Chronique de la quinzaine - 14 avril 1889

Chronique n° 1368
14 avril 1889


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




14 avril.

Plus que jamais, c’est donc une fatalité, nous voici rentrés dans les hasards, les incohérences et les agitations factices, dans le fouillis de ce triste imbroglio qui s’appelle la politique du jour. A dire vrai, on n’en était guère sorti ; tout au plus pouvait-on, pour un instant, avec quelque illusion, croire à une trêve qu’on désirait. Nous voici plus que jamais engagés à outrance dans cette voie où toutes les idées sont confondues et toutes les passions déchaînées, où les partis croient faire oublier par des violences les fautes qu’ils ont commises, et où le gouvernement lui-même ne trouve rien de mieux que d’imiter ce conspirateur qui se prétendait obligé de suivre ses complices puisqu’il était leur chef.

Certes, ce ministère qui a pris les affaires il y a quelques semaines n’avait rien de particulièrement brillant ; il ne portait pas au pouvoir un prestige bien imposant. Pourtant on pouvait croire qu’il arrivait avec la pensée simple et modeste de mettre pour le moment de côté les questions oiseuses ou irritantes, d’assurer à tout événement l’avenir par le vote du budget, de tourner enfin les esprits vers l’Exposition, — et ce qu’il y a de plus curieux, c’est qu’il en avait vraisemblablement l’intention. Malheureusement, il avait compté sans les excitations des partis et ses propres effaremens, sans l’obsession du fantôme boulangiste et la peur de paraître faible devant l’ennemi, sans les incidens et les surprises. Il a été lui-même entraîné. Il a voulu être le premier à l’action, sans calculer les difficultés qu’il allait rencontrer, sans prévoir les pièges où il pouvait tomber. Frapper fort et vite, c’était l’essentiel ! Et voilà comment tout s’est rapidement compliqué et aggravé ; voilà comment on s’est trouvé aveuglément jeté dans ce tourbillon tragi-comique où se pressent tous ces faits : des procès mal engagés et mal finis, des incohérences de répression, des abus de légalité, M. le général Boulanger se dérobant tout à coup par une fuite peu héroïque et ironique à une arrestation qui le menaçait, le sénat transformé en cour de justice pour juger le fugitif, des discussions révolutionnaires préludant dans la chambre à une grande instruction criminelle contre des présomptions d’attentat, à la veille des fêtes du Champ de Mars ! Est-ce assez d’événemens ou d’incidens pour quelques jours ? La question est de savoir si le gouvernement et ceux qui l’ont poussé dans cette voie ont mesuré la portée de ce qu’ils faisaient, s’ils ont été prévoyans en engageant toutes les forces de l’état et des institutions contre un seul homme, s’ils ne servent pas la cause de ce fugitif par l’emportement de leurs répressions effarées et décousues : la question est enfin de savoir s’ils ne se sont pas exposés, par un entraînement de passion politique, à compromettre ce qui est bien au-dessus d’un parti et d’un ministère, l’inviolabilité des lois, la dignité d’une justice impartiale, la paix des esprits, — le succès de l’exposition elle-même.

Frapper fort et vite, c’est bientôt dit, et c’est même bientôt fait, si l’on veut. Encore serait-il de la plus simple prudence de savoir ce qu’on fait, de ne pas s’engager légèrement, de ne point s’exposer surtout à renouveler l’éternelle comédie de « beaucoup de bruit pour rien. » On vient de voir ce qui en est par ce procès de la Ligue des patriotes, qui n’a été évidemment qu’un essai, le préliminaire de la grande instruction ouverte aujourd’hui devant le sénat contre le chef de l’agitation et des agitateurs. Rien n’a été négligé pour donner de l’éclat à ce procès. Tout a été mis en œuvre, réquisitions, perquisitions, saisies de papiers, divulgations calculées, menaces d’arrestation préventive. On s’est hâté, comme s’il s’agissait de sauver l’état, de demander à la chambre l’autorisation de poursuivre les députés affiliés à la Ligue, et la chambre s’est empressée, bien entendu, de livrer ces députés. Il s’est déroulé devant la police correctionnelle, cet étrange procès, — et puis ? tout s’est évanoui ou à peu près. Le délit de société secrète a disparu, l’accusation a même été presque abandonnée par le ministère public. Il n’est plus resté que le modeste délit d’affiliation à une association non autorisée, — et tout a fini par une amende de 100 francs ! C’était tout simple, le tribunal n’avait à juger qu’un délit longtemps toléré par le gouvernement lui-même ; mais c’était bien la peine de faire tant de bruit, de mettre en mouvement police et tribunaux, de réclamer au plus vite la suspension de l’inviolabilité parlementaire, de laisser soupçonner quelque secret redoutable qui allait éclater en pleine audience : tout cela pour aboutir à 100 francs d’amende ! Avec un peu plus de sang-froid et de réflexion, le gouvernement se serait épargné le ridicule d’un dénoûment puéril qui a ressemblé pour lui à une défaite ; il aurait compris que ce qu’il y avait de plus sûr, de plus efficace, c’était de dissoudre tout simplement cette remuante et turbulente Ligue des patriotes, qui a été toujours un danger, même quand tous les ministères la toléraient, — que tout le reste n’était qu’un bruit inutile.

