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Chronique de la quinzaine - 14 mai 1882

Chronique n° 1202
14 mai 1882


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




14 mai.

Un jour, — on dirait qu’il y a de cela un siècle et il y a tout au plus six ou sept ans, — M. Gambetta, dans un discours du genre persuasif, mettait le zèle le plus édifiant à convertir les libéraux, les conservateurs de l’assemblée nationale. Il se gardait bien de les effrayer en se montrant comme il le disait, « excessif, exclusif, rebelle à tout compromis, à toute transaction ; » il s’efforçait, au contraire, en tacticien habile, de les rassurer, de leur prouver que, n’ayant pu rétablir la monarchie, ils n’avaient rien de mieux à faire que d’organiser la république où ils auraient leur place, dont ils auraient la direction. Il offrait vraiment de capituler entre leurs mains, c’était son mot, s’ils voulaient faire un « gouvernement modéré et conservateur, » et comme on riait à droite en l’entendant parler avec insistance de la république conservatrice, il ajoutait aussitôt : « Il vous plaît de rire à ces mots de république conservatrice. Eh bien ! soyez convaincus que, lorsque vous aurez épuisé toutes les combinaisons qui hantent encore l’esprit de certains de nos collègues, lorsqu’il aura bien fallu finir par remettre à la France le dépôt de sa souveraineté et que, conformément à son génie, elle aura un gouvernement républicain, alors vous ne rirez plus de la république conservatrice ; vous la demanderez et vous aurez raison. » L’histoire ajoute qu’à ces mots la gauche applaudissait. Voilà qui est au mieux ! Ceux qui demandent aujourd’hui la république conservatrice ont donc raison, au dire de M. Gambetta, et ils ont d’autant plus raison que, depuis le jour où l’assemblée entendait ce langage, on a fait du chemin, avec l’aide de M. Gambetta lui-même, qui a sans doute oublié ce qu’il disait autrefois.

Oui certes, on a fait du chemin et on en fait tous les jours sans trop regarder où l’on va. On ne se défend plus d’être exclusif. On n’offre plus aux libéraux et aux conservateurs une place en proportion des intérêts qu’ils représentent. On ne parle plus d’un gouvernement modéré. On prétend créer une république nouvelle avec de vieux préjugés et de vieilles passions de parti, en ajoutant quelques grands mots plus retentissans que sérieux, et récemment encore, il n’y a plus sept ans de cela, il n’y a que quelques jours, M. Gambetta disait sans sourciller dans un banquet : « Il y a une politique qui domine et surpasse toutes les politiques parlementaires, c’est la politique du suffrage universel, c’est-à-dire d’une démocratie militante, vivante, agissante et souveraine. » Qu’est-ce que peut bien être cette politique que M. Gambetta a si clairement définie à la satisfaction de ses auditeurs qui se sont empressés d’applaudir ? Est-ce la politique que quelques-uns des ministres et des sous-secrétaires d’État du 14 novembre sont allés dernièrement promulguer en province, dans leurs discours des vacances ? Est-ce la politique qui s’est traduite depuis le 26 janvier par cette multitude de propositions qu’on connaît sur l’armée, sur la magistrature, sur les associations, sur le concordat, sur les chemins de fer, sur tout cela et sur bien d’autres choses encore ? Il serait pourtant intéressant de savoir ce qui en est, quelle est en définitive cette république nouvelle qu’on prétend substituer à la république conservatrice dont M. Gambetta disait, par un pressentiment trop justifié : « Vous la demanderez et vous aurez raison ! »

