Chronique de la quinzaine - 14 juillet 1873

Chronique n° 990
14 juillet 1873


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




14 juillet 1873.

Allons, tout n’est pas perdu, il y a encore du temps pour le plaisir et pour les fêtes, pour les promenades et pour les distractions qui font oublier un moment les affaires sérieuses, les difficultés de la veille et les difficultés du lendemain. Un roi d’Orient fait son entrée solennelle à Paris, dans ce Paris qui ne s’était pas vu si brillant et si animé depuis les galas de l’exposition de 1867. La politique sommeille quelque peu, ou ne sait plus trop où elle en est. L’assemblée de Versailles, visiblement fatiguée, s’achemine vers l’heure désirée des vacances entre une loi sur l’établissement du jury aux colonies et une loi sur la Légion d’honneur. Le ministère est toujours occupé à se reconnaître et à chercher les moyens d’ajourner les questions importunes sur lesquelles il se promet d’avoir une opinion un peu plus tard. Les députés de l’extrême droite vont faire leurs dévotions à Paray-le-Monial et improvisent des sermons à la suite des évêques. Le pays, quant à lui, sans s’émouvoir beaucoup et sans désespérer de lui-même, met tout son zèle à déchiffrer l’énigme des destinées qu’on lui fait ou qu’on lui prépare, et, pourvu qu’on lai donne la paix sans le violenter, il est tout prêt à ne pas se montrer trop difficile. Ainsi vont les choses, tandis qu’à travers tout s’accomplit heureusement le fait dont on semble se préoccuper le moins depuis quelques jours, et qui est cependant le plus sérieux, qu’il a fallu, préparer par tant de soins, par tant de ménagemens et tant de sacrifices. À l’heure même où nous sommes en effet, l’étranger, campé depuis trois ans sur notre territoire, a commencé son mouvement de retraite. Le matériel de l’armée d’occupation s’achemine vers la frontière ; les troupes allemandes ont reçu leurs ordres de marche ; elles auront quitté au 2 août nos villes et nos campagnes des Vosges ou des Ardennes, ne gardant que Verdun jusqu’au 5 septembre, jour où sera compté le dernier centime des derniers cinq cents millions qui restent à payer sur les cinq milliards qu’il a fallu trouver dans ces deux années de peine et de labeur ! Voilà ce qu’il ne faudrait pas oublier.

L’occupation étrangère, cette marque vivante d’une guerre néfaste, est sur le point de disparaître, la France redevient libre, et n’est-ce point un des jeux les plus bizarres de la fortune qu’avec cette délivrance coïncide l’arrivée de ce prince de l’Asie venant s’asseoir au foyer d’une nation qu’on a pu lui représenter comme abattue, dont le malheur même n’a pu tarir ni la vivace énergie ni l’humeur facile et enjouée ?

Qu’on l’accueille donc avec toute la bonne grâce de l’hospitalité française, ce souverain oriental, ce shah de Perse pour qui la France est toujours le pays le plus digne d’être vu et qui ne paraît d’ailleurs manquer ni d’instruction, ni de jugement, ni d’esprit ; que le président du conseil municipal de la grande ville le reçoive sous l’Arc de l’Étoile en lui souhaitant la bienvenue, que le président de l’assemblée nationale lui ouvre la porte d’un de nos palais, et que le maréchal de Mac-Mahon le traite comme un chef de la France, roi ou président, doit traiter un souverain étranger ; qu’on lui fasse voir les grandes eaux de Versailles, nos musées, nos monumens, les Invalides, notre armée nouvelle défilant devant lui, la cité illuminée, l’Opéra et même une séance de l’assemblée : c’est assurément un des spectacles inattendus et curieux du temps. Voilà une république rendant les honneurs royaux à un souverain, non pas même à un prince de l’Europe, mais à un souverain absolu arrivant du centre de l’Asie, — et après tout, si la république a des chances de vivre, c’est en se montrant ainsi, hospitalière et polie, athénienne par les mœurs. Le shah de Perse a pris le meilleur moyen de se faire bienvenir, il paraît s’intéresser à tout dans ce monde si nouveau pour ses yeux, sous plus d’un rapport assez énigmatique, et dont il pourrait dire, lui aussi, ce que disait Usbek : « il n’y a point de pays au monde oh la fortune soit si inconstante que dans celui-ci. » Paris à son tour s’est prêté de la meilleure volonté à ces réceptions, car, on aura beau faire, on ne changera pas ce peuple : il est toujours le même, ayant un profond instinct démocratique, mais gardant aussi le goût de l’éclat, des nouveautés et des uniformes. Paris s’est montré ce qu’il est, curieux, facilement amoureux des spectacles, suffisamment réservé, et au fond, dans ces fêtes données au souverain un peu inconnu de la Perse, il n’est point impossible que Paris à son insu ne se fête un peu lui-même en se sentant renaître à demi après tant d’épreuves qui ont passé sur lui.

