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Chronique de la quinzaine - 14 juin 1884

Chronique n° 1252
14 juin 1884


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




14 juin.

Ce n’est point, certes, par une vaine fantaisie ou par un entêtement d’opposition chagrine qu’on est sans cesse ramené à montrer les fautes, les excès de parti, les abus de domination, les imprévoyances qui s’accumulent depuis bien des années déjà dans notre politique française. Après tant d’épreuves et de mécomptes, lorsque les événemens ont si souvent trompé toutes les espérances et confondu la raison, on serait bien plutôt porté à se contenter de peu. C’est, dans le fond, le sentiment le plus saisissable du pays, qui ne demande pas pour le moment qu’on fasse de grandes choses, qu’on l’ébluuisse par d’éclatans succès, qui a tout au moins le droit d’exiger qu’on cesse de le fatiguer de projets stériles, de tyrannies de parti, qu’on lui assure la paix intérieure, une prudente administration de ses intérêts et une position suffisamment honorable dans les affaires du monde. Ce n’est pas trop, ce serait déjà beaucoup d’obtenir qu’on en revînt par degrés à une bonne politique.

Que M. le président du conseil se flatte de répondre par sa diplomatie à une partie de ces vœux, soit, nous ne méconnaissons pas ce qu’il a fait depuis un an pour remettre un peu d’ordre et de suite dans les affaires extérieures de la France. M. le président du conseil, il est vrai, s’est tiré avec une certaine dextérité de ses embarras du Tonkin ; il paraît avoir franchi les pas les plus difficiles par le succès d’une campagne rapidement et heureusement conduite aussi bien que par sa diplomatie. Après le traité de Tien-Tsin, qui écarte le danger d’une guerre lointaine, qui règle nos rapports avec la Chine, il vient de faire signer à Hué un nouveau traité qui constitue déûnitivement le protectorat de la France sur ces vastes contrées de l’Aunam et du Tonkin. Il a su aussi venir à peu près à bout de cette inextricable affaire de Tunis, qui ne paraît plus être une difficulté sérieuse ; il a réussi à apaiser les susceptibilités italiennes, à dissiper les nuages laissés dans nos rapports avec l’Espagne par un maussade incident, et il s’est fait assez de crédit pour pouvoir traiter aujourd’hui sans désavantage avec l’Angleterre au sujet de l’affaire d’Egypte. Ce sont là des résultats patiemment poursuivis et qui ont certainement leur valeur, qui placent la France dans une situation moins précaire, moins déprimée que celle où elle se trouvait il y a dix-huit mois. M. le président du conseil a donc suffisamment réussi au quai d’Orsay, nous ne le contestons pas. Malheureusement cette politique ministérielle a plus d’une face, et si d’un côté elle a repris ou a paru reprendre une certaine position à l’extérieur, elle reste d’un autre côté toujours enfoncée dans un vrai fourré d’épines, dans ces affaires intérieures d’où elle ne sait plus comment sortir. Elle se débat depuis le retour des chambres entre des interpellations sur la Corse et une loi chimérique de recrutement militaire, entre la révision constitutionnelle et le divorce. Tout cela se mêle dans des discussions coupées, incohérentes, où le gouvernement hésite souvent à avoir une opinion, où la majorité flotte sans direction, à la merci de toutes les influences : de sorte que M. le président du conseil a beau avoir des succès diplomatiques, il reste toujours sous le poids de toutes ces questions inutiles ou dangereuses qu’il soulève si gratuitement ou qu’il laisse soulever autour de lui.

