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Chronique de la quinzaine - 14 juillet 1892

Chronique n° 1446
14 juillet 1892


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




14 juillet.

Les sessions de parlemens comme les livres ont leur destin. Il y en a de brillantes, de fécondes pour les affaires du pays, il y en a de simplement utiles, d’honnêtes sessions qui ne font pas parler d’elles, il y en a de décidément médiocres et stériles qui passent sans profit et sans éclat. Celle qui finit, qu’on a hâte de clore pour courir aux élections des conseils-généraux, ne semble pas destinée à figurer dans l’histoire parlementaire de la France parmi les sessions brillantes ou fructueuses, même parmi les sessions bien utilement occupées.

Lorsqu’elle s’est ouverte pour la première fois au mois de janvier, lorsqu’elle s’est rouverte, après de courtes vacances et une petite crise de ministère au mois de mai, elle semblait cependant pleine de promesses. Elle avait devant elle un vaste programme de réformes, de ces réformes qu’on se flatte toujours d’accomplir. Elle aurait mis la régénération universelle à son ordre du jour ! Le fait est qu’elle n’a rien produit, qu’elle n’aura marqué d’aucune manière, si ce n’est parce qu’elle aura coïncidé à son début avec l’inauguration d’une expérience commerciale déjà décidée. Ce n’est pas qu’on ne se soit par instans fort agité, qu’on n’ait beaucoup parlé, et même répandu à tout propos des torrens d’éloquence. On a multiplié les discussions, les interpellations, les motions bruyantes : c’est une partie du programme parlementaire qui ne manque jamais. Malheureusement, c’est la partie la plus inutile quand elle n’est pas la plus dangereuse. Sans doute depuis six mois on s’est donné le plaisir de toucher à tout, de se perdre en mille diversions, de soulever toute sorte de questions, surtout des questions oiseuses ou irritantes. On a touché à tout pour ne rien résoudre, pour tout ébaucher ou laisser tout en suspens. On a discuté à perte de vue, il n’y a que peu de temps, sur les caisses d’épargne, sur le crédit agricole : on n’a pas tardé à s’arrêter, parce qu’on s’est aperçu qu’on jouait avec des chimères, qu’on risquait de compromettre les intérêts les plus sérieux pour de vagues et irréalisables conceptions. On a discuté tout récemment avec une vive et patriotique émotion sur les crédits de la marine qui ont certes de l’importance puisqu’ils touchent à la défense nationale, à la constitution de nos forces navales, à l’efficacité de nos armemens maritimes ; on s’est passionné un moment, on a paru vouloir scruter tous les mystères, au risque de provoquer des divulgations indiscrètes ; — puis on a pris le parti de tout voter en ajournant au mois de novembre les explications décisives. Ces jours passés encore, on en était à cette longue, à cette sérieuse discussion qui s’est ouverte sur le renouvellement du privilège de la Banque de France, c’est-à-dire sur un des fondemens du crédit public. Les discours n’ont certes pas manqué, tout avait été dit ; ici encore on s’est arrêté à mi-chemin, laissant en suspens une question des plus graves, et en définitive on s’est jeté à bride abattue sur les quatre contributions qu’on est bien obligé de voter avant les vacances d’été, avant la réunion des conseils-généraux chargés de la répartition. On ne peut pas dire précisément que ce soit la politique des résultats : c’est la politique des ajournemens et de la confusion.

Eh bien ! oui, on n’a rien fait, on n’a du moins rien décidé, on n’a rien mené jusqu’au bout. Cette session, sauf les accidens violens de discussion qui naissent toujours du choc des passions religieuses, a été assez terne, souvent interrompue, passablement décousue. Les quelques débats qui ont signalé la fin d’une session par elle-même assez stérile ne laissent pas cependant d’avoir leur signification et d’être instructifs, parce qu’ils dévoilent l’état des esprits, le danger des expériences chimériques, l’altération des idées de gouvernement et d’organisation publique. C’est surtout l’intérêt de cette forte et substantielle discussion qui s’est engagée sur la constitution de la Banque de France, où ont figuré tour à tour M. Millerand, M. Camille Pelletan, représentant les idées de faux progrès, de fausse démocratie, et, d’un autre côté, M. Léon Say, M. Henri Germain, M. le ministre Rouvier, M. le rapporteur Burdeau, défendant avec l’autorité d’une raison lumineuse les conditions les plus essentielles du gouvernement et du crédit. La controverse a été vive, prolongée : la lumière en est sortie et on ‘avait pas besoin d’attendre six mois, peut-être un an, peut-être plus pour se prononcer sur un des premiers intérêts de la France.

