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Chronique de la quinzaine - 30 novembre 1873

Chronique n° 999
30 novembre 1873


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




30 novembre 1873.

La question est donc tranchée, autant qu’une question puisse être tranchée dans la condition présente des choses en France. La crise étrange, pénible, aiguë, dans laquelle on s’était fait un jeu d’engager un pays fatigué d’épreuves, cette crise s’est dénouée, non sans avoir provoqué bien des anxiétés, bien des contestations, mais en restant jusqu’au bout à l’abri des agitations et des pressions extérieures. Une circonstance qui aurait pu compliquer singulièrement la situation, qui n’aurait peut-être pas été sans péril, si elle eût été imprudemment divulguée à l’heure même, la présence de M. le comte de Chambord à Versailles ou dans les environs, n’a été connue, à peu près avouée du moins, que lorsque tout était fini, et cette visite furtive du prince sans couronne ressemble à une apparition mystérieuse, à demi romanesque et inutile au milieu de nos laborieuses réalités. Après trois mois perdus à poursuivre une royauté qui s’est évanouie au dernier moment, que M. le comte de Chambord ne pouvait plus espérer faire revivre même en venant à Versailles, trois semaines viennent d’être employées à nouer des combinaisons nouvelles, à chercher un moyen de concilier des regrets, des vœux, des prétentions qui ne sont pas toujours conciliables, et de tout cela que reste-t-il ? Quel est le dernier mot de tant d’efforts poursuivis publiquement ou dans le demi-jour des négociations parlementaires ?

Le dernier mot, il a été dit à Versailles dans la nuit du 19 au 20 novembre par ce vote qui consacre la présidence septennale de M. le maréchal de Mac-Mahon, sans réserves suspensives, sans conditions résolutoires, il est vrai, mais avec la garantie de la discussion prochaine des lois constitutionnelles. La veille encore, le maréchal de Mac-Mahon n’était que le délégué dépendant du pouvoir parlementaire, dénué de tout caractère propre, ayant comme chef du gouvernement une existence limitée à l’existence même de l’assemblée ; depuis la nuit du 19, il est le président de la république constitué pour sept ans, destiné à survivre à l’assemblée, investi d’un droit de permanence indiscutable dans la limite de sa durée. Ce n’est pas tout, la première conséquence du vote sur la septennalité a été la reconstitution d’un ministère qui a cessé évidemment d’être le ministère du 25 mai, qui n’est point non plus absolument à la vérité un ministère nouveau, mais qui ne serait rien et n’aurait même pas de raison d’être, s’il ne devait représenter jusqu’à un certain point l’esprit nouveau de cette situation nouvelle.

Ainsi un gouvernement établi dès ce moment pour sept années sous le titre de présidence de la république, un ministère composé des élémens divers de la majorité qui a consacré cette transformation du pouvoir, c’est là ce qu’on peut appeler la question résolue, la crise dénouée. C’est quelque chose, c’est beaucoup même si l’on veut, à la condition cependant qu’on ne se méprenne pas sur le caractère, la portée et les conditions nécessaires d’une création politique qui s’est dégagée presque à l’improviste de la confusion des partis et des opinions. Tout est là désormais.

À vrai dire, lorsque cette idée de la prorogation s’est produite, trois ou quatre politiques, trois ou quatre systèmes se sont trouvés aussitôt en présence dans la lutte qui s’ouvrait, qui venait offrir à tous les partis une occasion de se mesurer, de s’aflirmer, d’avouer tout haut leurs vœux et leurs espérances. L’un de ces systèmes était l’appel au peuple qui a eu pour défenseur le plus habile représentant de l’empire, M. Rouher. Celui-là était pour ainsi dire en dehors du débat, il n’admettait la prorogation que par une sorte de déférence pour le maréchal de Mac-Mahon, pour deux ou trois ans tout au plus, le temps de laisser grandir son prince, — comprenant bien qu’une durée plus longue entraînait une diminution graduelle des chances de l’empire. L’appel au peuple ne comptait point assurément sur un succès ; il n’a pas moins rallié audelà de 80 voix dans une assemblée certes peu favorable à l’empire. C’était plus que ne pouvaient espérer les promoteurs de cette idée, qui après avoir fait leur manifestation se sont en partie abstenus, en partie ralliés à la combinaison qui a définitivement triomphé. À côté de l’appel au peuple, le parti républicain, lui aussi, avait son système, qui était plus simple, d’une réalisation plus facile. Puisqu’on venait d’échouer dans une tentative de restauration monarchique, puisqu’on prétendait fonder une présidence, n’était-il pas tout naturel de commencer par proclamer définitivement la république ? C’est ce qu’ont soutenu avec talent M. Jules Simon, M, Jules Grévy. Le parti républicain était certainement assez logique, il avait seulement peu de chances de réussir dans une assemblée qui peut bien admettre la république de fait, telle qu’elle existe depuis trois ans, mais qui se déciderait difficilement à en arborer le principe. La proclamation définitive de la république n’a même pas été mise aux voix. La question, ramenée aux termes du possible, se resserrait donc entre les conditions et les formes diverses d’une prorogation également admise par toutes les fractions modérées de l’assemblée. C’est sur ce point précis et pratique que s’engageait le vrai débat au sein de la commission des quinze, de cette commission qui n’a point eu tout le succès que méritaient ses efforts.

