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Chronique de la quinzaine - 30 avril 1888

Chronique n° 1345
30 avril 1888


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




30 avril.

Des agitations sans but, des confusions de partis et de gouvernement, des fantasmagories de dictature passant à travers des visions d’anarchie, des tapages de places publiques, des effaremens d’opinion, est-ce bien une vie digne d’un peuple qui se respecte et qui tient à être respecté ? C’est pourtant la vie qui est faite à la France, aui a eu ces dernières semaines une phase de recrudescence maligne.

Que se passe-t-il, en effet, depuis quelques jours ? L’élection de M. le général Boulanger dans le Nord, suivant de si près l’élection de la Dordogne, a mis visiblement, comme on dit, le feu aux poudres ; elle a donné, pour ainsi dire, un corps, un programme, un mot d’ordre aune agitation qui s’est traduite aussitôt dans les manifestations et les sarabandes dont les rues de Paris ont été un moment remplies et troublées. Sur ces entrefaites, les chambres se sont réunies sans trop savoir où elles en étaient, — en attendant de se séparer encore une fois aujourd’hui. Le ministère radical nouveau-né, aussi embarrassé que les chambres, n’a trouvé rien de mieux que de s’interpeller lui-même avant d’être interpellé plus sérieusement, et de solliciter un bill de confiance qui ne lui a pas été refusé. C’est fort bien ! On a passé ces quelques jours à se demander ce qui allait arriver, ce que signifiait cette élection d’un homme, d’un chef militaire frappé la veille comme indiscipliné, et allant le lendemain, en voiture de gala, à travers la foule, au Paiais-Bourbon. On a crié ou laissé crier dans la rue. On s’est expliqué dans le parlement, on a parlé du « manteau troué de la dictature ! » M. Floquet a eu, tant bien que mal, le « bon billet » de confiance nécessaire à sa suffisance. Pendant ce temps, M. le président de la république, réalisant ses projets de voyage, est allé recevoir, sur la Garonne, les ovations que méritait son honnête personne, dont il a trop de bon sens pour s’exagérer la valeur ; — et, tout bien compté, on n’est pas plus avancé ! On reste toujours au même point, entre une agitation désordonnée, tumultueuse, menaçante pour la paix, difficile à saisir précisément parce qu’elle est indéfinie, et des pouvoirs surpris dans leur sécurité trompeuse, ébranlés par leurs propres fautes, troublés par le sentiment même de leur impuissance.

Le fait est qu’on en est là, et ce qu’il y a de plus redoutable, c’est justement ce trouble de pouvoirs qui se sentent débordés et menacés sans savoir comment ils se défendront ; c’est l’aveuglement de ceux qui ont eu pendant des années le monopole de la direction de la république et qui, réveillés tout à coup de leur optimisme, ne trouvent rien de mieux que de se payer encore de déclamations, de jactances et de chimères, pour se dispenser de voir le mal dans sa cruelle vérité, pour se dérober à l’aveu de leurs fautes. Eh ! sans doute, on peut dire tout ce qu’on voudra : M. Jules Ferry dans les Vosges, M. Rouvier à Paris, peuvent déployer toute leur éloquence contre le danger plébiscitaire, contre la légèreté remuante et ambitieuse du général en chef de la campagne nouvelle, tout comme M. Floquet peut parler du « manteau troué de la dictature. » On le sait parfaitement, cette fortune de M. le général Boulanger est un des phénomènes les plus extraordinaires, les plus bizarres et les plus inexpliqués d’un temps qui en a cependant vu bien d’autres. Cette popularité n’est qu’un puéril et assez vulgaire fétichisme. L’ancien commandant du 13e corps a été à l’occasion un vaillant soldat comme d’autres, il a eu ses blessures comme d’autres, pas plus que d’autres, il n’a pour lui ni l’éclat d’un commandement heureux, ni l’autorité d’un passé illustré par quelque grande action. On n’a pas de peine à le découvrir, il n’a pas derrière lui Arcole et les Pyramides ! Comme ministre de la guerre, il s’est agité plus qu’il n’a organisé ; il a plutôt désorganisé ce que ses prédécesseurs avaient fait, et c’est tout. Dans ses programmes d’aujourd’hui, il se montre en vérité un politique peu fécond, il ne laisse pas entrevoir une idée sérieuse, — à part la dissolution et la revision, qui sont ses éternels mots d’ordre jetés comme des énigmes à la multitude, et on peut dire qu’il n’est jamais plus habile que lorsqu’il se tait. Évidemment, M. le général Boulanger ne puise ni dans son passé, ni dans ses services, ni dans ses mérites, aucun titre à ces prétentions arrogantes qu’il avoue. Vu de près il n’est rien, et livré à lui-même, il ne serait qu’un ballon bientôt dégonflé ; mais la question n’est pas là. Ce qu’il y a de caractéristique, de digne d’attention, c’est qu’un jour, à la suite ou autour de ce soldat sans gloire, sans supériorité réelle d’esprit, aient pu se rallier et se grouper tous les mécontentemens, tous les malaises, toute » les désillusions, tous les dégoûts accumulés depuis des années. M. le général Boulanger n’est rien ; tout est dans le mouvement dont son nom est le prétexte, et c’est ici que les républicains, au lieu de se borner à combattre l’homme, feraient beaucoup mieux de s’interroger, de se demander s’ils n’ont pas préparé eux-mêmes cette résurrection irritante des idées de dictature et de césarisme.

