Ouvrir le menu principal

Chronique de la quinzaine - 30 novembre 1853

Chronique n° 519
30 novembre 1853


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.


----


30 novembre 1853.

S’il est quelque chose qui fasse sentir le besoin d’avoir toujours en vue les grands côtés de la crise qui s’agite en Orient, de ne point mettre tout à fait ses opinions à la merci des événement, c’est bien certainement la mobilité de ces événemens eux-mêmes, l’incertitude de tout ce qui vient des régions où ils s’accomplissent. Observez un moment en effet : depuis que les cabinets sont occupés à chercher le moyen de renouer des négociations toujours impuissantes, depuis qu’à ces négociations infructueuses la guerre a succédé définitivement, — une guerre sérieuse et pleine de périls entre la Russie et la Turquie, — quel est le jour où l’aspect des choses n’ait point changé, où il n’ait fallu revenir sur le fait de la veille pour le rectifier, l’interpréter ou l’expliquer ? cette incertitude s’accroît par l’éloignement du théâtre des événemens, par l’obscurité calculée sans doute dont s’enveloppent aujourd’hui les chefs des forces ottomanes et russes, et quelquefois aussi, on ne saurait s’y méprendre, par suite de l’intérêt qu’ont les spéculateurs européens à livrer à la circulation les nouvelles les plus contradictoires. On n’est d’accord souvent ni sur la date de certains engagemens, ni sur leur existence même, ni sur les lieux où ils se sont passés, ni sur le vrai nom de ces lieux. Au milieu de cette confusion singulière, que reste-t-il à faire, si ce n’est à tâcher de distinguer ce qui est incontestable, à faire, la part des incidens qui peuvent nous ramener à la paix, comme aussi des incidens qui peuvent pousser la guerre à ses conséquences les plus extrêmes ?

C’est aujourd’hui ; comme ou sait, sur un double théâtre, en Europe et en Asie, que se poursuit la lutte entre la Russie et la Turquie. Commençons par le Danube. Il y a quelques jours, les Turcs tentaient un coup des plus hardis en franchissant le fleuve et en prenant pied dans les principautés sur plusieurs points à la fois, en face de Turlukaï, à Giurgewo et à Kalafat ; le résultat même semblait sourire à cet élan de l’armée ottomane. Le premier engagement avec les Russes, à Oltenitza, était tout en faveur des Turcs, et ceux-ci demeuraient maîtres de leurs positions ; il ne restait plus, à ce qu’il semblait, qu’à marcher sur Bucharest. Voici cependant que les événemens changent tout à coup. Au moment où un choc plus décisif devenait imminent, on a appris que les Turcs, après avoir détruit leurs retranchemens à Oltenitza, avaient repassé le Danube et se retrouvaient sur la rive droite du fleuve. Quel était le secret de ce mouvement de retraite que le passage du Danube ne faisait point pressentir ? C’est ce que rien n’explique avec précision. Ce qui est certain, c’est que les Turcs se sont retirés volontairement et en bon ordre, sans avoir essuyé de défaite, sans être ni inquiétés ni pressés par les Russes. Peut-être Omer-Pacha n’a-t-il point voulu engager une bataille décisive avec des forces inférieures à celles qu’amenait le prince Gorstchakoff ; peut-être a-t-il préféré reprendre ses positions antérieures, ne pouvant poursuivre des opérations plus sérieuses dans une saison trop défavorable, Dans tous les cas, le Danube se trouve être de nouveau la barrière entre les forces des deux empires. Des positions qu’elle avait prises sur la rive gauche, l’armée ottomane n’a gardé que celle de Kalafat, dans la petite Valachie, occupée encore par les troupes turques. Maintenant est-ce là que se concentrera pour le moment la lutte ? ou bien les Turcs abandonneront-ils ce point comme les autres, si des foires russes considérables s’approchent pour le leur disputer ? L’armée russe elle-même ira-t-elle attaquer les Turcs à Kalafat ? On ne saurait évidemment rien pressentir à ce sujet, et les opérations de la guerre eu Europe semblent plutôt sur le point d’être suspendues que d’être reprises avec plus de vigueur. L’ouverture des hostilités en Asie a été le signal de quelques succès pour l’armée ottomane. Les troupes turques, après s’être emparées du fort de Cbefketil, s’y sont maintenues avec énergie. Elles ont eu à repousser cinq attaques des Dusses, et cinq fois elles sont restées maîtresses du terrain. Un bâtiment russe qui portait des troupes de débarquement et qui avait été atteint par l’artillerie ottomane a livré en sombrant un certain nombre de prisonniers. Par une circonstance singulière, ce bâtiment, — le Foudroyant, — était celui qui conduisait, il y a huit mois, le prince Menchikof à Constantinople, et qui restait toujours là à sa disposition, porteur des messages de guerre. C’est donc, comme on le voit, avec des chances inégales que s’ouvre la guerre dans son ensemble. Elle est plutôt heureuse que défavorable pour les Turcs ; mais elle est encore, sans résultat bien marqué. Seulement les premiers succès obtenus sur le Danube et en Asie ont eu pour effet d’entretenir et d’allumer encore plus l’élan national. Les bulletins de la victoire d’Oltenitza sont venus ajouter à la confiance des Turcs. Le gouvernement ottoman lui-même semble aujourd’hui suivre cette impulsion. Le sultan, par un hat impérial, a annoncé qu’il irait au printemps s’établir à Andrinople pour se rapprocher du théâtre de la guerre. En même temps, un des principaux hommes d’état de la Turquie, Fuad-Effendi, était envoyé comme commissaire extraordinaire au camp d’Omer-Pacha, sans doute, pour y représenter la pensée politique du divan. Or, si l’on se souvient que Fuad-Effendi est justement l’homme dont l’arrivée du prince Menchikof à Constantinople détermina la retraite du ministère des affaires étrangères, on ne saurait voir évidemment dans sa mission actuelle le témoignage d’un esprit de concession et de faiblesse. En un mot, le gouvernement turc, poussé à l’extrémité terrible de la guerre, soutient avec fermeté le poids de cette situation et marche résolument à une lutte qu’il n’a point cherchée.