Assurément pour Paris la vraie fête parmi toutes ces fêtes a été cette revue du bois de Boulogne où, devant le roi d’Orient et les attachés militaires étrangers, devant l’assemblée et les chefs de notre armée, sous les yeux d’une population immense, ont défilé pendant plusieurs heures plus de 80,000 hommes des meilleures troupes. Depuis longtemps, on était désaccoutumé d’un pareil spectacle, on n’a pu contenir un frisson d’émotion en voyant passer ce qui fat le régiment des cuirassiers de Reischofen, les bataillons de marine de Bazeilles, et toute cette infanterie qui a retrouvé son aplomb, sa fermeté avec sa discipline. C’était comme une image de la puissance militaire renaissante de la France, comme une révélation fortifiante des progrès accomplis depuis la première revue qu’on passait après la commune. Le président de l’assemblée, M. Buffet, a parlé le lendemain avec une juste fierté, en quelques mots ingénieusement éloquens, de ce qu’il appelait « une belle et émouvante séance, » où il n’y avait « pas eu de discussion » parce qu’il « n’y avait qu’un seul parti, » parce que tout le monde éprouvait « le même sentiment de sympathie et de confiance. » M. Buffet n’a oublié qu’une chose, c’est que cette armée ne s’était point sans doute faite toute seule, qu’elle n’était pas probablement sortie de terre depuis six semaines, qu’elle était en un mot l’œuvre d’une sollicitude passionnée et patriotique qui n’a cessé de veiller sur elle depuis deux ans. C’était pourtant bien simple de dire toute la vérité. Est-ce que cela pouvait diminuer ou offusquer personne ? Les partis sont vraiment étranges avec leur petite diplomatie et leurs réticences. Ils croient toujours qu’ils vont se compromettre, s’ils ont un peu de justice, ou, à défaut de justice, un peu d’esprit et d’élévation. Ils se figurent qu’en supprimant le nom d’un homme qui a rendu des services avant eux ils le font oublier ; ils le rappellent immédiatement au contraire par cette affectation de silence que le sentiment public ne manque pas de saisir, et qu’un zèle assez maladroit n’avait pas même besoin d’aller relever officiellement, — comme si on réclamait pour un homme illustre la reconnaissance nationale par voie de rectification au procès-verbal d’une séance parlementaire ! Franchement tout cela est assez mesquin. Quel intérêt peut-il y avoir pour le pays et même pour le gouvernement nouveau dans ces petites guerres qui ne servent à rien et ne grandissent qui que ce soit ? Est-ce qu’on peut supprimer ce qui est déjà de l’histoire ? est-ce qu’on peut empêcher que M. Thiers ne soit pour quelque chose dans la réorganisation de cette armée qu’on voyait l’autre jour avec orgueil, dans cette libération du territoire français qui s’accomplit en ce moment, dans cette situation plus qu’à demi pacifiée dont on a recueilli l’héritage ?

Le gouvernement du 25 mai a un moyen tout simple, non pas de faire oublier M. Thiers, ce qui ne serait qu’une assez puérile préoccupation, mais de montrer qu’il peut à son tour rendre des services : ce moyen, c’est d’aborder nettement les questions qui intéressent le pays, de savoir ce qu’il veut et ce qu’il peut, de faire de la politique autrement qu’avec des mots ou même des demi-mots, autrement qu’avec des réticences et des expédiens. Il faut voir les choses telles qu’elles sont. Le gouvernement nouveau est arrivé au pouvoir dans des conditions où il a trouvé presque instantanément une force réelle dans le nom respecté du maréchal de Mac-Mahon, qui est apparu aussitôt comme une garantie vivante d’ordre public, dans le découragement soudain de ses adversaires, qui n’ont pu cacher leur trouble et leur impuissance, dans l’instinct du pays, vaguement inquiet des progrès du radicalisme. La facilité même avec laquelle s’est accomplie une transmission de pouvoir qu’on croyait pleine de périls est devenue immédiatement un gage de succès de plus. Il en est résulté une situation que les vainqueurs du 2k mai ne croyaient peut-être pas eux-mêmes aussi forte qu’elle l’était. Oui assurément, cette situation légalement créée par un acte de souveraineté parlementaire a eu tout de suite une certaine force. Le maréchal de Mac-Mahon n’a rencontré que des sympathies. Le gouvernement nouveau dans son ensemble a pu être accueilli avec réserve par les uns, avec une mauvaise humeur mal contenue par d’autres, il ne s’est vu ni contesté ni systématiquement combattu à sa naissance, et un événement qui aurait pu être une révolution s’est trouvé être à peine un jour de crise ; mais qu’on ne s’y trompe pas, depuis le premier instant cette situation n’a cessé d’avoir en elle-même ses écueils et ses faiblesses, et la première de toutes les faiblesses pour le gouvernement serait d’avoir une politique qui se composerait de velléités et de craintes, de la peur de voir toujours apparaître l’ombre de M. Thiers, de la peur de déplaire à des alliés comprometfans. A ce jeu, les situations s’usent rapidement, et la force dont on paraissait disposer est bientôt gaspillée en menues agitations dans le vide. Voilà toute la question. Il s’agit pour le gouvernement de trouver son point d’équilibre et sa direction ; c’est l’affaire d’une certaine netteté de coup d’œil et d’une certaine décision de volonté.

