Chronique de la quinzaine - 31 octobre 1887

Chronique n° 1333
31 octobre 1887


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




31 octobre.

Ce n’est point, il faut l’avouer, sous de rians auspices et dans les conditions les plus heureuses que s’ouvre la session nouvelle de notre parlement. Elle commence à peine, cette courte session, qui ne peut être que de quelques semaines, qui est réservée d’habitude à l’expédition tardive et sommaire d’un budget de plus de trois milliards, et déjà elle menace de mériter autrement qu’on ne le voudrait son nom de session extraordinaire. Gouvernement et chambres se retrouvent en présence à une heure assez trouble ou s’élèvent toute sorte de nuages, toute sorte de difficultés, dans un moment où se manifeste partout, sous toutes les formes, le sentiment inquiet et maladif d’une situation profondément altérée et ébranlée.

On aurait beau chercher, rien n’est clair, rien n’est stable ; tout est obscur, tout se ressent d’une indéfinissable faiblesse des choses et des hommes. Le ministère n’a pas été sans doute emporté du premier coup dans une bourrasque parlementaire, comme on l’en menaçait ; il n’en est peut-être pas beaucoup plus solide. Il vit évidemment d’une vie précaire, ne sachant sur qui s’appuyer et où trouver une majorité, évitant de se compromettre et s’attendant à tout, restant provisoirement avec ses bonnes intentions, malheureusement assez vagues et souvent trahies. Il n’a pas, on le sent, l’autorité et la force d’un pouvoir confiant et résolu, fait pour donner une impulsion et diriger la marche : il l’a montré dès le premier jour par son attitude effacée. Les partis extrêmes, de leur côté, ne demanderaient pas mieux assurément que de renverser ce ministère à qui M. Clemenceau déclarait récemment encore la guerre à Toulon. Ils supportent impatiemment un cabinet qui a pu naître et vivre sans eux, même malgré eux. Ils hésitent cependant, ils sont revenus un peu ahuris ou refroidis au Palais-Bourbon, après tous leurs discours, leurs manifestes et leurs menaces des réunions publiques de ces dernières vacances. Ils ne sont pas sûrs du succès avec leur programme, dont les premiers articles sont l’impôt progressif, la séparation de l’église et de l’état. Ils sentent qu’à s’engager à outrance, ils risqueraient d’assurer au gouvernement l’appui de tous les modérés, même des conservateurs de la droite. Toujours assez anarchiques pour ne pouvoir ni donner ni subir une direction, les radicaux se retranchent visiblement dans une expectative grondeuse, attendant une occasion qui sera peut-être le budget ou quelque incident imprévu.

En réalité, l’incertitude est dans tous les camps, et comme si ce n’était pas assez des faiblesses de cette situation, voici une complication de plus avec toutes ces affaires de scandaleuses révélations, qui sont venues tout aggraver, tout envenimer. Cette triste campagne de délation universelle, que le ministère n’a pas pu ou n’a pas su détourner, qui est déjà fertile en péripéties, elle a fini par prendre d’étranges proportions et par ne plus même respecter l’Elysée. Elle n’a pas sans doute éclaboussé M. le président de la république ; elle a tout au moins atteint son gendre, M. Wilson, qui s’est trouvé accusé d’avoir commis toute sorte de méfaits, d’avoir abusé de sa position et de son influence. C’était déjà singulièrement délicat. La chambre, qui se réunissait en ce moment, n’a point certes simplifié l’affaire en cédant à la tentation de nommer précipitamment une commission chargée d’examiner s’il n’y aurait pas là une belle occasion d’enquête parlementaire. Peut-être le ministère ne s’est-il pas du premier coup rendu compte de la portée de cet acte un peu extraordinaire ; il semble avoir été surpris, il n’a fait du moins que quelques objections assez faibles, assez molles, qui n’ont pas arrêté la chambre, — et la commission s’est trouvée instituée, improvisée, si l’on veut ! Ce n’est encore, il est vrai, qu’un préliminaire, rien n’est irréparablement décidé. Seulement, M. le président de la république paraît s’être ému de cette intervention parlementaire, de cette espèce de manifestation plus ou moins indirecte de suspicion, et dans un premier mouvement il n’aurait parlé de rien moins que d’abdiquer son titre de chef de l’état, de quitter lui-même l’Elysée. M. le président Grévy a pu parler d’une démission éventuelle, il aura réfléchi sans doute ; il a certainement, dans tous les cas, trop de prudence pour céder à une impatience de susceptibilité, pour ne pas attendre ce qui sera fait. De sorte que les choses sont ainsi à l’heure qu’il est : si la chambre, par une sagesse tardive, par une déférence de la dernière heure, renonce à l’enquête qu’elle a méditée, elle fait elle-même l’aveu de son irréflexion et de son imprévoyance, elle humilie son pouvoir diminué devant une nécessité dont elle se sent blessée. Si par une de ces obstinations d’orgueil qui emportent souvent les assemblées, elle veut aller jusqu’au bout, elle risque de se heurter contre le chef constitutionnel de l’état, — et à une crise ministérielle toujours, possible vient se joindre la chance d’une crise présidentielle. Il ne manquerait plus que cela pour couronner cette campagne, où à un sentiment vague de moralité publique offensée se mêlent tant d’étourderies violentes, pour éclaircir et simplifier les affaires de la France !

