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Chronique de la quinzaine - 14 juillet 1876

Chronique n° 1062
14 juillet 1876


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




14 juillet 1876.

Il faut bien l’avouer, l’optimisme aurait beau se payer d’illusions, tout est laborieux et pénible dans les affaires publiques du moment. Il y a les choses visibles, les accidens qui se succèdent, les événemens extérieurs ou intérieurs qui agitent la diplomatie ou les parlemens, et il y a aussi ce qu’on ne voit pas, ce qu’on sent, ce malaise indéfinissable des situations sans fixité et sans garanties, qui restent livrées à l’Imprévu. Certainement cette guerre qui vient d’éclater entre Serbes et Turcs, qui met aux prises des passions de race et de religion, cette guerre est une complication de plus dans toutes les complications de la question orientale ; elle laisse l’Europe en présence d’un problème qui à chaque instant peut s’aggraver ou changer de face, et dont. toutes les politiques, tous les intérêts occidentaux doivent nécessairement s’émouvoir. C’est l’inconnu, le point obscur et inquiétant pour tout le monde. L’inconnu d’un ordre particulier pour la France, c’est en vérité ce qui se passe depuis quelque temps à Versailles et à Paris, dans le monde parlementaire, dans les relations de tous les pouvoirs, dans les rapports du gouvernement avec les partis, de sorte que nos affaires intérieures ne marchent pas mieux que les affaires générales de l’Europe ; elles souffrent du même mal de l’incohérence et de l’incertitude. Sans doute il y a en France, dans la masse du pays, un intime et puissant désir de sécurité qui contient les partis et détourne les crises violentes, comme il y a en Europe un profond besoin de paix qui domine iles gouvernement, enchaîne les mauvaises volontés et limite les conflits. Il n’est pas moins vrai que si ce goût salutaire et une certaine émulation de sagesse règnent un peu partout, il y a aussi le sentiment intime, inquiet des difficultés d’une situation qui se résume pour la France dans une vie intérieure assez disputée, pour l’Europe dans une paix assez précaire ; c’est en un mot l’histoire du moment. Non, en vérité, on ne peut pas dire que tout soit pour le mieux dans nos affaires intérieures, et que nous soyons arrivés à ce calme confiant qui naît du jeu régulier d’institutions accréditées. Ce qui est frappant au contraire, c’est que tout reste indécis et que, si l’on n’y prend garde, on risque de tomber dans une impuissance tourmentée. Quand ce n’est pas une élection imprévue révélant dans le sénat des arrière-pensées de résistance et de lutte, c’est dans la chambre des députés qu’éclatent à tout propos les incohérences de majorité. Quand le ministère n’en est point à se débattre et à compter des voix pour savoir s’il pourra réussir à enlever sa loi sur la collation des grades, il est réduit à conquérir péniblement une loi municipale amoindrie d’avance par des transactions sans netteté, par des manèges parlementaires assez puérils. Quand le conflit ne menace pas d’un côté, il apparaît de l’autre, et en définitive depuis plus de quatre mois que la session des chambres nouvelles est ouverte, qu’a-t-on fait ? A quoi est-on arrivé ? Le ministère s’est agité, le sénat a louvoyé et attendu, la chambre des députés a multiplié les propositions de fantaisie, les invalidations électorales, les enquêtes qui ont servi à recueillir les commérages d’un arrondissement, et, tout compte fait jusqu’ici, le dernier mot de cette laborieuse session de quatre mois est une situation où il y a quelques illusions de moins, quelques impossibilités ou quelques difficultés de plus. L’unique explication, c’est que depuis le premier moment on n’a cessé de se méprendre, on est allé un peu au hasard, sans direction, sans se rendre un compte assez exact des conditions réelles de ce régime qu’on était appelé à pratiquer.

