Ouvrir le menu principal

Chronique de la quinzaine - 30 juin 1897

Chronique n° 1565
30 juin 1897


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




30 juin.

Nous venons un peu tard pour parler du jubilé de la Reine, dont les détails remplissent depuis quinze jours les journaux du monde entier. Il reste peu de choses à dire sur cette extraordinaire manifestation : tout au plus peut-on en reproduire l’impression et s’efforcer d’en dégager la signification générale. La reine Victoria a été le centre de cette fête sans précédens ; elle en a été le prétexte, la cause même, si l’on veut ; mais, avant tout, le peuple anglais a entendu se fêter lui-même. On a beaucoup parlé de son loyalisme, de ce lien moral, intime et fort, qui unit un peuple à son souverain. Un tel sentiment existe en effet chez lui, d’autant plus sincère que rien ne le contrarie, d’autant plus profond qu’il prend sa source dans un passé déjà ancien, et qu’il a toute la solidité d’une tradition. Toutefois, ce n’est pas seulement au loyalisme qu’il faut attribuer l’explosion de joie populaire qui vient de se produire de l’autre côté du détroit. Tous ces hommages que le peuple anglais adressait orgueilleusement à la Reine, il ne se les adressait pas moins à lui-même. Après plus d’un demi-siècle écoulé, il s’arrêtait un moment pour jeter en arrière un regard satisfait : et comment ne l’aurait-il pas été ? Il n’y a pas dans l’histoire de l’Angleterre, ni peut-être dans aucune histoire, une égale période de temps qui ait été aussi constamment fortunée, aussi étonnamment féconde. À qui faut-il attribuer, surtout, cette prospérité sans exemple ? Est-ce au peuple anglais ? Est-ce à la reine Victoria ? N’est-ce pas plutôt, d’une manière presque indissoluble, à l’un et à l’autre à la fois ? Lorsque l’Anglais repasse dans sa mémoire les souvenirs de cette série d’années déjà longue, à tous les points où sa pensée s’arrête, à tous les détours où elle passe, il rencontre l’image, devenue hiératique, de la reine Victoria. La Reine s’est associée étroitement à tout ce qui est arrivé à son peuple ; elle y a présidé ; elle y a aidé. Elle a démontré par son exemple qu’il n’est pas indispensable, pour être un grand souverain constitutionnel, d’avoir ces qualités brillantes, primesautières, mais parfois dangereuses, que Carlyle attribuait à ses héros. Un peuple peut faire, en quelques années, de véritables pas de géant, sans être mené par un de ces conducteurs sublimes qui semblent dépasser l’humanité de toute la tête, et qui, l’œil fixé sur l’avenir qu’eux seuls aperçoivent, brisent de leur pied les résistances et les obstacles. La reine Victoria n’a pas été un de ces génies, toujours rares. Dans une condition modeste, elle serait sans doute passée inaperçue. Elle aurait été l’une de ces milliers de femmes anglaises qui remplissent exactement, impeccablement, leur devoir sans autre prétention que de le bien remplir : et, pour tout dire, a-t-elle été autre chose sur le trône ? Jamais n’est venue d’elle une de ces inspirations soudaines, une de ces initiatives hardies, où les foules séduites, et parfois égarées, reconnaissent d’instinct le signe d’un esprit supérieur aux autres. Elle s’est contentée d’être la reine constitutionnelle d’un grand peuple, et d’apporter dans l’exercice de sa fonction une exactitude de tous les instans. Autour d’elle, sont venus se grouper, pour représenter les divers partis que l’opinion appelait successivement à l’exercice du pouvoir, des hommes extrêmement distingués, rompus aux affaires, marqués au coin de la race la plus pratique et la plus sensée du monde moderne, mais dont aucun n’a dépassé sensiblement ses contemporains les plus intelligens et les plus éclairés. Comment de cette moyenne, d’ailleurs très élevée, d’intelligences et de caractères, est sorti le gouvernement le plus remarquable et le plus constamment heureux de ce dernier demi-siècle, c’est le fait que l’histoire aura à expliquer, après l’avoir constaté. Il y a eu là, sans doute, rencontre de plusieurs circonstances favorables, dont quelques-unes auraient pu ne pas se produire, mais qu’il serait puéril d’attribuer toutes, et seulement, à la fortune. Entre la Reine, ses ministres et son peuple, s’est établi dès l’origine un accord merveilleux, qui n’a jamais été rompu. Ils ont semblé faits les uns pour les autres, appropriés les uns aux autres comme par une loi secrète de la nature ; et la conséquence de cette harmonie préétablie a été, dans l’action politique, un mouvement, une poussée d’ensemble qui semblait venir, sans que rien la contrariât jamais, des profondeurs mêmes de la nation. C’était comme le flux puissant et régulier d’une mer dont les vagues ne se distinguaient pas les unes des autres, mais qui, obéissant toutes à la même impulsion, acquéraient les unes par les autres une force irrésistible.