La vérité est que tout ce qui arrive aujourd’hui est la suite ou si l’on veut la liquidation pénible d’une situation poussée à bout, et qu’il y a partout ce sentiment que cela ne peut pas durer, qu’au moindre incident peut éclater une crise dont on ne saurait prévoir l’issue. Depuis près de dix ans, la France est la spectatrice et la victime d’une expérience dont on a maintenant sous les yeux les tristes fruits, qui finit par une sorte d’impuissance devant toutes les difficultés accumulées d’année en année, de ministère en ministère, de session en session. On a beau se faire illusion, c’est la vérité cruelle : on recueille ce qu’on a semé.

S’il est si difficile aujourd’hui d’avoir un ministère sérieux, à demi durable, c’est qu’on a laissé s’altérer toutes les conditions de gouvernement, c’est qu’on a livré successivement toutes les forces de l’état, toutes les garanties politiques et administratives, tout ce qui est l’essence du pouvoir sous la république comme sous la monarchie. — Si, au moment même où nous sommes, on est réduit à se débattre au milieu des déficits, à chercher des expédiens pour rétablir tant bien que mal une apparence d’équilibre et d’ordre dans les finances, c’est que, depuis dix ans, dans un intérêt de vaine popularité, par des calculs de parti et une tactique de captation électorale, on a gaspillé la fortune publique ; on a voulu éblouir par des travaux somptueux, par des palais scolaires, on a prodigué les dépenses, les emprunts sans compter ; on a mis dans le budget cette détresse à laquelle M. le président du conseil s’efforce de subvenir aujourd’hui par ses combinaisons plus ou moins ingénieuses, par la conversion d’une partie de la dette. — Si, à l’heure qu’il est, il y a ces abus, ces désordres dont on se plaint avec une indignation trop bruyante pour n’être pas un peu factice, c’est qu’en vérité il est admis depuis longtemps que les faveurs, les emplois, les distinctions sont un butin à la disposition des républicains. On ne veut pas même nommer un buraliste, un porteur de dépêches, s’il n’est républicain : c’est une monnaie comme une autre qu’on distribue en famille, et la vertu républicaine s’effarouche un peu tard. — Si le respect du droit, de la loi, des garanties les plus simples semble partout si complètement absent, c’est que les pouvoirs publics eux-mêmes donnent l’exemple du bon plaisir le plus hardi, de l’arbitraire le plus libre et le plus étrange. Sans aller plus loin, à l’instant même, il y a une commission du budget ; elle ne fait, si l’on veut, qu’imiter ce qu’ont fait les commissions qui l’ont précédée. Il n’est pas moins vrai qu’elle se croit permis de désorganiser les services publics, de supprimer ce que des lois ont institué, de proposer même l’abrogation d’un traité diplomatique comme le concordat par un simple article du budget. C’est l’arbitraire érigé en système ! Que résulte-t-il de ce régime un peu prolongé ? la conséquence est claire : c’est cette situation où l’on se débat, où tout est confondu et affaibli, où le sentiment des conditions justes et vraies de la vie publique s’émousse, et où de l’instabilité, de l’impossibilité des gouvernemens naît le malaise dans le pays.