Mais d’un autre côté, quelle est l’attitude des puissances européennes ? Qu’ont fait en particulier les puissances maritimes, comme M. de Nesselrode a appelé la France et l’Angleterre ? Ici, au premier abord, peut-être trouverait-on autant d’incertitude qu’en ce qui touche les opérations de l’armée turque. Non point que cette incertitude existe probablement dans le fond, mais elle existe pour le public. Combien de fois n’a-t-on pas fait entrer les flottes de la France et de l’Angleterre dans les Dardanelles pour annoncer le lendemain qu’elles n’avaient pas quitté leur mouillage ? Elles sont décidément aujourd’hui cependant dans les eaux de Constantinople, — et même cette entrée des flottes combinées dons les Dardanelles a donné lieu entre les deux marines à une de ces scènes où se peint tout entière la rivalité, l’émulation des deux peuples. La réalité est, et il n’en faut pas triompher, que la plus heureuse a été la flotte française dans ce passage plus difficile qu’on ne le pensait. Tandis que les vaisseaux anglais luttaient sans succès contre le mauvais temps, les vaisseaux français les devançaient en dépit de la mer, et allaient les attendre à quelques milles de Constantinople pour se présenter ensemble devant la capitale de l’empire ottoman ; seulement, quand ils étaient rejoints plus tard par les vaisseaux anglais, ceux-ci passaient tout droit pour aller les premiers échanger un salut avec la terre et mouiller dans les eaux de la Corne-d’or. De celle lutte singulière où tout l’honneur des procédés n’est pas du moins du côté des vaisseaux anglais, que faut-il conclure ? C’est qu’avec deux marines de ce genre réunies, on peut beaucoup pour la paix du monde, et c’est la seule moralité qu’en doivent tirer les gouvernemens. Il n’y a donc plus d’Incertitude aujourd’hui sur la présence des flottes combinées devant Constantinople ; mais ici s’élève un autre sujet de doute : les deux flottes sont-elles entrées déjà dans la Mer-Noire ou vont-elles y entrer ? Bien que la nouvelle en ait été plusieurs fois donnée et démentie, et justement à cause de cela, rien ne semble certain encore. Les deux flottes entrassent-elles dans la Mer-Noire, il n’y faudrait point sans doute attacher le sens qu’y attachait récemment le Journal de Constantinople en montrant les vaisseaux de la France et de l’Angleterre venant joindre leur pavillon au pavillon ottoman et figurant dans une action commune. Ce serait simplement une déclaration directe de guerre à la Russie, — et le jour où cet acte décisif s’accomplira, c’est que tous les moyens auront été tentés, repris, épuisés, pour terminer d’une autre manière ce malheureux différend. Or, quelque gravité qu’aient prise dans ces derniers temps les affaires d’Orient au point de vue européen comme au point de vue turc, on n’en est pas là encore heureusement.

L’interruption forcée des opérations militaires pendant l’hiver, et un peu de sagesse aidant, pourquoi n’arriverait-on pas à quelques préliminaires qui serviraient de base à une négociation plus efficace ? A mesure que les événemens marchent et que le temps passe, il y a évidemment pont les puissances continentales un dernier effort à tenter, non-seulement pour leur intérêt, mais pour leur honneur, qui est bien aussi engagé à ne point laisser éclatée une extrémité dont personne ne veut. Ces jours derniers encore, à l’ouverture des chambres prussiennes, M. de Manteuffel disait que le gouvernement du roi Frédéric-Guillaume continuerait « à diriger en tous sens ses efforts actifs et à faire entendre un langage aussi indépendant qu’impartial pour faire triompher la paix et la modération dans cette question, grosse de conséquences. » Le triomphe de la paix et de la modération, c’est là en définitive le but de tout le monde, de tous les cabinets, — et le meilleur moyen de l’assurer, c’est encore l’action collective de l’Europe, seule capable de s’interposer avec autorité, de faire prévaloir une solution pacifique par le spectacle de son union. C’est une œuvre à laquelle ne saurait manquer le concours de M. de Mauteuffel pas plus que celui de l’Autriche. Au surplus, les cabinets paraissent avoir aujourd’hui le sentiment de cette situation, et nous ne serions pas éloignés, assure-t-on, de voir se rouvrir à Vienne des conférences nouvelles, où se rencontreraient la Russie et la Turquie pour traiter d’un arrangement sous l’influence collective des quatre grandes puissances, de nouveau réunies pour concourir à la paix, ou pour l’imposer au besoin cette fois. Peut-être d’ailleurs les conditions actuelles ne sont-elles pas entièrement défavorables. La Turquie et la Russie se sont battues, il est vrai ; elles en sont venues aux mains, assez pour avoir leur honneur intact, pour pouvoir figurer sur un pied d’égalité dans des négociations, mais pas assez, jusqu’ici, pour qu’il y ait des revers sérieux à venger, des plaies trop vives d’amour-propre à panser avec la victoire. L’empereur Nicolas lui-même a une heure décisive à choisir, celle où la guerre qu’il soutient perdrait le caractère d’une guerre avec la Turquie pour prendre celui d’une lutte contre l’esprit occidental, ainsi que le disent parfois certains publicistes russes. C’est là en effet le sens d’une brochure récente, écrite avec talent : Quelques mots par un chrétien orthodoxe sur les Communions occidentales. Aux yeux de l’auteur, le monde occidental périt, le catholicisme se débat dans son impuissance et son épuisement, le protestantisme ne va guère mieux ; seule, la religion orthodoxe peut sauver et rajeunir le monde. Cela peut se dire sans doute dans des pages de philosophie religieuse, sous le sceau d’une foi ardente ; mais cela ne saurait trouver place dans la politique. S’il en devait être ainsi. oh ! alors, évidemment, ce serait une lutte gigantesque. S’il s’agit simplement d’un différend, quelque grave qu’il soit, à régler avec la Turquie, — non, l’empereur Nicolas lui-même, en souverain intelligent, ne saurait en faire le prétexte de la continuation d’une guerre qui, en finissant par se communiquer à l’Europe, aurait pour premier effet de rallumer toutes les conflagrations éteintes.

