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Chronique de la quinzaine - 14 avril 1888

Chronique n° 1344
14 avril 1888


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




14 avril.

Il faut bien se décider ou se résigner à voir les choses comme elles sont, sans illusion et sans vaine faiblesse. La vérité évidente et criante, c’est que tout va plus que jamais à la diable dans nos malheureuses affaires de France. S’il y a eu un jour, comme le disait M. Gambetta, où l’ère des périls semblait passée, et où l’on croyait n’avoir plus à se mesurer qu’avec de simples difficultés, nous voici revenus des difficultés aux périls, à moins qu’on ne préfère dire que périls et difficultés vont toujours ensemble. Nous entrons de plus en plus dans une ère indéfinissable, presque fantastique, une sorte de nuit de Walpurgis toute peuplée de chimères baroques et de fantômes, de visions anarchiques et d’apparitions césariennes. Nous avançons à grands pas dans cette voie où tout est confondu, obscurci, où il n’y a plus ni règles publiques ni freins moraux pour contenir l’arbitraire universel, et où les changemens de ministère ne sont eux-mêmes que des étapes dans le gâchis. La vérité est qu’on ne sait plus où l’on va, parce que, depuis longtemps, au lieu d’assurer la stabilité des institutions et des lois, au lieu de songer aux affaires du pays, on n’est occupé qu’à tout ébranler et à tout fausser, si bien que le jour où surgit un danger réel, sérieux, il n’y a plus qu’un gouvernement de hasard, né de la mêlée confuse des partis, sans point d’appui dans le parlement ni dans l’opinion.

Que signifie, en effet, dans ces conditions, le ministère qui est sorti l’autre jour d’une échauffourée du parlement, qui s’est formé sous le nom et sous la présidence de M. Floquet, à la place du cabinet de M. Tirard ? Tout est vraiment assez bizarre dans cette aventure, et l’origine du nouveau ministère, et la manière dont il est composé, et le programme qu’il s’est donné. Il a cette originalité d’être né d’un vote de hasard, et de ne répondre à rien, ni à la réalité parlementaire, ni à la situation générale du pays, ni aux circonstances particulières en critiques dans lesquelles il vient au monde.

Assurément, le ministère de M. Tirard n’avait rien de brillant et de bien imposant. Il venait cependant de montrer quelque résolution en frappant d’une mise à la retraite d’office M. le général Boulanger, un chef militaire qui ne pouvait plus être qu’un exemple vivant d’indiscipline et de turbulence agitatrice dans l’armée ; il se préparait à défendre l’intégrité et la stabilité de la constitution contre l’assaut des partis. Sa faiblesse a toujours été de ne pas savoir ce qu’il pouvait, de n’avoir que des volontés intermittentes, — et, chose curieuse, ce n’est pas par cette faiblesse qu’il a péri. Il a été renversé dans un débat préliminaire, pour une de ses plus sages résolutions, pour avoir voulu s’opposer à l’urgence de la révision constitutionnelle ; il a été vaincu au scrutin par une coalition des radicaux et de la droite du parlement. Le ministère Tirard a été emporté par un coup de vent, soit. Et en quoi le ministère qui lui a succédé lui est-il supérieur ? Quelle force nouvelle porte-t-il au pouvoir ? Quel mouvement d’opinion représente-t-il et quelle est sa raison d’être ? Il n’a même pas l’avantage d’être un ministère réellement parlementaire. A s’en tenir aux apparences, à la vérité officielle, M. le président de la république aurait pu avoir une fantaisie. Il pouvait, si bon lui semblait, appeler à l’Elysée les chefs de la coalition qui venait de renverser M. Tirard, — M. le duc de La Rochefoucauld, M. Jolibois pour la droite, — M. Clemenceau, M. Laguerre pour les radicaux. On aurait eu sous les yeux un étrange et édifiant spectacle, qui eût ressemblé peut-être à une plaisanterie, mais qui n’aurait rendu que plus sensible l’incohérence de la situation qu’on avait créée. Si on voulait rester entre républicains, comme on en a pris la singulière habitude, les radicaux qui venaient d’exécuter M. Tirard n’étaient qu’une minorité. La majorité, et même une majorité considérable du parti républicain, avait voté pour le ministère, contre la révision. Par le fait, les radicaux n’avaient aucun droit de prétendre au pouvoir. Ils n’ont une majorité ni à la chambre ni au sénat. Leur avènement même, dans la personne de M. Floquet, n’est que la violation arrogante de la plus simple vérité parlementaire.

