une sorte de crédit, et des hommes qui devraient avoir un sentiment plus fier de leur position se laisser entraîner dans des relations suspectes, dans des manèges indignes, — devenir même quelquefois les complices de commerces inavoués. Que la justice se montre inflexible, quand elle peut mettre la main sur ces coupables intrigues, eût-elle à exercer ses sévérités contre des personnages qu’elle ne se serait pas attendue à rencontrer dans de pareilles aventures, rien de mieux, rien même de plus rassurant pour l’opinion. Il ne faudrait pas cependant tout dénaturer, tout exagérer, par une sorte de passion contagieuse de diffamation. A y regarder de près, tous ces faits si violemment commentés et envenimés n’ont réellement pas l’importance qu’on leur donne. Ils sont de l’ordre le plus mesquin, ils restent limités. Puisqu’on parle toujours de décorations, on ne distingue pas le fait précis d’une décoration recherchée et obtenue à prix d’argent. On ne voit pas la preuve saisissable que la corruption et la vénalité aient pénétré dans nos administrations publiques. Par eux-mêmes, ces faits, qui alimentent depuis un mois toutes les polémiques, restent isolés, réduits à de médiocres proportions ; ils ne mériteraient pas surtout de provoquer tant de bruit, de passionner tout un pays, de devenir peut-être la cause d’une redoutable crise publique. En réalité, ce qu’il y a de plus grave dans ces misérables incidens, c’est l’explosion d’anarchie dont ils ont été l’occasion ou le prétexte, c’est cette situation altérée, épuisée, qu’ils ont mise à nu, où il semble que toutes les idées de justice régulière et de gouvernement aient disparu, où tous les pouvoirs éperdus et troublés se heurtent dans une vaste confusion. Ce qu’il y a, en un mot, de plus sérieux, de plus inquiétant dans ces faits, c’est moins ce qu’ils sont par eux-mêmes que ce qui se passe autour d’eux.

S’il est, en effet, un phénomène saisissant et tristement significatif, c’est cette sorte de surprise effarée qui s’est manifestée depuis quelques semaines, qui se traduit par une incohérence universelle. La vérité est que rien n’est à sa place, que le sentiment des plus simples conditions d’un régime régulier semble émoussé et obscurci partout, dans les administrations comme dans l’état, dans le gouvernement comme dans les partis. La chambre, bien entendu, a donné l’exemple de toutes les confusions ; elle a voulu faire sentir son autorité par une enquête parlementaire. Elle avait certainement le droit d’ouvrir une enquête ; elle en a abusé par une sorte d’outrecuidance parlementaire. On a eu beau lui dire qu’elle s’engageait dans une voie sans issue, elle n’a rien écouté : elle voulait avoir son enquête, elle l’a décidée, — et, par une subtilité de parti, elle a voulu donner à cette enquête une couleur républicaine en l’étendant non plus seulement aux faits du moment, mais à tout, — en se donnant la mission de « faire respecter l’administration de la république, » de prendre au besoin à partie « ceux qui auraient porté atteinte à l’honneur et à la considération de cette administration. » La chambre a voté ce qu’elle a voulu : que peut-elle faire ? Quelle est la sanction de ses décisions ? Où a-t-elle pris le droit de menacer ceux qui auraient, selon elle, porté atteinte à la considération républicaine ? Elle n’a pas vu qu’elle se mettait dans l’alternative de poursuivre l’œuvre la plus vaine ou de s’ériger en pouvoir omnipotent, étendant sa juridiction sur l’administration tout entière, sur toutes les administrations, — et même sur de simples citoyens. Ce n’est pas tout. Le jour où s’est produit cet étrange incident des lettres substituées, la chambre encore une fois n’a pu contenir son impatience ; elle a obligé, séance tenante, le ministère à suspendre un procès, à interrompre l’œuvre d’un tribunal. Vainement on lui a fait remarquer qu’elle se substituait à la justice, qu’elle confondait tout : elle ne s’est point arrêtée, et voilà aujourd’hui deux enquêtes ouvertes, l’une au Palais-Bourbon, l’autre au Palais de Justice. La commission parlementaire mande et interroge M. le préfet de police et ses agens. Le juge d’instruction mande et interroge, de son côté, les mêmes agens sur les mêmes faits, — et tout marche ainsi ! Autre spécimen de cette anarchie du jour. On ne peut se dissimuler que depuis l’origine de cette triste affaire il y a un conflit ouvert entre la préfecture de police, qui procède avec une certaine désinvolture, qui ne met pas toujours une parfaite correction dans ses saisies de papiers, qui garde des dossiers pendant un mois, — et la magistrature qui se plaint. Entre la préfecture et le parquet on se querelle, et nous assistons à cet étrange spectacle d’un échange de notes rectificatives, doucereusement acrimonieuses, auxquelles viennent se joindre au besoin les notes ministérielles qui n’éclaircissent rien.