Assurément, s’il y a désormais une question simple, saisissable, mise dans tout son jour par la discussion comme par l’histoire, c’est cette question de la Banque de France qui vient de se raviver tout entière à propos du renouvellement du privilège qu’elle reçoit de l’État pour l’émission de ses billets. La Banque est un peu dans sa sphère comme le concordat dans le domaine religieux, comme l’administration dans l’ordre civil : elle est un des trois ou quatre grands ressorts de l’organisation publique de la France. Depuis près d’un siècle, depuis que Napoléon l’a fondée sans prévoir évidemment ce qu’elle deviendrait, mais démêlant avec la sagacité profonde du génie ce qu’elle pouvait ou ce qu’elle devait être, elle n’a cessé d’exister, de se développer, de grandir à travers tous les régimes : car c’est le propre de ces institutions fondamentales d’avoir traversé tous les régimes, parce qu’elles sont l’organisme vivant et permanent de la France sortie de la révolution. La Banque, pour sa part, avec sa constitution, avec le privilège d’émission dont elle est la dépositaire exclusive, n’a pas manqué à son rôle : elle l’a rempli vis-à-vis du commerce comme vis-à-vis de l’État. Elle a été l’auxiliaire vigilante et sûre d’un négoce grandissant, souvent aussi l’auxiliaire libre, mais utile des gouvernemens, la grande régulatrice du monde des affaires et du crédit. Depuis plus de quatre-vingts ans elle s’est maintenue intacte, suffisant à tout sans défaillance, étendant son action sans se jeter dans les aventures. Elle a échappé aux grandes crises, et, par un phénomène bien étrange, on a vu cette institution française garder tout son crédit tandis que le crédit de l’État lui-même avait ses éclipses, — ou être en mesure de venir en aide à des institutions étrangères renommées pour leur solidité comme la vieille Banque d’Angleterre. La Banque de France a dû évidemment sa puissance ou une partie de sa puissance à son caractère d’institution privée, quoique privilégiée, et à la prudence, à la sagesse avec laquelle elle n’a cessé d’être administrée depuis qu’elle existe. Elle a pu devenir ce qu’on la voit, parce qu’elle est à la fois assez indépendante de l’État pour ne pas se confondre avec lui et assez liée à l’État pour n’être pas une puissance presque rivale gouvernant la fortune publique.

Que maintenant, au moment où l’on va renouveler le privilège qui fait de la Banque l’arbitre du crédit, la grande distributrice du premier papier du monde, on veuille lui imposer des obligations ou des conditions nouvelles, s’assurer d’autres avantages, rien certes de plus simple. C’est une question à examiner, à traiter entre les pouvoirs publics et les administrateurs de la Banque. C’est même déjà fait, les conditions nouvelles sont acceptées dans l’intérêt de l’État comme dans l’intérêt du commerce ; mais ce n’est point évidemment de cela qu’il s’agit pour les adversaires de la Banque de France. Ce qu’on veut atteindre, ce qu’on bat en brèche, c’est le principe même, c’est l’organisation tout entière d’une institution qui a subi victorieusement l’épreuve de près d’un siècle. C’est l’institution qu’on poursuit dans son passé, dans ses sages et fortes traditions, dans son esprit, qu’on s’étudie assez puérilement à représenter comme une citadelle du parasitisme, de l’oligarchie financière et bourgeoise, comme un obstacle au progrès social et à la diffusion démocratique du crédit I On veut la détruire sous prétexte de la réformer. Et comment la remplacerait-on ? Que prétend-on opposer ou substituera ce qui existe, à une institution dont le privilège est la garantie de tout le monde ? Ce n’est pas la liberté illimitée des banques, personne n’en veut. L’expérience faite, il y a déjà bien des années aux États-Unis, a prouvé que celte prétendue liberté conduisait par un agiotage effréné à l’inévitable débâcle, à une sorte de faillite universelle. C’est donc purement et simplement une banque d’État qu’on prétend mettre à la place de la vieille Banque de France. Avec une banque d’État on aura tout ce qu’on voudra, on aura d’abord la gratuité du crédit, l’idéal socialiste ! on n’aura pas à disputer sans cesse avec des régens difficultueux et récalcitrans ! on pourra aller grandement, disposer d’inépuisables ressources pour accomplir toutes les réformes, inaugurer une ère nouvelle ! Rien n’est plus aisé sans doute que de se promener dans le pays des chimères, de se livrer, comme l’a dit avec indulgence M. le rapporteur Burdeau, « au hasard du rêve d’un esprit brillant. » La difficulté commence quand on aborde la réalité, dès qu’on touche à toutes ces questions si délicates et si complexes du crédit public dans ses rapports avec le commerce, avec l’intérêt national lui-même.