Chose curieuse et singulièrement instructive ! Il y a déjà bien des années, sous la république même, il y a eu à l’Elysée un hôte qui, lui aussi, était un militaire. Celui-là n’était pas un soldat sans gloire, briguant la popularité et le pouvoir, et s’il avait éprouvé dans sa vie des malheurs immérités, il avait eu ses journées éclatantes. Il avait conquis sa renommée sur le bastion en feu de Malakof et à Magenta. Il était le complice le plus actif, le plus vigilant de la réorganisation de l’armée, — qui ne date pas d’aujourd’hui, — le gardien sans forfanterie de l’honneur du pays, le représentant respecté de la France devant l’Europe. Placé dans une situation difficile, M. le maréchal de Mac-Mahon pouvait avoir ses idées, et, si l’on veut, ses impatiences. Tant qu’il était au pouvoir, cependant, personne ne le soupçonnait de vouloir se servir de son autorité contre les lois, ou si l’esprit de parti se plaisait un instant à lui attribuer quelque préméditation violente, il faisait aussitôt justice par sa loyauté de tous les bruits injurieux. Sous la présidence de M. le maréchal de Mac-Mahon, on ne voit pas encore une apparence d’un mouvement dictatorial et plébiscitaire. Comment se fait-il donc que depuis, sous d’autres pouvoirs, ces idées se soient si étrangement réveillées et qu’il se trouve aujourd’hui un soldat obscur pour les exploiter, pour en profiter sans plus de scrupule ? Mais d’abord, en vérité, ce prétendant à panache, on l’a fait, on l’a préparé, sans trop savoir apparemment ce qu’on faisait. Ce sont les républicains qui ont découvert M. le général Boulanger, qui ont aidé à sa fortune, en croyant trouver en lui l’épée de leur parti, l’instrument docile de leurs passions ; ce sont les républicains qui n’ont cessé de l’opposer à tous les autres généraux, qui l’ont conduit par la main au ministère de la guerre et qui ont tout fait pour l’y maintenir. Il y a un an à peine, M. Floquet, aujourd’hui président du conseil, M. de Freycinet, maintenant ministre de la guerre civil, refusaient le pouvoir parce qu’ils ne pouvaient garder la collaboration de M. le général Boulanger dans la direction de l’armée, parce qu’ils croyaient avoir besoin de sa popularité. M. le ministre des affaires étrangères Goblet, alors chef du cabinet, était en intelligence intime avec son collègue de la guerre. Ils l’ont presque tous soutenu, ils le connaissaient bien : de quoi se plaignent-ils ?

