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Chronique de la quinzaine - 30 juin 1884

Chronique n° 1253
30 juin 1884


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




30 juin.


Quand, depuis des armées déjà, par des idées fausses et de faux calculs, on est entré dans la voie scabreuse des aventures politiques, il n’est plus facile de s’arrêter ni même de se reconnaître. On est entraîné quelquefois sans le vouloir, presque toujours par une sorte d’impulsion irrésistible. Les excès ou les erreurs de la veille conduisent aux erreurs et aux excès du lendemain. Il faut marcher sous l’aiguillon de la logique impérieuse qui pousse les partis et les pouvoirs abusés.

Vainement, de temps à autre, on voudrait faire une halte, se retenir devant les mécomptes qui s’accumulent et les avertissemens qui se multiplient ; on est lié par tout ce qu’on a fait, par les gages qu’on a donnés, par les solidarités qu’on a subies, par les passions qu’on a enflammées et qu’on n’a pu satisfaire qu’à demi, par les promesses et les programmes qu’on a prodigués. On ne peut plus reculer, et, chemin faisant, on finit par se créer une vie tellement factice qu’on voit tout sous un faux jour. On ne s’aperçoit pas que ce qu’on représente comme le vœu du pays n’est le plus souvent que le vœu des partis qui s’efforcent de lui imposer leur volonté, que, sous prétexte de réformes chimériques et mal conçues, on désorganise tout, le gouvernement et les institutions, qu’au lieu de s’occuper des vrais et sérieux intérêts publics, on perd son temps à soulever toute sorte de questions oiseuses ou dangereuses. On se débat dans une impuissance remuante et turbulente, sans prendre garde qu’on joue perpétuellement cette comédie, devenue assez monotone, de beaucoup de bruit pour rien. C’est, en vérité, la politique du jour. Depuis six mois, les chambres françaises sont réunies, et d’ici à quelques semaines elles se disperseront de nouveau pour l’automne. Sauf les courtes vacances d’avril, elles auront eu six longs mois de session pour le travail. Pendant ce temps, et surtout depuis le retour du parlement au 20 mai, qu’a-t-on fait réellement ? Oh ! sans doute, le sénat s’est occupé du divorce ; il le vote sans entrain, sans enthousiasme, parce qu’on le lui a présenté, et ce n’est pas là apparemment ce qui peut passer pour une réforme démocratique ; c’est une fantaisie à laquelle le sénat se prête moins par conviction que par résignation. La chambre des députés, pour sa part, est depuis un mois tout entière à cette loi de recrutement, chimère ruineuse de l’esprit de parti ou de secte, et elle se perd si complètement dans ses conceptions égalitaires qu’elle finit par ne plus savoir où elle en est, par tout voter, sans se rendre compte de ce qu’elle vote. D’un autre côté, il y a aussi certainement la révision constitutionnelle, cette révision que personne n’a demandée, au dire de M. le président du conseil, et qui, par cela même, a été jugée si opportune qu’on s’est mis aussitôt à la discuter. Ajoutez à ceci les questions parlementaires, les interpellations, les incidens bruyans : ce sont là assurément des occupations faites pour relever et illustrer une session ! Malheureusement, tandis qu’on perd un temps précieux à des œuvres de parti ou de fantaisie, à des débats qui prouvent justement ce qu’il y a d’artificiel dans notre vie publique, on ne s’occupe pas de bien d’autres choses pourtant assez sérieuses. On ne s’occupe pas d’une situation financière qui reste toujours précaire, du budget qu’on ne trouvera même pas le moyen d’examiner avant les vacances. On ne s’occupe pas des mesures pratiques qui pourraient être utiles à notre armée, qui seraient le préliminaire naturel et nécessaire d’un nouveau système de recrutement. On ne s’occupe pas de l’agriculture, de l’industrie. On va les yeux fermés dans cette voie où l’on s’est engagé, où, en négligeant ce qui intéresse le pays, on ne s’occupe que de ce qui le laisse indifférent, — de ce qui l’atteint quelquefois dans sa sécurité, dans sa vie morale et intellectuelle : témoin cette double discussion d’hier sur la révision constitutionnelle, qui ne répond à rien, et sur une loi militaire, qui menace tout.

