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Chronique de la quinzaine - 30 juin 1892

Chronique n° 1445
30 juin 1892


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




30 juin.

Décidément cette fin de siècle, — puisque fin de siècle il y a, — promet d’être intéressante. Elle a déjà vu d’étranges spectacles, elle en voit tous les jours, elle en verra sans doute encore dans tous les genres et sous toutes les formes.

Est-elle destinée à être marquée par de grands événemens, par de nouvelles collisions des peuples civilisés, par des guerres ou des révolutions violentes ? C’est toujours le terrible secret, — on le saura avant huit ans ! Dans tous les cas, elle offre déjà les signes multipliés d’une ère de vaste transition où tout s’agite à la fois, et ce n’est pas aujourd’hui que Lamartine pourrait jeter dans les loisirs un peu monotones d’un temps paisible le mot retentissant et presque fatidique : « La France s’ennuie ! » La France d’aujourd’hui a sûrement de quoi être désennuyée, et même souvent de quoi être importunée ou assourdie de polémiques, de diffamations, de provocations. Elle a toutes ces querelles factices de race et de religion qu’on réveille uniquement pour faire du bruit et qui, malheureusement, finissent quelquefois, comme on vient de le voir, par des tragédies, par la mort d’un digne officier victime de ses justes susceptibilités. Elle a ses gladiateurs de la plume qui donnent l’assaut aux réputations et font bonne figure à côté des anarchistes qui font sauter les maisons. La France d’aujourd’hui, en dehors de ces tristes intermèdes faits pour émouvoir l’opinion, a particulièrement devant elle bien d’autres problèmes qui touchent au plus profond de son existence, et sont désormais l’inévitable obsession des esprits. Il est évident qu’à l’heure qu’il est, de toutes parts et sous toutes les formes, il y a une fermentation croissante, un travail universel de transformation dans les idées, dans les mœurs, dans les intérêts, dans la vie morale et politique comme dans la vie industrielle. Il y a toutes ces questions sociales dont on abuse souvent, que les passions dénaturent ou enveniment, mais qu’on ne peut plus éluder, qu’on ne résoudra utilement que par une équité prévoyante et pratique, par une étude attentive de tous les élémens du problème, par l’alliance de toutes les bonnes volontés, de toutes les intelligences sérieuses. Il y a des institutions qui ont pu suffire jusqu’ici et qu’on sent le besoin de rajeunir ou d’élargir pour les adapter à un temps nouveau. Il y a enfin dans la vie publique et parlementaire elle-même, dans les rapports des partis, tout un travail de réorganisation qui peut déconcerter plus d’un calcul, troubler les tacticiens des camps extrêmes, et ne suit pas moins son cours. Oui, vraiment, la France a dans cette fin de siècle assez à faire, elle a devant elle un assez vaste programme d’œuvres utiles, nécessaires, de reconstitution intérieure pour n’avoir pas de sitôt le temps de s’ennuyer.

Ce qui est certain, c’est que les anciennes combinaisons des partis semblent épuisées et que nous assistons à l’élaboration encore un peu confuse, déjà visible néanmoins, d’un état nouveau. On peut, tant qu’on voudra, s’ingénier à donner le change, jouer avec les mots, essayer de perpétuer de vieilles querelles et de fausses apparences : la vérité est que tout se modifie par degrés, qu’un travail plus ou moins avoué s’accomplit dans tous les camps, que bien des évolutions ou des combinaisons qui semblaient impossibles sont en train de devenir une réalité, tout au moins une éventualité qui n’a plus rien d’invraisemblable. Tout marche, et un des signes les plus caractéristiques de cet état nouveau est certainement la formation de ce qu’on appelle une « droite constitutionnelle, » d’un parti conservateur prenant sans subterfuge et sans arrière-pensée sa place dans la république. Jusqu’ici ce n’était qu’une velléité, un projet toujours ajourné ; maintenant c’est un fait accompli, avéré. Les conservateurs constitutionnels se détachent définitivement des conservateurs qui, sous le nom de « droite royaliste, » croient devoir garder leur fidélité à un programme de restauration monarchique ; ils se sont réunis l’autre jour, et le président de la réunion, M. le général de Frescheville, a fait simplement, sans équivoque et sans réserve, son acte d’adhésion à la république devenue « le gouvernement légal du pays ; » il a déclaré que lui et ses amis n’avaient d’autre pensée que d’être un des élémens d’un « parti fortement uni pour assurer au pays, avec la république, les bienfaits d’un gouvernement ferme et juste, en même temps que fidèle à l’esprit démocratique. » D’un autre côté, M. Piou, un des patiens organisateurs, un des chefs de cette « droite constitutionnelle, » M. Piou, dans une conversation récente, accentuait plus nettement encore le sens de cette évolution, le programme et les intentions de ce parti qui entre en scène, Depuis longtemps on tourne autour de cette idée, on a fini par y arriver, par s’y décider !