A défaut de l’origine régulière et naturelle qu’il n’a pas, ce ministère est-il du moins composé de façon à faire quelque figure ? Oh ! c’est ici précisément qu’apparaît ce qu’il y a de justesse et de prévoyance dans l’esprit radical. Ce que sera le chef du nouveau cabinet lui-même, on ne le sait pas ; il arrive au gouvernement de la France sans avoir jamais manié les grands intérêts du pays. Il a présidé la chambre avec un certain art, non sans habileté. Pour le reste, il n’est connu que par des équipées de jeunesse péniblement rachetées, par ses programmes révolutionnaires, par ses déclamations, et tout au plus par un court passage à la préfecture de la Seine, où il n’a brillé que par ses inépuisables complaisances pour le conseil municipal de Paris. Ce qui est certain, c’est que le nouveau président du conseil a donné du premier coup la mesure de son tact, de son discernement, par le choix de ses collègues et la distribution des portefeuilles. On se serait ingénié à faire une chinoiserie ministérielle, à mettre de propos délibéré les hommes justement là où ils ne devaient pas être, qu’on n’aurait pas mieux réussi. M. de Freycinet, l’homme qui a le plus contribué à ruiner nos finances par ses travaux, à compromettre les intérêts de la France en Egypte, l’inévitable M. de Freycinet est appelé à l’administration de la guerre, et voilà, certes, un ministre bien choisi, surtout dans un moment où l’autorité militaire d’un chef respecté serait plus que jamais nécessaire pour défendre l’esprit de l’armée Il y avait un légiste quinteux, irritable, sans aucune expérience des traditions et des intérêts extérieurs de la France : on met M. Goblet aux affaires étrangères ! M. Lockroy à l’instruction publique, c’est pour la gaîté et l’amusement des écoliers ; l’Université sera certainement flattée d’avoir un grand-maître aussi sérieux et aussi entendu. On aurait dû lui laisser les cultes et le choix des évêques, c’eût été complet ! Le ministre des finances est M. Peytral, qui naguère encore présidait à la désorganisation financière dans la commission du budget et dont les projets chimériques ont été rejetés par la chambre. Les autres, sauf M. l’amiral Krantz, qui est resté à la marine et qui est toujours à sa place, sont des inconnus.

De sorte que, par sa composition comme par son origine, ce ministère n’est qu’une œuvre d’arbitraire et de fantaisie, qui ne répond ni à la vérité des choses, ni aux premières nécessités de gouvernement, ni assurément à l’intérêt bien entendu d’un régime sérieux. Il représente la désorganisation croissante, l’esprit d’agitation et d’incohérence dans les affaires publiques. Il existe parce que les radicaux ont su faire du bruit, imposer leurs prétentions, leur candidat, et la déclaration par laquelle le nouveau président du conseil a débuté auprès des deux chambres n’est certes pas de nature à laisser une illusion sur ce que peut être cette expérience d’un ministère Floquet. Le chef du cabinet est allé porter, pour sa bienvenue, au Palais-Bourbon et au Luxembourg, un programme où, au milieu d’un certain nombre de banalités, il a inscrit deux nouveautés caractéristiques, deux gages au radicalisme. Il a promis la révision constitutionnelle, qui menace le sénat ; il a aussi annoncé la séparation de l’église et de l’état, qui est une menace de plus pour la paix morale du pays. En réalité, c’est la continuation plus accentuée et aggravée d’une politique qui, même sans aller aussi loin, a déjà produit des fruits amers : c’est à merveille ! il n’y a pas assez de trouble, on agitera et on bouleversera encore. On mettra en suspens des institutions qui ne sont pas déjà trop solides, on déchaînera plus que jamais les guerres de religion et de conscience. Seulement, on ne s’aperçoit pas que pendant ce temps un travail d’un autre genre s’accomplit dans le pays, et que de l’agitation naît une crise longuement préparée, qui menace d’atteindre le principe même des institutions libérales, toutes les garanties d’un gouvernement régulier. C’est, en d’autres termes, l’éventualité de la dictature reparaissant comme la conséquence de l’anarchie !