Ainsi la préfecture de police est en guerre avec la justice, la magistrature se plaint de la préfecture de police, la chambre se met de la partie pour tout compliquer, pour tout embrouiller, le ministère se sent impuissant : bref le gâchis est complet, et si tous ces faits qui émeuvent l’opinion depuis quelque temps ont pris une importance qu’ils ne devaient pas avoir, c’est la faute de cette anarchie qui est partout aujourd’hui, qui à la vérité se prépare depuis des années. C’est la suite de tout un passé, de toute une politique. En définitive, la chambre, avec ses manies d’usurpation, ne fait en ce moment que ce qu’elle a toujours fait, ce que la commission du budget fait encore à l’heure qu’il est, et si elle a contribué à ce vaste désordre, c’est qu’il ne s’est pas trouvé un ministère pour la diriger, pour lui résister au besoin, pour lui faire sentir la nécessité d’un vrai gouvernement. Si l’administration est incohérente, si la magistrature elle-même semble affaiblie et incertaine, c’est que depuis longtemps on travaille à tout désorganiser. On parle toujours de faveurs illicites, de décorations, et il n’est point douteux que, s’il y a des abus ou des délits, on doit les réprimer ; mais est-ce que, depuis longtemps, il n’est pas entendu, dans le parti républicain, que décorations et faveurs sont une monnaie électorale, que tout est permis dans l’intérêt républicain ? Est-ce que ce n’est pas là aussi un coupable abus, une véritable fraude ? On va ainsi pendant des années, et puis on s’étonne de voir l’anarchie éclater ! On recueille ce qu’on a semé, et, au lieu de chercher toute sorte de remèdes empiriques, on ferait beaucoup mieux de reconnaître tout simplement que le seul moyen de se relever est de revenir à une politique faite pour rendre l’autorité et la force au gouvernement, la confiance au pays. C’est pour le moment la seule moralité à tirer de toutes ces misères au milieu desquelles on se débat.

Aujourd’hui comme hier, en dépit de toutes les déclarations et de toutes les assurances d’un optimisme calculé, il y a plus d’équivoques et de mauvaises apparences que de signes favorables dans les affaires de notre vieux monde. Plus que jamais peut-être l’état, de l’Europe reste incertain et obscur ; il dépend de tant de circonstances diverses, de tant d’événemens prévus ou imprévus, qu’on ne pourrait dire, sans présomption, où l’on en sera demain. Cette situation européenne, qui a déjà changé bien des fois, qui changera encore, elle peut se ressentir jusqu’à un certain point du passage, jusqu’ici fort douteux, maintenant vraisemblable et prochain, de l’empereur Alexandre III à Berlin ; elle peut dépendre surtout, à l’heure qu’il est, d’un de ces événemens sur lesquels la puissance humaine ne peut rien, de l’éventualité d’un changement de règne, qui semble se préparer d’heure en heure en Allemagne.