Lorsqu’on parle de la reine Victoria on craint toujours de dire trop ou trop peu, d’augmenter outre mesure ou de diminuer l’importance de son rôle. Peut-être, autrefois, a-t-on été tenté de le réduire, et peut-être, aujourd’hui, est-on tenté de le grossir plus que de raison. Mais certainement ce rôle a été considérable, et il l’est devenu toujours davantage à mesure que l’autorité de la souveraine s’augmentait de ce surcroit de prestige que donne la durée. La reine Victoria n’était pas à l’origine ce qu’elle est devenue depuis qu’elle est doyenne des rois du monde entier, et que ses enfans, petits-enfans, arrière-petits-enfans, sont répandus sur les trônes ou autour des trônes de toute l’Europe. La lumière qui s’attache aux patriarches lui sert d’auréole. Elle est le symbole même de la monarchie traditionnelle, sous sa forme la plus solide et en même temps la plus bienveillante et la plus douce. Elle le doit au temps qui, peu à peu, l’a consacrée, et aussi à ses qualités propres qui ont facilité l’œuvre naturelle du temps. Son ferme bon sens, son esprit vraiment politique, son intelligence des plus grandes affaires, la discrétion qu’elle a mise à les traiter sans froisser personne autour d’elle, en laissant à ses ministres leur pleine liberté et en s’inspirant toujours de l’opinion générale, son application que rien n’a lassée, son aptitude au travail que rien n’a fatiguée, en font la figure, sinon la plus éclatante, du moins la plus haute du moment de l’histoire où nous sommes. Si on ajoute à cela que les vertus de la femme ont été égales aux mérites de la souveraine, et qu’on ne saurait relever dans sa vie aucune défaillance, de même qu’il serait difficile de trouver dans son règne une seule faute grave, il faut bien reconnaître, à quelque pays qu’on appartienne, qu’il y a là quelque chose de très noble et de très grand. L’Angleterre a le droit de manifester de l’enthousiasme : les autres nations doivent éprouver du respect. Nous n’avons à établir ici aucune comparaison, aucun parallèle. La grandeur politique, de même que la grandeur morale, peuvent prendre des formes très différentes ; elles subsistent dans le malheur, quand il est courageusement supporté ; et la patrie, comme une personne infiniment chère, peut le devenir encore davantage lorsqu’elle a été cruellement frappée et mutilée. Il y a, sans doute, quelque chose d’imposant dans cette fixité des institutions britanniques, et dans ces règles de conduite que tout le monde observe et auxquelles la Reine s’est toujours la première conformée, bien qu’elles ne soient écrites nulle part. Elles sont gravées dans les esprits, dans les cœurs, dans les mœurs. Plus que personne, après les agitations que nous avons traversées au cours de ce siècle et qui ont été si souvent stériles, pour ne rien dire de plus ; après avoir essayé toutes les formes de constitutions connues ; après être passés de l’une à l’autre avec une regrettable mobilité ; après avoir tout tenté et nous être successivement dégoûtés de tant de choses dont les Anglais se seraient probablement accommodés et dont ils auraient su tirer bon parti, plus que personne nous pouvons chercher chez eux une utile leçon. Toutefois cette inquiétude pleine de tourmens, qui n’est certainement pas une qualité politique, et qui nous a fait briser dix gouvernemens pour en chercher toujours un meilleur, sans être jamais sûrs de l’avoir trouvé, ces aspirations idéales auxquelles nous avons fait de si nombreux sacrifices, donnent à notre histoire une physionomie qui n’a rien de banal, ni de médiocre. Nous regardons l’Angleterre sans aucun sentiment de jalousie, ni d’envie, si on prend le mot dans un sens rabaissé ; mais, certes, nous ne lui marchandons pas l’admiration. Elle a fait beaucoup pour elle-même ; elle a fait beaucoup aussi pour l’humanité. Et quand on pense que ces prodigieux résultats ont été atteints sans que la reine Victoria, pendant soixante ans de règne, ait entrepris d’autre guerre européenne que la guerre de Crimée, et qu’à peine a-t-elle fait quelques expéditions coloniales, il faut bien avouer que l’esprit politique a été ici plus fécond que l’emploi de la force, et c’est encore ce qui distingue l’Angleterre d’autres nations qui, dans la seconde moitié de ce siècle, sont arrivées à une merveilleuse fortune, mais qui l’ont réalisée par le fer et par le feu. Il est vrai que l’Angleterre n’avait pas épargné autrefois de semblables procédés ; mais nous n’avons à parler aujourd’hui que du règne de Victoria.