Une banque d’État, c’est bientôt dit ! Comment l’établira-t-on ? dans quelles conditions fonctionnera-t-elle ? sera-t-elle un bureau de plus au ministère des finances ou se livrera-t-elle à toutes les opérations de banque ? l’État va donc se trouver banquier, avec la chambre pour conseil de régence ! Il aura à s’occuper sans cesse des mouvemens du change universel ! Il sera le régulateur des escomptes, des transactions commerciales ! Il aura naturellement le privilège d’émettre des billets marqués à son effigie. Soit ! et bientôt, selon le mot spirituellement sensé de M. Henri Germain, on aura, au lieu de la « monnaie de papier » aux émissions sévèrement réglées, garantie par les formidables réserves que la Banque de France garde dans ses caisses, on aura ni plus ni moins un « papier-monnaie » émis selon les besoins, selon les nécessités du moment, subissant inévitablement les oscillations du crédit de l’Etat lui-même. C’est toute la différence ! Et puis, il y a une chose délicate, douloureuse, qu’on oublie et qu’on peut bien dire, puisqu’on dit parfois si indiscrètement tant d’autres choses. Le jour où une cruelle fatalité ramènerait les grandes crises, où une guerre en un mot éclaterait, où l’ennemi aurait réussi à forcer l’entrée du territoire, à quoi seraient exposés les établissemens d’une banque d’État ? L’ennemi, ce n’est pas douteux, mettrait immédiatement la main sur les succursales, sur les ressources de cette banque, comme il met la main sur les perceptions, sur les bureaux d’enregistrement, sur les bureaux de poste, sur l’administration. M. le ministre des finances rappelait l’autre jour, non sans tristesse, qu’en 1870, au début de l’invasion, dans une ville de l’est, les Allemands, entrant en maîtres, avaient examiné s’ils pouvaient s’approprier les sommes déposées dans les caves de la succursale de la Banque de France ; ils s’arrêtèrent, parce que c’était un établissement privé, placé à ce titre sous la sauvegarde des lois de la guerre. Si c’eût été un établissement de l’État, ils s’en seraient évidemment emparés, et c’eût été une aggravation de plus dans une crise qui ne faisait que commencer, qui était déjà effroyable. On n’en reviendra pas à ces extrémités, nous avons cette confiance. Notre frontière est gardée par une armée nombreuse et exercée, prête à se dévouer pour la défense du pays ; mais il suffit que ce soit possible pour qu’on voie aussitôt l’avantage de laisser son vrai caractère à une institution qui n’a cessé de remplir tous ses devoirs envers les intérêts privés comme envers l’État.

Oh ! sans doute, on est exposé à rencontrer des résistances dans cette institution organisée comme elle l’est, comme elle doit l’être ; on n’obtiendra pas d’elle le crédit gratuit ; on n’aura pas à la première réquisition tout l’argent qu’on voudra. Il faudra négocier avec ses scrupules, avec sa prudence ; mais c’est précisément ce droit, cette force de résistance qui fait la solidité de son crédit, l’efficacité de son appui à certaines heures, — et M. Camille Pelletan, pour récriminer, pour faire le procès de la banque de France, va chercher un étrange exemple. Il choisit une circonstance, — cette tragique époque de 1870-1871, — où la Banque ajustement rendu les plus éclatans services, où peut-être sans elle tout se fût rapidement effondré, — et nul n’a mieux éclairé cet épisode des jours de crise qu’un homme mêlé aux finances de la défense nationale, ami de Gambetta, — Laurier, qui a dit depuis : « Un financier doit toujours être conservateur, même quand il appartient à un parti qui ne l’est pas. »