S’il est, en effet, une question notoirement inutile, oiseuse, c’est cette révision, qui est livrée à la discussion depuis quelques jours, qui n’est point encore votée, — et, chose curieuse, ce n’est pas seulement le pays qui reste froid ; c’est le parlement lui-même, dont beaucoup de membres ont inscrit cette réforme dans leurs programmes ; c’est le parlement qui ne peut réussir à s’échauffer. On a beau se mettre en campagne, réveiller les souvenirs du 16 mai et de l’assemblée monarchique qui a fait la constitution, discuter sur la révision limitée ou illimitée, sur le droit constituant, sur les pouvoirs et le rôle du congrès : le débat se traîne et languit. On ne s’y intéresse pas. M. Madier de Montjau déploie son éloquence surannée de vieux tribun dans le vide, M. Léon Renault parle avec art pour flatter ceux qui l’écoutent et réussit à peine à piquer la curiosité par un discours qui, en démontrant l’inutilité de la révision, conclut pour la révision. C’est qu’en définitive on comprend que la situation est équivoque et fausse pour tout le monde, que c’est là une question qui ne répond à rien ou qui est mal engagée.

Il y avait à choisir entre deux systèmes de conduite ; ou bien on reconnaissait que, dans les circonstances présentes, une réforme constitutionnelle ne répondait ni à un mouvement sensible d’opinion ni à une évidente nécessité publique, et alors il fallait dès la première heure se prononcer nettement, résolument contre toute tentative révisionniste, pour l’intégrité de la constitution ; ou bien, si l’on voulait une révision, il fallait la préparer avec une certaine ampleur, proposer une réorganisation sérieuse du sénat, revenir, par exemple, aux premiers projets très libéralement conçus de M. Dufaure. M. le président du conseil a cru plus habile de procéder en tacticien, de faire lui-même ce qu’il jugeait inutile, d’enlever par politique aux radicaux une arme dont ils pouvaient abuser et de proposer une révision aussi atténuée, aussi mitigée, aussi inoffensive que possible. M. le président du conseil, avec sa tactique, est arrivé naturellement à ne contenter personne, ni les partisans systématiques et absolus, ni les adversaires réfléchis de la révision. Il n’a sûrement pas satisfait et il ne pouvait satisfaire ceux qui restent convaincus que la constitution, telle qu’elle est, suffit à tout, qu’elle a le double avantage d’être assez flexible pour se prêter à tous les mouvemens de l’opinion et d’être l’expression visible d’une pensée de stabilité dans les institutions. Il pouvait encore moins se promettre de désarmer par une diversion les révisionnistes à outrance. Si M. le président du conseil a cru, avec un peu de révision, prendre ses garanties contre les revendications des radicaux, il s’est fait peut-être une illusion singulière. Il a beau payer rançon par une concession, il a toujours devant lui ce, qu’on peut appeler le parti des agités et même des demi-agités. Ceux-là ne sont jamais satisfaits. Ce qu’ils réclament, ce n’est pas la modification de la première chambre, c’est la suppression du sénat, et après la suppression du sénat, ils demanderaient la suppression de la présidence de la république, et, après la disparition de la présidence de la république, ils demanderaient que le pouvoir exécutif passât tout entier dans des comités au sein d’une convention nouvelle. Ils poursuivent leur rêve de constitution républicaine. Les agités sont toujours des agités, et ils n’ont pas caché à M. le président du conseil qu’il se flattait vainement d’éteindre la question, qu’on procéderait pour la réforme constitutionnelle comme pour l’amnistie, qu’on s’était servi il y a quelques années d’une première concession pour obtenir l’amnistie plénière, qu’on se servirait aujourd’hui de la révision partielle pour arriver à la révision illimitée. M. le président du conseil espère être plus heureux cette fois, et il est vrai qu’il a déjà obtenu de la chambre un vote favorable à une révision limitée. Seulement ce n’est qu’un premier pas ; la question est maintenant de savoir ce que sera cette révision limitée, en quoi elle consistera, comment on pourra rallier le sénat à une réforme dont il doit, après tout, payer les frais. C’est là la difficulté qui ne laisse pas d’être sérieuse, d’autant plus qu’au premier vote qui a repoussé la révision illimitée, la majorité n’a point été bien triomphante. Si l’on ne se met pas d’avance d’accord sur des propositions sagement précisées, il se peut fort bien que le sénat refuse de souscrire à une révision indéfinie, menaçante, et alors qu’arriverait-il ? La stabilité des institutions aurait été mise en doute, le sénat resterait plus que jamais livré à toutes les animadversions des radicaux encouragés à de nouveaux assauts. Et remarquez que, si le sénat cède, si la révision se fait, la situation ne sera pas meilleure ; la brèche sera ouverte dans la constitution, le sénat sortira nécessairement affaibli de cette crise. Voilà le résultat d’une proposition mal conçue et d’une discussion mal engagée !