De quoi s’agissait-il donc ? Il y avait deux propositions différentes, sinon absolument opposées : — l’une, celle de la majorité de la commission, admettant la prorogation réduite à cinq ans, subordonnant cette prolongation de pouvoirs aux lois constitutionnelles et ne la reconnaissant comme définitive qu’à partir du vote de ces lois, — l’autre, la proposition primitive du général Changarnier et de la minorité de la commission, donnant à la prorogation un caractère définitif dès ce moment, admettant le vote prochain des lois constitutionnelles sans en faire une condition. Qu’est-il arrivé ? Le jour où le grand débat s’est ouvert, la proposition de la majorité de la commission, habilement développée par M. Laboulaye, a disparu, c’est la minorité qui l’a emporté, c’est la minorité de la commission qui s’est trouvée être la majorité dans l’assemblée, et des considérations diverses ont dû contribuer à ce dénoûment. La plus grave de ces considérations a été sans doute l’intervention de M. le président de la république lui-même, qui ne parle pas beaucoup d’habitude, mais qui depuis un mois a multiplié les messages. Au premier instant, on a cru voir dans cette intervention un moyen d’enlever le vote, l’acte d’un dictateur imposant ses volontés, réclamant un pouvoir sans conditions et sans réserves. C’était une méprise évidente, comme il s’en produit souvent dans les assemblées livrées aux impressions soudaines. M. le maréchal de Mac-Mahon n’imposait rien ; il avait été interrogé, et il répondait : il disait que la prorogation pouvait être de sept ans, que dans tous les cas elle devait être indépendante de toute « condition suspensive, » de toute réservé résolutoire. C’était en un mot la septennalité décrétée en principe dès ce moment pour être régularisée, organisée aussitôt que possible par les lois constitutionnelles reconnues nécessaires. L’opinion de M. le président de la république n’avait rien de dictatorial, rien d’impératif, elle n’avait pas moins l’autorité du nom et de la situation de M. le maréchal de Mac-Mahon.

Tout a servi la prorogation pure et simple, même la manière dont elle a été combattue par certains orateurs, par les plus habiles. M. Jules Simon, M. Jules Grévy, ont certes déployé de l’éloquence, de la verve ; ils n’ont pas vu seulement qu’ils allaient contre leur but. Lorsque M. Jules Simon s’est évertué à prouver qu’on ne faisait rien, qu’on voulait tout simplement se donner du temps pour faire en sept ans ce qu’on n’avait pu faire en trois mois ou en trois ans, il ne s’est pas aperçu qu’il rassurait, qu’il justifiait d’avance ceux qui, sans l’avouer, se promettaient effectivement de se servir de la prorogation pour renouveler leurs tentatives ; ils craignaient de se lier pour trop longtemps. M. Jules Simon leur a prouvé qu’ils ne seraient pas liés du tout. M. Jules Grévy, de son côté, a visiblement froissé l’assemblée dans son orgueil, dans son autorité, en la mettant au défi, en lui refusant le droit de créer un pouvoir destiné à lui survivre. On croyait ébranler la majorité, on ne faisait que la raffermir et la fortifier en la piquant d’honneur, en donnant à toutes les fractions conservatrices une occasion ou un prétexte de se rallier. Puis enfin, qu’on tienne toujours compte de ceux qui subissent la pression des choses, l’influence naturelle du gouvernement, dès qu’ils se sentent placés entre une crise possible et une proposition qui, sans répondre à toutes leurs idées, leur donne une apparence de satisfaction. Ceux-là votent avec résignation pour éviter la crise, et c’est ainsi que, tout compte fait ; la prorogation pure et simple, telle qu’elle a été primitivement proposée par le général Changarnier, maintenue par la minorité de la commission, interprétée par M. le président de la république lui-même, et défendue au dernier moment par M. le duc de Broglie, a fini par rallier au scrutin non plus la modeste majorité de 15 ou 20 voix qu’on lui promettait à peine, mais une majorité de 68 voix. On a voté : la droite, moins quelques légitimistes extrêmes, le centre droit tout entier, quelques bonapartistes, quelques membres du centre gauche se sont rencontrés sous le même drapeau.