La question d’Orient semble devenir une de ces affaires difficiles, périlleuses, de solution toujours incertaine, avec lesquelles il faut bien s’arranger pour vivre, tout en cherchant de son mieux à interroger le secret des éventualités futures et en pesant les chances que chaque jour amène. Voici déjà huit mois et plus qu’elle dure, depuis l’apparition fameuse du prince Menchikof à Constantinople. Combien de fois ne s’est-on pas cru près du dénoûment ! Ce dénoûment n’est point venu et peut-être ne devait-il point venir, parce qu’il n’est pas dans la nature de semblables questions de pouvoir être si aisément et si subitement tranchées, même par la guerre. Qui pourrait pressentir encore en ce moment le jour où la crise orientale s’apaisera, la manière dont elle sera résolue, les diverses phases nouvelles par lesquelles il faudra qu’elle passe avant d’aboutir à une composition qui ne sera elle-même qu’un attermoiement, une sorte de pierre d’attente de l’avenir ? Et cependant, même sous l’empire de cette obsession universelle, il y a toujours un ensemble de faits et d’intérêts d’un autre ordre qui suivent leur cours. Vous aurez beau avoir l’œil fixé vers l’Orient, il n’en reste pas moins le travail permanent des peuples et les événemens, les actes, les décisions qui sont du domaine de la vie quotidienne. Chaque pays en a sa part ; chaque pays a son histoire, qui se compose des faits politiques les plus caractéristiques) du développement de ses intérêts, du travail de ses institutions, du mouvement des opinions et des esprits, des incidens qui laissent une trace quelconque. Voyez l’Europe au moment actuel : il y a des parlemens qui s’ouvrent, il y a des questions qui se posent, il y a des souverains qui s’éteignent, il y a des politiques qui changent, ou qui subissent l’épreuve des votes populaires ; qu’importe le théâtre ? c’est toujours le mouvement vrai, pratique et quotidien des peuples qui se laisse apercevoir. Et la France, elle aussi, a son histoire à coup sûr ; elle a ses intérêts, que n’éclipse point le phénomène merveilleux des tables qui tournent, même avec tous les perfectionnemens que ce phénomène semble destiné à prendre de jour en jour.

La réalité à observer, c’est le point exact, où en est aujourd’hui le pays en ce qui touche son alimentation. La crise alimentaire qui s’annonçait s’est-elle aggravée ? N’a-t-elle point au contraire perdu de son caractère sérieux ? Quelque menaçante qu’elle ait pu paraître un moment, elle ne semble point s’offrir maintenant sous les mêmes couleurs. Le gouvernement le disait dans un récent exposé du Moniteur : le déficit de la France en céréales est d’environ dix millions d’hectolitres. Plus de trois millions d’hectolitres de blés étrangère sont déjà entrés dans nos ports, et un assez grand nombre de navires viennent chaque jour combler le vide, ou cinglent du Levant et de l’Amérique vers nos côtes. Au fond, l’essentiel sans doute était que l’approvisionnement de la France se fit ; mais ici se posait une question des plus graves, celle de savoir comment et dans quelles conditions cet approvisionnement pouvait se faire. Le gouvernement n’a point hésité à tout confier à l’action libre, régulière et naturelle du commerce privé. Nul n’a rendu plus palpable qu’il ne l’a fait par son dernier exposé ce qu’aurait de périlleux et d’impossible même l’immixtion de l’état dans les opérations du commerce. Imagine-t-on en effet l’état commerçant, requérant tout à coup trois ou quatre mille navires, allant chercher des blés au dehors, distribuant des grains sur toute la surface du pays, fixant des prix, ayant un personnel nouveau pour administrer son négoce, forcé de demander des ressources à l’impôt en grevant encore l’agriculture, ou à un emprunt en multipliant les causes de perturbation financière, et finissant par froisser tous les intérêts sans réussir même à atteindre son but ! Que pouvait et que devait donc l’état ? Il ne pouvait et ne devait qu’affranchir l’entrée des grains de tout droit, abaisser les barrières, aplanir les obstacles, faciliter l’alimentation du pays sous toutes les formes, comme il l’a fait par divers décrets, laissant le surplus au zèle de l’activité individuelle. Si, comme il faut le croire, cette activité, stimulée par les circonstances, suffit jusqu’au bout aux besoins les plus urgens de l’alimentation publique, une fois de plus le principe des transactions libres aura manifesté ce qu’il y a en lui de simple et naturelle efficacité. Ce qui est le plus frappant, et ce que le gouvernement rend plus sensible encore en s’étayant d’une lettre de Turgot, écrite en 1765 pour des circonstances analogues, c’est la peine et le temps qu’il faut à un principe comme celui de la liberté des transactions pour triompher et devenir la règle pratique de la vie commerciale d’un pays. Il y a bientôt un siècle que Turgot écrivait. Tout ce qu’il disait dans ses minutieuses instructions adressées à ses agens de la généralité de Limoges, tout ce qu’il montrait de bienfaits attachés à la liberté des transactions, l’expérience l’a confirmé.

Ce principe règne aujourd’hui partout où est la civilisation, et le dernier ennemi qu’il ait rencontré, qu’il puisse rencontrer encore, c’est le socialisme, sous quelque masque qu’il se déguise. Le mot même de liberté commerciale, dépouillant son sens primitif et restreint, prend une signification plus générale, et s’applique désormais aux relations d’état à état en même temps qu’aux transactions entre les diverses parties d’un même pays. Seulement il y a ici à concilier la logique d’un principe absolu avec la nécessité d’assurer parfois à certains intérêts, à certaines industries nationales, une protection suffisante. C’est là, comme on sait, une grande question pour le commerce français ; en d’autres termes, c’est la lutte depuis longtemps ouverte entre le protectionisme et le libéralisme commercial. Le gouvernement vient de faire un pas dans la voie des dégrèvemens de tarifs par le décret du 22 novembre, qui réduit les droits sur l’importation des houilles, des fontes et des fers étrangers, et qui fait disparaître, du moins en partie, l’inégalité choquante résultant du système des zones. Il suffit de quelques chiffres pour saisir l’importance du dernier décret. Les houilles, qui payaient jusqu’à 55 centimes les 100 kilos, paieront 33 centimes au taux le plus élevé. La fonte brute passe d’un droit de 7 francs à un droit de 5 francs, qui descendra à 4 francs en 1855. Les fers, qui payaient de 16 à 15 francs à l’importation, ne paieront en 1855 qu’un droit allant de 11 à 15 francs. Le gouvernement a agi modérément et partiellement, et c’est sans doute le moyen le plus sûr de donner un caractère pratique et efficace à la réforme des lois qui régissent le commerce. Qu’on réfléchisse cependant que les droits sur les fers, dans ce qu’ils avaient du moins de plus excessif, ont été d’abord établis provisoirement en 1814. Il en est de cet impôt comme de bien d’autres, du décime de guerre, par exemple, qui subsiste encore après plus de trente ans de paix. Quoi qu’il en soit, le décret récent, comme nous le disions, est un pas dans la voie des réformes commerciales.