Le malheur est que le pays reste l’éternelle victime de ces expériences, d’une fausse politique qui l’atteint dans sa sécurité par la révision, qui le menace bien plus encore peut-être par cette loi de recrutement maintenant discutée et votée à une première délibération. Ici tout se réunit pour rendre plus sensibles la présomptueuse frivolité des réformateurs, l’aveuglement hébété des partis et la faiblesse d’un gouvernement qui se prête à la plus malfaisante aventure. Qu’on veuille établir le service de trois ans, soit encore ; c’est un système vraisemblablement, même sûrement des plus dangereux avec lequel on ne fera jamais une armée, — qui a du moins ses partisans, même parmi les militaires. Dans tous les cas, ceux qui l’ont voulu sérieusement ne l’ont jamais cru possible que dans certaines conditions, avec certaines garanties, et M. Gambetta qu’on invoque si souvent, M. Gambetta lui-même, déclarait d’un ton péremptoire que la réforme devait être « précédée d’une constitution des cadres inférieurs a l’abri de toute espèce de défaillance comme de toute espèce de lacune. » La première condition, pour les partisans sérieux du service de trois ans, était donc le recrutement assuré des sous-officiers, la constitution des cadres, et une autre condition aussi aujourd’hui, c’est la création d’une armée coloniale, si on ne veut pas mettre le désordre et le désarroi partout. Est-ce là ce qu’on fait ? Pas le moins du monde, on ne s’est pas même arrêté à ces préliminaires jugés jusqu’ici indispensables pour une réforme conduite avec quelque prudence. L’intérêt militaire n’est pour rien dans ces malencontreux débats d’une loi incohérente. Il s’agit avant tout de satisfaire la plus vulgaire passion d’égalité, de courber inflexiblement sous le même joug toute la jeunesse française, de capter une popularité malsaine auprès de ce qu’on appelle les masses démocratiques. Cette loi, en un mot, n’est pas faite pour organiser une armée ; c’est une œuvre de passion de secte et de calcul électoral : c’est son caractère. M. le ministre de la guerre, qui, au lieu de rester dans son rôle, s’est livré à la plus étrange sortie, l’a dit brutalement en menaçant les députés du ressentiment du pays, des électeurs, s’ils ne votaient pas la loi sans distinction, sans exception. Une fois dans cette voie, on ne tient plus compte des divers intérêts de la société française. Les élèves de l’École normale, les élèves de l’École polytechnique, les instituteurs, les séminaristes bien entendu, — surtout les séminaristes, — tout va à la caserne pour trois ans. Tout y passe, et si on demande à M. le ministre de la guerre comment il fera pour encadrer de si gros contingens, où il trouvera des ressources, il répond lestement qu’il n’y a qu’à voter d’abord, qu’on verra ensuite. Et la chambre, hébétée, ne sachant plus ce qu’elle fait, s’exécute. De sorte qu’on en est là : pourvu que la passion de secte soit satisfaite, peu importe que l’armée ne soit plus qu’une agglomération sans lien et sans tradition, que l’éducation intellectuelle et scientifique du pays soit compromise, que les finances soient menacées.

Qu’en sera-t-il définitivement ? Cette informe et triste loi n’en est, il est vrai, qu’à la première épreuve ; elle a encore à passer par deux délibérations au Palais-Bourbon avant d’arriver au sénat. Dans cet intervalle il y a heureusement place pour la réflexion. Il est cependant un fait dont on devrait se rendre compte dès ce moment : c’est qu’avec tous ces débats agitateurs, ces projets chimériques, ces menaces désorganisatrices, on répand l’incertitude dans la nation et dans l’armée elle-même. On met tout en suspens et en doute, et lorsqu’on aura diminué la confiance du pays dans son organisation militaire, comme on travaille à diminuer sa confiance dans la stabilité de ses institutions, dans la magistrature nouvelle qu’on lui a donnée, dans ses finances, que restera-t-il ? C’est à M. Jules Ferry, qui a la charge du crédit de la France à l’extérieur, de se demander s’il n’est pas plus que temps de s’arrêter dans cette dangereuse voie.

