Chronique de la quinzaine - 14 juin 1897

Chronique n° 1564
14 juin 1897


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




14 juin.

La situation intérieure, qui n’était pas très obscure il y a quinze jours, mais qu’on s’efforçait d’obscurcir, s’est subitement éclaircie. Nous avons dit que les radicaux et les socialistes cherchaient une occasion quelconque de livrer assaut au ministère, et qu’ils ne l’avaient pas encore rencontrée ; mais on finit toujours par en trouver une, quand on est d’ailleurs décidé à prendre la première venue. Il ne s’agissait, en somme, que de mesurer les forces respectives du gouvernement et de l’opposition au dynamomètre parlementaire : pour cela, tout prétexte était bon. Faute d’autre, on s’est servi de celui qu’on pouvait encore tirer de la malheureuse et obsédante catastrophe du Bazar de la Charité. M. Georges Berry avait adressé, à ce sujet, une question au gouvernement. Comment cette question précise, portant sur un fait déterminé, très émouvant à coup sûr, mais n’ayant que fort peu de rapport avec la politique générale, a-t-elle pu mettre cette politique en cause ? Mystère et parlementarisme ! C’est M. Delcassé qui s’est chargé d’opérer la métamorphose, en demandant de transformer la question de M. Berry en interpellation. Bien que la chose fût presque annoncée par avance, personne n’y croyait, tant elle paraissait peu vraisemblable, ou, si l’on préfère, peu logique. On ne s’attendait pas non plus à y voir mêlé M. Delcassé. M. Delcassé, qui est encore parmi les jeunes de la Chambre des députés, est déjà parmi ceux qui sont arrivés ; il a été, et non sans honneur, ministre des colonies ; mais il était arrivé par des voies très différentes de celles où il a paru vouloir s’engager l’autre jour. Il faisait partie de ce petit groupe d’hommes de talent qui, avec MM. Poincaré, Barthou, Deschanel et quelques autres, a tenu une place importante dans les derniers événemens parlementaires, et semble destiné à en occuper une plus considérable encore dans l’avenir. On l’a vu, dès le commencement de la législature actuelle, combattre avec énergie la politique de concentration républicaine, et demander la constitution de ministères plus homogènes, avec un programme mieux défini. Il semble que le cabinet actuel aurait dû lui donner satisfaction, et c’est bien ce qui a eu lieu pendant quelques mois. M. Delcassé votait alors fidèlement pour M. Méline ; on le considérait comme un des membres les plus sûrs de la majorité. Il s’est dégoûté de cette attitude. Probablement, le ministère avait trop duré aux yeux de ceux qui aiment le changement. On savait bien qu’une conspiration ténébreuse avait été ourdie contre lui, et nous en avions dit quelque chose. Mais tout se passait dans l’ombre, en silence, en cachette, et personne n’aurait cru que parmi ces hommes masqués figurait M. Delcassé. Il a bien fallu se rendre à l’évidence. C’est lui qui, subitement, a escaladé la tribune, et a poussé contre le ministère la botte secrète depuis longtemps préparée. Dès ses premières paroles, on était infiniment loin du Bazar de la Charité.