La situation était assurément terrible, surtout à mesure qu’on approchait de la fin. De toutes parts, on prétendait réorganiser des armées, on dépensait jusqu’à 10 millions par jour ; d’un autre côté, l’argent s’épuisait, on ne savait plus où en trouver. Le représentant de la Banque à Bordeaux, agent d’une sévère intégrité, d’un esprit mesuré et correct, M. Cuvier, se défendait d’ajouter à des avances qui s’élevaient déjà à près de 1 milliard, et Gambetta, avec son impétuosité naturelle, jetait feu et flamme ; il menaçait de faire un éclat, de briser la Banque, de recourir à un papier d’État, c’est-à-dire au papier-monnaie : il adressait à Laurier ces dépêches violentes qu’on a lues l’autre jour. Laurier, appuyé sur le comité des finances, s’efforçait de tout concilier, de tempérer la fougue de Gambetta et en même temps de ménager la Banque pour la décider à des avances nouvelles ; il sentait bien qu’il fallait de l’argent ; il sentait aussi que si on tombait dans le papier-monnaie, on ne savait plus où l’on allait, on risquait de tout perdre. « Il faut que vous sachiez, disait-il plus tard devant la commission d’enquête de l’assemblée nationale, qu’un jour la France s’est trouvée en présence d’un immense péril qu’elle n’a pas même connu : il s’est agi de savoir si on émettrait du papier d’État, ni plus ni moins ! » Ce spirituel sceptique était plein d’anxiété ; il allait de l’un à l’autre, — lorsqu’un matin il apprenait la présence à Bordeaux d’un homme qui était un financier éclairé et habile, M. Magne, le dernier ministre des finances de l’empire. Laurier n’hésitait pas, il allait consulter M. Magne qui l’écoutait avec une bienveillante attention. M. Magne ne méconnaissait pas la gravité des choses ; seulement, il faisait remarquer à Laurier qu’il n’avait pas, sans doute, eu le temps de lire le dernier budget, que s’il l’avait lu, il aurait vu que lui M. Magne avait inscrit dans un article l’autorisation pour la Banque d’émettre jusqu’à 2 milliards 200 millions de billets, qu’on n’en était tout au plus qu’à 1,800 millions, qu’il y avait dès lors 400 à 500 millions qu’on pouvait très bien demander à la Banque. C’était ce que M. Magne appelait « la tirelire de la guerre, » et il ajoutait : « Cette tirelire, il faut la casser et ne pas hésiter plutôt que de recourir au papier d’État ; car les gens qui vous parlent de papier d’État sont des ignorans qui ne savent pas ce que c’est que le crédit d’un gouvernement. » Fort de cette révélation et de ces conseils, Laurier n’hésitait plus, en effet. D’accord avec le comité des finances* il renouait la négociation avec la Banque, sinon avec M. Cuvier qui s’effaçait, du moins avec son remplaçant ; on signait un traité qui mettait 10 millions par jour à la disposition du gouvernement, et c’est avec ces ressources qu’on pouvait aller jusqu’au bout.

Que serait-il arrivé si Gambetta, dans un mouvement de colère et d’emportement, eût tout brusqué et jeté à tous les vents son papier-monnaie ? Il n’aurait probablement pas relevé la fortune de nos armes, il ne le pouvait plus, et il eût sûrement compromis pour longtemps les finances françaises. Le crédit public en eût ressenti une profonde atteinte, et, au lendemain de la guerre, la crise eût été bien autrement grave, bien autrement difficile à surmonter. En cédant à propos, la Banque avait détourné cet « immense péril » du papier-monnaie ; en résistant aux premières sommations, en mesurant ses avances, qui s’élevaient pourtant à 1,500 millions, elle avait maintenu « on crédit ; elle avait gardé une autorité telle que son billet n’a jamais rien perdu ; et c’est avec ce crédit demeuré intact que M. Thiers pouvait bientôt faire face aux premières nécessités d’une situation effondrée avant de mettre la main à la réorganisation du pays. M. Camille Pelletan, avec ses pathétiques exhumations de quelques dépêches irritées, fait du roman, après vingt ans, sur ce qu’il y a de moins romanesque au monde : la vérité est à la fois plus simple, plus saisissante et plus instructive. — Mais, dit-on, qu’est-ce donc que ce crédit de la Banque de France dont on parle toujours ? D’où le tire-t-elle ? C’est le crédit de tout le monde, c’est le crédit de la France elle-même ! Cela rappelle un peu l’histoire de M. Thiers, à qui on disait par malveillance, pour déprécier des services éclatans, qu’il n’avait pas eu grand mérite à libérer le territoire, qu’il n’avait eu qu’à puiser l’argent dans la poche des contribuables pour payer les 5 milliards d’indemnité de guerre. « Et d’où veut-on que je le tire ? » répondait spirituellement M. Thiers. La Banque fait et peut dire de même. Elle tire son crédit de la confiance qu’elle inspire, de l’immense encaisse qui va à ses coffres, du mouvement d’affaires qu’elle représente. Elle tire son crédit de là, comme M. Thiers tirait de la poche des contribuables la libération du territoire. C’était un simple problème à résoudre ; seulement il fallait le résoudre ; — et puisque jusqu’ici la Banque a réussi dans son œuvre, le mieux eût été, après tout, de ne pas tant marchander avec une institution éprouvée qui reste la garantie du commerce, qui assure en même temps à la France les suprêmes ressources dans les crises qui peuvent lui être encore réservées.