Ce n’est point sans doute qu’on doive toujours s’arrêter à des mots et que la république cesse d’être un régime suffisamment rassurant parce qu’elle tend sans cesse à se développer, parce qu’elle comporte un certain mouvement, une certaine activité, un certain goût des innovations et des expériences. Qu’on veuille marcher, essayer des réformes, réaliser des progrès ou ce qu’on appellera des progrès, soit. Les chambres, qui viennent de se réunir et qui ont recommencé leurs travaux, sans beaucoup de bruit, sont faites pour cela. Elles vont avoir probablement à s’occuper d’ici à peu de toutes ces propositions, de tous ces projets qui sont demeurés en suspens ou que le gouvernement prépare, de la loi militaire et de la loi sur la magistrature, d’une réorganisation municipale et du budget. Elles y joindront, selon toute apparence, un certain nombre d’interpellations sur quelques affaires sérieuses, et sur bien des banalités. Sous quelle influence s’accomplit ce travail qui touche réellement à tout, qui est censé être l’expression de la politique républicaine dans la phase nouvelle où l’on est entré depuis quelques années ? C’est là précisément la question. Il faut aller au fond des choses. Le danger aujourd’hui est l’esprit même qui préside à tout ce mouvement, qui tend à dénaturer la république par les fantaisies révolutionnaires, qui confond l’activité féconde et l’agitation stérile, les réformes vraies et ce qui n’est que la subversion des institutions et des intérêts, — qui fait de la politique avec les plus vulgaires calculs de parti et les fanatismes de secte ; c’est l’esprit qui, sous prétexte de démocratie et de progrès républicain, s’attaque aux croyances, à l’indépendance des juges, à la discipline de l’armée, et sans agitation trop criante, si l’on veut, use par degrés, dissout les forces morales de l’état. C’est la source, le principe du mal qui apparaît sous toutes les formes.

On se remet en ce moment même plus que jamais à s’occuper de cette réforme judiciaire qui, depuis quelque temps, par une sorte d’habitude, est dans tous les programmes, et naturellement tout le monde est à l’œuvre. Le ministre de la justice du cabinet du 14 novembre avait déjà son projet ; le nouveau garde des sceaux a le sien. La commission parlementaire, nommée pour examiner ces propositions et bien d’autres encore, a enfin elle-même son projet qu’elle a déposé il y a peu de jours, et c’est vraisemblablement sur ce dernier projet, plus ou moins définitif, que la discussion s’engagera. — On veut réformer l’ordre judiciaire, c’est fort bien, et pour un tel objet, certes très digne de fixer l’attention. des hommes sérieux, la première pensée a été apparemment de fortifier la magistrature dans son origine, dans ses conditions de recrutement ! On a dû se préoccuper sans doute de préparer pour les cours de justice, pour les tribunaux de tout ordre, un personnel digne par ses lumières, par les garanties de capacité et d’indépendance qu’il offrira, de la mission qu’il doit remplir. C’était là, à ce qu’il semble la partie la plus importante de la réforme. Pas du tout, ce n’est pas l’essentiel. Une loi ultérieure fixera le mode de nomination des juges, on s’occupera plus tard des garanties de capacité, des conditions de recrutement ; ceci est ajourné, on y songera quand on pourra. Pour le moment, tout se borne à la suppression de quelques cours qui rencontrera sûrement la résistance des régions dépossédées et des députés intéressés, à cette création des assises correctionnelles qui disparaîtra infailliblement dans la discussion à la chambre ou au sénat, et en définitive la question capitale, dominante, c’est l’inamovibilité. C’est là toujours le dernier mot, le grand secret de tous les projets de réforme judiciaire ; c’est aussi, il faut l’avouer, le grand embarras. M. le ministre de la justice, il est vrai, a jusqu’ici quelques scrupules ; il voudrait qu’on n’allât pas trop loin, qu’on se contentât d’une suspension de l’inamovibilité pour quelques mois. La commission, quant à elle, entend aller jusqu’au bout, elle propose la suppression complète. La commission est vraiment un peu dure, un peu tranchante dans ses jugemens. Elle trouve que la suspension proposée par le ministère n’est qu’un assez misérable expédient qui ne résout rien. Elle prétend que suspendre l’inamovibilité, c’est la détruire, que M. le garde des sceaux manque de logique, et elle ne s’aperçoit pas que si M. le garde des sceaux n’est pas logique, elle ne l’est pas plus que lui, qu’elle est inconséquente à sa manière, que dans la voie où elle entre par la suppression définitive de l’inamovibilité, il n’y a plus qu’une chose logique, l’élection des juges. Sans cela c’est la justice tout entière mise à la discrétion du gouvernement. Ainsi, voilà où en viennent tous ces projets, qui sous une forme plus ou moins accusée, plus ou moins radicale, menacent l’indépendance de la magistrature. Livrer la justice aux mobilités populaires par l’élection ou l’abandonner à l’arbitraire du gouvernement par la suppression de l’inamovibilité, c’est là, on en conviendra, une étrange façon d’entendre le progrès républicain, de résoudre le problème que le ministre de l’intérieur du 14 novembre résumait ces jours passés en ces mots : « assurer aux citoyens une justice prompte et éclairée et à l’état républicain la loyauté du juge. » On n’aura rien du tout, on n’aura que le désordre.