Et puis les républicains ont malheureusement mieux fait encore. Cette situation troublée, d’où jaillit en quelque sorte l’idée de dictature et de plébiscite, c’est par eux qu’elle a été créée. Qu’ils l’aient compris ou qu’ils ne l’aient pas compris, ils y travaillent depuis dix ans, par leurs imprévoyances, par leurs passions de parti et de secte, par leurs défaillances devant les tyrannies croissantes du radicalisme. C’est leur politique qui, en abusant des ressources nationales jusqu’à l’épuisement, en irritant les consciences, en désorganisant ou en laissant désorganiser toutes les forces publiques, a fini par pousser les populations déçues et découragées à se jeter sur un nom, le premier nom venu. La fortune de M. le général Boulanger n’est qu’une fantaisie, c’est possible : elle n’aurait pas même pu se produire il y a dix ans ; elle est le résultat et l’expiation des fautes d’un gouvernement obstiné de parti. Voilà la vérité ! Et quand des hommes plus réfléchis, plus prévoyans, prennent encore aujourd’hui la liberté de faire remarquer que devant ce danger inattendu, pressant, le moment serait sans doute venu de s’arrêter, de changer de direction, de raffermir tout ce qui a été ébranlé, survient à propos un ministère nouveau, plus radical que tous les autres, qui dit lestement : il faut aller à gauche, il faut marcher en avant ! Ce qu’on a fait ne suffit pas, il faut encore la revision constitutionnelle, puis la séparation de l’église et de l’état. On n’est pas un ministère progressif et démocratique à moins ! — En d’autres termes, la politique suivie jusqu’ici a manifestement créé cette situation troublée, où tout est devenu possible faute de frein, de fixité et de direction : c’est le moment de tout pousser à outrance et de courir l’aventure jusqu’au bout !

Au fond, c’est tout le sens et la moralité des déclarations de M. le président du conseil Floquet dans ces dialogues qui se sont engagés, il y a quelques jours, au Palais-Bourbon comme au Luxembourg, et qui ont été suivis d’un si plaisant vote de confiance. Au Palais-Bourbon, M. le président du conseil n’a pas eu beaucoup de peine : il s’est interpellé lui-même en provoquant les interpellations. Il a parlé presque tout seul ; il s’est contenté de quelques banalités emphatiques et décousues sur l’orientation à gauche, sur la « marche en avant, » en s’arrangeant toutefois pour ne pas désespérer ceux qui ne veulent pas aller trop vite. Au Luxembourg, la question a été plus sérieusement posée par un Girondin, M. Trarieux, et par M. Léon Renault ; elle a été précisée par l’un et par l’autre avec autant de netteté que de force. Les deux sénateurs ont eu la curiosité de savoir ce que M. Floquet pensait de la situation du pays, ce qu’il comptait faire du sénat avec la révision, comment il entendait réaliser son programme de réformes radicales, quels moyens il tenait en réserve pour rassurer les esprits et garantir la paix publique. C’est M. Trarieux qui a ouvert le débat d’une parole ferme et décidée ; c’est M. Léon Renault qui l’a clos par un entraînant exposé des résultats de tous les faux systèmes, de la situation et des dangers du jour. L’un et l’autre, ils ont saisi l’occasion de tracer pour le pays le programme de la seule politique possible et nécessaire, d’une politique de modération prévoyante et préservatrice. Qu’a répondu M. le président du conseil ? Il ne s’est expliqué, en réalité, sur rien, ni sur la revision, qu’il appelle par euphémisme une « revision démocratique, » ni sur la séparation de l’église et de l’état, qu’il appelle par un autre euphémisme une manière d’établir la paix religieuse. Il a répondu par des banalités, par des déclamations, sur la nécessité de « développer son énergie démocratique, » de se porter en avant, de prendre l’offensive, de détourner la démocratie de la dictature. — Si M. le président du conseil n’a pas d’autre manière de combattre la dictature, c’est plus tranquillisant pour le dictateur que pour la France. M. Floquet, sans le vouloir assurément, risque de servir M. le général Boulanger, et par la revision que le député du Nord a prise pour mot d’ordre, et par la séparation de l’église et de l’état, qui peut lui préparer de nouveaux partisans.

