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Chronique de la quinzaine - 30 juin 1876

Chronique n° 1061
30 juin 1876


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




30 juin 1876.

L’Europe a beau désirer la paix, une fatalité ironique semble tromper ses vœux et raviver partout le sentiment de l’incertitude des choses, en montrant aujourd’hui comme au temps d’Oxenstiern le peu de sagesse qui gouverne le monde. Depuis plus d’un an, tous les peuples du continent, au milieu de leurs laborieuses affaires intérieures, sont incessamment attirés et détournés par cette crise orientale, dont ils sentent la gravité croissante, qu’ils voient se dérouler, se compliquer jour par jour de négociations vaines, de révolutions, de scènes sanglantes, pour arriver à quoi ? Peut-être à un de ces conflits inévitables qui échappent à toutes les directions, que les passions nationales et religieuses de races ennemies déchaînent et qui rouvrent la carrière à l’imprévu.

Voilà plus d’une année en effet qu’a éclaté cette insurrection de l’Herzégovine, qui a été comme le réveil de l’éternelle et redoutable question d’Orient. Elle aurait pu sans doute être apaisée à l’origine ; elle ne s’est développée, elle n’a pris des proportions si sérieuses que parce qu’elle s’est trouvée en face d’un pouvoir en décadence qui n’a su ni la réduire par la force ni la désarmer par des concessions opportunes. Le plus grand succès de l’insurrection a été de durer, de laisser ainsi à tous les élémens incandescens des provinces turques le temps de s’enflammer, en provoquant du même coup la diplomatie européenne à s’interposer entre un gouvernement impuissant et les populations poussées au combat. L’insurrection herzégovinienne a certes réussi jusque-là : elle a mis en mouvement tout le monde chrétien et slave de la péninsule des Balkans, elle a trouvé des forces, des facilités de ravitaillement, des sympathies naturelles dans la Serbie et le Monténégro, toujours prêts à faire cause commune avec elle, et l’Europe s’est émue à son tour. Les trois empires du nord ont cherché dans ces complications orientales l’occasion d’une délibération séparée, et l’intervention a commencé par un programme de pacification auquel le comte Andrassy a donné son nom, que les autres puissances de l’Occident ont été invitées à soutenir de leurs conseils au camp des insurgés, aussi bien qu’à Constantinople. Ce que l’alliance des trois empereurs a proposé, les autres cabinets l’ont soutenu, quoique sans illusion ; le gouvernement ottoman l’a accepté, l’insurrection l’a repoussé, et la note Andrassy est restée une démonstration vaine. C’est le premier acte. Ici tout s’est rapidement aggravé, l’imprévu a commencé à se mettre de la partie. Les puissances du nord, déçues dans leur première tentative médiatrice, ont voulu reprendre leur œuvre en accentuant l’intervention européenne ; elles ont préparé, toujours séparément, cet acte qui s’est appelé le « mémorandum de Berlin, » et qui devait, comme la note Andrassy, être soumis à l’acceptation des autres gouvernemens. Les trois chanceliers réunis à Berlin en avaient décidé ainsi, ils avaient fixé ensemble le programme de la nouvelle campagne diplomatique en Orient. On était en plein mois de mai. C’est alors que la situation a brusquement changé de face et s’est étrangement compliquée. D’abord l’Angleterre, qui n’avait point été consultée, refusait assez rudement d’adhérer à l’œuvre de Berlin, et au même instant éclatait à Constantinople une révolution qui, en changeant le souverain, était peut-être le signal de l’avènement d’une politique nouvelle qui dans tous les cas, par une certaine coïncidence avec les résolutions de l’Angleterre, était de nature à neutraliser ou à suspendre momentanément l’action diplomatique de l’Europe. Toutes les conditions se sont trouvées profondément modifiées : c’est le second acte du drame.

