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Chronique de la quinzaine - 14 décembre 1887

Chronique n° 1336
14 décembre 1887


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




14 décembre.

Voici donc le cap des tempêtes doublé pour cette fois ! C’est fait, c’est voté et même déjà vieux de dix jours. Un hôte, qui croyait avoir son bail signé et scellé pour sept ans, a dû quitter l’Élysée, un autre hôte y est entré. Il y a, en un mot, un nouveau président de la république française, M. Sadi Carnot, dont le nom est sorti au dernier moment, presque à l’improviste, de la mêlée ardente et tumultueuse des compétitions. M. Carnot a eu la fortune d’être choisi comme le plus inoffensif et le plus modeste des présidens. Tout a bien fini, si l’on veut ; mais ce n’est pas sans peine et sans effort que la transition s’est accomplie. La crise n’est point arrivée au dénoûment sans avoir remué bien des passions et ébranlé les institutions, sans avoir passé par bien des péripéties meurtrières pour la dignité des hommes aussi bien que pour la paix publique, sans avoir dévoilé une situation étrange, presque fantastique, douloureuse et menaçante pour le pays.

Depuis deux mois, à dire vrai, depuis qu’elle avait commencé par de vulgaires et avilissantes divulgations livrées en pâture à une opinion surexcitée, cette crise n’a pas cessé un instant. Elle n’a fait que s’étendre et s’envenimer avant de se précipiter. Elle a par degrés tout envahi, tout compromis, et le gouvernement, et la chambre, et la magistrature, et l’administration de la police, pour finir par atteindre le président de la république lui-même, M. Jules Grévy, qui s’est trouvé brusquement entraîné dans la déroute de son gendre, diminué dans sa considération, menacé dans l’inviolabilité de sa magistrature. Évidemment, M. Grévy ne s’est pas douté d’abord de la gravité de ce qui se passait autour de lui ; il a traité toutes ces affaires assez légèrement, en politique peu sérieux et un peu vulgaire. Il ne s’est aperçu du danger que lorsqu’il n’était plus temps, lorsque déjà se déchaînaient contre lui les animosités croissantes du parlement, les manifestations populaires, lorsqu’il s’est vu réduit à ne plus même pouvoir refaire un cabinet à la place du ministère Rouvier, tombé en essayant de le couvrir. Il représentait encore, il est vrai, la constitution ; il n’avait plus la force morale pour la défendre. Débordé de toutes parts, il n’a su ni céder à propos, avec dignité, ni résister dans la mesure où il l’aurait pu peut-être. Il s’est débattu dans une médiocre agonie, tantôt promettant sa démission pour le lendemain ou le jour suivant, tantôt se dérobant par le silence, jouant avec les événemens et avec les chambres, ayant même un instant l’air d’attendre un retour de l’opinion, d’accepter pour complices les plus étranges auxiliaires. Il n’a fait qu’ajouter à la confusion des esprits, irriter les passions, attirer dans la rue les manifestations tumultueuses, qui ont commencé à se répandre partout, prenant d’heure en heure le caractère et les allures de la sédition. Quand il a eu tout épuisé, quand il a vu qu’il n’avait plus rien à espérer ni de l’opinion, ni du parlement, ni de la lassitude universelle, il a fini par se rendre, sans cacher sa mauvaise humeur. Il a envoyé aux chambres, sous le coup d’une sorte de sommation, un message qui n’était qu’un mélange de dépit et d’impuissance, une vaine représaille contre les animadversions dont il se croyait la victime, une revendication tardive et irritée du droit constitutionnel violé dans sa personne. Le fait est que M. Grévy, qui n’avait déjà su ni céder ni résister à propos, s’est préparé la plus maussade des retraites, — moins heureux que M. le maréchal de Mac-Mahon, qui, placé lui aussi, quoique pour d’autres raisons, dans une situation difficile, savait quitter le pouvoir avec la généreuse et délicate fierté d’un serviteur désintéressé du pays. Le président d’hier s’est retiré en vaincu vulgaire, laissant partout après lui l’incertitude et la confusion avec l’anxiété du lendemain.