C’est en vain qu’on se débat. Il n’y a plus même la liberté du choix, il n’y a plus d’illusion possible. Le radicalisme que représente M. Floquet ne serait qu’un acheminement aux aventures dictatoriales par l’aggravation du trouble dans les esprits, des divisions, des confusions et de la lassitude dans le pays. La seule politique juste, intelligente et même pratique, c’est celle que M. Léon Renault retraçait récemment, avec une vive et souple éloquence, devant le sénat. Il n’y a que quelques jours, dans un banquet d’une vaste association formée pour le centenaire de 1789, M. Rouvier n’a pas craint de parler en homme qui sent le danger des expériences chimériques, des agitations et des réformes indéfinies. Hier encore, à Bordeaux, dans une série de petites allocutions, M. le président de la république s’est prononcé pour une « politique de sang-froid, de sagesse, de prudence ; » il a fait appel à la paix, à l’union. Rien de mieux ; mais comment et avec qui se flatte-t-on de pouvoir pratiquer la politique de sang-froid et de sagesse ? Avec qui l’union ? Si on poursuit encore ce qu’on appelle la concentration républicaine, c’est parler pour ne rien dire ; on ne fait rien, on continue le système qui s’est résumé jusqu’ici dans une capitulation progressive devant le radicalisme. L’unique combinaison vraie et efficace, elle se dégage de la situation même, elle est le résultat d’une sorte de nécessité des choses ; on ne peut combattre l’agitation dictatoriale qu’avec un gouvernement sérieux ; on ne peut faire un gouvernement que par l’union de toutes les forces modérées, libérales et conservatrices ; on ne peut réaliser cette union qu’en faisant résolument, sans arrière-pensée, cette république libérale, ouverte, tolérante, dont on a souvent parlé. Tout s’enchaîne.

Soit, dit-on ; mais ce sont les conservateurs qui se dérobent à la république, qui se refusent à toute alliance, on vient de le voir par la dernière déclaration de M. le comte de Paris, qui met dans son programme la dissolution, la revision, la consultation du pays, tous les mots d’ordre de M. Boulanger. M. le comte de Paris est un prince bien intentionné qui suit les affaires de la France avec une sollicitude digue de son esprit. Peut-être se fait-il, lui aussi, quelque illusion en croyant que la revision et le plébiscite peuvent conduire à une restauration monarchique. La revision et les mouvemens plébiscitaires sont des procédés scabreux, qui peuvent conduire à tout, excepté vraisemblablement à la monarchie. Ce qui en sera, dans tous les cas, de l’avenir, nul ne peut le dire. Pour le moment, les conservateurs de France n’ont à s’occuper que du présent et du pays. Quel intérêt auraient-ils à se faire les complices des agitations révisionnistes et plébiscitaires, à refuser de se prêter à tout ce qui peut relever les finances, rétablir la paix morale, remettre l’ordre, l’équité, l’autorité dans l’administration française ? Les républicains n’ont qu’à le vouloir, à montrer qu’ils sont prêts à accepter les conditions d’une alliance sérieuse, d’un gouvernement national, supérieur aux passions de parti. Entre les républicains modérés et les conservateurs, il y a un terrain simple, naturel, où ils peuvent se rencontrer ; c’est la constitution même, la constitution sincèrement respectée, sérieusement pratiquée, maintenant ou ramenant tous les pouvoirs dans leurs droits et dans leur rôle. Pour les républicains modérés et les conservateurs, il y a un autre intérêt commun, c’est de préserver les libertés parlementaires, compromises, déconsidérées, par une chambre impuissante, et aujourd’hui si étrangement menacées par un autre ennemi prêt à profiter de tout. On épiloguera tant qu’on voudra, on dira que c’est le problème insoluble, que l’entente est dillicile, sinon impossible. En réalité, c’est toute la question aujourd’hui, la question pressante, impérieuse, unique. Elle intéresse la république sans doute, elle intéresse aussi la France, qui est au-dessus de tout.

S’il y a aujourd’hui une impression saisissable, dominante en Europe, c’est ce qu’on pourrait appeler une impression d’attente, le sentiment d’un état d’observation et de réserve dans les alîaires générales. Les questions qui ont depuis quelque temps occupé les chancelleries et l’opinion des peuples ne sont ni résolues ni compromises. Les principaux cabinets, entre lesquels se débattent toujours les grandes affaires, gardent un silence probablement calculé et ne se hâtent pas dans leurs résolutions. S’il y a eu dans ces dernières semaines des négociations, elles ont été poursuivies avec une discrétion singulière, et dans tous les cas elles n’ont eu aucun résultat sensible.