Ce règne, contrairement aux autres longs règnes du passé, a été toujours plus favorisé du sort à mesure qu’il se prolongeait. Cela vient sans doute de ce que la reine Victoria, bien qu’elle ait tout surveillé et tout contrôlé, n’a jamais eu la prétention d’exercer un gouvernement direct et personnel. Elle n’a pas confondu l’histoire de son peuple avec la sienne propre ; elle s’est contentée de mêler discrètement la sienne à celle de son peuple. Celui-ci a grandi, au fur et à mesure que la Reine avançait en âge, sans que la vieillesse de la souveraine ait en rien empêché, ou ralenti son développement particulier. Il a atteint aujourd’hui une telle ampleur qu’aucune autre nation ne peut se développer à son tour, sur un point quelconque du monde, sans venir tôt ou tard se heurter à la puissance acquise de l’Angleterre et y trouver sa limite. De là bien des difficultés qui iront sans doute en augmentant : mais nous disions tantôt que nous ne voulions pas faire à l’Angleterre de procès rétrospectif, et nous ne voulons pas davantage chercher à percer pour elle, pour nous, pour d’autres même, les obscurs mystères de l’avenir. C’est du présent seul qu’il s’agit aujourd’hui : il est magnifique ! Au milieu de tous les symptômes qui caractérisent cette grandeur effrayante, il en est un qui ne saurait passer inaperçu : nous voulons parler de la réunion à Londres de tous les premiers ministres des colonies britanniques. Jamais encore cela ne s’était vu, et un pareil fait ne saurait rester sans conséquences. En tout cas, il est la plus éclatante affirmation de la politique impériale, qui a pris, elle aussi, depuis quelques années, de si grandioses accroissemens. Depuis que lord Beaconsfield a décerné à la Reine le titre d’impératrice, innovation qui n’a pas été alors sans soulever de l’étonnement, et même des protestations, l’impérialisme a tout envahi : il a finalement trouvé dans M. Chamberlain son représentant le plus hardi, le plus résolu, le moins scrupuleux, peut-être aussi le plus aventureux. Ce n’est pas aujourd’hui la fête du vieux royaume d’Angleterre que l’on célèbre de l’autre côté du détroit, mais celle de l’empire britannique, auprès duquel l’empire romain était peu de chose. Ces ministres des colonies venus de tous les points du monde, pour représenter comme dans un faisceau éblouissant la totalité de la puissance nationale, peuvent tenir à Londres un conseil de cabinet comme nulle part encore on n’en avait tenu. C’est au milieu de ce cortège unique au monde que la reine Victoria s’est montrée à son peuple, justement fier de gouverner plus de 230 millions d’êtres humains de toutes les races et de toutes les couleurs. Merveilleux panorama de puissance, et bien fait pour frapper les imaginations en Angleterre et ailleurs. Heureuse Angleterre ! Et rien ne prouve qu’elle soit arrivée encore à son apogée : elle continue de grandir tous les jours !