Eh ! sans doute, ce n’est pas nouveau. Il y a vingt ans déjà, M. Thiers, chargé dans le péril des destinées de la France, voyant les difficultés accumulées autour de lui, les divisions des partis, conseillait aux conservateurs de toutes nuances de s’accommoder avec la république, comme lui-même, « vieux monarchiste, » l’acceptait parce qu’il ne pouvait pas faire autre chose. Et qu’ajoutait-il ? Il disait que le plus sage serait de s’emparer de cette république, de la faire conservatrice, de l’organiser, de la doter des institutions nécessaires, de lui imprimer, en un mot, les caractères d’un régime rassurant pour toutes les opinions, pour toutes les croyances. On le pouvait alors ! Si M. Thiers eût été écouté, on aurait évité bien des crises, bien des déviations, et on n’aurait pas perdu vingt ans en luttes stériles, à travers lesquelles la république ne s’est pas moins établie, en prenant seulement la figure d’un régime de parti et de combat. Il y a quelques années à peine, un homme d’une énergique loyauté, tombé prématurément sur la brèche, Raoul Duval, avait tenté de reprendre cette politique dans des circonstances aggravées ; il la proposait en plein parlement. L’idée n’était probablement pas encore mûre ! on y revient aujourd’hui. Ce que la prévoyance conseillait avant les crises, l’expérience, une expérience un peu dure, l’impose aujourd’hui. Ce que font ces conservateurs ralliés, ces constitutionnels d’une droite républicaine, est tout simplement une œuvre de raison pratique inspirée par la nécessité du temps et la force des choses. Est-ce à dire qu’en entrant dans la république telle que les républicains l’ont faite, ils aient à abdiquer leurs idées, leurs sentimens conservateurs, ou qu’en gardant leurs sentimens, leurs idées, ils se flattent de se faire une place par des négociations, par des transactions, par des coalitions équivoques ? Ils entrent librement dans la république, parce que la république est à tout le monde. Ils n’ont ni à dicter des conditions, ni à subir les conditions de personne. Ils s’adressent à l’opinion, seule souveraine. Leur politique est tout uniment dans ces mots de leur dernier manifeste : le droit commun pour tous, — « la paix religieuse par la liberté et par le respect réciproque de tous les droits, la paix sociale par une politique de progrès et d’équité. » Ils tirent leur force des intérêts qu’ils représentent dans une légalité reconnue, de ce mouvement de transformation qui s’accomplit aujourd’hui, de ces instincts d’apaisement qui sont partout dans le pays. C’est leur raison d’être, et cette évolution qu’ils viennent de faire est d’autant plus décisive qu’elle coïncide justement avec les manifestations réitérées de la politique pontificale dans les affaires de France.