Quelle influence réelle pouvait avoir cette révolution de Constantinople sur l’ensemble des affaires de l’Orient et sur les relations, sur les déterminations nouvelles des puissances surprises par cette soudaine péripétie ? Devait-elle précipiter la crise définitive, cette crise qui semble toujours près d’éclater, ou offrir des facilités de négociation et de pacification ? C’était là désormais le point grave. Jusqu’ici sans doute on ne peut pas dire que la révolution turque se présente sous un jour bien rassurant et qu’elle ait servi beaucoup à simplifier la situation. Elle ne s’est manifestée encore que par des scènes sanglantes, des meurtres, des agitations, et tous les symptômes menaçans d’une certaine anarchie des esprits ou d’une violente lutte d’influences au sein même du gouvernement. Après la déposition du dernier sultan est venue sa mort mystérieuse, aussi tragique que mystérieuse. Après la lugubre disparition d’Abdul-Azis est venu cet attentat furieux accompli par un officier circassien qui a pu pénétrer jusque dans le conseil des ministres, s’acharner sur le séraskier Hussein-Avni-Pacha, tuer le ministre des affaires étrangères, Rachid-Pacha, blesser le ministre de la marine, semer la mort autour de lui ; Que le Circassien Hassan, auteur de tous ces crimes, n’ait obéi qu’à un sentiment de vengeance personnelle contre le séraskier, ou qu’il ait été poussé par une surexcitation politique, ce déchaînement de fanatisme meurtrier n’est pas moins le signe d’une situation où tout est possible. Le nouveau sultan, Mourad V, si bien intentionné qu’il puisse être, arrive certainement au trône dans des circonstances terribles dont il paraît lui-même sentir le poids. A travers tout cependant, ce règne, qui date à peine d’un mois, ressemble à un allégement pour la Turquie, à une sorte de trêve. Avant la dernière révolution, avec Abdul-Azis, l’empire ottoman allait à une ruine infaillible et prochaine. Aujourd’hui, quelles que soient les difficultés du moment, il y a au moins l’intention, l’apparence d’une politique nouvelle, et un des premiers actes du gouvernement de Mourad a été de promulguer une amnistie, de prendre l’initiative d’un armistice dans les provinces insurgées, de témoigner, dans toutes ses communications avec l’Europe, la volonté de réaliser les réformes nécessaires. Sous ce rapport, malgré toutes les complications intimes et des inquiétudes visibles, la révolution qui s’est accomplie au dernier jour de mai n’a point été évidemment une aggravation, elle a eu plutôt l’avantage d’offrir une possibilité d’amélioration, d’apaisement. L’Europe, de son côté, a semblé tout d’abord le comprendre ainsi ; sa première impression a été que ce qu’elle avait de mieux à faire était d’attendre le gouvernement ottoman à l’œuvre, de lui laisser le temps de dévoiler et de préciser la direction de sa politique, de donner spontanément des gages de ses intentions. Les événemens de Constantinople ont paru être, pour elle comme pour la Turquie, une sorte de point d’arrêt, de halte qui lui a permis de se reconnaître, de se dégager de l’impasse où l’avait placée le mémorandum de Berlin. Ce mois qui vient de s’écouler a été employé justement à la réflexion, et peut-être par suite à un effort de rapprochement entre des politiques qui ont failli se heurter il y a quelques semaines.

Au fond, à regarder les choses de près, il n’est point douteux qu’un singulier travail s’est accompli ou tend à s’accomplir dans quelques-unes des principales chancelleries de l’Europe. Au premier moment, au. lendemain du mémorandum de Berlin et du refus cassant que le cabinet anglais opposait à cet acte diplomatique, il y a eu visiblement entre l’Angleterre et la Russie un certain choc ou tout au moins un froissement assez vif. À Londres, quoiqu’on n’ait jamais voulu l’avouer, il y avait le ressentiment d’une exclusion blessante, du procédé des puissances du nord demandant à la Grande-Bretagne de sanctionner et d’appuyer un acte sur lequel elle n’avait point été appelée à délibérer. À Ems et à Saint-Pétersbourg, l’opposition anglaise était considérée presque comme une offense pour la Russie, et elle avait laissé une amertume dont les journaux russes du reste n’ont pas gardé le secret. L’antagonisme semblait se raviver dans son âpreté entre les deux pays ou entre les deux gouvernemens, l’un déclinait toute solidarité dans les engagemens de Berlin, envoyant bruyamment sa flotte dans les mers d’Orient et se montrant disposé à soutenir la Turquie, — l’autre avouant plus que jamais ses sympathies ardentes et actives pour les populations slaves en armes, Il y a eu des escarmouches assez vives ; la mauvaise humeur n’a été que passagère, et depuis on est revenu peut-être des deux côtés à des dispositions infiniment plus conciliantes et plus pacifiques. L’Angleterre et la Russie se sont dit sans doute quelles étaient plus intéressées à se rapprocher qu’à se quereller indéfiniment eux le mémorandum de Berlin, qui a disparu. Or c’est pendant que ce rapprochement tend à s’accomplir, s’il n’est déjà accompli, que les événemens ont pris tout à coup une allure plus précipitée et plus redoutable. C’est au moment où les ombrages de dissentimens récens ont l’air de s’atténuer entre la Russie et l’Angleterre, que la Serbie court aux armes et se montre impatiente d’engager la lutte avec les Turcs au nom des Slaves des Balkans.