Les deux exemples les plus récens et les plus frappans de cette confusion de politique intérieure sont la révision constitutionnelle, dont le ministère a cru devoir prendre l’initiative, et cette loi de recrutement militaire qui va à l’aventure devant la chambre, qui, si elle était adoptée, serait la désorganisation de l’armée et des professions libérales en France. — Elle est donc maintenant engagée, cette révision que le pays ne demandait certes pas, qui n’excite positivement aucun enthousiasme, même chez ceux qui l’ont inscrite dans leurs programmes. Bon gré mal gré, elle est engagée ; M. le président du conseil a fait solennellement ses propositions, la chambre a nommé sa commission, et dès le premier pas il est clair qu’on va rencontrer toute sorte d’impossibilités ou de difficultés. A peine la discussion a-t-elle été ouverte dans la commission, que l’on s’est aperçu que le meilleur ou peut-être le seul moyen de s’entendre était de s’expliquer le moins possible, de commencer par accepter le principe de la réforme constitutionnelle, en laissant le reste à l’imprévu, en se bornant, pour toute précaution, à dire que la révision sera limitée. C’est là, en effet, le seul point admis, et il ne pouvait guère en être autrement, par cette raison bien simple qu’il est plus facile d’ouvrir une telle question que d’en préciser d’avance toutes les suites. On peut bien mettre dans un exposé des motifs, et même dans un rapport de commission, qu’il y aura une revision, mais que la revision sera limitée, qu’on ne touchera qu’à des articles déterminés de la constitution, que le congrès, auquel on est obligé d’avoir recours, ne pourra sortir du programme qui lui aura été tracé d’avance ; et après ? Où est la sanction ? où est la garantie ? M. le président du conseil, il est vrai, se flatte de maîtriser toutes les impatiences par son intervention : si l’on voulait toucher à d’autres articles de la constitution, étendre indéfiniment la revision, il demanderait aussitôt la question préalable. M. le président du conseil peut avoir l’intention de rester dans son programme, il peut se promettre de rallier le congrès à ses idées ; mais si, par une circonstance qui peut naître à l’improviste, qui en définitive n’a rien d’impossible, il se trouvait une majorité refusant de subir une question préalable, si le congrès qui, après tout, est souverain, prétendait exercer tous ses droits, que pourrait faire M. le président du conseil ? Et même quelle autorité garderait-il comme ministre le jour où il aurait vu la majorité du congrès lui manquer ? Il ne serait plus que le très humble exécuteur d’une politique qu’il aurait combattue, ou il y aurait, pour tout arranger, une crise ministérielle dans une crise constitutionnelle !

Soit cependant ; nous admettons qu’on est maître de l’imprévu, que le programme de la représentation sera suivi point par point, que toutes les limitations imaginées d’avance seront respectées. C’est entendu, on ne touchera qu’à l’article 8, pour déclarer une fois pour toutes, selon le mot récent et naïf de M. le ministre de l’intérieur à Amiens, « qu’en dehors des institutions républicaines, il n’y a plus que des formes de gouvernement dérobées par la force et des usurpations violentes ou criminelles ; » on ne touchera qu’aux articles relatifs à l’organisation et aux attributions du sénat. Dans tous les cas, sur tous ces articles, qui sont certes des plus essentiels et qu’on livre aux chances de la revision, la discussion reste absolument ouverte ; toutes les solutions sont possibles. On pourra prouver une dernière fois, si l’on veut, que c’est une puérilité de prétendre mettre la république au-dessus de tout débat. On pourra suivre les idées de M. le président du conseil sur le mode d’élection et les attributions financières du sénat ; on pourra aussi imaginer un système électoral tout nouveau et au besoin réduire à rien les prérogatives de la première chambre dans les affaires de finances. Ici il n’y a pas de limitation ; le champ est indéfini, la question demeure indécise. La commission elle-même a bien pu se mettre d’accord sur les articles qui devront être soumis à une réforme, elle n’a pas pu réussir à avoir une opinion sur le régime qui sera substitué à ce qui existe. — Avant tout on ouvrira, dit-on, avec le sénat des négociations extra-parlementaires et on s’entendra avec lui sur les combinaisons nouvelles qui seront proposées au congrès. Cela revient à dire que le congrès, qui est souverain, sera réuni pour enregistrer ce qui aura été décidé dans des conciliabules. C’est bien la peine de parler toujours de fonder un gouvernement sérieux. Et puis franchement, après avoir livré une partie de la constitution sous prétexte d’enlever une arme aux radicaux, quelle autorité aura M. le président du conseil pour refuser une revision nouvelle à ceux qui la demanderont ? Voilà la stabilité des institutions bien garantie, et le sénat, convenons-en, rendrait un signalé service à M. le président du conseil en arrêtant au premier pas cette revision mal venue, en refusant d’entrer en négociations sur les divers genres d’amputation auxquels on prétend le soumettre.