On ne peut s’y tromper en effet, et c’est là certes, entre tous, un des signes du temps. Léon XIII poursuit avec autant de décision que de persévérance l’œuvre qu’il a entreprise. Qu’on disserte tant qu’on voudra sur la limite des droits du pape dans les affaires temporelles, sur l’opportunité de son intervention entre nos partis, sur la liberté qu’ont les Français de choisir la forme de leur gouvernement, de rester fidèles à la monarchie ; il est certain que le saint-père a l’idée fixe et arrêtée de séparer désormais les intérêts religieux de la cause des anciens partis, de rompre la vieille alliance de l’autel et du trône, de travailler à l’apaisement moral dans notre pays, en pressant les catholiques de cesser toute résistance à la république. Il a prouvé sa volonté par son encyclique, par ses lettres aux cardinaux ou aux évêques, même par ses remontrances aux récalcitrans, — et les exhortations pontificales ont eu déjà visiblement leur effet sur nombre de catholiques qui n’ont point hésité, M. Albert de Mun en tête, à secouer la discipline de parti, à se placer dans la légalité constitutionnelle. Ce grand vieillard, dans sa solitude du Vatican, a évidemment l’esprit tourné vers l’avenir ; il ne recule ni devant la république ni devant les idées nouvelles. Il déconcerte toutes les tactiques, et avec toutes ces paroles pontificales qui ont depuis quelque temps retenti en France, une des plus curieuses manifestations du jour est assurément le langage familièrement éloquent, sympathique, hardi, plein de tact, que vient de tenir à Paris un des premiers prélats américains, l’archevêque de Saint-Paul de Minnesota, Mgr Ireland, le patron des chevaliers du travail. Les États-Unis ne sont pas la France sans doute ; mais les États-Unis prouvent toute la vitalité que peut garder ou retrouver l’Église catholique par la liberté, au milieu de la plus vaste démocratie, et l’exposé que Mgr Ireland a tracé de l’état religieux, de la paix religieuse dans l’union américaine, est peut-être fait pour avoir son action en France, à côté des instructions du pape. Le nouveau parti constitutionnel français n’est pas né, il est vrai, de ces instructions de Léon XIII : il se défend même d’être un parti purement catholique ; mais il est bien clair qu’il puise une force de plus dans ce mouvement auquel le souverain pontife a donné une si vive impulsion, qui tend à créer une situation si nouvelle en séparant de plus en plus les intérêts religieux des intérêts des vieux partis.

Après cela, que ces nouveaux constitutionnels qui viennent de lever une bannière de paix, qui prétendent représenter l’esprit conservateur dans la république, trouvent des difficultés sur leur chemin et ne réussissent pas du premier coup, ils s’y attendent bien sans doute. Précisément parce qu’ils sont des modérés, ils dérangent les calculs des partis extrêmes ; ils sont pris entre deux feux ! Ils ont contre eux ceux de leurs amis d’hier qui ne peuvent se résoudre à séparer les intérêts conservateurs de la monarchie et qui viennent de leur opposer un nouveau syllabus, — un syllabus anonyme, — du royalisme, qui raillent leur évolution en leur prédisant qu’ils n’obtiendront rien de la république, qu’ils s’exposent tout simplement à être des dupes ou des complices, des naïfs et des impuissans. C’est fort bien ; mais eux-mêmes, ces royalistes, avec leurs tactiques, leurs combinaisons et leurs alliances, qu’ont-ils fait depuis vingt ans pour se montrer si difficiles ? Ils ont eu un moment le pouvoir, ils ont eu plus d’une fois bien des chances au moins apparentes ; ils ont essayé de tout, même des aventures équivoques : ils ont vu périodiquement s’évanouir leur rêve de restauration monarchique. Et ce qu’ils n’ont pu faire depuis vingt ans dans des conditions plus favorables, avec une force conservatrice encore intacte, comptent-ils pouvoir le faire aujourd’hui avec une armée qui se débande ou se divise, avec une clientèle catholique qui leur échappe, qu’ils sont réduits à disputer au pape lui-même ? Ils ne représentent plus, avec leur déclaration récente, qu’une irréconciliabilité stérile, un regret respectable, mais vain, — et eux qui ont si peu réussi avec leur politique, ils ont assez mauvaise grâce à combattre ou à railler la politique de leurs alliés d’hier. Que, d’un autre côté, les nouveaux constitutionnels rencontrent les antipathies, les hostilités des radicaux, c’est encore plus simple. Les radicaux ne s’y méprennent pas : ils sentent bien que tout ce qui peut ramener la paix morale, l’esprit de conciliation et de modération dans les affaires du pays est la ruine de leur influence. Ils savent bien que s’ils ont pu jusqu’ici exercer un certain ascendant, s’imposer à beaucoup de républicains modérés et même aux gouvernemens, c’est que la république pouvait paraître encore contestée ; c’est qu’il y avait entre les conservateurs et les modérés républicains une équivoque qui faussait la situation tout entière. Aujourd’hui, l’équivoque se dissipe, la république est hors de cause, et les radicaux feront tout ce qu’ils pourront pour empêcher des rapprochemens qui menacent leur règne. Ils célébreront, au besoin, les royalistes irréconciliables pour leur fidélité chevaleresque plutôt que ces conservateurs ralliés qui ont la prétention d’entrer dans la république !