Ce n’est là encore, en effet, qu’un acte du drame, une phase de cette crise publique. M. Grévy était emporté par un orage qu’il n’avait su ni prévoir ni apaiser. Comment allait-il être remplacé à l’Elysée ? Quel serait l’heureux ou le malheureux élu du congrès appelé aussitôt à se réunir à Versailles ? Les candidats ne manquaient pas : M. Jules Ferry, M. de Freycinet, M. Floquet, M. Brisson, sans compter les candidats dont on prononçait à peine encore le nom, comme M. Sadi Carnot, et les candidats involontaires, comme M. le général Saussier, qui entendait, — il l’avait déclaré d’avance, — rester dans son rôle de soldat et de gardien de Paris. A demeurer strictement dans la vérité des faits, M. Jules Ferry était évidemment au premier rang, il avait les chances les plus sérieuses ; mais déjà en peu de temps tout avait changé de face par l’agitation confuse et bruyante qui avait commencé à envahir Paris aux derniers jours de la présidence de M. Grévy. Il y avait désormais un grand électeur qui venait d’entrer en scène, avec qui il fallait visiblement compter : c’est l’esprit révolutionnaire qui reprenait son rôle, organisant les manifestations, donnant des mots d’ordre par les journaux les plus violens ou par les discours des réunions publiques, affectant au besoin des airs de patriotisme, et sous toutes les formes menant la campagne la plus furieuse contre un seul homme, — M. Jules Ferry ! Le grand ennemi, c’était maintenant M. Jules Ferry, et pour un peu, après avoir accablé M. Grévy d’ignominies, on serait revenu à lui en haine du successeur qu’on craignait de voir entrer à l’Elysée. Pendant quelques jours, M. Jules Ferry a été l’objet de tous les outrages, de toutes les menaces, de toutes les vociférations des manifestans ameutés autour du Palais-Bourbon. On ne cachait pas les desseins les plus sinistres ; on ne dissimulait pas que l’élection de M. Ferry serait considérée comme un défi auquel on répondrait par la guerre civile. C’était peut-être pour M. Jules Ferry un titre de plus auprès de ceux qui pouvaient être tentés de mesurer sa valeur aux attaques dont il était l’objet ; c’était aussi peut-être pour d’autres plus timorés, moins impatiens de combat, un motif de réflexion.

Qu’est-il arrivé ? Le congrès s’est réuni dans ces conditions violentes, et, jusqu’au dernier moment, il est certain qu’on n’a pas su ce qui allait arriver. L’esprit de paix ou de concession a probablement soufflé à propos dans l’assemblée de Versailles. Le fait est que M. Jules Ferry n’a point été élu, que M. de Freycinet a eu encore moins de chances, que le préféré du scrutin a été le moins militant des candidats, M. Sadi Carnot, à qui M. Jules Ferry, du reste, après une première épreuve, s’est empressé lui-même de se rallier. Et c’est ainsi que de cette vaste agitation, qui a commencé il y a deux mois par des révélations scandaleuses, qui n’a pas tardé à devenir une crise révolutionnaire, est sortie, en fin de compte, une présidence qui peut être considérée comme une trêve. On ne peut pas assurément s’en plaindre ; on ne saurait non plus se faire illusion. Il ne faudrait pas se méprendre sur le sens intime et la moralité de cette série d’incidens qui ont conduit le pays au point où il en est encore à se demander si depuis quelque temps il n’a pas fait un mauvais rêve.