C’est une question de bon sens et de jugement. Une constitution avait été promulguée, établissant la république comme le régime légal de la France, créant des pouvoirs de diverse nature. La crise d’organisation était passée. Les élections venaient de se faire, elles avaient envoyé une majorité républicaine considérable dans la chambre des députés, une majorité moins accentuée ou, si l’on veut, plus conservatrice au sénat. En réalité, ces deux assemblées, avec des tempéramens différens, étaient destinées à se compléter, à se corriger, en concourant à la même œuvre constitutionnelle. M. le président de la république, fidèle à son rôle, n’avait point hésité à se rendre aux indications du suffrage universel, à former un ministère répondant, par le caractère et les opinions des hommes qui le composaient, à cette situation nouvelle. C’était visiblement un ministère de raison, de conciliation, fait pour rassurer, pour rallier les partisans sincères de la république, sans rompre avec les nécessités de modération inhérentes à tout régime régulier, et d’ailleurs imposées par l’esprit conservateur du sénat aussi bien que par les traditions ou les préférences de M. le président de la république lui-même. Il représentait l’harmonie des pouvoirs dans les limites de la constitution de 1875. Eh bien ! dans ces conditions, était-il donc impossible de s’entendre et de marcher ? C’était difficile peut-être, ce n’était point impossible. Il fallait avant tout que le ministère acceptât dans toutes ses conséquences son rôle d’initiative, de direction, et qu’il y eût dans la chambre une majorité ayant le courage d’être sensée, disciplinée, de renoncer à tout ce qui pourrait créer des difficultés incessantes, de subordonner ses fantaisies, ses passions et ses préjugés aux nécessités supérieures de la situation nouvelle. C’était le moyen de faire vivre la république, comme on le dit aujourd’hui, de l’accréditer, de la préserver des conflits, souvent mortels, selon le mot récent de M. le ministre de l’intérieur, ou même des apparences, des menaces de conflits.

Évidemment il y a des hommes qui l’ont compris dès le premier jour. Le ministère lui-même, lorsqu’il présentait son programme au mois de mars, sentait qu’il devait se hâter de préciser et de fixer la politique en faveur de laquelle il demandait l’appui d’une majorité. Dans la chambre, bien des esprits sensés et clairvoyans se sont dit que la première nécessité serait de créer autour d’un ministère rassurant pour la république une force compacte, disciplinée par la raison et par la modération. Ils n’ont pas tardé à voir le danger de cette effervescence de passion ou de fantaisie républicaine qui s’est manifestée, dès le commencement, par toutes sortes de propositions excentriques, par des exubérances radicales, par des invalidations systématiques d’élections, par des exigences puériles ou intéressées vis-à-vis du gouvernement, par une jactance de victorieux. Allons plus loin : même parmi les républicains les plus ardens ou les plus impatiens, les habiles, les tacticiens auraient voulu peut-être retenir cette fougue et mettre un frein à cette intempérance. Ils jugeaient la prudence utile, et ils ont créé à leur usage, pour déguiser la modération dont ils sentaient la nécessité, ce qu’ils ont appelé d’une façon assez baroque la « politique des résultats » ou de « l’opportunisme. » Malheureusement cette situation parlementaire renouvelée par les élections, représentée au pouvoir par un ministère qui est censé s’appuyer sur une majorité républicaine, cette situation n’est point arrivée encore à se coordonner, à prendre un certain équilibre.