Comment M. le président du conseil, avec les difficultés qu’il se crée ou qu’il se laisse imposer dans les affaires intérieures de la France, conduira-t-il jusqu’au bout toutes ces affaires de politique extérieure dont il a la direction, qui ne sont pas toujours des plus simples ? Il a eu jusqu’ici des apparences, des commencemens de succès, ou, si l’on veut, les bonnes fortunes d’un homme qui a été quelquefois plus heureux que sage. Rien n’est fini cependant ni au Tonkin, ni à Madagascar, ni en Egypte, et toutes ces entreprises de diplomatie ou de guerre poursuivies depuis quelques années à travers mille péripéties nous réservent peut-être encore bien des surprises. L’imprévu est dans toutes les affaires : témoin cet incident inattendu qui vient de se produire au Tonkin. Le traité de Tien-Tsin paraissait en avoir fini avec toutes les complications, du moins avec les chances d’un conflit lointain. On croyait n’avoir plus qu’à régulariser, à coordonner une situation nouvelle créée par la paix avec la Chine et par le récent traité signé à Hué avec l’Annam. Pas du tout ! une petite colonne française, envoyée pour prendre possession de la ville de Lang-Son, à la frontière, a rencontré inopinément sur son chemin des forces chinoises qui ne sont pas évaluées à moins de dix mille hommes. Cette colonne, après un combat où elle a eu des morts et des blessés, a dû prendre position à Bac-lé pour se mettre en sûreté en attendant les renforts qui lui ont été aussitôt expédiés de Hanoï sous les ordres du général de Négrier. Ce qu’il y a là de surprenant et de singulièrement équivoque, c’est la présence de forces régulières chinoises commandées, dit-on, par des généraux chinois. Est-ce là un de ces accidens d’indiscipline et d’incohérence toujours possibles dans des pays où les ordres du pouvoir central sont facilement méconnus ? De toute façon, la France est obligée de demander compte à la Chine de cette violation du traité de Tien-Tsin, qui peut n’être qu’un contretemps tout fortuit, — qui peut fort bien aussi être un acte de duplicité du gouvernement de Pékin, signant la paix d’une main et de l’autre envoyant des ordres de guerre à la frontière. Tel qu’il est, ce malencontreux incident a du moins un avantage ; il est venu fort à propos au moment où déjà l’on se disposait à rappeler en France une partie du corps expéditionnaire ; il prouve, et c’est là sa moralité, que le rapatriement prématuré de nos soldats pourrait être étrangement dangereux, que, si l’on veut être en sûreté, il faut se décider ou se résigner à maintenir longtemps encore peut-être des forces suffisantes au Tonkin. C’est un préservatif contre les illusions qu’on a pu trop promptement se créer au lendemain du traité de Tien-Tsin, et ce qu’il y a de plus clair, c’est que, pour éviter des surprises nouvelles, il n’y a pas d’autre moyen que d’être toujours en mesure d’agir.

Les affaires sérieuses, surtout celles qui ont l’Orient pour théâtre, ne finissent pas si vite, et M. le président du conseil en fait aujourd’hui l’expérience, non-seulement au Tonkin, mais avec cette question égyptienne qui, en entrant depuis quelques jours dans une phase nouvelle, ne s’est peut-être pas simplifiée. On a fait, il est vrai, un grand pas ; on l’a cru du moins. Les négociations engagées depuis deux mois entre la France et l’Angleterre ont eu pour résultat un arrangement préliminaire accepté par les deux cabinets. La conférence, — à laquelle le ministère britannique a été le premier à faire appel, puisqu’il en avait besoin, — se réunit en ce moment même à Londres pour délibérer sur la situation de l’Égypte, devenue assez triste depuis l’intervention anglaise. Qu’en est-il cependant et de cet arrangement préliminaire de l’Angleterre et de la France, dont le secret n’a été divulgué qu’à la dernière heure, et de l’œuvre éventuelle de la diplomatie européenne ? C’est là justement le problème autour duquel des doutes se sont élevés aussitôt à Paris comme à Londres, à Saint-Pétersbourg comme à Vienne et à Berlin. Les impressions semblent avoir été assez confuses, peut-être même peu favorables.