La paix du moment, la paix matérielle, est revenue à Paris sans doute. L’élection de M. Carnot y a contribué ; peut-être aussi les prévoyantes et énergiques mesures de défense prises contre les tentatives de désordre ont-elles eu leur influence. Tout a mieux fini qu’on ne le craignait, c’est entendu. Ce qui vient de se passer n’a pas moins sa signification et éclaire d’un jour singulièrement saisissant toute une situation dont la fragilité est l’essence. On a beau inscrire dans la constitution la stabilité par l’inviolabilité temporaire de la première magistrature de l’état, il n’en est ni plus ni moins à la première occasion, tout reste livré aux passions, à l’imprévu qui peut éclater sous bien des formes. C’est, dit-on, la faute de M. Grévy, qui s’est compromis lui-même, qui s’est placé dans des conditions où il ne pouvait plus être qu’un président diminué et suspect. — Oui, sans doute, M. Grévy, après s’être laissé mettre dans une position délicate, n’a su ni se dégager, ni en imposer, ni ressaisir son autorité perdue. Il a commis toutes les fautes qu’on voudra. Les chefs de partis, à leur tour, les radicaux du parlement surtout, n’ont pas pu résister à leur goût d’omnipotence. Dès le premier moment, ils ont fait visiblement ce qu’ils ont pu pour réduire M. Grévy à l’impuissance, à la nécessité d’une capitulation. Ils lui ont signifié son congé aussi clairement que possible. Le résultat, c’est que pour les uns et pour les autres, par les fautes des uns et des autres, la constitution n’a plus été qu’un chiffon de papier. Le secret de la république a été divulgué une fois de plus : c’est l’éternelle et dangereuse mobilité des choses et des hommes. Ce qui vient de se passer prouve qu’on reste dans la constitution tant qu’elle ne gêne pas, et que le jour où elle gêne, on l’arrange à sa façon, on la respecte en la tournant. On ne fait pas une violence matérielle au chef de l’état par un décret de déchéance, on le force à donner sa démission. Il est désormais avéré que la présidence de la république n’est plus qu’une présidence du conseil plus ou moins déguisée, soumise comme celle-ci à toutes les fluctuations des partis. C’est la première moralité de ces récens événemens ; mais ce qu’il y a de plus grave, c’est le rôle qu’a pris décidément la rue dans cette malheureuse crise.

On peut se plaire, par une sorte de décence publique, à voiler cette cruelle vérité ; il n’est pas moins tristement évident que les manifestations, les outrages, les menaces, les excitations au meurtre, toutes les violences révolutionnaires déployées depuis quelque temps, ont pesé sur l’élection présidentielle. Les chefs de l’agitation, du reste, ne s’en cachent pas ; ils se sont hâtés de s’attribuer le succès. Ils se sont fait un mérite de la campagne qu’ils ont conduite, et il est de plus certain désormais qu’ils ne se bornaient pas à des paroles, que les manifestations qu’ils lançaient dans la rue n’étaient que le préliminaire d’une action d’un autre genre. On sait, à n’en plus douter, qu’il y avait un lieu, tout simplement l’Hôtel de Ville, où le bureau du conseil municipal était en permanence, où la guerre civile était préparée, organisée, dans le cas où M. Jules Ferry aurait été élu. C’était le couronnement des polémiques meurtrières et des manifestations tumultueuses ! L’insurrection contre une décision légale de l’assemblée nationale, tel était le dernier mot ! Les agitateurs ne sont pas allés jusque-là, ils 8e sont arrêtés ; mais ils croient désormais avoir le secret de mettre la rue en mouvement pour tenir tête au besoin à tous les pouvoirs légaux. C’est le rêve de tous les révolutionnaires ! Ils pourraient sans doute se tromper dans leurs calculs. Malheureusement, avec toutes leurs déclamations, il y a un autre résultat qu’ils sont plus sûrs d’atteindre. Voilà ce qui arrive en effet : pendant des semaines, pendant des mois, on s’épuise à couvrir un homme de tous les outrages, à le désigner aux sicaires, à remuer toutes les passions de guerre civile, toutes les colères contre lui, et un jour vient où un obscur fanatique s’en va tout simplement essayer de tuer « cet homme avec tranquillité ! » C’est toute l’histoire de cet attentat commis ces jours derniers en pleine salle des Pas-Perdus de la chambre des députés contre M. Jules Ferry, qui a heureusement échappé aux coups du meurtrier. La tentative qui a été dirigée contre M. Jules Ferry, et qui n’a eu d’autre succès que de tourner vers l’ancien président du conseil tous les regards, toutes les sympathies, est évidemment l’épilogue de la triste campagne poursuivie depuis quelques semaines. C’est aussi une des moralités de cette longue crise, et si les événemens ont un sens, c’est qu’il faut enfin sortir de cette atmosphère d’excitations et de haines, c’est qu’on doit, par la fermeté de conduite d’abord, par des lois nouvelles s’il le faut, se hâter de raffermir la paix publique pour rendre quelque confiance au pays.

