Ouvrir le menu principal

Chronique de la quinzaine - 30 juin 1873

Chronique n° 989
30 juin 1873


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




30 juin 1873.

Les partis sont toujours les mêmes dans leurs évolutions comme dans leurs tactiques, et ce qui se passe depuis un mois n’est que la reproduction nouvelle d’une vieille et invariable histoire. Ce qu’on ne pardonnait pas la veille à des adversaires lorsqu’on était dans l’opposition, ce qu’on incriminait avec passion, on le fait le lendemain tranquillement, sans s’émouvoir, parce qu’on ne peut pas faire autrement, et on ne craint en aucune façon d’avouer que rien n’est changé. Ce qu’on trouvait tout simple de la part d’un gouvernement qu’on soutenait, on le trouve étrange et intolérable dès que ce sont d’autres hommes qui le font. Être ou n’être plus au pouvoir, c’est ce qui change toutes les perspectives des choses.

Quand une situation s’est décidée dans un sens, quand la crise est dénouée, aussitôt commence cette volte-face des opinions et des passions, conduite par l’esprit de parti. Il y a bien toujours des optimistes et des pessimistes ; seulement les uns et les autres ont changé de camp. Pour ceux qui sont sortis vainqueurs de la lutte engagée, tout va désormais au mieux dans le meilleur des mondes. Le scrutin qui a donné le succès à l’opposition a été un véritable coup de baguette magique. Le gouvernement de M. Thiers, y pensez-vous ? Il est étonnant qu’on l’ait subi deux ans. Avec lui, on allait droit « aux abîmes-, » la France était en perdition ! Il est vrai qu’il y avait bien eu quelque chose comme une certaine paix reconquise et même une libération du territoire préparée non sans un certain soin ; mais qu’était-ce que tout cela auprès de l’invasion imminente du radicalisme et de la commune, prête à prendre sa revanche ? Maintenant tout est changé, la France respire, elle aura de nouveaux préfets, de nouveaux magistrats, comme elle a de nouveaux ministres et une nouvelle politique. La bourse monte, les affaires reprennent, la province se sent rassurée par une politique conservatrice et par les bienfaisantes promesses de « l’ordre moral. » — Pour d’autres au contraire, tout s’est arrêté au 24 mai, tout s’est assombri depuis ce jour-là. On n’a qu’une tranquillité apparente, due à deux ans de sagesse et déjà compromise par la réaction qui a de la peine à se contenir. Ne le voyez-vous pas ? c’est la politique royaliste et cléricale qui triomphe. On poursuit M. Ranc, et après M, Ranc qui ne poursuivra-t-on pas ? Aujourd’hui ce sont les enterremens civils qu’on proscrit à Lyon ou ailleurs, demain on demandera un billet de confession, le Syllabus sera inscrit parmi les lois de l’état. M. le garde des sceaux Ernoul en est à s’informer du degré de dévotion des magistrats qu’il nomme. M. le duc de Broglie, cela est bien clair, prépare la guerre avec l’Italie ; il a commencé par protester contre la loi des couvens qui vient d’être votée à Rome. Où allons-nous ? Tout est menacé à la fois, la république, le suffrage universel, la liberté de conscience, — sans parler du droit de déraisonner !