C’est là l’inexorable réalité, en effet. L’empereur Guillaume, malgré son robuste tempérament, malgré l’énergie avec laquelle il se défend, plie visiblement sous le poids des années, et paraît à tout instant être au bout de sa longue et prodigieuse existence ; il peut finir dans une crise soudaine. Son héritier direct, le prince Frédéric-Guillaume, celui qu’on appelait le prince Fritz, est depuis quelque temps déjà atteint d’une maladie implacable qui met prématurément sa vie en danger. On l’a conduit, il y a quelques mois, en Angleterre, où il a paru une dernière fois, par un effort de volonté, au jubilé de la reine, et où il ne s’est pas guéri ; on l’a conduit, il y a quelques semaines, en Italie, à Baveno, à San-Remo, où son état s’est rapidement aggravé. Depuis quelques jours, médecins anglais et allemands appelés autour du prince semblent garder peu d’illusions sur la nature du mal et sur l’inévitable dénoûment. D’une heure à l’autre, en peu de temps, si l’on veut, une catastrophe peut survenir, et la couronne de Prusse et d’Allemagne passerait, sans avoir même effleuré le front de l’héritier direct, sur la tête du petit-fils de l’empereur Guillaume, d’un prince de moins de trente ans, arrivant au trône avec les passions et les ambitions de sa race, avec les impétuosités et l’arrogance d’une jeunesse infatuée. La transition, qui n’est encore qu’en perspective, ne laisserait peut-être pas d’être difficile et périlleuse. Ce n’est point, sans doute, que le nouveau règne dût nécessairement inaugurer une politique nouvelle, un nouvel ordre d’événemens, et que tout fût changé du jour au lendemain. La situation ne serait pas moins sensiblement modifiée. Avec le vieil empereur, l’âge, la satisfaction d’une immense gloire qu’on ne veut pas compromettre, sont des garanties de prudence, et lorsque surviennent à l’improviste de ces incidens qui mettent à l’épreuve les relations internationales, on peut être sûr que le premier mouvement est à la sagesse, à l’esprit de conciliation. Le prince qui, selon toutes les apparences, était destiné à succéder à son père, à l’empereur Guillaume, et qui a eu lui-même sa part dans les succès militaires de la Prusse, le prince Frédéric a toujours passé pour aimer la paix, pour avoir des goûts relativement libéraux ; il aurait probablement porté sur le trône un esprit assez calme, libre de préjugés et d’animosités. Le prince Guillaume, qui peut être appelé demain à ceindre la couronne royale de Prusse et la couronne impériale d’Allemagne, est jeune encore, il n’a pas fait la guerre ; il a les goûts soldatesques, il y joint, dit-on, de violentes impatiences d’action, et il ne paraît pas manquer de confiance en lui-même. Il peut trouver aussi dans les agitations socialistes de l’Allemagne des difficultés croissantes, qu’il sera tenté de trancher ou de détourner par les diversions guerrières. En un mot, avec un nouveau souverain à l’humeur un peu vive, tout ne sera point évidemment facile. Et c’est ainsi que toutes ces éventualités de changement de règne à Berlin mettent dans la situation européenne d’étranges obscurités, de dangereuses incertitudes ; elles sont pour le moment une complication de plus au milieu de tant d’autres complications que la diplomatie est toujours occupée à dénouer ou à détourner avec ses savantes combinaisons.

A dire toute la vérité, la diplomatie ne dénoue rien le plus souvent, et elle ajoute quelquefois elle-même aux complications qu’elle prétend apaiser. Elle s’agite beaucoup, précisément parce qu’elle sent que tout est incertain et précaire autour d’elle, que tout est livré au hasard ; elle s’épuise en négociations artificieuses, elle combine des alliances et elle ne réussit, en définitive, qu’à créer une situation de plus en plus troublée et tendue, où il n’y a ni sûreté, ni garantie, ou tout est factice et obscur du côté de l’Orient comme en Occident. La diplomatie a sans doute, de temps à autre, ses grandes conceptions, ses combinaisons préservatrices sur lesquelles elle compte pour maintenir ou remettre l’ordre partout. Elle a aujourd’hui ce qu’on appelle la triple alliance, cette triple alliance centrale, qui n’a pas toujours été, il est vrai, ce qu’elle est maintenant, qui, dans sa métamorphose la plus récente, date de quelques mois et a été dernièrement confirmée, peut-être complétée, à Friedrichsruhe. C’est une alliance fort commode, dont M. de Bismarck reste toujours maître, et où il fait entrer qui il veut, un jour la Russie, un autre jour l’Italie, sans jamais changer de but.