En réalité, cet accord anglo-français, qui était la condition première de la réunion de la conférence européenne, touche à divers points politiques et financiers dans la situation de l’Egypte telle que les événemens l’ont faite. La France a certainement montré une extrême bonne volonté dans cette négociation ; elle est allée avec une bonne grâce un peu empressée au-devant de toutes les susceptibilités anglaises en renonçant pour sa part à cette prépondérance partagée qui s’est appelée le condominium et en prenant l’engagement de n’intervenir désormais en Égypte que d’accord avec l’Angleterre elle-même. L’Angleterre, de son côté, s’oblige à ne pas prolonger son occupation dans la vallée du Nil au delà du 1er janvier 1888, sauf des événemens sur lesquels l’Europe aurait à se prononcer, et elle s’engage de plus à présenter des projets consacrant la neutralisation de l’Egypte, la liberté du canal de Suez. Ainsi, du côté de la France, renonciation à d’anciens droits de prépondérance et d’intervention, — du côté de l’Angleterre, renonciation à toute idée de protectorat ou d’annexion, c’est là ce qu’on peut appeler la partie politique de l’arrangement. Pour la partie financière, le contrôle à deux ayant disparu, on cherche des garanties dans la réorganisation de la commission internationale de la dette égyptienne, dans une extension plus ou moins sérieuse des pouvoirs de cette commission. Au-delà ou en dehors de ce qui a été adopté en commun reste la question particulière des propositions que l’Angleterre a l’intention de soumettre à la prochaine conférence pour obtenir les moyens de remédier aux difficultés financières de la situation présente de l’Egypte. C’est là ce qui a été négocié entre la France et l’Angleterre, ce qui va être soumis à la diplomatie et ce qui, avant même la réunion de la conférence européenne, vient d’être coup sur coup l’objet de discussions animées, pressantes, presque inquiétantes, dans les parlemens de Londres et de Paris.

A parler franchement, cet accord préliminaire que la France a négocié laborieusement avec l’Angleterre, qui est, pour ainsi dire, le programme ou le prélude de la conférence, cet arrangement n’a pas eu, au premier moment, une brillante fortune. S’il a excité des défiances en Angleterre, où, depuis quelques mois, l’opinion est déraisonnablement agitée, il a provoqué aussi en France de vives critiques. M. le président du conseil, le négociateur de ces arrangemens, a été accusé de s’être montré prodigue de concessions, d’avoir renoncé légèrement au condominium, à l’influence privilégiée et traditionnelle de la France, au droit d’intervention, d’avoir aliéné la liberté de notre politique, d’avoir livré d’avance les intérêts des créanciers français de l’Égypte, que l’Angleterre se dispose à pressurer. M. le président du conseil aurait tout sacrifié au plaisir de rentrer dans les affaires d’Egypte et de se montrer l’ami, l’allié de l’Angleterre ! C’est beaucoup dire ; peut-être s’est-on montré bien sévère. Assurément, cet accord récemment conclu n’est point un succès brillant. La France n’a pas reconquis ce qu’elle avait perdu, elle ne retrouve pas sa position privilégiée sur les bords du Nil ; elle aurait pu mettre moins de candeur dans son empressement, quelque mesure dans ses concessions. La question, après tout, est de savoir ce qui était possible dans les conditions d’abaissement et d’effacement où la politique française se trouvait placée depuis le jour où elle avait subi l’humiliation d’un aveu d’impuissance, d’une abdication imprévoyante dans les affaires de l’Égypte. Ce droit d’intervention qu’on regrette, la France a pu l’exercer un jour utilement, avec profit pour elle comme pour l’Égypte, et elle a laissé les Anglais aller seuls au Caire ; ce condominium auquel elle a été associée, elle l’a laissé périr. Ceux qui ont décidé de sa politique ce jour-là lui ont infligé cette épreuve de n’avoir plus qu’un rôle diminué, difficile dans une contrée où, depuis près d’un siècle, elle n’avait cessé de paraître avec éclat, avec une autorité bienfaisante. Après ce qui s’est passé il y a deux ans, on ne pouvait évidemment prétendre rétablir une situation qui a cessé d’exister par l’intervention anglaise. — Mieux valait alors, dira-t-on, continuer à s’enfermer dans une complète réserve, s’abstenir de prendre part à une délibération diplomatique et laisser les Anglais aux embarras de leur prépotence. Cette politique négative d’abstention et de bouderie pouvait n’être pas sûre pour tout ce qu’on veut sauvegarder, et, sans réparer les fautes du passé, elle risquait de compromettre l’avenir. À défaut de ce qu’on a perdu par une désastreuse défaillance de politique, ce qu’il y avait de mieux encore, c’était de s’attacher aux résultats possibles, de chercher une force dans ces souvenirs, dans ces traditions, dans ces intérêts nombreux que la France représente sur les bords du Nil, pour réserver l’avenir, pour assurer à l’Égypte des conditions suffisamment préservatrices.