Il n’y a point, en effet, à se payer de mots et de subterfuges. Ce qui se passe aujourd’hui n’est point certainement l’œuvre du hasard. C’est le résultat d’une politique qui n’a été le plus souvent qu’une concession au radicalisme, à laquelle on s’est aveuglément attaché. Quoi donc ! Depuis dix ans, on prétend gouverner pour un parti, non pour le pays. Par des dépenses ruineuses, par des entreprises qui n’ont d’autre objet qu’une captation électorale, on met la confusion et la détresse dans les finances publiques ; on épuise l’état et les communes. Par les épurations de parti et le favoritisme, on affaiblit l’autorité morale de la magistrature, tous les ressorts de l’administration. Par des mesures et des vexations de secte, on met le trouble dans les esprits comme dans les foyers. On ébranle les institutions et les lois pour régner. Non-seulement on fait le mal, mais le jour où il apparaît, on se sent pour ainsi dire paralysé, impuissant à le réparer. On ne peut plus se reconnaître dans les lois, ni remettre l’équilibre dans le budget. On a créé l’instabilité partout. Et alors qu’arrive-t-il ? C’est en vérité aussi triste que simple. Une partie du pays découragée, dégoûtée, se laisse séduire par le premier mirage venu. Elle rencontre sur son chemin un chef militaire bruyant, remuant, ambitieux : elle le suit sur parole. M. le général Boulanger n’a pas de plus brillans services que d’autres ; il a fait moins que d’autres au ministère de la guerre quand il y a passé. Il est la personnification de l’indiscipline, il n’est plus aujourd’hui qu’un militaire retraité. N’importe, c’est « autre chose, » c’est l’inconnu ! L’opinion égarée, troublée, en fait son élu. Elle lui a donné près de 50,000 voix dans l’Aisne ; elle l’a nommé l’autre semaine député dans la Dordogne, elle le nommera peut-être demain dans le Nord.

Eh bien ! à ce mal grandissant, menaçant, d’un césarisme sans gloire, quel remède oppose le ministère de M. Floquet ? La politique qu’il avoue ne peut assurément que servir cet étrange prétendant et donner des soldats à son armée en augmentant la confusion, en accroissant le nombre des mécontens. Bien mieux : on dirait en vérité qu’il y a une sorte d’affinité secrète entre l’ancien commandant du 13e corps et le nouveau cabinet. Le lendemain du jour où M. le général Boulanger a été frappé, le ministère est apparu comme une satisfaction vengeresse pour lui ! Le général Boulangera écrit un programme où il a mis la révision de la constitution : M. Floquet, à son tour, a proposé la révision constitutionnelle. Le chef de la sûreté générale au ministère de l’intérieur est changé, et il se trouve que ce changement ressemble encore à une victoire pour l’ancien commandant du 13e corps. La coïncidence est au moins étrange, et si M. le président du conseil n’a pas d’autres armes, d’autres moyens pour combattre le général Boulanger, il pourrait lui préparer de nouveaux succès. Le fait est que ce ministère d’hier sert le mouvement dictatorial par la fatalité de ses entraînemens, par ses promesses révolutionnaires, aussi bien que par ses incohérences. La chambre elle-même l’a senti, elle a fait sentir l’aiguillon à M. Floquet, et par la froideur de son accueil, et par l’empressement soupçonneux qu’elle a mis à abréger ses vacances de printemps, et par l’élection à la présidence d’un homme à l’esprit éclairé et modéré, M. Méline, qui n’est point évidemment l’élu des radicaux. Toute une partie républicaine de la chambre a dit, par ces premières manifestations, à M. le président du conseil, qu’elle ne se sentait pas représentée par lui ni même rassurée. Non, décidément, le ministère de M. Floquet n’est pas le gouvernement de la situation difficile et obscure où nous entrons. Il faut une autre politique, une autre direction ; il faut que de cette crise il sorte un gouvernement fait pour défendre la dignité des institutions et de la vie publique contre le radicalisme envahissant aussi bien que contre le césarisme menaçant, et ici, il est bien clair que, pour refaire ce pouvoir sérieux, nécessaire, le moyen unique est l’alliance de toutes les forces libérales et conservatrices du parlement. C’est la seule solution, et elle est surtout aux mains des républicains modérés, qui peuvent, s’ils le veulent, avec un peu de prévoyance et de raison, faciliter des rapprochemens utiles, imposés par les circonstances.