Une des plus singulières illusions de quelques-uns des partis, de certains groupes qui ont contribué au succès de la journée du 24 mai, a été de croire que cette transformation du pouvoir avait dû s’accomplir nécessairement au profit exclusif de leurs idées, qu’on allait marcher désormais à la réalisation de leurs espérances, que tout avait changé, et comme les faits ne peuvent répondre à leurs illusions, comme les choses ne marchent ni aussi aisément, ni aussi vite qu’ils le voudraient, ils en sont déjà aux doutes et aux inquiétudes. Quoi donc ! le gouvernement n’est pas plus « résolument conservateur, » il n’a pas encore rejeté dans les limbes les lois constitutionnelles de M. Thiers, il ne prépare pas l’avènement de la monarchie ! mais c’est « l’immobilité dans l’anxiéié, « c’est « l’impuissance, » on en est toujours « à l’état de ce malade qui se croyait de verre et ne bougeait pas de peur de se casser. » — Quoi donc ! M. le duc de Broglie et M. Beulé ne vont pas à Paray-le-Monial porter le cierge à côté de M. de Belcastel ; le gouvernement « n’ose pas franchement invoquer la religion pour motif de ses mesures, » il laisse la France « représentée à Berne, à Rome, par des insulteurs de notre Dieu, » — il n’a « ni le temps ni le moyen de protester en faveur du vicaire du Christ, et il a l’un et l’autre pour éblouir un prince musulman ! » Alors tout est perdu, il ne reste plus qu’à prier Dieu, « car nous ne sommes pas sauvés, » c’est un politique de première force, M. le général du Temple, qui l’assure ! Les cléricaux à outrance trouvent que le gouvernement manque de foi, les légitimistes trouvent qu’il manque de principes.

Eh non ! sans doute, le gouvernement n’a pas fait et ne fera pas tout ce qu’on lui demande, parce qu’il ne peut pas le faire, parce qu’il a vraiment trop de raison pour n’être pas le premier à comprendre que les résurrections d’ancien régime et les politiques de secte ne sont plus du temps où nous vivons. Non, il ne fera rien de semblable, et rien ne peut mieux le servir aux yeux du pays que d’être déjà accusé de modération par les sauveurs à outrance ; cependant, par son origine, il se sent obligé de négocier avec les partis extrêmes, s’il veut garder l’aile droite de sa majorité. Il se croit tenu à des concessions, à une certaine diplomatie, ne fût-ce que pour paraître faire autrement que M. Thiers, lorsqu’il serait bien plus simple de se dire qu’aujourd’hui comme hier la situation de la France a ses conditions et ses limites, qu’on est arrivé au pouvoir le 24 mai pour imprimer aux affaires une direction un peu plus notoirement conservatrice, mais qu’en définitive la seule politique possible ne doit pas sensiblement différer de celle du dernier gouvernement. On l’a bien vu dans ce qui s’est passé il y a quelques jours au sujet des lois consiiiutionnelles. M. Dufaure, avec une sollicitude toute paternelle, a voulu rappeler ces lois et demander si le moment n’éiait pas venu de nommer une commission parlementaire pour en commencer l’étude. Qu’a répondu M. le duc de Broglie comme vice-président du cabinet ? Il n’a pas paru mettre en doute la nécessité des projets constitutionnels, il s’est rallié simplement à une motion proposant d’ajourner après les vacances la nomination de la commission. Ainsi entre M. Dufaure et M. le duc de Broglie c’est une question d’opportunité et de date, ce n’est pas une question de principe. Les lois constitutionnelles restent au premier rang des travaux nécessaires de l’assemblée, et en effet, à y regarder de près, la question de monarchie se trouvant écartée par le conflit des prétentions dynastiques, ces lois, inspirées par la fameuse commission des trente, préparées par le dernier gouvernement, demeurent l’unique terrain où l’on puisse s’entendre pour donner à la France les institutions les plus essentielles. Le ministère le sent et le comprend sans nul doute ; seulement pourquoi ne pas le dire ?

On a l’air d’être un gouvernement résolu, et on l’est à la vérité quand l’ennemi se montre à découvert, lorsque M. Gambetta commet la maladresse de venir plaider la cause de la dissolution devant une assemblée qui a moins que jamais envie de se dissoudre ; vis-à-vis de tous ceux dont on veut retenir l’appui et avoir le vote, on reste un gouvernement d’indécision, de négociation permanente. Avant d’arriver à une résolution, on s’efforce de concilier toutes les fantaisies, on va ramasser les signatures, et sait-on quel est le plus dangereux inconvénient de cette politique ? C’est que la direction n’est nulle part et la confusion est partout, dans les travaux de l’assemblée comme dans l’action ministérielle. On s’épuise à créer ou à prolonger des accords factices dont le dernier mot est l’ajournement de tout ou un expédient qui ne décide rien. Que le ministère tienne à marcher d’intelligence avec la majorité, avec toutes les fractions de la majorité, rien de plus simple ; mais franchement, on ne peut pas dire le contraire, ce travail singulier finit quelquefois par ressembler à une comédie qui se complique, se débrouille, s’enchevêtre de nouveau, — pour arriver à quoi ? On n’a pas même un dénoûment. C’est en vérité depuis quelques jours l’histoire des laborieuses et assez bizarres négociations du gouvernement avec la commission de décentralisation au sujet de la loi municipale, qui semblait d’abord devoir être discutée avant les vacances, et qui a maintenant tout l’air d’être fort en péril. Le fait est qu’après toutes les conférences qui ont eu lieu, après tous les essais de transaction qui ont été mis en avant, on ne sait plus ce qui restera bientôt de cette malheureuse loi, à laquelle on travaille pourtant depuis deux ans et sur laquelle s’épuisent depuis trois semaines la droite, le centre droit, le gouvernement, la commission de décentralisation. Jusqu’ici on ne paraît pas même être parvenu à savoir si la loi sera présentée dans son ensemble ou partiellement, si elle sera discutée avant la prorogation prochaine de l’assemblée ou après les vacances. Le temps commence à presser cependant. D’ici à quelques mois, il faut renouveler les conseils municipaux ; avant tout, il faut refaire les listes électorales. On est donc entre la nécessité d’une solution et la difficulté de se mettre d’accord.