Il y aurait à coup sûr en tout temps une gravité réelle dans des mesures de ce genre, qui modifient les conditions d’industries considérables et viennent en aide à la consommation universelle. Aujourd’hui c’est là que la politique se concentre, à vrai dire. Il est des momens, en effet, où la politique n’est plus politique, si l’on nous passe ce mot : elle est commerciale, industrielle, administrative. Plus le gouvernement absorbe de prérogatives, plus il est tenu de pourvoir par son autorité propre à tous les intérêts positifs du pays ; plus il assume de pouvoir et de responsabilité, plus il lui est indispensable d’imprimer à l’administration une impulsion active et vigilante. Le correctif de l’omnipotence administrative, c’est l’intelligence des administrateurs. Par un penchant naturel, le gouvernement actuel est revenu à une institution qui existait déjà sous l’empire, ou du moins il tend à faire d’un des principaux corps de l’état l’usage qu’en fit autrefois l’empereur Napoléon. D’après un décret de ces derniers jours, les auditeurs au conseil d’état vont recevoir une destination nouvelle ; ils seront envoyés dans les ministères, dans les départemens, auprès des préfets, pour se façonner à l’intelligence des affaires, à la pratique administrative, au maniement de tous les intérêts desquels ils peuvent être un jour appelés à décider. Ce que la république avait voulu faire un moment par la création d’une école supérieure d’administration, le gouvernement cherche à le réaliser aujourd’hui sous une forme analogue à son principe et à ses tendances, et il n’est point douteux d’ailleurs que l’éducation administrative, ainsi puisée dans l’étude quotidienne et pratique des affaires n’ait un caractère plus efficace que l’instruction théorique puisée dans une école.

Cette application sérieuse à un ordre de travaux peu éclatans peut-être n’est point hors de propos, non-seulement pour le présent, mais pour l’avenir. Il est certain que l’administration des départemens nécessite aujourd’hui un redoublement de zèle et de vigilance. On a pu le voir récemment par un fait. M. le préfet de la Seine constatait dans le budget du département un déficit permanent, d’où il résultait une dette qui s’élevait à plus de 7 millions. Ce qui était constaté pour le département de la Seine ne parait pas être moins vrai pour tous les départemens, et cela s’explique d’une manière assez simple par la combinaison de ressources limitées et de dépenses incessamment accrues sous un nom ou sous l’autre. L’insuffisance des ressources affectées aux dépenses obligatoires a été couverte avec les ressources affectées aux dépenses facultatives ; mais comme ces dépenses facultatives n’étaient pas en réalité moins obligatoires que les premières, et que les ressources attribuées à cette catégorie étaient déjà insuffisantes, l’excédant général des dépenses n’a fait que se développer. Il en résulte que les budgets départementaux non-seulement offrent le plus souvent un déficit, mais encore sont une fiction. Or c’est là une situation dont le péril n’a pas besoin d’être démontré. Est-ce la faute de la législation, comme on le dit ? S’il en était ainsi, on ne saurait hésiter à la modifier. N’y a-t-il point aussi dans ce fait un peu de cette tendance universelle à ne point craindre les déficits, à tout entreprendre, sous le prétexte de l’utilité de la dépense, sans calculer les ressources, en comptant sur nous ne savons quel moyen merveilleux qui viendra tout pallier ? Ce moyen merveilleux n’est pas aussi inconnu qu’on le pense ; en définitive, c’est toujours celui qu’indique M. le préfet de la Seine, — un appel nouveau à l’impôt devenu nécessaire. C’est là assurément une question des plus sérieuses, faite pour appeler la sollicitude de l’administration et des conseils généraux eux-mêmes. Tâchons de ne point faire du déficit une sorte de condition normale de notre existence financière au milieu de tous les développemens de l’industrie, du commerce et de la richesse publique.

Il y a du reste un fait curieux à observer, c’est que la tendance qui se révèle dans une sphère particulière de la vie d’un peuple ne se concentre point exclusivement dans cette sphère ; partout elle se fait sentir. Naissant d’une source unique, elle est à la fois dans la politique, dans les lettres, dans les arts. Cette disposition que nous signalons à dépasser sans cesse toutes les limites, à entreprendre, à agir, à s’engager au-delà de ce qu’on peut, -dépouillez-la de son sens spécial et financier, et cherchez-lui une application intellectuelle : c’est la disproportion entre les ressources naturelles de l’imagination et ses exaltations factices, ses ardeurs déchaînées, qui à leur tour créent dans la vie de l’esprit un autre genre de déficit. La littérature contemporaine, elle aussi, elle surtout, a eu ce besoin d’aller en avant sans compter, sans rien calculer, sans s’assujettir aux prévoyances salutaires. Il s’ensuit qu’après avoir épuisé les sources du naturel et du vrai, elle en est, venue à rechercher tous les sentimens extrêmes, les existences douteuses, tout ce qui n’a de nom dans aucune langue ; elle fait vivre des mondes étranges, elle poétise des vulgarités en les relevant par une saveur particulière. Ce n’est point que l’art soit absolument seul coupable : l’art souvent n’est que le complice de certaines faiblesses répandues dans une société ; l’imagination littéraire vient charmer et irriter ces faiblesses.