Chose à remarquer en effet, naguère encore, malgré l’exaltation d’un sentiment national surexcité au contact des insurrections voisines, la Serbie restait docile aux conseils pacifiques de la diplomatie, qui s’efforçait de la retenir, de la détourner d’une lutte aussi dangereuse que peu justifiée, il y a quinze jours à peine, une communication échangée entre le prince Milan et le grand-vizir de Constantinople ne faisait pas présager une rupture, elle ressemblait plutôt à une garantie de paix, et elle était interprétée ainsi. Aujourd’hui la Serbie entière est en feu, toute la population virile est appelée au combat et va grossir, au nombre de 100,000 hommes de tout âge, le petit noyau d’armée régulière, qui ne compte guère plus de 13,000 soldats. Toutes ces forces sont déjà aux frontières, organisées et distribuées en divisions sous les ordres de chefs dont l’un le général Tchernaïef, est Russe. Le prince Milan lui-même est parti pour le camp ; il ne manque plus qu’un signal pour ouvrir les hostilités. Que s’est-il donc passé depuis quinze jours ? y a-t-il eu quelque incident nouveau, quelque acte menaçant et agressif de la part des Turcs ? C’est au contraire le moment où la Porte se montre prête à négocier la paix avec les provinces insurgées et à donner des gages de ses intentions réparatrices. Comment expliquer dès lors cette précipitation de la Serbie à prendre les armes aujourd’hui, quand elle ne l’a pas fait il y a quinze jours, il y a deux mois ? Il serait étrange que l’entente qui a l’air de s’être opérée entre la Russie et l’Angleterre eût un rôle dans cette péripétie nouvelle, qu’elle fût devenue un encouragement à la guerre en laissant toute liberté à la Serbie, en la déliant des considérations qu’elle avait gardées jusqu’ici vis-à-vis de l’Europe. Il faut bien qu’il y ait une raison déterminante ! Les explications que lord Derby a données ces jours derniers dans la chambre des pairs auraient pu éclaircir à demi ce mystère. En réalité, elles ont été assez peu explicites sur certains points essentiels, et ce que le chef du foreign office a dit suffit néanmoins pour mettre sur la voie de la vérité. Ce qui en résulte de plus clair, c’est que la Serbie peut certainement engager la guerre à ses risques et périls si cela lui convient, qu’entre Turcs et Serbes, Herzégoviniens, Monténégrins ou Bulgares, c’est une affaire simplement intérieure, au moins pour le moment. Lord Derby l’a dit : « Nous serions heureux de réconcilier, si nous le pouvions, la Porte et les provinces insurgées ; mais à mon avis nous n’avons aucun droit de prendre parti pour les uns ou pour les autres dans une querelle purement intérieure… » En d’autres termes, le système que le cabinet anglais paraît se flatter d’avoir fait triompher, auquel la Russie elle-même se serait ralliée avec les principales puissances du continent, c’est une neutralité de l’Europe assistant en spectatrice plus ou moins désintéressée, ne fût-ce que pendant quelques mois, à la mêlée sanglante des populations de l’empire ottoman.

