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Chronique de la quinzaine - 30 avril 1882

Chronique n° 1201
30 avril 1882


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




30 avril.

Maintenant que les législateurs de la France ont pris un mois de repos et qu’on est au bout de ces vacances de printemps, tout va recommencer, tout va s’animer de nouveau au Palais-Bourbon comme au Luxembourg. On ne peut pas dire que la politique va refleurir, puisqu’elle est assez maussade, assez malingre et qu’elle se compose de toute sorte de motions, de propositions, de lois et de fragmens de lois qui n’ont vraiment rien de printanier.

Notre parlement, qui n’est pas un bouquet de fleurs, va retrouver demain devant lui tout ce qu’il a ébauché, tout ce qu’il a laissé à faire. Il s’est ménagé du travail et même des distractions, s’il le veut, rien qu’à la lecture des innombrables petits papiers qu’une commission passe gravement son temps à étiqueter pour le plaisir de ceux qui aiment les palimpsestes électoraux. Il trouvera la réforme de la magistrature qu’il a entreprise et dont il est bien embarrassé, cette réforme qui n’a de prix pour les grands politiques du progrès que si elle chasse la plus visible garantie d’indépendance, l’inamovibilité, de l’administration de la justice. Il trouvera un projet que lui prépare le gouvernement sur la réorganisation du canton dans l’ensemble des institutions locales. Il trouvera le budget, et tout ce qui se rattache de près ou de loin au budget. Il aura aussi le choix des interpellations sur les choses utiles et sur les choses inutiles, sur la politique intérieure ou sur la politique extérieure, sur Tunis ou sur l’Égypte, — tout cela sans compter l’imprévu. Les occasions de bien faire ou de perdre du temps en excitations vaines, en œuvres stériles ne manqueront sûrement pas à ce parlement qui va se réunir demain. Par cette multitude de propositions qu’il a si facilement accueillies, qu’il a complaisamment envoyées à des commissions et qui lui reviendront un jour ou l’autre, il s’est préparé bien des pièges, bien des mécomptes ou bien des tentations périlleuses. Il s’est créé l’obligation de toucher à tout, d’avoir une opinion sur tout, même sur ce qui n’était pas indispensable, et entre toutes ces questions qu’il a laissé soulever, qu’il va rencontrer devant lui, il en est deux particulièrement qu’il ne peut plus éluder, qui ne sont pas les moins graves, les moins difficiles à résoudre : l’une est ce projet de reconstitution d’une mairie centrale de Paris qui répond à des passions ou à des fantaisies bien plus qu’à des intérêts réels ; l’autre est cette réorganisation militaire, cette réforme du recrutement de l’armée qu’une commission de la chambre s’occupe justement à l’heure qu’il est d’élaborer en essayant de fondre toutes les idées, tous les projets qui se sont produits dans une œuvre unique qui risque fort de n’être qu’une confusion. Ce sont là pour le moment les deux points les plus épineux, les plus vifs, sur lesquels le parlement qui nous revient aura nécessairement d’ici à peu à se prononcer, à prendre un parti bon ou mauvais, — à moins que, de lassitude, il ne se décide à laisser tout en suspens après avoir laissé tout mettre en question.