Qu’a reproché M. Delcassé au ministère ? De s’appuyer sur la droite. C’est une accusation qu’on lançait déjà contre le ministère dont M. Delcassé lui-même a fait partie, et il est probable que, dans l’avenir, on l’adressera encore à quelques autres. M. Denys Cochin, membre de la droite, a tenu à s’en expliquer au nom de ses amis, et il a fait une réflexion pleine de bon sens. Il faut bien, a-t-il dit, que la droite vote avec quelqu’un. À moins qu’on ne la supprime, ou qu’on ne lui interdise de voter, nous ne voyons pas comment elle pourrait sortir de cette alternative qui n’a, qui ne peut avoir que deux termes : voter avec le gouvernement, ou voter avec l’opposition. Quand la droite vote avec l’opposition, celle-ci le trouve très bon, très légitime, très moral, tout à fait convenable, digne d’encouragement, digne d’éloge. Elle ne se sent pas du tout compromise par ce contact. Mais aussitôt que la droite vote avec le gouvernement, c’est autre chose. Les mêmes radicaux, les mêmes socialistes qui acceptaient de si bonne grâce ses voix pour eux, et qui les sollicitaient au besoin, déclarent que le gouvernement est compromis par elle, et qu’un pareil scandale porte une atteinte intolérable à la probité politique. Ce qui est excellent dans un sens est détestable dans l’autre. Le mot de Pascal : « Vérité en deçà des Pyrénées, erreur au-delà, » est dépassé. Il semble qu’aux yeux des radicaux et des socialistes, il y ait, vers le milieu de la Chambre, des Pyrénées invisibles, avec une moralité différente suivant que les mêmes faits se passent d’un côté ou de l’autre de cette frontière idéale. Les vieux conservateurs, les membres des anciens partis royaliste ou impérialiste, les ralliés eux-mêmes, doivent siéger à droite et voter à gauche. Alors tout est dans l’ordre. Autrefois, les choses se passaient effectivement ainsi. La droite votait toujours avec les radicaux, et c’est grâce à son concours fidèle que M. Clemenceau, pour ne citer que lui, a renversé tant de ministères. Elle croyait alors que le bien, ou du moins ce qu’elle appelait ainsi, ne pouvait sortir que de l’excès du mal, et elle se prêtait volontiers à tout ce qui pouvait augmenter le trouble et la confusion. Cela a duré longtemps, trop longtemps. Enfin la droite s’est ravisée et, sous des influences diverses, dont les principales sont venues des leçons mêmes que les événemens lui ont données, elle est revenue à d’autres sentimens, elle a adopté une autre tactique. L’intérêt du pays a pris une place plus importante dans ses préoccupations ; les intérêts de parti sont passés au second rang. Qu’il y ait eu, dans les motifs qui l’ont déterminée, un peu de lassitude, du découragement, un de ces retours au simple bon sens qui accompagnent quelquefois les désillusions, rien n’est plus certain ; mais il y a eu encore autre chose. Le parti socialiste, qui existait à peine il y a quelques années, est devenu un des facteurs les plus actifs de la politique actuelle. Il occupe la première place dans l’opposition, et il aspire à s’emparer de la place tout entière, ce à quoi il arrivera sans doute par la disparition de plus en plus complète du parti radical. Dans peu d’années, si l’évolution politique poursuit sa marche actuelle, il n’y aura plus de radicaux à gauche, mais seulement des socialistes. L’histoire du ministère Bourgeois, ministère radical qui n’a pu vivre six mois qu’avec et par les socialistes, a été une première démonstration de cette vérité, destinée à en recevoir d’autres. En présence d’une situation aussi nouvelle, l’attitude du parti républicain modéré ne pouvait pas faire de doute. La concentration avec les radicaux, alliés des socialistes et déjà confondus avec eux, avait fait son temps. Il fallait y substituer une majorité de cohésion républicaine, capable de soutenir des ministères faits à son image. Mais que ferait la droite ? Ce n’était pas à nous à le dire, c’était à elle. La droite a jugé plus patriotique, tout en conservant son indépendance, de voter avec le gouvernement plus souvent qu’avec l’opposition. Elle était libre de le faire, de même qu’elle reste libre de cesser de le faire, si elle le juge à propos, car il n’y a eu ni contrat, ni alliance, ni engagement réciproques. Mise en face d’un danger social immédiat, la droite a songé tout d’abord à y parer. Le ministère en profite, soit ; mais quel reproche peut-on lui faire de ce chef ? Qu’a-t-il sacrifié ? Qu’a-t-il compromis ? Si on avait un fait quelconque, dont on pût tirer un grief contre lui, certainement l’opposition, qui cherche et furette dans tous les coins avec une obstination rageuse, l’aurait trouvé et en aurait fait grand tapage à la tribune. Mais elle n’a rien découvert. Elle se borne à accuser le gouvernement de ce que la droite vote avec lui. Veut-elle que le gouvernement interdise à la droite de le faire ? La vérité est que, ces voix, l’opposition ne pardonne pas au gouvernement de les lui prendre ; elle les veut pour elle, elle les réclame, elle les revendique, sentant très bien qu’elle ne peut pas s’en passer. M. Denys Cochin n’avait qu’une question à poser à la gauche : — Pour qui devons-nous voter ? Vous ne voulez pas que ce soit pour le gouvernement : alors, c’est que vous voulez que ce soit pour vous. Querelle de jalousie ! Dépit amoureux !