Il y a une ombre à tout cela, et nous la signalons sans lui donner d’ailleurs plus d’importance qu’il ne convient. Tandis que toutes les colonies anglaises ont envoyé, avec des détachemens de leurs forces militaires, leurs premiers ministres assister joyeusement au jubilé de la Reine, l’Irlande s’est enfermée dans le deuil dont rien encore n’a pu la relever. Des voix douloureuses et irritées se sont fait entendre dans l’île unie, unie par la contrainte matérielle, non point par l’inclination ou le consentement du cœur. C’est une chose remarquable, et d’où ressort aussi un grand enseignement, que la difficulté qu’on éprouve à réparer les crimes, ou les fautes, du passé. Comment n’être pas frappés de l’aisance relative avec laquelle le génie colonisateur de nos voisins gouverne, sans presque faire sentir le joug, les pays les plus divers et les plus reculés, tandis qu’à quelques milles en mer, se trouve un pays si différent des autres, que, malgré le joug écrasant qu’ils l’ont peser sur lui, ils n’ont pas encore réussi à l’assimiler, à l’apaiser, ou seulement à le faire taire ? Faut-il voir là une manifestation de cette justice immanente des choses que rien ne parvient à étouffer ? L’unité du royaume uni est une fiction ; celle de l’empire britannique est beaucoup plus rapprochée d’être une vérité. Nous avons dit que nous n’établirions pas entre l’Angleterre et nous un parallèle qui ne pourrait être qu’un exercice de rhétorique : on nous permettra cependant de faire remarquer que, sur ce point du moins, nous avons été les plus favorisés. Nous n’avons pas une province réfractaire et irréductible, vouée par de longs abus de pouvoir à la guerre civile, ou à la guerre sociale passée à l’état chronique. La Vendée n’est plus, et depuis bien longtemps déjà, une exception sur notre territoire. C’est là un avantage dont nous ne sommes assurément pas les seuls à jouir en Europe ; mais il n’en est que plus curieux de constater que l’Angleterre n’en jouisse pas. Parmi les dons multiples qu’une fée bienveillante lui a prodigués, celui-là seul fait défaut. Cela prouve, encore une fois, que tout se paie, que tout s’expie, et nous ne mettons pas en doute que, s’il y a sur d’autres points de l’univers d’autres violations du droit éternel, de la justice, de la foi jurée, tôt ou tard, sous une forme imprévue, une revendication naîtra avec laquelle il faudra compter. Mais ce n’est pas le moment de se livrer à ces considérations qu’on pourrait trouver moroses, et par conséquent déplacées.

Le tableau que nous offre aujourd’hui l’Angleterre doit être jugé dans son ensemble, et jamais peuple n’a offert à lui-même et aux autres une plus éloquente leçon de choses. Les choses parlent même si haut que les hommes ont pu se taire. Ici encore, une différence entre les Anglais et nous mérite peut-être d’être relevée : nous laissons au goût du lecteur le soin de décider si c’est à leur avantage ou au nôtre. Nous ne pouvons nous livrer à la moindre réjouissance nationale qui sorte un peu de l’ordinaire sans faire de très longs discours. Les Anglais ont jugé que, dans la circonstance actuelle, les mots seraient inévitablement au-dessous des choses : ils se sont contentés de laisser les choses parler aux yeux. Le spectacle des rues de Londres le long du cortège de la Reine, et surtout celui de la revue maritime où les regards se perdaient à l’infini dans une forêt de mâts, n’avaient certainement besoin d’aucun commentaire. On peut presque dire qu’au milieu de ces fêtes, bruyantes et pleines de vie, pas un mot officiel n’a été prononcé. La Reine s’est contentée de remercier son peuple avec un laconisme qui aurait été trouvé en France un peu sec : peut-être, au surplus, aura-t-il produit la même impression sur l’empereur d’Allemagne. On voit dans ce trait la différence des races, et, si l’on veut, des génies nationaux.