Le malheur est que dans ces débats parlementaires qui touchent parfois aux plus grandes affaires, toutes les fantaisies, tous les hasards d’imagination, tous les rêves de secte, toutes les lubies ou les jalousies de parti se donnent rendez-vous. C’est la faiblesse de cette chambre de manquer, non pas de talent, mais d’expérience, de sens politique, des plus simples idées de gouvernement, — et de direction. La vérité est que le plus clair de cette session qui finit a été une série de discussions, d’interpellations sur tout et à propos de tout. On dirait que ces représentans agités de la plus sensée, de la plus pacifique des nations, sont saisis par instans d’une émulation singulière d’anarchie. Ils se plaisent à se jeter à travers toutes les questions, au risque de tout confondre, de ne respecter ni le droit, ni la justice, de se mêler de ce qui ne les regarde pas. Ils ne sont peut-être pas les seuls coupables, ils sont les complices des mœurs publiques qu’on nous fait ; ils aident de leur mieux à une véritable désorganisation, et certes un des signes les plus curieux de cette incohérence universelle est cette discussion qui s’est engagée il n’y a que quelques jours à l’occasion d’un jugement de la cour d’assises de la Seine. De quoi s’agit-il ? un député, celui-là même qui est rapporteur de la loi sur la Banque, M. Burdeau, a cru devoir demander compte de ses diffamations à un journaliste qui voit la féodalité financière, les Juifs, et la vénalité partout. Le jury prononce un arrêt de condamnation, avec des circonstances atténuantes ; la cour, de son côté, fixe la peine et ajoute de plus, selon son droit, une assez forte amende. Le jury a fait son œuvre, la cour a fait la sienne : jusque-là rien de mieux. Qu’arrive-t-il cependant ? A peine le jugement est-il prononcé, c’est une véritable confusion où l’on voit tout simplement ceci : des jurés divulguant sans scrupule le secret de leurs délibérations, un président mis en cause pour avoir abusé de la crédulité du jury par des promesses d’indulgence qu’il n’aurait pas tenues, un arrêt de justice frappé de suspicion. Les enquêtes bruyantes et indiscrètes se succèdent, et là-dessus surviennent les interpellateurs de parlement s’emparant de l’incident pour le grossir, aggravant les divulgations et les confusions, harcelant le gouvernement qui a la faiblesse de se laisser mettre sur la sellette.

Ainsi voilà des jurés qui, au mépris de tout droit, sans comprendre même leur devoir de juges, livrent le secret de la chambre du conseil ! Voilà un parlement qui entreprend de faire comparaître devant lui un président de cour et d’interpréter ou de casser un arrêt de justice ! Voilà un gouvernement qui ne sait pas même arrêter d’un mot net et décisif toutes ces usurpations. Et l’on parle sans cesse, dès qu’il s’agit d’un évêque ou d’un malheureux curé, de faire respecter les lois ; et ce sont des législateurs qui se font les complices de la violation de toutes les règles judiciaires, de toutes les lois ! Que peut-il résulter de cette subversion de toutes les idées, de toutes les conditions d’une saine vie publique ? C’est bien simple. On ne cesse de se débattre dans ces agitations factices où le parlement n’a de force que pour détruire, ou le gouvernement toujours menacé reste atteint d’une incurable faiblesse. Rien n’est assuré, et au premier accident, à la veille d’une fin de session, un ministre est emporté comme M. le ministre de la marine Cavaignac vient de l’être à l’occasion des affaires du Dahomey. M. le ministre de la justice n’est pas tombé l’autre jour ; il aurait pu tout aussi bien être emporté dans l’affaire du jury de la Seine. Un hasard fait ou défait les ministères ; et il en sera ainsi tant qu’on ne sera pas rentré dans la sérieuse et sincère pratique des institutions, tant qu’il n’y aura pas un parlement sachant rester dans son rôle, un gouvernement relevant le pouvoir pour l’honneur et le profit de la France.