La vérité est que, faute d’accepter résolument ce qui est la plus sérieuse, la plus efficace garantie d’une justice indépendante, on se débat dans les impossibilités, et malheureusement, pendant ce temps, pendant qu’on se livre à tous ces débats confus, l’organisation tout entière de la justice ne peut que se ressentir cruellement de ces irritantes incertitudes. On ne sait plus à quoi s’en tenir dans ce grand corps judiciaire français, qui, après tout, a été jusqu’ici un des plus éclairés du monde. Les magistrats qui se sentent menacés se découragent, et on finit par n’avoir plus ni l’ancienne magistrature ni une magistrature nouvelle. C’est là justement ce qu’on peut appeler l’agitation stérile mise à la place de la saine activité et la subversion de toute chose mise à la place des vraies réformes.

Notre temps si rapide, si fertile en révolutions et en métamorphoses a déjà vu passer et se succéder des générations d’idées comme des générations d’hommes ; il a vu plus d’une fois se reproduire les mêmes combats dans des conditions incessamment modifiées, et les contemporains qui peuvent être consultés avec le plus de fruit sur les mêlées de leur siècle sont ceux qui, après avoir été à l’occasion des acteurs éminens dans le grand drame, sont restés toujours des témoins supérieurs. Les Discours et Mélanges politiques que M. le comte de Falloux recueille aujourd’hui sont sous ce rapport un des meilleurs documens du temps. Ils donnent la mesure de ce qu’on a voulu, de ce qu’on a espéré ou poursuivi à certains momens, du chemin qu’on a parcouru. ils racontent les luttes qu’un esprit net et fier a eues parfois à soutenir, dans lesquelles il s’est trempé et il a grandi. Il y a trente-six ans déjà que M. de Falloux entrait dans la vie publique ; il venait d’être élu député, et de quoi pensez-vous qu’il s’occupait pour son début ? Il défendait une réforme qui semble bien simple aujourd’hui, qui rencontrait alors de vives résistances, la réforme postale, et il faisait cette profession de foi qui n’avait certes rien de rétrograde. « Dans le domaine politique, je crois que ce sont les abus qui sont révolutionnaires, les réformes qui sont conservatrices… » Par le fait, M. de Falloux n’a eu qu’une carrière assez courte comme homme public. Il entrait dans le parlement en 1846, presque à la veille d’une révolution, et en 1851, il quittait les assemblées pour n’y plus reparaîtra ; mais, dans cet intervalle de quelques années, il avait eu le temps d’être mêlé à tous les événemens, de marquer par l’action et par la parole. Était-ce un ennemi de la république ? Il défendait du moins la république légale, régulière contre les républicains qui l’attaquaient ou la mettaient en péril, et il précisait le point vif lorsqu’il disait : « Il y a un débat qui longtemps vous causera des difficultés, ce débat est entre la république modérée et la république qui l’est moins… » C’est encore le même problème qui s’agite aujourd’hui. Ministre dans le premier cabinet présidentiel avec M. Odilon Barrot, représentant à l’assemblée nationale, M. de Falloux se signalait par quelques-uns de ces discours qu’il reproduit maintenant, qui sont pour ainsi dire sa part dans l’histoire de 1848, et où il laissait tomber de ces mots décisifs : « La France ne veut ni des hommes qui ne sont capables de rien ni des hommes qui sont capables de tout… Le peuple ne veut ni des trembleurs ni de ceux qui font trembler… »

De ces temps éloignés de 1848-1851, où il a eu un rôle parfois décisif, dont il ne parle que comme d’une époque offrant pour le temps présent « un contraste instructif et des exemples salutaires, » M. de Falloux a gardé pour ainsi dire la marque indélébile. Il n’a été qu’un instant au pouvoir, mais il y a été pour l’action ; il a, comme ministre, coopéré du conseil, de la décision à quelques-uns des principaux actes de la politique de ces années agitées, à l’expédition de Rome commencée par le général Cavaignac, à la loi sur la liberté de l’enseignement, dont le principe était inscrit dans la constitution de la république. Les discours qu’il recueille aujourd’hui sont peu nombreux ; mais ils suffisent pour montrer dans cette fine et ferme nature d’orateur le nerf, la distinction, l’à-propos, la passion habilement dirigée, le trait allant droit au but. Il avait ce qui donne l’autorité dans les assemblées, et cette autorité conquise par la parole, par la résolution, il l’a gardée jusque dans la retraite où il s’est réfugié depuis longtemps, où il est resté un conseiller interrogé et consulté, quoique pas toujours écouté dans son parti.

