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Chronique de la quinzaine - 30 juin 1833

Chronique n° 30
30 juin 1833


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.


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La seconde session des chambres est enfin terminée ; les banquettes des deux officines législatives sont désertes, la tribune muette, le banc de douleur veuf de ses martyrs. Déjà, suivant l’usage, les plus pressés de messieurs les députés avaient pris leur vol depuis plusieurs jours, sans attendre l’ite missa est officiel. Certes, il serait déloyal de leur en vouloir ; on ne fonctionne pas pendant deux mois et plus, comme une machine à haute pression, sans avoir besoin de prendre quelque repos. Y aura-t-il dissolution ? Nos honorables seront-ils obligés de passer de nouveau à travers le crible électoral ? Rien ne paraît encore décidé à cet égard. Qu’importe, au surplus, cette question pour le pays ? Les mêmes urnes ne sont-elles pas là pour nous renvoyer les mêmes noms, ou d’autres d’égale valeur ? Des élections générales ne seraient, dans le moment actuel, qu’une représentation au bénéfice d’une certaine portion du ministère, portion cauteleuse, envahissante et coupable, dans cette circonstance, d’une noire ingratitude envers la partie dévouée de la chambre. Soyez donc bon et loyal serviteur, votez les millions par centaines dans une séance, criez : Très bien ! à chaque parole des maîtres, ramez en un mot comme un forçat dans la galère ministérielle, pour que, la besogne finie, on vous jette dédaigneusement de côté, et cela, pour avoir montré de rares velléités de résistance !

La question d’Alger est la dernière de quelque importance dont se soit occupée la chambre. La facilité avec laquelle l’honorable maréchal Clauzel s’est montré satisfait des vagues explications de M. le président du conseil, a donné à penser que demandes et réponses étaient concertées d’avance, et que les rôles avaient été répétés dans la coulisse. Ceux-là n’ont guère pu en douter, qui ont entendu M. Guizot adresser à demi-voix ces paroles à l’un de ses collègues qui venait d’entrer après la fin de la pièce : L’affaire s’est passée à merveille. Je le crois, monsieur Guizot, pour vous et vos amis, qui n’avez pas tout-à-fait les mêmes intérêts que la France ; mais elle, cette France qui a conquis Alger au prix de son sang et de ses trésors, et qui saurait bien le garder, si elle avait des chefs dignes d’être à sa tête, pensez-vous qu’elle doive être aussi satisfaite de cette incertitude prolongée, que vous paraissez l’être ? Ce n’est pas, du reste, que nous soyions complètement rassurés sur l’avenir des grandes espérances qu’entretiennent quelques personnes au sujet d’Alger. Nous croyons ces espérances bien fondées en réalité ; Alger est aux portes de la France ; le sol en est fertile, le climat favorable ; les bras et les capitaux s’y porteront volontiers ; voilà les élémens de succès : mais une question capitale se présente ; le nouvel établissement une fois affermi, sera-t-il confié aux soins de la même administration qui gouverne despotiquement nos possessions d’outre-mer, ou crééra-t-on pour lui un régime à part ? Dans le premier cas, nous, qui connaissons l’histoire de ces possessions et qui les avons vues de près, on nous permettra de douter que les hommes qui n’ont rien su fonder ni même conserver partout où nous avons des colonies, puissent changer subitement leurs habitudes étroites et paperassières, et créer à Alger quelque chose dont la France tire à la fois honneur et profit. Qu’il nous soit permis de rapporter quelques faits, propres à justifier notre opinion. Nous n’aurons pas à remonter bien haut pour les trouver.

Dans ces quinze dernières années, nous avons tenté, sous la direction des hommes dont nous parlons, trois essais de colonisation, et voici les beaux résultats que nous avons obtenus. Le Sénégal, pour lequel, sous le ministère de M. Portal, on s’était pris d’une belle passion, et qui a englouti de nombreux millions, n’est plus aujourd’hui qu’un chétif comptoir qui ne sert qu’à absorber chaque année quelques centaines de mille francs, qui seraient tout aussi utilement employés, si le bâtiment qui les porte les jetait à la mer. Mana, dans la Guyane française, commençait à prospérer, lorsqu’on le livra pieds et poings liés à une intrigante qui l’a exploité à son profit, l’a pillé, volé de manière à ce que, du village élevé par les colons dans les premières années, il ne reste plus en ce moment que des ruines enfouies sous les broussailles, sans un seul habitant. Tous sont morts de misère, ou ont quitté cette terre maudite. pour rentrer en France plus pauvres qu’ils n’en étaient sortis. À Sainte-Marie de Madagascar, nous avons encore fait mieux. Maîtres d’un misérable rocher de cinq ou six lieues de tour, nous avons entrepris une guerre absurde contre un peuple belliqueux, défendu par son courage et par le climat du pays ; guerre dans laquelle nous avons honteusement échoué, et été obligés de mettre le feu nous-mêmes à notre établissement de Tintingue ; guerre qui a coûté la vie à quelques milliers de Malgaches du littoral, que nous avons littéralement laissé mourir de faim, après leur avoir promis aide et protection, et les avoir engagés par là à se déclarer en notre faveur. Incessamment peut-être nous aurons occasion de revenir sur ce dernier exploit, en rendant compte d’un livre qui vient de paraître sur ce sujet, livre dont l’auteur n’a pu tout dire, et que nous serons à même de compléter.