Quelle sera maintenant la politique de la présidence nouvelle entrant à l’Elysée dans ces conditions ? Elle semblerait résulter des circonstances où il s’agit bien plus de tout préserver que de tout ébranler ; elle est peut-être indiquée aussi par le caractère du nouveau président, qui arrive au pouvoir libre d’engagemens, avec des intentions sincères, des qualités modestes et un esprit modéré. M. Carnot n’a pas sans doute devant lui une œuvre des plus aisées, et il a pu le voir tout d’abord par les difficultés qu’il a éprouvées à organiser son gouvernement, à former un cabinet. A vrai dire, ce qu’il aurait eu probablement de mieux à faire, c’est de garder pour le moment l’ancien ministère, dont le chef, M. Rouvier, a montré autant d’art que de mesure et comme président du conseil et comme ministre des finances ; mais on a tant parlé de la nécessité d’avoir un ministère nouveau d’union sur le modèle du scrutin présidentiel, que M. Carnot s’est prêté à toutes les combinaisons. M. Goblet s’est chargé le premier de faire un ministère allant des républicains les plus conservateurs aux radicaux les plus caractérisés, aux partisans de la mairie centrale de Paris, — il choisissait bien son moment ! — et il a naturellement échoué. Le ministre de l’intérieur de l’ancien cabinet, M. Fallières, qui est lui-même un homme modéré, a tenté à son tour l’aventure : il a concilié, fusionné, et il en a été pour sa diplomatie. M. Tirard, appelé sur ces entrefaites au secours de M. le président de la république, a fini par réussir ; il a formé, en gardant M. Flourens aux affaires étrangères, un cabinet qui semble peu brillant, qui borne vraisemblablement son ambition à être un cabinet d’affaires, et qui est réduit à commencer par demander des douzièmes provisoires. Le programme ministériel est sans doute celui que M. Carnot vient de tracer dans son premier message aux chambres, et où il fait appel à l’entente des partis pour s’occuper en commun des affaires du pays, pour arriver, s’il se peut, sans s’exposer à un échec fastueux, au grand centenaire, à l’exposition universelle de 1889.

Ce ne sont que les premiers pas, les premiers essais d’un gouvernement qui vient de naître, qui a encore à se débrouiller et à se fixer. M. Carnot, avec son nom, avec ses honnêtes intentions, peut assurément, s’il le veut, être un président utile ; mais ce n’est pas avec des mots qu’on se tirera d’affaire. Pour M. le président de la république comme pour les hommes qu’il peut associer à son gouvernement, la première condition est de renoncer à une illusion et de s’avouer une vérité. L’illusion, c’est cette concentration républicaine dont on abuse, qui n’est qu’un mot vide de sens ou une hypocrisie de conciliation impossible, un artifice de circonstance et, en définitive, l’anarchie organisée dans le gouvernement. La vérité qu’il faut s’avouer, c’est qu’on se trouve en face d’une situation épuisée et ruinée, à laquelle on ne peut remédier que par une politique sérieusement et résolument réparatrice. La faiblesse de beaucoup de républicains est de sentir le mal et de reculer devant le remède. Ils ne s’y trompent pas ; ils comprennent qu’avec la politique suivie depuis dix ans, on est arrivé à des finances compromises, aux troubles des consciences, aux confusions administratives, — et, en fin de compte, à cette crise d’anarchie que la France vient de traverser, qui n’est peut-être que suspendue. Ils le sentent ; mais dès qu’il faut prendre une résolution, ils s’arrêtent, ils craignent toujours d’être accusés de pactiser avec la droite, ils n’osent plus se décider. Eh bien ! on tournera tant qu’on voudra, ce n’est qu’avec ceux qui acceptent les conditions de gouvernement qu’on peut gouverner ; ce n’est qu’avec une politique loyalement, libéralement conservatrice qu’on peut remettre l’ordre dans les finances, rendre à l’administration ses ressorts nécessaires, refaire un peu de paix morale, raviver enfin dans le pays une confiance tarie ou diminuée par les déceptions.