C’est l’éternelle question, il est vrai. Cette alliance est-elle possible ? Elle devrait l’être certainement, puisqu’elle est nécessaire, puisque conservateurs et républicains modérés ou constitutionnels sont également, et plus que jamais, intéressés à se retrouver sur un terrain commun de défense publique, à unir leurs efforts pour combattre le mal croissant et redoutable. Elle n’est difficile que parce que toutes les passions et les arrière-pensées de parti s’en mêlent. — C’est la faute des conservateurs, qui ne veulent pas se rallier définitivement à la république, dit-on dans un camp. — C’est la faute des républicains, qui ne veulent pas être éclairés, qui refusent de se rallier à la monarchie, dit-on dans un autre camp. — Il est certain que le dialogue peut continuer longtemps sur ce ton tant qu’on arrive à rien. En dehors de toutes les vaines récriminations, cependant, est-ce que les conservateurs, quels que soient leurs souvenirs ou leurs espérances, ont intérêt à préparer les ministères Floquet, à entrer dans des coalitions avec les radicaux, à refuser leur concours aux tentatives utiles de rapprochement, au bien possible ? Est-ce que les républicains sérieux, prévoyans à leur tour, sont intéressés à se montrer exclusifs, à confondre m’cause de la république avec une politique qui, après tout, est la première cause de la situation troublée où nous sommes ? Entre les uns et les autres, il y a des intérêts communs, il y a la fortune publique à relever, la paix morale à rétablir, les garanties libérales à défendre contre l’anarchie et la dictature. Ce qui est évident, c’est que, rapprochés et alliés, les conservateurs et les républicains modérés peuvent peut-être encore tenir tête à l’orage ; que, divisés et isolés, ils ne peuvent rien, et qu’ils sont exposés à être emportés les uns et les autres dans le torrent des événemens ; mais c’est aussi la France qui peut être la victime de leurs passions jalouses et de leurs aveuglemens de parti.

