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Chronique de la quinzaine - 30 avril 1889

Chronique n° 1369
30 avril 1889


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




30 avril.

Non, sans doute, il n’y a, il ne peut et il ne doit y avoir rien de vulgaire dans ces fêtes qui se préparent, dont la première réveille de grands souvenirs et va préluder à un des plus grands spectacles du travail contemporain. A mesure qu’on approche de cette date du 5 mai, centième anniversaire de cette autre journée de 1789, où pour la première fois depuis plus d’un siècle et demi les représentans des divers ordres de la France se rassemblaient en états-gé>néraux dans la Salle des Menus à Versailles, on ne peut se défendre d’un sentiment aussi sérieux que profond. C’est de là, en effet, c’est de cette date du 5 mai 1789 que tout découle depuis un siècle; c’est alors que commencent tous ces événemens, la fusion des classes, la transformation sociale et politique de la France, la promulgation des droits, l’avènement d’un esprit nouveau parmi les peuples, tout ce qui, en un mot, s’est appelé la révolution française. Assurément, chez tous ces hommes qui, la veille encore, représentaient les trois ordres dans la Salle des Menus et qui le lendemain s’appelaient déjà les représentans de la nation, qui allaient s’emparer de la puissance publique, il y avait bien des illusions, bien des idées fausses ou chimériques, une dangereuse et meurtrière inexpérience, lis gardaient néanmoins à travers tout, ces ouvriers de la première heure, un sentiment élevé et généreux, la volonté du bien, des instincts libéraux. C’étaient des réformateurs imprévoyans, mais sincères qui se croyaient naïvement les régénérateurs de leur nation, même de l’humanité, et c’est ce qui fait que cette année 1789 reste au-dessus de toutes les autres la grande date moderne, moins encore I)eut-être par les œuvres qu’elle a réalisées que par les principes duni elle est la représentation idéale, par les semences qu’elle a répandues dans le monde.

Le malheur est que cette date, objet dos commémorations d’aujourd’hui, n’est pas la seule dans l’histoire, qu’à peine commencé, le drame se complique et se précipite. On ne s’arrête plus, on ne peut plus s’arrêter. 1789 a pour lendemain 1793 et le reste. Les 5 mai, les 4 août du début sont suivis, à peu d’années d’intervalle, des 10 août, des 2 septembre, des 21 janvier, des 31 mai. La réforme bienfaisante des premiers jours devient la révolution sanguinaire qui met la nation en guerre avec elle-même et avec l’Europe. Les espérances indéfinies, les illusions, les idées les plus généreuses disparaissent momentanément dans l’anarchie et dans la terreur. La république, qui a cru détruire la monarchie, la plus vieille monarchie de l’univers civilisé, va se perdre elle-même dans l’imbécillité et dans le sang, — et, au bout de tout, de cette confusion gigantesque sort un jeune héros qui ne rend la sécurité à la France que par l’omnipotence la plus absolue, en se faisant lui-même le représentant couronné de cette révolution mise à mal. Étrange dénoûment d’une grande crise inaugurée au nom d’un libéralisme illimité !