La neutralité, soit, c’est une politique qui a ses avantages, nous n’en disconvenons pas, qui est aussi correcte que prévoyante en présence d’événemens qu’on croit ne pas pouvoir empêcher. Il est certain que les actes diplomatiques qui règlent les relations des puissances européennes avec l’empire ottoman, que le traité du 30 mars 1856, et ce traité du 15 avril entre l’Angleterre, la France et l’Autriche, que lord Derby a rappelé, n’impliquent nullement un droit d’intervention dans les affaires purement intérieures de la Turquie ; mais enfin c’est une réserve un peu tardive après des interventions si souvent répétées, tantôt à propos de la Moldo-Valachie ou de la Serbie elle-même, tantôt à propos de la Syrie ou de la Crète, — et de plus il s’agirait de savoir si on n’aurait pas pu, si on ne pourrait pas encore empêcher ces événemens, qui semblent près d’éclater, si par une abstention du moment on ne se prépare pas des difficultés redoutables. Que la guerre s’engage décidément entre la Serbie, appuyée par le Monténégro, ralliant à son drapeau toutes les insurrections bosniaques ou bulgares, et l’armée turque, il faudra bien qu’il y ait un vainqueur et un vaincu. Si c’est l’armée ottomane qui est victorieuse, pense-t-on que la Russie, peut-être favorable aujourd’hui à un système qui laisse à la Serbie la liberté de tenter la fortune, consente à voir la Turquie exercer les droits de la victoire, qu’elle abandonne les vaincus ? Elle le voudrait qu’elle ne le pourrait pas ; elle sacrifierait tout plutôt que de laisser les Slaves sans protection, et elle ne ferait qu’obéir à l’opinion russe, à cette opinion qui, selon le mot du chef du foreign office lui-même, est une force avec laquelle il faut compter dans les pays qui n’ont pas de parlement, comme dans les pays constitutionnels. Si c’est la Serbie qui est victorieuse, l’Angleterre, l’Autriche, ont-elles d’avance pris leur parti des transformations qui peuvent en être la conséquence, des démembremens inévitables de l’empire turc ? Nous attendrons de le voir pour y croire. Le moment viendra, observe-t-on, et lord Derby lui-même le laisse pressentir, où une médiation pourra être efficace, où il sera utile d’arrêter les événemens, de séparer les combattans, et alors on avisera, on se mettra d’accord pour agir. Fort bien : cela veut dire que la neutralité paraît aujourd’hui un moyen commode de se tirer d’embarras, parce qu’on ne peut pas s’entendre, parce que la question est trop compliquée, mais qu’on se réserve de s’entendre et d’intervenir quand la question sera un peu plus compliquée encore.

A-t-on oublié que, lorsqu’une guerre éclate, on sait comment et quand elle s’engage, on ne sait jamais quels développemens elle pourra prendre, comment elle se dénouera, quelles passions, quels élémens de toute sorte elle finira par mettre en mouvement ? Le cabinet anglais n’a point reculé récemment devant la résolution hardie de refuser son concours à des combinaisons qui lui paraissaient démesurées ou peu praticables, et si cet acte a profondément retenti partout, ce n’est pas parce que l’Angleterre proclamait la non-intervention, c’est au contraire parce qu’elle agissait à propos, avec un juste et vigoureux sentiment de la situation du monde ; elle redressait une politique qui risquait de s’égarer. Elle ne serait point certes intéressée à s’abstenir de toute action prudemment combinée qui aurait pour objet, selon l’expression de lord Derby, de prévenir « une convulsion générale dépassant les limites de l’Europe et amenant de nombreuses complications qu’il serait difficile de prévoir. » La France, pour sa part, est une des puissances qui peuvent parler le plus librement et avec le plus de désintéressement de toutes ces affaires, et il est au moins étrange que la commission du budget, par une coupable indiscrétion, ait cru pouvoir divulguer les explications de M. le ministre des affaires étrangères, interpréter à sa façon le rôle de notre diplomatie, au risque de la mettre en suspicion auprès de certaines puissances. La France n’a sûrement aucune préméditation agitatrice, elle n’a et ne peut avoir que la pensée de joindre sa bonne volonté aux efforts de ceux qui travaillent pour la paix du monde. Il nous sera seulement permis de dire qu’il y a interventions et interventions, et que, si on doit un jour ou l’autre en revenir à tenter une grande et décisive médiation européenne, mieux vaudrait encore ne point attendre que l’Orient ait été mis en feu et dévasté par toutes les passions de la guerre. Chose singulière, les hommes d’état des plus grands pays ont le sentiment des nécessités et des devoirs de cette situation critique, ils ne diffèrent pas d’opinion sur les points les plus essentiels ; ils comprennent tous que la paix de l’Europe est le premier des biens à sauvegarder, que ces populations orientales qui s’agitent ont droit à des garanties pour leur foi, pour leur nationalité comme pour leur bien-être, que l’empire turc ne pourrait pas être mis aux enchères de la force et des ambitions rivales sans d’effroyables déchiremens, et au lieu de se mettre à l’œuvre d’un commun accord, on ne s’entend que pour laisser Serbes et Turcs courir sur la Drina, pour laisser donner le signal d’une lutte qui peut compromettre tout ce qu’on veut défendre ! Voilà où en est l’Europe à ce moment décisif où la guerre est peut-être déjà déclarée !