Les crises intérieures, qui se mêlent si souvent aux crises extérieures, peuvent assurément n’être point de la même nature dans tous les pays : elles sont dures pour tout le monde, et les plus puissans n’échappent pas à la loi commune. La France a ses épreuves, qui peuvent devenir meurtrières, qui commencent dans tous les cas par être pénibles et humiliantes, c’est certain. L’Allemagne, pour sa part, depuis la mort de l’empereur Guillaume et l’avènement de l’empereur Frédéric III, l’Allemagne, elle aussi, semble avoir sa crise, qu’on ne sait plus comment nommer, une crise vague, insaisissable, et pourtant réelle, toujours dramatique et même à demi romanesque. Qu’en faut-il croire ? Évidemment tout ne va pas le plus aisément du monde à Berlin ou à Charlottenbourg. Autour de cet empereur qui ne se soutient que par la force d’âme, par l’énergie morale dans ses souffrances, qui est réduit à ne pouvoir communiquer avec son parlement, avec ses ministres que par écrit, autour de ce généreux malade, bien des intrigues ou, si l’on veut, bien des influences s’agitent. Il y a des chocs de volontés, des dissentimens intimes, des incompatibilités de politique ou même de famille, qui ont pu être voilés un instant, qui n’ont pas tardé à éclater dans une série d’incidens où il ne s’agit de rien moins que de savoir à qui restera l’empire, si M. de Bismarck demeurera le conseiller et le guide de l’Allemagne. Bref, pour appeler les choses par leur nom, on dirait qu’il y a une lutte engagée, — d’une part, entre l’empereur régnant et le prince impatient de régner, le prince de la couronne ; — d’un autre côté, entre le souverain ou les influences qui veillent sur le souverain et le chancelier.

Un des épisodes les plus singuliers, les plus surprenans de cette lutte, c’est certainement l’intervention du prince héréditaire saisissant récemment l’occasion de prendre parti, de laisser percer la pensée secrète et ses préférences. L’occasion a été un banquet que M. de Bismarck a donné pour le soixante-quatorzième anniversaire de sa naissance, et où l’héritier de la couronne était présent. Le jeune prince a porté un toast où il a représenté l’Allemagne comme un régiment dont le chef a été tué, dont le lieutenant-colonel était gravement blessé, et qui se ralliait autour de son porte-drapeau, — le chancelier. Ce n’était pas une légèreté qui a dû embarrasser le héros de la fête, le langage pouvait paraître étrange de la part d’un fils. Le toast, après avoir fait le tour de l’Europe, a pu être modifié ou rectifié, le fond est resté le même. Le secret des divisions intestines de famille était divulgué ! Mais ce n’est là, si l’on veut, qu’une manifestation de jeune homme, qui aurait peut-être passé sans bruit, si les circonstances ne lui avaient donné une signification particulière, si elle n’eût ressemblé à un épisode de la lutte directe, personnelle, engagée depuis quelques jours déjà entre le chancelier lui-même et la cour de Charlottenbourg. Là est le point grave et délicat, en effet. Et de quoi s’agit-il ? C’est ici vraiment qu’un peu de roman se mêle à la politique. Le fait est que, depuis quelque temps, il y avait un projet de mariage entre la princesse Victoria, fille de l’empereur Frédéric, et le prince Alexandre de Battenberg, celui-là même qui a régné quelques années en Bulgarie et qui a disparu devant l’hostilité déclarée du tsar. Les deux jeunes princes se plaisaient, c’est entendu. Celle qui est aujourd’hui l’impératrice Victoria avait, on peut le croire, encouragé ces sentimens. La reine d’Angleterre s’intéressait vivement à cette union de sa petite-fille avec le beau-frère de sa fille préférée, la princesse Béatrix, — et de Florence, où elle est encore aujourd’hui, elle se disposait à se rendre à Berlin pour assister aux fiançailles. L’empereur Frédéric lui-même se prêtait évidemment aux désirs de sa famille. Tout paraissait favoriser ce projet de mariage, qui n’avait pu se réaliser sous l’empereur Guillaume, et qui semblait ne plus pouvoir rencontrer d’obstacle aujourd’hui, lorsque M. de Bismarck est apparu en vrai trouble-fête à Charlottenbourg. Cet homme peu romanesque n’a pas craint de s’insurger et contre le goût de l’aimable princesse Victoria, et contre la volonté de l’impératrice sa souveraine, et contre la protection de la reine d’Angleterre, en un mot contre toutes les puissances féminines. Il a vu, il a cru voir dans cette alliance avec le prince de Battenberg un embarras pour sa politique, un contre-temps importun dans un moment où il cherche à renouer des rapports plus intimes avec la Russie, en préparant, s’il se peut, une solution de la question bulgare conforme aux vœux du tsar. Bref, il n’a point hésité à entrer en lutte avec l’impératrice, avec l’empereur, en leur opposant l’inflexible raison d’état, devant laquelle s’était arrêté l’empereur Guillaume. Il a peut-être aussi parlé, comme il l’a fait plus d’une fois, de se retirer, de partir pour Varzin, — et ce qu’il y a de plus grave, c’est qu’il a donné ou laisser donner une publicité retentissante à ces menaces de retraite, à ces dissentimens, qui sont devenus aussitôt, dans le langage des polémiques, la « crise du chancelier. »