Qu’en est-il réellement de cette alliance BOUS sa forme nouvelle, telle qu’elle paraît avoir été délibérée et arrêtée là où tout se décide, à Friedrichsruhe ? Quelle en est la signification et quelles en seront les conséquences dans l’état présent de l’Europe ? Quelle garantie offre-t-elle pour la paix générale, pour la solution de toutes les questions qui partagent l’opinion européenne, notamment de cette question bulgare, qui est peut-être un des secrets des dernières délibérations des chancelleries ? Les commentaires se succèdent depuis quelques jours ; on dit naturellement ce qu’on veut. Le président du conseil du roi Humbert, encore tout chaud des conversations de Friedrichsruhe, a, le premier, donné le signal des explications dans son discours de Turin ; il a parlé en homme un peu pressé de publier sa bonne fortune, et ce qu’il y a de plus clair, c’est que l’Italie est désormais admise parmi les gardiens de l’ordre européen, c’est que M. Crispi, l’ancien lieutenant de Garibaldi, par une étonnante et rassurante conversion, est aujourd’hui un des conservateurs de la paix, du droit, de l’équilibre des nations ! Le chancelier de l’empereur François-Joseph, le comte Kalnoky, a eu à son tour, ces jours passés, l’occasion de s’expliquer et devant la délégation hongroise et devant la délégation autrichienne. Le comte Kalnoky a parlé en homme provisoirement sûr de son affaire. Il n’a point hésité à représenter comme la première et souveraine garantie de la paix l’alliance de l’Autriche, de l’Allemagne et de l’Italie, cette alliance à laquelle l’Angleterre se rattacherait au besoin dans les affaires d’Orient. Il s’est exprimé avec un certain art sur la question bulgare, sur la politique du cabinet de Vienne, sur les relations de l’Autriche et de la Russie, relations qui, sans avoir peut-être un caractère de parfaite cordialité, restent courtoises et pacifiques. Sans rien brusquer, il en a dit assez pour être compris à Pétersbourg, pour laisser entendre que l’Autriche, toujours préoccupée de sa position en Orient, appuyée par ses alliés, n’admettrait en aucun cas l’intervention d’une seule puissance, surtout d’une puissance rivale, dans les Balkans. M. de Kalnoky a eu tout le succès qu’il désirait auprès de ses délégations, de même que M. Crispi a eu son succès à Turin. Dans toutes ces explications italiennes et autrichiennes, du reste, comme s’il y avait un mot d’ordre, on ne parle que de la paix, du respect des traites et de tous les droits, d’un accord défensif. S’il y a autre chose dans l’alliance, on ne le dit pas, c’est le secret de l’avenir ; on se contente de parler du présent avec la confiance d’hommes satisfaits de leur rôle.

Oui, sans doute, tout le monde est content ou paraît l’être. L’Italie est contente, elle est entrée dans une sainte-alliance d’un nouveau genre, et elle s’y trouve bien ! Il y a bien encore, il est vrai, des Italiens qui se sentent mal à l’aise devant cette politique, qui la jugent dangereuse ou inutile et qui le disent. M. Crispi se chargera de les convertir à la grande diplomatie, de leur démontrer que l’Italie doit être trop heureuse de se voir l’alliée ou la protégée, pour ainsi dire, de l’empire d’Allemagne ! L’Autriche, elle aussi, est satisfaite. Elle se sent garantie ; elle a pu en douter quelquefois, elle se croit plus sûre aujourd’hui d’être soutenue dans sa politique si elle venait à être attaquée. Bref, à en juger par les discours, la satisfaction est universelle : tout est pour le mieux ! L’alliance dont on fait tant de bruit, qu’on s’efforce de commenter pour l’instruction du monde, cette alliance n’a, comme on le dit, d’autre objet que la défense commune, le maintien de la paix, l’inviolabilité des traités ; c’est entendu ! Il y a seulement une petite difficulté : ceux qui contractent de ces engagemens en partie inconnus, en parlant toujours de la paix, ne s’aperçoivent pas qu’ils parlent pour ne rien dire, qu’ils n’abusent personne, que des alliances de ce genre ne signifient rien ou qu’elles sont faites justement en vue d’une guerre prévue, préparée par eux-mêmes : elles sont tout simplement une coalition ou elles ne sont qu’un puéril expédient d’occasion ! On veut, dit-on, maintenir l’inviolabilité du droit international et assurer le respect des traités. C’est fort bien. Voici cependant une circonstance curieuse ! Il y a un point particulier en Europe où un traité signé avec quelque solennité est manifestement en suspens : c’est la Bulgarie. Là, à Sofia, à Philippopoli, il ne reste plus rien du traité de Berlin, il ne reste même rien d’un ordre quelconque. Organisation publique, conditions de souveraineté et de suzeraineté, régime légal des deux provinces, de la Bulgarie et de la Roumélie, tout, depuis plus de deux ans, est en confusion. Chose bizarre pourtant ! cette triple alliance faite, dit-on, pour assurer le respect des traités, paraît jouer ici un rôle un peu étonnant. M. Crispi encourage les Bulgares dans leurs résolutions d’indépendance, et leur propose presque sa protection, — en leur demandant leur reconnaissance ! L’Autriche, sans aller jusqu’à reconnaître la régularité de tout ce qui s’est fait en Bulgarie et la légalité de la situation du prince Ferdinand de Cobourg, a pour le prince des préférences et des sympathies qu’elle ne déguise même pas. L’Angleterre ne demanderait pas mieux que de soutenir tout ce qui aggraverait et rendrait irréparable la scission entre les Bulgares et la Russie. M. de Bismarck jusqu’ici ne dit rien. Voilà un traité bien défendu par des diplomates réunis, dit-on, pour garantir le respect des conventions !