Ce n’est point, à vrai dire, le seul service que le sénat, tel qu’il est, peut rendre au gouvernement, au pays, et on compte peut-être déjà sur lui pour repousser cette loi de recrutement militaire qui se traîne depuis quelques jours dans les discussions de l’autre chambre, — de la chambre réformatrice, — qui est une menace tout à la fois pour l’armée, pour les finances, pour l’intelligence française. Au premier abord, à ce qu’il semble, une loi militaire devrait avoir pour objet de créer une véritable armée, de la fortifier dans son organisation et dans ses ressorts, en tenant compte, bien entendu, de la diversité des intérêts sociaux, des finances publiques. C’est là ce que se sont proposé jusqu’ici tous ceux qui ont eu à reconstituer une armée française, en 1872, comme après 1830, comme en 1818. La loi nouvelle qu’on discute aujourd’hui ne s’inspire nullement de cet esprit. Elle est née de la plus fausse, de la plus dangereuse idée démocratique mêlée d’un militarisme vulgaire ; elle ne pourrait avoir d’autre résultat que de transformer l’armée en une vaste et confuse agglomération sans lien, sans traditions et sans puissance, en atteignant du même coup dans leur source les forces intellectuelles de la France. Ce n’est pas une loi militaire, c’est une loi de nivellement social par la caserne obligatoire. Tout est sacrifié à une chimère, à une passion aveugle et subalterne d’égalité, et ceux qui ont conçu cette loi, ceux qui la défendent ne déguisent même pas l’arrière-pensée d’hostilité qui les anime contre les classes plus ou moins libérales de la nation. M. Paul Bert, qui, lui, ne tient probablement pas à être de ces classes libérales, se fait un âpre et ironique plaisir de mettre la main sur les fils des bourgeois, comme si depuis près d’un siècle ces bourgeois, puisque ainsi on les nomme, avaient eu besoin qu’on les prît de vive force pour servir fidèlement leur pays, pour aller répandre leur sang sur tous les champs de bataille ! Qu’on veuille consacrer une fois de plus le principe de l’obligation du service militaire pour tous, ce n’est point une invention nouvelle, c’est déjà inscrit dans la loi de 1872. Ce qu’il y a de nouveau dans la loi qu’on prétend faire aujourd’hui, qui heureusement a peu de chances d’aller jusqu’au bout, c’est cette idée fixe de jeter toute la jeunesse française dans les rangs, sans distinction, sans tenir compte des intérêts publics de toute sorte qui peuvent se trouver compromis. Voilà ce qui ne s’était vu jusqu’ici ni en France ni en aucun pays. M. le ministre de la guerre appelle cela bravement créer l’unité sociale par la fusion des classes sous le drapeau. Il peut être tranquille, l’unité sociale est créée en France. Ce qu’il propose, ce qu’on propose avec lui c’est tout simplement l’unité par l’abaissement organisé. C’est la suspension pendant trois ans de l’éducation scientifique, littéraire, artistique de toute une partie de la jeunesse de France ; c’est une irréparable perte pour ce qu’on peut appeler le capital intellectuel du pays, pour cette civilisation nationale, que M. Mézières défendait ces jours derniers encore, avec une chaude et généreuse éloquence, en refusant d’avance son vote à une loi qu’il a justement qualifiée a comme une menace pour la grandeur de notre pays, comme un danger de décadence pour la patrie française. »