Que le ministère, qui existe encore aujourd’hui, ait senti plus ou moins distinctement le besoin de réagir contre ces courans mortels, et qu’il ait semblé, un instant, vouloir se donner le programme d’un gouvernement dégagé des plus malfaisantes influences du radicalisme, c’est bien sans doute ce qui est apparu. Pourra-t-il, ce ministère, résister longtemps à la pression des partis, qui en sont à épier chacune de ses paroles, chacune de ses actions, qui veulent lui imposer, sous prétexte de réformes toujours nouvelles, toujours plus nécessaires, une prétendue politique républicaine ? Ce qui est certain, c’est qu’il est serré de près comme les autres, plus que les autres, et que les derniers incidens ne lui font pas une position plus facile. Il est déjà assailli de toutes parts. On lui demande des réformes d’impôts, des réformes d’administration ; on lui demande aussi des réformes de personnel ; on lui demande surtout sa complicité dans ce qu’on médite contre le service des cultes, contre l’ambassade auprès du Vatican. Les radicaux sont dévorés du besoin de réformer, c’est-à-dire de désorganiser, en renversant, chemin faisant, quelque ministère. Et comme on ne s’arrête plus dans la voie de la désorganisation, on en vient à proposer une bien autre aventure, à mettre le siège devant une institution jusqu’ici à demi respectée, l’institution du ministère de la guerre. Il ne s’agirait de rien moins que de créer un ministre « civil » de la guerre !

Chose singulière ! cette idée assez étrange par elle-même de donner un chef civil à l’armée se présente sous une apparence spécieuse : ce serait, dit-on, un moyen de bannir la politique des affaires militaires, de soustraire, par la division des fonctions, la direction technique de l’armée aux instabilités parlementaires. Il y aurait un ministre civil qui administrerait, qui serait l’homme du parlement, qui partagerait la fortune de ses collègues ; il y aurait auprès de lui un chef d’état-major à peu près permanent, placé en dehors des fluctuations de la politique, représentant la tradition, dépositaire des secrets de commandement, des plans de mobilisation. La combinaison peut sembler ingénieuse. Il n’y a qu’un malheur, on aurait vraisemblablement organisé l’anarchie. Il y a eu sans doute des temps où il y avait deux ministres, l’un chargé de l’administration de l’armée, l’autre chargé de la partie militaire, du personnel, des préparations de guerre ; mais au-dessus de ces deux ministres, il y avait le vrai ministre, le grand chef, Napoléon, qui rétablissait l’unité par son action, qui conduisait tout, qui voyait tout et faisait tout. Que seraient aujourd’hui ce ministre civil et ce chef d’état-major juxtaposés ? Ce serait une étrange illusion de croire que le ministre civil se résignerait modestement à administrer. Il interviendrait nécessairement en tout par son autorité sur le chef d’état-major, par les choix de personnel, par les crédits dont il disposerait. Supposez que le ministre désigné fût un homme qui a déjà joué ce rôle : il recommencerait ce qu’il a fait, il prétendrait même imposer aux généraux des plans de campagne ! Et si par hasard le chef d’état-major échappait à cette action incessante, s’il réussissait à se créer une sorte d’indépendance, d’inamovibilité, c’est lui qui serait le puissant, l’omnipotent, qui disposerait réellement de la force militaire. Le plus clair est qu’on n’aurait réussi qu’à organiser les conflits, à introduire plus que jamais la politique et l’instabilité dans les affaires de l’armée. Au fond, ce qu’il y a dans tout cela, c’est la vieille jalousie républicaine, la crainte secrète, la suspicion de l’esprit militaire, et peut-être aussi, de la part de quelques-uns des partisans du ministre civil, la bonne envie de se débarrasser du ministre de la guerre d’aujourd’hui. Seulement, on ne voit pas que le moment est singulièrement choisi pour ces hasardeuses expériences, que toucher à l’heure qu’il est à l’organisation militaire qui existe, à l’esprit militaire, c’est toucher aux premiers ressorts de la puissance française, c’est affaiblir la défense nationale elle-même sans savoir où on en sera demain.