Cette idée de refaire une mairie parisienne, concentrant la représentation et la direction de la cité, d’où est-elle venue ? Comment est-elle arrivée à se traduire dans un projet législatif qu’on hésite à préciser et à formuler après l’avoir promis, qu’il faut bien présenter cependant puisqu’on s’est à peu près engagé ? Elle est née, il faut bien l’avouer, d’une prétention persévérante du conseil municipal et d’une faiblesse du gouvernement. Que le conseil municipal, qui se flatte de représenter Paris et qui a la prétention d’en disposer, tienne à compléter son gouvernement par un chef qu’il aura élu, qui sera son mandataire et sa personnification, ce n’est point là ce qui est extraordinaire ; c’est dans la logique du radicalisme qui règne dans les ruines des Tuileries. Le conseil municipal, tel qu’il est avec ses opinions et ses tendances, n’a depuis longtemps d’autre préoccupation que de fonder ce qu’on appelle son autonomie, d’avoir sa république à lui au sein de la république nationale, de se soustraire à toute autorité, en un mot de faire revivre légalement la commune, une commune semi-indépendante. C’est son idée fixe. Il a cru le moment venu de pousser jusqu’au bout ses revendications autonomistes, et il s’est hâté de saisir l’occasion. Ce qu’il y a de plus extraordinaire, c’est que le gouvernement, qui, de son côté, se flatte sans doute de représenter la France, n’ait pas du premier coup senti le danger de paraître encourager ces ambitions ou ces illusions. Le ministère veut bien vivre avec tout le monde ; il est plein d’une mansuétude conciliatrice. Il a cru se tirer d’embarras en ne disant ni non ni oui, en promettant d’étudier, d’examiner, de préparer un projet ; il n’a certainement fait que compliquer et compromettre la situation par ses complaisances, tandis qu’il eût échappé probablement à bien des difficultés en se prononçant simplement et nettement dès le début, en refusant son concours à une entreprise qui ne répond pas à la vérité des choses, en disant ce qu’il pense dans le fond. Vainement aujourd’hui on se réfugiera dans les palliatifs et les expédiens de transaction, donnant d’un côté le nom et la dignité de la mairie, restreignant d’un autre côté les attributions du maire à quelques affaires de voirie, de police foraine ou de marchés, et couvrant le tout de cette satisfaction assez étrange d’une indemnité pécuniaire qui paraît devenir un élément nécessaire de toutes les combinaisons. Vainement on essaiera de ces subterfuges ; on ne réussira ni à rassurer ceux qui voient dans cette mairie centrale une anomalie périlleuse ni à satisfaire les partisans de l’autonomie communale. Ce ne sera qu’un compromis sans sincérité et sans garantie préparant l’incohérence administrative et d’inévitables conflits.

Qu’on ne se paie pas de mots : cette mairie centrale dont on parle ne répond pas à la réalité des choses et n’a point de raison d’être, parce que Paris n’a rien d’une commune ordinaire. Paris a les avantages et les charges de sa position exceptionnelle ; il n’a rien de municipal. Il est une sorte d’état, un patrimoine national ; ses monumens eux-mêmes ne sont pas à lui. Il est le centre des forces de la France, du gouvernement, des assemblées délibérantes, des arts, des industries, des grandes institutions politiques, scientifiques, financières, judiciaires. Il a tous les caractères d’une capitale qui, par la nature des choses, par le cours de l’histoire, ne s’appartient qu’à demi, dont le droit est limité par le droit de la France. Or dans cette ville d’un ordre exceptionnel et privilégié, à côté des pouvoirs nationaux, auprès du président de la république et du parlement, imaginez un maire représentant par une fiction de la loi une population de deux millions d’âmes, appuyé, lui aussi, sur une assemblée orgueilleuse, ayant une armée de fonctionnaires, disposant d’une force publique considérable s’il a la police, tenant à sa discrétion la paix de la cité sans laquelle il n’y a pas de liberté pour les chambres : c’est un état dans l’état, un gouvernement opposé au gouvernement du pays, et les radicaux, dans leurs ambitions, l’entendent bien ainsi. Ils ne cachent pas ce qu’ils veulent, ce qu’ils poursuivent avec leur autonomie communale surmontée d’un maire indépendant. Il n’y a pas bien longtemps, un conseiller municipal, auteur d’une brochure sur Paris, son maire et sa police, expliquait ce que signifie pour les adeptes du radicalisme ce mot de « sentiment parisien » si souvent invoqué : « C’est la faculté de comprendre qu’on est ici la capitale de la France, la tête et le cœur du pays, la source des grands mouvemens de l’histoire, la mère des révolutions. Le sentiment parisien consiste à être persuadé de ceci : qu’on est sur la rive de la Seine, la commune capitale, la commune primordiale, essentielle, la force souveraine d’impulsion des idées et des arts de la France et du monde. » Voilà qui est clair, au moins quant aux intentions révolutionnaires qui se traduisent dans ces déclamations. Est-ce là ce qu’on veut ? Est-ce le chef de la « commune primordiale » qu’on se propose d’instituer pour rester en bonne amitié avec le conseil municipal ? — Il ne s’agit de rien de semblable dans le projet qui se prépare, dira-t-on. On ne donnera au maire que des droits modestes sur les halles ou sur l’éclairage des rues ; on lui laissera, avec l’indemnité due à sa haute position, la faculté de mettre une perruque comme le lord maire ou de revêtir l’écharpe du « roi Pétion » pour figurer dans les cérémonies publiques, On aura peut-être ainsi la paix ! En est-on bien sûr ? D’abord, dès qu’on cède à une idée ou à une fantaisie révolutionnaire, dès qu’on la laisse entrer dans les faits, on ne sait plus ce qu’elle deviendra ; une institution, si modeste qu’elle soit à son début, tend sans cesse à se développer selon la logique qui l’a mise au monde. Ensuite, s’il y a ces usurpations qu’on prévoit, puisqu’on se prémunit contre elles, si l’on est obligé de contenir ce maire dans les attributions qu’on lui mesure, c’est donc le conflit en permanence qu’on prépare ! c’est donc la confusion qu’on prétend organiser !