Comment sortira-t-on de là ? On n’en sortira pas vraisemblablement sans passer par bien des péripéties et des incidens imprévus, peut-être même sans qu’il y ait des révolutions nouvelles dans les rapports des gouvernemens. La fortune diplomatique est changeante. L’Italie s’est montrée fort glorieuse, et son premier ministre s’est bâté de triompher pour elle, le jour où elle a paru prendre dans l’ancienne triple alliance, — l’alliance des trois empereurs, — la place laissée vide par la Russie. Est-elle bien sûre qu’il n’y aura pas pour elle quelque revirement, quelque mécompte, que M. de Bismarck, avec sa facilité d’évolution, ne se sera pas servi de l’Italie pour quelque calcul du moment, comme il l’a déjà fait plus d’une fois ? Il y a des Italiens, si nous ne nous trompons, qui ont eu déjà des doutes, qui ont flairé quelque subterfuge de haute diplomatie. Il y a quelques semaines, lorsque M. Crispi s’est rendu, de son propre mouvement ou sur un geste encourageant, à Friedrichsruhe, le moment était unique : l’empereur Alexandre III, qui était à Copenhague, venait de laisser passer l’occasion, qui lui était offerte, de visiter l’empereur Guillaume à Stettin, et il paraissait décidé à ne pas toucher le territoire de l’Allemagne à son retour en Russie. M. de Bismarck n’était peut-être pas fâché de montrer au tsar qu’il n’avait que le choix des alliés : il avait l’Italie toute prête pour jouer son jeu ! Que s’est-il passé depuis ? On a eu le temps de réfléchir. L’empereur Alexandre, retenu par une maladie de ses enfans, a prolongé son séjour au château de Fredensborg, auprès de Copenhague. La navigation de la Baltique pouvait devenir plus difficile. Le retour en Russie par la Suède risquait d’être pénible pour la famille impériale. Toujours est-il que, pour une raison ou pour une autre, Alexandre III, près de rentrer à Saint-Pétersbourg, s’est décidé à passer par l’Allemagne et à aller jusqu’à Berlin. Il ne doit y rester que peu de temps, quelques heures seulement, dit-on, assez pour voir l’empereur Guillaume, sans s’attarder dans la capitale prussienne. Peu importe le nombre des heures ; le seul fait du voyage a son importance.

Il se peut, sans doute, que la visite d’Alexandre III à l’empereur Guillaume reste un acte de courtoisie et de suprême déférence d’un petit-neveu à l’égard d’un vieil oncle. Il se peut fort bien aussi que le passage du tsar à Berlin ait une influence sur la marche des affaires, sur la direction que M. de Bismarck donnera à la politique qu’il se propose de suivre avec ses alliés en Orient. En un mot, l’interprétation de la triple alliance peut dépendre des rapports que le chancelier allemand se croira intéressé à renouer avec la Russie. C’est là toute la question ! Et voilà comment la situation européenne reste ce qu’elle était, avec ses incertitudes, ses ambiguïtés et ses faiblesses, en dépit de tous les traités plus ou moins secrets, de tous les commentaires et de tous les discours !