Ce qu’il y a de curieux, de caractéristique en effet, c’est que hors du parlement comme dans le parlement, dans cette carrière de libre activité prolongée au-delà des années de vie publique, M. de Falloux a eu affaire à des adversaires de plus d’un genre. Par sa fidélité aux traditions monarchiques, par sa foi religieuse qu’il ne cache pas, il devait nécessairement être en guerre avec ceux qui prétendent faire de la république la destruction des croyances, des mœurs, des intérêts traditionnels de la France : c’était tout simple ; mais il n’a pas rencontré une opposition moins vive, des hostilités moins acerbes parfois dans un autre camp. Il a été, il est encore traité presque en ennemi par des catholiques, par des royalistes, et plus d’une de ces pages reproduites aujourd’hui est le bulletin d’une bataille qui n’est même pas finie, qui ne finira peut-être jamais. Cela tient tout simplement à ce que M. de Falloux est essentiellement un politique, un homme d’état, et comme homme d’état, comme politique, il ne poursuit que ce qui est possible. Il vit dans son temps et dans son pays, s’efforçant de concilier dans ses opinions le respect des traditions de la France et l’attachement à la société moderne. Il n’est ni pour la révolution, ni pour la contre-révolution, et s’il est persuadé qu’il y a des républicains qui perdent les républiques, il croit aussi qu’il y a des royalistes qui perdent les royautés, comme il y a des catholiques qui perdent la religion. C’est là ce qu’on ne lui pardonne pas. En réalité, c’est un constitutionnel, un libéral qui tient à ne pas se séparer du pays, et il l’a montré le jour où, ayant à se prononcer dans une réunion de royalistes sur le drapeau, il disait : « La France s’effraie de l’ancien régime jusqu’à la monomanie, et c’est là ce qu’elle personnifie dans le drapeau blanc. » M. de Falloux parle en modéré, et si à rester dans la modération entre, les partis contraires, comme il le dit, a on court le risque de tomber victime des feux croisés, » il reste la ressource de demander aux ultras de tous les bords ce qu’ils ont fondé, ce qu’ils ont réussi, à faire vivre avec l’absolutisme de leurs rêves et de leurs passions. C’est là encore, après tout, un genre d’enseignement à l’usage des républicains d’aujourd’hui qui ont leurs ultras, auxquels ils ne savent pas toujours résister, — qui ont à choisir plus que jamais, plus qu’en 1848, entre « la république modérée et la république qui l’est moins. »