Les dépêches d’Orient sont devenues rares depuis quelques jours. On affirme que c’est bon signe, et que le proverbe Pas de nouvelles, bonnes nouvelles, — trouve ici son application. Ce que l’on sait des dispositions de la Porte permet, en effet, de croire que les négociations entamées entre les puissances ne sont pas éloignées d’aboutir à un bon résultat. Il y aura fallu du temps, beaucoup de temps, mais cela même était prévu, et la diplomatie ottomane, qui n’avait aucune raison de se presser, s’est naturellement laissée aller à son penchant naturel, qui est de marcher le plus lentement possible. La temporisation était certainement plus onéreuse à la Grèce qu’à la Porte, et elle aurait été aussi plus inquiétante si la Grèce, avec une philosophie digne des temps antiques, n’avait pas pris le parti de ne plus s’émouvoir de rien. Des correspondances récemment venues d’Athènes ont présenté la ville sous un jour assez différent de celui qu’on avait imaginé. On avait cru qu’un sentiment de deuil pesait sur elle, et que le mouvement ordinaire de la vie en était en quelque sorte paralysé. Il n’en est rien, heureusement, et pour l’étranger qui y arrive, Athènes ne ressemble pas du tout à la capitale d’un pays qui vient d’être battu et cruellement éprouvé. Après le premier moment de stupeur, chacun s’est retrouvé et ressaisi vite. La ville a repris son aspect ordinaire. Les dangers de révolution que l’on avait cru apercevoir tout d’abord se sont dissipés, et le départ des volontaires étrangers, qu’on a renvoyés chez eux avec tous les remerciemens qui leur étaient dus, fait espérer qu’ils ne renaîtront pas. En un mot, la Grèce s’est résignée à sa défaite ; il le fallait bien ; et elle ne se préoccupe plus que d’en atténuer les conséquences. Pour cela, elle compte sur l’Europe, bonne mère qui n’a pas perdu de sa confiance autant qu’on aurait pu le croire. Ce n’est pas que l’Europe ne lui ait causé aucune déception dans le passé. La plus grande de toutes a été de l’avoir laissée se battre. La Grèce espérait bien que, comme on l’avait déjà fait en 1886, on lui interdirait impérieusement de tirer l’épée, et il ne lui aurait peut-être pas déplu de se voir mettre cette « camisole de force » que lord Salisbury, dans son respect très délicat du droit individuel, n’a pas osé employer. Il y a eu là, pour la Grèce, une première déconvenue. La seconde a tenu à ce que l’action de l’Europe s’est trouvée beaucoup plus efficace sur les petits États balkaniques que sur elle. On n’a pas eu besoin de soumettre la Bulgarie, la Serbie, le Monténégro, à une grande pression pour les empêcher d’aller s’allumer eux-mêmes à l’incendie un peu factice de la Grèce, et de le propager au loin. Ils ont compris à demi-mot que le moment n’était pas venu de provoquer la grande liquidation des affaires d’Orient, et peut-être n’ont-ils pas été fâchés, dans le secret de leurs consciences, de laisser l’imprudente et malheureuse Grèce courir seule une aventure dont le résultat ne pouvait qu’affaiblir l’idée qu’elle représente. Voilà comment la Grèce a été amenée pas à pas, et finalement condamnée à faire une guerre qu’elle n’avait pas sérieusement voulue, et comment elle s’y est trouvée isolée. Triste situation que la sienne, à coup sûr ! Ne pouvant plus reculer, elle a dû marcher en avant ; mais son gouvernement savait, dès le premier jour, qu’elle serait bientôt obligée de reculer. Rien, en effet, n’avait été préparé de longue main ; l’armée manquait de tout, même de munitions ; il était impossible de soutenir la lutte pendant plus de quelques semaines. Les Grecs ont fait tout ce qu’ils pouvaient faire, c’est-à-dire bonne contenance, jusqu’au moment où ils ont dû se replier sur Pharsale, et ensuite sur Domokos. Ils se sont empressés alors de demander l’intervention de l’Europe, et ils ont remis leur sort entre les mains bienveillantes des grandes puissances. C’est évidemment le meilleur parti qu’ils avaient à prendre, et ils auraient encore mieux fait de le prendre plus tôt.