On peut être sûr que M. Delcassé aurait accepté les voix de la droite pour renverser M. Méline. Il ne les a pas eues. Il n’a pas eu non plus celles du centre. Le ministère a conservé sensiblement la même majorité qu’avant les vacances parlementaires, c’est-à-dire une majorité d’une cinquantaine de voix. Avec cela, il peut gouverner longtemps encore. La démonstration qui était à faire a été faite : elle a été certainement instructive pour les hésitans, les irrésolus, les timides, enfin pour cette partie flottante qui, sur les confins des majorités, subit un flux et un reflux perpétuels, qui obéit toujours dans une certaine mesure à l’action des meneurs politiques, mais qui se conforme finalement à l’orientation des événemens. On avait tellement dit et répété que le ministère ne survivrait pas quinze jours à la reprise de la session parlementaire qu’un certain nombre d’esprits en avaient été ébranlés. Le procédé avait déjà servi ; il avait été inefficace ; n’importe : on voulait voir ce qui arriverait. Le nombre inusité de députés qui ont modifié leur attitude et changé leur vote au cours même des scrutins, montre à quel point quelques-uns d’entre eux ont la fidélité calculatrice, réfléchie, on pourrait presque dire rétrospective. Évidemment, ce ne sont pas des hommes de premier mouvement. Mais aujourd’hui qu’ils sont éclairés, on peut espérer qu’ils sont fixés. Il y a toujours une part d’imprévu dans la vie parlementaire, et les gouvernemens les plus solides en apparence sont sujets à des accidens inopinés et mortels. Il serait téméraire, en tirant l’horoscope du cabinet Méline, de prédire qu’il fera les élections prochaines. Cependant, si on ne le prédit pas, on commence à le dire, et, ce qui est mieux, à le croire. Le principal mérite en revient incontestablement à M. Méline. D’autres ministres ont eu plus de prestige : aucun, depuis longtemps, n’a montré plus de loyauté politique. Sa parole est toujours claire et nette, sans doute en vertu du vieil axiome que ce que l’on conçoit bien s’énonce clairement. Il sait ce qu’il veut, il le dit, il le fait : surtout, il ne fait pas autre chose. Et la parfaite simplicité de ses allures lui donne peut-être plus de force encore, parce qu’il est impossible d’y découvrir la moindre apparence d’artifice, ou même de rhétorique et de mise en scène. Il est difficile de faire davantage avec des moyens plus dénués de prétention.

M. Brisson, lui, n’est pas ennemi de la rhétorique, ni de la mise en scène. Nous parlions, il y a quinze jours, du discours assurément très intempestif que, dès le premier jour de la session, il a prononcé à propos de la récente cérémonie de Notre-Dame et du Père Ollivier. Il a eu d’ailleurs un très grand succès parlementaire : comment le contester, puisque la Chambre a ordonné que son allocution serait affichée dans toutes les communes de France ? Et ce succès, il l’a dû sans doute à un assez grand nombre de membres du centre que le sermon du Père Ollivier avait indisposés et qui ne se sont pas montrés difficiles sur la manière et sur l’occasion d’en exprimer leur sentiment ; mais il l’a dû, avant tout, aux radicaux et aux socialistes. Rien n’a égalé l’enthousiasme de ces derniers. Leurs applaudissemens roulaient comme le tonnerre, et c’est de leurs bancs qu’est partie la proposition d’affichage. Et les radicaux semblaient dire, en montrant l’accord passager qui s’était établi entre eux et les socialistes, d’une part, et une partie du centre, de l’autre : Voilà enfin la vraie majorité ; combien solide ! combien inébranlable ! Il n’y a qu’à s’appuyer sur elle. Tant pis pour les modérés qui n’en sont pas ! Tant mieux si la droite en est exclue ! M. Brisson a été pendant quelques jours le président de cœur de M. Isambert et de M. Jaurès. Que les temps sont changés ! Nous ne rappelons pas cet incident, sur lequel nous avons déjà dit tout ce que nous avions à en dire, pour le simple plaisir d’en parler de nouveau, mais pour montrer combien le genre d’ovations où s’est complu M. Brisson est peu durable.