La république modérée a l’avantage de laisser la France libre dans ses affaires extérieures comme dans ses affaires intérieures, et cette liberté de la politique nationale n’est peut-être pas de trop dans un moment où il peut y avoir de délicates négociations à poursuivre, des mesures à prendre. Ce n’est point sans doute que la situation générale de l’Europe paraisse menacée, qu’il y ait sur le continent des signes de prochains orages. Les peuples de l’Occident sont pour la paix, les gouvernemens sont trop occupés pour perdre leur temps en mauvaises querelles ; mais il reste toujours une question certainement grave parce qu’elle peut faire renaître toutes les complications orientales, parce qu’elle met en jeu tous les intérêts d’influence : c’est cette question égyptienne qui, depuis quelque temps, semble prendre d’heure en heure des proportions plus inquiétantes, qui en est venue dans ces derniers jours à provoquer les délibérations des gouvernemens. Ce qui arrive en Égypte depuis plus d’un an est la suite de ces agitations, de ces insurrections militaires qui ont pris rapidement le caractère d’une véritable révolution, qui ont fait d’un simple colonel un ministre de la guerre, une sorte de dictateur se servant d’une chambre des notables jusqu’ici docile, dominant le vice-roi Tewfik-Pacha et préparant peut-être aujourd’hui des usurpations nouvelles. Or si la crise qui est manifestement ouverte désormais va jusqu’au bout, si les conditions de la vice-royauté viennent à être brusquement altérées, les puissances européennes, la France et l’Angleterre particulièrement, ne peuvent échapper à la nécessité d’intervenir sous une forme ou sous l’autre. Voilà justement la question telle qu’elle apparaît dans cette phase aiguë où elle vient d’entrer. Les révolutions ont leur logique en Égypte comme partout, et les incidens ne manquent jamais pour les précipiter. L’incident, cette fois, est une conspiration militaire qui aurait été tramée contre un gouvernement né lui-même de la sédition, de ce qu’on a appelé l’insurrection des colonels. Cette conspiration a-t-elle jamais existé réellement ? N’a-t-elle pas été une fable imaginée pour offrir au dictateur un moyen de se débarrasser de quelques rivaux, de briser toute résistance dans l’armée après s’être élevé par elle ? Toujours est-il qu’Arabi-Bey, devenu Arabi-Pacha, s’est empressé de faire saisir quelques chefs militaires, pachas, officiers supérieurs plus ou moins suspects ; il les a livrés à une cour martiale choisie par lui et il les a fait condamner aux peines les plus sévères. Ici la question s’est compliquée. Le malheureux khédive, qui n’avait pas été consulté et qui est depuis longtemps réduit à ne savoir que faire, à tout subir, le khédive n’a osé d’abord ni ratifier ni désavouer l’acte de la cour martiale. Il a cru se tirer d’embarras en s’adressant à la Porte, qui s’est hâtée d’accepter l’arbitrage, de prendre fait et cause pour les condamnés ; il s’est adressé aussi aux agens européens, aux représentans de la France et de l’Angleterre, qui se sont efforcés de le soutenir, et avant la décision définitive de la Porte, dans un mouvement tardif d’énergie, Tefwfik s’est décidé à annuler la sentence de la cour martiale, tout au moins à commuer la peine des condamnés. C’était une sorte de coup de théâtre ; mais aussitôt le cabinet, probablement sous l’inspiration d’Arabi-Pacha, s’est mis en révolte ouverte contre le khédive. Il n’a voulu ni se soumettre à l’acte du prince ni se démettre, et, de son autorité propre, il a convoqué la chambre des notables pour lui proposer la déposition du khédive. La question est de savoir si les notables pousseront la docilité jusqu’à se soumettre à toutes les volontés d’Arabi-Pacha : c’est au moins douteux. Ce qu’il y a de plus grave, c’est qu’au moment même où ces faits révolutionnaires se passent au Caire, la domination égyptienne est menacée d’un autre côté dans le Soudan par une insurrection redoutable qui a grandi à la faveur de l’impuissance du gouvernement et de la désorganisation de l’armée. C’est là l’état des choses devant lequel les puissances sont appelées, par leurs intérêts comme parleurs droits, à prendre un parti.

Il y a quelques points qui semblent dès ce moment admis. Le premier est qu’il n’est pas possible d’abandonner indéfiniment la vallée du Nil à l’anarchie qui l’envahit, qui menace tous les intérêts européens. La seconde idée sur laquelle on semble d’accord, c’est qu’on ne peut pas laisser la Porte intervenir seule et exclusivement en Égypte ; ce serait se prêter au rétablissement de la domination turque à Alexandrie et au Caire, au risque des éventualités qui en résulteraient et qui ne tarderaient pas à entraîner l’Europe dans d’inextricables complications. Le troisième point enfin, c’est que, du consentement même des autres puissances, la France et l’Angleterre auraient un rôle particulier à jouer. Les cabinets de Paris et de Londres se seraient déjà mis en communication pour s’entendre sur ce qu’ils peuvent avoir à faire pour sauvegarder leur propres intérêts en même temps que les intérêts européens : c’est du moins ce qui résulte d’une réponse de M. le président du conseil de France à une interpellation récente, aussi bien que de quelques mots de sir Charles Dilke dans le parlement anglais. Assurément la paix est dans les désirs du pays, et la manière dont a été engagée l’expédition tunisienne a mis l’opinion française en défiance. Tout ce qui pourra être fait pour éviter les compromissions inutiles, les interventions dangereuses, répondra au vœu public ; mais en même temps, il n’est pas douteux que ces affaires d’Égypte ont un lien intime avec les événemens qui agitent depuis quelque temps l’Afrique et que la France ne peut se désintéresser d’un mouvement qui lui impose aujourd’hui des sacrifices, — qui peut un jour ou l’autre menacer sa sécurité.