Soit, dit-on, c’est un procès manqué. Cette police correctionnelle n’est bonne à rien ; mais ce n’est plus qu’un incident déjà oublié, désormais perdu dans la grande affaire où M. le général Boulanger lui-même, présent ou fugitif, est appelé à rendre compte de ses menées, de ses ambitions, de ses préméditations d’attentat devant une justice plus haute, celle du sénat. C’est là, en effet, une autre affaire, et à dire toute la vérité, cette affaire nouvelle, de plus vastes proportions et d’un caractère infiniment plus grave, ne paraît pas avoir été mieux préparée, mieux conduite que la première. Par une singulière rencontre, il s’est trouvé, dès le début, un garde des sceaux qui avait oublié la précaution la plus vulgaire, celle de s’assurer le concours d’un procureur-général. Au moment décisif, M. le procureur-général Bouchez, chef du parquet de Paris, a refusé de mettre son nom au bas d’un acte d’accusation qu’il n’avait pas préparé, dont il ne connaissait pas les élémens ; il a décliné la mission de demander à la chambre une autorisation de poursuite contre l’élu du 27 janvier. C’était mal débuter ! Heureusement M. le garde des sceaux Thévenet a pu mettre la main sur un magistrat de la cour de Paris, M. Quesnay de Baurepaire, qui n’a point hésité à accepter la responsabilité déclinée par M. Bouchez ; il a trouvé son procureur-général, — et c’est même pendant ces délibérations ou ces tergiversations que M. le général Boulanger a cru devoir prendre le parti, plus sûr que brillant, de se dérober à une arrestation préventive, par une évasion en Belgique, où il est aujourd’hui. Tout cela est assez bizarre, la fuite du député de Paris en Belgique comme le reste. Quels que soient d’ailleurs ces préliminaires, l’affaire n’est pas moins engagée. Le prologue est fini, le drame commence ; il est même déjà commencé, puisque le Sénat est constitué à l’heure qu’il est en cour supérieure pour juger non-seulement M. le général Boulanger, mais avec lui son ami, M. Dillon, M. Henri Rochefort, — en attendant ceux qui pourront encore être mis en cause comme complices. Ils sont tous accusés de complot et d’attentat contre les institutions, contre la sûreté de l’État. Or c’est ici que pour tous ceux qui gardent la liberté de leur raison, la question devient grave, délicate et complexe.