Le mot de M. Thiers, les républicains à demi clairvoyans ne peuvent plus s’y méprendre, est et reste vrai plus que jamais : « La république sera conservatrice ou elle ne sera pas ! .. » Elle se ressaisira par un énergique effort, elle se pliera aux conditions invariables de la vie régulière, aux nécessités d’un gouvernement sérieux, ou elle se débattra dans l’inexorable alternative, toujours exposée à « finir dans l’imbécillité ou dans l’anarchie. » Dernière et invincible moralité de ces événemens dont la France reste depuis quelque temps le témoin consterné !

Il en est des grandes affaires internationales comme des affaires intérieures des peuples. Quand on est sorti de l’ordre, le progrès serait d’y rentrer, et, en attendant, le désordre qui se prolonge porte invinciblement ses fruits, la confusion de tous les rapports, le trouble de toutes les situations, un état permanent ou intermittent de fièvre pour l’Europe tout entière. On ne sait jamais ce qui en est, ce qui pourra arriver demain, quelles sont les relations réelles des puissances entre lesquelles se jouent les destinées du monde. Lorsqu’il y a quelque temps, l’entrevue du tsar avec l’empereur Guillaume paraissait indéfiniment ajournée, ou même devenue impossible, on ne pouvait se défendre de voir dans ce seul fait le Bigne d’une situation délicate, peut-être difficile. Lorsque, plus récemment, l’empereur Alexandre III s’est décidé à passer par Berlin et s’est rencontré avec le vieil empereur d’Allemagne, avec M. de Bismarck lui-même, le premier mouvement a été de penser que cette visite, sans avoir un effet absolument décisif, pouvait du moins avoir adouci les rapports des deux empires. A peine cependant le souverain russe a-t-il été rentré à Pétersbourg, l’agitation a de nouveau envahi les esprits. Il y a eu d’abord le grand secret divulgué par un journal allemand, le secret des pièces falsifiées, des documens imaginés pour abuser le tsar, du complot orléaniste organisé pour préparer la conflagration de l’Europe ! Cela pouvait ressembler à une comédie ; mais presque aussitôt un point bien autrement sombre est apparu à l’horizon : c’est. la concentration ou la prétendue concentration russe sur les frontières de la Galicie ou autour de Varsovie. La Russie, disait-on, aurait assemblé une armée de 100 à 150,000 hommes en Pologne, et ces mouvemens militaires ne pouvaient être sans motif. L’Autriche paraît s’en être émue, puisque, dans le premier moment, elle a réuni en toute hâte un conseil de guerre où a été appelé l’archiduc Albert, destiné à être le généralissime des armées autrichiennes. Pendant ce temps, l’Allemagne en est restée à ses recherches, à ses commentaires sur les dépêches falsifiées, et M. de Bismarck n’est pas sorti de son immobilité énigmatique. C’est au milieu de ces incidens, de ces préoccupations que l’Europe vit depuis quelques jours, tournant tour à tour ses regards vers Vienne ou Saint-Pétersbourg, et surtout vers Berlin, interrogeant l’horizon, fouillant les journaux, attendant une explication. Qu’y a-t-il dans tout cela ?