Oui, assurément, les constitutionnels qui viennent de prendre leur rôle sans affectation et sans subterfuge ont une tâche difficile. Ils ont contre eux ceux qui ne veulent pas de la république du tout et ceux qui veulent perpétuer une république à leur image, faite avec leurs passions et leurs préjugés, les fidèles quand même de la royauté et les sectaires du radicalisme. Ils ont pour eux la raison qui est encore une force, le travail qui s’accomplit partout et qui tend à une transformation des vieux partis, les vœux d’apaisement qui sont dans le pays, l’intérêt même de toutes ces questions sociales qui ne peuvent être résolues que par l’accord de toutes les bonnes volontés, l’avènement croissant de générations nouvelles étrangères aux conflits stériles du passé. Ils ont pour eux l’instinct de cette vieille vérité que les régimes sérieux, destinés à durer, ne se fondent que par la modération, par la libérale alliance de toutes les forces d’une nation, et qu’il n’y a que les régimes ainsi fondés qui inspirent la confiance au monde. L’œuvre fût-elle laborieuse et difficile, elle mérite d’être tentée pour l’honneur et la sécurité de la France.

Si l’Europe, par le prévoyant calcul de ceux qui dirigent les conseils, est toujours en paix, s’il n’y a pas de ces grandes affaires qui remuent profondément les peuples, il y a des fêtes, des entrevues souveraines dans quelques pays, et dans d’autres des crises de pouvoir ou de parlement, des agitations électorales. A défaut d’événemens, en un mot il y a des incidens et avec la meilleure volonté du monde on ne peut voir rien de plus qu’un incident, un curieux incident, si l’on veut, dans ces récentes pérégrinations de M. de Bismarck en Allemagne et à Vienne à l’occasion du mariage de son fils, le comte Herbert, avec la jeune comtesse Hoyos.

C’est comme une exhumation du passé, comme un dernier rêve de grandeur du tout-puissant d’hier repassant partout où il a régné, à Berlin, à Dresde comme à Vienne et à Munich, — partout où il a imposé sa volonté directement ou indirectement. On a revu pour un instant, mais pour un instant seulement, passer à l’horizon cette dure et vigoureuse figure de celui qui a remué l’Europe, refait l’Allemagne, et qui n’est plus rien, qui rumine ses souvenirs irrités dans son duché de Lauenbourg. Cette réapparition de M. de Bismarck a eu peut-être une sorte de prologue il y a quelque temps. On a dit, on a répété qu’une réconciliation se négociait entre l’empereur Guillaume II et son ancien chancelier. C’était peu connaître la nature des hommes et la force des choses. Le jour où le lien a été rompu entre le prince et son ministre, où M. de Bismarck a été rudement congédié, tout était fini pour lui : il ne pouvait plus être que le vieux solitaire de Friedrichsruhe, — un solitaire qui n’a eu rien de taciturne, il faut l’avouer, qui n’a ménagé ni les traits acérés, ni les saillies d’une humeur hautaine à ses successeurs et même au souverain. Il n’aurait pu se relever que par une humiliation de son jeune maître, et Guillaume II, à ce qu’il semble, n’est pas près de plier devant celui qu’il n’a pas craint de frapper dans sa toute-puissance. Au fond, cette pseudo-négociation, dont on a parlé, n’avait peut-être d’autre objet que de ménager à l’ancien chancelier la position et les honneurs d’un grand personnage public dans sa course à travers l’Allemagne et dans son voyage à Vienne. Cela même n’a pas été obtenu. M. de Bismarck n’a été que M. de Bismarck allant comme un simple particulier marier son fils. L’empereur Guillaume ne paraît pas lui avoir prodigué ses complimens, même de loin. L’ambassadeur d’Allemagne à Vienne s’est tenu renfermé dans sa maison. L’ancien chancelier n’a été reçu ni par l’empereur François-Joseph, ni par les archiducs. Il a vu tout au plus quelques minutes le comte Kalnoky, il n’a pas eu la visite du comte Taaffe. Le mot d’ordre était évidemment de faire le vide autour de ce visiteur importun.