Comédie, éternelle comédie des partis qui se poursuivent de leurs récriminations, de leurs jactances, de leurs polémiques faites pour dénaturer toute vérité ! Eh bien ! non, pour rester dans la réalité des choses, on n’allait pas précisément « aux abîmes » avant le 24 mai, et tout n’a point été sauvé depuis ce jour-là ; on ne vivait pas non plus en pleine sérénité avant les dernières crises, et nous ne sommes pas à la veille des dragonnades, tout n’est pas devenu si noir depuis qu’un nouveau gouvernement est né à Versailles. Le pays, qui ne fréquente pas les couloirs de parlement et les cabinets de journaux, qui a le sens plus rassis et l’instinct plus sûr, parce qu’il vit au milieu de ses industries, de son travail et de ses intérêts, le pays ne s’est pas laissé tromper cette fois par les artifices de partis, et, si l’on voulait résumer avec quelque exactitude ce qu’il a pensé, ce qu’il pense, on pourrait dire qu’après un moment d’inquiétude et d’attente il s’est assez rapidement calmé. Il ne s’est cru ni sauvé ni perdu, il a laissé aller les choses, comme s’il eût pressenti de lui-même spontanément que les partis sont heureusement condamnés aujourd’hui à ne pas faire tout ce qu’ils veulent, à être plus sages, plus réservés dans NÏeur conduite qu’ils ne le sont quelquefois dans leurs prétentions ou dans leur langage, et en réalité c’est le sentiment qui a prévalu, qui a dominé en quelque sorte la situation tout entière. Chose curieuse en effet, et qui était peut-être imprévue, au lieu des agitations qu’on redoutait, il s’est produit un apaisement assez sensible, comme après toutes les crises dont on s’effraie d’abord parce qu’elles sont l’inconnu, et qu’on s’étonne un peu ensuite d’avoir franchies sans avoir essuyé trop d’avaries. Que cette situation nouvelle née d’une coalition, soutenue par une coalition, soit après tout assez incertaine, assez mal définie, qu’il y ait dans ce gouvernement des derniers jours de mai d’inévitables faiblesses d’origine, des tendances qui pourraient n’être pas sans danger, des arrière-pensées ou de secrètes espérances qu’il serait difficile de concilier, cela n’est point douteux, le sentiment public ne s’y est pas mépris. Pour le moment, on s’est calmé parce que cette transformation, qui aurait pu si aisément devenir une aventure, n’a été en définitive que l’acte régulier d’une majorité parlementaire, et a su même se rattacher d’assez près à ce qui existait la veille pour ne ressembler ni à une révolution ni à un coup d’état, parce que le nouveau président de la république, avec un nom fait pour inspirer le respect, est en quelque sorte une garantie vivante d’ordre intérieur, et pour le reste on s’est dit que ce qu’il y avait de mieux à faire était d’attendre à l’œuvre cette politique conservatrice que le régime naissant prétendait inaugurer.

Ce qui n’est point douteux, c’est qu’il n’y a eu aucune de ces alarmes ou de ces résistances d’opinion qu’on croyait possibles ; il y a eu plutôt une certaine détente des esprits dont le gouvernement nouveau a naturellement profité, et le signe le plus sensible de cet apaisement inattendu qui s’est manifesté non pas dans les polémiques et dans le langage des partis, mais dans les faits, dans la réalité, c’est ce phénomène singulier qu’on a vu se produire dans les débats parlementaires de Versailles. Il y a un mois, le ministère naît avec 14 voix de majorité pour tout appoint ; peu de jours après survient cette mauvaise, cette maussade affaire de la circulaire sur la presse, et il a malgré tout une majorité de plus de 60 voix. Bientôt s’élève la question des poursuites intentées contre M. Ranc pour sa participation à la commune, et la majorité est de 300 voix. Enfin, il y a quelques jours à peine, une interpellation des plus sérieuses se produit sur ce qu’il y a au monde de plus délicat, sur une affaire intéressant la liberté de conscience, en d’autres termes sur des mesures de police prises à l’égard des enterremens civils, et cette fois la majorité est encore de près de 200 voix. Que signifie cette progression singulière, si ce n’est que la situation actuelle est acceptée par beaucoup de ceux-là mêmes qui ne l’auraient point créée, s’ils avaient pu l’éviter ? Il n’y a évidemment aucun parti-pris. La politique conservatrice, puisqu’ainsi on la nomme, ne rencontre point de difficultés insurmontables, à une condition pourtant, c’est que sous prétexte d’obéir à de faux engagemens, par entraînement de combat et de réaction, elle n’aille pas trop souvent se jeter sur des questions qui créeraient bientôt une sorte de fatal engrenage où elle disparaîtrait en laissant la situation du pays bien plus compromise qu’elle ne l’était auparavant.

Le ministère est dans cette condition étrange et difficile où certaines questions, qui peuvent quelquefois être des pièges, doivent nécessairement venir le tenter. C’est la fatalité de la mission qu’il s’est donnée. Il est de ces questions qu’il ne peut guère éviter, et de ce nombre était peut-être celle des poursuites contre M. Ranc, qui a été tout récemment tranchée par l’assemblée. M. Ranc, aujourd’hui membre du conseil municipal de Paris, député élu du Rhône, a été en 1871 membre de la commune. Il s’est séparé à temps, c’est-à-dire aux premiers jours d’avril 1817, de la sinistre cohue des incendiaires de Paris ; il est cependant resté assez dans cette compromettante compagnie pour avoir participé à quelques-uns des actes de l’insurrection, pour s’être exposé par cela même aux conséquences d’une complicité insurrectionnelle. Qu’est-il arrivé depuis deux ans ? Par quelles phases obscures est passée l’instruction judiciaire relative à M. Ranc ? Toujours est-il que le gouverneur de Paris, M. le général Ladmirault, a demandé, il y a seulement deux semaines, à l’assemblée l’autorisation de poursuivre le nouveau député du Rhône. Le point grave de l’affaire, c’est qu’on a eu l’air d’oublier M. Ranc tant qu’il n’était rien, et qu’on se souvient de lui le jour où il est élu député. Chose plus délicate encore, on n’a paru se ressouvenir du cas particulier de l’ancien membre de la commune que depuis le 24 mai. Pourquoi l’autorité militaire est-elle restée muette depuis deux ans, et a-t-elle retrouvé tout à coup la parole depuis la révolution parlementaire qui a eu lieu à Versailles ? Pourquoi l’ancien gouvernement n’a-t-il pas poursuivi, et pourquoi le nouveau gouvernement poursuit-il aujourd’hui ? L’esprit de parti s’est jeté dans toutes les interprétations, la curiosité publique s’en est mêlée : on a cherché des mystères là où il n’y en a sans doute aucun, là où il n’y a certainement rien de sérieux, et où les préoccupations politiques ne font qu’obscurcir une question toute simple.