Évidemment, si on en vient si aisément à tout craindre, à tout supposer, c’est qu’on se sent dans un état où tout est devenu possible. Au fond, rien n’est sensiblement changé dans une situation où les événemens accumulent depuis longtemps les complications et les incohérences. Le seul fait précis et saisissable à travers tout, aujourd’hui comme hier et pas plus aujourd’hui qu’hier, c’est qu’il y a une question toujours en suspens, cette question de Bulgarie, sur laquelle la Russie n’a pas pris son parti, parce qu’en définitive elle ne peut pas peut-être le prendre. Là est le point vif et délicat. Il est bien clair que la Russie n’admet pas l’ordre de choses qui a été créé dans les Balkans avec l’assentiment ou la tolérance d’une partie de l’Europe, de l’Autriche surtout ; non-seulement elle ne l’admet pas, elle reste de plus parfaitement résolue à combattre tout ce qui s’est fait sans elle ou contre elle en Bulgarie, et comme d’un autre côté, par suite des alliances qui se sont formées au centre de l’Europe, sur lesquelles s’appuie l’Autriche, la Russie se sent isolée au Nord, elle a pu être assez naturellement conduite à prendre quelques précautions. La Russie, en maintenant sa politique vis-à-vis des Balkans, a voulu n’être pas prise au dépourvu sur ses frontières occidentales. C’est là apparemment l’explication de ce qu’on appelle ses concentrations, qui ne sont pas dans tous les cas assez sérieuses pour avoir un caractère offensif. L’Autriche cédera-t-elle à la tentation de répondre à ces mesures par d’autres mesures militaires ? C’est possible. L’Autriche se hâtera de déclarer qu’elle ne veut pas attaquer sa voisine, la Russie déclarera qu’elle ne veut pas attaquer l’Autriche, on restera en présence ; on y était déjà, on y sera encore tant que la question de Bulgarie ne sera pas résolue. Quel est le rôle de M. de Bismarck dans cette confusion qui n’est point assurément sans danger ? Le chancelier, dans son entretien de Berlin, a pu sans doute avouer les obligations qui le liaient à l’Autriche ; il a dû en même temps ménager la Russie, éviter de la pousser à bout. M. de Bismarck joue son jeu au milieu de ces complications. Il veut pouvoir se servir de cette triple alliance qu’il a nouée, qu’il tient dans sa main ; il voudrait sûrement aussi détourner la Russie de toute autre alliance, se réserver la possibilité de rentrer en intimité avec Pétersbourg. Il veut, en un mot, rester l’arbitre, et il n’est point impossible qu’un de ces jours il essaie de dénouer par quelque nouveau coup de théâtre cette question bulgare, qui reste provisoirement comme une menace entre la Russie et l’Autriche.