Ce qu’on a obtenu ne répond pas à tous les vœux, c’est possible. Il faut cependant s’entendre. N’est-ce donc point un fait sérieux qu’une puissance comme l’Angleterre se liant par un acte synallagmatique devant l’Europe, désavouant toute arrière-pensée d’annexion ou de protectorat, acceptant sous la forme diplomatique le principe d’une occupation limitée, s’engageant à faire consacrer la neutralisation de l’Egypte, la liberté du canal de Suez ? Une parole ainsi donnée est une garantie, et à ceux qui s’étudiaient à en atténuer la valeur par toute sorte d’interprétations subtiles M. Gladstone répondait tout récemment avec fierté que, si l’Angleterre pouvait être soupçonnée de vouloir se dérober par quelque subterfuge à ses obligations, le temps serait passé de parler de l’honneur du pays. C’est donc un engagement qui a son importance, que notre diplomatie a dû prendre au sérieux, et, après cela, si notre gouvernement, dans ses négociations, dans ses concessions, s’était inspiré de cette pensée qu’il y avait pour la France un intérêt supérieur à renouer une cordiale et virile entente avec l’Angleterre, ce serait une politique qu’il n’y aurait point à désavouer. C’est la tradition libérale, c’est la vraie politique. Chose curieuse ! tandis qu’en France on accuse notre gouvernement d’avoir tout abandonné, tout sacrifié à l’Angleterre, d’avoir livré les intérêts français pour le plaisir de rentrer dans les affaires d’Égypte, à Londres l’opposition reproche passionnément à M. Gladstone et à lord Granville d’avoir fait trop de concessions à la France, d’avoir lié la politique anglaise, de compromettre la domination et les intérêts britanniques dans la vallée du Nil. Que signifient ces contradictions ? Cela veut dire tout simplement que cet arrangement, comme tous les arrangemens possibles, est le résultat de concessions mutuelles, qu’il faut le prendre pour ce qu’il est, pour une transaction qui n’est une victoire pour personne. A Paris comme à Londres, on peut sans doute voir aisément ce qu’il a de défectueux, d’incomplet ou de vulnérable ; on ne voit pas bien comment on pourrait le remplacer. On voit encore moins l’intérêt qu’il y aurait pour l’Angleterre comme pour la France à désavouer cette œuvre d’hier, à se séparer encore une fois pour laisser plus que jamais les affaires égyptiennes aller à l’aventure. Et maintenant que va décider la conférence réunie à Londres au lendemain de cette négociation anglo-française et des interprétations, des contestations dont elle a été déjà l’objet dans les parlemens des deux pays ? Officiellement elle n’est réunie que pour se prononcer sur les propositions financières qui vont lui être soumises par l’Angleterre. La loi de liquidation égyptienne, la commission internationale de la dette, les garanties instituées en faveur des créanciers étrangers en Égypte, tout cela a été fait par l’Europe et ne peut être modifié que par l’Europe appelée à délibérer sur les demandes du gouvernement de la reine Victoria. C’est une œuvre essentiellement financière. Il est cependant assez difficile que la conférence se réunisse à Londres uniquement pour sanctionner un programme d’expédiens financiers ; il est peu vraisemblable que la diplomatie des plus grandes puissances se contente de se prêter aux propositions du gouvernement anglais, aux emprunts qu’il veut réaliser, aux réductions des intérêts de l’ancienne dette qu’il veut opérer, aux modifications de garanties qu’il veut accomplir, sans examiner de plus près la situation politique de l’Égypte, sans arriver en un mot à ce qui est l’objet de l’arrangement préliminaire de la France et de l’Angleterre. Les finances et la politique se lient si intimement que les diplomates de la conférence ne peuvent guère les séparer dans leurs délibérations. Ils ne feront qu’une œuvre vaine, peu sérieuse, ou ils seront conduits à embrasser l’ensemble des affaires égyptiennes. Or c’est ici que la situation devient singulière, bizarre, qu’elle se complique d’une circonstance imprévue, d’un phénomène absolument nouveau qui n’est qu’un grand désordre ou qui peut être, en vérité, le commencement d’une révolution dans la politique et dans la diplomatie.