C’est éclatant, mais fragile. Si on a eu un moment l’idée de faire une majorité avec cela, on a pu bientôt constater combien cette matière première était inconsistante et friable. M. Brisson est devenu à son tour un objet de réprobation pour l’extrême gauche ! Pendant plusieurs jours, il n’y a pas d’injures, d’outrages, et, hâtons-nous de le dire, de calomnies, que les socialistes n’aient déversés sur lui. Le mot de « vieux coquin » est un de ceux qu’on lui a le plus complaisamment appliqués : il a déjà servi à d’autres, mais il était à peu près neuf pour M. Brisson. De quoi s’agissait-il ? A propos d’une interpellation sur la grève de la Grand’Combe, interpellation qui se développait au milieu d’un silence relatif, est né un de ces incidens que rien ne fait prévoir, et qui éclatent dans l’atmosphère du Palais-Bourbon comme un coup de foudre le fait quelquefois dans un ciel sans nuages. Pourquoi, comment M. Gérault-Richard, député socialiste, a-t-il traité ses collègues du centre de « mouchards » ? On ne saurait le dire au juste, et cet exemple explique combien l’histoire a quelquefois de peine à débrouiller les causes d’un événement que les contemporains eux-mêmes parviennent difficilement à comprendre. On avait beaucoup parlé, dans une discussion précédente, des différences de tempérament entre républicains, et M. Delcassé avait même émis l’opinion, probablement paradoxale, que ce sont les seules différences qui existent entre eux. M. Delcassé a un tempérament plus exigeant que M. Méline, et M. Gérault-Richard en a un incomparablement plus vif que M. Delcassé. Autrefois, des mœurs parlementaires mieux établies, et peut-être aussi une analogie plus grande dans l’éducation moyenne qu’ils avaient également reçue, avaient rendu plus facile aux hommes politiques de ces époques déjà lointaines de suivre le conseil que M. Denys Cochin a donné spirituellement à ceux d’aujourd’hui, à savoir de faire taire leur tempérament, lorsqu’il menace de faire trop de bruit. M. Gérault-Richard ne s’est pas conformé à cet avis, pourtant si sage : c’est tout ce qu’on peut dire de lui. M. Brisson a des défauts, mais il a une qualité qui convient très bien à un président : la dignité du gouvernement parlementaire n’est pas pour lui un vain mot. Il y croit, il ne supporte pas qu’on y porte atteinte, et il éprouve une secousse violente, un sursaut douloureux, lorsqu’il entend une expression comme celle qui a échappé à M. Gérault-Richard. Où irions-nous, si un pareil vocabulaire devenait celui de la tribune, ou même des bancs qui l’avoisinent ? M. Gérault-Richard, pressentant que les rigueurs du règlement allaient fondre sur lui, a demandé à s’expliquer ; mais la seule explication qu’il a donnée à ses collègues est qu’évidemment il avait plus de sang dans les veines qu’eux, puisqu’ils s’étonnaient que l’indignation, qui faisait autrefois les poètes, ait peut-être donné un coloris un peu cru à son style. Il n’a d’ailleurs rien retiré de ses paroles, et s’est borné à dire : « Messieurs, traitez-moi en ennemi, car c’est ainsi que je vous traiterai toujours. » On a trouvé généralement que M. Gérault-Richard aggravait son cas à plaisir ; mais, s’il faut le dire, l’émotion du président était peu communicative, et la Chambre restait assez indifférente, non seulement à l’opinion que M. Gérault-Richard pouvait avoir d’elle, mais à la manière dont il l’exprimait. On en a entendu tant d’autres ! Néanmoins le président avait raison, et lorsqu’il a proposé la censure avec exclusion temporaire, la majorité, la majorité vraie, cette fois, s’est prononcée pour lui. Et c’est là ce qui est instructif ! Nous n’insisterons pas sur la scène pénible qui a suivi : refus de M. Gérault-Richard de quitter son banc, interruption de la séance évacuation de la salle et des tribunes, recours à la force armée, etc. Tout cela est devenu la procédure banale de ce genre d’opérations : heureusement l’emploi en est très rare. Mais que serait-il arrivé si la droite n’avait pas voté la censure proposée par M. Brisson ? Tous les journaux socialistes l’ont dit le lendemain : le président était battu, il était obligé de se retirer. La droite, ont-ils déclaré, a manqué de coup d’œil. Elle avait là une occasion admirable de se venger du discours sur la Providence, ou contre la Providence prononcé à l’ouverture de la session. Que ne l’a-t-elle saisie ? Pendant plusieurs jours, les socialistes et les radicaux en ont exprimé le vif regret. En unissant deux vengeances, on aurait pu renverser M. Brisson. Les députés modérés auraient pu, eux aussi, profiter de la circonstance pour faire élire un candidat à eux, provisoirement moins odieux à l’extrême gauche que ne l’était devenu le président actuel. Singulier retour des choses d’ici-bas ! Il y a trois semaines, la gauche applaudissait M. Brisson contre la droite silencieuse et indignée ; quelques jours après la même gauche reprochait au gouvernement de s’appuyer sur la droite ; encore quelques jours de plus, et les socialistes, qui ont toujours regretté de n’avoir pas les voix de la droite pour renverser le cabinet, les sollicitaient pour renverser M. Brisson. O logique ! O bonne foi des partis !