Au lieu de se livrer à tous les jeux parlementaires qui ne font qu’accroître la confusion, ou de s’essayer à des réformes chimériques, à des économies qui ne sont que puériles quand elles ne sont pas de la désorganisation, il serait bien plus simple, on en conviendra, de songer aux choses sérieuses, honnêtes et utiles qu’on pourrait faire. Au lieu de perdre son temps à renverser des ministères, à chercher le moyen de faire de l’ordre avec du désordre, à imaginer des projets et des programmes, mieux vaudrait assurément s’attacher à des réformes vraies et pratiques qui sont tout indiquées. En voilà une qu’on n’a pas à aller chercher bien loin, qui aurait l’avantage d’être tout à la fois un grand progrès moral et un précieux secours pour le budget, qui dispenserait même de nouveaux impôts : c’est la réforme du régime de l’alcool en France. M. le président du conseil, qui, en sa qualité de ministre des finances, est tenu de compter avec la réalité, a nommé une commission que préside M. Léon Say, et qui se réunit encore, qui aura sans doute ses propositions à faire au gouvernement ; mais avant cette commission, il y a eu au sénat une enquête des plus sérieuses, dont les résultats ont été résumés et restent inscrits dans un rapport de M. Claude (des Vosges). On dit souvent que le sénat ne fait rien, qu’il est inutile ; s’il ne fait pas toujours assez, il produit du moins parfois des travaux comme cette enquête, comme ce rapport qui en est le couronnement : œuvre d’expérience, de savoir, de raison courageuse, qui montre en traits saisissans les effrayans progrès de la consommation de l’alcool, l’influence de cette consommation croissante sur la santé populaire comme sur la moralité publique, le rôle de la fraude dans cette industrie corruptrice, la ruine du fisc dépouillé par la ruse. Tout y est, tout est résumé en chiffres pleins d’éloquence : le réformateur peut se mettre à l’œuvre, s’il le veut !

L’alcool, oui, vraiment, le rapporteur du sénat a raison de le dire, c’est l’ennemi, — l’ennemi du travail, du foyer domestique, de la vie honnête, de la santé morale et de la santé physique des populations. Qu’on songe bien, en effet, qu’avec les années le nombre des débits de boissons alcooliques s’est rapidement et démesurément accru, qu’il est aujourd’hui de 400,000, sans y comprendre 30,000 débits qui sont à Paris, qu’il est des régions où il y a un débit par 50, 40 et même 30 habitans. La consommation par tête s’est nécessairement accrue dans la même proportion, et le budget de l’alcool consommé n’est pas aujourd’hui de moins de 1,600 millions, auxquels il faut ajouter près de 1 milliard de journées et de salaires perdus au cabaret et par le cabaret. Quelle en est la conséquence ? Elle est malheureusement évidente et inexorable. L’alcoolisme produit des populations rachitiques, qui ne donnent plus même des soldats. L’alcoolisme peuple les maisons d’aliénés, les hôpitaux, les asiles ; il peuple aussi les prisons par l’augmentation de la criminalité. C’est là un des côtés de cette question de l’alcool ; il y a un autre côté qui n’est pas moins caractéristique et moins étrange, c’est le rôle de la fraude intervenant comme pour accélérer les effets meurtriers de la coupable industrie, en empoisonnant à bon marché les populations à la faveur d’une tolérance abusive et souvent intéressée. Lorsque l’assemblée nationale, aux derniers temps de sa vie, en 1875, faisait une loi de privilège sur ce qu’on appelait les « bouilleurs de cru, » elle voulait encourager l’industrie rurale, en dispensant de tout droit, de l’exercice, les propriétaires qui distilleraient les produits de leur propre récolte, ces produits seulement. Elle le croyait ainsi. En réalité, c’est la fissure par où la fraude a pénétré et a envahi l’industrie. Les distillateurs favorisés comme propriétaires sont devenus subrepticement des distillateurs de profession, livrant à la consommation toute sorte de produits le plus souvent nuisibles, abusant de leur privilège pour échapper à toute surveillance, à toute redevance, et il s’est formé un immense réseau de fraude au détriment du fisc. M. Claude n’hésite point à déclarer que « la fraude enlève au trésor une somme égale à celle que le trésor perçoit. » La somme retrouvée par une simple application des lois ne fût-elle que de 130 ou 150 millions, elle mettrait certainement fort à l’aise M. le ministre des finances, et la répression de la fraude serait un bienfait pour les populations : de sorte que M. Claude, en soulevant, en précisant cette question de l’alcool, propose à la fois une bonne action morale et une opération fructueuse pour le trésor.