À quoi tiennent en réalité toutes ces contradictions confuses et stériles ? Il y a deux parties dans la loi, l’une réglant les conditions de l’électorat municipal, l’autre relative à la nomination des maires. L’électorat municipal, passe encore, on peut s’entendre, quoique qu’il y ait eu au premier moment des propositions d’une étrange nature sur lesquelles on est un peu revenu, il est vrai. La nomination des maires, c’est là le point délicat, c’est là qu’il y a une résolution à prendre et que la question se complique. Comment nommera-t on les maires ? Il y a deux ans, même en pleine guerre de la commune, on n’hésitait pas. Il y avait dans une grande partie de l’assemblée, surtout dans la droite, une passion très vive, presque naïve pour la décentralisation. Tout ce qui ressemblait à une extension des prérogatives, des influences locales, était fort en faveur. On ne voulait que des maires élus, sauf un certain nombre d’exceptions que le gouvernement avait de la peine à faire admettre. Depuis deux ans, l’expérience s’est faite, et les partisans des idées de décentralisation se sont visiblement refroidis, peut-être, s’ils l’osaient, ils seraient tout près de s’avouer convertis ; mais quoi ! on se souvient encore qu’il y a deux ans à peine M. Thiers était obligé de menacer l’assemblée de sa démission, si on ne laissait pas au gouvernement tout au moins le droit de nommer les maires dans les grandes villes. Revenir tout à coup aux idées de M. Thiers après les avoir si vivement combattues, se désavouer à si peu de distance, c’était un peu dur. Que faire ? On a tourné tant qu’on a pu autour de la question. Fallait-il se décider tout simplement à rendre au pouvoir central le droit de nommer les maires ? Ne valait-il pas mieux décomposer les attributions municipales de façon à ne laisser au maire qu’un rôle tout local passablement restreint et assez insignifiant ? Le gouvernement, pour sortir d’embarras, n’a trouvé rien de mieux tout d’abord que de proposer de voter maintenant la partie de la loi relative à l’électorat municipal en renvoyant la question des maires à une autre session. L’expédient n’a pas été trop goûté, surtout par le centre droit, il a été accueilli avec une visible froideur. Le centre droit aurait voulu tout au moins faire sanctionner dès aujourd’hui par l’assemblée une disposition provisoire attribuant au gouvernement le droit immédiat de nommer les nouveaux maires partout où les maires actuels s’exposeraient à la révocation. Le ministre de l’intérieur n’a point voulu à son tour d’une mesure partielle qui lui créait une responsabilité prématurée sans lui donner une autorité complète, et dont il trouvait d’ailleurs la réalisation difficile, tant que les conseils municipaux n’ont pas été renouvelés. Bref, c’est un imbroglio sans fin. Où en est-on maintenant ? Peut-être se bornera-t-on à présenter les dispositions de la loi qui ont trait à l’électorat municipal, peut-être aussi finira-t-on par ne rien présenter du tout, ce serait encore un meilleur moyen de rester d’accord en gagnant du temps. La question est de savoir si, en voulant tout ménager faute d’une initiative nette et décidée, le gouvernement ne se prépare pas des difficultés bien autrement sérieuses qui ne feront que s’aggraver. De deux choses l’une, ou les rapports des municipalités avec les préfets sont réellement tels qu’on les a dépeints, tels que M. de Goulard les dépeignait déjà avant sa sortie du ministère de l’intérieur, et alors il n’y avait point à hésiter, — ou bien il n’y a dans toutes ces affaires municipales que la part d’inconvéniens inhérens à un régime libre, et alors pourquoi soulever de tels problèmes, qui vont nécessairement remuer toutes les communes de France ?