Comment la Dame aux Camélias, sous la double forme du roman et du drame, a-t-elle trouvé un si subit accueil ? Comment s’explique encore le succès du drame de Diane de Lys, que le même auteur, M. Alexandre Dumas fils, vient de donner au Gymnase, en le composant de deux autres de ses romans, dont l’un est la Dame aux Perles ! C’est qu’en vérité il est bien des personnes, bien des femmes principalement, qui ne sont point fâchées de voir ce que c’est qu’une courtisane, ou, comme dans Diane de Lys, de voir une femme environnée de tous les prestiges du rang, de la naissance et de la fortune, tout briser, tout secouer, pour se jeter aveuglément dans les luttes furieuses de la passion. Il y a assurément du talent d’un genre spécial dans la Dame aux Camélias, il y en a encore dans Diane de Lys, il y en a infiniment moins dans le roman de la Dame aux Perles ; mais ce qui est le plus frappant, ce n’est pas le talent, c’est le monde même que peint l’auteur, et sous ce rapport les romans de M. Alexandre. Dumas fils pourraient être un des élémens d’une étude curieuse sur notre temps. Il s’est formé de nos jours, en effet, un monde nouveau, étrange, dont il est presque impossible de tracer les limites. Ce n’est point le monde de la débauche grossière, — on y affecte des raffinemens singuliers et toutes les recherches de la vie élégante. Encore moins est-ce un monde où règne la distinction, — le luxe même y a une odeur particulière. C’est un mélange de tout cela, un composé de corruption et d’élégance apparente, de vice et d’éclat extérieur. C’est un milieu où s’agitent et se mêlent toutes les existences problématiques ou déclassées. Il y a des artistes souvent. Là ce qu’on nomme la passion humaine consiste à se mettre ensemble. Il y a des relations innomées, de même qu’il y a un langage spécial ressemblant à un argot. C’est ce monde que M. Dumas fils peint sans s’en douter peut-être. Les duchesses de ses romans sont des duchesses qui reçoivent entre une heure et cinq heures du matin les hommes qu’elles voient pour la première fois. Si ces duchesses avaient vécu véritablement d’une vie sociale supérieure, si elles étaient autre chose encore, que des dames aux camélias, leur plus cruel châtiment serait de tomber dans ce monde ; si elles avaient eu le malheur, par un caprice insensé de la passion, de s’y laisser entraîner, comme elles sentiraient un jour leur fierté première humiliée au milieu de cette atmosphère où rien n’ennoblit les luttes du cœur ! Et ce serait là la vraie, la saisissante tragédie propre à ce genre de peintures.

Voulez-vous voir le contraste le plus frappant que puisse offrir l’art littéraire dans les reproductions de la vie humaine ? ouvrez et feuilletez lentement un des derniers romans de Mlle Frederika Bremer, le Foyer domestique, qu’une Française, Mlle Du Puget, vient de naturaliser dans notre langue par la traduction. Mlle Bremer est une Suédoise célèbre qui a fait les Voisins, les Filles du président, et qui écrivait récemment encore des lettres sur l’Amérique. Au milieu des peintures outrées et des descriptions de mondes impossibles ou excentriques, le charme du roman dont nous parlons, c’est d’être nouveau par la simplicité, par le doux et pénétrant parfum qui s’en dégage. Peut-être manque-t-il à ces pages un peu de la concentration et de la rapidité de l’art français ; la grâce des détails le fait oublier. Il y a sans doute dans le Foyer domestique le côté purement suédois, mais il y a aussi ce qui est fait pour toucher tous les esprits et tous les cœurs, — signe infaillible des œuvres qui ont quelque droit à entrer dans la littérature universelle. On a lu beaucoup les romans de Mlle Bremer en Angleterre ; on devrait les lire en France, ne fût-ce que pour apprendre comment les plus simples tableaux peuvent intéresser. Le succès des romans de Mlle Bremer en Angleterre s’explique d’ailleurs. La touche de l’auteur du Foyer domestique a quelque chose de la manière anglaise, elle allie l’instinct de la réalité à une certaine poésie. Mlle Bremer fait vivre tous ses personnages dans leur originalité, dans leurs vraies et justes proportions : le sénéchal Frank, rude et forte nature ; sa femme Élise, qui a bien, elle aussi, son heure où la passion est prête à parler ; l’assesseur Jérémie Munter, ce bonhomme qui se cache pour aimer et faire le bien ; Jacobi, le candidat en philosophie et le précepteur des enfans, et tous les enfans eux-mêmes, depuis Éva et Petrea jusqu’à Henri, qui a le nom de « premier né » dans la famille, et que la mère appelle « mon enfant d’été. » Ce n’est pas que le foyer n’ait ses épreuves et ses tragédies. Dans le foyer le plus calme, il y a la place vide laissée par les absens et occupée par la douleur. Dans l’âme la plus pure, il y a quelqu’une de ces visites mystérieuses de la passion ; mais cette passion même, sans s’avilir, se résout en quelque sentiment doux et généreux. Puis il y a la destinée des enfans qui grandissent. Au bout de la vie du père de famille, quand ceux qui sont nés à peine seront des hommes, qui sera fidèle à l’appel ? qui fera défaut dans le loyer ? à quelle traverse aura-t-on échappé ? C’est là ce qui fait l’intérêt du livre de Mlle Bremer, œuvre saine et charmante, poème de la vie domestique suédoise où se font reconnaître quelques-unes des grâces de la vie intime dans toutes les contrées.