Que fera-t-on maintenant que la question est posée ? Au premier abord, rien ne serait plus simple. On a besoin d’argent, on a là un moyen de rendre au budget une précieuse ressource, sans infliger à la masse laborieuse et sobre des charges nouvelles. Oui, sans doute, c’est assez simple ; mais c’est ici que l’esprit de parti reprend son rôle. Ces innombrables débits qui couvrent la France, qui empoisonnent le peuple, si on veut les taxer ou les surveiller de plus près, on risque de s’aliéner toute une clientèle républicaine. Les chefs du parti ont besoin des petits débitans. Ces producteurs et ces distributeurs d’un alcool frelaté, qu’on parle de réprimer aujourd’hui, ces fraudeurs sont aussi, le plus souvent, de grands électeurs, et la politique se fait leur complice ou leur protectrice, M. Claude a eu le courage de le dire. La politique agit à leur égard de deux façons : elle décourage les petits agens du fisc, qui craignent toujours de s’attirer de mauvaises affaires, de se créer des embarras par une répression trop zélée ou trop sévère ; elle se fait aussi la patronne des fraudeurs, en faveur de qui elle intervient auprès de l’administration supérieure pour obtenir a des transactions, des remises de peines, des diminutions d’amendes. » Ce sont des sénateurs et des députés, M. Claude ne craint pas de l’avouer, qui sont les négociateurs de ces transactions, de ces restitutions d’amendes dans un intérêt électoral. Et voilà pourquoi, vraisemblablement, on ne fera rien ! Toucher aux débitans et aux fraudeurs d’alcool, même avec la chance de reconquérir 150 millions pour un budget en détresse, c’est trop dangereux !

Il est bien plus simple de faire des économies sur les traitemens de malheureux employés ou de quelque vieux prêtre, sur les élèves de la Légion d’honneur dont on fermera les glorieux asiles et qu’on utilisera pour peupler les nouveaux lycées de filles. Il est bien plus facile de s’attaquer, comme le propose encore une fois la commission du budget, à la dotation des cultes, sans se préoccuper de la commotion qui peut en résulter dans le pays. On économisera, on épargnera, on lésinera sur tout, sur les services de l’état, sur les monumens, sur les arts, ne fût-ce que pour pouvoir donner à de prétendues victimes du 24 février 1848 ces « récompenses nationales, » ces subventions rétrospectives qu’un député conservateur, M. Lefèvre-Pontalis, appelait justement et spirituellement l’autre jour au Palais-Bourbon une prime à l’insurrection. Désorganiser au besoin les services publics par des économies mal entendues, et tout prodiguer, tout permettre à ceux qui votent bien, c’est le dernier mot du système. On ne continuera pas moins à parler des grandes réformes qu’on veut toujours accomplir et auxquelles le gouvernement se refuse, que le sénat surtout arrête au passage ! Seulement, la comédie commence à ne plus amuser ni abuser le pays, lassé de voir ses affaires sans cesse sacrifiées à tous les calculs et à toutes les fantaisies de parti.