Le gouvernement nouveau peut réussir assurément, s’il sait avoir cet esprit de décision qui ne se trouve pas tous les jours, nous en convenons. Il se trompe singulièrement s’il croit fonder son autorité par un système qui se traduit en ajournemens toutes les fois qu’il peut craindre une bouderie, une dissidence dans la majorité, ou qui n’aboutit dans les finances qu’à des expédiens comme ceux par lesquels M. Magne semble vouloir inaugurer son administration. M. Magne est sans nul doute un praticien habile, plein d’expérience, ayant le goût de l’ordre et de la clarté. Avec lui, on n’a point à craindre des révolutions d’économie politique, des combinaisons financières aventureuses. Il s’est trouvé dès son arrivée au pouvoir en face d’une situation difficile, cela n’est point douteux, en présence d’un budget dont tous les élémens n’étaient peut-être pas acceptables, d’autant plus que, même avec toutes les combinaisons présentées par le dernier gouvernement, l’équilibre restait toujours un problème. Dans les conditions nouvelles créées le 24 mai, il était facile de prévoir qu’on écarterait l’impôt sur les matières premières, qui était l’erreur d’une conviction aussi persévérante que malheureuse de M. Thiers, et qui d’ailleurs était bien loin de pouvoir produire les 93 millions qu’on en attendait. D’un autre côté, on avait négligé dans le budget une garantie d’intérêts pour les chemins de fer dépassant 30 millions. Enfin parmi les ressources nouvelles proposées par le dernier gouvernement et sujettes à contestation figurait au premier rang le rétablissement de 17 centimes supprimés autrefois sur la contribution foncière. Tout compte fait, tout défalqué, tout bien pesé, on allait se trouver avec un découvert assez considérable allant au-delà de 160 millions.

Comment M. Magne s’est-il proposé d’y faire face ? Son premier soin est de faire briller le séduisant mirage des économies ; 4O millions d’économies dont 23 millions sur le ministère de la guerre, c’est beaucoup Est-il bien sûr que ce qu’on semble économiser d’un côté on ne le dépense pas sous une autre forme ou un peu plus tard ? Toujours est-il que même, cette économie étant aussi réelle qu’elle est problématique, il resterait encore un déficit de près de 130 millions, et ce déficit, M. Magne, aidé en cela par le conseil suprême du commerce, proposerait de le couvrir par un système de droits d’accise sur les tissus fabriqués, sur la stéarine, sur la cristallerie, sur les porcelaines, plus une augmentation sur les droits d’enregistrement, et 10 millions de droit de timbre sur les journaux. On arriverait à un chiffre de 133 millions. Que décidera la commission du budget ? acceptera-t-elle les nouveaux impôts ? Voilà maintenant la question, qui est infiniment plus complexe qu’elle ne le paraît au premier abord. Ces droits d’accise, d’une perception difficile, ne ressembleront-ils pas à plusieurs autres impôts établis depuis deux ans, et qui sont pour le contribuable une charge considérable sans représenter pour le trésor un produit proportionnel ? Mais en dehors même de cette première difficulté, il y en a une autre plus grave : ce n’est là encore qu’un système d’expédiens partiels, incohérens, onéreux, qui compliquent bien plus qu’ils ne résolvent le problème de la situation financière de la France.

Voilà un moment où tout va se ressentir de plus en plus des langueurs et des dissipations de l’été. La grande représentation politique de l’hiver et du printemps est en train de se clore un peu partout, sans avoir été d’ailleurs bien féconde en événemens et en péripéties dans la plupart des états de l’Europe. Les souverains qui sont malades, et ils sont toujours malades au mois de juillet, s’en vont à Ems, à Gastein ou à Carlsbad. Les chanceliers et les ministres suivent les souverains ou vont se reposer dans leurs terres. Les ambassadeurs eux-mêmes éprouvent un vague besoin de n’être plus à leur place. Les curieux, les oisifs et aussi tous ceux qui veulent s’instruire au spectacle de tous les produits de l’industrie et du travail vont à Vienne voir l’exposition universelle. Les parlemens qui n’en ont pas fini se hâtent de bâcler leurs dernières lois et de vider leurs dernières querelles. Ainsi vont les choses sans trop de bruit et sans trop d’éclat. Au dernier moment cependant cette fin de saison politique n’a point laissé d’être marquée par des incidens de discussion assez vifs à Berlin et par une crise ministérielle à Rome.

On ne s’est point séparé à Berlin sans avoir livré dans le Reichstag une bataille qui n’était pas des plus dangereuses sans doute, mais où M. de Bismarck a cru devoir se jeter avec une verdeur assez inattendue et où apparaissent peut-être certains signes de la situation difficile faite au prince-chancelier. Tout a fini, bien entendu, comme le voulait le chancelier ; ce n’est pas néanmoins sans d’étranges tiraillemens et de rudes escarmouches qu’on en est venu à bout ; cette dernière bataille a été en définitive le résultat d’une certaine mauvaise humeur répandue partout. Le gouvernement était assez mécontent de voir arriver la fin de la session sans qu’on eût discuté et voté quelques-unes des lois auxquelles il tenait le plus, notamment la loi de réorganisation militaire. Le Reichstag, de son côté, n’était guère plus satisfait ; il se plaignait d’abord d’avoir été laissé longtemps inoccupé, puis de n’avoir été saisi que tardivement des communications les plus indispensables pour la discussion des lois financières. M. de Bismarck enfin n’avait pas arrangé les choses en présentant un projet sur la presse passablement dur, qui avait de plus l’inconvénient d’être très opposé à un autre projet préparé par le Reichstag lui-même, et surtout à une proposition présentée d’urgence pour exonérer les journaux du timbre et du cautionnement. C’était une vraie confusion, et, comme il arrive souvent en présence de tant de travaux tardifs ou incohérens, on finissait par ne plus savoir que faire. Beaucoup.de membres du Reichstag avaient pris le parti de s’en aller, si bien qu’on ne se trouvait même plus en nombre pour voter ce qu’il y avait de plus essentiel, ce qui ne pouvait être ajourné. On en était là lorsqu’intervenait une sorte d’arrangement négocié entre les chefs des principales fractions parlementaires, le président du Reichstag et le gouvernement pour arriver à la fin de cette session qu’on était impatient de clore. On convenait que le Reichslag se bornerait à voter ce qu’il y avait de plus urgent, qu’on écarterait la loi militaire, à laquelle l’empereur Guillaume tenait pourtant beaucoup, qu’il ne serait pas question non plus de la loi sur la presse, à laquelle, il est vrai, M. de Bismarck ne tenait guère. De cette façon, on allait pouvoir en finir rapidement ; mais on avait compté sans les auteurs de la proposition sur le timbre et le cautionnement, proposition qui avait la bonne fortune de rallier les nationaux-libéraux et les catholiques, de sorte que, lorsqu’il a fallu fixer définitivement l’oidre du jour, la motion sur le timbre a reparu, appuyée par un des chefs du parti catholique, M. Windthorst, par un des principaux organes du parti libéral, M. Lasker, et par M. Duncker.