La réalité des choses contemporaines nous ramène à un ordre de faits moins gracieux que ces délicats tableaux d’intérieur. Elle nous remet en présence des incidens publics qui caractérisent chaque pays en Europe et révèlent ses tendances et ses mouvemens particuliers. Lévénement le plus grave à coup sûr pour la Suisse aujourd’hui, c’est la chute de M. James Fazy à Genève par suite des élections qui viennent de renouveler le conseil d’état de ce canton. Depuis sept ans déjà, M. Fazy était le chef, le dictateur de la république genevoise. Il avait été le principal auteur d’un de ces mouvemens révolutionnaires qui, dès 1846, préludaient en Suisse à la guerre du Sonderbund, et c’est ainsi qu’il jetait le fondement d’un pouvoir resté debout jusqu’à aujourd’hui. Du reste, M. Fazy a gouverné Genève avec tout le despotisme radical, et même souvent en se créant une sorte d’indépendance vis-à-vis des autorités fédérales. Pendant longtemps, M. Fazy a tenu groupées autour de lui toutes les fraclions du parti radical, et il y a puisé sa force. Bientôt cependant les divisions ont commencé de se manifester dans le radicalisme genevois. Les scissions sont allées en s’envenimant au point de laisser M. Fazy sans l’appui d’une portion de ses anciens partisans, et alors il s’est opéré de singulières modifications dans les divers partis aux approches des élections pour le renouvellement du gouvernement cantonal. M. Fazy, abandonné par une portion de ses anciens amis, s’est tourné du côté d’une fraction des catholiques genevois, de ce qu’on nomme les ultra-montains, — il est même allé jusqu’à rappeler les jésuites, et cette fraction catholique a eu l’étrange condescendance de prêter son appui au plus fougueux promoteur de la guerre du Sonderbund, au dictateur radical de Genève. De leur côté, les radicaux dissidens, las de subir la dictature de leur chef, se sont tournés vers les conservateurs protestans et se sont alliés avec eux, formant ensemble une opposition puissante. Cette opposition avait une double force : elle s’appuyait sur le sentiment protestant froissé par l’ascendant que M. Fazy prêtait aux ultramontains, et sur le sentiment national, qui a eu à souffrir plus d’une fois des faveurs particulières du dictateur à l’égard de certains réfugiés. Ajoutons encore la lassitude réelle de ce régime de tyrannie démocratique. Ainsi les élections se présentaient dans ces conditions : d’une part M. Fazy et les catholiques ultramontains, de l’autre les conservateurs protestans et une fraction des radicaux. Ce sont ces derniers qui l’ont emporté dans le vote qui a eu lieu le 14 novembre. Sur près de dix mille votans, M. Fazy et la liste, de ses candidats n’ont point obtenu au-delà de 4,700 voix ; ses concurrens ont eu de 5,000 à 5,400 voix. Du reste, il faut le dire, dans le gouvernement formé par la coalition des conservateurs protestans et des radicaux désabusés, ceux-ci se sont fait la part la plus ample : ils composent la grande majorité du conseil d’état. Au fond, le caractère le plus saillant de ce vote, c’est le résultat qui a mis fin au régime personnifié par M. Fazy. Rien que les radicaux soient encore au pouvoir, le radicalisme a subi une défaite sur un des points les plus importans de la Suisse.

Le radicalisme ne règne point en Espagne, mais la situation politique de ce pays n’en a pas moins ses difficultés intérieures et ses périls d’un autre ordre. C’est le 19 novembre que les chambres devaient se rassembler et qu’elles se sont réunies en effet. Il n’y a point eu de discours d’ouverture de la reine Isabelle, à qui sa situation en ce moment, à la veille de ses couches interdit de paraître dans ces cérémonies solennelles. Le cabinet s’est borné à ouvrir le parlement au nom de la reine, et son premier acte, le plus significatif, a été de retirer les projets de réforme constitutionnelle dont le congrès était resté saisi. Le ministère a en même temps présenté divers projets de lois, l’un sur une réforme du code pénal, l’autre tendant à sanctionner les concessions de voies ferrées déjà faites, et à établir un ensemble de dispositions législatives sur les chemins de fer ; mais ce n’est là que le moindre trait de la situation actuelle de l’Espagne. La vérité est qu’en rouvrant le parlement, en retirant les projets de réforme constitutionnelle, le ministère présidé par le comte de San-Luis n’a nullement désarmé les oppositions de toute nuance. Déjà même ces oppositions se sont manifestées ; elles se sont montrées dans la nomination des secrétaires du sénat, elles se laissent voir dans le congrès, et la presse n’est point la dernière à se faire l’écho de cette hostilité, qui tend à prendre un caractère singulier de vivacité, si bien qu’en fin de compte, après quelques jours seulement, on en est déjà à parler de nouveau d’une suspension possible ou d’une dissolution des cortès. Et s’il en est ainsi, quand aucune discussion sérieuse n’a en lieu encore, qu’arrivera-t-il lorsqu’une question importante ou délicate viendra passionner les esprits ? Tant que les chambres n’étaient point réunies, on en faisait un crime au gouvernement : dès qu’elles sont en fonctions, ne reste-t-il donc plus qu’à fermer les portes de l’enceinte législative ? c’est ainsi que tous les partis, sans s’en douter, par la manière dont ils pratiquent le régime représentatif, s’occupent à le discréditer, il y a évidemment dans la situation de l’Espagne, depuis plusieurs années, un vice profond auquel il est grandement temps de remédier : ce vice, c’est l’absence de toute impulsion politique, c’est l’absence de force dans le pouvoir ministériel, c’est l’absence de toute cohésion dans les partis eux-mêmes. Bien loin de s’abandonner à une sorte de guerre intestine stérile, tous les hommes qui nul représenté à quelque degré l’opinion modérée en Espagne devraient consacrer leurs efforts à reconstituer ce parti. Ce qu’il y a de plus triste, c’est que tout se prêterait, au-delà des Pyrénées, à faire un grand gouvernement conservateur et libéral à la fois. En sentiment monarchique tout puissant le rend facile, le besoin du pays l’appelle, les résistances révolutionnaires n’y mettent plus d’obstacle : il n’y a que les hommes qui manquent. Non qu’il n’y ait des hommes intelligens et d’un caractère élevé, mais ils ne savent point s’entendre et agir en commun. Et cependant l’Espagne est dans une situation où elle devrait pouvoir conserver toute sa liberté d’action, non-seulement dans son intérêt intérieur, mais encore dans la prévision des complications que pourrait faire naître l’événement malheureux qui vient d’avoir lieu dans un pays voisin, en Portugal.