Avec tout cela ce voyage n’a pas été assurément moins curieux. Si M. de Bismarck n’a point eu les honneurs officiels, il a eu toute sorte d’ovations populaires spontanément organisées pour le fêter. Partout, sur son passage, à Berlin, à Dresde et depuis à Munich, il a été entouré de multitudes qui lui ont porté des fleurs, qui l’ont acclamé en le pressant de parler. A Vienne même, la police a été obligée de disperser les manifestations qui allaient le chercher jusque dans sa retraite. S’il n’a pas parlé aux populations, s’il a dit assez plaisamment que la consigne pour lui était de se taire en public, il a pris sa revanche dans des entretiens privés et ne paraît pas s’être gêné sur la faiblesse de son successeur, sur les inconstances de son maître, sur la politique qui a aliéné la Russie et préparé de nouveaux dangers de guerre. Il a savouré le plaisir superbe de se venger par l’ironie, de se voir dédommagé par cette popularité qu’il a tant méprisée autrefois. Malheureusement c’est une vengeance sans durée, peut-être peu digne de lui, et comme ces ovations faites pour flatter son orgueil étaient plus ou moins des manifestations contre l’empereur Guillaume lui-même, il est douteux qu’elles aient contribué à adoucir les rapports entre le jeune souverain et son ancien chancelier. M. de Bismarck n’a plus d’autre ressource que de rentrer à Friedrichsruhe comme il en est sorti, gémissant sur l’ingratitude des princes, laissant l’Allemagne à son destin, l’Europe qu’il a dominée à ses affaires !

Les batailles électorales ont certes leur intérêt et sont toujours curieuses à suivre, puisqu’elles décident de la politique des plus grands pays comme des plus petits. La bataille belge, qui en était encore l’autre jour à ses préliminaires, a été livrée avec toute l’ardeur que déploient les partis autour d’un scrutin si décisif et a maintenant dit son dernier mot. Elle a été l’événement du 14 juin et a fait de cette journée presque une journée historique, — historique du moins en Belgique. En réalité, quelques efforts qu’on ait faits pour rapprocher les partis, pour établir entre eux une sorte d’accord ou de trêve dans l’intérêt de l’œuvre commune de la révision constitutionnelle, la vieille lutte entre libéraux et catholiques s’est ravivée dans toute sa force. Partout, dans les provinces belges comme à Bruxelles, les deux partis se sont retrouvés en présence avec leurs traditions, leurs mots d’ordre, leurs drapeaux et leurs passions ; partout le combat a eu ses incidens, ses péripéties et ses alternatives. Au demeurant, le résultat, sans être incertain, est assez partagé pour n’être bien décisif ni pour les uns, ni pour les autres. Jusqu’ici, depuis nombre d’années déjà, les catholiques avaient une immense majorité dans les deux chambres. Au sénat, ils étaient 50 contre 19 libéraux ; dans la chambre des représentans, sur 138 membres, la proportion entre catholiques et libéraux était de 94 à 44. Le nombre des sénateurs et des représentans a quelque peu augmenté dans les élections nouvelles par suite d’un accroissement de population. Tout bien compté, les catholiques restent sur leurs positions et gardent l’avantage ; ils ont toujours la majorité comme ils n’ont cessé de l’avoir depuis huit ans. Cette majorité cependant se trouve un peu diminuée, ou moins disproportionnée qu’elle ne l’était jusqu’ici. Les libéraux, au contraire, ont regagné quelques sièges à la chambre comme au sénat. Ils ont surtout reconquis Bruxelles, où leur liste, le général Brialmont en tête, a passé avec éclat. Ils avaient perdu Bruxelles par leurs divisions, ils ont retrouvé le succès en unissant leurs forces au dernier scrutin. Bref, ils vont avoir un peu plus de 60 voix contre 90 catholiques. Ce n’est point pour les libéraux ce qu’on peut appeler une victoire, puisqu’ils restent toujours une minorité ; c’est un commencement de revanche qui leur assure une position moins désavantageuse dans le nouveau parlement, surtout pour la réforme constitutionnelle qui va être mise définitivement en délibération. Voilà la question aujourd’hui !