Décidément la paix règne et continue à régner en Europe. Malgré les mauvais pronostics, malgré les excitations de M. Crispi qui est allé récemment sonner ses fanfares guerrières dans un journal américain, la paix ne paraît pas même devoir être troublée de sitôt, au moins à n’observer que la marche ostensible des choses. Ni en France, ni en Angleterre où se poursuivent encore les élections, ni en Allemagne, ni en Russie, il n’y a une apparence de guerre, une ombre d’intentions belliqueuses ou agressives. L’empereur Guillaume II qui, après avoir reçu le roi Humbert à Potsdam et à Berlin, est allé respirer l’air des côtes de Norvège, semble moins occupé de se préparer à entrer en campagne que de régler ses comptes avec M. de Bismarck. Ce n’est pas fini, on ne sait pas trop même comment cela finira, et s’il y a eu de naïfs négociateurs qui ont cru pouvoir rétablir la paix entre le souverain et l’ancien chancelier, ils ont dû perdre leurs illusions. Pour le moment, le duel de paroles continue ; on ne cesse d’échanger des explications malignes, d’aigres récriminations, et avec son caractère altier, impétueux, le jeune empereur pourrait bien finir un de ces jours par s’impatienter, par clore le débat d’un coup violent d’autorité. Voilà pourtant ce que c’est que de trop parler ! M. de Bismarck, dans sa tournée récente en Allemagne, dans ses voyages ou ses stations à Berlin, à Dresde, à Vienne, à Munich, à Kissingen, M. de Bismarck n’a pu se contenir. Il ne s’est pas contenté de recevoir des ovations, qui étaient un dédommagement pour la grande victime de l’ingratitude des princes et une malicieuse représaille contre le souverain qui a frappé ce grand coup ; il a cru devoir parler. Il s’est laissé interroger, et il a parlé un peu partout ; il n’a pas caché ses amertumes, ses ressentimens. Chose plus grave ! il a fait des incursions au moins étranges dans la politique extérieure de l’Allemagne. Il s’est répandu en paroles acerbes contre son successeur, contre M. de Caprivi ; il n’a pas craint même de faire le procès de la politique qui a préparé une rupture peut-être irréparable entre l’Allemagne et la Russie, et par une particularité assez bizarre, c’est à un Autrichien qu’il a fait la confidence de ses griefs contre une politique qui aurait sacrifié l’amitié russe à l’intimité avec l’Autriche. Bref, c’est la guerre de l’ancien chancelier contre le nouveau chancelier ou plutôt contre le souverain lui-même.

Que le langage tenu par M. de Bismarck dans ses voyages à travers l’Allemagne ait profondément irrité l’empereur à Berlin, cela n’est pas douteux et la riposte n’a pas tardé. Par ordre impérial, le Journal officiel a publié un rescrit que Guillaume II faisait adresser à ses représentans diplomatiques à l’étranger, au mois de mai 1890, deux mois après la disgrâce de M. de Bismarck, et lorsque l’ancien chancelier commençait déjà cette guerre acrimonieuse et sarcastique qu’il n’a cessé de poursuivre depuis. Ce morceau de diplomatie tiré des archives pour la circonstance est certainement curieux. Sous une apparence de réserve et de ménagement affecté pour celui qu’on appelle encore le « grand homme d’État, » le ministre qui a rendu « d’immortels services, » le « Bismarck d’autrefois, » on ne cache pas une sévérité assez dédaigneuse pour le « Bismarck d’aujourd’hui, » pour ses jugemens qu’on appelle lestement des « opinions subjectives, » des assertions qui n’ont pas une valeur réelle. L’exécution était déjà bien commencée. Ce n’est pas tout. Le rescrit secret de 1890, publié aujourd’hui au Reichsanzeiger, est complété par une dépêche toute récente adressée à l’ambassadeur d’Allemagne à Vienne, au prince de Reuss, et qui fait une allusion hautaine à « un bruit de rapprochement entre l’empereur et le prince de Bismarck. » Que M. de Bismarck se soumette par une première démarche, bien, l’empereur verra sans doute ce qu’il doit faire ; mais, même dans ce cas, il faut qu’on sache bien qu’un rapprochement n’irait jamais jusqu’à rendre à « l’ancien chancelier une influence quelconque sur la marche des affaires. » Voilà donc la rupture complète ! Ira-t-elle plus loin, jusqu’à un procès ? Il y a dans le rescrit de 1890 une allusion assez énigmatique à la position officielle de l’ancien chancelier, à ses indiscrétions, à ce qu’il aurait pu dire « en présence de personnes notoirement hostiles à l’Allemagne. » Il ne faudrait pas trop s’y fier. Il serait certes curieux que M. de Bismarck, qui a été quelquefois si dur pour ses agens, eût à subir la loi qu’il a faite et fût réduit à répondre de ses paroles devant un tribunal. On n’en est pas là encore : on n’est pas, il est vrai, au bout de ce duel qui est assurément un des plus curieux épisodes du temps.