La question est seulement aujourd’hui de se fixer sur ce qu’on a voulu faire réellement, sur la signification de ce vote et de cette majorité. Il s’agit de savoir si ce pouvoir qu’on vient de créer sera organisé de façon à donner au pays la stabilité pour laquelle il a été fondé, ou s’il n’est qu’une combinaison de circonstance, un expédient imaginé dans un intérêt de parti, destiné à rester au service d’un intérêt de parti. C’est ici précisément que les contradictions les plus passionnées, les doutes les plus étranges, ont commencé à s’élever dès le lendemain de la grande bataille de la prorogation, et, à dire vrai, ces doutes ne seraient même pas possibles, si on avait voulu procéder plus simplement, si, au lieu de diviser ce qui était moralement et rationnellement indissoluble, la prorogation des pouvoirs et les lois constitutionnelles, on avait dès la première heure et d’un seul coup offert au pays cette double garantie de la présidence septennale e de l’organisation publique qui en est la condition nécessaire.

Ce qu’on n’a pas fait avant, il faut le faire après, et il n’y a pins même de choix désormais, tant la nécessité s’impose d’une façon irrésistible. Que les partis interprètent les événemens à leur manière et s’efforcent de tout ramener à la mesure de leurs illusions et de leurs espérances ou de leurs calculs, c’est leur rôle, c’est leur habitude. Les légitimistes en sont là aujourd’hui, ils ont quelque mélancolie et un certain dépit contre tout ce qui se passe, même contre ce vote de la prorogation, auquel la plupart d’entre eux ont contribué ! Évidemment les choses n’ont pas tourné comme ils l’entendaient, ils ont de l’amertume contre tout le monde, contre leurs alliés de la veille dans les projets de restauration monarchique aussi bien que contre leurs adversaires, et cette prorogation qu’ils ont accordée à M. le maréchal de Mac-Mahon n’est à leurs yeux, cela est bien clair, qu’un palliatif banal, un médiocre expédient. Ils l’ont cependant sanctionnée de leurs suffrages, cette prorogation, et ce serait maintenant se méprendre étrangement de croire qu’on n’a rien fait, qu’on peut chaque matin rentrer en campagne et tout remettre en doute. Chose étrange, les légitimistes ont été les premiers à invoquer la nécessité d’établir un régime définitif, et aujourd’hui ils n’ont d’autre souci que de prolonger le provisoire. Ils ont échoué dans leur tentative de restauration monarchique, et, puisqu’ils n’ont pas réussi à faire la monarchie, ils n’ont d’autre pensée que de supprimer jusqu’au nom de république. Ils viennent de concourir à la fondation d’une présidence septennale, et leur premier soin est d’empêcher qu’on ne croie à cette présidence, de revendiquer le droit de reprendre ou de continuer leurs entreprises. Le dépit et l’hallucination ne sont pas précisément de la politique.

Qu’on le veuille ou qu’on ne le veuille pas, les situations ont leur logique, les votes ont leurs conséquences. La prorogation est née de cette idée, qu’une certaine stabilité était nécessaire à la France. Si on a voulu faire une chose sérieuse, on doit désormais cette stabilité au pays avec les conditions qui peuvent la rendre possible. La première de ces conditions est le vote des lois constitutionnelles venant compléter le vote de la présidence septennale. Ces lois, elles deviennent une affaire de nécessité et de prévoyance pour le pays, pour l’assemblée, pour le gouvernement même qu’on vient de créer. Il faut bien en venir à un régime qui sera plus ou moins définitif, comme on le voudra, qui dans tous les cas sera un régime régulier. Aujourd’hui rien n’est régulier, tout est extraordinaire. Il y a un fait dont on ne paraît pas s’apercevoir beaucoup à Versailles. L’assemblée oublie qu’elle va bientôt être âgée de trois ans, et, s’il y a quelque chose d’étrange, d’anormal dans un pays, c’est cette existence indéfinie d’une assemblée unique qui est tout, qui résume tout, le gouvernement aussi bien que le pouvoir législatif, qui exerce le droit de grâce aussi bien que le droit de réviser des grades. Tant que la France se trouvait dans une situation exceptionnelle au lendemain de la guerre, tant qu’il y avait la paix à reconquérir, une formidable insurrection à dompter, le territoire à délivrer, l’ordre à rétablir partout, rien n’était plus simple. Maintenant ces épreuves sont passées, et il ne reste que ce phénomène d’une assemblée unique, omnipotente, phénomène absolument nouveau qui ne s’est pas reproduit depuis la convention, — on peut bien répéter le mot, puisqu’il a échappé l’autre jour à un membre de la majorité.