Si, du moins, ces réformateurs à outrance pouvaient se flatter de pousser jusqu’au bout la rigueur de leur système, de réaliser cette égalité absolue qu’ils rêvent, ou comprendrait encore jusqu’à un certain point cette étroite obstination de secte ; mais ils ne le peuvent pas visiblement : ils ne le peuvent pas, parce que, même avec la réduction du service à trois années, il n’y a pas de budget qui puisse suffire à l’incorporation de trois contingens entiers, parce qu’il y a des nécessités auxquelles on ne peut se dérober, parce qu’il y a la nature des choses. Et alors, que font les réformateurs ? Ils établissent la règle, comme ils le disent, et ils se sauvent par des exceptions, par des dispenses, par des subterfuges. On allonge la taille réglementaire des conscrits pour diminuer le contingent. M. le ministre de la guerre a ses catégories de non-disponibles, qu’il défend vigoureusement. La commission étend les exemptions pour les soutiens de famille, et même elle avait imaginé d’assimiler aux soutiens de famille ceux qui se trouveraient « dans une situation jugée digne d’intérêt, » — ce qui était tout simplement mettre l’arbitraire le plus complet dans l’administration des dispenses de service. La commission ne craint pas de multiplier les exemptions, c’est-à-dire, après tout, de déroger à l’égalité, pourvu, bien entendu, qu’elle atteigne les professeurs, les futurs avocats et médecins, les élèves des Écoles des beaux-arts et des sciences, surtout les séminaristes. En d’autres termes, la commission fait à peu près le contraire de ce qu’elle devrait faire : elle ne tient compte, dans les dispenses, que des intérêts privés lorsqu’elle devrait ne considérer que l’intérêt public. Qu’en résulte-t-il ? C’est que, depuis quinze jours, on se débat au milieu de toute sorte de contradictions pour arriver à une œuvre informe qui ne résiste pas au plus simple examen, et la confusion ne fait que s’accroître à mesure que la discussion se prolonge. Le gouvernement cependant laisse faire, ou du moins il n’est représenté dans ces débats que par M. le ministre de la guerre, qui prête les mains à tout ce que la commission propose. M. le président du conseil, qui a l’ambition de fonder ce gouvernement sérieux dont parlait, à Amiens, M. le ministre de l’intérieur, a eu depuis quelques jours deux belles occasions de se montrer un homme politique : il n’avait qu’à ne pas présenter la revision et à intervenir résolument pour montrer le danger de cette loi militaire. Il a fait, lui aussi, tout le contraire de ce qu’il devait, et il n’aura probablement réussi qu’à préparer des embarras fort lourds pour lui-même et pour la république, toujours menaçans pour le pays. À défaut de grands événemens faits pour troubler le monde et heureusement peu vraisemblables pour cet été, les incidens ne manquent pas dans plus d’un pays, et ils ne sont pas sans intérêt. Il y a les incidens de cette question égyptienne, qui reste toujours l’objet des négociations, des délibérations de l’Europe et qui peut même avoir ses contre-coups dans la situation intérieure de l’Angleterre. Il y a, en Belgique, ces élections d’hier, qui sont un vrai coup de théâtre, qui changent la majorité du parlement, renversent un ministère, et, à côté de la Belgique, il y a, en Hollande, le commencement de ce qu’on pourrait appeler, ce qui pourrait devenir une crise de succession dynastique. Il y a, au-delà des mers, les préliminaires de l’élection d’un nouveau président aux États-Unis. Un peu partout, il y a toutes ces affaires qui se succèdent sans interruption, souvent sans bruit, et qui sont la vie des peuples, qui occupent tous les jours gouvernemens et parlemens.