On a eu l’idée singulière, à l’occasion des fêtes prochaines, de former dans ce qui reste des Tuileries incendiées, — le lieu était bien choisi, — ce qu’on a appelé un musée de la révolution française. Par elle-même, à part quelques portraits qui peuvent piquer la curiosité, cette exposition n’a certes rien de frappant, rien d’original, rien qui ne soit même assez médiocre. Elle est surtout disproportionnée avec l’objet qu’on s’est sans doute proposé et son autel de la patrie est une assez pauvre exhibition. Elle a cependant cela de caractéristique, sans qu’on y ait probablement songé, qu’elle représente d’une certain© manière la marche fatale des événemens : d’abord le roi Louis XVI, les étatsgénéraux, l’assemblée constituante, tout ce qui rappelle le temps des beaux rêves ; puis l’assemblée législative, puis la Convention avec ses bourreaux et ses victimes, puis le Directoire, puis enfin le 18 brumaire avec Bonaparte : voilà où tout aboutit ! C’est la traduction en images de ce que M. de Falloux disait un jour où, pressé par les révolutionnaires de l’assemblée de 18/(8, il remettait sous leurs yeux les grandes dates sinistres, le 2 septembre, le 31 mai, le 9 thermidor : « Pétion tombant après Bailly, après Pétion Barnave, après Barnave Danton, après Danton Robespierre, — puis le despotisme est venu qui a fait taire toutes ces voix et qui a muselé tous ces tigres. » Et comme on reprochait à M. de Falloux do s’arrêter au 18 brumaire, de ne pas aller plus loin, jusqu’en 1815, il reprenait vivement, sans embarras : « Et 1815 aussi !., c’est l’inexorable logique, et quand vous rentrerez dans la même voie, vous arriverez à la même date… vous ne pouvez pas être pris en traîtres, tout cela est écrit en traits ineffarables dans l’histoire et dans le cœur humain… » C’est l’histoire éternelle, en effet, et voilà pourquoi devant cottf commémoration nouvelle les esprits sincères ne peuvent se défendre d’une secrcteet poignante émotion à la pensée de tout cequiest arrive, de tant d’espèrance.s et de vœux trompes, de tous les excès qui ont compromis une grande cause et obscurci cette radieuse aurore de 89. Qu’on célèbre donc la révolution dans cette date du 5 mai, comme dans celle du k août prochain, si l’on veut, rien de plus simple ; rien de mieux, à condition toutefois qu’on ne craigne pas de donner un sens précis à cette commémoration, qu’on ne confonde pas ceux qui ont généreusement rêvé la réformation libérale de la France, et ceux qui ont tout perdu par leurs passions, — à condition surtout qu’on ne se fasse aucune illusion sur ce qui reste réellement de la révolution. La vérité est qu’elle n’a pasproduit tout ce qu’elle promettait. Lorsqu’il y a déjà bien des années notre éloquent et ingénieux ami Emile Montégut prononçait ce mot de « banqueroute de la révolution française, » dans des pages saisissantes, dont un esprit libre comme M. E. Scherer parlait encore peu avant sa mort, il écrivait sous le coup des événemens de 1871, l’imagination frappée par les ruines fumantes de Paris ; il étonnait peut-être, ou il semblait importun, par ses hardiesses de penseur indépendant. Il n’est pas moins évident que si la révolution n’a pas manqué en tout, elle a manqué particulièrement dans l’ordre politique. Elle n’a rien fondé réellement, elle n’a créé qu’un état révolutionnaire indéfini où notre pays se débat encore, oscillant sans cesse entre tous les régimes, s’essayant tour à tour à la monarchie, à l’empire ou à la république, sans pouvoir se fixer. Elle a vu ses ambitions déçues, ses promessestrahies, quelques-unes de ses idées, quelques-uns de ses efforts les plus retentissans tourner contre la France elle-même. Elle a posilivement manqué sur deux ou trois points, non par la faute des premiers constituans libéraux et de ceux qui ont recueilli l’héritage de leur pensée, mais surtout par la faute des révolutionnaires qui ont dès l’origine corrompu un si puissant mouvement par leurs violences, qui ont laissé depuis un siècle dans notre histoire une traînée de sédition et d’anarchie.