Plus cette situation extérieure prend un caractère de gravité, plus il semblerait que nos chambres, nos partis, nos politiques dussent mettre de mesure dans leur conduite, dans leurs luttes de tous les jours, et cependant la France n’en est point encore là dans sa laborieuse vie intérieure. La France est un peu comme l’Europe, elle aurait besoin de paix, de sécurité, et on trouve le moyen de l’occuper, de la fatiguer, non point heureusement de crises violentes, mais de petits conflits, de petites agitations, d’intrigues de partis, de toute sorte de questions oiseuses ou irritantes. Quand on en a fini avec l’amnistie, on en vient à des propositions tendant à remettre en doute, à bouleverser une organisation militaire qui est à peine depuis trois ans à l’épreuve. Quand il ne s’agit pas des préfets et des maires à révoquer, on invalide, — oui, on invalide encore des députés, et même on poursuit avec apparat, avec solennité, l’écharpe en sautoir, des enquêtes parlementaires sur ce qu’ont dit quelques recteurs de Bretagne ou sur ce qu’ont fait les habitans de Cavaillon ! Quand ce n’est pas la gauche qui commet fautes ou maladresses, c’est la droite qui entre en scène, qui déploie sa plus savante tactique et livre bataille pour élever M. Buffet au rang des sénateurs inamovibles. Pendant toute une semaine, il y a la question Buffet ! Elle est donc accomplie, cette élection dont on a fait tant de bruit et qui est déjà oubliée. L’ancien vice-président du conseil a été introduit dans le sénat par une modeste majorité, qui l’a relevé tout juste de ses défaites assez nombreuses dans les dernières élections. Assurément M. Buffet est un de ces hommes qui ont leur place naturelle dans les assemblées délibérantes, et que les partis, dont ils sont les adversaires, n’ont même aucun intérêt à éloigner systématiquement. Par son caractère comme par son talent, l’ancien ministre de l’intérieur est de l’élite parlementaire, et un jour ou l’autre il devait être rappelé à la vie publique. Dans d’autres circonstances, à un autre moment, son élection eût été toute simple, elle n’aurait dû soulever ni contradictions passionnées, ni difficultés sérieuses. Dans les conditions où elle s’est faite, il est certain que cette élection n’a eu rien de particulièrement satisfaisant. Elle a été une médiocre victoire pour le nouveau sénateur en même temps qu’elle a paru prendre un peu trop le caractère d’une manifestation politique peu opportune.