Voilà ce qu’on aperçoit clairement, aujourd’hui que les événemens sont mieux connus, et qu’on peut dès lors les juger avec plus de sécurité. L’Europe, incontestablement, a commis des fautes, sans qu’il soit possible de les attribuer d’une manière plus spéciale à telle puissance ou à telle autre. La nécessité qu’elles s’étaient toutes imposée de ne rien faire isolément, et de marcher d’accord toujours et quand même, ne leur permettait pas de marcher vite et interdisait à chacune d’elles toute initiative hors du rang. Il en est résulté que de bonnes occasions ont été manquées, et, d’une manière générale, que les résolutions, toujours prises lentement, n’ont été exécutées que lorsqu’il était déjà trop tard pour qu’elles fussent pleinement efficaces. C’est ainsi qu’on a laissé le colonel Vassos débarquer en Crète. C’est ainsi qu’on a discuté indéfiniment pour savoir si on ferait le blocus de Volo. A un moment l’Angleterre a voulu le blocus, et à un autre elle ne l’a plus voulu. Pendant ce temps, les Grecs ont opéré leur concentration, le blocus est devenu sans objet, et la guerre s’est trouvée inévitable. Tout cela est malheureux, sans aucun doute : mais les inconvéniens du concert européen à établir ou à maintenir ont été peu de chose, en comparaison de ceux auxquels on se serait exposé si on l’avait imprudemment rompu, et l’intérêt de la Grèce, quelque précieux qu’il fût, ne méritait pas qu’on courût pour lui un pareil risque. Si la Grèce avait docilement suivi les conseils des puissances, et si ces conseils l’avaient exposée par la suite à un péril imprévu, il y aurait eu strictement pour l’Europe une obligation morale de l’en tirer. Les choses ne se sont pas passées ainsi. Elles se sont même passées tout à l’inverse. La Grèce, cliente de l’Europe en somme, et qui lui doit d’abord son existence, puis tous les développemens qu’elle a reçus, ne s’est pliée à aucun de ses conseils. Elle n’a consulté qu’elle-même et a paru même se moquer un peu des objurgations dont elle était l’objet de la part des gérontes occidentaux. Dès lors, la seule question qui se posât était de savoir si les puissances, ou si l’une d’entre elles, étaient obligées de compromettre leur politique générale, leurs intérêts particuliers, leurs alliances, tout leur système politique enfin, pour voler au secours d’un petit pays qui n’avait suivi que ses convenances personnelles, et qui avait fait fi des leurs. A notre avis, il n’y avait ni pour l’Europe, ni pour une puissance quelconque, une obligation de ce genre. Les fautes commises jusque-là étaient d’ordre secondaire et assez aisément réparables : il n’en aurait pas été de même de celles où on se serait engagé, si on avait suivi la Grèce dans l’aventure où elle s’était lancée. Le feu n’aurait pas tardé à prendre aux Balkans, et alors peut-être tout le monde n’aurait-il pas eu la même bonne volonté, ni le même empressement à l’éteindre. Le concert européen aurait été mis à une épreuve à laquelle il aurait eu beaucoup de peine à résister.