Les affaires d’Orient n’ont pas fourni, depuis quelques jours, une matière abondante à la chronique, et c’est même chose singulière après tant d’agitations et d’émotions, que de voir l’espèce d’arrêt qu’elles subissent en ce moment. Il semblait, il y a peu de jours encore, qu’un dénouement quelconque, mais prochain, était inévitable, et tout le monde paraissait le poursuivre avec ardeur. A ce premier état des esprits en a succédé un autre, qui est fait d’attente résignée et de patience. Peut-être durera-t-il longtemps. M. Hanotaux, dans son dernier discours à la Chambre, prévoyait, non seulement des difficultés, mais des lenteurs. Les difficultés existent sans doute, bien qu’on n’en parle guère : quant aux lenteurs, tout le monde peut les constater.

La Porte avait fait des propositions de paix évidemment inacceptables. On lui a opposé des objections. On attendait, on annonçait sa réponse à ces objections, et, au lieu de faire cette réponse, la Porte s’est mise à parler de l’armistice et de la nécessité de lui donner une forme tout à fait régulière : alors seulement, on reprendrait la conversation diplomatique. On a pu la reprendre en effet d’autant plus à loisir que l’armistice doit durer autant que les négociations elles-mêmes, ce qui était lui assigner une durée indéfinie et enlever à l’une et à l’autre des deux parties, à la Grèce notamment, la crainte d’un recommencement possible des hostilités. Désormais, pourquoi se presser ? On a commencé en quelque sorte par faire la paix, sauf à en discuter ensuite les conditions à tête reposée. Avec des diplomates aussi prodigues du temps que le sont les Turcs, il y a tout lieu de croire qu’on n’est pas encore à la veille de conclure. Il y a tout lieu de penser aussi que, l’imminence du danger ayant disparu, les prétentions des Grecs n’ont pas diminué, et on sait que M. Rhallys les a exprimées dans une formule brève et claire, qui consiste à dire qu’il ne cédera rien du tout. On en est là. De quelque côté que nous nous tournions, nous n’apercevons rien de nouveau, rien même qui commence à poindre à l’horizon.