Au moment où elle commençait par la destruction universelle des privilèges, elle avait la prétention, la volonté, certes légitime, d’établir le règne de la loi égale pour tous, de faire de la légalité le premier ressort de la constitution de la France nouvelle. Malheureusement, il est assez visible que le sentiment de la souveraineté impartiale et équitable de la loi n’est point en progrès. La légalité, — mais depuis longtemps elle est tout ce qu’il y a de plus mobile ou de plus flexible ou de plus dédaigné ; elle est le jouet des séditions, des passions, des partis, qui la bafouent ou qui s’en servent comme d’une arme de combat. Il n’est pas de gouvernement qui ne se soit fondé par la force, par l’insurrection ou par l’usurpation, qui n’ait eu, lui aussi, à sou heure, la prétention de sortir de la légalité pour rentrer dans le droit : c’est l’euphémisme invariable sous lequel on désigne les révolutions et les coups d’état qui se succèdent alternativement dans notre histoire. Non vraiment, c’est triste à dire, ce n’est pas le respect de la loi qui a grandi, qui a pu se fortifier dans les convulsions d’une vie nationale toujours agitée et toujours changeante ; ce qui s’est développé, au contraire, avec une étrange intensité, c’est le dédain de la loi, c’est le goût des procédés discrétionnaires, des expédiens de la raison d’état. L’habitude de l’arbitraire s’est tellement infiltrée dans nos mœurs politiques qu’on finit par ne plus s’en apercevoir, par ne plus tenir compte des plus vulgaires garanties légales, des plus simples règles qu’une administration s’impose à elle-même. Après cent ans, le règne souverain et respecté de la loi reste à réaliser, et il y a malheureusement un autre article du programme de la révolution qui n’a point eu jusqu’ici une meilleure fortune : c’est la fondation assurée, durable, des institutions libres. S’il y a eu, en 1789, un vœu ardent, impatient, universel, c’est celui des libertés publiques, qu’on croyait conquérir dans cette première journée du 5 mai dont on va célébrer l’anniversaire. Les événemens et dix constitutions se sont succédé. Les orages ont jeté le pays des insurrections aux dictatures, des dictatures aux insurrections. La France n’a cessé de flotter entre toutes les expériences, sans pouvoir arriver à se fixer dans les institutions qu’elle désirait, qui lui ont toujours été promises. Chose curieuse : si une liberté vraie, régulière, a paru fondée à une heure de notre siècle, c’est sous les deux monarchies constitutionnelles, qui ont duré trente-quatre ans, et ce sont les révolutionnaires, les prétendus héritiers privilégiés de la pensée de la révolution qui se sont hâtés de les détruire, au risque de précipiter la France dans de nouveaux hasards. Et qu’on ne dise pas que tout est changé maintenant avec la république, que la liberté existe sans limites. Elle existe sous une forme irrégulière, désordonnée, trop violente pour n’être pas fatalement précaire ; c’est la liberté légale, régulière, qui n’existe pas, qui n’a même pas la garantie d’une constitution respectée par ceux qui en sont les gardiens.

Voilà encore un vœu trompé ! Mais il y a surtout un point où la révolution a eu des rcbultats imprévus qui peuvent ne point passer pour des succès. Lorsqu’elle s’est inaugurée, elle a avoué la généreuse ambition de promulguer une sorte de fraternité universelle, d’affranchir les peuples, de susciter chez eux l’esprit de progrès, de nationalité et d’in dépendance. Eh bien ! vraiment elle a réussi, jusqu’à un certain point, j par la guerre, par les propagandes, par ce qu’elle avait de redoulabl comme par ce qu’elle avait de bienfaisant. Seulement, elle a eu cef étrange succès de contribuer à créer des forces, des sentimens qui sont devenus une menace pour la France. On peut donc avouer que la révolution a échoué jusqu’ici dans une partie de son œuvre, dans ce (|ui est plus particulièrement politique, et ceux qui, pour mieux célébrer le centenaire, proposent de perpétuer cette polititjuc d’agitation factice et stérile, ne s’aperçoivent pns (|u’ils font singulièrement les affaires do la liberté et de la France.