Il faut voir les choses comme elles sont. M. Ranc a-t-il été en effet membre de la commune de 1871, et a-t-il participé à quelques-uns des premiers actes de l’insurrection ? Cela n’est pas douteux, c’est un fait matériel, palpable, avoué par celui-là même qui est en cause. D’autres membres de la commune, placés dans des conditions absolument identiques, s’étant retirés comme M. Ranc et au même instant, ont-ils été poursuivis ? C’est encore certain ; l’un d’eux notamment a paru devant un conseil de guerre et a même été absous. Pourquoi dès lors M. Ranc seul aurait-il le bénéfice d’une situation privilégiée ? En quoi le vote qui l’a fait depuis membre du conseil municipal de Paris ou député du Rhône a-t-il pu l’exempter de toute responsabilité ? Quelle loi exceptionnelle et souveraine de prescription y a-t-il en sa faveur ? Il sera condamné ou acquitté, c’est l’affaire du conseil de guerre devant lequel il paraîtra ; l’affaire de l’assemblée était purement et simplement de lever l’inviolabilité parlementaire devant laquelle devait s’arrêter désormais l’action judiciaire. On n’avait réellement à examiner ni en quoi consiste la responsabilité de M. Ranc, ni pourquoi la justice poursuit aujourd’hui plutôt qu’hier, ni ce qu’a fait l’ancien gouvernement ou ce qu’a pensé le gouvernement nouveau. Il y avait là une question toute simple, l’assemblée l’a tranchée sommairement en autorisant les poursuites, en écartant tout ce qui pouvait avoir un caractère politique, et ceux qui ont cherché à compliquer la question en soulevant des difficultés de toute sorte n’ont pas vu qu’ils faisaient, eux, précisément ce qu’ils reprochaient au ministère et à la majorité de faire. Oui assurément, c’était de la politique, et la politique la plus dangereuse que de prétendre ouvrir des enquêtes, interroger les délibérations de la justice, mettre en présence le gouvernement d’hier et le gouvernement d’aujourd’hui, pour en arriver à engager dans de tels débats des responsabilités sous lesquelles on essayait d’abriter M. Ranc. C’est tout cela qui constituait de la politique bien plus qu’une simple autorisation de poursuites, qui ne préjuge rien, qui ne compromet rien, qui veut dire tout au plus que pour un ancien membre de la commune il n’y a aucun privilège, qui peut signifier aussi que M. Ranc eût peut-être prudemment agi en faisant moins parler de lui, en évitant de faire de sa personne une sorte de défi pour la justice et pour l’assemblée.