Que les électeurs belges aient nommé une assemblée constituante en effet, et que cette assemblée se réunisse ces jours prochains, dans tous les cas avant le 15 juillet, ce n’est encore qu’un premier pas. Reste le plus essentiel, la révision constitutionnelle elle-même, et c’est ici que reparaît la vraie difficulté, que le vote du 14 juin prend une certaine importance. Ce scrutin a peut-être cet avantage d’empêcher que la réforme de la constitution belge ne devienne une œuvre partiale et exclusive ; il oblige les partis à s’entendre, à transiger sous peine de n’arriver à rien, de tout compromettre par un éclatant aveu d’impuissance. Les catholiques ont toujours, sans doute, une majorité suffisante pour les lois ordinaires, pour ce qu’on peut appeler la vie parlementaire de tous les jours ; mais ils n’ont plus la majorité des deux tiers nécessaire pour la révision constitutionnelle. Les libéraux ont regagné assez de voix pour rester maîtres du vote par leur opposition ou par leur abstention. C’était leur grand souci ! Ils ne peuvent rien par eux-mêmes, on ne peut rien sans eux. De plus, catholiques et libéraux ont pu revenir à leurs anciennes alliances pour le scrutin : ils ne s’entendent pas mieux pour cela. Ils rentrent aujourd’hui au parlement avec leurs divisions, avec leurs dissentimens sur le referendum, sur le suffrage universel, et ces divisions sont égales dans les deux camps ; elles ont été tout au plus voilées un instant par des nécessités de tactique électorale. Un des chefs du parti catholique, M. Woeste, se prépare à combattre énergiquement le referendum soutenu par le chef du cabinet, M. Beernaert, et il aura sûrement pour alliés des libéraux aussi opposés que lui à ce mélange équivoque du régime plébiscitaire et du régime parlementaire. Le suffrage universel lui-même n’est pas accepté sans contestation et sans réserve ; il a des partisans et des adversaires parmi les libéraux comme parmi les catholiques. Il faut donc en venir à des négociations, à des transactions pour sortir de l’inextricable confusion où l’on s’est engagé.

En un mot, les élections ne sont qu’un préliminaire ; c’est aujourd’hui que commence la difficulté pour arriver à un résultat pratique, à cette réforme constitutionnelle qui est devenue le mot d’ordre de tout le monde, depuis le roi jusqu’aux ouvriers du Borinage. Le roi tient au referendum, à son droit de plébiscite, les ouvriers tiennent avant tout au suffrage universel ; la masse nationale semble n’avoir pas plus d’enthousiasme pour l’un que pour l’autre. Comment parviendra-t-on à tout concilier et à résoudre cet étrange problème de remanier si profondément les institutions sans ébranler la sécurité nationale ? On en est encore là à la veille de la réunion du parlement constituant. Et puis, réussît-on à s’entendre sur une formule propre à rallier une majorité suffisante, la dernière et la plus grave des questions reste toujours. Quelles seront les conséquences de cette constitution réformée, du suffrage universel pour l’avenir de la Belgique ? L’ancienne constitution de 1830 a porté ses fruits, elle a donné soixante années d’indépendance, de liberté et de paix à la nation belge, la nouvelle est une expérience qui sera peut-être heureuse, qui ne laisse pas provisoirement d’être hasardeuse. Le scrutin du 14 juin a ouvert une évolution dont le dernier mot reste une énigme.

Et maintenant c’est le tour des élections anglaises, qui n’ont pas, il est vrai, pour objet une révision constitutionnelle, — l’Angleterre ne se donne pas ce luxe de réformer sa constitution écrite dans l’âme du peuple, — mais qui n’ont pas moins d’importance pour les affaires intérieures comme pour les relations de l’empire britannique. Si la date de ces élections était restée jusqu’ici incertaine par suite d’une tactique du ministère, elle est désormais fixée et connue. D’ici à peu, dès les jours prochains de juillet, le scrutin va s’ouvrir successivement dans les bourgs, dans les comtés, et la campagne qui avait déjà commencé depuis quelques semaines redouble aujourd’hui d’activité. La vie n’est plus dans le parlement, dans ce qui reste du vieux parlement ; elle est partout, dans le pays, dans les assemblées populaires, dans les meetings, dans les provinces comme à Londres, en Ecosse et en Irlande comme dans la vieille Angleterre. Lord Salisbury, M. Balfour, M. Chamberlain, le duc d’Argyll, unionistes et tories d’un côté, et de l’autre, M. Gladstone, M. John Morley, lord Rosebery, font assaut d’éloquence et de programmes. Les chefs ont donné le signal, les lieutenans se multiplient aujourd’hui.