La vérité qu’on ne veut pas s’avouer, c’est que Paris est bien réellement, non ce que disent les radicaux, mais une ville à part, placée dans des conditions tout exceptionnelles, appelant par suite une organisation spéciale, où l’état, qui représente la France, qui ne veut pas subir la loi de la « commune primordiale, » trouve ses garanties. Qu’on cherche en dehors de ce maire, qui ne peut être qu’une excentricité d’ostentation ou un périlleux embarras, une organisation sérieuse, rien de mieux, assurément. Qu’on s’ingénie à découvrir les moyens de proportionner la représentation municipale de Paris, non-seulement aux opinions mobiles d’une population flottante, mais à cette masse d’intérêts moraux, intellectuels, industriels qui affluent dans la cité, qui ne sont certes représentés que d’une manière bien inégale dans le conseil d’aujourd’hui, ce sera encore mieux. Le problème peut être difficile, il n’est point sans doute insoluble ; on ne le résoudra pas, dans tous les cas, en commençant par tout confondre, en rendant les armes devant des sommations de parti de peur de paraître résister, en décrétant des institutions factices en désaccord avec la vérité des choses, avec les intérêts de Paris lui-même, du vrai Paris, aussi bien qu’avec les intérêts généraux du pays.

Lorsqu’on agit avec incohérence dans des lois qui touchent aux institutions municipales, à l’administration ou à la justice, ce n’est point certes sans inconvénient puisque le résultat est démettre l’instabilité et l’obscurité partout ; mais le danger est bien autrement grave dans les affaires militaires, où l’on dirait que, par un fatal privilège, se concentrent plus que jamais toutes les faiblesses, toutes les fantaisies, tous les instincts de désorganisation. C’est devenu une mode, une sorte d’hallucination : chacun a son plan, sa nouveauté, sa réforme ; c’est à qui portera la main sur les institutions militaires, sur la composition et le recrutement de l’armée, et la chambre a été tellement assaillie de propositions qu’elle s’est mise, sans plus de retard, à une œuvre complète de révision et de réformation. A l’heure qu’il est, entre tous les projets soumis à la commission parlementaire qui a été nommée avant les vacances et qui vient de reprendre son travail, il y en a deux principaux. Le premier est l’œuvre du dernier ministre de la guerre, M. le général Campenon, et a été porté à la chambre par M. Gambetta, qui s’est vu appelé à présider la commission ; le second est l’œuvre du nouveau ministre, M. le général Billot. Les deux projets se ressemblent en un point, ils proposent de consacrer définitivement la réduction du service à trois ans ; surtout le reste, sur le volontariat, sur les dispensés conditionnels, sur la répartition des contingens, ils ont des combinaisons différentes, et la commission a si bien fait jusqu’ici qu’elle en est encore à se reconnaître au milieu des détails, des idées contradictoires et des chiffres qui passent sous ses yeux. Tous ces projets, quels que soient les détails, sont malheureusement nés sous une influence peu favorable : ils portent la marque du temps, ils paient la rançon inévitable à l’esprit de parti. Ils mettent partout l’égalité, la démocratie, le suffrage universel, l’appel à la popularité, sans oublier bien entendu la chose la plus essentielle qui est au fond de tout, le service obligatoire et personnel imposé aux séminaristes. N’y eût-il que cette raison des séminaristes à soumettre au service, il aurait fallu réformer les lois militaires, c’est bien clair ! De plus, toutes ces combinaisons nouvelles qu’on propose ont cela de commun avec bien d’autres lois d’aujourd’hui, qu’elle sont médiocrement conçues, mal coordonnées et ne seront vraisemblablement rien moins qu’efficaces. Ce sera un progrès nouveau si l’on veut, — un progrès dans la confusion.