Le ministère, quant à lui, existe depuis quatre mois. Il est certainement animé des meilleures intentions, il a pris au sérieux le rôle que les circonstances lui ont donné et il veut le remplir. Né d’une évolution d’opinion favorable à la république, il se croit obligé, même encore aujourd’hui, de sacrifier à la république ou aux républicains des légions de préfets, de sous-préfets et de maires souvent assez innocens de tout ce qui arrive. Dans un intérêt de paix avec les partis dont il recherche l’alliance, il se prête à des transactions qu’il n’approuve pas toujours. Il n’a ménagé ni les concessions ni les négociations, et en définitive qu’a-t-il gagné depuis qu’il est au pouvoir ? Il n’est même pas assuré d’échapper à une crise soudaine naissant de quelque motion improvisée, et sans le vouloir, par un système de ménagemens dangereux pour son existence, pour l’autorité morale du, gouvernement, pour la république elle-même, il finit par se créer une position subordonnée et précaire. Au lieu d’imprimer la direction, il semble trop souvent l’attendre de la mobilité et de l’incohérence des partis. Les républicains de leur côté peuplent la chambre. Ils forment une majorité considérable ou du moins une apparence de majorité. Ils soutiennent le ministère, ils le disent, ils le répètent sans cesse, et en même temps, dès qu’une occasion se présente, ils se hâtent de lui créer des embarras, de l’affaiblir par les concessions qu’ils lui imposent, par l’incertitude du concours qu’ils lui prêtent ; ils se divisent au premier appel de quelque proposition excentrique, si bien qu’on en vient à cette condition singulière où le ministère n’est jamais certain d’avoir une majorité pour l’aider à vivre et où la majorité elle-même n’est pas certaine coexister. C’est là justement la question, c’est la faiblesse de la situation du moment, et après tout c’est lai république elle-même qui en souffre le plus. Ce n’était pas la peine de se livrer l’autre jour à tant d’exclamations parce qu’un député, accusé de vouloir déconsidérer la république, prétendait ironiquement qu’il n’avait pas à s’en mêler, que d’autres suffisaient bien. Le fait est que, jusqu’ici du moins, si le ministère n’a pas montré l’esprit d’initiative qui assurerait son autorité, les républicains ont de la peine à s’accoutumer à la discipline par laquelle ils pourraient être une force de gouvernement, sans laquelle ils ne sont qu’une force de dissolution.

Qu’on ne s’y trompe pas, c’est là aujourd’hui la vraie difficulté. On parle sans cesse de la majorité républicaine, de la nécessité pour le gouvernement de s’appuyer sur la majorité républicaine, de vivre avec elle et par elle ; mais c’est en vérité répondre à la question par la question. Où est-elle, la majorité républicaine ? où commence-t-elle et où finit-elle ? comment est-elle composée, et quelle est sa politique ? Il n’y a qu’un malheur ; cette majorité qui existe par le nombre sans doute, n’est moralement et politiquement qu’une fiction, et tous les élémens discordans agglomérés sous ce nom resteront une force incohérente tant que les partis républicains réellement modérés n’auront pas réussi à se dégager de toute solidarité avec les violens et les fanatiques, tant qu’on se croira obligé de tout sacrifier à ce qu’on appelle l’union des trois ou quatre gauches. La faiblesse du ministère est précisément dans cette équivoque d’une alliance plus apparente que réelle, mais toujours onéreuse, avec dès partis qui le compromettent ou qui l’abandonnent selon leur intérêt ou leur passion du moment. Il y a un an, dans la dernière assemblée, M. Buffet croyait avoir besoin des bonapartistes dans l’intérêt conservateur, et il les ménageait pour avoir leur vote ; il ne lisait pas les rapports des enquêtes parlementaires sur leurs agitations et leurs propagandes, et il tournait toute sa passion de combat non-seulement contre les radicaux, mais contre les républicains les plus modérés, à qui il disait fièrement qu’il ne serait jamais avec eux. M. Buffet, sans vouloir rétablir l’empire, préférait les bonapartistes, et il ne voyait pas que, pour conquérir leur vote, il se faisait leur prisonnier, il sacrifiait l’autorité et l’efficacité de sa politique. Le ministère aujourd’hui est un peu dans la même situation vis-à-vis des radicaux ; il les ménage parce qu’il croit avoir besoin d’eux dans l’intérêt républicain, parce qu’il voit en eux des alliés républicains, et il a l’air de subir impatiemment l’appui des conservateurs, qui ne lui est pourtant pas toujours inutile. Il ne veut pas trop se brouiller avec les radicaux, et il ne voit pas que, s’il a quelquefois leur vote, il est obligé, lui aussi, de le payer par des concessions qui enchaînent sa liberté, qui affaiblissent l’autorité morale de sa politique. La majorité républicaine d’aujourd’hui est tout aussi fictive et aussi peu sûre que la majorité conservatrice de M. Buffet.