Qu’en résulte-t-il ? C’est que la moindre crise met tout en question et peut devenir aussitôt un péril pour la paix publique, c’est que tout prend un caractère exceptionnel : on vient de le voir par les derniers incidens qui se sont produits. On vient de passer près de trois semaines en délibérations, en négociations peut-être nécessaires, et pendant trois semaines l’existence même du pays s’est trouvée en quelque sorte suspendue ; il s’agissait tout simplement de savoir si la France aurait un gouvernement, sous quel régime elle se réveillerait le lendemain. On parle aujourd’hui d’une loi qui interdirait les élections partielles tant que la représentation d’un département ne serait pas réduite à un certain chiffre. Nous ne jugeons pas la mesure sous d’autres rapports, mais il est bien évident qu’il ne s’agit nullement ici d’un bon ou mauvais système d’élections ; c’est un acte d’omnipotence politique tout exceptionnel, uniquement inspiré par la pensée de maintenir l’intégrité actuelle de la majorité parlementaire. Une fois dans cette voie, on peut aller loin, même en croyant sauvegarder les intérêts conservateurs, et voilà pourquoi il faut en finir avec ce qui n’est après tout qu’un état absolument révolutionnaire. Voilà pourquoi le plus pressé aujourd’hui est de voter ces lois constitutionnelles, dont l’unique objet doit être de donner au pays une certaine organisation publique, de faire revivre la distinction et la pondération des pouvoirs, de substituer enfin un régime régulier à une situation exceptionnelle et passagère, comme les circonstances qui l’ont produite.

Ces lois, l’assemblée doit se hâter de les voter non-seulement par une prévoyance générale, mais encore dans l’intérêt même de la dignité du gouvernement qu’elle vient de fonder. On a donné une présidence de sept ans à M. le maréchal de Mac-Mahon, soit ; mais que veut-on que soit ce pouvoir sans des lois organiques qui en définissent et en précisent l’action ? Il est pour ainsi dire en l’air, dans le vide, sans prérogatives et sans droits reconnus ; il n’est aujourd’hui comme hier qu’un simple délégué, et rien n’est changé. Est-ce là ce qu’on veut ? C’est sans doute la pensée assez peu déguisée de ceux qui représentent déjà la septennalité comme une grande fiction ou comme un moyen dont ils entendent se servir pour recommencer le plus tôt possible leurs campagnes monarchiques ; mais ne voit-on pas que, sous prétexte d’honorer M. le maréchal de Mac-Mahon, on n’aurait réussi qu’à lui faire la plus cruelle injure en lui attribuant une sorte de rôle ridicule, aussi vulgaire que peu digne de lui ? Ainsi l’intègre soldat ne serait plus qu’un prête-nom complaisant, destiné à couvrir toutes les entreprises qu’on pourrait combiner et tenter contre lui aussi bien que contre la paix de la France ! Ce n’est point là certainement ce qu’ont pu vouloir ceux qui ont proposé sérieusement la prorogation. Ce n’est pas sans doute pour pratiquer cette politique équivoque et puérile que s’est reconstitué le ministère, d’où sont sortis M. Beulé et M. Batbie, de compagnie avec M. de la Bouillerie et M. Ernoul, où sont entrés d’un autre côté M. le duc Decazes, M. Depeyre, M. de Larcy, M. de Fourtou, qui était ministre de M. Thiers au 24 mai, qui sort des régions du centre droit avoisinant le plus le centre gauche.

L’enfantement de ce ministère semble, il est vrai, avoir été assez laborieux, et même en tenant compte des difficultés réelles de la situation, c’est peut-être un peu la faute de l’esprit qui règne à Versailles. On croit trop dans ces régions qu’on supplée à tout par de la finesse, de l’habileté et de la diplomatie ; la politique consiste trop dans l’art de rallier les hommes en combinant des convenances personnelles. La question après tout était on ne peut plus simple pour le moment ; un ministère sérieux aujourd’hui était, il nous semble, un ministère reconnaissant la nécessité de faire respecter la situation qui vient d’être créée, de la compléter par les lois constitutionnelles, d’organiser un régime régulier, d’inaugurer enfin une politique de trêve et de modération faite pour rallier tous les conservateurs des fractions moyennes de l’assemblée.