Cet événement, qui peut être encore pour le Portugal l’occasion de nouveaux ébranlemens intérieurs, c’est la mort de la reine dona Maria. da Gloria, qui laisse la couronne à son fils aîné, le prince dom Pedro d’Alcantara, encore mineur. La reine de Portugal est morte en couches ; quoique jeune, — elle n’avait que trente-quatre ans, — dona Maria avait eu une destinée royale, laborieuse. Elle s’était vue souvent au milieu de toutes les révolutions, qui avaient respecté sa couronne. En réalité, elle était pour le Portugal la personnification du régime constitutionnel. C’est en 1826 qu’elle était montée sur le trône, succédant à son père l’empereur dom Pedro, qui avait abdiqué la couronne de Portugal pour garder celle du Brésil. On sait comment il s’ensuivit bientôt une guerre civile, comment l’infant dom Miguel, frère de dom Pedro, et nommé par lui régent pendant la minorité de dona Maria, se servit de son autorité pour s’emparer de la couronne et se proclamer roi, comment enfin il fut rejeté hors du Portugal en 1834 par dom Pedro, accouru pour défendre les droits de sa fille. C’est à l’époque même de cette défaite de dom Miguel que la jeune reine avait été déclarée majeure, bien qu’elle n’eût point atteint l’âge fixé par la constitution, et depuis ce temps bien des mouvemens révolutionnaires s’étaient succédé jusqu’au dernier, qui date, de 1851. C’est donc, on peut bien le dire, une destinée royale laborieuse prématurément tranchée aujourd’hui. Après la mort de la reine dona Maria, son fils, l’infant dom Pedro, a été proclamé roi de Portugal, et jusqu’à l’époque de sa majorité, c’est le père du nouveau souverain, le roi dom Fernand, qui a été investi de la régence en vertu d’une loi spéciale faite en 1846. Ce qu’il y a de plus singulier, c’est que des partisans de dom Miguel ont imaginé de revendiquer en faveur de ce prince le droit d’exercer la régence. Ils se fondent sur un article de la charte de 1826. Combien de fois cependant cette charte a-t-elle été modifiée depuis ! Le texte de la loi de 1846 sur la régence ne saurait d’ailleurs laisser de doute, et enfin il est permis d’ajouter que la première régence de dom Miguel l’exclut suffisamment d’une seconde ; il ne saurait donc être élevé de prétentions sérieuses : la légitimité de dom Miguel comme régent vaut sa légitimité comme roi ; mais cela suffit peut-être pour exciter quelques agitations nouvelles, d’autant plus faciles à provoquer pendant une minorité, et c’est le seul côté grave de ces prétentions dans la situation nouvelle faite au Portugal par la mort de la reine dona Maria.

Si l’Europe a la part principale dans le mouvement contemporain, si elle a, comme on vient de le voir, ses incidens, ses luttes d’opinions et d’intérêts, ses réactions, ses faits imprévus à côté même de la crise qui domine tout aujourd’hui, n’y a-t-il point en dehors de l’Europe tout un monde qui vit et qui s’agite, et dont la vie a des péripéties singulières ? Qu’on jette de temps à autre un regard sur l’Amérique du Sud : ce sont des révolutions qui se poursuivent ou qui commencent, ce sont des insurrections qui se succèdent, ce sont des guerres qui éclatent, tout cela le plus souvent factice, artificiel, et ne faisant que suspendre le développement réel de ces contrées, si inutilement fécondes jusqu’ici. Les états même réputés les plus prospères ne sont point exempts de ces tribulations. Le Pérou est un de ces états, et il n’en a pas moins encore aujourd’hui sur les bras une guerre, une véritable guerre avec la Bolivie, sans compter quelques incidens intérieurs qui ne sont pas sans signification. Comment est née la guerre entre le Pérou et la Bolivie ? La première cause est évidemment dans le mauvais vouloir de ce dernier état. Le Pérou avait un ministre dans la Bolivie, et ce ministre avait pour instructions principalement de réclamer l’exécution d’un article d’un traité de 1847, dit d’Arequipa, en vertu duquel le gouvernement bolivien s’oblige à mettre un terme à la fabrication d’une monnaie d’un aloi inférieur. Le Pérou y est d’autant plus intéressé, que, par suite des communications incessantes des deux pays, il est infesté de cette monnaie, qui jette la perturbation dans toutes les relations commerciales. La Bolivie objecte, il est vrai, que chaque état a le droit de battre monnaie comme il l’entend, et que c’est au Pérou de se préserver ; mais le plus clair, c’est qu’il y a un traité international qui prescrit la suppression de la monnaie de faible aloi, et que la Bolivie ne continue pas moins à chercher dans cette opération singulière sa principale ressource. Quoi qu’il en soit, il y a quelques mois déjà, le gouvernement bolivien expulsait d’une manière assez brutale le ministre péruvien, M. Paredès, dont les réclamations devenaient plus pressantes ; il en était de même du consul du Pérou à La Paz. De là une demande de satisfaction, des échanges d’ultimatums et une guerre de représailles commerciales qui finit par atteindre les intérêts des deux pays. La Bolivie a fait saisir des chevaux venant des provinces argentines et à la destination du Pérou, et le Pérou à son tour a fait saisir les marchandises boliviennes dans le port de transit d’Arica. En outre, des forces navales péruviennes sont allées occuper militairement Cobija, le seul port de la Bolivie sur l’Océan Pacifique. Le gouvernement péruvien, et ce n’est pas nous qui imaginons cette analogie, a fait un peu comme l’empereur de Russie avec les principautés danubiennes : il s’est nanti d’un gage matériel en attendant les satisfactions morales qu’il réclamait. L’acte en lui-même sans doute n’était point fait pour apaiser la querelle, — pas plus en Amérique qu’en Europe. Aussi la guerre, déjà imminente, n’a-t-elle fait que se dessiner davantage, lorsque enfin le Chili vient d’interposer ou d’offrir sa médiation.