Est-ce à dire qu’avec ses mécomptes dans l’ordre politique, la révolution française n’ait pas eu d’autres résultats qui font sa puissance et son originalité, qu’elle ne reste pas un de ces grands événemens faits pour transformer et passionner un peuple ? Assurément par ses fureurs, par ses destructions efses fanatismes, elle a créé, elle prolonge encore pour la France un état de crise qui n’est point sans danger ; mais en même temps, à travers toutes les luttes et toutes les oscillations, elle a pénétré lentement, profondément dans la masse nationale, par l’action du temps et de ces principes libérateurs de la première heure qui désormais, M. le ministre de l’intérieur l’a rappelé justement, sont la propriété de tous les partis, de tous les régimes. Elle s’est infiltrée et enracinée par l’équité des rapports civils, par l’égalité des charges et des droits, par la division de la propriété et la liberté du travail, par le sentiment d’un intérêt commun dans la patrie commune. 11 a pu sans doute y avoir à l’origine des préjugés à vaincre, des difficultés, des incohérences et même des violences presque inséparables d’une si soudaine et si profonde transformation : aujourd’hui l’œuvre est accomplie, et cette œuvre, c’est la création d’un pays nouveau, rassuré sur ses droits, sans crainte pour sa condition, vivant simplement, sobrement, attaché à sa terre et à son industrie, laborieux et paisible par goût, conservateur par tradition et par intérêt, assez peu sensible aux excitations et aux agitations des partis. Cette masse vivante, active, laborieuse, obscure, c’est la force de résistance et de consistance de la société française à travers les conflits et les crises. On dit quelquefois que ce pays, dont les agitateurs se font une si fausse idée, se laisse aisément égarer et emporter, qu’il est prompt à suivre quelque drapeau de hasard, qu’il déconcerte par ses votes tous les calculs. Il n’est pas aussi mobile et aussi déraisonnable qu’on le dit. 11 suit son instinct, il sait ce qu’il veut. Il a voté pour la république lorsqu’il a cru voir dans la république une garantie protectrice. Il a voté pour des conservateurs lorsque, dix années durant, il a vu les républicains qu’il avait nommés abuser d’une victoire d’un moment, gaspiller et désorganiser les finances publiques, porter le trouble dans les foyers, inquiéter les croyances et les intérêts. Si depuis il a paru se jeter sur les pas d’un aventurier qui lui a prodigué de décevantes promesses, c’était encore une protestation contre une politique obstinée de parti qu’on ne consentait même pas à désavouer ou à rectifier. On ne veut pas voir que ce pays, qu’on se dispute, répugne par tous ses.instincts aux violences et aux agitations stériles de parti, qu’il demande avant tout l’ordre, la sécurité, et un des plus curieux phénomènes, c’est certainement ce contraste qui éclate à l’heure qu’il est, à ce moment même où l’on va célébrer cette commémoration du 5 mai. Le pays, le vrai pays, reste laborieux, tranquille, tandis que les partis s’agitent, ■s’épuisent en artifices et en expédions pour raffermir une situation qu’ils ont eux-mêmes ébranlée parleurs excès et leurs imprévoyances. C’est en vérité toute la situation du moment, et c’est peut-être un étrange prélude des fêtes commémoratives qui se préparent à Versailles pour le 5 mai, de l’Exposition qui doit s’ouvrir le lendemain à Paris, qui va déployer ses merveilles devant le monde. Aujourd’hui comme hier, à part ces diversions officielles, on dirait que ministres, chefs parlementaires n’ont d’autre préoccupation que de concentrer leurs efforts contre un homme, M. le général Boulanger, qui était il y a quelques jours à Bruxelles, et est maintenant à Londres, transportant d’un pays à l’autre la fortune errante d’un candidat universel menacé d’un jugement de haute cour. Assurément, c’est un personnage importun, d’autant plus dangereux peut-être qu’il représente l’inconnu pour un pays mécontent, d’autant plus irritant aussi qu’il ne vit que d’équivoques, de subterfuges et de jactances. — 11 y avait, à vrai dire, deux manières de le combattre. La première, la plus sûre sans doute, la plus digne dans tous les cas, c’était de laisser au temps le soin de dissiper cette fantasmagorie, d’éteindre cette fausse popularité, — et d’aborder résolument le pays avec une politique nouvelle. Cette politique, elle était tout indiquée, elle se dégage des circonstances, de la nécessité évidente des choses : elle se réduit à rentrer dans la vérité et dans l’équité, à réparer des fautes qui éclatent à tous les yeux, à rassurer l’opinion par une sévère et prévoyante réorganisation des finances, par la volonté déclarée, avouée, de suspendre les guerres religieuses. Devant cette politique l’homme disparaissait ou perdait tout au moins une partie de sa force. Le ministère et les républicains dont il s’est fait l’instrument ou le complice ont préféré recourir à une autre manière, aux répressions et aux menaces, aux procès et à la police. Les ministres épurent les fonctionnaires suspects. Le nouveau procureur-général poursuit des journaux. La commission d’instruction du sénat poursuit ses investigations, interroge des témoins, se met à la recherche de tous les secrets de la conspiration. Que la justice fasse son œuvre, soit ; mais on ne voit pas que le danger n’est point dans ce qui est secret, qu’il est plutôt dans ce qui est public, dans cette lutte audacieuse engagée contre des institutions mal défendues, dans la situation où a pu grandir cette fortune du candidat de tous les mécontentemens. Et quand l’accusé réfugié à Londres serait condamné, qu’en serait-il de plus politiquement ? En quoi la situation serait-elle changée et les mécontentemens seraient-ils désarmés ? La faiblesse ou l’illusion de ceux qui disposent aujourd’hui du pouvoir est de mettre leur dernière chance dans des répressions d’une efficacité douteuse pour se dispenser de prévoyance, et de croire qu’ils n’ont qu’à montrer quelque hardiesse ou quelque dextérité pour ressaisir leur ascendant sur le pays sans rien désavouer de ce qu’ils ont fait. Ils semblent n’avoir d’autre souci que de sauver leur politique en péril, de déguiser la vérité des choses, de garder les apparences devaut les élections prochaines, et nulle part on ne le voit mieux que dans cet étrange et hardi rapport fait récemment par M. Burdeau sur le budget, qui sera ou ne sera pas voté par une chambre épuisée. Déjà, il y a quelques semaines, M. le ministre des finances, qui est un homme d’esprit et de ressources, avait promis de prouver que jamais la situation financière de la France n’a été plus favorable et plus prospère ! M. le rapporteur Burdeau est entré le premier délibérément dans cette démonstration faite pour émerveiller les contribuables qui iront bientôt au scrutin. A entendre M. le rapporteur du budget, tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes financiers ! Au lieu des déficits que les esprits chagrins croient remarquer, il n’y a que des excédens somptueux et croissans ! Les dépenses, bien loin d’augmenter, ne font que diminuer par la sagesse du gouvernement et de la chambre ! L’amxOrtissement est^dans toute sa puissance, l’équilibre n’est plus un vain mot ! C’est fort bien ; mais alors à quel propos a-t-on si souvent parlé de la nécessité de nouveaux emprunts et de nouveaux impôts ? Que signifient les appels désespérés et sans cesse renouvelés des républicains eux-mêmes à l’économie ? Pourquoi a-t-on reculé d’année en année devant une liquidation nécessaire et s’est-on borné à ce qu’on appelle un budget d’attente ? A qui pense-t-on faire illusion avec ces banalités d’un optimisme jouant avec les chiffres ? Le fait est que, depuis dix ans, état, départemens et communes ont été chargés de dettes croissantes pour des travaux ruineux et pour l’exécution de lois de secte, que l’équilibre est une simple chimère, qu’on n’évite l’aveu d’un déficit trop réel qu’en dissimulant les dépenses dans tous les replis du budget, dans toute sorte de comptes particuliers. Au fond, la situation, en dépit de tous les optimismes de parti, reste aujourd’hui ce qu’elle était hier, elle n’est pas sans doute au-dessus de la France sagement conduite, elle n’est pas moins difficile et embarrassée. C’est une fausse politique qui a fait les finances troublées ; il n’y a qu’une politique mieux inspirée qui puisse les relever, et cette politique, elle n’est possible que par la franchise, par la résolution d’hommes de bonne volonté, décidés à satisfaire le pays dans ses sentimens, dans ses intérêts et dans ses vœux.