Il faut bien cependant en venir à la réalité des choses. De quoi s’agit-il ? On veut une armée pour la défense du pays, on la veut même passionnément, et pour avoir une armée, la première condition apparemment est de s’inspirer de l’intérêt militaire, des nécessités militaires, de rechercher, d’accepter tout ce qui peut donner à la force organisée son ascendant et son efficacité. Le malheur est que, dans tout ce qui est proposé, dans tous ces projets qui se succèdent ou qui se croisent, au lieu de songer avant tout à l’intérêt militaire, aux moyens d’avoir de vrais soldats, des cadres vigoureux et solides, — ce qui est la grande et unique question, — on cède à toutes sortes de préoccupations qui n’ont rien de commun avec la bonne constitution d’une armée. On prétend faire une armée avec des calculs de politique subalterne, avec des arrière-pensées de parti, avec des préjugés.

On cherche la popularité avec cette réduction du service qu’on poursuit depuis si longtemps en invoquant l’exemple de l’Allemagne ; mais l’Allemagne n’est pas la France et la France n’est pas l’Allemagne. Les deux nations n’ont ni les mêmes mœurs, ni les mêmes traditions, ni le même génie. En France, il est toujours douteux que trois ans suffisent pour faire de vrais soldats, surtout des soldats des armes spéciales, et l’on n’a pas oublié les combats désespérés que M. Thiers a livrés jusqu’à la dernière heure de sa vie contre ce qu’il considérait comme la plus dangereuse atteinte à la puissance militaire du pays. Trois années fussent-elles suffisantes pour des soldats, il resterait toujours la question des cadres, des sous-officiers, et M. Gambetta lui-même disait encore, ces jours derniers, sans se payer d’illusions, qu’avec le service réduit il y aurait un déficit de quinze mille sous-officiers. On a essayé depuis quelques années de tous les moyens pour retenir ces serviteurs nécessaires, et, si on n’a pas réussi, c’est que ce n’est pas assez sans doute, pour attacher des hommes au drapeau dans une condition modeste, de leur promettre sur leurs vieux jours des places de portiers-consignes et de gardiens de jardins publics. Cela ne suffit pas là où tout se combine de façon à décourager les hommes du dévoûment obscur et à relâcher les liens de la vie militaire. — On veut flatter les préjugés populaires, les instincts d’égalité en supprimant le volontariat représenté comme un privilège, en soumettant indistinctement toute la jeunesse aux trois années de service, — et comme après tout il faut bien tenir compte du budget, M. Gambetta a imaginé ce moyen ingénieux de remettre à un conseil de révision le droit discrétionnaire de prononcer des exemptions en faveur des soutiens de familles nécessiteuses. On croit sans doute populariser ainsi la république ; mais on ne s’aperçoit pas qu’on ne fait que déplacer le privilège, que s’il est juste d’alléger le fardeau pour les familles nécessiteuses, il y a aussi un intérêt social à ne point ravir pendant trois ans la jeunesse lettrée et libérale à toutes les carrières, à ne point atteindre d’un coup peut-être irréparable la vie intellectuelle de la France. Et, de plus, le procédé qu’on propose pour décider des exemptions est certainement le plus équivoque, le plus redoutable. Ce conseil à qui on remettrait un droit si exorbitant serait bientôt suspect de n’être qu’un instrument de parti et de représaille.