Tout paraît provigoirement en suspens, et ou pourrait dire que, par une sorte d’accord, l’attention du monde reste fixée sur Berlin, où se déroule ce drame de la maladie d’un souverain, qui passe par de si poignantes alternatives, autour duquel s’agitent visiblement bien des intrigues. Le malheureux empereur Frédéric III, au moment de la mort de son père, a trouvé assez de courage et de force pour arriver à Berlin, pour prendre le gouvernement de l’empire et accomplir les premiers actes du règne, avec une certaine apparence de virilité, de volonté. Bientôt son état s’est de nouveau aggravé au point de paraître un instant désespéré. Puis l’empereur a semblé vaincre encore une fois le mal et revenir à la vie. Les péripéties se succèdent d’un jour à l’autre, d’une heure à l’autre. Pendant ce temps, on n’en peut douter, autour de l’infortuné souverain, les questions les plus délicates se sont élevées, des conflits intimes ont éclaté. Il y a eu même ce qu’on a appelé la « crise du chancelier, » crise déterminée par le mariage éventuel de la princesse Victoria et du prince Alexandre de Battenberg, où M. de Bismarck a vu un échec pour son influence, un contre-temps pour sa politique, pour ses rapports avec la Russie. La crise a été détournée ou apaisée, soit, on peut le croire, puisque le chancelier est resté, et que son fils, le comte Herbert de Bismarck, chargé du ministère des affaires étrangères, a été l’objet de faveurs nouvelles ; mais il est bien clair que, dans ce triste palais de Charlottenbourg, autour de ce malade couronné, s’agitent tous les conflits avoués ou inavoués de sentimens, d’arrière-pensées, d’influences, de politiques visiblement antipathiques. C’est aussi lugubre et c’est même plus grave ici qu’à San-Remo, où l’empereur Frédéric III n’était encore que prince de la couronne. Aux bords de la Méditerranée, c’était le drame avant le règne ; aujourd’hui, c’est le drame dans le règne !

Quelle signification peut avoir dans ces conditions si étrangement difficiles le voyage que la reine d’Angleterre vient de faire à Berlin ? Est-elle allée là pour voir un gendre menacé dans sa vie, pour soutenir sa courageuse fille, pour être comme mère et comme aïeule une médiatrice de famille ? A-t-elle entrepris cette longue et pénible course dans l’intérêt du mariage Battenberg, qui n’a cessé d’être l’objet de ses préoccupations intimes ? A-t-elle porté à Charlottenbourg quelque autre arrière-pensée politique ou diplomatique ? Ce sont des énigmes livrées à la curiosité européenne. Toujours est-il que, sans se laisser émouvoir par l’inconvénient qu’il pouvait y avoir pour elle à paraître à Berlin dans un moment où tout ce qui est anglais n’est rien moins que populaire, la reine Victoria n’a pas craint de se risquer en pleine Prusse : elle a bravement affronté le péril, et, en définitive, elle ne s’en est pas mal trouvée. Dans les courtes apparitions qu’elle a faites à Berlin, ayant sa fille à ses côtés, elle a rencontré sur son passage non pas des démonstrations d’une sympathie chaleureuse et enthousiaste, mais un accueil suffisamment respectueux. Elle a pu certainement aussi profiter de sa présence à Charlottenbourg pour exercer une influence calmante, pour essayer d’atténuer la vivacité des divisions de famille. Sous ce rapport, son rapide passage en Allemagne aura pu n’être point tout à fait inutile. Resterait toujours à savoir si dans le voyage de la souveraine anglaise, il y a eu quelque autre intention, quelque visée mystérieuse de haute diplomatie. La reine Victoria, il est vrai, avant de quitter Florence, avait reçu la visite du roi Humbert, qui s’était fait accompagner par son président du conseil, M. Crispi. Dans son voyage à travers l’Allemagne, elle a rencontré aussi à Inspruck l’empereur d’Autriche, qui a tenu à se trouver sur son chemin et à la saluer au passage. Pendant son séjour à Charlottenbourg, enfin, elle a eu plusieurs entrevues prolongées avec M. de Bismarck. Elle a vu tout le monde, soit, et on s’est hâté de conclure que la reine Victoria s’était chargée pour le moins de négocier l’accession définitive de l’Angleterre à la triple alliance continentale. C’est peut-être aller un peu vite. D’abord, de la part d’un ministre anglais, ce serait un procédé un peu étrange et assez nouveau de mettre sa souveraine en avant dans une négociation qui engagerait si gravement l’Angleterre ; ce serait probablement la première fois que la reine Victoria aurait accepté ce rôle devant sa nation. Et puis, il faut l’avouer, ce n’est guère le moment d’aller, au chevet d’un malade, nouer des alliances, qui sont aussi sérieuses, aussi solides, aussi pacifiques qu’on voudra, — qui dépendent après tout aujourd’hui de tant d’événemens faits pour déconcerter toutes les prévisions et changer peut-être toutes les situations.