C’est alors que M. de Bismarck, sous prétexte qu’on manquait à l’accord accepté, s’est jeté dans la mêlée avec une impatience et une furie qui rappelaient les beaux temps des conflits parlementaires avant Sadowa. M. de Bismarck a frappé d’estoc et de taille, ne ménageant plus plus les libéraux-nationaux ses amis que les catholiques. Il n’a pu surtout se contenir quand M. Lasker lui a fait observer qu’il n’était pas étonnant que le Reichtag profitât, pour s’occuper des « droits du peuple, » du temps qu’on lui faisait perdre en lui communiquant si lentement et si tard les documens les plus urgens pour les lois financières. Cette simple observation a paru à l’irritable chancelier a un trait trempé sinon dans le venin, du moins dans un suc très corrosif. » Les droits du peuple ! M. de Bismarck a fait une charge à fond sur ce qu’il appelait une rhétorique arriérée, une banale déclamation. La proposition sur le timbre des journaux a fini par être écartée, cela va sans dire. La session du Reichstag a pu être close depuis, après l’expédition rapide des affaires les plus pressantes, et le chancelier a pu partir aussitôt pour Varzin, où il paraît décidé à reposer ses nerfs pendant quelques mois ; mais il reste à savoir ce que deviendront dans un temps plus ou moins prochain, sous l’impression de ces violences de parole, et surtout à peu de distance de l’élection d’un nouveau parlement, les rapports de M. de Bismarck et des nationaux-libéraux, qui l’ont jusqu’ici soutenu dans toutes les audaces, même dans tous les excès de sa politique.

Ce ne serait rien, si d’un autre côté des symptômes assez graves, assez multipliés ne révélaient dans les hautes sphères de Berlin une sorte de crise où l’ascendant de M. de Bismarck pourrait fort bien être en jeu. Que M. de Bismarck reste un puissant personnage en Allemagne, qu’un ne puisse pas se passer facilement de celui qui a été l’audacieux et heureux promoteur de l’unité allemande, c’est bien évident. Il n’est pas moins vrai que son autorité est supportée avec une certaine impatience, qu’il ne fait pas tout ce qu’il veut, et que les difficultés semblent se multiplier autour de lui. Tant que la question était pour ainsi dire flagrante et dominait tout, il n’avait pas de peine à contenir les oppositions ou les dissidences ; aujourd’hui il n’a plus aussi aisément raison des adversaires qu’il s’est créés. Par sa politique dans les affaires religieuses, il a mis contre lui non-seulement les catholiques, mais encore beaucoup de protestans qui le trouvent par trop révolutionnaire, et qui voudraient l’arrêter dans cette voie ; par ses fantaisies féodales toujours promptes à renaître quand il est contrarié, il a froissé plus d’une fois les nationaux-libéraux, dont une fraction prend vis-à-vis de lui une certaine attitude d’indépendance. À la cour même, malgré le prix que l’empereur Guillaume attache naturellement à ses services, il rencontre des hostilités, des rivalités d’influence qui sont peut-être souvent le secret de ses irritations, qui lui rendent assez incommode cette omnipotence qu’il a paru exercer jusqu’ici, à laquelle il a semblé aussi quelquefois vouloir se dérober en partant pour Varzin. Est-ce par un mouvement d’ennui devant les difficultés de cette situation qu’il veut diminuer ce fardeau du pouvoir dont il est resté chargé pendant de si longues années ? Toujours est-il que depuis quelque temps il se démet successivement de quelques-unes de ses fonctions. Il y a quelques mois, il quittait la présidence du cabinet prussien, qui est passée au général de Roon ; le voilà quittant aujourd’hui le ministère des affaires étrangères de Prusse, où le représentant de l’Allemagne à Bruxelles, M. de Balan, est appelé comme secrétaire d’état avec rang de ministre. M. de Bismarck reste toujours chancelier de l’empire sans doute, et l’autorité du chancelier prime celle du cabinet prussien. On peut se demander toutefois si, en se renfermant ainsi dans ses hautes fonctions, il agit bien volontairement, s’il cède uniquement à des préoccupations de santé, ou s’il n’est pas obligé de faire une certaine part à des influences rivales. Serait-ce véritablement une, crise dans la fortune de M. de Bismarck ? Serait-ce le signe d’un changement, sinon dans la politique générale de l’Allemagne, du moins dans la politique intérieure de la Prusse ? M, de Bismarck, tout retiré qu’il soit aujourd’hui à Varzin, n’en est point pour sûr à céder si aisément le terrain, et dans tous les cas au moindre incident le chancelier retrouverait bien vite une influence qui est loin d’être épuisée.