Était-ce donc si pressé de faire de M. Buffet un sénateur ? Mieux aurait valu certes pour lui personnellement attendre des circonstances plus favorables, où les derniers incidens auxquels il a été mêlé auraient été un peu oubliés, où l’on ne se serait plus souvenu que de son mérite, de l’habileté qu’il a plus d’une fois déployée comme président de l’assemblée nationale. De quelque façon qu’on voie les choses, M. Buffet a été assurément un des hommes qui ont le plus éprouvé les rigueurs du scrutin sous toutes les formes. Il n’a pas seulement échoué dans les élections sénatoriales dont la dernière assemblée s’était réservé le droit, il s’est vu refuser un poste au sénat dans son propre département. Vaincu comme sénateur, il l’a été encore plus dans les quatre ou cinq arrondissemens où il était candidat pour la chambre des députés. Partout la mauvaise fortune électorale l’a suivi, et c’est lui-même qui, avec un peu d’amertume peut-être, avouait un jour du dernier hiver qu’il portait malheur aux circonscriptions qui avaient la dangereuse fantaisie de lui offrir une candidature. Quoique ministre alors, il n’a pu réussir ni au nord ni au midi, ni pour la première chambre ni pour la seconde chambre. Franchement, pour un homme de sa valeur, est-ce une victoire enviable de se voir introduit dans le sénat par trois voix de majorité ! Et encore, comme si on voulait atténuer ce triomphe pourtant si modeste, voilà les légitimistes prenant leurs précautions pour qu’on ne tire pas parti de leur vote, expliquant qu’ils ont sans doute commis une faute impardonnable en se ralliant à la candidature de M. Buffet, mais qu’enfin, à défaut de M. Chesnelong, qu’on eût bien préféré, c’est toujours une voix de plus pour arrêter au passage la loi sur la collation des grades. L’ancien vice-président du conseil doit être en vérité bien satisfait d’avoir obtenu dans ces conditions et à ce prix le suffrage de l’honorable et intraitable marquis de Franclieu. Quant à la signification qu’on a voulu donner à cette élection pour la recommander, il serait certainement préférable de n’en point parler, par cette raison bien simple que M. Buffet ne représente que le souvenir d’un ministère qui a conduit la politique réputée conservatrice à la plus éclatante déroute. L’ancien vice-président du conseil est malheureusement en effet un de ces hommes qui ont leur manière d’entendre l’intérêt conservateur, et qui, avec toute leur habileté, n’ont su rien faire ni rien empêcher pendant leur passage au pouvoir. Ministre pendant toute une année, disposant de toutes les forces de gouvernement, il a réussi à préparer les dernières élections, — et ce n’est pas probablement pour sanctionner cette triomphante manière de gouverner ou pour aider l’ancien ministre à recommencer dans l’occasion qu’on l’a nommé sénateur.

Ce qu’il y a dans tout cela, ce n’est ni une victoire politique ni une victoire personnelle, c’est tout bonnement une élection ramenant dans une assemblée un homme de mérite qui aurait pu attendre une circonstance plus favorable. Que M. Buffet soit sénateur, rien en vérité n’est changé, et ce qu’il y a de plus étrange, c’est le déchaînement d’exagérations, le bruit assourdissant qui s’est fait autour d’une aventure si simple. Entre partisans et adversaires de la candidature de M. Buffet, on aurait dit réellement qu’il s’agissait de tout perdre ou de tout gagner. Voilà ce qu’il y a de plus sérieux, parce que c’est l’indice d’une situation où au moindre incident tout est remis on question, où les institutions elles-mêmes sont rendues responsables de ces alternatives de défaites et de victoires, auxquelles les partis doivent s’accoutumer, qui sont le phénomène naturel et régulier d’un régime pratique de liberté parlementaire. — Quoi donc ! la chambre des députés est-elle un peu incohérente, un peu inexpérimentée, un peu ardente d’opinions ou d’instincts ? Aussitôt on ne voit que menaces révolutionnaires, il faut se hâter de détourner l’orage et se préparer à saisir l’occasion de dissoudre cette dangereuse chambre ! Le sénat nomme-t-il M. Buffet ou a-t-il l’air de vouloir s’opposer à quelque loi, vite, d’un autre côté, on met le sénat en suspicion, on lui déclare qu’il n’est qu’un rouage inutile, qu’on ne souffrira pas qu’il se prenne au sérieux, et on le menace de la mort périodique des sénats à la prochaine occasion, c’est-à-dire à la prochaine révolution. Qu’il y ait quelque difficulté dans les rapports du gouvernement avec les chambres, avec les partis qui s’agitent dans les chambres, aussitôt c’est la constitution qui est mise en cause, c’est le pouvoir exécutif qui est attaqué dans ses prérogatives, qui est bien et dûment averti qu’il n’est institué que pour être l’humble serviteur de toutes les prétentions, si ce n’est de toutes les outrecuidances. Et on ne voit pas qu’avec ces procédés, avec cette façon de faire de la politique, on propage incessamment l’incertitude dans les esprits, on crée l’insécurité permanente, on accrédite cette idée que rien ne s’affermit, que rien n’est stable, que nous sommes au régime d’expériences qui dureront ce qu’elles pourront. Les partis qui n’ont aucun désir de voir les institutions nouvelles s’enraciner et se régulariser peuvent y trouver leur compte ; au besoin, si l’on veut, ils encourageront les propositions agitatrices, ils exagéreront les revendications radicales, et même les bonapartistes se feront les promoteurs empressés de toute sorte de réformes populaires, de suppressions d’impôts, — ils se feront en gens experts les défenseurs de toutes les libertés ! C’est une tactique toute simple pour ne pas laisser au régime qu’ils combattent le temps de s’établir par l’expérience, par les garanties qu’il peut offrir, si on sait le pratiquer ; mais que peuvent gagner les républicains à entrer dans ce jeu, à défier le sénat pour une élection importune, à discréditer les institutions par des conflits inutiles, à laisser croire que tout est perdu si on ne destitue pas quelques préfets ou quelques sous-préfets de plus et même quelques ambassadeurs ? Oui, que peuvent gagner les républicains ? Il n’en résulte qu’une chose, c’est que les difficultés s’accroissent dans la mesure des prétentions des partis, et qu’il y a sinon dans le pays, du moins dans le monde politique, un certain malaise, des menaces, des défis irritans, un penchant singulier à faire de toutes les questions des prétextes de crises, où l’on semble jouer le tout pour le tout.