Va-t-il décidément y avoir une conférence nouvelle de l’Europe pour régler les affaires de l’Égypte ? Ces quelques jours pendant lesquels le parlement anglais a été séparé pour les vacances de la Pentecôte, ont-ils profité aux négociations préliminaires engagées entre l’Angleterre et la France ? Un jour, on a dit que ces négociations étaient interrompues ; un autre jour, on a prétendu qu’elles étaient reprises. Le fait est que le secret a été bien gardé, qu’on a parlé un peu au hasard, qu’on n’est pas beaucoup mieux fixé encore aujourd’hui. Ce qu’on sait seulement par M. Gladstone, qui l’a dit au retour du parlement, c’est que « les négociations du cabinet de Londres avec la France sont arrivées à un tel point qu’on espère pouvoir, dans quelques jours, consulter les autres puissances. » M. Gladstone, en exprimant l’espoir de pouvoir faire la semaine prochaine de plus amples communications au parlement, a, de plus, conseillé à ses compatriotes de se tenir jusque-là en garde contre les versions erronées répandues par les journaux. Le seul fait certain, c’est donc l’existence d’un accord des deux puissances qui était comm.e la condition préliminaire de la réunion de la conférence européenne. En quoi consiste cet accord ? Implique-t-il une limitation quelconque de l’occupation anglaise dans la vallée du Nil, la reconstitution ou l’extension du contrôle international sur les finances égyptiennes ? Sans trop s’arrêter à tout ce qu’ont dit ces journaux impatiens de nouvelles dont a parlé M. Gladstone, on peut croire d’avance que l’accord a dû s’établir par des concessions mutuelles, que les dispositions amicales et conciliantes des deux cabinets rendaient d’ailleurs faciles.

Assurément, quoi qu’en dise une partie de la presse anglaise, la France n’a point eu la pensée de profiter des circonstances pour aggraver les embarras de l’Angleterre. Elle a été en Égypte, elle n’y est plus, du moins aux mêmes titres. Elle a laissé à l’Angleterre les avantages et la responsabilité d’une intervention militaire ; elle n’a certainement pas songé à raviver après coup des conflits de prépondérance au risque de compromettre les relations des deux pays. Elle n’était même pas intéressée à faire des propositions qui auraient pu affaiblir le cabinet libéral de Londres devant l’opinion britannique, — et que ce cabinet d’ailleurs n’eût probablement pas acceptées. La France, en un mot, n’a pu avoir aucune arrière-pensée d’hostilité ou même de jalousie dans cette négociation ; mais si elle a été conciliante, comme elle ne pouvait manquer de l’être, si elle est restée dans son rôle en se bornant à la protection des intérêts nombreux et puissans qu’elle a encore dans la vallée du Nil, il est bien clair que l’Angleterre, de son côté, n’a pas pu et n’a pas dû se refuser à quelques-unes des conditions qu’on lui soumettait. L’Angleterre devait être d’autant plus modérée que ces complications égyptiennes, sur lesquelles on a aujourd’hui à délibérer, sont en partie son œuvre depuis qu’elle est toute-puissante au Caire et à Alexandrie. Qu’a-t-on pu, du reste, demander au cabinet de la reine Victoria qui ne soit d’accord avec la politique qu’il a toujours avouée ? S’il s’agit de fixer d’une manière pins ou moins vague la durée de l’occupation anglaise dans la vallée du Nil, le cabinet de Londres n’a cessé de déclarer qu’il n’entendait pas tenir indéfiniment garnison au Caire ; s’il y a des garanties à accorder pour les intérêts étrangers, européens qui existent en Égypte, qui souffrent d’une crise prolongée, il a toujours reconnu la valeur de ces intérêts, l’autorité de l’Europe. Le cabinet de Londres n’a donc point eu à se désavouer dans sa diplomatie, les concessions raisonnables lui étaient faciles ; il a dû les faire, et c’est ainsi qu’on est arrivé à cet « arrangement » dont a parlé M. Gladstone, sans lequel il n’y aurait pas de conférence.