C’est sur ce terrain, dit-on, que M. le duc Decazes, destiné à prendre le ministère des affaires étrangères, aurait placé la question. Au premier instant, M. Beulé seul semblait devoir se retirer, cédant la place de ministre de l’intérieur à M. le duc de Broglie, qui reste toujours vice-président du conseil dans toutes les combinaisons. M. le duc Decazes aurait dit que, s’il s’agissait de remplacer un ministre par un ministre, ce n’était pas la peine, puisque la veille encore le cabinet tout entier avait obtenu un avantage assez marqué dans des interpellations relatives aux élections, que, s’il s’agissait d’inaugurer une situation nouvelle par un ministère nouveau, il fallait s’entendre sur les hommes, sur la politique. On s’est expliqué, on ne s’est pas entendu, et c’est ce qui a décidé la retraite de MM. Ernoul et de La Bouillerie, On peut donc dire que le caractère du cabinet résulte de son origine, des circonstances qui ont accompagné sa formation. Tel qu’il est, il représente assez fidèlement la situation et la majorité possible. Il donne timidement une main au centre gauche par M. de Fourtou, une autre main à la droite modérée par M. de Larcy et M. Depeyre, en s’appuyant fortement au centre droit par M. le duc de Broglie et M. le duc Decazes, en gardant aussi dans M. Magne un ministre des finances habile et conciliant. Quelle sera maintenant sa politique ? Le meilleur moyen pour le ministère, c’est de compter beaucoup moins sur des mesures répressives que sur l’autorité d’une modération sérieuse et franche. Il perdra ainsi des alliés à droite, il en retrouvera au centré gauche, et peu à peu se formera ainsi la seule majorité sur laquelle puisse s’appuyer un gouvernement à la fois libéral et conservateur.

C’est le moment où la saison politique recommence pour tout le monde, quoique pour tout le monde elle n’ait pas les mêmes rigueurs et ne soit pas chargée des mêmes nuages ; c’est la saison parlementaire par excellence. Il y a de cela trente ans tout au plus, combien y avait-il de parlemeus en Europe ? À part la vieille et indépendante Angleterre, dès longtemps façonnée au gouvernement représentatif, quelques pays à peine sur le continent avaient l’honneur et le bienfait des institutions libres, de la vie politique au grand jour. La France, par la propagande de ses idées, par son exemple, ne contribuait pas peu à populariser cette monarchie constitutionnelle dont elle a oublié de se réserver les durables et salutaires garanties pour se jeter dans des aventures nouvelles. Ce qu’elle n’a su garder pour elle jusqu’au bout, elle l’a donné aux autres. Maintenant il y a des parlemens partout, sauf en Russie, et partout ces parlemens viennent de s’ouvrir presque en même temps, à Vienne, à Berlin, à Rome. Le bruit des discussions publiques a remplacé le silence des régimes absolus, et c’est par le mouvement libre des opinions que se résolvent les plus graves problèmes de la politique, même en Autriche, dans la vieille Autriche de M. de Metternich,