Que M. le général Boulanger soit un personnage équivoque, un agitateur sans scrupule, se servant de tout pour son ambition, abusant des troubles de l’opinion, rusant avec tous les partis, dangereux pour les institutions libérales, pour le pays, oui, sans doute. Qu’on s’efforce de combattre l’agitateur, d’éclairer, de désabuser l’opinion, de réduire à ce qu’elle a de vain et de trompeur cette popularité de hasard, rien de mieux encore ; mais la difficulté est justement de saisir, de fixer la limite où finit le droit, même excessif, du chef de parti, — où commence le conspirateur, le fauteur d’attentats, et on n’a peut-être pas bien réfléchi avant de soulever cette question délicate. On n’a pas vu le danger de la confusion qu’on peut faire, même avec une certaine sincérité, entre un adversaire et un accusé. Le gouvernement tient sans doute en réserve des preuves sérieuses, précises, qu’il livrera à la justice du sénat. Ce sera fort utile. Jusqu’ici, il faut l’avouer, l’acte par lequel il a demandé l’autorisation d’engager ce périlleux procès est un morceau de littérature accusatrice qui ne prouve rien, si ce n’est qu’il s’agit ici de politique. On passe en revue la vie tout entière de M. le général Boulanger depuis des années, morne depuis 1871, ses actes, ses discours, ses relations, ses commandemens, son ministère ; mais tout ce qui est représenté comme un crime, il n’a pu l’accomplir qu’avec l’appui des républicains. Il n’a pu s’élever, arriver au ministère, donner toute liberté à ses fantaisies ou à ses ambitions qu’avec la complicité ardente, passionnée des républicains, qui l’ont soutenu jusqu’au bout. S’il a commis quelque action coupable pendant son passage au pouvoir, comment se fait-il qu’elle ne soit relevée qu’aujourd’hui, qu’elle n’ait point été déférée ou au conseil d’enquête qui a éliminé le général indiscipliné de l’armée, ou à un conseil de guerre qui aurait jugé le soldat infidèle ? Comment a-t-on laissé l’opinion s’égarer et a-t-on attendu l’élection du 27 janvier, au risque de paraître répondre par le code pénal au suffrage universel ? Si c’est conspirer contre les institutions, contre l’état, que de demander la révision, il y a en vérité bien d’autres conspirateurs. M. Floquet en a fait autant. Lui, président du conseil, il a proposé la révision à sa manière, une révision qui réduisait le sénat, la présidence de la république au rôle de pouvoirs inertes, muets et inutiles. C’est peut-être, c’est très certainement une politique de ruineuse agitation, ce n’est point encore un attentat, ou, dans tous les cas, bien d’autres le commettent, comme M. Floquet, avec M. le général Boulanger.

Ce n’est pas tout. Dans quelles conditions fait-on le procès de cet accusé ? Devant quel tribunal est-il appelé à comparaître ? Assurément, le sénat réunit toutes les garanties de lumières, de modération, d’équité ; mais enfin, c’est une assemblée politique, qui n’a plus, pour accomplir une œuvre de justice, l’indépendance de l’inamovibilité, même d’une inamovibilité partielle, qui subit fatalement l’influence du moment, — et il n’y a que quelques jours à peine, c’est un groupe républicain du sénat qui aiguillonnait le gouvernement, l’excitait à poursuivre, demandait un accusé, M. le général Boulanger sera peut-être un coupable, il sera peut-être un condamné, on n’en sait rien encore ; pour le moment, c’est un adversaire jugé par des adversaires. — C’est bien cela, s’écrient naïvement ou étourdiment ceux qui laissent échapper la vieille passion jacobine, il n’y a pas de justice en politique, il n’y a que des adversaires décidés à se de faire d’un adversaire ! C’est précisément ce qu’il y a de redoutable. C’est ce qui force les esprits libéraux à désavouer ces confusions de la politique et de la justice, à se rappeler que la première condition, pour défendre sa propre liberté, c’est de défendre la liberté des autres, c’est de ne pas laisser transformer un adversaire en accusé pour le livrer aux passions du moment. Une fois dans cette voie, il n’y a plus de limite. Aujourd’hui, c’est M. le général Boulanger ; mais il y a dans les chambres, il y a partout bien d’autres Français qui ne déguisent pas leurs sentimens, qui ne craignent pas d’avouer leurs défiances, même leur hostilité à l’égard de la république. Les poursuivra-t-on, eux aussi, pour leurs opinions, pour leurs alliances et leurs propagandes ? On le peut, dès qu’on avoue que l’intérêt de parti est le seul juge. Et c’est ainsi que de conséquence en conséquence, par aversion pour un homme, on en vient à ramener la suspicion et la menace dans la politique, à tout compromettre, et les garanties libérales et la dignité de la justice, peut-être le sénat lui-même. Décidément M. Boulanger coûte trop cher par les fautes qu’il fait commettre.