Le monde européen passe quelquefois assez brusquement des surprises, des agitations, à une certaine monotonie. Un jour il est remué et mis tout à coup en éveil par l’imprévu, par les incidens bruyans, périlleux, qui se pressent et se succèdent ; le lendemain il retombe dans un de ces états indéfinissables, à demi obscurs, où tout semble provisoirement au repos. Il y a un peu de ralentissement aujourd’hui, on le sent. Les incidens des dernières semaines sont déjà presque oubliés. Les négociations, s’il y en a, paraissent suspendues ou s’enveloppent de mystère. Les événemens ne se hâtent pas. On sent bien aussi cependant que ce n’est qu’une halte entre deux crises, que rien n’est fini pas plus à l’orient qu’à l’occident de l’Europe, que la Russie n’a pas dit son dernier mot dans les affaires bulgares, qu’il y a des énigmes dans les rapports des gouvernemens, que la situation, en un mot, reste incertaine et précaire. Qui éclaircira les mystères, les contradictions de la politique européenne ? Qui est en position d’exercer une influence décisive, ou tout au moins de jeter un peu de lumière sur tant de problèmes qui restent obscurs, qui tiennent tous les pays dans une attente un peu inquiète ? Avec le retour prochain des parlemens à Berlin, à Vienne ou à Pesth, peut-être aura-t-on les éclaircissemens qu’on ne serait pas fâché d’obtenir sur la situation diplomatique de l’Europe, sur ce qu’on veut faire dans les Balkans. Peut-être M. de Bismarck, le grand solitaire de Friedrichsruhe ou de Varzin, voudra-t-il saisir l’occasion de quelque débat devant le Reichstag pour s’expliquer avec cette franchise audacieuse et calculée qui est une de ses forces. Le chancelier de l’empereur François-Joseph, le comte Kalnoki, va sans doute, lui aussi, être obligé de répondre à quelque interpellation devant les délégations autrichiennes, et de préciser les vues du cabinet de Vienne. En attendant, c’est l’heureux allié de l’Allemagne et de l’Autriche, c’est le président du conseil d’Italie, M. Crispi, qui a tenu à donner le premier ses explications. Après son retour de Friedrichsruhe, M. Crispi ne pouvait faire moins que de parler, dût-il ne prononcer un discours que pour avoir à témoigner sa satisfaction complète de son rôle parmi les puissans du jour.

Tout avait été d’ailleurs préparé avec art pour cette manifestation qui était annoncée depuis quelque temps déjà, qui a eu lieu effectivement dans la vieille capitale piémontaise à Turin, — à laquelle se sont associés nombre de sénateurs et de députés accourus pour écouter, pour fêter le chancelier italien. L’heureux héros de l’entrevue de Friedrichsruhe a parlé de tout, de la politique extérieure aussi bien que de la politique intérieure de l’Italie, dans le discours par lequel il a couronné le banquet de Turin. Il a certainement parlé avec habileté et même avec mesure ; il a passé avec art à travers les difficultés. Malheureusement, en dépit de toutes les protestations de franchise, ses explications n’expliquent rien. Tout ce qu’il dit, on le savait d’avance. M Crispi s’est étudié à démontrer que l’Italie, en s’alliant intimement avec les deux empires du centre de l’Europe, n’avait d’autre souci que la paix, que, s’il y avait eu conspiration à Friedrichsruhe, on n’avait conspiré que pour la paix ; il a même ajouté, — c’est la seule indiscrétion qu’il s’est permise, — que M. de Bismarck, en le quittant, lui avait dit en confidence qu’à eux deux ils venaient de rendre un grand service à l’Europe ! On n’en peut pas douter, puisque M. de Bismarck l’a dit — et voilà d’un seul coup M. Crispi transformé en conservateur de l’ordre et de la paix en Europe ! Seulement, après comme avant l’entrevue de Friedrichsruhe et le banquet de Turin, aujourd’hui comme hier, on est toujours réduit à se demander qui menace la paix, contre qui l’Italie particulièrement se croit obligée pour sa défense de recourir à de si puissantes combinaisons. C’est un point toujours obscur que le discours de Turin a oublié d’éclaircir. M. Crispi s’est efforcé, nous en convenons, d’atténuer l’effet de ses voyages en Allemagne et de ses vastes conceptions diplomatiques par des protestations de la plus sympathique cordialité pour la France. Il a bien voulu nous assurer qu’il n’avait que de bons sentimens pour notre pays, que jamais il ne se permettrait une offense envers un peuple ami, « lié à l’Italie par l’analogie de race, par les traditions et la civilisation ; » il a bien voulu ajouter que personne ne pouvait désirer la guerre entre l’Italie et la France, que l’issue, quelle qu’elle fût, serait funeste pour les deux pays, aussi bien que pour l’équilibre européen. Le président du conseil du roi Humbert, en un mot, s’est ingénié par son langage à apaiser les susceptibilités françaises.