Qu’on veuille bien considérer ce fait qui se produit, si nous ne nous trompons, pour la première fois. La conférence, dans sa sphère, est assurément souveraine ; ce qu’elle décide avec les pouvoirs qu’elle a reçus est censé lier les gouvernemens. D’un autre côté cependant, à Paris et à Londres, les ministères, assiégés de défiances parlementaires, se sont laissé imposer l’obligation de soumettre aux chambres ce qu’aura décidé la conférence réunie en ce moment. M. Gladstone l’a promis à la chambre des communes, M. Jules Ferry l’a promis à la chambre des députés de France. Ils l’ont dit : rien ne sera définitif qu’après l’approbation des chambres ; de sorte que les parlemens se trouvent par le fait associés à l’œuvre de diplomatie ; ils ne la contrôlent pas seulement, ils peuvent au besoin l’annuler. Ce que la délibération collective des grandes puissances aura fait, les parlemens de Paris et de Londres peuvent le défaire par un vote. La conférence n’est plus qu’un bureau consultatif dont les décisions n’ont rien d’assuré et de définitif. C’est tout simplement l’anarchie par la confusion de tous les pouvoirs, par l’invasion de l’autorité parlementaire dans les affaires de diplomatie, par l’abdication des gouvernemens, par le morcellement des responsabilités. Après cela, qu’on ne s’y trompe pas, toutes les négociations deviennent difficiles, si elles ne sont pas impossibles. Supposez un instant qu’à Paris ou à Londres le parlement repousse absolument ou modifie partiellement les décisions de la conférence : il est douteux que la diplomatie accepte le rôle qui lui aura été fait et se prête à recommencer son travail. L’œuvre diplomatique n’existe plus ; l’arrangement même conclu entre les cabinets de Paris et de Londres n’a plus de valeur. C’est une situation toute nouvelle, d’autant plus qu’il y a bien des chances pour que les ministères disparaissent dans ces complications, et la France se retrouve dans l’isolement d’où elle a voulu sortir, plus que jamais séparée de l’Angleterre, peut-être aussi des autres puissances, réduite à reconquérir péniblement une position dans ces affaires d’Egypte de plus en plus aggravées.

Ce qui ajoute peut-être à l’obscurité dont cette question égyptienne reste enveloppée au moment même où s’ouvre la conférence, c’est l’attitude que les gouvernemens du continent ont gardée jusqu’ici. Ils ne se sont prononcés ni sur les propositions financières de l’Angleterre, ni sur les combinaisons concertées pour l’avenir entre Paris et Londres ; ils ont réservé leur opinion. Une seule chose est certaine, c’est que pour aucun d’eux, pas plus pour M. de Bismarck que pour les autres représentans de la politique européenne, l’Égypte ne semble devoir être l’occasion d’un conflit prochain. Et M. de Bismarck, lui aussi, a sa politique coloniale, dont il a eu dernièrement à parler à propos d’un crédit demandé au Reichstag pour la création de paquebots transatlantiques. Au milieu des préoccupations de ses affaires intérieures, de la reconstitution récente du conseil d’état, de la loi sur les assurances ouvrières qui vient d’être votée, le chancelier de Berlin a ses idées sur l’expansion allemande. Il ne veut pas précisément créer un empire colonial, fonder des établissemens lointains et coûteux ; il entend seulement protéger ses compatriotes partout où ils iront s’établir, et pour les Allemands il répète fièrement le Civis Romanus sum que lord Palmerston prononçait autrefois pour les Anglais. M. de Bismarck n’a point, il est vrai, une marine puissante à promener sur les mers pour la protection de ses nationaux : qu’à cela ne tienne, il s’est laissé aller à dire d’un ton dégagé, dans une commission, que, si on lui donnait des griefs, il n’avait pas besoin d’aller si loin, que les portes de Metz s’ouvraient sur la France ! Le mot était étrange, presque menaçant, et il a fait du bruit, même au Reichstag. Le sens en avait été évidemment dénaturé ou exagéré, et, à la première occasion, le chancelier s’est plu à dire avec une sorte d’ostentation que, depuis longtemps, entre l’Allemagne et la France, il n’y a que des relations cordiales. Si M. le président du conseil n’était pas rassuré, il serait difficile. Le chancelier de l’empereur Guillaume l’a comblé, lui et ses prédécesseurs, des témoignages de sa confiance. M. de Bismarck l’a déclaré : « Les deux gouvernemens ont pleine confiance dans leur loyauté et leur sincérité réciproques ! » S’il y a eu quelquefois des craintes à Paris, un mot du chancelier a toujours suffi pour dissiper les doutes. Pourvu que nos gouvernemens ne se proposent pas « le rétablissement d’un état anormal datant, de Louis XIV, » il n’y a rien à craindre. Les populations peuvent se rassurer « pour le présent et pour l’avenir, autant que la sagesse humaine peut prévoir, sur la possibilité d’une guerre entre l’Allemagne et la France ! » Voilà qui est au mieux ; M. de Bismarck est un grand messager de paix, et nous pouvons être tranquilles.