C’est peut-être un peu la faute du gouvernement et surtout de la majorité parlementaire, qui n’est point certainement arrivée jusqu’ici à se constituer, à s’organiser dans des conditions suffisantes d’action régulière et efficace. Le ministère a sans doute à compter avec bien des embarras et bien des difficultés : il est obligé de faire face à toutes les nécessités d’une situation très complexe qui lui impose parfois des concessions ou des atermoiemens, mais enfin, après trois mois d’existence, il a donné désormais assez de gages à cette république constitutionnelle qui est le régime légal de la France, dont il est l’expression vivante au gouvernement, pour avoir le droit de préciser son action, de faire sentir son autorité, d’accentuer son initiative. Il le peut et il le doit, d’autant plus que c’est le seul moyen d’arriver à coordonner cette majorité de la chambre des députés qui sent visiblement le besoin de soutenir le ministère, mais qui est composée d’élémens trop multiples et est agitée d’instincts trop divers pour être encore une vraie force de gouvernement. Les différens groupes républicains qui forment la majorité de la chambre sont véritablement trop occupés jusqu’ici à parler, à délibérer, à négocier entre eux. Le centre gauche négocie avec la gauche, qui à son tour négocie avec l’union républicaine, et tous ensemble, présidens ou anciens présidons de tous les groupes, ils s’en vont négocier avec M. le garde des sceaux, avec M. le ministre de l’intérieur, pour savoir si on doit faire ou ne pas faire la loi municipale, si cette loi doit être fragmentaire ou provisoire, comment on pourrait bien arrivera une transaction sur la nomination des maires. Tout cela, il faut en convenir, est assez puéril ou assez prétentieux, et ne sert qu’à rendre plus sensible l’incohérence d’une situation parlementaire encore mal définie. La vérité est qu’une majorité sérieuse et décidée n’existe pas, et que, si elle veut se former, il faut qu’elle se résigne à laisser de côté bien des déclamations ou bien des propositions chimériques, pour aborder pratiquement la situation, pour se placer dans les seules conditions où elle puisse concourir à une action commune avec le gouvernement. Il faut qu’elle accepte toutes les nécessités de modération et de réserve que les circonstances imposent plus que jamais. Le ministère qui existe aujourd’hui a en définitive le mérite d’être l’expression la plus approximative de la seule politique possible au moment présent, d’offrir toute garantie aux républicains qui poursuivent l’affermissement de la république, et aux conservateurs qui cherchent le bien du pays dans le cadre des institutions où la fortune les a placés ; mais pour qu’il puisse remplir sa tâche laborieuse, à la fois libérale et conservatrice, il faut évidemment qu’il puisse s’appuyer sur une force réelle, qu’il soit soutenu dans l’ensemble de sa politique, qu’il ne soit point exposé à être abandonné alternativement par les uns ou par les autres, par le sénat ou par la chambre des députés. Tout dépend aujourd’hui de deux ou trois questions que les assemblées, si elles ont le sentiment de l’intérêt public, ont nécessairement à régler avant de prendre des vacances dont on a en vérité parlé un peu trop prématurément depuis quelques jours.