Au fond, le projet de mariage de la princesse Victoria avec le prince de Battenberg est-il la vraie raison de cette étrange crise ? Le chancelier n’a-t-il pas saisi ce prétexte pour essayer, comme on dit, sa puissance, pour aller au-devant d’autres dissentimens qu’il prévoyait, qu’il sentait près de s’élever autour de lui ? Toujours est-il qu’il a évidemment joué une dangereuse partie. Il peut avoir réussi, pour le moment, à arrêter ses souverains sans les convaincre, à détourner ce qu’il voulait empêcher, ce qui lui paraissait gênant dans sa politique, à offrir au monde une démonstration de son ascendant. Il reste à savoir s’il n’aurait pas dépassé le but, si, pour un résultat peu glorieux, il n’a pas fait à l’empereur et à l’impératrice, il ne s’est pas fait à lui-même une situation des plus délicates. M. de Bismarck a réussi, on le dit, à écarter définitivement ou temporairement le prince de Battenberg par ménagement pour la Russie, par déférence pour le tsar, soit : c’est la raison politique ; mais est-il sûr que l’empereur Alexandre III soit bien flatté de se voir ainsi évoqué comme le trouble-fête des mariages princiers dans la famille impériale d’Allemagne, d’être représenté comme poursuivant d’une animadversion jalouse un petit prince qui n’a eu qu’une importance d’un jour ? D’un autre côté, le prix que le chancelier semble attacher à resserrer ses liens avec la Russie est-ii de nature à raffermir la triple alliance nouée par lui, à inspirer à l’Autriche une confiance absolue dans sa fidélité, à donner du poids à ses conseils dans toutes les questions, bulgares ou autres, qui restent à régler ? La vérité est que M. de Bismarck se trouve engagé de propos délibéré ou à son insu dans un étrange imbroglio, et que ce qu’on appelle la « crise du chancelier » n’est peut-être que le commencement d’une crise plus vaste, plus générale, qui peut nous réserver encore bien des surprises en Allemagne et ailleurs.