C’est la saison des parlemens et des débats parlementaires. Après les délégations autrichiennes, qui n’ont fait que passer ; après le Reichstag de Berlin, rassemblé pour discuter ou voter de nouveaux projets militaires, et les chambres italiennes, récemment ouvertes par le roi Humbert, les cortès d’Espagne viennent à leur tour de se réunir à Madrid. Cette session nouvelle du parlement espagnol a été inaugurée avec quelque solennité par la reine régente, qui s’est rendue au palais législatif accompagnée de sa cour, portant encore les signes du deuil. Son fils, le futur roi Alphonse XIII, un enfant de moins de deux ans, était de la cérémonie, héros ou témoin, bien inoffensif de cette scène publique. La reine Christine a su, par un mélange de sagesse, de bonne grâce et de parfaite loyauté, se faire aimer et respecter de tous comme la meilleure protectrice de cette jeune royauté dont elle a la garde, qu’elle présentait l’autre jour avec orgueil aux cortès. Elle s’est fait une honnête popularité dont elle recueillait les témoignages cet été dans ses voyages, qu’elle a retrouvée au milieu des représentans du pays, et qui est la garantie, la force de la monarchie. Le discours qu’elle a prononcé en ouvrant les chambres. est l’œuvre et le programme de son cabinet. Il touche discrètement, quoique assez longuement, aux principaux points des affaires de l’Espagne, sans avoir rien de précis ou de bien décisif. En réalité, ce n’est qu’un programme, ou, si l’on veut, un thème livré aux partis, qui se retrouvent en présence. La monarchie est sortie victorieuse de l’épreuve qu’elle a subie par la mort du dernier roi ; la situation parlementaire et ministérielle reste ce qu’elle était il y a cinq mois, lorsque le président du conseil, M. Sagasta, se voyait obligé de clore précipitamment la session, pour éviter des conflits qui menaçaient de s’envenimer. Les difficultés n’ont pas diminué, et les discussions qui vont se rouvrir semblent devoir être assez vives pour préparer au gouvernement de Madrid de sérieux embarras, peut-être même des occasions de crises nouvelles.

Quelle est au vrai la situation à Madrid ? Depuis deux ans qu’il est au gouvernement, le chef du cabinet espagnol, M. Sagasta, a été certainement un tacticien plein de ressources et un serviteur utile de son pays. Arrivé au pouvoir dans les circonstances les plus sombres, au lendemain de la mort du roi Alphonse, lorsque l’Espagne se trouvait avec un héritier de la couronne qui n’était pas encore au monde, une princesse étrangère appelée à exercer la régence, et des partis extrêmes enhardis à profiter d’une si douloureuse crise, il a joué le rôle d’un conciliateur habile. Par la politique libérale qu’il a inaugurée, il a désarmé jusqu’à un certain point les révolutionnaires ; par sa fidélité à la monarchie, il a rassuré les conservateurs : il a été l’homme du moment et il a, dans tous les cas, contribué à replacer l’Espagne dans des conditions infiniment meilleures. Malheureusement, la difficulté pour lui est toujours de garder l’équilibre entre des partis qu’il veut rallier ou ménager, de suivre un programme sans soulever de dangereuses hostilités, ou même sans mettre le trouble parmi ses alliés et quelquefois jusque dans son propre ministère. A ce jeu de tactique, le président du conseil a souvent réussi ; il a été aussi plus d’une fois près d’échouer. C’est peut-être là qu’il en est aujourd’hui ; il va avoir dans tous les cas fort à faire. M. Sagasta compte toujours, sans doute, sur sa majorité, qu’il a réunie à la veille de l’ouverture de la session et qu’il s’est efforcé de rallier par son habile parole. Il est cependant exposé à rencontrer sur son chemin de sérieux adversaires. Les conservateurs, dirigés par M. Canovas del Castillo, ne lui créeront pas de difficultés dans toutes les affaires où l’ordre public est en jeu, ils le soutiendront, comme ils l’ont soutenu jusqu’ici, dans les circonstances essentielles ; mais ils sont dès ce moment disposés à combattre quelques-uns des projets ministériels. A leur tour, les réformistes, conduits par le général Lopez Dominguez, par M. Romero-Robledo, menacent le cabinet de leur hostilité. Et comme les questions qui divisent les esprits ne manquent pas, il n’est pas impossible qu’un jour ou l’autre, sur un point habilement choisi, l’opposition trouve des alliés jusque dans le camp ministériel lui-même. C’est ce qui peut arriver à l’occasion des réformes militaires dont le ministre de la guerre, le général Cassola, a pris l’initiative, qui soulèvent de vives répugnances dans tous les partis, qui de plus feraient peser une lourde charge sur les finances de l’Espagne déjà assez embarrassées. C’est ce qui peut arriver encore à l’occasion.d’une proposition que le chef du parti conservateur, M. Canovas del Castillo, vient de faire pour remédier à la détresse agricole et industrielle du pays, par un relèvement de tarifs sur les céréales étrangères. C’est ce qui peut se produire à tout moment à propos des désordres administratifs de Cuba ou de Porto-Rico, de la politique un peu décousue suivie au Maroc, des interpellations qui vont se succéder au congrès. Il en résulte, au début de cette session nouvelle, une situation quelque peu tendue, tout au moins assez difficile, où la monarchie n’est plus en cause, mais où le ministère de M. Sagasta peut être emporté à l’improviste par une bourrasque d’opposition.