De ce qui précède, on peut déduire assez clairement le sort qui attendrait notre conquête d’Alger, si nos ministres, se décidant à changer en occupation définitive ce qu’ils appellent aujourd’hui notre séjour, n’y établissaient pas en même temps une administration autre que celle dont nous voulons parler. Cette question, au reste, est prématurée, puisqu’on n’a pu arracher au ministère l’assurance officielle qu’Alger resterait à la France, et qu’il le défendrait envers et contre tous. Plus tard, nous pourrons développer notre pensée entière ailleurs que dans une étroite chronique où nous ne la déposons qu’en passant, et seulement pour faire pressentir sous quel point de vue nous envisageons notre future colonie. Moins que personne, nous nions les immenses avantages qu’en retireront le pays et la civilisation en général ; nous voulons seulement que le soin de les réaliser ne soit pas confié à des mains impuissantes.

Nous ne sommes pas les seuls qui ayons à nous plaindre de la réserve diplomatique employée au sujet d’Alger. Les explications données par le ministère anglais à lord Aberdeen sont à peu près aussi vagues que celles que nous avons reçues. Lord Aberdeen trouve que notre occupation blesserait grandement les intérêts de l’Angleterre ; à cette occasion, un journal de ce pays a bien voulu nous apprendre quels sont, dans la Méditerranée, ces intérêts aux yeux de certains commercans anglais. Ces messieurs, avec ces sentimens de philantropie qu’on leur connaît, regrettent le temps où les pirates d’Alger pillaient les navires des nations du continent, parce qu’en même temps les leurs étaient respectés, protégés qu’ils étaient par le souvenir de l’expédition de lord Exmouth ; d’où il résultait nécessairement pour eux une diminution de concurrence. Il est fâcheux, en effet, que nous ayons détruit des pirates si utiles au commerce anglais ; mais qu’y faire ?

Finissons-en avec le fatras politique de la quinzaine, en enregistrant à la hâte la levée de boucliers de lord Wellington et de ses nobles amis contre le ministère de lord Grey ; le départ douteux des Russes qui protégeaient Constantinople ; les inutiles tentatives des mécontens de la Sardaigne ; la grande conspiration découverte par le roi de Naples, bien horrible à en juger par l’effroi de sa gazette officielle ; le siège de Porto, qui finira par ressembler au siège de Troie, pour peu que cela continue, etc., etc.

M. Thiers vient d’entrer à l’académie française, à l’aide d’une majorité qui, probablement, eût été une minorité, si tous les membres se fussent trouvés présens à leur poste. M. Thiers s’est comporté lestement envers ses futurs confrères : croyant sans doute que, chez lui, le ministre dispensait l’aspirant académicien des politesses d’usage en pareil cas, il s’est abstenu de toute visite, laissant à ses amis le soin de signifier à l’académie l’honneur qu’il voulait bien lui faire ; cela lui a parfaitement réussi. Dans un dîner qu’il donnait à cette occasion, l’avant-veille de l’élection, M. le président de la chambre des députés, parodiant une formule célèbre de son invention, a dit : Je voterai pour M. Thiers, quoique ministre. N’était-ce pas plutôt l’inverse qu’il fallait dire, monsieur Dupin ? Car enfin de fâcheux soupçons ont plané à ce sujet sur certains membres de l’académie ; on a parlé de faveurs accordées, de pensions, de servilisme ; que savons-nous encore ? Que M. Thiers profite de sa haute position pour entrer en grand seigneur dans l’enceinte académique, cela lui va bien ; cela est parfaitement d’accord avec l’aplomb qu’il a toujours montré. Il n’est pas homme à s’effrayer d’un peu de scandale ; mais l’académie, à qui personne ne songeait, l’académie que les mauvais plaisans laissaient enfin en repos, pourquoi faire parler d’elle ?

M. Nodier, du reste, a pu se consoler de sa légère mésaventure ; les témoignages de sympathie ne lui ont pas manqué dans cette circonstance. Son immortalité, nous l’espérons, en sera simplement retardée ; et, tôt ou tard justice lui sera rendue, si toutefois il veut encore à toute force être de l’académie.