Les alliances dont on fait tant de bruit ont déjà quelquefois assez de peine à résister aux soubresauts des incidens de tous les jours. Elles ne sont pas déjà si aisément, si universellement acceptées, même dans les pays qui se trouvent engagés : témoin l’Autriche, où la triple alliance, populaire en Hongrie comme parmi les Allemands autrichiens, l’est beaucoup moins parmi les autres populations de l’empire. On vient de le voir, tout dernièrement encore, par les vives discussions qui se sont engagées à propos du budget dans le Reichsrath, réuni depuis quelques jours, à Vienne. Les chefs des jeunes Tchèques, — M. Vasaty entre autres, — se sont élevés avec énergie et non sans éloquence contre la triple alliance, qu’ils ont représentée comme une inféodation de l’Autriche à l’Allemagne, comme une combinaison contraire aux intérêts de l’empire, aux intérêts des contribuables, aux intérêts mêmes de la dynastie ; ils se sont efforcés de démontrer que la triple alliance n’avait d’autre valeur que d’être une garantie pour l’Allemagne dans une guerre contre la France, tandis que l’intérêt de l’Autriche, au contraire, était de s’opposer à tout ce qui pourrait affaiblir la France. Les Tchèques ne décident pas de la politique de l’empire sans doute ; ils pèsent cependant dans la balance, ils représentent les aspirations slaves, et ils ont plus d’une fois, par leur alliance, par leur vote, assuré une majorité au gouvernement dans le Reichsrath.

C’est là précisément la difficulté pour le cabinet cisleithan que dirige depuis longtemps le comte Taaffe. A vrai dire, ce ministère cisleithan se trouve souvent dans un embarras singulier, obligé de tenir tête aux attaques les plus contraires, ayant à faire face tout à la fois à l’opposition allemande, qui lui reproche violemment de tout livrer aux Slaves, et aux Slaves, qui l’accusent de subir le joug allemand, de germaniser la Bohême. Le comte Taaffe se tire le plus souvent d’affaire en tacticien habile, avec une certaine dextérité mêlée de sang-froid et de fermeté. Il a eu récemment à soutenir de violens assauts, qu’il a repoussés avec succès, et il a été utilement secondé par le ministre des finances, M. Dunajewski, Le ministère aura son budget, cela n’est pas douteux ; mais avant d’arriver au bout de la session, qui ne doit pas durer longtemps, il a plus d’une discussion délicate à soutenir, plus d’une difficulté à surmonter. Il a d’abord à faire voter une nouvelle loi militaire qui donne notamment à l’empereur le droit de retenir ou de rappeler sous les drapeaux les hommes qui ont déjà fait leurs trois ans de service, et qui pourraient être gardés un an de plus. C’est le complément d’une série de lois toutes destinées à augmenter les forces militaires de l’Autriche, et la loi nouvelle sera, selon toute apparence, d’autant moins contestée, qu’à Vienne même on n’a pas toujours une confiance complète dans la coopération de l’Allemagne. Le ministère a encore à obtenir le vote d’une loi qui crée des ressources nouvelles par une augmentation de l’impôt sur l’alcool, et ici il a rencontré tout d’abord l’opposition redoutable des députés polonais, défenseurs naturels d’une industrie puissante en Galicie ; mais cette opposition paraît désarmée aujourd’hui, à la suite d’une conversation que l’empereur lui-même a eue avec les chefs du parti polonais. Il y a enfin une proposition du prince Liechtenstein, qui ne tend à rien moins qu’à replacer les écoles primaires sous la surveillance de l’église et à décentraliser l’enseignement en le rendant à la direction des pouvoirs locaux. Le projet Liechtenstein, qui désarme à peu près complètement l’autorité centrale, est assez habilement combiné pour rallier les conservateurs et les représentans de toutes les nationalités, les Tchèques surtout, qui poursuivent d’une guerre implacable le ministre de l’instruction publique de Vienne. Voilà donc un certain nombre de difficultés pour le gouvernement dans ses relations avec son parlement. Les unes, il est vrai, sont déjà à demi vaincues ; les autres le seront sans doute, ou elles seront écartées par quelque ajournement opportun. Elles révèlent, dans tous les cas, une situation qui fait une existence laborieuse au ministère du comte Taaffe, qui ne laisse point aussi d’être un embarras pour la politique de l’Autriche en Europe.