Le plus clair en tout cela, c’est qu’on se débat dans une certaine incohérence et qu’avec toutes ces combinaisons vaines ou dangereuses, on tend de plus en plus à s’éloigner des conditions nécessaires des véritables armées pour revenir à quelque chose comme une vaste garde nationale préparée dans les écoles et dans les collèges au maniement des armes. Malheureusement la France a fait la dure expérience de ce que peuvent des armées sans instruction suffisante, sans cohésion, sans esprit militaire. Si, pendant la dernière guerre, malgré le dévoûment et le courage, elle est allée à un certain moment de défaite en défaite, c’est qu’elle avait perdu ses cadres, c’est qu’elle n’avait plus tout ce qui fait une armée. Est-on disposé à recommencer ? Que la situation militaire, telle qu’elle existe aujourd’hui, ne soit pas des meilleures, qu’elle appelle l’énergique vigilance des pouvoirs publics, c’est possible, c’est même certain ; mais il est bien clair qu’on ne remédiera pas au mal avec tous les remèdes qu’on propose. Ce ne sont pas même des lois nouvelles qui seront le vrai remède. Ce ne sont jamais les lois qui ont manqué ; celles qui ont été faites après la guerre avaient été certainement préparées avec autant de maturité que de patriotisme ; ce qui a manqué surtout dans ces dernières années, c’est l’exécution. De toutes ces lois, il n’en est peut-être pas une qui n’ait été perpétuellement violée ou maladroitement interprétée, depuis la loi sur le recrutement jusqu’à la loi sur les effectifs ? Ce volontariat même, qu’on accuse, qu’on veut supprimer aujourd’hui, s’il n’a pas porté de meilleurs fruits, ce n’est pas parce qu’il n’avait pas été sagement conçu, c’est parce qu’il a été appliqué d’une manière décousue, inégale, souvent presque infidèle. On a créé l’instabilité dans l’ordre militaire, — et quelles ont été les principales causes de toutes les déviations ? Ce sont les préoccupations de politique et de parti qui ont pesé sur les ministres, jusqu’à M. le général Farre, qui a dit le dernier mot de la désorganisation. Ce qui vaudrait bien mieux que les changemens de lois et les discussions vaines aujourd’hui, ce serait de se mettre à l’œuvre pratiquement, obstinément, en dehors de toute influence de parti, en se pénétrant de cette idée que, si l’on veut une armée, il faut en accepter les conditions ; si l’on ne veut qu’une garde nationale, ce n’est pas la peine d’avoir un budget militaire de 587 millions : c’est payer trop cher l’illusion de la force !

Le monde européen, dans sa vie affairée de tous les jours, reste perpétuellement livré à des courans contraires, au courant pacifique et à cet autre courant plus dangereux qui peut le jeter sur recueil de nouveaux conflits. Il sait bien ce qu’il préfère, il ne sait pas toujours où il en est, où le conduisent ceux qui ont la prétention d’être ses guides ; il s’inquiète ou il se rassure tour à tour, et c’est d’habitude aux approches du printemps qu’on se remet à interroger les augures, à se demander si cette année dans laquelle on vient d’entrer est promise à la paix ou aux grands troubles entre les peuples. Ce n’est pas précisément, si l’on veut, le signe d’une Europe bien rassise. A la vérité, on vit depuis tant d’années déjà au milieu de ces incertitudes qu’on finit par s’y accoutumer. Cette année a ressemblé à toutes les autres. Il y a eu un moment, on peut le présumer, quelques nuages vers le nord ou vers l’est, à propos de l’insurrection de l’Herzégovine, des affaires orientales et des relations de la Russie avec l’Autriche : ces nuages paraissent à peu près dissipés aujourd’hui. Ils ont été surtout dissipés vraisemblablement par le voyage semi-diplomatique d’un frère du tsar, le grand-duc Wladimir qui, après avoir visité la cour impériale d’Autriche, vient de passer quelques jours auprès de l’empereur d’Allemagne à Wiesbaden. Il n’est pas moins certain que, pendant quelque temps, il y a eu des préoccupations assez vives à Vienne et à Berlin, qu’on s’est ému de ce qui se passait dans le monde russe, des intempérances belliqueuses du général Skobelef contre l’Allemagne ou en faveur des insurgés du sud, de toutes ces démonstrations panslavistes auxquelles on soupçonnait le cabinet de Saint-Pétersbourg ou, si l’on veut, le général Ignatief, de n’être pas défavorable.