La question, il est vrai, se complique ici d’une étrange façon. Les ministres de la reine n’ont pas seulement à traiter avec la France, puis avec l’Europe, qui attend patiemment le résultat de ces négociations poursuivies avec tant de discrétion depuis quelques jours, ils ont encore et surtout à traiter avec l’opinion, de plus en plus excitée contre eux. En d’autres termes, la question diplomatique est doublée, pour le moment, d’une question intérieure devenue assez grave. Le fait est que, depuis quelque temps, l’opinion, troublée et excitée par une violente campagne de journaux, se montre singulièrement exigeante et acrimonieuse pour le ministère de M.Gladstone, naguère encore si populaire. On lui demande compte de ses fautes, des contradictions ou des défaillances de sa politique extérieure, des déceptions dont cette affaire d’Égypte a été l’inépuisable source, d’une sorte d’impuissance humiliante pour l’orgueil britannique ; on lui reproche des conditions qu’on ne connaît pas, les concessions qu’il est censé avoir faites. Les tories, sous la direction de lord Salisbury, de sir Stafford Northcote, engagent passionnément la lutte contre lui sur cette question délicate ; beaucoup de libéraux eux-mêmes semblent éprouver un singulier malaise, et c’est ce qui fait que le ministère va se trouver inévitablement aux prises avec de vraies difficultés le jour où il soumettra au parlement, comme il l’a promis, le résultat de sa négociation avec la France ; il aura sans doute à subir un terrible assaut. Que peut-on exiger de lui, cependant ? Est-ce sérieusement qu’on parle de décréter l’annexion de l’Égypte, ou, ce qui reviendrait à peu près au même, de déclarer purement et simplement le protectorat anglais dans la vallée du Nil ? C’est une politique plus facile à proposer qu’à réaliser, et qui créerait à l’Angleterre plus d’une difficulté en Europe, sans parler même des difficultés militaires et financières d’un établissement en Égypte. Il est assez singulier, dans tous les cas, qu’on propose l’annexion ou le protectorat comme des remèdes à un état de désordre et d’anarchie qui s’est développé et aggravé justement sous la domination anglaise. Le ministère a encore une chance, c’est que les libéraux, qui semblent disposés à se détacher de lui, réfléchiront au dernier moment avant de se prêter à provoquer une crise qui serait la défaite de leur parti, la chute du cabinet qui les représente au pouvoir, une sorte de révolution dans la politique britannique. Il y a, en effet, deux intérêts des plus sérieux engagés dans cette phase difficile et laborieuse des affaires anglaises. Il y a l’intérêt libéral qui s’attache à l’existence du ministère de M. Gladstone ; il y a aussi l’intérêt des bonnes relations avec la France, et si l’alliance de l’Angleterre a toujours pour nous une importance que nous ne déguisons pas, l’alliance de la France n’est point non plus, après tout, inutile à l’Angleterre elle-même dans l’état présent du monde.

En tout pays, les partis ont leur fortune et les scrutins ont leurs surprises. Les élections belges viennent de le prouver encore une fois. Depuis six ou sept ans déjà, les libéraux régnaient en Belgique ; ils avaient la majorité dans les deux chambres ; ils avaient pour les représenter au gouvernement le ministère de M. Frère-Orban. Plusieurs fois, depuis leur arrivée au pouvoir, le parlement a été renouvelé et le succès ne leur avait jamais manqué jusqu’ici. Évidemment, ils espéraient triompher encore au scrutin qui vient de s’ouvrir le 10 juin pour le renouvellement partiel de la chambre des députés. Le résultat a confondu tous leurs calculs ; ce dernier scrutin est un vrai coup de théâtre. Presque partout, à Anvers, à Namur, à Nivelles, à Louvain, à Bruges, lès libéraux ont essuyé d’éclatantes défaites ; la victoire est restée aux catholiques, ou, si l’on veut, aux « indépendans, » puisque c’est le nom qu’ont pris pour la lutte les adversaires du ministère et des libéraux. Les bourgmestres des principales villes, le président de l’association libérale, de cette association autrefois si puissante, deux des membres du cabinet, particulièrement le ministre de l’instruction publique, deux vice-présidens de la chambre ont été battus ; le président d’une enquête scolaire qui a fait en son temps beaucoup de bruit est resté dans la mêlée. Chose bien plus curieuse et qui ne s’était pas vue depuis 1830, à Bruxelles même, pas un libéral n’a été élu ; seize cléricaux ou « indépendans » ont passé. Et ce ne sont pas de petites victoires qu’ont obtenues les catholiques ; dans la plupart des scrutins, les majorités sont de 1,500, 1,300, 1,200 voix ; à Bruxelles, la majorité est de près de 1,400 voix. En un mot, le déplacement est complet et décisif : dans la dernière chambre, la majorité libérale était de 26 voix ; dans la chambre nouvelle, la majorité catholique est de 32 voix. Évidemment, une telle manifestation n’est pas une surprise, une méprise ; elle ressemble à un acte très délibéré du pays. Ce vote du 10 juin est un désastre pour les libéraux, et il a du premier coup frappé à mort le ministère de M. Frère-Orban, qui a remis aussitôt sa démission au roi. Un ministère catholique va naturellement se former et prendre la direction des affaires de la Belgique, c’est la conséquence du dernier scrutin.