C’est à merveille ! Malheureusement ici encore les paroles sont des paroles et les faits sont des faits. La réalité est que M. Crispi est l’ami de la France, mais qu’il est encore plus l’ami de M. de Bismarck, et que dans le cas où surviendraient des événemens que personne ne désire oui sont néanmoins toujours possibles, il a fait son choix, il est aile porter d’avance à Friedrichsruhe ses préférences ses engagemens ses ambitions. Il ne le dit pas explicitement, les faits le disent d’une manière plus significative pour lui. Il reste à savoir ce que l’Italie aura gagné à s’enchaîner à des combinaisons dont elle n’est pas maîtresse, à se jeter dans une carrière où tout est hasard. Au fond, l’intérêt le plus vrai de l’Italie serait justement de se tenir en dehors de ces grands mouvemens, où elle ne peut que se compromettre, de garder la liberté de ses résolutions. Elle désire la paix la paix avec la France comme avec tous les autres pays, c’est le vœu le plus général au-delà des Alpes, nous n’en doutons pas. Pourquoi alors se précipiter avec une sorte d’impatience fébrile dans des alliances qui ne font qu’asservir l’Italie à des desseins étrangers, qui peuvent l’entrainer dans des aventures périlleuses, sur la foi de faux calculs et de promesses assez décevantes, L’Italie se sent flattée d’être en tiers, à la place de la Russie, dans la triple alliance, c’est possible. C’est peut-être aussi une politique assez vaine. Le jour où la nation italienne se réveillera de cette hallucination des grandes alliances, elle reviendra tout simplement à la seule politique qui lui convienne, à une politique d’indépendance et de libéralisme qui ne la conduirait peut-être pas à Friedrichsruhe, qui ne lui a cependant pas fait tort, puisque c’est par cette politique qu’elle existe.

On parle toujours de la paix, et on a certes raison d’en parler. Le meilleur moyen de maintenir, de préserver la paix, ce n’est pas d’imaginer sans cesse de vastes combinaisons qui ne sont souvent qu’une menace de plus, c’est de mettre une bonne volonté sérieuse et sincère à dénouer pas à pas toutes les questions qui peuvent la compromettre qui sont au moins un embarras dans des situations déjà assez difficiles. A défaut de mérite plus éclatant, c’est l’intérêt de ces récentes conventions par lesquelles la France et l’Angleterre viennent de régler de vieilles contestations, de vieux litiges qui traînaient dans leurs affaires, qui ont quelquefois compliqué leurs rapports dans ces dernières années et ont même soulevé de violentes polémiques.