La vie des nations a des accidens foudroyans qui bouleversent tous les calculs, et l’Angleterre en fait aujourd’hui l’expérience par cet attentat de Dublin, qui révèle un désordre moral si étrange en Irlande, qui met certes le cabinet de Londres dans une situation difficile. Jusqu’ici le meurtre n’atteignait en Irlande que les propriétaires qui se hasardaient dans leurs domaines, les tenanciers qui osaient payer leurs fermages, ceux qui ne craignaient pas de contrarier la ligue agraire. Maintenant le crime s’est enhardi, il s’est attaqué à un membre du gouvernement, lord Frederick Cavendish, et à son sous-secrétaire d’état, M. Thomas Burke, qui ont été l’un et l’autre assassinés en pleine promenade publique avec l’audace et par les procédés qu’emploient les nihilistes russes dans leurs sinistres exécutions. Ce qui s’est passé, on le sait. Lord Frederick Cavendish et M. Thomas Burke venaient d’arriver depuis peu à Dublin. Ils étaient à sept heures du soir dans Phœnix-Park ; ils allaient ensemble chez le nouveau vice-roi, lord Spencer, lorsque quatre hommes sont descendus d’une voiture et se sont jetés sur leurs victimes, qu’ils ont impitoyablement massacrées à coups de poignard. Puis les assassins ont disparu sans qu’on ait pu encore les découvrir ni même, à ce qu’il semble, se mettre sur leurs traces. Ce crime est assurément effroyable, et il prend encore, s’il est possible, plus de gravité, ou une signification plus saisissante, par les circonstances dans lesquelles il est accompli, par les conséquences qu’il peut avoir pour l’Angleterre comme pour l’Irlande.

Quelle était en effet la situation à la veille de la catastrophe de Dublin ? Elle était certes des plus singulières, des plus délicates. Depuis un an, on a employé tous les moyens à l’égard de l’Irlande. On a usé des mesures libérales par le Land-Act, on a eu recours aux mesures répressives par le bill de coercition, par l’incarcération des principaux chefs de la ligue, M. Parnell, M. Dillon, M. O’Kelly et bien d’autres. On n’a réussi à rien, et récemment le premier ministre d’Angleterre, M. Gladstone, avouait devant le parlement l’échec de la politique qu’il avait suivie. Non-seulement il faisait cet aveu avec l’ingénuité d’audace qui est dans sa nature ; il allait bien plus loin, il donnait spontanément le signal dune évolution complète de politique. Puisque tout ce qu’on avait fait n’avait pas réussi, il fallait essayer autre chose, pensait-il, et il l’essayait effectivement. Il se disposait à étendre les mesures agraires au-delà de toutes les espérances des Irlandais. Il mettait en liberté les chefs de la ligue momentanément emprisonnés, M. Parnell, M. Dillon et tous les « suspects, » comme on les appelait. Il faisait tout cela sans craindre de paraître se désavouer lui-même, au risque d’avoir à se séparer de quelques-uns de ses collègues, notamment de celui qui était le plus engagé, du secrétaire pour l’Irlande, M. Forster, qui après avoir pris depuis un an toutes les responsabilités, n’a pas voulu se prêter à un changement de front qu’il n’approuvait pas. M. Forster s’est retiré, et il n’a point hésité à déclarer devant le parlement que, s’il se retirait, c’est qu’il ne croyait pas le moment des concessions venu, c’est qu’il ne jugeait pas opportun de mettre en liberté sans conditions les chefs de l’agitation irlandaise. En un mot, M. Forster est resté jusqu’au bout fidèle à la politique de forte vigilance, même de coercition qu’on abandonnait, tandis que M. Gladstone s’engageait de plus en plus dans une expérience qui n’a pas laissé de surprendre ou d’inquiéter beaucoup de ses partisans. Le premier ministre, en mettant en liberté M. Parnell et ses amis, n’avait point évidemment exigé d’eux des engagemens publics auxquels ils ne se seraient pas d’ailleurs prêtés ; il est bien clair cependant qu’il connaissait leurs dispositions, qu’il croyait pouvoir jusqu’à un certain point compter sur eux pour l’accomplissement de ses nouveaux desseins, et pour le reste il se fiait à la générosité de ses intentions ; C’est comme représentant de cette politique de conciliation et de paix que le frère de lord Hartington, lord Frederick Cavendish, venait d’arriver à Dublin, et c’est justement à cette heure qu’a éclaté la catastrophe de Phœnix-Park, comme pour montrer dans une lueur sinistre que M. Forster pouvait avoir raison, que M. Gladstone se laissait peut-être entraîner sans garanties suffisantes dans une dangereuse évolution.