Le mérite de cette discussion est d’avoir été courte, de s’être maintenue dans des limites où il ne s’agissait après tout que d’en finir avec les confusions et les exagérations dont on s’était plu depuis quelque temps à entourer une affaire, d’une médiocre importance en elle-même, qui ne relève que de la justice. Une autre question bien autrement sérieuse, bien autrement délicate, est celle qui s’est élevée à l’occasion de ce qu’on appelle les enterremens civils. Le nouveau préfet de Lyon, qui a certes fort à faire pour remettre un ordre complet dans cette populeuse, intelligente et industrieuse ville, M. le préfet Ducros a pris peu après son arrivée un arrêté ayant pour objet de réglementer les enterremens qui se font sans aucun cérémonial religieux, en un mot les enterremens civils. Il a décidé notamment deux choses : les déclarations de décès faites à l’état civil devront être accompagnées d’une déclaration supplémentaire faisant connaître le genre de sépulture qu’on entend donner au mort, et de plus les enterremens qui n’auront aucun caractère religieux devront se faire à une certaine heure très matinale. L’intention est évidente, on a voulu décourager ou éviter les cortèges bruyans, les démonstrations, les manifestations dont les enterremens civils deviennent depuis quelque temps l’occasion. Par une coïncidence singulière, au moment où paraissait à Lyon l’arrêté de M. le préfet du Rhône, un incident se passait à Versailles. Un député est mort ; le bureau et une délégation de l’assemblée se sont rendus aux obsèques ; le gouvernement de son côté, pour se conformer à la loi qui règle les honneurs funèbres qu’on doit rendre aux dignitaires de l’état, a envoyé un détachement de cuirassiers. Quand on s’est aperçu qu’il n’y avait aucune cérémonie religieuse, qu’on allait à un enterrement civil, la délégation parlementaire s’est retirée, les cuirassiers ont suivi le bureau de l’assemblée, et le mort a été conduit directement au cimetière, accompagné par ses amis, qui ont fait des discours comme ils l’ont entendu, non sans faire allusion, et même une allusion amère, à ce qui venait de se passer. De l’incident de Versailles et de l’arrêté de M. le préfet Ducros est née une interpellation portée à la tribune par M. Le Royer, député de Lyon, qui l’a développée non sans talent, non sans passion en même temps, mais avec un respect de la foi religieuse et une modération où les radicaux n’ont pas manqué de voir un abandon du principe révolutionnaire, une déplorable concession faite aux circonstances, aux passions cléricales de l’assemblée.

De toutes les questions qui peuvent surgir, celle-là est certainement la plus significative, la plus grave, et une des plus dangereuses ; tout ce qui touche à la liberté de conscience, à la liberté de la pensée, est grave et périlleux en France, et pourquoi cette affaire a-t-elle pris tout à coup une importance particulière qu’elle n’aurait pas eue peut-être il y a quelque temps ? Parce qu’on croit que le ministère a ses engagemens et qu’il peut avoir ses entraînemens, parce qu’on craint qu’il ne tombe du côté où il penche, parce qu’on voit s’agiter autour de lui, pour essayer de le dominer ou pour lui faire acheter un appui compromettant, des amis qui semblent ne se faire aucune idée de leur siècle et de leur pays. De là cette disposition à s’inquiéter de tout, à épier les moindres symptômes, à voir dans des actes qui peuvent n’être que des mesures de précaution nécessaire le prélude et le signe de toute une politique. On s’est exagéré, nous n’en doutons pas, la signification de l’arrêté de M. le préfet de Lyon. D’abord, cela est bien clair et on l’a du reste déclaré, cette réglementation ne peut procéder d’une préférence confessionnelle, elle ne s’applique pas aux différens cultes reconnus ou non reconnus par l’état qui se partagent la France. De plus l’acte préfectoral ne dépasse pas la portée d’une mesure de police adoptée pour maintenir la paix des rues, pour empêcher des rencontres de convois funèbres qui pourraient devenir pénibles et peut-être quelquefois périlleuses. Jusque-là, il n’y a trop rien à dire ; le seul point assez singulier et même peu expliqué dans l’arrêté de M. le préfet du Rhône, c’est cette espèce de déclaration de foi religieuse qui doit suivre la déclaration de mort. Il est bien certain qu’il y a là une particularité assez étrange, une obligation qu’aucune loi n’a prévue, et ce n’est pas la justifier complètement de dire qu’elle date de loin, qu’elle n’a jamais été abrogée depuis qu’elle a été établie au commencement du second empire. C’est là l’inconvénient des mesures de ce genre. Non sans doute, elles ne sont pas la menace d’une résurrection théocratique ni le commencement d’un retour au temps où l’édit de Nantes venait d’être révoqué ; elles ne sont pas une atteinte directe à un principe qui aujourd’hui en France est au-dessus de tous les principes, celui de la liberté de conscience ; mais, si l’on nous passe le mot, elles rôdent autour de ce principe, elles le circonviennent, elles l’entament quelquefois, et en paraissant se borner à des prévoyances de police, elles font quelque trouée dans ce domaine inviolable. Voilà le danger contre lequel le ministère peut avoir à se prémunir. Il a besoin de rassembler toute sa bonne volonté et sa force pour se retenir dans une voie où, après l’avoir amené à faire un pas, on le conduirait plus loin qu’il ne peut et qu’il ne veut sans doute aller. Il a des alliés qui n’hésiteraient pas à entreprendre sur la liberté religieuse, et qui en ont laissé échapper l’aveu naïf l’autre jour dans cette discussion même ; mais c’est de ceux-là surtout qu’on peut dire qu’ils n’ont pas heureusement le pouvoir d’aller jusqu’au bout de leurs desseins.