D’où sont venues depuis trois mois et d’où viennent encore tous les jours pour le ministère les difficultés intimes, les impossibilités ? Rien n’est plus clair, elles viennent de cet artifice d’une majorité sans cohésion, de ces alliances qu’on se flatte de maintenir par des concessions, et qui échappent à tout instant. Le ministère l’a déjà éprouvé ; dans plus d’une circonstance, il n’a été sauvé que par l’appui de ceux qu’il considère comme des adversaires, par un vote opportun des conservateurs ; s’il n’avait eu pour se soutenir que ses alliés de tous les groupes républicains, il aurait été plusieurs fois perdu, et récemment encore il a suffi qu’un radical, M. Madier de Montjau, fît une proposition au sujet de l’abrogation du décret de 1852 sur la presse pour que M. le garde des sceaux, pris au dépourvu, subît une sorte d’échec. On veut être une majorité républicaine, on prétend soutenir un gouvernement dans l’intérêt de la république, et l’on ne sait pas même se plier aux conditions les plus simples d’une action suivie et régulière. On ne résiste pas à la tentation de multiplier les discussions irritantes et les incidens inutiles ; on éprouve le besoin de tout remettre en doute, d’embarrasser un ministère de toute sorte d’exigences et de prétentions avec lesquelles il est tout au moins réduit à négocier laborieusement. On semble toujours se figurer que la république c’est l’agitation perpétuelle, le déchaînement et la domination de toutes les fantaisies, et le malheur est que les plus modérés, les plus clairvoyans ne se sentent pas toujours la force de prendre l’initiative de la résistance ; ils sacrifient à « l’union des gauches ! » Ils gémissent peut-être et ils laissent faire. C’est ainsi que renaissent à tout propos des questions qu’on croyait résolues, et que des affaires sans importance réelle deviennent pour le gouvernement des embarras, des ennuis, quelquefois des occasions de complaisances nouvelles et d’hésitations dangereuses. Assurément on croyait en avoir fini avec l’amnistie, et à la vérité les chambres ont eu la prudence de renier avec éclat le principe d’un acte qui ressemblait à une réhabilitation rétrospective de la plus odieuse guerre civile ; mais ne croyez pas qu’on s’en tienne là. L’amnistie est repoussée, aussitôt surviennent les propositions qui, déguisant la faiblesse sous une apparence de conciliation, ont pour objet de suspendre toute poursuite, d’étendre désormais la prescription à un certain nombre d’actes relatifs à la commune, de changer les juridictions. En d’autres termes, pour des cas spéciaux et rares suffisamment prévus et réglés par une lettre récente de M. le président de la république au ministre de la guerre, on soulève les questions les plus graves de législation. On veut avoir l’air de faire quelque chose, et ce n’est pas tout : voici maintenant M. Benjamin Raspail proposant une intervention parlementaire dans les actes de clémence du chef de l’état, la publication, par ordre de la chambre, de toutes les grâces, du nom des condamnés, des graciés, et il faut que M. le garde des sceaux se débatte avec toutes ces fantaisies, qui occupent des commissions, auxquelles le gouvernement se croit tenu de faire l’honneur de discussions en règle, quelquefois de concessions assez inutiles ! Les républicains, c’est leur passion ou leur manie, veulent absolument toucher à tout, et M. Gambetta lui-même, malgré sa prétention à devenir un homme de gouvernement, ne peut se défendre de donner une importance démesurée à un simple incident scolaire. Parce que dans un concours pour l’École polytechnique il y a eu une indiscrétion coupable, une divulgation abusive d’un problème de géométrie proposé aux candidats, aussitôt c’est affaire de parlement ! il faut une enquête, toujours avec l’intervention de la chambre. La question cléricale est là-dessous, la main des jésuites est partout, c’est elle qui a dérobé le secret ; le débat s’anime, la politique s’en mêle, et on finit par échanger des aménités en se disant réciproquement que l’empire était une « pourriture » et que la république est un « fumier ! » Voilà certes une discussion utile à propos d’un incident d’examen, et ce qu’il y a de plus grave, c’est que le gouvernement, par excès de scrupule ou pour plaire à la majorité républicaine, s’est laissé imposer, non pas tout à fait une enquête parlementaire, mais une enquête semi-parlementaire avec l’assistance de membres des deux chambres. Là où devaient suffire un simple éclaircissement et une simple assurance du gouvernement, qui ne peut être soupçonné sans doute de vouloir favoriser des fraudes, on a soulevé un débat politique, on s’est plu à livrer des batailles de partis, à mettre en mouvement des passions de majorité, pour arriver à un compromis dont un intérêt public des plus sérieux paie le prix. Et c’est par malheur souvent ainsi, car enfin cette loi qui vient d’être votée, qui a été pendant quelques jours un événement, presque une menace, qui est, elle aussi, un compromis, cette loi n’est qu’un épisode de plus dans l’histoire des rapports laborieux du ministère et des partis qui dominent dans la chambre des députés.