Non, vraiment, qu’il s’agisse d’élections ou des mille incidens de la vie des peuples, qu’on se tourne vers l’Angleterre ou vers d’autres pays de l’Europe, la politique n’est nulle part bien facile. Partout elle a ses embarras, ses malaises et, le plus souvent, désormais elle se complique de grèves, d’agitations ouvrières, de tous les conflits du travail que les partis exploitent ou enveniment, qui sont comme une traînée de poudre allant d’un pays à l’autre. Que se passe-t-il depuis quelque temps en Espagne ? De crise politique, il n’y en a pas réellement au-delà des Pyrénées. Les apparences sont au calme ; on se préoccupe surtout des finances, des relations commerciales, un peu du Maroc, particulièrement des négociations avec la France, et si les discussions parlementaires sont parfois assez laborieuses, le ministère conservateur qui a le pouvoir depuis deux ans a une assez forte majorité pour rester, comme on dit, maître de la situation. Le chef du cabinet, M. Canovas del Castillo, n’a rien perdu de son autorité dans les conseils, dans le parlement, dans son propre parti ; il garde un ascendant que ses adversaires ne méconnaissent pas, qu’il doit à son habileté, à un savant esprit de mesure, à un art supérieur dans le maniement des hommes et des partis. Les libéraux eux-mêmes, M. Sagasta en tête, tout en formant une opposition incommode et en saisissant toutes les occasions de harceler le gouvernement, ne semblent pas bien impatiens de reprendre le pouvoir au milieu des difficultés économiques et financières qui restent l’embarras de tous les ministères. Les républicains sont provisoirement impuissans et les carlistes ont beau manifester, comme ils l’ont fait récemment sous le vieux chêne de Guernica, ils ne peuvent rien ; ils ne redeviendraient dangereux et n’auraient le pouvoir de rallumer la guerre civile que si le pays retombait dans l’anarchie par quelque révolution nouvelle. On n’en est pas là fort heureusement au-delà des Pyrénées. Rien ne semble menacer ni la régence, ni le régime constitutionnel à Madrid. Il n’est pas moins vrai que depuis quelque temps, un peu sur tous les points, à tout propos, les incidens, les troubles se succèdent comme des feux plus ou moins inquiétans à la surface du pays, et que tout ne va pas le mieux du monde en Espagne.

Qu’est-ce à dire ? Il n’y a que quelques semaines une grève des plus sérieuses, des plus tumultueuses éclatait en Catalogne, à Barcelone et dans les centres industriels des environs. Là comme partout, les syndicats, les chefs des clans ouvriers menaient le mouvement, échauffaient ces populations ardentes et fières. Une fois déchaînée, la grève est allée jusqu’à la sédition : sous prétexte d’imposer leurs conditions aux patrons, les grévistes ont tout simplement attaqué certains établissemens d’industrie et se sont mis à interrompre les communications. Les violences, les rixes, les conflits se sont multipliés. Bref, il a fallu en venir aux grands moyens, proclamer l’état de siège, faire arriver quelques navires devant Barcelone, en un mot, employer la force pour rétablir la paix. Ce n’est qu’après quelques jours de troubles que le gouverneur militaire de la Catalogne, le général Blanco, par un mélange de prudente longanimité et de vigueur, a fini par avoir raison de ce mouvement populaire et par obtenir la reprise du travail. A peine cette agitation catalane commençait-elle à s’apaiser, si tant est qu’elle soit apaisée, un phénomène bien plus singulier se produisait en pleine capitale, à Madrid même : c’est la grève des télégraphistes, qui ont refusé tout service et se sont retirés sur leur mont Aventin en envoyant leur ultimatum au gouvernement. Tout avait été préparé en secret et combiné avec art dans cette étrange grève. Les meneurs n’ont eu qu’à expédier à tous les employés un mot d’ordre concerté d’avance pour que le service se soit trouvé interrompu sur la plupart des lignes, et un instant le gouvernement, l’industrie, le commerce, se sont vus privés de communications. On a été obligé de recourir à tous les moyens, aux fils des chemins de fer, aux télégraphistes militaires ; mais qu’auraient pu quatre cents télégraphistes de l’armée pour suffire à la tâche de trois mille employés civils ? C’était ni plus ni moins une rébellion contre l’État, un attentat contre tous les services publics ou privés ! Il n’a pas moins fallu négocier avec la rébellion, et, en définitive, si les grévistes de la télégraphie ont consenti à reprendre leur service, c’est qu’on leur a promis de faire droit à leurs griefs.