Comment s’explique cette sorte de révolution toute pacifique et légale qui fait de l’opposition d’hier le gouvernement d’aujourd’hui, des vainqueurs de ces dernières années les vaincus du 10 juin ? On peut dire sans doute que les libéraux ont été les victimes de leurs divisions. Depuis quelque temps, en effet, il y avait une scission dans le parti. Il s’est formé une avant-garde radicale et progressiste qui s’est détachée de la masse de l’armée libérale, des modérés, qui a déclaré la guerre au ministère, et qui, poussant sa campagne jusqu’au bout, a voulu avoir ses candidats dans les élections, au risque d’affaiblir le parti dans le combat. C’est une explication ; elle n’est peut-être pas suffisante cependant, puisque, le plus souvent, la majorité des catholiques a dépassé les chiffres réunis des frères ennemis du libéralisme : des radicaux et des modérés. Une autre explication plus plausible, c’est que les libéraux, dans leur passage aux affaires durant ces dernières années, ont cru pouvoir, eux aussi, abuser de la domination. Ils ont voulu tout réformer pour mieux assurer leur règne. Le ministère, pressé par les radicaux, ne les a pas sans doute toujours suivis dans les aventures démocratiques où ils auraient voulu l’entraîner ; il leur a fait cependant bien des concessions, surtout dans les affaires religieuses. Lui aussi, il a voulu avoir sa guerre au cléricalisme, sa loi d’enseignement laïque, sans ménager les mœurs, les croyances, les libertés locales dans un pays comme la Belgique. Il a voulu construire des écoles, multiplier les dépenses, sans consulter ses ressources. Il s’est trouvé bientôt en face du déficit, et pour couvrir le déficit, il a été obligé de proposer de nouveaux impôts, ce qui n était pas de nature à le populariser, particulièrement à la veille des élections. Il a mis contre lui les intérêts et les consciences. Le jour est venu où, sans avoir désarmé les radicaux par ses concessions, il avait cependant fait assez pour indisposer le pays, pour donner de nouveaux griefs à l’opposition conservatrice, pour détacher de sa cause bien des libéraux modérés, qui ont formé, avec les catholiques, ce qu’on a appelé le parti des « indépendans. » C’est l’explication la plus naturelle de cette volte-face de l’opinion qui vient de se manifester dans les élections belges. Les catholiques ont profité des divisions des libéraux, et surtout de leurs fautes, des erreurs ou des abus de leur politique ; ils ont retrouvé dans la lutte l’appui du sentiment public. Ils ont reconquis aujourd’hui le pouvoir ; ils ont leur majorité, ils vont avoir leur ministère. Que feront-ils à leur tour de ce gouvernement que le scrutin du 10 juin leur a très régulièrement rendu ? Il n’est point douteux que, s’ils voulaient se livrer à une réaction outrée contre tout ce qui s’est fait depuis quelques années, ils ne tarderaient pas à compromettre la victoire qu’ils viennent d’obtenir. Ils n’ont d’autres moyens que la prudence et la modération pour assurer et prolonger leur règne dans ce petit pays libre de Belgique, qui est assez heureux pour voir les partis se succéder sans révolution, sans qu’il y ait même un péril pour la monarchie, cette gardienne des libertés publiques.