A parler franchement, le gouvernement aurait mieux fait de résister à des passions sans prévoyance. Il a eu même la meilleure des occasions. A la dernière extrémité, il aurait pu garder son autorisation de poursuites, rester armé de quelque mandat d’arrêt éventuel et laisser M. le général Boulanger se morfondre en Belgique avec son prestige, ses ressources de propagande et ses moyens d’action diminués par la fuite, par l’éloignement. D’ailleurs, M. le général Boulanger, fût-il condamné, ce serait une étrange illusion de croire que tout ce qui a fait sa force et son succès a disparu. La situation d’où est née cette dangereuse fortune ne cesse pas d’exister, et, dans cette situation, la seule arme de combat efficace reste aujourd’hui comme hier une politique de réparation et de pacification. M. Jules Ferry s’en doute probablement, on le dirait du moins, à lire un discours qu’il vient de prononcer devant une association républicaine. Malheureusement, M. Jules Ferry en est toujours à mettre plus de grands mots et d’équivoques que de réalités dans sa politique. Il veut bien accepter pour alliée cette « union libérale » qui vient de se former pour rallier les forces modérées du pays ; il se garde, d’un autre coté, de froisser, de décourager les radicaux : il tient à les ménager, à les rallier. En d’autres termes. M. Jules Ferry en est encore à la concentration républicaine, bien entendu, une concentration dont il resterait le chef, à l’exaltation de sa politique, à l’apologie de tout ce que la république des républicains a fait depuis dix ans ; mais c’est justement cette politique qui a conduit le pays là où il est, — et si M. Jules Ferry n’a pas d’autre moyen, il ne reste à la France qu’à compter sur elle-même, à se dégager d’un effort spontané et énergique, aux élections prochaines, des confusions où l’imprévoyance des partis l’a jetée.

On ne peut sans doute rien augurer pour l’avenir, même pour un avenir prochain en Europe. Il y a tant d’élémens divers, tant de complications intimes, tant d’incompatibilités et de défiances avouées ou inavouées dans cette situation européenne telle que les événemens l’ont faite, que tout pourrait dépendre d’un incident si on le voulait. Pour le moment on ne le veut pas. Les apparences générales n’ont pas changé, elles ne cessent pas d’être à la paix, à la réserve, à la prudence dans les relations, il y a même des politesses officielles : M. le président de la république va en gala à l’ambassade d’Allemagne à Paris, tandis qu’à Berlin l’empereur Guillaume visite courtoisement l’ambassade de France. Tout est pour le mieux, et ce qui tendrait à prouver qu’on ne songe pas trop à raviver les questions brûlantes sur le continent, c’est qu’on en est encore aux entreprises lointaines, à ces affaires coloniales qui sont la tentation ou le piège des gouvernemens, qui ne laissent pas d’être traversées par bien des péripéties.

Qu’en sera-t-il de cette affaire de Samoa, de cette négociation qui doit s’ouvrir entre l’Allemagne, l’Angleterre et les États-Unis ? Rien n’est encore décidé. Malheureusement, avant même qu’on se soit rencontré, un effroyable ouragan, un cyclone a préludé par une œuvre de destruction à l’œuvre de la diplomatie. L’Allemagne a perdu trois navires, avec une partie de leurs équipages, sur les côtes de Samoa. La marine américaine n’a pas été moins éprouvée. Une tempête ne prouve rien sans doute. Le cyclone de Samoa pourrait bien cependant avoir son influence à la conférence de Berlin et refroidir M. de Bismarck, qui est un homme pratique, qui n’a jamais eu d’ailleurs un goût très vif pour ces aventures lointaines, où il y a plus de périls que d’avantages. En revanche, l’Italie est peut-être sur le point de se laisser tenter encore une fois par le mirage des entreprises sur la Mer-Rouge. L’Italie a eu ses mécomptes à Massaouah. Elle a paru depuis quelque temps assez désillusionnée, surtout peu disposée à prodiguer ses soldats et son argent dans des expéditions lointaines, d’autant que l’état de ses finances ne laisse pas toute liberté à ses fantaisies. Une circonstance qu’on ne pouvait prévoir est venue lui rouvrir des perspectives peut-être plus favorables : c’est la mort du négus, du roi d’Abyssinie, qui aurait été tué dans un combat, laissant après lui un interrègne, une période de compétitions et de guerre civile. Aussitôt, les impatiences guerrières se sont réveillées à Rome ; la vision d’un empire colonial a passé encore une fois devant l’imagination italienne, et quoique M. Crispi, interrogé dans le sénat, ait gardé une certaine réserve de langage, le gouvernement du roi Humbert semblerait vouloir saisir l’occasion pour tenter de nouveau l’aventure. Ainsi, au même instant, le désastre maritime de Samoa tempérerait peut-être quelque peu le zèle des Allemands pour l’extension coloniale ; la mort du négus enflammerait plus que jamais les ardeurs italiennes. Il resterait à savoir si le parlement de Rome, qui a pris ses vacances pour ne revenir à Monte-Citorio qu’au 1er mai, suivrait le gouvernement, si, dans la crise économique et financière que traversé l’Italie, il voudra voter des dépenses nouvelles pour une diversion lointaine dont on ne peut prévoir ni les proportions ni l’issue.