Quelque importance qu’aient ces problèmes de la paix et de la guerre où la destinée des nations est engagée, il est cependant d’autres questions qui ont aussi leur intérêt, qui touchent à la direction des grands courans de la politique, à des luttes de partis et d’opinions communes à tous les pays. Les dernières élections belges ont eu cet intérêt. Elles ont été la défaite des libéraux, qui avaient mal usé de leur règne, et la victoire des catholiques, qui ont profité des fautes de leurs adversaires. Les vainqueurs du scrutin du 10 juin ont conquis le pouvoir ; ils ont aussitôt formé un ministère avec M. Malou pour président du conseil, M. Beernaert, M. Jacobs, M. Woeste, M. Moreau d’Andoye, M. Van den Peereboom, le général Pontus. Quelques-uns de ces hommes ont une position considérable dans leur parti et dans le pays. M. Malou est un des vieux parlementaires de la Belgique, connu pour ses lumières, pour son esprit modéré et ses aptitudes financières. Un des premiers actes du nouveau cabinet a été de supprimer le ministère spécial de l’instruction publique et de replacer la direction de l’enseignement au ministère de l’intérieur, où elle était autrefois ; cette modification d’ailleurs n’implique nullement une diminution de l’importance attachée à l’enseignement, elle tient simplement à une idée différente sur la prépotence de l’état et sur les droits des communes dans l’enseignement. Le ministère a tenu aussi à dissoudre le sénat, où demeurait une majorité libérale de quelques voix. Il reste à savoir si les élections sénatoriales qui vont se faire dans quelques jours compléteront la victoire du 10 juin. Le ministère a dans tous les cas à la chambre des députés une majorité qui lui crée une position assez forte pour être en pleine possession des affaires et gouverner sans embarras. La question est maintenant tout entière dans la politique qu’il suivra.

Que les catholiques extrêmes, qui existent en Belgique comme partout, revendiquent pour eux le succès du 10 juin ; qu’ils réclament passionnément, bruyamment l’abrogation de toutes les lois faites par les libéraux, le rétablissement de toutes les influences cléricales, et qu’ils en soient déjà à se plaindre de la modération, de la circonspection du ministère Malou, ils sont dans leur rôle ; ils ont tous les emportemens des partis violens. Le ministère, lui, ne s’associe point évidemment à ces exagérations ; il comprend sa position. Il sait que, si les catholiques, qu’il représente au pouvoir, ont triomphé dans les élections dernières, c’est parce qu’ils ont su être modérés et gagner par cette modération même l’alliance de beaucoup de libéraux fatigués de la politique violente de leur ancien parti. Cette alliance qui a fait la force des catholiques dans les élections, le ministère semble bien décidé à la maintenir, en donnant satisfaction au sentiment catholique et conservateur, mais aussi en évitant toute réaction, en assurant surtout la liberté à tout le monde. C’est la politique qui l’a aidé à vaincre, c’est aussi la seule politique qui puisse l’aider à vivre avec honneur pour son parti, avec profit pour la libérale et sage Belgique.

CH. DE MAZADE.