Et d’abord il y a cette loi sur la collation des grades qui a été, il est vrai, votée par la chambre des députés, mais qui est en ce moment au sénat, où elle rencontre quelques difficultés, où elle sera dans tous les cas sérieusement combattue. Que le sénat voie une anomalie dans le fait d’une modification introduite dans une loi qui a été votée il y a moins d’un an, qui n’a point subi encore l’épreuve d’une application complète, soit ; mais ce n’est là qu’un point préjudiciel, un détail de forme et de circonstance. La vraie question est indépendante de cette petite difficulté ; elle se résume dans cette alternative précise : rendra-t-on ou refusera-t-on à l’état le droit d’être le seul distributeur des grades qui ouvrent certaines carrières libérales ou professionnelles ? Évidemment la loi sera soutenue avec énergie par le ministre de l’instruction publique, M. Waddington, qui par ses communications récentes à la commission du budget vient de témoigner l’esprit de résolution et de suite avec lequel il est décidé à entreprendre les plus larges réformes universitaires.

Qu’on le remarque bien, cette mesure que M. Waddington va défendre devant le sénat, qu’il a déjà soutenue devant la chambre des députés avec la plus sérieuse et la plus impartiale élévation de talent, cette mesure laisse intacte la loi qui a consacré la liberté de l’enseignement supérieur ; elle ne touche qu’à un seul point, la collation des grades. Or, sur ce point, est-ce que la proposition ministérielle n’a pas pour elle toutes les raisons de prévoyance politique et d’indépendance civile ? Que ceux qui ne jugent ces questions qu’au point de vue de l’église contestent à l’état un droit traditionnel qui tient à l’essence même de la souveraineté sociale, c’est sans doute l’effet d’une situation particulière ; mais comment d’anciens libéraux, des constitutionnels, même des conservateurs qui attachent encore quelque prix à l’indépendance du pouvoir civil, pourraient-ils voir l’ombre d’une mesure révolutionnaire dans la restitution d’un droit qui a si longtemps appartenu à l’état, qui, à vrai dire, n’aurait dû être jamais abandonné ? Il n’est point douteux que le sénat, voulût-il donner des gages de son esprit conservateur, peut voter cette collation des grades que personne sous les régimes précédens, même sous les régimes les plus libéraux, n’avait songé à enlever à l’état. D’un autre côté, une question bien différente est aujourd’hui assez vivement agitée pour être presque une occasion de conflit ; c’est celle qui touche à la loi municipale, ou plutôt à la nomination des maires. Le gouvernement veut maintenir l’état en possession du droit de nommer les maires dans les chefs-lieux de département, d’arrondissement et dans les chefs-lieux de canton ; une fraction de la majorité républicaine au contraire tient à l’élection des maires par les conseils municipaux, au moins dans les cantons. Comment sortir de là ? Aura-t-on recours à un expédient plus ou moins provisoire dénué d’autorité ? Poussera-t-on jusqu’au bout le conflit ? C’est ici justement une de ces circonstances où la majorité républicaine est intéressée à montrer qu’elle sait se rendre à la nécessité des choses en acceptant une garantie du gouvernement. Le ministère trouverait évidemment dans le double vote de la collation des grades par le sénat, de la loi municipale par la chambre des députés, une force qui lui permettrait de poursuivre sans embarras sa politique de gouvernement libéral et conservateur.

Il y a des scènes qui délassent de la politique, tout en y ramenant sans cesse, et de ce nombre est assurément cette récente séance de l’Académie française où M. Jules Simon était reçu comme le successeur de M. Charles de Rémusat. La fête a été complète. M. Thiers était là pour rendre le dernier hommage à un ami de plus d’un demi-siècle, qui comme ministre des affaires étrangères a été le compagnon de ses travaux dans la libération du territoire. Le héros de la journée était cet esprit élevé et charmant, si vrai, si indépendant, si amoureux de toutes les libertés, qu’il honorait par l’usage qu’il savait en faire, et le meilleur éloge qu’on puisse donner à M. Jules Simon, c’est de dire qu’il a parlé de M. de Rémusat comme il devait en parler, avec esprit, avec bonne grâce, avec justesse, dans des termes dignes de celui à qui il succède, et qui reste comme l’un des types les plus éminens de l’esprit français dans notre siècle.

CH. DE MAZADE.