Que la reine Victoria voyage pour son plaisir ou pour sa santé en Italie, et qu’elle revienne aujourd’hui de Florence à Londres, en passant par Berlin, il n’en est ni plus ni moins en Angleterre. L’absence momentanée de la souveraine ne change rien. Les affaires de l’empire britannique n’en sont pas interrompues, elles suivent partout leur cours sans embarras et sans trouble. Le ministère gouverne, le parlement délibère. Les questions les plus sérieuses sont débattues tous les jours. Le chancelier de l’échiquier, M. Goschen, discute avec M. Gladstone son budget, qu’on pourrait trouver habilement conçu, si la France n’en payait un peu les frais par la surtaxe mise sur ses vins. La vie nationale se déploie dans toute sa liberté, que la reine soit absente ou présente. C’est l’avantage des états fortement organisés. L’Angleterre, heureusement pour elle, n’en est point à mettre en doute à tout instant et à tout propos sa constitution ; elle semble même, pour le moment, être à l’abri des crises ministérielles. Le cabinet de lord Salisbury a pris, en effet, le meilleur moyen d’assurer son existence : en restant conservateur par son origine, par sa politique sur quelques points, il s’est fait assez libéral pour avoir l’alliance d’une partie des libéraux ; il ne recule pas devant des réformes presque radicales, faites pour désarmer ou déconcerter les réformateurs les plus hardis. Il réussira ou il ne réussira pas, on ne l’accusera pas, dans tous les cas, d’être réactionnaire, de s’asservir aux préjugés d’un torysme suranné. Le vieux torysme est mort en Angleterre, et les jeunes conservateurs de l’école de lord Beaconsfield ne craignent ni les hardiesses ni les nouveautés démocratiques. Le ministère de lord Salisbury a toujours devant lui, il est vrai, une difficulté qu’il est loin d’avoir résolue, et peut-être s’est-il trop hâté de croire au succès de sa politique en Irlande ; peut-être s’est-il flatté trop tôt d’en avoir fini avec l’agitation et les agitateurs irlandais. M. Balfour s’est un peu pressé récemment en annonçant la paix. Le fait est que rien n’est fini, que si l’agitation a paru un moment assoupie, elle vient de se raviver un peu peut-être parce qu’on s’est trop vanté de l’avoir vaincue. A ces assurances optimistes, les Irlandais ont répondu par des manifestations nouvelles, par des meetings qui ont appelé les répressions. Il y a eu des résistances, des luttes à main armée, du sang versé, et puis encore une fois des arrestations, notamment celles du populaire O’Brien et de quelques autres chefs. Bref, c’est toujours à recommencer, même quand on croit en avoir fini, et la guerre pour le home-rule menace de durer autant que l’inextinguible passion irlandaise. Évidemment, la difficulté reste entière en Irlande ; mais si le ministère se montre inflexible dans cette question qui touche à l’unité de l’empire britannique, il vient en même temps de proposer une réforme qui dépasse tous les projets libéraux, que M. Gladstone et ses amis sont eux-mêmes obligés d’accepter et de soutenir : c’est le bill sur le gouvernement local des comtés de l’Angleterre et du pays de Galles. Ce bill, proposé par M. Ritchie au nom du gouvernement, et lié dans sa partie financière au budget de M. Goschen, a pour objet d’étendre à l’administration des comtés le système électif établi, depuis plus d’un demi-siècle déjà, dans les bourgs, par l’institution des conseils municipaux. En apparence, cela semble assez simple de créer dans les comtés des conseils électifs, quelque chose comme les conseils-généraux de nos départemens. En réalité, c’est la mesure la plus grave qui ait été proposée depuis longtemps ; c’est le dernier coup porté au vieil organisme britannique, à l’influence traditionnelle du grand propriétaire foncier, qui, sous le nom de juge de paix, avait jusqu’ici le monopole de l’administration du comté. Le juge de paix ne sera plus que juge ; l’administration passera aux conseillers élus, qui exerceront le gouvernement local, sans avoir même à subir la tutelle d’un préfet. Le nouveau bill ne s’applique pour le moment qu’à l’Angleterre et au pays de Galles ; il est évidemment destiné à régir tous les pays britanniques, et si le gouvernement a refusé de l’étendre à l’Irlande, comme on le lui a déjà demandé, c’est qu’il pense qu’aujourd’hui encore, au lieu d’être un moyen de pacification, le bill ne serait qu’une arme de plus aux mains des nationalistes irlandais.