Il en est en Crète comme ailleurs. Les Grecs sont partis officiellement ; les derniers soldats du colonel Vassos ont été embarqués ; mais certaines nouvelles permettent de croire que plusieurs sont revenus à titre individuel, ce qui leur était d’autant plus facile que le blocus n’existe plus : au reste, quand le blocus existait, ils n’y éprouvaient pas sensiblement plus de difficultés. Quoi qu’il en soit de l’avenir, rien ne devrait gêner en ce moment l’action des puissances. L’Europe a réalisé en Crète la première partie de son programme ; mais à quand la seconde ? La Crète lui appartient autant qu’elle lui appartiendra jamais. Il n’y reste que quelques soldats turcs, et c’est elle qui a demandé qu’ils y restassent jusqu’à nouvel ordre. Ces soldats continuent de maintenir, dans une certaine mesure, la sécurité de leurs nationaux. La situation, en fait, n’est pas bonne, mais elle est provisoirement tolérable : il est certain, pourtant, qu’elle ne peut pas se prolonger ainsi. L’Europe doit prendre un parti en vue d’assurer, avec l’autonomie de l’île, l’exécution des réformes promises. Pour cela, il faut d’abord nommer un gouverneur ; il faut ensuite lui assurer les moyens de faire respecter son autorité. Qu’est-ce qu’on attend ? Personne n’en sait rien. On parlemente avec les chefs insurgés, qui se soumettent plus ou moins : ils ne se soumettront réellement que lorsqu’ils verront en face d’eux une force organisée, politiquement et militairement, capable de leur tenir tête au besoin et de les faire rentrer dans le devoir. Malheureusement cette force n’existe pas encore, et comme les lenteurs qui se produisent sur ce point et pour cet objet particuliers ne viennent, ni de la Porte qui a pris le parti de laisser tout faire, ni de la Grèce qui a évacué l’île, elles ne peuvent venir que des empêchemens que les puissances se créent à elles-mêmes, ou qu’elles s’opposent les unes aux autres. Il aurait été habile de régler rapidement la question crétoise, et de profiter pour cela du moment le plus favorable peut-être qu’on aura jamais. On aurait enlevé ainsi au hasard, c’est-à-dire à la possibilité de complications futures, tout ce qu’on peut lui enlever par la prompte exécution d’un dessein ferme, que l’on croyait d’ailleurs depuis longtemps arrêté.

Il n’y aurait que demi-mal si la temporisation devait rendre les solutions plus faciles ; mais certainement il n’en est rien. Et cela n’est pas moins vrai pour le continent que pour la Crète. On ne cesse pas de répéter que la Porte devra évacuer la Thessalie, et nous ne doutons pas, en effet, que les choses ne se passent finalement ainsi. Mais, en attendant, elle l’occupe, et elle y concentre des forces de plus en plus considérables. Elle voudrait la garder, qu’elle ne procéderait pas différemment. Elle prend l’habitude d’y rester, et le Sultan doit rêver quelquefois au fameux mot de M. de Bismarck : Beati possidentes ! et à toutes les applications qu’on peut lui donner. La difficulté de faire évacuer la Thessalie par les Turcs sera en raison directe du temps qu’ils y auront séjourné. Elle était sans doute très grande au lendemain de Domokos ; elle le sera encore plus à la fin des négociations, pour peu que celles-ci continuent de marcher avec la même lenteur. Il ne faut d’ailleurs pas se dissimuler que lorsqu’on sera d’accord sur tout, à supposer qu’on parvienne à s’y mettre, il restera encore à faire exécuter les résolutions prises et que, là encore, on se trouvera en présence de difficultés nouvelles, toutes pratiques cette fois, mais qui n’en seront pas moins laborieuses. Les plus inextricables de toutes se rattacheront aux grandes réformes projetées dans l’Empire ottoman, et à l’obligation où seront les puissances, et qu’elles voudront imposer au Sultan, d’en faire une réalité. L’Europe a là de l’occupation pour de longs mois : au pas dont elle va, elle y mettra des années. Il peut se passer bien des choses avant qu’un aussi grand travail, poursuivi si lentement, soit enfin terminé, et qui sait si ce n’est pas là-dessus que comptent à la fois les Turcs et les Grecs, les premiers parce que le temps ne peut évidemment que les favoriser, les seconds parce qu’ils ont l’espoir obstiné du joueur qui attend quand même une surprise heureuse de la fortune et se refuse à croire qu’elle lui sera toujours contraire ? Il est très dangereux de laisser les Turcs et les Grecs dans cet état d’esprit, qui n’est bon ni pour les uns ni pour les autres. S’il y avait dans le concert européen un véritable principe d’action, aucune des questions posées ne resterait en suspens ; mais y a-t-il dans le concert européen un principe d’action, et n’est-il pas inventé plutôt pour empêcher des choses, très mauvaises sans doute, que pour en faire de bonnes, pour discuter plutôt que pour résoudre ?