De toutes parts, on fait appel aux intérêts, aux sentimens, même aux préjugés et aux passions du peuple anglais, — et la question irlandaise, le home-rule, joue naturellement le premier rôle dans la lutte électorale, dans cette profusion de discours et de manifestes qui inondent l’Angleterre. Les libéraux se gardent bien de proposer un plan de réforme irlandaise qui serait aussitôt criblé de critiques ; ils se bornent simplement à réclamer une loi de réparation, de justice et de liberté pour l’Irlande, en ajoutant, selon le mot d’ordre de M. Gladstone, que tant qu’on n’aura pas guéri cette plaie, tant qu’on n’en aura pas fini avec le douloureux et irritant problème, on sera arrêté dans la voie des grandes réformes libérales : le peuple anglais continuera à expier dans ses propres affaires la politique d’oppression qui a pesé sur l’Irlande. Les conservateurs et avec eux les unionistes ne cessent d’invoquer les vieilles traditions protestantes, l’intérêt souverain de l’intégrité britannique, de l’unité de l’empire qui recevrait une irréparable atteinte d’un succès du home-rule. Et qu’on remarque comment des paroles prononcées quelquefois un peu légèrement par un personnage public peuvent avoir un dangereux retentissement dans une réunion populaire. Il y a quelques semaines, dans un discours par lequel il préludait aux élections, lord Salisbury parlait de la résistance de la partie protestante de l’Irlande, de l’Ulster, et laissait entendre des menaces de guerre civile, si la politique du home-rule venait à triompher. Lord Salisbury se livrait peut-être tout simplement à la vivacité de son imagination ou à un artifice d’éloquence. Il n’a pas moins été pris au mot, et tout récemment dans une réunion populaire tenue à Belfast sous la présidence du duc d’Abercorn, les orangistes de l’Ulster ont fait un appel désespéré aux vieux sentimens protestans de l’Angleterre. Ils n’ont point hésité à déclarer que, si M. Gladstone revenait au pouvoir et prétendait réaliser sa politique, ils résisteraient à outrance, ils refuseraient de se soumettre à un parlement irlandais. Jusqu’à quel point ces manifestations de la province demeurée la plus fidèle aux traditions de Cromwell, ces appels ardens à la foi religieuse et à la solidarité de race réussiront-ils à émouvoir la population anglaise ? On ne peut guère le savoir encore. L’esprit des masses, en Angleterre comme partout, a singulièrement changé. Cette convention de Belfast n’est pas moins le signe des forces dont le vieux torysme peut encore disposer et des préjugés que les libéraux ont à vaincre.

Au milieu de ce déchaînement de discours et de violences, M. Gladstone reste imperturbable, conduisant sa campagne avec autant d’art que de vigueur, ménageant ses forces, mais toujours prêt à donner une direction, mesurant ses engagemens en chef de parti qui sent sa responsabilité. Certes, nul n’a montré plus de hardiesse que ce grand vieillard qui ne recule pas quelquefois devant les réformes les plus radicales ; il sait néanmoins se défendre des concessions par trop compromettantes, au risque de diminuer les chances de son parti. Il vient de le montrer tout récemment dans une circonstance caractéristique. Évidemment les libéraux, pour leur succès, ont besoin de l’appui des populations ouvrières, et depuis quelque temps ces populations ou du moins leurs représentans prétendent de plus en plus faire leurs conditions. Il n’y a que quelques jours, des délégués des associations ouvrières se sont rendus auprès de M. Gladstone pour lui demander de s’engager à soutenir le programme des huit heures de travail. C’était sans doute le prix de leur vote ! Le chef du parti libéral, qui avait eu à répondre il y a déjà quelques semaines à une espèce de sommation de ce genre et qui y avait répondu un peu lestement, n’a pas opposé cette fois un refus positif, si l’on veut, aux revendications ouvrières ; il a poliment éconduit par un ajournement indéfini de leur programme les délégués qui se sont retirés déçus. Plutôt que de se faire le complice de revendications chimériques, M. Gladstone a préféré braver une impopularité d’un moment et risquer de s’aliéner les électeurs des trades-unions. L’acte était honnête, mais il peut servir les conservateurs, qui se sont hâtés de l’exploiter à leur profit. Au surplus, ces manifestations ouvrières comme la manifestation de Belfast ne sont que des incidens dans une lutte qui peut changer de face plus d’une fois encore avant le scrutin. Tout dépend des grands courans d’opinion qui se formeront dans une population de plus de six millions d’électeurs prêts à décider par leur vote des plus graves intérêts de l’Angleterre.