Jusqu’à quel point ces craintes ou ces soupçons étaient-ils justifiés ? C’est vraiment une question aussi délicate que difficile à préciser. Qu’il y ait eu dans certaines régions du monde russe des intentions plus ou moins menaçantes, qu’il y ait eu notamment la pensée de recommencer avec l’insurrection de l’Herzégovine le jeu qu’on a joué il y a quelques années avec la Serbie et le Monténégro, c’est dans tous les cas ce qui a été soupçonné dans les chancelleries. Les chefs du mouvement panslaviste en Russie auraient cru, dit-on, le moment venu d’engager l’action, d’arrêter l’expansion de l’Autriche en Orient. Il y avait seulement une difficulté qui ne leur avait pas échappé, qu’ils espéraient tourner ou éluder. Ils croyaient savoir que, d’après les arrangemens très intimes qui existent depuis quelques années entre l’Allemagne et l’Autriche, chacune des deux puissances ne peut compter sur le concours de l’autre puissance que dans le cas où elle serait attaquée. Dès lors, ils se flattaient de désarmer ou de neutraliser l’Allemagne en créant une situation telle que l’Autriche, poussée à bout, se verrait contrainte de prendre elle-même l’initiative de l’action contre la Russie. Le plan pouvait paraître habile, il n’était que spécieux. M. de Bismarck, toujours très attentif à suivre la marche des événemens et fort en éveil vis-à-vis de la Russie, n’aurait pas tardé à démêler ce qui se passait, à pénétrer la combinaison, et il aurait agi en conséquence. Le chancelier allemand aurait, dit-on, fait savoir à Saint-Pétersbourg qu’il ne se méprenait pas, qu’en tout état de cause, s’il y avait lutte, il tiendrait l’Autriche pour attaquée et l’Allemagne pour obligée à l’action. Sous quelle forme M. de Bismarck aurait-il dit cela ? Peu importe ; il a sûrement parlé de façon être entendu, et il a été entendu en effet.

Ce qui n’est point douteux, c’est qu’à partir d’un certain instant, le mouvement qui ne laissait pas d’inquiéter à Vienne et à Berlin a paru enrayé. Un changement assez sensible s’est accompli à Saint-Pétersbourg. La nomination de M. de Giers au poste de ministre des affaires étrangères, sans avoir précisément rien d’extraordinaire, a pu passer pour un des signes de cette évolution ou, si l’on veut, de cette halte dans les propagandes belliqueuses. Toute intention de secourir ou d’encourager les insurgés de l’Herzégovine a été désavouée. Le représentant russe à Belgrade, M. Persiani, qui s’est prononcé dans le sens panslaviste, contre l’Autriche, a été appelé à Pétersbourg, ne fût-ce que momentanément. Que le général Ignatief ait donné sa démission, comme on l’a dit, ou qu’il reste ministre de l’intérieur, cela n’a qu’une apparence de signification. On a eu soin, il y a quelque temps, de rappeler officiellement qu’il n’y avait en Russie qu’une politique, celle du tsar, et la politique du tsar, bien qu’assez intermittente, est aujourd’hui pour la paix, pour les bonnes relations avec les puissans voisins de la Russie. La mission que le frère d’Alexandre III, le grand-duc Wladimir, remplit en ce moment en Allemagne, n’a point évidemment d’autre sens. Elle a pour objet la paix, la paix du moment. Le grand-duc n’est-il pas chargé d’aller plus loin, de renouer d’anciens liens, de faire revivre cette alliance des trois empereurs que M. de Bismarck avait imaginée un jour où il en avait besoin, à laquelle il a lestement renoncé depuis ? La question sur ce terrain deviendrait plus difficile ; tout s’est singulièrement compliqué depuis quelques années entre les deux empires, et il est à remarquer que, si le grand-duc Wladimir a pu passer quelques jours à Wiesbaden dans l’intimité de l’empereur Guillaume, il a eu beaucoup plus de peine à se rencontrer avec le chancelier. M. de Bismarck a bien assez de s’occuper de son système économique, de son monopole du tabac, de ses assurances ouvrières, de son compromis politico-ecclésiastique, de bien des choses qu’il a de la peine à conquérir sur ses assemblées multiples. Tout ce qu’il demande à la Russie, c’est de rester paisible, et pour le moment c’est à peu près acquis, les nuages ont disparu. Une année de paix gagnée, c’est le bienfait des peuples.