Tout a son importance aujourd’hui, et ce qui se passe dans les états orientaux des Balkans, sans décider précisément de la politique des cabinets, sans faire sortir les gouvernemens de la réserve où ils se retranchent par calcul, n’a pas moins sa place dans l’ensemble des affaires de l’Europe. Les crises intérieures qui agitent ces petits états si récemment émancipés ne sont que des épisodes, si l’on veut. Ce sont des épisodes qui ont leur signification, qui laissent entrevoir des luttes d’influences, des antagonismes toujours latens, toujours prêts à éclater, quoique systématiquement ajournés. Derrière les conflits de partis, les changemens de ministères, même les crises de souveraineté qui se succèdent, il y a la Russie et l’Autriche qui méthodiquement, silencieusement, sans rien brusquer, se disputent le terrain.

Il est certain que le prince Ferdinand de Cobourg a beau se flatter de régner en Bulgarie, à la faveur d’une neutralisation d’influences entre les puissances signataires du traité de Berlin : son règne reste précaire tant qu’il a contre lui la Russie, et à l’abri du nom de la Russie, tous les mécontens, le clergé orthodoxe lui-même avec lequel il est entré en lutte. Tout reste obscur et provisoire en Bulgarie sous un pouvoir de fait qui n’a ni l’autorité morale dans le pays, ni le prestige d’une sanction diplomatique. A Belgrade, dans la Serbie, l’abdication récente du roi Milan a laissé visiblement la situation la plus compliquée. A quels mobiles a obéi ce prince à l’humeur violente et fantasque ? Quelles seront les conséquences de l’acte par lequel il a transmis la couronne à son fils, un enfant de douze ans, après avoir divorcé avec la mère du nouveau roi, la reine Nathalie, par la complaisance d’une autorité ecclésiastique improvisée ? Ce prince étrange, qui n’a peut-être pas renoncé au pouvoir sans arrière-pensée, se promène aujourd’hui. Il était récemment à Vienne, il est maintenant à Constantinople, recevant les politesses du sultan, il va, dit-on, en Palestine, à Jérusalem. Pendant ce temps la régence qu’il a constituée et dont le chef est M. Ristitch, n’est point certainement dans une situation facile. Elle se débat entre les partis qui la pressent et les agitations d’un prétendant sur la frontière du Monténégro. Une question qui n’est pas la moins délicate se joint à toutes les autres et les domine peut-être. La reine Nathalie, à qui le jeune roi paraît être resté profondément attaché, reviendra-t-elle à Belgrade ? les régens, à ce qu’il semble, lui ont envoyé un émissaire pour débattre les conditions de son retour, de ses relations avec son fils. Si la reine revient à Belgrade malgré la volonté du roi Milan, n’en résultera-t-il pas des crises nouvelles ? Dans tous les cas, les événemens de Serbie ressemblent à un échec pour l’Autriche et ne peuvent que profiter un jour ou l’autre à la Russie. C’est le commencement ; mais ce n’est pas seulement en Serbie et en Bulgarie que tout est incertain, que la lutte des influences est ouverte. La crise la plus curieuse, la plus grave peut-être est celle qui se déroule depuis quelques jours à Bucharest, et où le roi Charles de Roumanie ne laisse pas d’être lui-même engagé.