Donc, on aurait pu empêcher la guerre, et on ne l’a pas fait par un respect mal compris de l’indépendance de la Grèce. Mais cette première faute une fois commise on a réussi du moins à en limiter les conséquences. La guerre a été étroitement localisée ; elle a été courte ; elle n’a pas été très sanglante. Il ne restait plus à l’Europe qu’à intervenir, pour que la leçon reçue par la Grèce sur les champs de bataille ne dégénérât pas en châtiment politique éternel. C’est ce qu’elle a fait, et il semble bien, d’après les bruits qui circulent, que le but qu’elle s’est proposé soit à la veille d’être atteint. La Porte, après avoir poursuivi en Europe une sorte d’enquête où elle a trouvé partout des réponses analogues, des affirmations identiques, a reconnu l’impossibilité pour elle de conserver la Thessalie. On discute en ce moment sur le plus ou moins d’étendue de la rectification de frontière qui lui sera accordée, et, sans être dans le secret des négociations, nous sommes portés à croire que la Porte demande plus qu’elle n’espère obtenir, et peut-être qu’on lui propose un peu moins qu’on ne lui donnera en fin de compte. Mais le maintien de l’occupation de la Thessalie n’est déjà plus en cause : c’est une position diplomatique abandonnée, en attendant l’évacuation matérielle du pays. Et dès lors, quel est pour la Porte l’objet important, que d’ailleurs on ne peut guère lui contester, qu’on est sans doute disposé à lui concéder ? C’est d’occuper les défilés des montagnes qui donnent accès en Thessalie, afin de mettre le territoire ottoman à l’abri de quelque nouvelle incursion et agression des forces helléniques. Ce qui vient de se passer lui donne évidemment le droit d’élever à ce sujet une prétention catégorique. Soit ! Mais, pour le reste, que servirait-il à la Porte d’occuper au pied même des montagnes, sur le territoire thessalien, une bande territoriale un peu plus ou un peu moins large ? Il peut y avoir là une question d’amour-propre, non pas d’intérêt stratégique. Dès lors, cette question ne saurait, grâce à l’intervention de l’Europe, être insoluble entre deux pays dont l’un n’a jamais mis d’amour-propre dans la discussion de ses affaires, et dont l’autre a renoncé provisoirement à y en mettre. Au point où en sont les choses, on peut les considérer comme virtuellement terminées, et si elles ne le sont pas effectivement, c’est parce que la diplomatie en général, et la diplomatie ottomane en particulier, n’abandonnent jamais certaines manières de procéder, qui sont infiniment éloignées de toute précipitation. Et lorsque la difficulté territoriale sera tranchée, on serait bien surpris de rencontrer une pierre d’achoppement dans celles qui resteront à résoudre. Elles sont au nombre de deux : l’une se rapporte au fonctionnement du régime des capitulations, l’autre à la fixation de l’indemnité de guerre. L’Europe, comme nous l’avons déjà dit, ne peut pas laisser contester le principe des capitulations, mais elle peut fort bien se mettre d’accord avec la Turquie pour interdire à la Grèce d’en tirer d’autres conséquences que ne le font les autres nations chrétiennes. Si des abus sont nés par le fait des Grecs, sous le couvert des capitulations, il faut les faire disparaître. Quant à l’indemnité de guerre, la Porte est trop sensée pour ne pas comprendre que la seule chance qu’elle ait de la toucher est que le chiffre en soit très modéré.

Si les choses marchent comme on l’assure, et si elles se dénouent bientôt comme on l’espère, il serait injuste de ne pas reconnaître que le sultan aura fait preuve de sagacité et de modération. Les souvenirs pénibles qui se dressent contre lui dans la mémoire et dans la conscience de l’Europe n’en seront pas effacés ; la trace du sang est plus longtemps indélébile, et les questions qui se rattachent aux réformes à introduire dans le gouvernement et dans l’administration de l’Empire devront être examinées et résolues dans le moindre délai possible ; mais Abdul-Hamid aura donné une première et incontestable preuve de bonne volonté, et il ne sera pas téméraire d’en attendre encore d’autres de sa part. Personne n’a jamais contesté son intelligence politique. Nul ne sait mieux que lui accepter l’inévitable, et ce n’est pas seulement en Thessalie qu’il le montre, mais encore en Crète. Dès le premier moment, il a fait son sacrifice de la grande île méditerranéenne, et à partir du jour où l’Europe a manifesté officiellement l’intention d’en assumer la charge, il n’y a eu de sa part, ni par une agression formelle, ni par une intrigue qu’on n’aurait pas manqué de découvrir dans le cas où elle se serait produite, aucune velléité de compliquer à son profit, et pour le plus grand embarras des puissances, une situation qui était déjà assez difficile. Certes, si la Crète, après les événemens militaires qui viennent d’avoir lieu, devait tomber tout de suite entre les mains de la Grèce, le sultan aurait de la peine à accepter cette solution, et très probablement il ne l’accepterait pas ; mais il se prête volontiers à toutes les autres, et ce n’est pas de sa part qu’une résistance est à redouter.