La question est grave sans doute, elle l’est surtout parce que le plus souvent il s’agit non de l’intérêt municipal et des libertés municipales, mais d’une affaire de parti. Il y a, on le sait bien, deux systèmes éternellement en présence : celui qui attribue au gouvernement le droit de nommer les maires et celui qui laisse aux conseils municipaux le soin d’élire le premier magistrat de la commune. Quel est le meilleur des deux systèmes ? Évidemment, si l’on se plaçait à un point de vue supérieur et désintéressé, ce serait le gouvernement qui devrait avoir le droit de nommer les maires ; il devrait d’autant plus aujourd’hui garder cette prérogative que les magistrats municipaux ont désormais un rôle assez essentiel dans les mobilisations militaires. Au fond d’ailleurs, la liberté municipale, dont on se fait souvent une arme, est bien moins dans le mode de nomination des maires, que dans l’extension des franchises communales et des attributions des conseils locaux. Malheureusement cette question délicate est depuis longtemps livrée aux passions des partis, qui n’ont eu d’autre souci que de la résoudre tour à tour selon l’inspiration et l’intérêt du moment. L’empire l’a résolue à sa manière. L’assemblée de 1871, dans un accès de libéralisme décentralisateur, l’a résolue à son tour une première fois en limitant la prérogative de l’état au choix des maires dans les villes principales, — et une seconde fois, en 1874, elle l’a résolue dans un sentiment de pénitence, en rendant au gouvernement tous ses droits, en les augmentant même de la faculté de choisir les maires en dehors des conseils municipaux. A quelle solution s’arrêter aujourd’hui, dans les conditions nouvelles créées par la constitution de 1875 et par les élections dernières ? Dès le premier jour, le ministère nouveau n’a point hésité à revendiquer pour le gouvernement, non le droit absolu que lui confère la loi de 1874, mais la faculté de nommer les maires tout au moins dans les chefs-lieux de département, d’arrondissement et de canton ; d’un autre côté se sont dressés aussitôt dans la chambre les préjugés, les ressentimens provoqués par la loi de réaction de 1874, les engagemens pris dans les élections. Entre le gouvernement et la majorité républicaine représentée par une commission de la chambre, le dissentiment s’est dessiné et aggravé. Pour arriver à une vraie et équitable solution, le mieux eût été sans doute d’attendre une loi complète d’organisation municipale. C’était la première pensée de M. Ricard à son avènement au pouvoir au mois de mars ; mais la question, comme toujours, n’a pas tardé à se compliquer, à cesser d’être une affaire simplement municipale pour devenir une affaire politique et même ministérielle. Il ne s’agissait plus désormais de savoir si les maires seraient nommés ou élus, il s’agissait de toute une situation parlementaire, du cabinet, qui, après avoir essuyé plus d’un mécompte, se voyait exposé à un échec nouveau et plus grave sous lequel il devait succomber. Or la chute du ministère, c’était une crise dont nul ne pouvait prévoir l’issue, dont l’opinion républicaine plus avancée avait dans -tous les cas peu de chances de profiter.