Commémorations et exposition vont, en attendant, occuper la France, et, sans faire oublier les élections, elles offrent certes assez d’intérêt [)0ur distraire l’opinion, comme aussi pour attirer les étrangers, bien assurés do trouver à Paris une libre et facile hospitalité. Ce n’est pas la paix intérieure qui manquera à nos fêtes parisiennes, elle n’a jamais été plus complète ; ce n’est pas non plus la paix extérieure, personne, à ce qu’il semble, n’a envie de la troubler. Les chefs des monarchies européennes n’ont point, il est vrai, jugé à propos d’avoir une représentation officielle au Champ de Mars, encore moins, bien entendu, à Versailles, le 5 mai. Leurs ambassadeurs eux-mêmes, absens pour la circonstance, paraissent ne pas devoir assister aux cérémonies : c’est la suite de la résolution des souverains, ce n’est pas le signe d’un trouble ou d’une difficulté dans les relations de la France avec des gouvernemens qui n’étaient point après tout nécessairement obligés de célébrer des anniversaires de révolution, de participer aux fêtes de la république. C’est un incident, ce n’est pas un événement. Il n’en sera ni plus ni moins, et tandis que l’Exposition déploiera ses somptuosités à Paris, les souverains auront leurs entrevues. Le roi Humbert ira faire sa visite à Berlin, l’empereur Guillaume ira visiter sa grand’mère, la reine Victoria, et déployer la marine allemande dans les eaux de l’Angleterre. 11 y aura deux camps : les affaires de l’Europe ne s’en trouveront ni mieux ni plus mal. Au fond, la situation reste partout ce qu’elle était, à peu près garantie des grandes commotions, sinon des accidens intérieurs auxquels tout le monde est plus ou moins exposé, même sans vivre sous la république.