L’Angleterre est aujourd’hui la nation la moins occupée de politique extérieure. Depuis l’avènement du ministère libéral qui la dirige, elle s’est dégagée par degrés de cette série d’entreprises guerrières ou diplomatiques, expéditions lointaines et annexions où se plaisait le génie hardi de lord Beaconsfield. Elle n’a pas moins des affaires singulièrement laborieuses, et le ministère lui-même, après deux années de pouvoir, après avoir eu la popularité et l’ascendant, arrive peut-être à ce moment critique où, n’ayant plus le succès pour lui, il n’est sûr ni de sa propre autorité ni de la majorité qui l’a soutenu jusqu’ici. Il a subi des épreuves qui semblent l’avoir fatigué et le laissent assez embarrassé dans cette session qui recommence après les courtes vacances de Pâques. Le parlement vient de se réunir de nouveau, en effet, ces jours passés, et le premier acte du chef du cabinet a été de porter à la chambre des communes son exposé financier. M. Gladstone a été longtemps et il est encore un maître dans l’art de faire un budget. Malheureusement, même sous ce rapport, la fortune semble moins brillante pour lui. Il n’en est plus à ces exposés triomphans par lesquels il éblouissait autrefois les communes, à ces excédens, à ces plus-values qui lui permettaient les dégrèvemens bienfaisans, et ce qui se passe aujourd’hui au-delà de la Manche est certes l’exemple le plus saisissant pour les pays qui croiraient pouvoir compter sur une prospérité indéfinie. Ce n’est point sans doute que l’Angleterre soit dans l’embarras ; seulement il se produit un phénomène fort naturel que doivent avoir toujours présent à l’esprit les financiers prudens, ceux qui ont à administrer la fortune, la prospérité d’une nation, — chose plus difficile, au dire du baron Louis, que de « gouverner l’adversité. » Tout a changé en Angleterre depuis dix ans : les dépenses ont augmenté, les recettes se sont ralenties. Le premier lord de la trésorerie ne déguise pas la vérité, il l’explique parfois ingénieusement. L’art n’a pas diminué chez lui, les faits qu’il expose sont moins brillans, et M. Gladstone, en habile homme, conforme son budget aux circonstances. Il ajuste son équilibre le mieux possible, sans se payer de fictions, sans se lancer dans des aventures de réformes et de dégrèvemens mal calculés. Le budget récemment présenté est une œuvre de prudence et d’économie toute simple qui ne soulève aucune grande question économique ou financière. A vrai dire, ce n’est pas la plus grosse difficulté du moment : l’affaire la plus épineuse, la plus grave, est cette question irlandaise qui, au lieu de se simplifier, ne fait que se compliquer, et c’est là justement l’embarras du ministère devant le parlement, devant l’opinion, devant ses amis eux-mêmes comme devant ses adversaires.