Qu’a-t-on fait. alors ? On s’est prudemment arrêté au seuil d’un conflit possible, on a eu recours à l’éternel expédient du provisoire. La commission municipale s’est ingéniée à résoudre le problème de désintéresser à demi les républicains par l’abrogation de la loi de 1874, de donner satisfaction au gouvernement en lui laissant le droit de nommer pour le moment les maires dans les cantons comme dans les chefs-lieux d’arrondissement, de département, et de sauver l’honneur du principe en ajournant la solution définitive à la loi générale sur les municipalités. C’est de la diplomatie parlementaire perfectionnée. La difficulté était toujours cependant de rallier à une combinaison de circonstance, presque de miséricorde, la majorité républicaine, qui s’est si vivement prononcée jusqu’ici pour l’élection des maires, et c’est le rapporteur de la commission, M. Jules Ferry, qui s’est chargé de présenter le protocole. Le ministre de l’intérieur, M. de Marcère, lui est venu en aide avec le dévoûment modeste et résolu d’un homme qui croyait se jeter tête baissée dans le gouffre pour le cabinet. La majorité s’est laissé convaincre, et si elle a cédé, ce n’est pas cependant sans combat et sans résistance. M. Gambetta a brûlé sa poudre pour les dissidens, il a été le commandant en chef de la retraite. Il aurait peut-être bien voulu, lui aussi, suivre le gros de l’armée et se rendre à la nécessité : il a craint sans doute d’étonner un peu trop son parti par la facilité de ses évolutions, et il a montré une fois de plus comment un homme d’esprit et de ressources peut réussir à n’être ni avec ses amis de cœur, les exaltés, ni avec ses amis de raison, les modérés. Il n’a peut-être pas fait une brillante campagne, et, ce qu’il y a de plus curieux, c’est qu’on l’a battu avec ses propres armes, en lui opposant la « politique des résultats » dont il est l’inventeur. La loi a donc été votée telle qu’elle avait été présentée, non toutefois sans un supplément où l’esprit de parti a obtenu une dernière revanche, et qui fait payer, au pays le prix de toutes ces transactions en lui infligeant l’agitation inutile de prochaines élections générales des municipalités. Le ministère a consenti à recevoir le supplément qu’il ne demandait pas, et en définitive il a triomphé. C’est ce qu’il y a de mieux, c’est le « résultat » satisfaisant. Malheureusement un autre « résultat » de cette discussion, c’est d’avoir mis à nu les incompatibilités, les divisions de cette majorité républicaine qui croit pouvoir soutenir un gouvernement comme on fait de l’opposition.