Chose curieuse ! L’état où l’on avait paru éprouver le plus de doutes sur la sûreté intérieure de Paris pendant l’Exposition et où l’on avait exprimé ces doutes de la façon la plus désobligeante, cet état même, l’Autriche-IIongrie, vient de s’apercevoir que personne n’est à l’abri des manifestations, des violences de la rue. Le chef du cabinet hongrois, M. Tisza, ne négligeait rien l’an dernier pour détourner ses compatriotes de venir à Paris, sous prétexte que leurs propriétés seraient en péril, — et, tout récemment, il vient de passer près de deux mois à Pesth, au milieu des émeutes. 11 a eu personnellement à braver l’assaut des multitudes furieuses après avoir soutenu les assauts du parlement dans la défense delà loi militaire, et il n’est sorti de cette crise qu’avec une popularité diminuée, avec une autorité compromise ; il a été obligé de reconstituer presque complètement son ministère. Hier à peine, c’est à Vienne même que l’émeute a éclaté à propos d’une simple grève de cochers de tramways, et elle n’a pas tardé à se compliquer de scènes sanglantes, d’actes de dévastation. La sédition avait-elle été préparée par les anarchistes ? A-t-elle été excitée et encouragée par les antisémites qui sont puissans à Vienne ? Toujours est-il (pie pendant la semaine de Pâques, plusieurs jours durant, dans les quartiers de Favoriten, de Ilcrnals, d’Ottakring, l’émeute s’est déchaînée avec une singulière violence. Des magasins, principalement ceux des israôlitcs, ont été attaqués et pillés. II a fallu employer les troupes, faire occuper militairement les quartiers envahis par les émeutiers, charger la foulo en révolte, et, naturellement, dans ces échauffourées, il y a eu des victimes, des morts et des blessés parmi les soldats comme parmi les bandes qui leur résistaient. La police a été obligée de recourir aux mesures les plus rigoureuses pour rétablir l’ordre à Vienne.