Le ministère italien a vécu assez pour mener à bonne fin, pour promulguer la loi sur les corporations religieuses, qui était la plus sérieuse, la plus pressante question du moment ; il n’a pas été assez fort pour faire triompher ses projets financiers et pour doubler heureusement le cap de la fin de la session. L’ébranlement qu’il a éprouvé une première fois, il y a quelques semaines, n’a été que le prélude de la crise définitive où il vient de succomber, quoiqu’il crût pouvoir compter sur la majorité qui l’avait vivement pressé le mois dernier de rester au pouvoir. Le ministre des finances du cabinet Lanza, M. Sella, avait à faire voter pour 30 millions d’impôts nouveaux par une chambre impatiente de prendre ses vacances, de quitter Rome, il n’a pas pu réussir ; il a échoué non pas précisément dans la discussion des impôts eux-mêmes, mais en quelque sorte au seuil de la discussion, dans le débat qui s’est engagé au sujet de la fixation de l’ordre du jour ; il a été vaincu par une coalition de la gauche et d’une partie de la droite qui, après avoir soutenu pendant quelque temps le cabinet avec une certaine froideur, a fini par lui manquer au moment décisif. Peut-être aussi M. Sella a-t-il lui-même aidé à la défaite du ministère en voulant jouer la partie résolument, sans concession, sans transaction. Les divers impôts que M. Sella proposait, qu’il croyait nécessaires, qui dans tous les cas étaient une partie essentielle de son système financier, la gauche les repoussait selon son habitude ; une fraction de la droite, sans faire cause commune avec la gauche, mais visiblement peu favorable aux projets du gouvernement, offrait au ministère de voter les lois le moins controversées et de renvoyer le reste à la session du mois de novembre. Le ministre des finances, voyant un piège dans cette proposition, comprenant qu’il livrait ainsi tout son système, s’est montré inébranlable, il n’a voulu rien entendre, et au scrutin il a rencontré contre lui 157 voix sur 243 votans. 67 membres dissidens de la droite se sont joints à la gauche, ou, si l’on veut, la gauche s’est ralliée à la proposition des dissidens de la droite, et le ministère s’est trouvé renversé du coup. Il n’a pas voulu essayer de lutter tout à la fois contre ses adversaires et contre une partie de ses amis, d’autant plus qu’après une durée de quatre ou cinq ans marquée par les plus grands événemens, par la prise de possession de Rome, par la consécration définitive de l’unité italienne, il sentait lui-même son existence épuisée devant une majorité plus qu’à demi ébranlée.

Il a donc fallu former un nouveau ministère. C’est ici qu’ont surgi les difficultés. La gauche, avec ses 90 voix, formait sans doute le principal appoint dans le scrutin qui a déterminé la chute du cabinet présidé par M. Lanza ; mais la scission du parti conservateur n’était qu’accidentelle. Les membres de la droite qui avaient voté contre le ministère et ceux qui lui étaient restés fidèles jusqu’au bout représentaient toujours la vraie majorité politique. Peut-être la gauche aurait-elle gardé plus de chances d’arriver au pouvoir, si elle n’avait eu la mauvaise fortune de perdre il y a peu de temps son chef, M. Rattazzi, qui est resté jusqu’à sa mort en faveur auprès du roi, qui avait l’avantage d’une certaine expérience des affaires, d’une autorité acquise, quoiqu’il n’ait jamais paru au pouvoir que dans des circonstances pénibles, après Novare, à l’époque d’Aspromonte, à la veille de Mentana. Le nouveau chef de la gauche, M. Depretis, homme estimé d’ailleurs et fort modéré, n’avait pas la même situation, bien qu’il eût été plusieurs fois ministre. À la rigueur, on aurait pu former un cabinet de coalition, puisque c’était une coalition qui venait de renverser le ministère de M. Lanza. On l’a essayé, on n’a pas réussi, et c’est M. Minghetti, un des chefs les plus brillans de la droite, un des hommes les plus éminens de l’Italie, qui est resté définitivement chargé de constituer un cabinet. Puisque M. Minghetti n’avait pu s’entendre avec M. Depretis, il se trouvait nécessairement ramené vers son propre parti, vers toutes les nuances de l’opinion conservatrice.