Oui assurément, il y a un point supérieur à tout : l’état est laïque, sa mission est de faire de la politique, non de la religion, son premier devoir est de respecter l’indépendance de la conscience chez tous, même chez ceux qui ont le malheur de ne croire à rien. Est-ce à dire que l’état doive rester désarmé contre toutes les fantaisies corruptrices et contre tous les excès qui peuvent se produire sous le masque de l’indépendance du for intérieur ? Est-ce que la liberté ne peut pas être en péril de plus d’un côté ? La liberté de conscience, elle ne serait pas sans doute fort en sûreté sous la garde de M. de Franclieu ou de M. le général Du Temple, ces chevaliers incorruptibles de l’orthodoxie ; mais elle n’est point à coup sûr moins menacée par toutes ces répugnantes comédies, par ces profanations de la mort, dont le ministre de l’intérieur, M. Beulé, n’a eu qu’à retracer l’autre jour l’instructif et navrant tableau pour rallier à l’arrêté de M. le préfet du Rhône une majorité considérable où l’on compte même des membres de la gauche. Que voit-on en effet sous prétexte de ce droit, d’ailleurs mis hors de cause, de se faire enterrer civilement ? Des obsessions au chevet des raourans, des affiliations enchaînant la dernière volonté de celui qui s’en va, des violences faites aux familles, des enfans de quelques jours, de six mois, d’un an, dont on fait des objets d’exhibition, des cadavres qu’on va ramasser à prix d’argent pour leur faire des obsèques selon le rite nouveau, un mari séparé de sa femme depuis longtemps et allant chercher le corps de la malheureuse, aussitôt qu’elle est morte, pour lui administrer la sépulture d’ordonnance : tout cela combiné, organisé de façon à devenir une occasion de manifestations incessantes avec des insignes, des immortelles rouges et des quêtes pour les détenus politiques ! Alors naturellement la police intervient, elle est dans son droit ; si, elle excède un peu son droit, on est encore tenté de lui pardonner, comme on l’a fait l’autre jour, parce qu’elle soulage une ville entière de ce spectacle de profanations qui n’ont certes rien à voir avec le respect des croyances individuelles, et tout ce monde d’agitateurs, ces héros vulgaires de l’enterrement civil, au lieu de servir la liberté de conscience, ne font que la compromettre. Ils fournissent des prétextes malheureusement trop plausibles à ceux qui ne demanderaient pas mieux que de donner une légère extension à l’arrêté de M. le préfet de Lyon. En vérité, les radicaux sont accoutumés depuis quelque temps à d’étranges victoires. Le radicalisme veut montrer sa force, il fait nommer M. Barodet à Paris, M. Ranc à Lyon, et du coup le gouvernement du 24 mai naît à Versailles ! Les radicaux organisent, multiplient les enterremens civils, comme pour jeter le défi à toutes les croyances religieuses, et aussitôt survient la répression inévitable. De l’excès naît comme toujours la réaction, et les esprits réfléchis ne peuvent se défendre d’une indéfinissable tristesse en voyant combien certaines idées, certains principes, qu’on croyait acquis définitivement, sont exposés à être remis en doute, comment même, dans ce violent tumulte des partis extrêmes, on en vient aisément de tous côtés à désapprendre les plus simples notions de liberté.

Il y a, pour un gouvernement qui veut être réellement conservateur, quelque chose de mieux à faire aujourd’hui que de se perdre dans cette mêlée de passions contraires et également aveugles. Son vrai rôle est de maintenir la politique de la France, à l’intérieur comme à l’extérieur, dans les conditions de modération où elle peut seulement être efficace, de résister au radicalisme et au cléricalisme. Le gouvernement est dans une situation étrange où il a autant à redouter de ceux qui l’entraîneraient, s’ils pouvaient, à des excès de réaction que de ceux qui l’appellent un « spectre de l’ancien régime. » Allons, avouez votre pensée, lui disent les radicaux, vous voulez porter la main sur la liberté de conscience. — « Nous l’entendons bien ainsi ! » répondent les cléricaux de l’assemblée. D’un autre côté, suivez ce petit dialogue engagé depuis quelques jours. — Le gouvernement, disent les radicaux, n’attend que le moment de témoigner son dévoûment pour le pouvoir temporel, il vient de protester à Rome contre la loi des couvens ! — Mais certainement, reprennent les cléricaux, M. le duc de Broglie a protesté ; c’est une pierre d’attente pour l’avenir. — Il n’en est rien, seulement on espère ainsi compromettre le ministère dans des entreprises contre la liberté religieuse ou dans des démarches dangereuses en Italie. Le gouvernement voit sans doute le danger, et il y échappera s’il peut. Non, M. le duc de Broglie n’a envoyé aucune protestation à Rome. Il suit en Italie la politique qu’on suivait avant lui. Il maintient les bonnes relations qui existent entre les deux pays et qui ne changeront certainement pas avec le nouveau ministère qui se forme en ce moment à Rome à la suite de la démission du cabinet Lanza. Quel que soit le nouveau ministère italien, il n’aura pas sûrement d’autre programme qu’une politique de bonne amitié avec la France.