Comment viendra-t-ou à bout des affaires d’Orient, et des révolutions des Balkans, et des agitations de ces jeunes états émancipés d’hier, toujours livrés à leurs propres divisions ou aux conflits des influences étrangères ? Tout est compliqué dans ces régions. De quelque côté qu’on se tourne, il y a des crises ouvertes ou en perspective. Il y a cette crise aiguë de la Bulgarie, qui a donné et donnera peut-être encore plus d’un souci à l’Europe. La Serbie, pour sa part, a ses ambitions inquiètes et n’est point dans des conditions bien assurées sous un roi qui traite tout assez lestement, ses ministres comme son assemblée, — qui fait de la politique avec des caprices d’autocratie. Sur la rive droite du Danube, on pourrait dire qu’il y a une anarchie particulière à Sofia, une certaine confusion d’idées, de pouvoirs à Belgrade, — et sur la rive gauche, la Roumanie elle-même vient de passer par une crise parlementaire et ministérielle qui laisse entrevoir une situation profondément troublée. Bucharest a eu ses émotions, ses manifestations, ses journées presque sanglantes qui ont précédé ou accompagné la chute du ministère présidé par M. Bratiano, et qui ont certainement leur signification, — même une double signification intérieure et extérieure. Le ministère roumain qui vient de disparaître a eu, en effet, une fin bruyante, après une vie qui serait longue partout. Le président du conseil, M. Jean Bratiano, était depuis douze ans au pouvoir, et dans son règne ministériel, il a eu le temps de prendre part à des événemens décisifs, à une sorte de transformation de son pays. Il a été de ceux qui ont contribué à faire de la principauté moldo-valaque un royaume danubien et du prince Charles de Hohenzollern un roi de Roumanie. C’était, avec quelques territoires conquis, le prix de la coopération du gouvernement roumain à la dernière guerre de la Russie contre les Turcs, du sang versé aux assauts meurtriers de Plewna. C’était aussi un succès fait pour fortifier un ministère. Malheureusement, tous les succès s’épuisent ou sont souvent compromis par la manière de s’en servir. M. Jean Bratiano était arrivé à la direction des affaires comme un représentant des opinions libérales ; il se donnait même comme le chef d’un « parti de la vertu. » En réalité, depuis qu’il est au pouvoir, il n’a paru occupé dans sa politique intérieure que de s’assurer à tout prix une majorité, de se créer une sorte de gouvernement personnel par les captations et par la violence. Il a régné en multipliant les fonctionnaires pour avoir des appuis intéressés, en s’entourant de partisans et de cliens équivoques attachés à sa fortune, en poursuivant tout ce qui ressemblait à de l’opposition ou même à une simple dissidence, en tolérant jusque dans l’administration l’arbitraire le plus violent, les abus les plus crians et les corruptions. Cela est allé si loin que, dans ces derniers temps, il y a eu au ministère de la guerre les actes les plus coupables, de vrais scandales, que la justice a dû poursuivre. Le président du conseil roumain a pratiqué à outrance l’art de se faire des amis dociles et d’exaspérer ses adversaires par ses exclusions, par ses procédés d’omnipotence. Ce n’est pas tout. M. Bratiano, comme d’autres, a subi la fascination de M. de Bismarck, qu’il semble avoir pris pour modèle, qu’il imite à sa manière. Il a visiblement engagé, depuis quelque temps, la politique extérieure de la Roumanie dans une voie où il ne paraît pas avoir été suivi par l’opinion. S’est-il lié par des obligations précises ? A-t-il adhéré sous une forme quelconque à la triple alliance, à la fameuse « ligue de la paix ? » Il a eu l’air, dans tous les cas, depuis quelques années, de tourner toutes ses vues vers l’Europe centrale, de nouer des intelligences à Berlin et à Vienne ; il a paru accepter le rôle d’auxiliaire ou d’avant-garde de la triple alliance, de l’Autriche contre la Russie dans un conflit éventuel en Orient, et un voyage du ministre de l’instruction publique, M. Stourdza, à Varzin, puis à Vienne, n’a fait que confirmer ou raviver les soupçons. L’opinion s’est vivement émue de cette sorte d’inféodation de la Roumanie à l’Allemagne et à l’Autriche, et, ce qu’il y a de plus grave ici, c’est qu’une certaine irritation nationale s’est tournée contre le roi lui-même, qu’on suppose être l’inspirateur de cette politique. Arbitraire, violences, corruptions à l’intérieur, compromissions suspectes et dangereuses à l’extérieur, c’est tout cela qui a préparé la ruine du cabinet de M. Bratiano, en le dépopularisant, en donnant des armes à ses adversaires. Déjà les symptômes du déclin ministériel étaient apparus aux élections dernières, au mois de février. Le ministère, usant et abusant de ses moyens d’influence, avait réussi, il est vrai, à garder encore une assez forte majorité ; il a retrouvé ses mamelucks ! Malgré tout, cependant, l’opposition, composée de conservateurs et de libéraux dissidens, s’était sensiblement accrue, et de plus il était clair que cette opposition avait désormais pour elle le sentiment public inquiet et troublé, qu’elle répondait à un mouvement d’opinion. M. Bratiano sentait si bien les difficultés croissantes de sa position, que, le mois dernier, aux premiers jours de mars, il croyait devoir donner sa démission, au moins en apparence ; mais c’était le moment où le roi Charles allait se rendre aux funérailles du chef de sa famille, de l’empereur Guillaume, et soit qu’il cédât à une nécessité de circonstance, soit qu’il espérât encore réchauffer par cette tactique d’une fausse sortie le zèle de ses partisans, le chef du cabinet restait au pouvoir. Malheureusement, s’il y avait un calcul, il a été trompé, et le voyage du roi Charles à Berlin, la visite qu’il a faite à Vienne n’ont été qu’une complication de plus, un signe nouveau d’une intimité qui trouble le sentiment national. Une certaine agitation a commencé à Bucharest : des processions populaires se sont organisées, parcourant la ville au milieu d’une surexcitation croissante, et alors des scènes au moins malheureuses ont éclaté. Une manifestation, conduite par quelques députés, s’est présentée au parlement et a rencontré une répression maladroitement brutale. Il y a eu une bagarre où un pauvre diable d’employé de la chambre a été tué, où quelques députés ont été arrêtés. Le cabinet s’est fait absoudre par un vote de confiance de sa majorité : la situation n’en a pas été meilleure ; les manifestations n’ont pas discontinué, elles ont même essayé d’arriver jusqu’au palais du souverain, et en définitive le ministère a disparu dans cette aventure. Il avait été déjà gravement compromis par les scandales de l’administration de la guerre qui se sont déroulés récemment devant les tribunaux ; il a été achevé par une répression inutilement sanglante. C’est la médiocre et triste fin d’un règne ministériel qui a duré plus de dix ans.