Au fond, de quoi s’agit-il dans cette crise de Bucharest ? C’est la suite d’un mouvement ininterrompu, irrésistible, contre une politique qui s’est imposée à la Roumanie depuis quelques années. Lorsque M. Jean Bratiano, qui s’était fait pendant longtemps une dictature sans scrupules, tombait vaincu par l’opinion, dépopularisé par sa diplomatie, aussi bien que par les excès de son administration intérieure, un nouveau ministère s’était formé avec M. Rosetti et M. Carp. Ce ministère, sans donner toute satisfaction aux conservateurs et aux libéraux qui avaient combattu ensemble M. Jean Bratiano, qui triomphaient ensemble aux élections, pouvait néamoins passer pour un pouvoir de transaction. Son illusion ou son malheur a été de se croire assez habile pour jouer avec tous les partis, pour se créer une majorité dans le parlement et lui faire accepter sa politique. C’est là qu’il s’est trompé ! Il n’a réussi qu’à susciter contre lui une opposition des plus vives dans les camps mêmes où il aurait pu chercher des appuis. Il n’a trouvé qu’une majorité disposée à résister, et il n’a pas pu même empêcher un vote prononçant la mise en accusation de M. Jean Bratiano. Vainement alors il a essayé de se rapprocher des conservateurs et des libéraux en faisant appel au concours de quelques-uns de leurs représentans, M. Lahovary, M. Vernesco, le général Mano : les dissentimens n’ont pas tardé à éclater avec plus de vivacité que jamais, et la démission du ministère est devenue une nécessité. C’est là toute la crise. M. Carp, qui a été sinon le chef du dernier cabinet, du moins l’inspirateur et le diplomate du gouvernement depuis quelque temps, est assurément un homme d’esprit, quoique affecté d’une certaine suffisance doctrinaire. Il est tombé pour avoir trop cru à son habileté, — pour avoir voulu aussi soutenir jusqu’au bout une politique qui tendrait à asservir la Roumanie à la triple alliance, à l’influence austro-allemande, — et ce qu’il y a de plus grave, c’est qu’en réalité c’est là toute la politique du roi : de sorte que, dans cette crise, c’est le souverain lui-même qui est engagé. Le roi aurait voulu sans doute pouvoir refaire un ministère avec M. Carp et M. Rosetti, il n’a pas réussi. Il a essayé d’organiser un cabinet de transition et d’attente avec le général Floresco, il n’a pas été plus heureux. Il n’a plus eu d’autre ressource que de s’adresser à M. Lascar Catargi qui est le chef des vieux conservateurs, le président de la chambre. Il est certain qu’avec M. Catargi, c’est une toute autre politique qui triomphe, C’est le parti de l’alliance conservatrice et libérale, arrivant au pouvoir avec ses idées sur les affaires intérieures, avec l’intention arrêtée de n’engager la Roumanie ni avec la triple alliance, ni avec la Russie, de maintenir l’indépendance roumaine, et c’est là précisément ce que le nouveau ministère a de plus significatif dans le mouvement qui agite tous ces pays des Balkans et du Danube.

Les états aux mœurs paisibles, aux institutions fixes et aux traditions fortes ont cela d’heureux que tout s’y passe sans trouble, que les transitions les plus délicates, les plus épineuses peuvent s’accomplir sans susciter de dangereuses agitations. La Hollande se trouve depuis quelque temps déjà dans une situation assurément difficile et rare, entre un roi qui, sans être mort, est hors d’état de régner, et une régence qui, sans être la vraie régence prévue pour une minorité, et cependant devenue nécessaire. Ce n’est même pas tout. L’état du roi soulève une question qui n’est pas moins grave, celle d’une séparation anticipée entre la Hollande et le grand-duché du Luxembourg rattachée depuis 1815 à la couronne des Pays-Bas. C’est là toute la crise, qui vient d’ailleurs de se dénouer pacifiquement, régulièrement à La Haye par l’accord de tous les pouvoirs publics. Le roi Guillaume, celui que le président des états-généraux appelait récemment « le dernier prince de la maison-mère d’Orange, » est-il destiné à vivre encore quelque temps, à traîner à travers des crises incessantes une existence épuisée ? Toujours est-il que, depuis près d’un an, il est étranger aux affaires, il ne peut plus remplir les devoirs de la royauté. Depuis quelques mois, il y a eu à peine un jour où, d’une main défaillante, il a pu signer quelques arrêtés. La royauté, sans être vacante, restait en suspens. Dès lors, le ministère a tenu à dégager sa responsabilité en proposant d’abord au conseil d’état des mesures devenues inévitables, et, d’accord avec le conseil d’état, il a provoqué une assemblée plénière des états-généraux. La réunion a eu lieu effectivement, et les Etats-généraux ont décidé que le moment d’aviser était venu, que le conseil d’état devait rester provisoirement le dépositaire des prérogatives de la couronne en attendant le choix d’un régent qui doit être désigné dans le délai d’un mois. S’il y avait une minorité réellement ouverte par la mort du roi, il n’y aurait aucune difficulté ; tout a été prévu, c’est la reine-mère qui est la régente désignée et reconnue pendant la minorité de la jeune héritière du trône. Il n’y aurait encore aucune difficulté si la future régente de droit consentait dès ce moment à être une régente provisoire pour la circonstance ; mais la reine Emma paraît répugner à cette prise de possession anticipée et vouloir se vouer tout entière au soin du malheureux souverain qui s’éteint lentement au château de Loo. Si la reine Emma refusait jusqu’au bout, les états-généraux auraient nécessairement à choisir un autre régent qui serait sans doute un des principaux personnages publics de la Hollande. Ce serait peut-être une complication de plus ; la question ne resterait pas moins réglée pour la Hollande.