L’Espagne a certes passé depuis quarante ans par bien des tourmentes révolutionnaires. Au moins ces périodes de fièvre et d’agitation avaient-elles pour ainsi dire un caractère limité, une durée presque déterminée d’avance. Les élémens d’ordre un instant confondus ne tardaient pas à reprendre leur équilibre dans des conditions où l’organisation générale n’était que partiellement atteinte, où certaines garanties essentielles subsistaient encore. Les crises d’aujourd’hui ont un tel caractère et se succèdent avec une telle rapidité, elles accumulent d’heure en heure dans cet infortuné pays de telles complications, de telles confusions, que l’Espagne elle-même en vient à ne plus se reconnaître, à se demander si elle a un gouvernement, des ministres, une force publique, des finances. Tout a été détruit, et c’est bien le cas de dire que le remède, un remède inconnu, ne peut plus sortir que de l’excès du mal. Depuis que les cortès réunies à Madrid ont proclamé la république fédérale, et cela ne date même pas d’un mois, il y a eu une demi-douzaine de crises ministérielles, ou, pour mieux parler, c’est une crise permanente d’où il ne peut arriver à se dégager un pouvoir quelconque. Cette assemblée de Madrid composée d’inconnus flotte sans direction et sans règle, toujours menacée par les séditions populaires et livrée au sentiment de son impuissance. Tant que ce n’était qu’un état provisoire, on pouvait attendre encore et se persuader avec quelque bonne volonté qu’il finirait par se reconstituer quelque chose ; puis il y avait du moins dans le gouvernement cette sorte de triumvirat composé de MM. Figueras, Castelar, Pi y Margall, qui n’étaient pas les premiers venus, qui avaient une certaine notoriété, un certain relief de talent et d’esprit. M. Figueras, fatigué du rôle qu’il jouait, s’est hâté de quitter la partie à la suite d’une journée où la guerre civile a été tout près d’éclater dans Madrid. M. Castelar, qu’on a cru un moment parti, lui aussi, n’a pas quitté Madrid ; mais il n’est plus au pouvoir, il n’est guère écouté, et il passe déjà pour un réactionnaire aux yeux des « intransigens. » Il est occupé à rêver la constitution de la fameuse république fédérale, qui sera la guerre civile organisée et généralisée, si elle est telle qu’on veut l’établir. Des trois leaders de la république, M. Pi y Margall est donc resté seul sur la brèche. C’est l’homme pour tout faire dans le chaos espagnol.