Est-ce tout ? pas encore. Il y a eu tout dernièrement à Madrid l’insurrection héroï-comique des marchandes des quatre-saisons qui se sont ameutées contre une taxe municipale : sept mille furieuses auxquelles se sont joints tous les tapageurs, les gens suspects prêts à saisir toutes les occasions de dévaster, de saccager les magasins, d’attaquer la police. L’émeute, qui s’est prolongée deux ou trois jours, est devenue assez grave pour nécessiter l’emploi de la force et, dans les collisions qui ont troublé la ville, il y a eu des victimes, du sang versé. Le préfet lui-même a été blessé. Et ce n’est pas seulement à Madrid ou à Barcelone qu’il y a depuis quelque temps des scènes de désordre ; il y en a eu tout récemment sur d’autres points, dans le nord, à Calahorra à propos du déplacement de l’évêché, dans des villes du midi à propos de taxes municipales ; il y en a encore à tout instant. Ce ne sont là, si l’on veut, que des incidens de hasard et sans signification, sans lendemain, faciles à dominer ; ce ne sont pas moins d’assez mauvais symptômes.

Ce qui complique d’ailleurs un peu cet état et pourrait avoir un certain sens politique, c’est qu’à l’un de ces incidens récens, à la grève des télégraphistes, se rattache la retraite du ministre de l’intérieur, M. Elduayen, qui a paru quitter le pouvoir un peu brusquement. M. Elduayen, il est vrai, n’était entré il y a quelques mois au ministère, à la place de M. Silvela, que par des raisons de circonstance, pour faciliter certains rapprochemens dans le parti conservateur, pour favoriser notamment la rentrée de M. Romero Robledo dans le cabinet. Il n’avait pas caché qu’il désirait se retirer le plus tôt possible. S’il est resté dans ces derniers temps au pouvoir, c’est qu’il a été retenu d’abord par la crise du 1er mai, puis par les grèves de Bilbao, de Barcelone. La grève des télégraphistes de Madrid lui a servi de prétexte ; mais voilà justement la question ! Pourquoi a-t-il mis une sorte de précipitation à saisir ce prétexte et pourquoi a-t-il choisi ce moment ? Le gouvernement a été interrogé et il a gardé son secret. On a dit que dans le premier moment l’ancien ministre de l’intérieur avait proposé au conseil de dissoudre le corps des télégraphistes pour le réorganiser et que le conseil, un peu effrayé de cet acte de vigueur, avait préféré tenter une négociation dont M. Romero Robledo s’est chargé. Toujours est-il que, dans cette bourrasque d’un instant, M. Elduayen a disparu, qu’il a été remplacé au ministère de l’intérieur par un autre conservateur, ancien ministre, M. Fernandez Villaverde, et que ces incidens ont eu un certain retentissement dans les cortès où s’est engagé un débat assez confus qui n’a rien éclairé. Le ministère espagnol n’en sera pas sans doute ébranlé ; le président du conseil, M. Canovas del Castillo, n’est pas homme à se laisser si facilement émouvoir lorsqu’il garde une majorité nombreuse et dévouée dans les cortès.

Tous ces faits qui se pressent depuis quelque temps ne sont pas moins les signes d’une situation délicate, sinon critique, et ne laissent pas de ranimer l’ardeur des partis, de rendre une certaine confiance à l’opposition libérale. Si la session continuait, les difficultés commenceraient peut-être sans tarder ; mais la session finit, le monde politique est impatient de quitter Madrid, et rien n’indique que pendant ces quelques mois de vacances qui vont s’ouvrir, des complications sérieuses puissent renaître pour l’Espagne.


CH. DE MAZADE.