Ce n’est pas sans peine qu’on est arrivé à un résultat. La crise s’est prolongée pendant près de quinze jours à travers des négociations laborieuses, dont le dernier mot a été la constitution d’un nouveau ministère où sont restés trois membres de l’ancien cabinet, M. Visconti-Venosta, M. Scialoja et le général Ricotti, où ont été appelés en même temps des hommes d’une sérieuse notoriété, M. Cantelli, qui a été déjà ministre, un magistrat des plus estimés, M. Vigliani, un ancien secrétaire-général des finances, M. Finali. Le chef du ministère, M. Minghetti, pourra-t-il rallier une majorité suffisante et permanente dans le parlement tel qu’il existe ? Là est le doute aujourd’hui. L’avantage de la combinaison nouvelle à un point de vue général, c’est que la présence de M. Visconti-Venosta indique assez que rien n’est changé dans la politique extérieure de l’Italie. Des journaux qui croient sans doute servir la France ne s’amusaient-ils pas hier encore à répéter que le maintien de M. Visconti aux affaires étrangères avait été imposé par la Prusse à M. Minghetti ? C’est un des plus étranges non-sens. M. Visconti, M. Minghetti, au contraire comptent au premier rang de ce parti modéré italien dont toutes les sympathies sont pour la France. Il y a sans doute en Italie un parti favorable à une alliance avec l’Allemagne ; mais ce parti, c’est la gauche, surtout la gauche extrême, radicale : ce n’est pas le parti représenté par l’administralion qui vient de naître. Au fond, la difficulté n’est pas là pour le nouveau cabinet, elle est tout entière dans les affaires économiques. M. Sella est tombé sous le poids de ses projets financiers, c’est la question financière qui reste en première ligne, et elle n’est pas même dans les impôts qu’on peut avoir à proposer, elle est surtout dans la situation monétaire du pays. On a cru se tirer d’affaire pendant longtemps par une émission libre et sans limite de papier-monnaie descendant jusqu’aux plus petites coupures, jusqu’à un franc et même cinquante centimes. On a donné l’autorisation d’émettre ce papier d’abord à la Banque nationale, puis aux banques provinciales, puis de proche en proche aux banques particulières ou à toute sorte de sociétés industrielles. Quelle a été la conséquence de cette émission sans retenue et sans contrôle sérieux ? Aujourd’hui toute sécurité a disparu ; au moment où l’on reçoit une coupure, on n’est pas sûr que la société qui l’a émise n’est pas déjà en faillite, et c’est ce qui arrive souvent. On n’y a pas pris garde, les abus se sont multipliés et aggravés au point de peser sur le pays de la manière la plus dangereuse. C’est là le mal réel et profond devant lequel se trouve M. Minghetti, qui, avec la présidence du conseil, a gardé le ministère des finances ; c’est aussi vraisemblablement une de ses préoccupations. Pourra-t-il réagir sérieusement contre ce mal ? Dans tous les cas, le nouveau ministère a sans doute maintenant devant lui ces quelques mois de vacances pendant lesquels il pourra étudier les moyens d’atténuer tout au moins des difficultés qui sont beaucoup plus de l’ordre financier que de l’ordre politique.

Politique ou finances, l’Espagne a pour le moment le triste privilège de réunir sous ce double rapport toutes les misères, et l’été ; qui est un temps de repos ou une trêve pour d’autres, est pour elle la saison d’une anarchie croissante, d’une guerre civile qui ne fait que se développer. La désorganisation de toute force militaire est arrivée à ce point qu’on ne peut plus envoyer un bataillon sans s’exposer à le voir se débander, se révolter contre ses chefs ou devenir la proie des carlistes. Dans le nord, le général Nouvilas, qui ne faisait rien et ne pouvait rien faire, a fini par se retirer, et on ne trouve pas même un général pour le remplacer. En Catalogne, ces jours derniers, l’infant don, Alphonse, frère de don Carlos, qui commande ce qu’on appelle les troupes royales, et son lieutenant Saballs ont enveloppé et pris une colonne d’un millier d’hommes avec ses quelques canons et son matériel. Le chef de cette colonne, le brigadier Cabrinetty, a été tué. Pendant ce temps, à Malaga, des bandes révolutionnaires assassinent l’alcade et d’autres autorités, À Alcoy, dans la province de Valence, mêmes excès, mêmes massacres. À Madrid, le gouvernement se débat contre l’impossible, et, pour ajouter à la confusion, un certain nombre de députés, quarante ou cinquante, du radicalisme le plus exalté, se sont retirés de l’assemblée en menaçant d’aller prendre lés armes dans les provinces. Encore quelques jours, le gouvernement n’aura plus un soldat, et en fait de moyens financiers il en est réduit à offrir le matériel de guerre en gage. Que les chefs du parti républicain aient pu se faire d’abord quelques illusions, on a pu le comprendre jusqu’à un certain point, quoique ces illusions fussent bien étranges. Désormais commence pour eux lai plus terrible responsabilité, car ils placent l’Espagne entre la plus profonde anarchie où un pays puisse tomber et la victoire des carlistes, qu’ils préparent. Cette victoire pourrait encore être détournée sans doute ; mais pour cela il faudrait alors renoncer à une chimère ruineuse qui conduit le pays à une véritable dissolution. Il faudrait avoir le courage de faire un appel désespéré à toutes les forces conservatrices, de rallier tout ce qui a compté dans le parti libéral, généraux ou hommes politiques, et de dégager au moins de cette vaste confusion les dernières garanties d’un régime constitutionnel tutélaire et réparateur. C'est là aujourd'hui la question qui se débat au-delà des Pyrénées. Il ne s'agit plus en vérité de savoir ce que deviendra la république, occupée à se tuer elle-même, il s'agit de savoir désormais comment elle sera remplacée.

CH. DE MAZADE.