Que représente M. Pi y Margall, et sous quel titre est-il chef du gouvernement ? C’est assez difficile à dire. On a commencé par le faire président du conseil, on lui a même donné un ministère élu au scrutin ; mais, si ce ministère a vécu réellement, il n’a pas eu une longue vie ; du premier coup, il s’est disloqué. Alors on a cru sortir d’embarras en confiant à M. Pi y Margall les pouvoirs nécessaires a pour former un ministère et pour résoudre les crises qui surviendraient. » Ce serait une espèce de dictature, s’il y avait aujourd’hui à Madrid les moyens et la possibilité d’une dictature. M. Pi y Margall, en exposant quelque chose comme un programme ministériel devant les cortès, a beaucoup parlé de l’ordre, du danger des divisions, des horreurs de la guerre civile, du rétablissement de la discipline militaire, de la nécessité de punir les soldats mutins et même leurs chefs, qui ne savent pas mourir pour maintenir leurs troupes dans la subordination. C’est fort bien ; seulement il y a une petite difficulté. Où sont les soldats ? où sont les chefs ? où est l’autorité supérieure capable de refaire l’armée espagnole et de lui donner des ordres ? On a pu avoir tout récemment une idée de ce qu’est cette autorité et même de ce que sont devenues les mœurs politiques de l’Espagne par un incident parlementaire où un certain M. Estevanez, transformé en ministre de la guerre, a pris une assez étrange figure. Ce M. Estevanez est sorti on ne sait d’où, il a été un peu capitaine, un peu aventurier, un peu agitateur, affectant une certaine originalité d’allures et de langage qui lui a valu une popularité équivoque. On l’avait fait dans ces derniers mois gouverneur de Madrid, et il était quelque peu soupçonné de jouer un jeu assez singulier, de s’entendre avec les émeutiers pour amener des désordres, et avec les conservateurs pour réprimer les agitations. Il était devenu tout récemment ministre de la guerre, et déjà on voyait en lui un futur dictateur lorsqu’il a été brusquement et rudement pris à partie dans les cortès par un officier, le général Socias, qui était, il y a quinze jours, commandant de Madrid, et qui a été destitué à la suite de la crise oii a disparu M. Figueras. Le général Socias a fait une charge à fond sur son ministre, il a dévoilé le double jeu qu’il jouait, et il a fini par dire quelque chose de mieux qu’il devait savoir comme ancien directeur de l’infanterie : c’est que M. Estevanez, présentement ministre de la guerre, était un ex-capitaine déserteur de l’armée de Cuba. Pour le coup, M. Estevanez a été quelque peu désarçonné, il n’a plus su comment s’en tirer, il en est venu à dire que ce fait prouvait seulement qu’il pouvait être « un mauvais officier » ou qu’il n’avait point « la vocation pour cette carrière ! » Et voilà l’homme dont on faisait un ministre de la guerre, sans doute pour mieux réaliser le programme d’ordre et de discipline développé par M. Pi y Margall !

Notez qu’à chaque instant les soldats désertent, chassent leurs généraux ou tuent leurs colonels, comme c’est arrivé récemment en Catalogne. À Séville, les volontaires se révoltent, s’emparent de l’arsenal de la marine, et on explique la chose discrètement en disant qu’on va envoyer des forces, que l’ordre va être rétabli. À Madrid même, il y a une échaufîourée mal définie où l’alcade a, dit-on, été tué. À Barcelone, il s’est formé une espèce de comité de salut public qui proteste contre les velléités de répression manifestées à Madrid à l’égard des soldats mutins et meurtriers. Chaque jour, partout, le mal fait des progrès. C’est ainsi probablement qu’on espère combattre efficacement les carlistes, qui profitent, bien entendu, de cette désorganisation universelle et croissante. Les carlistes ne remportent peut-être pas autant de victoires qu’ils le disent ; ils n’éprouvent pas non plus autant de défaites que le dit le gouvernement de Madrid pour se rassurer lui-même, et rien ne prouve mieux la gravité de la situation que le bruit, accrédité un instant, de la prise du général Nouvilas et de ses troupes par les insurgés. Si Nouvilas n’a pas été pris, il n’a certes pas réussi de son côté à prendre les chefs carlistes. La seule chose bien claire, c’est que ceux-ci occupent presque entièrement les provinces du nord ; ils vont jusqu’à l’Èbre, jusqu’à Miranda, ils parcourent en maîtres le Guipuzcoa, la Biscaye, la Navarre. Le curé Santa-Cruz s’est passé tout récemment la fantaisie d’établir des timbres-poste à l’effigie de don Carlos, et il vient de rendre un arrêté, dont l’exécution est confiée aux alcades et aux curés, pour expulser des provinces basques toutes les femmes de mauvaise vie. S’il ne soigne pas le bien-être de ses soldats, il s’occupe de leur moral, et même peut-être de leur santé. Ainsi vont les choses en Espagne, Une assemblée sans autorité, sans la moindre expérience de la politique, un gouvernement sans armée comme sans argent, un pays tout entier momentanément retranché de la vie européenne, c’est là le dernier mot de cette situation. Il est vrai qu’on vient d’imaginer un dernier moyen : des membres de l’assemblée ont proposé de suspendre les séances des certes pour que les députés puissent aller se mettre à la tête de la guerre contre les carlistes. S’ils cèdent à cette belliqueuse pensée de se mettre en campagne, ils feront bien de ne pas se laisser prendre par le curé Santa-Cruz, qui est de force à ne pas respecter en eux la majesté de la république fédérale. Jusqu’où ira cette expérience ? C’est là la question. L’Espagne aurait besoin plus que jamais d’un gouvernement qui pût la sauver tout à la fois du carlisme et de l’anarchie, partout déchaînée. Où sont aujourd’hui les élémens premiers de ce gouvernement ?