Et après les élections anglaises, quand viendront à leur tour les élections italiennes ? Elles restent inévitables dans un délai assez court. Elles auraient pu être précipitées si le parlement avait persisté jusqu’au bout dans le mouvement de mauvaise humeur et d’opposition qui a accueilli à Monte-Citorio le cabinet formé et présidé par M. Giolitti ; elles sont tout au plus différées par le vote qui a accordé les six douzièmes provisoires, et qui, en raffermissant le nouveau ministère a rendu une certaine liberté au gouvernement du roi Humbert. Ce n’est point, il est vrai, sans peine que le ministère a échappé à l’alternative de disparaître peu de jours après sa naissance ou de risquer une dissolution prématurée. Il a eu à soutenir des discussions qui n’ont eu rien de triomphant. On ne lui a pas épargné les critiques pénibles pour son amour-propre ; on a laissé planer sur lui un soupçon quelque peu désobligeant de médiocrité, et M. Giolitti, sans se fâcher, s’est tiré d’affaire en déclarant modestement que s’il n’avait pas toute l’autorité nécessaire, c’était la meilleure condition pour que le pays pût se prononcer librement. Soit ! Les six douzièmes provisoires sont votés. On s’est du moins tiré de l’embarras le plus pressant. Au fond, la situation n’en est pas meilleure ; elle est restée ce qu’elle était, incertaine, équivoque, à peu près sans issue tant qu’on n’aura pas résolu l’insoluble problème de refaire des finances assez fortes pour supporter un système d’ostentation ruineuse. M. Giolitti n’y peut rien, et ce qui ajoute justement une complication de plus à cette situation italienne, c’est l’intervention personnelle, active du roi lui-même. Jamais la fiction constitutionnelle n’a été plus hardiment déchirée. Il est évident que le roi Humbert a eu le principal rôle dans les dernières crises, qu’il a pris ce rôle dans l’intérêt d’une politique qui est la politique du prince encore plus que la politique d’un ministère, qui a de plus le mauvais sort d’être la première cause des embarras dans lesquels se débat l’Italie. Il n’a pas craint d’engager son autorité personnelle, par une manifestation de volonté immuable dans ses alliances, et comme pour mieux caractériser le rôle qu’il a cru devoir prendre, à peine a-t-il eu sauvé son ministère, il est parti pour Berlin !

Le roi Humbert à Berlin et à Potsdam, ce n’est là sans doute rien que de simple. Il devait cette visite à l’empereur Guillaume ; il se proposait de la faire il y a deux mois, il la fait aujourd’hui avec la reine Marguerite. Les deux souverains sont reçus avec autant de cordialité que d’éclat : c’était bien dû à de si fidèles alliés ! Ils ont été fêtés, ils ont passé des revues, ils sont allés prier au tombeau de l’empereur Frédéric, comme l’empereur Alexandre Ier allait autrefois prier au tombeau du grand Frédéric ; ils ont eu même à l’Opéra de Berlin une représentation de gala où la blonde Allemagne et la brune Italie, figurées par de jeunes actrices, se donnaient la main sous le regard complaisant du génie de la paix. Il n’y a pas là de quoi remuer l’Europe, ni émouvoir les chancelleries ou les nations voisines. Malheureusement, par les circonstances dans lesquelles il se produit, ce voyage a peut-être ses inconvéniens, non certes pour les relations de l’Italie avec d’autres pays, mais pour les Italiens eux-mêmes. S’il n’y a qu’une coïncidence, elle est au moins disgracieuse ; s’il y a un calcul, il est assez naïf ou un peu imprudent. Toujours est-il qu’accompli dans un moment où l’Italie sent plus que jamais le poids de la politique des grands arméniens, au lendemain d’une crise ministérielle, à la veille d’une crise électorale, le voyage du roi à Berlin ressemble à une manifestation conçue pour rallier l’opinion un peu ébranlée, pour dominer les élections. En d’autres termes, ce nouveau recours à la triple alliance a un faux air de vassalité de l’Italie vis-à-vis de l’Allemagne. Chose curieuse ! l’Italie a non sans raison une préoccupation jalouse de son indépendance : elle la défend du côté où rien certes ne la menace ; elle risque de la livrer sous prétexte de figurer parmi les grands empires, — lorsque le plus simple eût été et. serait encore pour elle de rester à ses affaires, de cultiver son jardin et de garder sa liberté au milieu des conflits du monde.

CH. DE MAZADE.