Et au-delà de l’Atlantique, les États-Unis ont, eux aussi, leur saison politique avec la réunion de leur congrès, avec le message annuel de leur président. La grande république fait ses affaires à sa manière, dans les conditions qui lui sont propres, sans s’inquiéter de ce que font les autres, de ce qu’on pense en Europe. Dans la libre et puissante vie qu’elle s’est créée, elle a assurément ses violences et ses incohérences ; elle n’est pas à l’abri des corruptions, des explosions anarchiques. Elle se défend quand il le faut, même quelquefois brutalement. Il n’y a que quelques jours, sans écouter les conseils humanitaires de nos bons radicaux français, les républicains américains n’ont point hésité à laisser peser la lourde main de la justice sur les instigateurs de meurtre de Chicago, sur des anarchistes qui avaient poussé à l’assassinat de quelques policemen. Les Américains donnent beaucoup à la liberté, à l’initiative individuelle ; ils sont d’autant plus implacables parfois dans leurs répressions. Ce n’est qu’un incident pour une nation toujours occupée à faire énergiquement et grandement ses affaires.

Une des choses les plus curieuses, les plus instructives, est certainement l’histoire financière des États-Unis depuis vingt ans, cette histoire sur laquelle le dernier message du président, M. Cleveland, vient de jeter un jour nouveau. Épuisée par une guerre sanglante et ruineuse, accablée sous le poids d’une dette de plus de 15 milliards, la république américaine ne s’est pas dit comme d’autres que c’était le moment d’être prodigue, de dépenser et de dépenser encore, d’ajouter à la rançon de la guerre toute sorte de dettes nouvelles de fantaisie. Elle n’a eu, au contraire, d’autre préoccupation que de se libérer, de dégager ses finances, et elle n’a reculé devant aucun moyen. A défaut d’autres impôts possibles, elle s’est hérissée de tarifs douaniers, qui n’avaient rien de libéral, il faut l’avouer, mais qui, en protégeant, en surexcitant la production nationale, ont procuré d’un autre côté au trésor d’immenses ressources pour l’amortissement de la dette. Les chefs successifs de la république américaine ne se sont laissé détourner par rien de ce grand objet. Ils ont réussi, ils ont amorti une grande partie de la dette ; on paie même par anticipation des obligations de l’état dont l’échéance est encore lointaine. Le résultat dépasse aujourd’hui toutes les prévisions. Le dernier message de M. Cleveland constate que le trésor est en possession d’excédens qui deviennent à leur tour un embarras, une cause de perturbation économique, et il ne voit d’autre remède que de procéder à une large révision de tarifs, de décharger l’état d’un excès de richesse. Voilà un phénomène étrange, fait pour donner à réfléchir à ceux qui n’ont en d’autre politique financière que d’abuser du crédit et de préparer des déficits. Que penseront de plus nos radicaux d’un président qui, en recevant, il y a quelques jours, les délégués de l’union évangélique de New-York, a pu dire que « chercher à développer l’enseignement religieux, c’était contribuer grandement au progrès des institutions américaines ! » C’est à ne plus s’y reconnaître pour nos républicains français ! C’est pourtant avec tout cela, avec le respect des forces religieuses comme avec la prévoyance financière, que la république américaine n’a cessé de grandir, qu’elle est sortie victorieuse de toutes ses crises.


CH. DE MAZADE.