Voili’i en vérité qui tendrait à prouver qu’il y a d’autres états que la France et d’autres villes que Paris où des scènes de sédition peuvent se produire. M. Tisza avait regardé trop loin l’an dernier, il n’avait pas vu ce qui le menaçait à Pesth, ce qui pouvait surprendre le gouvernement impérial lui-même jusque dans Vienne. Il ne faut rien grossir sans doute, il serait oiseux d’exagérer des scènes qui sont possibles dans tous les pays. Des incidens de ce genre, dont une répression un peu ferme a pour l’instant facilement raison, peuvent cependant être un symptôme. Ils dévoilent des fermentations sociales et populaires que des journaux allemands n’ont pas laissé de signaler avec une âpreté intéressée, parce qu’après tout les agitations socialistes sont un danger en Allemagne comme dans quelques parties de l’Autriche. M. de Bismarck ne l’ignore pas, et le socialisme qu’il voit grandir n’est peut-être pas ce qui le préoccupe le moins, ce qui a le moins de place dans les desseins compliqués d’une politique qui embrasse les affaires intérieures de l’Allemagne aussi bien que les ailaires de l’Europe.

Entre l’Angleterre, l’Allemagne et l’Amérique du Nord, prêtes à se réunir, non pas pour former une nouvelle triple alliance, mais pour s’entendre ou délibérer sur ce qui en sera de l’archipel de Samoa, qui n’appartient ni à l’une ni à l’autre des trois puissances, rien n’est encore décidé. On se hâte lentement vers la conférence qui doit se réunir à Berlin. L’Allemagne, un peu embarrassée de ses expéditions^lointaines et des difficultés qu’elles lui suscitent, met visiblement tout son zèle à s’assurer l’appui de l’Angleterre dans la négociation qui va s’ouvrir. Le comte Herbert de Bismarck n’est pas allé à Londres uniquement pour préparer le voyage de l’empereur Guillaume ; il a été sûrement chargé de traiter d’autres affaires avec lord Salisbury, et son père le chancelier, pour gagner les Anglais, paraît assez disposé à tempérer ses ambitions coloniales, même à désavouer les entreprises compromettantes de son agent à Samoa, qu’il accusait récemment dans son langage humoristique d’avoir cédé à un accès de morbus consularis. L’Angleterre n’a rien dit encore ; mais elle n’est probablement pas éloignée de se prêter aux vues du chancelier, de lier partie avec l’Allemagne dans la prochaine conférence. Reste toujours la république américaine, contre laquelle justement M. de Bismarck s’efforce de se prémunir, dont les plénipotentiaires arrivent à Berlin, avec la mission, dit-on, de réclamer d’abord le rétablissement à Samoa de la situation telle qu’elle était avant les dernières tentatives allemandes dans l’archipel. L’objet de la contestation est bien lointain, on pourrait même dire bien excentricjue pour une puissance européenne ; les rivalités ne sont pas moins vives. La question (jui va se débattre entre diplomates du vieux et du Nouveau-Monde ne laisse pas d’être délicate, même d’avoir son importance, et si tout doit bien finir, comme c’est vraisemblable, les Américains soutiendront sans doute avec ténacité leurs prétentions, fût-ce contre l’Allemagne et l’Angleterre diplomatiquement unies. Sur ce point, la présidence nouvelle récemment inaugurée à Washington n’aura rieu changé, par cette raison bien simple qu’il s’agit d’une tradition ou d’une ambition yankee, de cette politique de prépondérance qui se cache sous le nom de doctrine Monroë.