Elle est par le fait déjà résolue pour le Luxembourg. La mort du roi Guillaume III d’Orange doit marquer l’heure de la séparation définitive entre le grand-duché et le royaume néerlandais réunis par la politique sous une même couronne en 1815. La maladie du roi est le commencement de cette séparation : c’est le duc Adolphe de Nassau qui est appelé à exercer la régence provisoire dans le petit pays de Luxembourg où il doit régner comme prince souverain. Les droits du duc de Nassau résultent d’un pacte de famille déjà ancien entre les maisons d’Orange et de Nassau, — il date de 1783, — et confirmé depuis par le traité de 1867 qui reconnaît et garantit la neutralité du Luxembourg. Il n’y a aucun doute ni sur la position internationale du grand-duché, ni sur les droits du futur grand-duc, du régent d’aujourd’hui dont l’avènement s’accomplit dans les conditions les plus régulières. La Hollande voit vraisemblablement sans regret la fin de l’union, d’ailleurs toute dynastique, qui rattachait le grand-duché à l’ancien royaume des Pays-Bas. Les puissances de l’Europe ne peuvent rien avoir à objecter à une combinaison qui est leur œuvre, qu’elles ont sanctionnée d’avance à la conférence de Londres de 1867. Les représentans du Luxembourg se sont hâtés eux-mêmes d’aller au-devant de leur nouveau prince des que la régence a été déclarée. Tout a été préparé pour le recevoir, et à l’heure qu’il est, la prise de possession est un fait accompli : le régent est entré en fonctions en attendant le règne.

Par un jeu bizarre de la fortune, le duc de Nassau, qui a été comme d’autres violemment dépossédé par les armes prussiennes en 1866, retrouve aujourd’hui une souveraineté, et les journaux de Berlin ou de Cologne ne manquent pas de lui rappeler qu’il est un prince allemand, qu’il va régner dans un état allemand. Ils craignent sans doute que le nouveau souverain n’ait pas oublié qu’on lui a enlevé jadis sa jolie résidence de Wiesbaden. Le duc de Nassau a bien prouvé depuis longtemps qu’il n’avait pas de rancune, et il a fait tout ce qu’il fallait pour se réconcilier avec ceux qui l’ont dépouillé une première fois, il n’est plus à Wiesbaden, il sera maintenant à Luxembourg, il est plus heureux que l’héritier du roi de Hanovre, le duc de Cumberland, qui s’est montré moins résigné ou moins facile avec ses vainqueurs, et à qui la Prusse n’a pas permis d’exercer ses droits d’hérédité à Brunswick. Le duc de Nassau peut assurément, ne fût-ce que par prudence, ne point oublier qu’il est un prince allemand ; il peut être aussi intéressé à se souvenir qu’il va régner dans un petit état qui a ses traditions, qui peut se sentir flatté d’avoir désormais son prince, sa petite cour, mais qui tient en même temps à son indépendance, à la neutralité qu’on lui a garantie. A vouloir être trop Allemand dans sa politique, comme on le lui demande déjà impérieusement, le nouveau souverain risquerait sans doute de s’aliéner les populations du Luxembourg qui veulent garder leurs droits et leur liberté, le jour où la citadelle de Luxembourg a cessé d’être une forteresse fédérale et a été détruite par la volonté collective de toutes les puissances, avec l’assentiment de la Prusse elle-même, le signe visible de la domination allemande a disparu ; tout ce qui tendrait directement ou indirectement à faire revivre cette domination serait inévitablement la source de difficultés nouvelles pour le pays, pour le souverain, pour l’Europe elle-même qui, en étendant la neutralité au Luxembourg, a cru donner une garantie de plus à la paix.


CH. DE MAZADE.