Une chose est parfaitement évidente : la politique ministérielle n’a point réussi, elle ne recueille que des mécomptes de l’expérience qu’elle poursuit depuis un an. Le cabinet libéral de l’Angleterre a cru mettre fin aux agitations de l’Irlande. Il a obtenu du parlement, non sans effort et sans peine, le vote de cette loi agraire, de ce « Land-Act » qui dans sa pensée devait améliorer la condition des fermiers. D’un autre côté, pour tenir tête à l’anarchie irlandaise, il s’est fait armer d’un bill de coercition et il n’a point hésité à incarcérer les chefs de la ligue, M. Parnell lui-même. En un mot, il a employé tour à tour ou en même temps les mesures libérales et la répression ; il n’a réussi ni à satisfaire les Irlandais ni à les intimider. Le fait est que, depuis quelque temps, l’agitation, loin de s’apaiser, est allée en se développant et a même pris un caractère plus redoutable, particulièrement sombre. Dans ces derniers mois, les crimes se sont multipliés plus que jamais ; le meurtre est allé atteindre ou menacer non-seulement deo propriétaires, mais les fermiers qui seraient tentés de payer leurs redevances, de profiter des concessions du « Land-Act. » L’incarcération des chefs de la ligue n’a servi à rien ou, pour mieux dire, elle n’a eu d’autre effet que d’exaspérer les meneurs inconnus et irresponsables de l’agitation. A la répression judiciaire, militaire, administrative déployée par le gouvernement, on a opposé une sorte de terrorisme insaisissable qui enveloppe d’un formidable réseau toutes les paroisses de l’Irlande, et devant lequel tous les moyens semblent jusqu’ici impuissans. Le chef du cabinet, interrogé récemment, n’a point cherché à déguiser la gravité de la situation ; il est convenu avec une virile sincérité de son insuccès, de tout ce qu’il y avait d’inquiétant dans l’état de l’Irlande, sans dissimuler qu’on se trouvait en présence non d’un mouvement politique, mais d’un mouvement social, et il a repris pour son compte le mot que le duc de Wellington disait autrefois à George IV : « En face d’une révolution qui s’attaque au principe des fermages, les moyens d’action du gouvernement d’un pays libre sont bien vite épuisés. » Le premier ministre, en avouant l’impuissance des lois votées jusqu’ici, a promis de nouvelles mesures. Au fond, on le voit, M. Gladstone se sent obsédé de ce fantôme irlandais. Il est d’autant plus embarrassé que, s’il est à peu près certain d’avoir l’appui de tous les partis pour la répression matérielle des désordres, des séditions qui pourraient éclater, il n’est rien moins qu’assuré de trouver un concours décisif pour l’exécution de mesures qu’il va proposer au parlement.

La situation est singulièrement compliquée et d’un instant à l’autre elle peut être précaire. D’un côté, le système du gouvernement à l’égard de l’Irlande n’a pas laissé jusqu’ici de provoquer des divisions dans la majorité qui peut se dissoudre à l’improviste, dans l’opinion elle-même, qui paraît un peu ébranlée. D’un autre côté, les adversaires du cabinet, les tories, ont saisi aussitôt l’occasion de prendre le gouvernement en flagrant délit d’impuissance et de confusion ; ils ont déjà ouvert la campagne. Dans des meetings qui ont eu lieu récemment à Liverpool, le chef du parti conservateur dans la chambre des lords, le marquis de Salisbury, s’est fait le promoteur d’une politique singulièrement hasardeuse qui dépasserait en radicalisme tout ce qui a été inscrit dans le « Land-Act. » Lord Salisbury a repris une idée qui a été déjà émise par l’ancien premier lord de l’amirauté dans le ministère Beaconsfield, M. Smith, qui ne tendrait à rien moins qu’à réaliser une complète révolution sociale en Irlande, à constituer la petite propriété foncière par le rachat aux landlords et par l’attribution des terres aux fermiers. Comment s’accomplirait le rachat ? Sous quelle forme serait-il garanti ? Quel profit pratique en retirerait la population irlandaise ? Voilà bien des questions qui s’élèvent à la fois ! Le projet de lord Salisbury est certainement tout ce qui s’est produit de plus hardi, et il est étrange qu’une telle proposition vienne du torysme, à moins que ce ne soit une simple tactique contre le cabinet. Dans tous les cas, c’est le signe d’une vigoureuse rentrée en campagne des conservateurs anglais et des difficultés auxquelles peut s’attendre M. Gladstone dans cette œuvre de la pacification de l’Irlande qui est destinée sans doute à user plus d’un ministère avant de devenir une réalité.


CH. DE MAZADE.