D’ici à deux jours, le 2 décembre, il y aura vingt-cinq ans que l’empereur François-Joseph montait tout adolescent sur le trône de Marie-Thérèse, et depuis ce moment ce ne sont point certes les épreuves qui lui ont manqué. Que d’événemens accomplis dans ces vingt-cinq ans ! La Hongrie reconquise avec l’aide de la Russie, puis rendue à la liberté, presque à l’indépendance sous le sceptre impérial, les provinces italiennes perdues par la guerre, la maison de Habsbourg s’effaçant devant les Hohenzollern en Allemagne, c’est de tous ces événemens qu’est sortie l’Autriche nouvelle transformée par le malheur, par des crises terribles, successives, qui ont servi à éclairer tous les esprits, à commencer par l’esprit de l’empereur lui-même. Aujourd’hui François-Joseph est un souverain constitutionnel, et c’est en chef constitutionnel de son empire qu’il ouvrait récemment le Reichsrath, dont la réunion avait cette fois une importance particulière, puisque c’était le premier parlement né du nouveau régime électoral, du système de l’élection directe adopté l’an dernier. Sans doute dans ce nouveau Reichsrath, comme dans ceux qui l’ont précédé, ce sont toujours les mêmes complications constitutionnelles, résultant des revendications absolues des Tchèques, des réclamations plus modérées, mais persévérantes, des Polonais, de la lutte du libéralisme centraliste et de l’esprit fédéraliste et clérical. Le système de l’élection directe, en augmentant le nombre des membres du Reichsrath, n’a pas supprimé ces antagonismes, qui sont en quelque sorte l’essence de la monarchie autrichienne. Les Tchèques s’abstiennent plus que jamais ; ils sont plus embarrassans par leur absence qu’ils ne le seraient par leur présence. Les fédéralistes, qui ont pour chef un ancien président du conseil, le comte Hohenwarth, refusent d’admettre la constitution de 1867. Les cléricaux se débattent contre les lois qui tendent à fortifier l’autorité de l’état dans l’ordre religieux, ils rêvent la résurrection du concordat. Tous ces partis ont leurs représentans, et, sans compter les Tchèques, dont la place reste vide, l’opposition arrive à près de cent voix. Le ministère Auersperg, qui représente un libéralisme modéré, qui s’inspire de la constitution de 1867, ne garde pas moins une majorité assez considérable, que lui ont assurée les élections dernières et qui s’est déjà manifestée dans les premières discussions de l’adresse. La nouveauté de ce Reichsrath, c’est la présence de quelques démocrates ou socialistes qui font leur apparition dans les assemblées autrichiennes. Ils sont une dizaine. Vienne, à l’instar de Paris, s’est donné le luxe de nommer sept radicaux sur douze députés. Ils peuvent, en certaines circonstances, porter leur contingent à l’opposition, ils ne sont pas près de devenir un parti bien sérieux et bien menaçant. La politique intérieure de l’Autriche ou plutôt de la Gisleithanie reste telle que l’a faite le ministère du prince Auersperg, libérale sans doute, mais assez disposée aussi à s’accommoder de tempéramens que la situation si compliquée des états autrichiens rend toujours si nécessaires.

À Berlin aussi le parlement vient de s’ouvrir, et, comme le Reichsrath d’Autriche, le Landtag de Prusse est le produit d’élections toutes récentes, qui ont eu lieu il y a moins d’un mois. Naturellement ces élections n’ont pu modifier d’une manière sensible les conditions générales de la politique prussienne. Une majorité considérable reste acquise au gouvernement. Ceux qui ont perdu le plus dans la dernière lutte électorale sont les vieux conservateurs, qui sont restés fidèles à l’ancienne politique prussienne, et qui ont refusé de suivre M. de Bismarck dans toutes ses évolutions. Ils faisaient jusqu’ici une figure assez respectable dans les chambres, ils pouvaient se faire compter ; ils ne sont plus maintenant qu’un petit nombre, la plupart sont restés sur le champ de bataille électoral. La majorité d’aujourd’hui, majorité singulièrement grossie par le dernier scrutin, se compose surtout de nationaux-libéraux qui, depuis les grands changemens de fortune de l’Allemagne et de la Prusse, se sont ralliés à M. de Bismarck, et qui par le fait sont désormais plus nationaux que libéraux. Avec les progressistes, qui font en certains cas quelques réserves théoriques, mais qui en définitive marchent du même pas, au risque de faire le plus souvent bon marché de toutes les garanties libérales, ils forment le gros de l’armée dont se sert l’impérieux chancelier. L’opposition de son côté ne laisse pas d’avoir eu quelques succès dans les élections ; sans cesser d’être une elle rentre au parlement assez compacte, au nombre de plus de quatre-vingts membres catholiques ou protestans, ou particularistes, formant ce qu’on appelle le centre sous la direction d’un homme de talent et de ressources, l’ancien ministre du roi de Hanovre, M. Windthorst, et par une singularité de plus, c’est ce parti qui prend aujourd’hui le rôle libéral. C’est lui qui proteste contre la politique religieuse du ministère, qui plaide la cause de la presse, qui réclame l’extension du droit électoral. Dans ces conditions parlementaires renouvelées par les élections, mais qui n’ont assurément rien d’embarrassant pour le gouvernement, quelle est la signification du retour soudain de M. de Bismarck à la présidence du cabinet de Berlin ?