L’Espagne vient de traverser une crise assez grave : elle en est sortie dans des conditions dont il est encore impossible de prévoir les conséquences. Un de nos collaborateurs, M. Charles Benoist, est allé récemment à Madrid et il en a rapporté, sur l’état des partis, et plus particulièrement sur cette question de Cuba qui leur cause à tous les mêmes anxiétés patriotiques, des renseignemens dont nos lecteurs ont pu apprécier tout l’intérêt. Il semblait résulter de cette enquête que la question cubaine imposait à tout le monde une trêve, unanimement acceptée, et que les conservateurs étant au pouvoir, les libéraux ne chercheraient pas à les y remplacer jusqu’à ce que la solution désirée par tous fût enfin obtenue. Cette conduite était prudente. Elle a été suivie pendant quelque temps avec une grande fidélité ; mais tout d’un coup, sans qu’il soit facile d’assigner à leur brusque rentrée en guerre des raisons bien plausibles, les libéraux ont recommencé la lutte. La situation à Cuba n’était pourtant encore ni assez améliorée pour que le moment fût venu de rompre la trêve, ni assez compromise pour qu’il fût légitime de la dénoncer comme une erreur ou une duperie. M. Sagasta s’est pourtant placé dans cette seconde hypothèse. Il a déclaré que tout allait mal à Cuba, que le général Weyler faisait aux insurgés une guerre de sauvage, que ces rigueurs excessives avaient enfiévré les esprits et les cœurs d’une colère grandissante au moment même où ils commençaient à se calmer, qu’elles avaient ruiné la plus grande partie de l’île, enfin qu’elles avaient surexcité les passions et les ambitions américaines, et que, les rapports avec les États-Unis devenant chaque jour plus difficiles, une rupture était presque inévitable. Que fallait-il pour conjurer ces mauvais présages ? Rappeler les libéraux au pouvoir. Alors tous les nuages, si épais naguère, se dissipaient comme par enchantement. On ne pouvait pas, sans doute, réparer eh quelques jours le mal matériel qui était fait, mais le mal moral disparaissait tout de suite. Le général Weyler était rappelé, les réformes étaient exécutées, tout rentrait dans l’ordre et dans la soumission, et les États-Unis, enchantés de ce changement inespéré, se montraient d’une humeur aussi conciliante qu’ils s’étaient montrés depuis quelque temps d’une humeur agressive et rébarbative. Malheureusement les libéraux étaient seuls à soutenir cette thèse, peut-être à y croire, et il faut avouer que, s’ils avaient dit vrai, ils n’auraient pas pu faire, bien qu’à leur insu, un plus bel éloge de la politique des conservateurs : cela aurait prouvé, en effet, que M. Canovas avait amené les affaires cubaines jusqu’à ce point où, les rigueurs pouvant faire place à la douceur et la guerre à la diplomatie, il suffirait d’un gouvernement et d’un homme habiles pour réaliser l’apaisement. C’était trop beau pour être exact.