Est-ce également la fin d’une politique disparaissant avec M. Brationo ? C’est là le problème qui n’est peut-être encore ni résolu ni même bien éclairci à Bucharest. Un nouveau ministère a été constitué sans doute. Il a pour chef un homme qui est en dehors du parlement, M. Rosetti, naguère encore président de la cour de cassation roumaine, fils du vieux patriote Rosetti, mort il y a quelque temps déjà. Le ministre des affaires étrangères est M. Carp, qui a représenté la Roumanie à Vienne, qui disait, il y a quelques années, que M. Bratiano périrait étouffé par la corruption, qu’il « tomberait du pouvoir au milieu de sa majorité docile. « Les autres ministres sont M. Majoresco à l’instruction publique, le prince Alexandre Stirbey aux travaux publics, M. Baruzzi à la guerre. Le nouveau ministère naît assurément dans des conditions difficiles. Il a devant lui dans le parlement une majorité composée des amis de M. Bratiano et une opposition impatiente qui lui demande avant tout des élections nouvelles. Il n’a pour le moment à offrir que de l’honnêteté, de bonnes intentions et de la modération. C’est ce qu’on pourrait appeler un ministère de conservateurs libéraux. Sa politique intérieure se résume tout entière dans un grand désir d’apaisement ; mais il reste une question bien autrement délicate, qui a son rôle dans les récentes agitations de la Roumanie : c’est la politique extérieure, où la responsabilité royale semble assez dangereusement engagée… Par sa naissance, par son esprit de famille, par ses inclinations, le roi Charles est évidemment resté tout Allemand. Les liaisons récentes du cabinet de Bucharest avec Berlin et Vienne sont sûrement son ouvrage. Or c’est précisément cette politique qui répugne le plus au sentiment du pays. Les Roumains veulent bien garder leur indépendance vis-à-vis de la Russie, ils ne veulent pas se compromettre pour d’autres avec elle, ils ne veulent pas surtout se livrer aux Allemands, aux Autrichiens, aux Magyars. Le nouveau ministère de Bucharest aura-t-il la volonté ou le pouvoir de dégager la politique roumaine, de la ramener à l’indépendance désirée par le pays ? Ce n’est point, certes, sans importance dans un moment où toutes ces questions orientales qui se tiennent, à commencer par la question bulgare, peuvent être agitées encore par la diplomatie ou par les armes sur les bords du Danube.


CH. DE MAZADE.