Il y a un an, M, de Bismarck se retirait en quelque sorte dans son rôle de chancelier de l’empire, laissant la place de chef du cabinet prussien au général de Roon. Aujourd’hui le général de Roon s’efface à son tour devant le chancelier, qui redevient président du ministère de Berlin, concentrant plus que jamais entre ses mains tous les fils des affaires prussiennes et allemandes. Le changement qui vient de s’accomplir à Berlin n’est-il que la réalisation d’une pensée conçue au moment où les affaires de la France pouvaient se compliquer par suite d’une restauration monarchique ? M. de Bismarck a-t-il été conduit à se préoccuper des symptômes de mécontentement, même des résistances qui se manifestent dans certaines parties de l’Allemagne en présence des projets ou des efforts qui tendent à compléter l’unification de l’empire ? Le chancelier a-t-il voulu être personnellement sur la brèche pour pousser à fond l’exécution des lois religieuses votées il y a quelques mois ? Il y a peut-être un peu de tout cela. Toujours est-il que les victorieux eux-mêmes, à ce qu’il paraît, ont leurs embarras. Le roi de Bavière n’aime pas les couleurs prussiennes et regimbe contre les coups de férule de Berlin. Le changement de règne qui vient d’avoir lieu en Saxe par suite de la mort du roi Jean semble avoir été le prétexte ou l’occasion de certains froissemens, et il y"a eu depuis peu, dit-on, des manifestations assez singulières dans l’armée saxonne, des officiers se seraient engagés à ne plus porter la croix de fer décernée par le roi de Prusse. D’un autre côté, si accoutumé qu’on soit à vaincre, et eût-on même, pour conduire ces sortes de guerres, l’appui des « nationaux-libéraux, » ce n’est peut-être pas toujours une besogne facile de batailler avec les chefs d’une église. M. de Bismarck, après avoir déclaré la guerre au pape, se constitue pape lui-même. Il fait des évêques a vieux-catholiques, » qu’il pourvoit de copieux bénéfices, et il est sur le point de déposer, peut-être de faire incarcérer, l’archevêque de Posen, l’évêque de Paderborn, sans parler de toutes les condamnations prononcées depuis quelque temps contre des ecclésiastiques de tout ordre. M. de Bismarck se pique décidément d’honneur dans cette guerre qu’il a entreprise ; sa politique a trouvé une sanction de plus dans les élections dernières, et il sera certainement soutenu par son parlement. C’est là l’intérêt de cette session nouvelle qui vient de s’ouvrir, et puisque M. de Bismarck n’aura plus à s’armer, à nouer des alliances contre la monarchie en France, il bataillera contre les évêques et les prêtres !

Cette malheureuse monarchie, un moment apparue à l’horizon, était devenue en vérité un fantôme pour bien des esprits en Europe. Le fan-tôme s’est évanoui, et s’il est un pays oii, ce moment de trouble passé, la politique doive revenir à ses traditions naturelles, c’est l’Italie. Là aussi le parlement vient de s’ouvrir, et le discours par lequel le roi Victor-Emmanuel a inauguré la session nouvelle laisse percer ce sentiment légitime de satisfaction d’un souverain qui voit ses espérances comblées, qui, après être arrivé à ouvrir le parlement à Rome, n’a plus à demander pour son pays que le respect de son indépendance reconquise, un avenir garanti par la paix, par le développement de toutes les ressources nationales, L’ItaUe est trop pratique pour se jeter dans les vastes combinaisons et même dans les guerres religieuses où M, de Bismarck voudrait l’entraîner. Qu’y gagnerait-elle ? Elle irait au-devant de difficultés intérieures qui n’existent pas réellement pour elle. Elle compliquerait, elle aggraverait et elle finirait par compromettre sans motif une situation qu’elle s’est appliquée jusqu’ici à pallier par un esprit de libéralisme et de modération. Elle a bien assez à faire chez elle. La plus grave question faite pour l’occuper est celle de ses finances, dont le président du conseil, M. Minghetti, vient de résumer les conditions dans un savant et lumineux exposé qui complète le discours du roi, qui l’accentue même dans le sens pacifique.

Que le roi Victor-Emmanuel, qui ne parle dans sa harangue ni de la France, ni de l’Angleterre, ni de la Russie, ait cru devoir parler d’une façon particulière de l’Autriche et de l’Allemagne en rappelant le voyage qu’il a fait cet été à Vienne et à Berlin, ce n’est point assurément le signe d’une politique engagée dans des alliances compromettantes. L’Italie, quoi qu’on en dise, n’est pas plus liée aujourd’hui avec l’Allemagne qu’elle ne l’était il y a un an, ou, si l’on veut, elle est liée au même degré, c’est-à-dire que, si elle se sent menacée, elle est invinciblement portée à chercher des appuis ; si elle se sent respectée dans son existence nationale, elle va naturellement là où ses sympathies et ses intérêts l’appellent. C’est au nouveau ministre français des affaires étrangères de s’inspirer de cette situation, et de bien comprendre qu’il n’y a qu’à le vouloir pour que la France ait à Rome et en Italie la place privilégiée qu’elle doit avoir. Il paraît s’en être occupé dès les premiers momens, et, si M. Fournier ne doit pas revenir à Rome, il serait remplacé, dit-on, par un homme dont le nom serait certainement le gage des dispositions les plus franches, les plus sympathiques. Le nouveau représentant de la France à Rome serait notre ministre actuel à Washington, M. le marquis de Noailles, esprit libéral, éclairé, sympathique à toutes les causes généreuses, et fait pour bien servir la France en la faisant aimer, en donnant à notre diplomatie au-delà des Alpes le caractère de cordialité qui peut la rendre efficace.