Supposez cependant qu’au milieu des crises intimes dont cette loi municipale a été l’occasion, au spectacle des difficultés qu’éprouvait de ministère, des résistances décousues que semblait opposer la chambre, M. le président de la république ait demandé un jour ou l’autre à ses conseillers s’ils avaient définitivement une majorité ; supposez qu’allant un peu plus loin, il ait demandé si on voulait lui rendre le gouvernement impossible, le placer dans l’alternative d’accepter un autre ministère qu’il ne subirait pas ou de recourir à une dissolution ; supposez que quelque chose de semblable se soit passé, est-ce que M. le président de la république ; n’aurait pas été dans la vérité et dans son droit ? Si les politiques qui sont dans la chambre ont un peu de prévoyance, ils profiteront de ce qui vient d’arriver, et après avoir rallié une majorité à un expédient qui n’a de valeur que par les circonstances qui l’ont rendu nécessaire, ils s’efforceront de la maintenir, de l’organiser. C’est dans des momens comme ceux-ci que des hommes tels que M. Casimir Perier laissent un vide profond en disparaissant par une mort qu’on peut bien appeler prématurée, M. Casimir Perier n’avait pas plus de soixante-cinq ans. Il avait plus que bien d’autres contribué à l’établissement de la république, et il l’avait fait par raison, par patriotisme, sans préoccupation de parti, parce qu’il voyait que le régime auquel il eût voué ses préférences était aujourd’hui impossible. Il portait aux institutions nouvelles, qu’il avait adoptées sans illusion comme sans arrière-pensée, l’autorité d’un nom qui est resté un symbole d’ordre en France, la modération d’un esprit éclairé, l’éclat et la force d’une position considérable, l’expérience d’un homme qui avait passé par toutes les affaires de la diplomatie et des finances. Nul mieux que lui ne pouvait être un conseiller prudent et indépendant pour le régime nouveau. On était bien sûr qu’en acceptant la république M. Casimir Perier n’avait entendu livrer ni l’ordre et la sécurité de la France au dedans ni son honneur au dehors ; il avait voulu mettre fin à des incertitudes dangereuses pour tourner tons ses efforts vers cette réorganisation nationale qui est restée le dernier désir de son âme patriotique, et c’est ce qui fait de sa mort un deuil pour le pays comme pour ses amis, après une vie noblement employée au service public.

Les démêlés intérieurs, les agitations de couloirs parlementaires, les crises de majorité pâlissent devant la lutte qui vient de s’ouvrir, qui a déjà ensanglanté l’Orient et qui laisse pour le moment l’Europe dans une expectative inquiète. A vrai dire, la guerre commence à peine, elle n’en est qu’à ses premiers épisodes.

En réalité, une seule chose est certaine jusqu’ici. Les hostilités entre les Serbes et les Turcs se sont ouvertes aux premiers jours de ce mois. Le Monténégro de son côté est entré également dans la Lutte comme allié de la Serbie. L’action militaire paraît s’être engagée vivement sur la frontière ; les engagemens sanglans se sont succédé du côté de Widdin et du Danube en même temps que sur la Drina, dans la vallée de la Morawa. Quel est le résultat de ces premiers combats ? C’est ici vraiment que l’obscurité commence. Tour à tour, selon l’origine des dépêches, ce sont les Serbes qui sont victorieux ou les Turcs qui gardent l’avantage. Il semble cependant assez clair qu’après avoir franchi la frontière, après un mouvement offensif en plein territoire ottoman, les Serbes ont été obligés de reculer un peu sur tous les points. Leurs armes ont essuyé visiblement des échecs au lendemain de quelques succès plus bruyans que décisifs. Le général Tchernaïef, qui s’était le plus avancé, ne parait pas être dans une position plus brillante que le général Zach, qui a été battu, et que le chef militaire qui commande vers Widdin. Les Serbes, favorisés par la diversion des Monténégrins et par les mouvemens qui semblent se développer dans la Bulgarie comme en Bosnie, réussiront-ils à relever leur fortune ? Les Turcs, dont les forces semblent augmenter, vont-ils au contraire s’avancer dans la Serbie ? C’est l’affaire de la guerre. Le jour où la question semblerait à demi tranchée par quelque événement militaire décisif, il est probable que l’Europe reprendrait un rôle de médiation qui pourrait être alors utile et efficace. Elle rentrerait en scène avec un esprit de paix qui, depuis quelques jours, s’affirme de plus en plus, qui a certainement inspiré et dominé l’empereur Alexandre II et l’empereur d’Autriche dans l’entrevue qui vient de les réunir à Reichstadt. La politique de l’Europe, à l’heure présente, se résume dans l’intention de localiser la guerre, de s’en tenir au principe de non-intervention, et au moment voulu de ne rien faire que par le concert de toutes les puissances intéressées à la pacification de l’Orient. Que M. Louis Blanc ait éprouvé hier le désir d’interroger à Versailles M. le ministre des affaires étrangères sur la politique de la France, et de lui demander des communications de documens diplomatiques, c’est sans doute une curiosité fort naturelle ; que M. le duc Decazes n’ait pas pu satisfaire entièrement la curiosité de M. Louis Blanc, et qu’il n’ait pas cru pouvoir promettre des communications prématurées, c’est encore plus simple. M. le ministre des affaires étrangères a pu du moins assurer qu’entre les puissances européennes l’accord est complet, et c’est la meilleure garantie que l’incendie de l’Orient ne gagnera pas l’Occident.