Au milieu de cette vie occidentale troublée par les révolutions ou par les guerres, mais toujours heureusement puissante par le mouvement ininterrompu d’une civilisation victorieuse, voilà l’Orient faisant son apparition dans la personne d’un de ses princes, comme pour mêler à nos tristes réalités les légendes des Mille et une Nuits ou le souvenir des ingénieuses fictions des Lettres persanes. Le shah de Perse, « le roi des rois, » Nasr-ed-Din fait son tour d’Europe. Cette seule pensée de venir visiter l’Occident dénote évidemment chez le souverain asiatique une certaine curiosité d’esprit, un goût assez vif pour la civilisation européenne. Nasr-ed-Din a commencé son voyage par la Russie, où il a séjourné pendant quelques semaines tantôt à Moscou, tantôt à Saint-Pétersbourg. C’était la première étape de son voyage. À Berlin, il a fait de la diplomatie, puisqu’il a signé un traité par lequel l’Allemagne lui promet ses bons offices dans le cas où la Perse aurait des difficultés avec d’autres puissances ; en d’autres termes, l’Allemagne deviendrait ainsi la meilleure amie et la protectrice de la Perse. Puis le shah est allé en Belgique, il est allé en Angleterre, où il a été reçu somptueusement, en souverain que les Anglais veulent gagner, et au bout de ces excursions enfin Nasr-ed-Din est sur le point d’arriver en France, Dans trois jours, il doit être à Paris, qui est sa grande préoccupation, à ce qu’il semble, qui garde à ses yeux le prestige de la capitale privilégiée de l’Europe ; mais ne voilà-t-il pas qu’au dernier moment on a failli répondre à cette galanterie du souverain par une vulgaire impolitesse ! Le conseil municipal, ou pour mieux dire une partie du conseil municipal, a éprouvé des scrupules lorsqu’on a parlé de voter des fonds pour la réception du shah.

Une fête à Paris pour un souverain, lorsque l’état de siège est encore en vigueur, lorsque la répression des méfaits de la commune n’est pas terminée, quand le conseil municipal est en deuil d’un de ses membres qui va passer devant un conseil de guerre ! Pouvait-on proposer à Paris, à ce Paris républicain et démocratique, une semblable incartade ? Nos municipaux radicaux n’en revenaient pas. Heureusement la conférence où la question a été d’abord soulevée n’avait qu’un caractère tout officieux, nos radicaux n’étaient qu’en minorité, et ils ont trouvé leur première punition dans les railleries du public dès qu’on a connu la manière dont ils entendaient la politesse. Le mal pouvait se réparer : on n’avait pas compromis encore le renom d’hospitalité de la première ville de France, et le conseil municipal tout entier, saisi d’une proposition régulière, s’est hâté de voter les fonds nécessaires, comprenant bien que Paris commencerait par payer les frais des fantaisies démocratiques de quelques-uns de ses membres, et que d’ailleurs sous ces questions d’étiquette, de réceptions royales, se cachent souvent les plus sérieux intérêts nationaux. Le shah de Perse sera donc reçu comme il doit l’être à Paris aussi bien qu’à Versailles. On lui montrera la grande capitale dans ses splendeurs ; on lui donnera le spectacle d’une revue au bois de Boulogne ; on regardera ses diamans, on verra passer l’image de ce prince oriental comme une apparition fantastique ; mais il ne faut pas s’y tromper, ce n’est plus le temps des Mille et une Nuits, ni même des Lettres persanes.

La réalité se mêle partout à la légende. Lorsque Nasr-ed-Din est arrivé à Londres au palais de Buckingham, il a été tout d’abord conduit dans un appartement où était monté tout un appareil télégraphique, et avant de s’endormir, il a pu avoir des nouvelles de Téhéran, La Perse aujourd’hui, comme tout l’Orient, s’ouvre au grand mouvement humain. Le gouvernement du shah vient de signer avec un simple particulier, le baron Reuter, un traité concédant un chemin de fer de la mer Caspienne au Golfe Persique, sans parler d’une multitude d’autres travaux. On parle d’une ligne qui conduirait de Russie à Téhéran, tandis qu’un de nos compatriotes toujours infatigable, M. de Lesseps, se met à la tête d’un chemin destiné à percer l’Asie centrale, à mettre en communication les possessions russes et les possessions anglaises. C’est ainsi que de toutes parts, en Orient comme dans le vieux monde, la légende moderne du travail et de l’industrie se substitue aux vieilles légendes de la poésie, et l’hospitalité offerte à ce prince qui va venir à Paris est encore un moyen de ménager à la France une place préférée dans ce grand mouvement qui s’accomplit.

ch. de mazade.

Le directeur-gérant, C. Buloz.