Que devient cependant l’Espagne aujourd’hui ? Est-ce la dictature qui règne à Madrid ? La république représentée par le chef actuel du gouvernement, M. Castelar, a-t-elle l’air de se fonder ou fait-elle quelque progrès ? M. Castelar y met à coup sûr tout ce qu’il a de bonne volonté ; malheureusement ce qu’il a de pouvoir réel n’égale ni sa bonne volonté, ni son imagination, ni son talent d’orateur, et l’Espagne tourne dans le même cercle d’anarchie,’ayant à se débattre entre l’insurrection communiste, toujours maîtresse de Carthagène, et l’insurrection carliste, toujours maîtresse des provinces du nord. Ce qui se passe à Carthagène serait certes difficile à dire. Voilà des mois que cette ville populeuse et commerçante est au pouvoir d’un gouvernement révolutionnaire multiple, confus, où apparemment sous prétexte de liberté il y a un ancien marchand de nègres. On a envoyé des troupes pour réduire l’insurrection, on a fini par être obligé d’entreprendre un siège en règle par terre, en même temps que quelques navires bloquent le port du côté de la mer. Jusqu’ici tout a été inutile, et maintenant il faut en venir à un bombardement qui a déjà commencé. — Ce qui se passe dans les provinces du nord n’est guère plus favorable. On a expédié, il y a quelque temps, de Madrid un nouveau chef militaire, le général Moriones, qui allait sans plus tarder en finir avec les carlistes. Moriones est arrivé, il a mis d’abord une prudente lenteur à s’organiser, puis il a fini par livrer bataille, et il a remporté une grande victoire, au dire des bulletins officiels ; malheureusement le lendemain il était réduit à battre en retraite, il n’a plus recommencé depuis, et par le fait les carlistes restent maîtres de ces provinces du nord, sauf les villes, dont les plus importantes sont bloquées. Toute communication est à peu près coupée avec Pampelune, Tolosa, Saint-Sébastien. Le quartier-général du prétendant est à Estella, d’où l’on ne peut le déloger.

Comme si ce n’était pas assez cependant, voilà une complication de plus et non la moins grave, une complication extérieure. Un navire espagnol a eu le malheur de prendre aux Antilles, dans les eaux de la Jamaïque, un bâtiment, le Virginius, naviguant sous le pavillon américain et accusé d’aller porter du secours à l’insurrection cubaine. Le bâtiment, pris comme corsaire, a été conduit à Santiago de Cuba, où le gouvernement militaire, après ou sans jugement, a fait fusiller une cinquantaine de personnes, parmi lesquelles étaient le général américain Ryan, de New— York, un fils de Cespedes, le chef principal de l’insurrection cubaine. Un cri d’indignation s’est immédiatement élevé aux États-Unis, on ne parlait de rien moins que de se jeter de vive force sur l'île de Cuba. Dans tous les cas, le ministre américain à Madrid, le général Sickles, a reçu l'ordre de demander les réparations les plus éclatantes; mais ce n'est pas tout : il s'est trouvé que parmi les personnes fusillées à Santiago de Cuba il y avait quelques Anglais, et voilà l'Angleterre de son côté nécessairement obligée de prendre l'Espagne à partie. Que peut le gouvernement de Madrid? S'il subit la nécessité inexorable, s'il donne les satisfactions qu'on lui demande, il est exposé à voir le patriotisme espagnol se soulever contre lui ; s'il refuse, s'il fait bonne contenance, ce serait donc la guerre avec les États-Unis? De toute façon, c'est probablement la perte définitive de l'île de Cuba, que l'Espagne dispute depuis quelques années à une insurrection qu'elle ne peut parvenir à réduire. Voilà "donc où en est pour le moment l'Espagne : la guerre civile ravageant les provinces du continent, l'île de Cuba plus que jamais compromise. C'est le triste fruit de l'anarchie et des révolutions qui épuisent ce généreux et malheureux pays.

ch. de mazade.