M. Sagasta tenait déjà ce langage à la veille de la réunion des Cortès. Il montrait une impatience extrême à reprendre le pouvoir : il s’offrait, il avait même un peu l’air de vouloir s’imposer. Sur ces entrefaites, s’est produit un incident parlementaire qui nous consolerait un peu des nôtres, si le mal d’autrui pouvait jamais être une consolation. M. le duc de Tetuan, ministre des affaires étrangères, a donné un soufflet à un sénateur, M. Comas. Jamais soufflet n’a eu un plus grand retentissement. L’affaire aurait pu se terminer par un combat singulier, mais les témoins ont déclaré que les torts ayant été simultanés et réciproques, il n’y avait pas lieu à une rencontre. Peut-être est-ce dommage ? La question, en effet, n’a cessé d’être personnelle que pour devenir générale : tous les libéraux se sont déclarés solidaires de M. Comas, et ils se sont mis parlementairement en grève jusqu’au jour où M. le duc de Tetuan aurait donné une satisfaction jugée suffisante au parti qu’il avait insulté dans la personne, et sur la joue d’un de ses membres.

Après quelques jours d’hésitation pendant lesquels on a cru que M. Canovas essaierait, puisqu’il avait la majorité, de gouverner avec elle, sans se préoccuper de l’abstention des libéraux, subitement il a remis sa démission et celle de ses collègues entre les mains de la reine régente. Il a confié à la Couronne le jugement du conflit survenu entre les partis. Quant aux Cortès, il les a prorogées. La reine Christine a fait ce qu’elle avait à faire : elle a consulté tout le monde. Elle a entendu d’abord les présidens des deux Chambres, puis M. Canovas, puis M. Sagasta, puis M, Silvela, le chef des conservateurs dissidens, puis le maréchal Martinez Campos, qu’elle a fait venir de Barcelone, puis les autres maréchaux. Les avis ont été partagés, comme il fallait s’y attendre. Les présidens des deux Chambres ont conseillé à la reine de garder M. Canovas, ce qui n’est d’ailleurs pas étonnant, puisque la majorité des deux Chambres est conservatrice et qu’ils le sont eux-mêmes. M. Sagasta lui a conseillé de faire appel à son dévouement, qui était tout prêt. Les militaires ont tous conseillé, avec une touchante unanimité, le rappel du général Weyler. Cette opinion ne saurait étonner, de la part du maréchal Martinez Campos que le général Weyler a remplacé à Cuba. On trouvait alors, — c’était l’opinion courante, — que le maréchal avait échoué contre l’insurrection parce qu’il avait été trop doux ; on assure aujourd’hui que le général a échoué parce qu’il a été trop dur. Le moment paraissait donc revenu de recourir au maréchal Martinez Campos, jusqu’au jour où il reviendrait de faire appel à quelque autre général Weyler. La reine, dont la correction constitutionnelle a été parfaite, a pensé, à la suite de ses conversations avec tous les chefs de parti et avec les principaux chefs de l’armée, que l’expérience entamée devait être poursuivie ; que rien n’était pire que de passer d’un système à un autre sans permettre à aucun de produire tous ses effets, que la mobilité et l’inconséquence étaient la pire des politiques, enfin que le moment serait mal choisi pour opérer au ministère un changement de personnes qui serait interprété, à Cuba, comme un signe de lassitude et de faiblesse, et à Washington, comme un symptôme d’hésitation. En termes plus vulgaires, elle s’est inspirée de notre vieux proverbe que ce n’est pas au milieu du gué qu’il faut changer les chevaux. Bref, elle a prié M. Canovas de rester aux affaires, en l’assurant de toute sa confiance, et on a vu se produire, sur un autre théâtre et avec de moindres acteurs, une nouvelle édition de la Journée des dupes. Tout porte à croire que la résolution de la reine a été sage, et il faut d’ailleurs rendre à M. Sagasta et à ses amis la justice que, quelle qu’ait été leur déconvenue, ils se sont, au moins jusqu’ici, inclinés devant son arbitrage. Comme le parlement est prorogé, l’abstention des libéraux n’a pour le moment aucune importance. Les plus ardens du parti essaient de l’agitation en province, mais leurs tentatives ne semblent pas devoir être très heureuses. En Amérique, la déception aussi a été vive, et elle se traduit par une irritation plus grande. Le président Mac Kinley se réserve ; nul ne sait encore l’attitude qu’il prendra. En somme, la situation reste inquiétante, et il faudra à M. Canovas toute son habileté et toute sa résolution pour en triompher.


Francis Charmes.
Le Directeur-gérant,
F. Brunetière.

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