La régénération du théâtre français, dont nous avons parlé maintes fois d’un air passablement incrédule, est chose à peu près terminée. On lui a donné un directeur, du temps pour payer son loyer, une part fort honnête dans le budget des beaux-arts ; sa salle sera peinte à neuf et ses décorations sans doute aussi ; en un mot, rien ne lui manquera désormais que de bonnes pièces nouvelles, de jeunes acteurs et un public. On voit que cette prétendue régénération est parfaitement semblable à celles qui ont déjà été tentées à diverses reprises ; ce n’est pas autre chose que la réunion de vieux débris, très respectables sans doute, mais dont la place est dans les magasins du théâtre, et un appel à la brosse du décorateur. Ce n’est pas tout à fait ainsi que nous entendions l’affaire. Jamais nous n’avons douté qu’avec de l’argent, on ne pût avoir un théâtre dit français, deux même si l’on voulait, et un Opéra-Comique par-dessus le marché. Nous avons bien certains cours dont tout le personnel se compose du professeur et d’un auditeur unique. C’était le moral qui nous inquiétait, les vieilles habitudes difficiles à secouer, l’infusion de nouveaux élémens de vie dans ce corps usé et dépourvu de chaleur. Malheureusement tout cela ne se trouve pas compris dans le budget des beaux-arts, et le théâtre régénéré s’en apercevra bientôt.

Pour aider de leur côté à l’entreprise, seize auteurs dramatiques, la plupart académiciens, se sont réunis pour adresser à M. Thiers une pétition collective en faveur des belles traditions et de mademoiselle Duchesnois. Nous ne sommes probablement pas les seuls qui n’aient pu retenir un sourire, en voyant l’auteur d’Antony égaré dans les rangs de cette petite phalange classique, entre M. Etienne d’un côté, et M. Roger de l’autre. Voilà qui ressemble furieusement à une épigramme. — Nous n’avons, du reste, aucune objection à faire à la rentrée au théâtre d’un des plus beaux talens de l’empire. Pour nous les ruines de toute espèce sont choses saintes.

Deux ou trois vaudevilles, qui ont obtenu plus ou moins de succès, composent tout le bagage dramatique de cette quinzaine, avec Bergami, long et pesant drame que la Porte-Saint-Martin préparait depuis longtemps. — Succès de curiosité.


LES ROUERIES DE TRIALPH, NOTRE CONTEMPORAIN.

Les Roueries de Trialph [1], par M. Lasailly, sont une de ces fantaisies à part qui ne peuvent être jugées équitablement qu’autant qu’on est initié à la pensée secrète qui leur a donné naissance. La critique n’aurait pas assez d’anathêmes pour ce livre pris au sérieux, tant il y a d’un bout à l’autre de dévergondage dans les idées, de décousu dans les faits, d’anomalies bizarres dans le style. Mais si vous voyez dans Trialph ce qu’a voulu en faire l’auteur, c’est-à-dire un type à la manière de Cervantes, un emblème vivant et ironique de ce siècle, dont les passions factices sont dans la tête et non dans le cœur, alors vous vous sentirez disposé à émettre un jugement moins sévère. Je crains cependant que bien des lecteurs ne puissent faire cette distinction assez subtile, ni saisir cette limite fugitive qui sépare la réalité de la satire ainsi voilée. Peut-être M. Lasailly, qui ne manque pas d’une certaine verve, eût-il mieux fait de ne pas revêtir sa pensée d’une forme énigmatique, et de l’exposer au grand jour en évitant toute parenté avec la littérature bacchanale, qui à l’heure qu’il est se vautre effrontément au soleil sur la place publique comme une prostituée ivre. Trialph, du reste, se refuse à toute espèce d’analyse, et présente les mêmes qualités et les mêmes défauts que les quelques vers déjà publiés par M. Lasailly : çà et là du bon en assez grande abondance, et de temps à autre des passages que je m’abstiendrai de qualifier.


HISTOIRE ARCHÉOLOGIQUE DU BOURBONNAIS.

La Revue n’a pas été des dernières à stygmatiser les vandales qui s’en vont couvrant la France de nouvelles ruines, et effaçant ce qui reste des anciennes. Ce que des voix éloquentes ont dit à ce sujet, va réveiller et encourager au loin les hommes d’art disséminés dans nos provinces. L’une des plus riches en débris des temps passés et des plus maltraitées par les démolisseurs, répond aussi des premières à l’appel fait à tous ceux qui ont quelque hauteur dans l’intelligence. Le Bourbonnais a été assez heureux pour posséder un homme qui, pendant vingt années de sa vie, a consacré ses crayons à reproduire l’image des monumens qu’il voyait crouler autour de lui, et son temps à de laborieuses recherches sur leur histoire. Atteint par l’âge et fatigue aujourd’hui, M. Dufour a confié le résultat de ses travaux à M. Achille Allier, déjà connu des artistes par ses Esquisses bourbonnaises, et celui-ci s’occupe actuellement de mettre en ordre ces matériaux dont la publication aura lieu prochainement à Moulins [2]. Deux volumes in-folio de texte, un volume de cent vingt-cinq planches lithographiées par les plus habiles artistes de la capitale, sous la direction de M. Chenavard, constitueront ce monument scientifique, remarquable à double titre, comme représentant quelques-unes des plus belles ruines de France, et comme indice de cette émancipation intellectuelle vers laquelle tendent les artistes éloignés de la capitale.


F. BULOZ.

  1. Chez Sylvestre, rue Thiroux.
  2. Chez Desroziers ; à Paris, chez Firmin Didot, Treuttel et Wurtz, et Chamerot.