Telle qu’elle est, cette réforme, qui a déjà subi l’épreuve d’une première lecture à la chambre des communes, n’est pas moins, par son principe, par ses conséquences inévitables, une vraie révolution, et ce qu’il y a de plus caractéristique, c’est qu’elle est proposée par un ministère conservateur. Rien n’atteste mieux, assurément, le travail profond qui s’accomplit dans les idées, dans les mœurs politiques et administratives de l’Angleterre, envahie de plus en plus à son tour par la démocratie. Rien ne montre mieux aussi la transformation progressive des anciens partis anglais. Les vieux mots de « whigs » et de « tories, » semblent avoir perdu leur signification traditionnelle. Ces divisions si tranchées d’autrefois disparaissent. Les anciens partis sont confondus et tendent à former des agrégations nouvelles plus ou moins libérales. Entre les nouveaux conservateurs du ministère Salisbury et les libéraux de la nuance de lord Hartington, de M. Goschen, l’alliance s’est faite pour la défense de l’unité britannique contre le home rule, et cette alliance, loin de s’affaiblir, comme on le croyait d’abord, semble plus forte que jamais. Lord Hartington, recevant récemment le droit de bourgeoisie à Guildhall, ne désavouait rien de la politique qui l’avait séparé de M. Gladstone : il revendiquait fièrement, au contraire, l’honneur de défendre, avec le gouvernement, l’intégrité de l’empire. Un des chefs radicaux, M. Chamberlain lui-même, dans un discours qu’il a prononcé dernièrement, a exprimé les mêmes opinions. Il avait accepté, il y a quelque temps, une mission aux États-Unis pour négocier une convention sur les pêcheries et, depuis son retour, il persiste plus que jamais à rester séparé de son ancien parti. Il n’a point hésité à déclarer que le ministère qui avait présenté le bill du gouvernement local était aussi libéral, aussi pénétré des idées démocratiques, aussi avancé que tous les ministères qui pourraient être présidés par M. Gladstone. Ces déclarations si nettes, si décidées, ont pu même laisser supposer que M. Chamberlain serait destiné à entrer avant peu au pouvoir avec lord Salisbury, et ce ne serait sûrement pas impossible. L’alliance du moins paraît assez complète, ou, si l’on veut, la scission des libéraux, des radicaux dissidens avec M. Gladstone, ne semble pas près de cesser.

C’est ce qui fait pour le moment la force de lord Salisbury dans la mêlée des partis en travail de décomposition ou de reconstitution. Est-ce à dire que l’alliance entre conservateurs et libéraux dissidens soit définitive et irrévocable dans la politique intérieure comme dans la politique extérieure, que M. Gladstone ne puisse un jour ou l’autre ramener avec succès son armée au combat ? Tout dépend sans doute de bien des circonstances, de ce qu’on voit et de ce qu’on ne voit pas. Ce qu’on ne voit pas toujours distinctement, c’est la pensée de lord Salisbury dans les affaires extérieures du grand pays qu’il dirige. Le chef du ministère s’enveloppe parfois de telles obscurités dans ses réponses aux questions les plus pressantes, qu’il n’est pas facile de discerner le but vers lequel il marche, la nature des obligations qu’il a pu accepter ou qu’il serait disposé à accepter. Il est assez vraisemblable que, si l’Angleterre se voyait engagée à son insu dans des combinaisons plus ou moins vagues, plus ou moins grandioses, pour des causes qui ne seraient pas les siennes, le vieux et pur libéralisme ne tarderait pas à reprendre de l’ascendant ; il ressaisirait ses avantages précisément parce qu’il retrouverait aussitôt l’appui du sentiment populaire contre une politique dont l’utilité ne lui serait pas démontrée, qui ne répondrait ni à l’opinion intime ni aux intérêts de la nation anglaise.

ch. de mazade.