L’Europe a donc le champ libre en Crète, aussi libre du moins qu’il le sera jamais, aussi libre qu’il peut l’être par l’abstention provisoire de la Grèce et par l’abstention définitive de la Porte. Le moment est donc venu pour elle de remplir la tâche qu’elle s’est assignée, et à vrai dire elle n’y a pas mis jusqu’ici beaucoup d’empressement. On croyait ses vues arrêtées et ses dispositions prises depuis longtemps : il n’en était rien. Là encore, il y a eu du temps perdu, — à moins toutefois qu’on n’ait cru, à tort ou à raison, plus habile d’attendre que le départ du colonel Vassos ait produit tout son effet, et que l’insurrection, ne trouvant plus son point d’appui dans le corps expéditionnaire hellénique, ait commencé à s’apaiser d’elle-même. S’il en est ainsi, nous souhaitons que ce calcul ne soit pas trompé. Quoi qu’il en soit, la première chose à faire était de désigner le gouverneur de l’île. Seul, par sa présence à la Canée, il pouvait donner aux yeux des populations une réalité en quelque sorte tangible à l’autonomie qui n’est encore à leurs yeux qu’une abstraction assez difficile à démêler. Fallait-il nécessairement un prince, appartenant à quelque famille régnante, pour remplir un rôle destiné peut-être à rester provisoire, ou ne valait-il pas mieux le confier, qu’on nous passe le mot, à un candidat qui ne fût pas du bois dont on fait les dynasties ? Un a songé à M. Numa Droz, ancien président de la République helvétique, homme distingué à tous égards, connu de l’Europe, et qui a fait ses preuves de capacité politique et administrative. Ce choix ne pouvait soulever aucune objection, et il n’en a soulevé, en effet, de la part de personne, sauf de la part de M. Droz lui-même qui a demandé à réfléchir. Rien n’était plus naturel, ni plus légitime. Toutefois, après avoir réfléchi, M. Droz a donné une réponse affirmative, bien que provisoire encore : il veut évidemment se rendre compte des conditions dans lesquelles son gouvernement devra fonctionner, et du concours matériel et moral qu’il rencontrera en Europe. Certaines questions, en effet, doivent être résolues avant que le futur gouverneur aille rejoindre son poste de la Canée ; mais il y en a bien davantage qui ne peuvent être résolues que sur place, et le gouverneur, que ce soit M. Numa Droz ou un autre, devra emporter avec lui une bonne dose de confiance et de courage. Nous souhaitons que l’acceptation de M. Droz devienne définitive, et que, pour une première fois, on essaie d’un simple citoyen dans une de ces situations qui étaient réservées jusqu’ici à quelque personnage que sa naissance rendait plus décoratif. La Suisse, pays neutre, semblait particulièrement destinée à fournir l’homme dont on avait besoin pour exercer en Crète une sorte de magistrature arbitrale. Le peu d’importance relative et la situation géographique de son territoire ne sauraient faire, ou même laisser naître aucune susceptibilité, non plus qu’aucune crainte. Sa neutralité peut servir d’exemple. Les qualités de ses habitans sont une garantie. La désignation de M. Droz, très honorable pour lui, l’est aussi pour la Suisse, et peut-être n’use-t-on pas assez des petits pays neutres, pour aider au dénouement des crises, où le conflit des grandes puissances introduit parfois des complications en rapport avec leur grandeur. Pour tous ces motifs, le choix de M. Droz nous paraît heureux. Mais c’est déjà quelque chose qu’on ait posé sa candidature : cela prouve qu’on s’est mis enfin à chercher un gouverneur, et qu’on est peut-être sur le point de le trouver. Le plus tôt sera le mieux. Malgré des lenteurs et des retards difficiles à comprendre, il semble que, sur le continent européen aussi bien qu’en Crète, l’action des puissances et la bonne volonté de la Porte soient enfin sur le point d’amener les solutions depuis longtemps poursuivies. Que de malheurs on aurait évités si elles s’étaient produites plus tôt !


Francis Charmes.
Le Directeur-gérant,
F. Brunetière.