La question est maintenant de savoir ce qui résultera de cet odieux attentat, quelle influence cette sanglante aventure va exercer sur la direction des affaires irlandaises. Il est certain que la politique à laquelle M. Gladstone paraissait vouloir se rattacher, qui pouvait passer simplement pour généreuse avant le crime, se trouve singulièrement compromise et qu’elle sera tout au moins ajournée. Pour le moment, il n’y a point à y penser. La seule préoccupation est de décourager une agitation qui peut engendrer de tels forfaits, d’employer toutes les forces du gouvernement à déjouer les complots, à combattre les fauteurs de meurtre, et c’est là précisément l’objet d’un bill que le cabinet vient de présenter pour tâcher d’avoir raison des sociétés secrètes, pour organiser de nouveaux moyens de répression. Le bill avait été annoncé par le premier ministre, il est maintenant connu ; il est plus sévère que tous les autres bills qui ont été présentés jusqu’ici, et il a été adopté sur-le-champ, à la première lecture. Le gouvernement, dans le premier moment d’émotion, était certain d’avance de rallier tous les partis. Il faut bien cependant en convenir : les mesures nouvelles peuvent être une nécessité, elles ne sont pas une solution, et ce n’est pas avec l’état de siège, avec les actes de justice sommaire, avec le droit d’interdire les réunions publiques ou de suspendre les journaux qu’on résoudra cette malheureuse question irlandaise. Elle reste entière, cette terrible question ; elle se reproduira sans cesse, et il n’est point impossible que le cabinet actuel, par les tergiversations dont il a offert le spectacle, par ses oscillations entre les concessions démesurées et les procédés de la force, n’ait perdu un peu de son ascendant pour dominer les difficultés. Aujourd’hui M. Gladstone a encore tout pouvoir ; demain naîtront peut-être pour lui les embarras suscités par des adversaires qui lui demanderont compte de ce qu’il aura fait, et de ce qu’il n’aura pas fait.