C’est sur ces entrefaites qu’un incident imprévu se produisait à Lima. Un homme d’une position élevée et d’une fortune considérable, jouissant d’une certaine popularité, ayant marqué d’ailleurs dans la politique de son pays, M. Angel Elias, adressait publiquement au président, au général Échenique, une lettre où il montrait sous le jour le plus triste la situation financière du Pérou. Il faisait sentir ce qu’il y avait de précaire dans une situation qui ne reposait que sur une ressource unique, celle du guano, — ressource elle-même destinée à tarir dans un temps donné. Le Pérou vient de procéder à la consolidation de sa dette intérieure, composée de tous les arriérés de la guerre de l’indépendance. M. Elias montrait, comme résultat de la manière dont s’était faite cette liquidation, une dette énorme qu’il portait à 4 ou 500 millions de francs. Il voyait, en un mot, dans cette opération une victoire de l’agiotage, qui était parvenu à s’emparer des titres plus ou moins valables des premiers intéressés. Il y avait sans doute de l’exagération dans la lettre de M. Elias. Peut-être aussi les vérités qui s’y mêlaient étaient-elles de celles qui se disent plutôt dans un conseil, surtout au moment d’une guerre. Quoi qu’il en soit, le gouvernement a répondu en faisant emprisonner l’auteur de la lettre. Ce n’est pas que le gouvernement péruvien tint beaucoup à son prisonnier. La réalité est que M. Elias a pu s’échapper et se réfugier chez le chargé d’affaires de France. Celui-ci n’a même nullement déguisé la vérité au gouvernement, pas plus que son désir de faire embarquer le prisonnier évadé. M. Elias s’est donc embarqué, mais le gouvernement péruvien l’a fait suivre par un bâtiment de l’état jusqu’à Panama, pour s’assurer qu’il ne tenterait point de rentrer dans le pays, — et, ce qu’il y a de plus singulier, c’est qu’au moment où s’embarquait M. Elias, il y a eu une sorte d’émotion populaire, un commencement d’émeute pour le proclamer président. La meilleure explication de tous ces faits peut-être, c’est que l’époque de l’élection présidentielle va revenir, et que tous les partis comme tous les candidats se préparent à la lutte.

S’il en est ainsi sur les côtes de l’Océan Pacifique, les choses sont dans un état bien plus triste encore à l’extrémité opposée de l’Amérique, sur les rives de la Plata, à Buenos-Ayres et à Montevideo même. Quant à la République Argentine, on ne sait plus aujourd’hui où est le pouvoir, quelle espèce d’organisation a survécu aux révolutions récentes. Buenos-Ayres s’est fait une complète indépendance ; mais le général Urquiza ne parait pas moins rester avec l’appui des autres provinces et du congrès, toujours réuni à Santa-Fé. Des deux côtés c’est une égale impuissance. Urquiza vient de signer avec les agens de la France et de l’Angleterre des traités de commerce et de navigation ; mais ces traités n’ont pas été reconnus par Buenos-Ayres. Les Américains ont inventé un mot pour désigner cet état de désorganisation complète : c’est l’état acéphale. La République Argentine jouit merveilleusement de l’acéphalie. Malheureusement pour elle, la République Orientale, qui avait eu un peu de calme depuis la levée du siège de Montevideo en 1851, vient de retomber en ce singulier état ; elle a eu en un mot sa révolution toute récente, et les circonstances qui ont accompagné cette révolution ne laissent point d’être caractéristiques. Il y a dans la République Orientale deux partis, les blancs et les rouges, ce qui n’a point du tout le même sens qu’en Europe. Les blancs étaient les partisans du général Oribe ; les rouges étaient les hommes de la défense de Montevideo pendant le dernier siège. Or, lorsqu’il y a deux ans Oribe était rejeté dans la vie privée et que le parti de la défense triomphait, qu’arrivait-il ? Le pays, dans les élections, nommait en grande partie des partisans du général Oribe ; il élevait notamment à la présidence un des hommes les plus marquans de cette opinion, M. Giro, de telle sorte que le parti de la défense se trouvait, dans son récent triomphe, légalement dépossédé de l’influence politique ; de là un ressentiment profond et une lutte sourde qui n’a cessé d’exister. Cette lutte devenait assez vive pour occasionner une émeute à Montevideo au mois de juillet dernier, et le président, dans un sentiment de conciliation, donnait place, dans le ministère, à deux hommes du parti de la défense, MM. Florès et Herrera y Obes ; mais cela ne faisait que transporter l’antagonisme dans les conseils du gouvernement. Bientôt les nouveaux ministres réclamaient l’éloignement du général Oribe ; ils demandaient à mettre à la tête des provinces des autorités de leur opinion. M. Giro cédait sur le premier point, résistait sur le second, lorsque enfin, cette lutte arrivant au degré de vivacité le plus extrême, le président était forcé de se réfugier sur un bâtiment français, et il s’organisait à Montevideo un gouvernement provisoire ; ce gouvernement se composait du général Pacheco y Obes, du général Lavallega et du général Fructuoso Rivera, l’ancien rival d’influence de Rosas dans la Plata ; seulement, auquel de ces trois généraux appartiendra aujourd’hui le pouvoir ? Quel est celui qui pourra se promettre de ne point se voir renversé par les mêmes moyens qui l’auront élevé ? C’est ainsi que les mouvemens se succèdent dans ces malheureuses contrées ; c’est ainsi que les révolutions sont factices, que la paix elle-même est factice, que tout est factice, excepté l’inutile fécondité du sol et de cette riche nature dont personne ne s’occupe.


CH. DE MAZADE.


— M. Silvestre de Sacy vient d’éditer la traduction de l’Imitation de Jésus-Christ, par le garde des sceaux Marillac. Cette traduction a dans son vieux français des grâces inimitables, et nous devons savoir gré an libraire Téchener d’avoir publié cette traduction avec le soin et le luxe de bon goût que méritent les livres excellens et surtout les livres qui, comme l’Imitation, doivent servir de manuel et de bréviaire aux âmes pieuses et aux âmes élevées. On peut se résoudre à lire dans un exemplaire mal imprimé, et sur mauvais papier, un ouvrage qu’on ne lira qu’une fois ; il faut mieux et plus pour les livres qu’on lit toujours. Il leur faut de la netteté, de l’élégance, le superflu enfin, toujours si agréable. L’Imitation de Marillac, publiée par M. Téchener, a toutes ces qualités ; elle a surtout ce que, n’étant que littérateur et point bibliophile, j’estime plus que la beauté de l’impression et du papier, une préface de M. de Sacy qui est un morceau exquis de littérature, et surtout de cette littérature mêlée, à la morale qui fait le charme de tout ce qu’écrit M. de Sacy. Mettant une préface à un livre destiné à l’âme comme est l’Imitation, M. de Sacy a écrit avec son âme ouverte et simple, en même temps qu’avec son esprit pénétrant et scrupuleux, et il n’a jamais été mieux inspiré.


SAINT-MARC GIRARDIN.