Des guerres, malgré toutes les déclamations humanitaires et pacifiques, il y a toujours des guerres, et de nouveaux conflits éclatent avant que le souvenir de luttes bien autrement tragiques soit effacé. Il y a six ans à peine qu’une de ces luttes venait de se dénouer parmi nous : la France est encore occupée à guérir ses blessures au milieu de tout ce qui lui rappelle l’effroyable épreuve dont elle a été la victime. Elle n’en a pas fini et elle n’en finira pas de sitôt avec cette fatale crise de 1870 ; elle en subit les conséquences dans sa politique, dans toute sa situation, elle en voit encore la trace dans des ruines, et plus d’une fois, sous toutes les formes, on lui a raconté ce qu’elle a souffert.

Le bénéfice du temps, c’est d’enlever en quelque sorte ce cruel sujet aux contradictions passionnées qui le dénaturent pour le livrer à l’impartialité de l’histoire. De là l’intérêt des œuvres sérieuses, préparées avec maturité, écrites par des hommes qui s’efforcent avant tout de rassembler des faits, de retracer à la lumière de documens authentiques la marche des choses, de classer et de coordonner ces campagnes diverses dans une seule campagne, ces épisodes multiples dont le plus dramatique est encore le siège de Paris. Les Allemands, eux aussi, écrivent cette histoire, et la dernière livraison du vaste travail que poursuit l’état-major de Berlin sur la Guerre de i870-1871 arrive justement à l’investissement de Paris. C’est la suite, jour par jour, des opérations allemandes, c’est l’impression du camp allemand à côté de cet autre récit où un chef militaire français, M. le général Ducrot, raconte à son tour, avec autant d’autorité que d’animation, la Défense de Paris. L’état-major de Berlin n’en est encore qu’à l’investissement, aux premières affaires autour de Paris, au combat de Châtillon, à tous les préliminaires de ce gigantesque blocus. Le général Ducrot a déjà raconté, dans la première partie de son travail, Châtillon, La Malmaison, et, dans le second volume qu’il publie aujourd’hui, il dépasse Villiers et Champigny. Les deux récits se rencontrent, ils se compléteront et s’éclaireront mutuellement. Certes, nul mieux que l’ancien commandant en chef de la deuxième armée, de l’armée de Champigny, ne pouvait exposer les conditions, les péripéties de cette « défense, » à laquelle un officier du génie prussien a rendu cet hommage qu’elle avait été « remarquable par la puissance, par la multiplication des moyens employés, » qu’elle pouvait être « mise en parallèle avec les défenses les plus mémorables dont parle l’histoire. » Le général Ducrot, après avoir été au premier rang un des acteurs intrépides de cette campagne de cinq mois, en est l’historien exact, substantiel et émouvant.

Paris est tombé, dira-t-on toujours. Eh ! sans doute il n’a pas pu être sauvé de la catastrophe, et, quoiqu’il soit tombé, les Allemands sont plus justes que bien des Français, puisqu’ils conviennent qu’avec la défense telle qu’elle était, « Paris ne pouvait être vaincu que par la famine ! » Bienheureux encore si c’eût été la dernière défaite de Paris, si de vulgaires et sinistres aventuriers n’eussent profité de son infortune pour essayer de ternir un siège dont des livres comme celui du général Ducrot relèvent justement l’honneur !


CH. DE MAZADE.