Les pays les plus paisibles de l’Europe, qui ont la bonne fortune de n’être point exposés à des tragédies comme celle qui émeut en ce moment l’Angleterre, ne laissent pas d’avoir eux-mêmes parfois leurs affaires quelque peu troublées ou embarrassées. Ils n’ont pas les sombres et poignantes diversions des états où se livrent de grands combats ; ils ont dans une mesure plus modeste leurs incidens parlementaires, leurs difficultés de gouvernement, leurs problèmes économiques, leurs crises ministérielles. La tranquille et sage Hollande en est là ; elle vient de voir sombrer un cabinet dans une discussion des chambres, et, par une curieuse particularité, la crise néerlandaise s’est produite à l’occasion du traité de commerce signé avec la France. Ces négociations commerciales qui traînent depuis des années entre les gouvernemens ne sont pas décidément heureuses. Elles ont été dix fois suspendues ou reprises sans arriver à un dénoûment avec l’Angleterre. Ce n’est pas sans peine que le traité de commerce franco-italien vient d’être approuvé à Rome. A Madrid, une convention du même genre a passionné pendant quelques jours les cortès et a suscité une certaine agitation dans les régions industrielles de la Catalogne. A La Haye, le cabinet n’a pu obtenir des chambres l’approbation d’un traité qui n’était lui-même qu’une seconde édition après l’insuccès d’un premier projet. A la vérité, le traité de commerce avec la France n’a été peut-être que le prétexte ou l’occasion d’une crise qui, sans être absolument prévue, était cependant toujours possible dans une situation parlementaire affaiblie par les divisions ou la confusion des partis. La Hollande en cela ressemble à plus d’un pays de l’Europe aujourd’hui. Le roi et la reine étaient allés récemment en Angleterre pour assister au mariage d’un fils de la reine Victoria, du duc d’Albany, avec une princesse de Waldeck, sœur de la jeune souveraine néerlandaise ; ils ont trouvé à leur retour les affaires ministérielles assez embrouillées, prés de se gâter tout à fait. Ce cabinet qui vient de tomber à La Haye était depuis trois ans au pouvoir où il représentait une politique de libéralisme modéré. Le danger pour lui n’est jamais venu précisément de l’opposition, qui n’est qu’une coalition d’opinions différentes, d’ultra-protestans, de protectionnistes ; sa faiblesse n’a cessé d’être dans sa propre majorité toujours peu forte ou peu sûre, par suite des divisions des libéraux hollandais dans le parlement comme hors du parlement. L’existence de ce cabinet, présidé par M. le baron Van Lynden, n’a pas laissé d’être laborieuse. Déjà, l’an dernier, le ministre des finances, qui était un savant homme, M. Vissering, se voyait obligé de donner sa démission pour n’avoir pas pu faire accepter par les chambres un impôt sur la rente destiné à couvrir des déficits du budget ou à suffire à des dépenses de grands travaux. Depuis, le ministre de l’intérieur, M. Six, s’est vu harcelé à son tour, et, soit impatience, soit fatigue de santé, il s’est retiré, il n’y a pas longtemps. Plus récemment, c’est le ministre des colonies, le baron Van Golstein, qui a eu à soutenir toute sorte de luttes aussi vives que confuses, tantôt à propos de la substitution du régime civil au régime militaire à Atchin, tantôt au sujet d’une question de propriété agraire qui est depuis longtemps pendante à Java, qui a été l’objet d’une multitude d’enquêtes et de contre-enquêtes. Il n’y a que quelques semaines, une commission de la seconde chambre, pour trancher la question, a proposé sur cette affaire de Java une motion que le ministre des colonies n’a pas voulu accepter, dans laquelle il a cru voir un blâme, et M. le baron Van Golstein s’est immédiatement retiré. Puis enfin, entre bien d’autres difficultés, est venu ce traité de commerce franco-hollandais qui, après avoir été présenté et repoussé une première fois, a été remanié, amendé et soumis de nouveau au parlement. Dès le premier instant, il était clair que le malheureux traité trouvait peu de faveur, qu’on ne lui faisait pas bonne figure. Vainement le ministre des affaires étrangères, M. Rochussen, et quelques députés, ont mis tout leur zèle à le défendre, à rappeler que l’industrie et le commerce avaient été les premiers à le demander, afin que la Hollande ne tombât pas sous la loi du tarif général français. L’opposition ne s’est pas montrée satisfaite. Protectionnistes et libre-échangistes se sont alliés ; ils ont fait campagne contre le traité, sous prétexte qu’il n’offrait pas beaucoup plus d’avantages que le tarif général et que la Hollande aliénait, sans compensation suffisante, la liberté de modifier ses propres tarifs. La durée de dix ans, assignée au traité, a été surtout un des griefs allégués par l’opposition. Bref, au scrutin, le traité n’a obtenu que trente-sept voix ; il a été repoussé par quarante-trois voix. Le gouvernement en a été pour un échec de plus.

On a dit, probablement pour faciliter le succès de l’opposition au dernier moment, qu’il fallait écarter la politique de la discussion, qu’il n’y avait pas de question ministérielle en jeu, et dans le fond c’est peut-être la politique seule qui a dicté le vote contre un cabinet dont les partis ne sont pas contens. C’est la politique qui a prévalu sur l’intérêt économique. Il s’ensuit que provisoirement cet intérêt est sacrifié, que la Hollande va être soumise au tarif général français, et les députés qui ont repoussé le traité ne tarderont pas à s’apercevoir qu’ils ont médiocrement servi l’industrie et le commerce de leur pays. Dans tous les cas, le résultat le plus clair, le plus immédiat du vote de la seconde chambre de La Haye, c’est que le ministère tout entier a cru devoir donner sa démission. Il reste à savoir comment cette crise va finir, comment le ministère Van Lynden sera remplacé. Le roi trouvera-t-il dans la confusion des partis les élémens d’une administration assez forte pour avoir une majorité, pour exercer le pouvoir avec autorité ? Se bornera-t-on à remanier encore une fois l’ancien cabinet en écartant les ministres qui se sont le plus engagés dans l’affaire du traité de commerce ? La question ne laisse pas d’être difficile, même dans un pays où il est rare que le dernier mot ne reste pas au bon sens et à la modération.


CH. DE MAZADE.