Il n’y a que quelques jours encore, lord Rosebery, qui a été chef du foreign-office, qui le redeviendra sûrement, s’escrimait en Ecosse contre le ministère, contre lord Salisbury, dont il accusait la faiblesse dans cette affaire des Hébrides qui a excité les plus vives passions en Australie. Au moment où il parlait, l’affaire était à peu près réglée. L’Angleterre et la France, par une diplomatie bien entendue et utilement pratique, se sont accordées pour mettre fin à de perpétuels conflits, à des compétitions de suzeraineté ou de protectorat sur cet archipel lointain des Hébrides. Les deux nations, en reconnaissant l’indépendance des Hébrides, se sont réservé le droit de faire concurremment, dans des conditions d’égalité, la police de ces îles pour la protection de leurs intérêts et de leurs nationaux. Elles ne font en cela que donner une forme plus précise, définitive, à d’anciens engagemens tombés en désuétude où mal interprétés, qui revivent aujourd’hui. La France a fait quelques concessions à l’Angleterre au sujet des Hébrides ; l’Angleterre, à son tour, n’a point hésité à reconnaître les droits jusqu’ici quelque peu contestés de la France sur le groupe dit des « Iles-sous-le-Vent, » qui se rattache plus particulièrement à Taïti. C’est un nid de querelles lointaines supprimé par l’arrangement nouveau ; mais de ces conventions récentes conclues entre la France et l’Angleterre, la plus importante, la plus caractéristique sans nul doute, est celle qui, en consacrant la neutralisation de l’isthme de Suez, rétablit un certain accord des deux puissances dans les affaires d’Egypte. La liberté de circulation par le canal de Suez est désormais reconnue en temps de guerre comme en temps de paix ; elle devient un principe de droit international, elle est placée sous la garantie de tous les états européens appelés maintenant à sanctionner l’œuvre des deux puissances qui ont pris l’initiative de cette transaction, qui réalisent ce qu’une conférence a laissé inachevé il y a quelques années. Les journaux anglais se sont bâtés, il est vrai, de nous prévenir qu’il ne fallait pas aller trop vite et trop échauffer notre imagination, que la neutralisation acceptée et proclamée de l’isthme de Suez ne décidait pas l’abandon de l’Egypte par l’Angleterre, que la retraite des forces britanniques restait subordonnée à d’autres conditions. C’est possible : ce n’est pas une solution complète et définitive, c’est du moins un commencement de solution, un acheminement à un état plus régulier dans la vallée du Nil. C’est aussi pour la France une sorte de rentrée simple et honorable dans les affaires d’Egypte, une réparation des imprévoyances des cabinets français dans ces dernières années, et c’est le mérite de M. le ministre des affaires étrangères Flourens d’avoir conduit avec autant de tact que d’esprit de suite cette sérieuse et profitable négociation.

Certainement, il n’y a rien à exagérer, les bons journaux anglais, qui ont toujours une si ample provision de modestie et de conseils pour les autres, n’ont pas besoin de nous le rappeler. Ces dernières conventions, par elles-mêmes, ne sont qu’une œuvre partielle, limitée à des faits spéciaux, à des intérêts d’un ordre spécial ; mais, en dehors même des questions qu’elles sont destinées à résoudre, elles ont peut-être une signification plus sérieuse, plus digne d’attention. Elles prouvent la bonne volonté de traiter d’intelligence les affaires d’intérêt commun entre les deux pays, un certain retour à une politique de libre et virile conciliation. Depuis quelques années, sous l’influence de bien des causes accidentelles, en partie sans doute par la faute de ces malheureuses affaires d’Egypte, si médiocrement conduites en France, il s’était introduit dans les rapports des deux peuples des acrimonies, des animosités, des jalousies que les journaux se sont chargés trop souvent d’envenimer. A quoi servent ces mésintelligences nées d’une mauvaise humeur factice plus que du sentiment profond des intérêts des deux pays ? On peut sans doute dire du mal des Français en Angleterre, de même qu’en France on peut trouver parfois que les Anglais sont des alliés peu commodes, égoïstes, âpres à la défense de leurs intérêts. Tout cela est possible. En réalité, cependant, de toutes les alliances, la plus vraie, la plus naturelle, la plus sérieusement efficace, est celle des deux grandes puissances de l’Occident, des deux nations libérales. Leurs divisions sont toujours une faiblesse pour le monde ; leur accord pourrait être la plus sûre garantie pour la liberté de l’Europe. CH. DE MAZADE.