Il n’y a que bien peu de temps, quelques semaines avant les élections du 10 juin, cette petite et libérale Belgique offrait un autre spectacle qui avait certes son intérêt. Le roi Léopold recevait la visite du roi Guillaume de Hollande, accompagné dans son voyage de sa jeune femme, la reine Emma. C’était la première fois que se rencontraient sur le sol belge les souverains de deux pays autrefois unis, séparés depuis par une révolution, et maintenant liés d’amitié. Par une coïncidence singulière, les deux princes sont nés à Bruxelles, l’un au temps où les Pays-Bas reconstitués en 1815 venaient jusqu’à la frontière de France, l’autre à une époque où la Belgique, violemment détachée de la Hollande, était déjà constituée en royaume indépendant. Ce n’est plus là qu’une vieille histoire, les anciennes antipathies ont disparu dans le cours des choses. Le roi Guillaume a été reçu par les Belges avec une parfaite cordialité, il a payé à son tour en bonne grâce l’hospitalité courtoise qui lui était offerte, et cet échange de politesses à Bruxelles même est la meilleure preuve qu’il ne survit plus rien du passé entre deux pays qui, depuis un demi-siècle, ont eu des fortunes distinctes, qui restent, l’un et l’autre, des modèles d’états constitutionnels. À peine cependant le roi Guillaume a-t-il eu fait cette visite, qui n’est pas sans importance pour l’avenir des deux peuples, il s’est trouvé, dans son propre pays, en face d’une crise bien autrement délicate que ct-lle qui agite en ce moment la Belgique : le prince d’Orange, seul héritier direct de la couronne, a été atteint d’une maladie qui le met en danger de mort. Le roi Guillaume n’a de son nouveau mariage qu’une fille encore enfant. Si le prince d’Orange meurt, c’est une question de succession éventuelle qui s’ouvre à La Haye. Or c’est là une perspective devant laquelle les Hollandais ne sont pas sans inquiétude. Ils ont, non sans raison, le sentiment que leur pays peut être menacé dans son indépendance, que dans tous les cas, la désignation du prince appelé à hériter de la couronne néerlandaise sera une sérieuse difficulté. Le prince d’Orange n’était point par lui-même, il est vrai, une grande ressource ; il existait toutefois, il était l’héritier désigné, incontesté, et sa mort rendrait en quelque sorte plus saisissables pour les Hollandais les dangers d’un avenir incertain.

Au delà des mers, la puissante république américaine a, elle aussi, sa question de transmission de pouvoir qui se régie par l’élection populaire, et le choix d’un candidat à la présidence est la grande affaire du jour. Il s’agit de savoir qui remplacera à la Maison-Blanche le président Arthur, qui a succédé au malheureux Garfield, ou si M. Arthur lui-même ne sera pas réélu. Les partis ont aux États-Unis une vigoureuse discipline ; ils désignent d’avance leur candidat, et le jour où le scrutin s’ouvre pour le choix d’un président, l’élection est déjà à peu près faite. Ils procèdent ainsi aujourd’hui, ils se préparent à l’élection qui se fera au mois de novembre. La lutte est dés ce moment ouverte entre les partis américains. Les démocrates, qui ont regagné une grande influence, n’ont pas eu encore leurs réunions ; ils ne renoncent sûrement pas à la lutte, ils disputeront sans doute ardemment la présidence. Jusqu’ici le parti républicain s’est seul réuni à Chicago, dans une convention préliminaire composée de plus de huit cents délégués. Jusqu’au dernier moment on a été, à ce qu’il paraît, en doute sur le choix du candidat des républicains. L’ancien président Grant était hors de cause depuis qu’il a été compromis dans d’effroyables désastres financiers. M. Arthur avait ses partisans. En définitive, c’est M. Blaine qui, après plusieurs scrutins, a été choisi par la convention de Chicago. M. Blaine reste donc dès aujourd’hui le seul candidat du parti républicain à la présidence. M. Blaine a déjà une assez grande notoriété dans son pays ; il est surtout connu comme le partisan décidé d’une politique extérieure plus active pour les États-Unis. Il reste à se demander comment il entendrait pratiquer cette politique au pouvoir, et avant tout, il est vrai, la première question est de savoir si ce sera M. Blaine qui deviendra le premier magistrat de la république américaine.

CH. DE MAZADE.