Les États-Unis ont leur politique extérieure qui, à vrai dire, procède de leur génie, de leur position, de l’audace d’une puissance si rapidement accrue, de l’exubérance d’une race vivifiée et excitée par le succès. Ils se développent et grandissent sans rompre le lien qui les rattache au passé, sans se séparer de ce qui a fait leur force, et eux aussi, eux plus que tous les autres, ils ont leurs commémorations qu’ils peuvent célébrer glorieusement. Depuis quelques années, ils ont eu leurs centenaires, Iç. centenaire d’une constitution qui, en restant toujours la même, a pu se prêter à une croissance gigantesque par l’extension des états et la conquête des territoires, par les immigrations qui ont porté la population de k millions à près de 50 millions d’hommes, par le déploiement indéfini d’une libre activité par la fécondité du travail et des industries. Ils célèbrent aujourd’hui même le centième anniversaire de la première présidence de Washington et ils le célèbrent à leur manière, sans manquer à leurs traditions. Le nouveau président, M. Harrison, a dû se rendre à New— York, où les fêtes sont préparées. Il y aura une revue de l’armée fédérale, un banquet, des discours, des illuminations, et avant tout, le président a commencé par ordonner des prières publiques dans toute l’étendue de la confédération ; il a invité les citoyens de toutes les religions à se rendre le 30 avril, à neuf heures du matin, dans les lieux ordinaires de leur culte pour inaugurer les fêtes par des prières. M. Harrison lui-même doit assister à l’office religieux dans la chapelle de Saint-Paul, où il y a cent ans le premier président de la République naissante, Washington, allait rendre grâces à Dieu. Les républicains américains ne se croient pas moins libres parce qu’ils associent le sentiment religieux à leurs commémorations nationales 1

Tout se mêle d’ailleurs, nous en convenons, chez cet étrange peuple, et par une coïncidence singulière, à la veille du centenaire de Washington, il s’est passé un incident qui n’est pas un des spécimens les moins curieux de cette vie américaine où le culte des traditions n’exclut pas les incohérences, où il s’agit avant tout d’aller en avant, de conquérir des contrées nouvelles. L’état a ce qu’on appelle les réserves de territoires, d’où l’on chasse par degrés les Indiens pour les livrer à la colonisation libre. C’est pour ainsi dire une manière méthodique d’ouvrir périodi(iuement un champ nouveau à tous les aventuriers prompts à aller chercher fortune dans des régions inexplorées. 11 y a quelques semaines, le président Harrison a publiô_|une proclamation déclarant que le 22 avril, à midi, un de ces territoires, l’Okloliama, serait livré à la colonisation, au premier occupant, à la conquête. Aussitôt, de tous les cùtés, de la Virginie, du Marjland, du Texas, de l’Ohio, du Missouri, de rindiana, du Kansas, des milliers de colons, de sottlers se sont précipités vers le nouvel Eldorado. Ils se sont trouvés au nombre de près de cent mille, peut-être plus, arrivant par toutes les voies, transportés par les chemins de fer, débarquant avec tout ce qui pouvait servir à un premier établissement, avec leurs outils, avec des maisons toutes prêtes à être montées, — et même par une prévoyance bizarre avec une provision de cercueils en bois! Pour garder la frontière contre ces foules impatientes et empêcher les plus audacieux de forcer le passage, il a fallu envoyer des troupes fédérales. Au jour et à l’heure fixés, tout ce monde s’est rué dans l’espace ouvert, se frayant un chemin, prenant possession des terres souvent au prix de rixes sanglantes, et le premier moment passé, les nouveaux colons se sont mis à l’œuvre. Déjà ils songent aux villes qu’ils établiront. Des compagnies se sont formées à New-Vork pour ouvrir des chemins de fer, pour fonder la capitale du nouveau territoire, du futur état de la confédération. Ainsi se passent les choses, ainsi a grandi la puissante république! C’est un épisode curieux de plus; c’est peut-être aussi le signe d’un danger pour les États-Unis qui, en dépit des immenses espaces dont ils disposent, n’auront pas toujours des terres à livrer aux hommes poussés par l’esprit d’aventure ou par la misère. Et c’est ce qui fait que la république américaine cUe-mêm.e n’est pas à l’abri des crises sociales qui menacent le vieux monde.

CH. DE MAZADE.