C’est une vieille tradition pour les ministres anglais d’assister tous les ans au banquet d’inauguration du nouveau lord-maire de la cité de Londres, et tous les ans le premier ministre saisit l’occasion du banquet de Guildhall pour exprimer ses opinions sur les affaires de l’Europe, sur la politique extérieure et intérieure de l’Angleterre. Cette année, la cérémonie avait une originalité particulière : c’est pour la première fois que le chef municipal élu par la cité est d’une origine étrangère et de la religion romaine. Le nouveau lord-maire, qui est établi depuis longtemps, il est vrai, en Angleterre, M. de Keyser, est Belge de naissance et catholique de religion. C’est lui qui a reçu, avec la somptuosité et les pompes surannées de l’étiquette traditionnelle, les membres du corps diplomatique invités avec les ministres de la reine. Le discours que lord Salisbury a prononcé au festin pantagruélique de Guildhall ne laisse point assurément d’avoir sa signification et son importance. Le chef du cabinet britannique, sans se faire trop d’illusions sur les causes du malaise et du trouble répandus en Europe, a témoigné une certaine confiance dans la durée de la paix ; il a parlé en ministre d’une politique pacifique. Déjà, au banquet de 1886, il s’était hasardé à prophétiser la paix pour l’année où nous entrions, et il ne s’est pas trompé. Peut-être espère-t-il le même bienfait pour cette année qui va s’ouvrir : il en sera ce qui pourra, c’est un vœu honnête et assez vague pour n’être pas compromettant. Ce qui est plus précis et plus significatif dans le discours de Guildhall. c’est la netteté avec laquelle lord Salisbury s’est exprimé sur un des points les plus essentiels de la politique du jour. Évidemment le premier ministre de la reine Victoria a tenu à faire un acte public, quoique tout moral, d’adhésion à l’alliance des puissances centrales de l’Europe et à leurs déclarations pacifiques ; il a voulu démontrer que l’Angleterre n’était pas insensible à l’appel que le chancelier autrichien, M. de Kalnoky, et le président du conseil italien, lui avaient adressé dans leurs récens discours. Le comte Kalnoky et M. Crispi ont exprimé la confiance que l’appui et les sympathies de l’Angleterre ne leur manqueraient pas dans l’œuvre de paix qu’ils prétendent poursuivre ; lord Salisbury leur a répondu galamment, en leur envoyant les témoignages de ses sympathies, en ajoutant que l’Angleterre n’avait pas de plus vif désir que de voir la paix garantie, que c’était pour elle une politique traditionnelle de maintenir les traités souscrits et acceptés par l’Europe, de respecter aussi l’indépendance des peuples.

C’est bien, si l’on veut, une adhésion morale à la triple alliance ou plutôt au programme pacifique qu’elle se donne. L’Angleterre particulièrement ne refusera pas, à coup sûr, son appui et ses sympathies à ceux qui voudront contenir l’influence de la Russie en Orient, dans les Balkans ; elle a soutenu, tant qu’elle l’a pu, le prince Alexandre de Battenberg à Sofia, elle serait vraisemblablement toute prête encore à soutenir le prince Ferdinand de Cobourg. On ne saurait cependant se méprendre sur la vraie pensée anglaise, et il ne faudrait pas exagérer la portée d’une déclaration peut-être un peu platonique. L’Angleterre, qui s’est rarement engagée dans les alliances continentales, n’est probablement pas plus disposée aujourd’hui à se lier d’avance, à prendre fait et cause pour toutes les parties connues ou inconnues du programme de cette triple alliance, à laquelle elle offre ses vœux et ses sympathies. Ce n’est pas sa tradition, comme le dit lord Salisbury, comme l’ont dit si souvent les ministres anglais. N’y eût-il pas cette raison déjà puissante d’une vieille tradition pour un empire qui a tant d’intérêts lointains et compliqués, le cabinet qui existe aujourd’hui aurait bien d’autres raisons de rester mesuré et circonspect ; il les trouverait au besoin dans la situation intérieure, dans les difficultés de la campagne qu’il a engagée pour « pacifier » ou, en restant plus vrai, pour réduire l’Irlande. Le cabinet conservateur a obtenu, dans la session dernière, tous les bills de coercition qu’il a jugés nécessaires ; il les applique aujourd’hui, et il peut s’apercevoir qu’il est entraîné aux mesures les plus violentes sans décourager l’esprit national irlandais. Il a fait récemment mettre en jugement un des chefs irlandais, M. O’Brien, il l’a fait condamner, et, après sa condamnation, il a essayé de lui infliger les plus durs traitement dans sa prison ; il n’a pas pu aller jusqu’au bout. A défaut de M. O’Brien, s’il reste prisonnier, d’autres chefs irlandais prendront sa place dans le combat ; M. Dillon a déjà commencé, et, à côté des Irlandais, les libéraux, conduits par M. Gladstone, sont plus que jamais résolus à continuer la lutte contre la politique ministétérielle. Le cabinet de lord Salisbury a aujourd’hui le pouvoir, il le gardera quelques mois encore, jusqu’à la session prochaine ; il n’est pas sûr que d’ici là la répression implacable qui se déploie en Irlande n’ait pour effet de raviver et de fortifier l’opinion libérale en Angleterre.


CH. DE MAZADE.