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Chronique de la quinzaine - 31 mai 1882

Chronique n° 1203
31 mai 1882


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




31 mai.

Le mal du moment, un mal invétéré et croissant, c’est qu’on ne sait pas trop où l’on va, qu’on semble se plaire aux situations fausses, et c’est surtout dans les situations fausses qu’il faut s’attendre à de l’imprévu. Assurément, à n’observer la politique qu’à la surface, les choses suivent leur cours d’une façon à peu près régulière. En réalité, il n’y a pas de direction, il n’y a pas ce qu’on appelait récemment encore une « orientation. » On se laisse aller à la dérive, au gré des caprices de tous les jours et des passions de partis, soulevant toutes les questions à la fois, la chambre se permettant tout faute d’être dirigée, le gouvernement se prêtant complaisamment à tout pour garder tant bien que mal une majorité. On se livre à l’aventure, sans s’apercevoir qu’à ce régime de toutes les confusions les situations les plus fortes s’altèrent, les pouvoirs se décomposent, et on finit par s’accoutumer si bien à ce décousu de la vie publique, à ce désordre, qu’il y a une sorte de surprise le jour où un esprit net et ferme se décide à un acte de virilité, à une résistance de bon sens. M. le ministre des finances, qui sait ce qu’il veut, a eu récemment ce mérite de payer de sa personne, d’engager vaillamment sa responsabilité, de ne pas rendre les armes au nom du gouvernement devant une de ces fantaisies qui bouleversent un budget. Il aurait pu sans nul doute être victime de sa résolution ; il a eu, au contraire, l’avantage de sortir victorieux de cette échauffourée imprévue, et mieux encore, il a prouvé qu’il ne servait à rien de se perdre dans toutes les capitulations comme l’a fait le ministère depuis quatre mois, qu’il suffisait le plus souvent d’un sentiment juste des intérêts publics, d’un peu de fermeté pour avoir raison de toutes les incohérences, pour remettre les affaires du pays dans le vrai chemin. Qu’est-il arrivé en effet et que reste-t-il de cet incident, certes fort imprévu, né il y a quelques jours au courant d’un débat tout financier ? Y a-t-il eu un commencement de crise ? N’était-ce, comme on l’a dit, qu’un simple malentendu ? Toujours est-il qu’un instant l’alarme a été chaude et que l’action a été vivement conduite. Au premier abord, la question n’était point sans doute de celles qui peuvent passionner une assemblée. Il s’agissait d’un certain nombre de motions tendant à modifier le régime fiscal des boissons, et, pour une de ces motions, la commission d’initiative, selon l’habitude invariable, proposait à la chambre l’éternelle prise en considération. Une simple prise en considération, c’est peu de chose si l’on veut ; ce n’est pas moins une première atteinte à l’organisme financier. Toutes ces propositions ont l’inconvénient de toucher à une multitude d’autres questions fiscales, de nécessiter toute sorte de remaniemens législatifs qui compliquent la solution, et surtout de laisser entrevoir des suppressions d’impôts au moment où l’on est occupé à résoudre le laborieux problème de mettre l’équilibre dans le budget. C’est justement sur ce point que M. Léon Say a ouvert résolument le combat, demandant sans hésiter à la chambre de repousser la prise en considération, démontrant le danger d’agiter l’opinion avec des questions qui ne peuvent être résolue, pour le moment, qui pourraient conduire, — c’est le mot qu’il a prononcé, — « à des désastres budgétaires. » M. Léon Say a parlé en vrai ministre des finances, en homme qui est arrivé au pouvoir pour faire des choses sérieuses, pour appliquer un programme mûrement médité, et, ce qu’il y a de plus curieux, c’est l’espèce d’ébahissement qu’a paru éprouver la commission parlementaire en rencontrant une si vive résistance chez un ministre. La commission a objecté assez mélancoliquement qu’il serait pourtant intéressant que le gouvernement n’eût qu’une théorie en matière de prise en considération, que le cabinet avait laissé passer des propositions bien autrement graves, auxquelles il se disait opposé, et qu’il était bien peu conséquent avec lui-même en arrêtant une proposition d’un ordre plus modeste. Oui, sans doute, la commission avait raison, elle était parfaitement fondée dans ses plaintes : le gouvernement a en effet laissé passer jusqu’ici tout ce qu’on a voulu ; il a cru se tirer d’embarras par un ajournement qui, selon toute apparence, ne fera que lui créer de plus graves difficultés ; M. le ministre des finances, quant à lui, a voulu en finir avec cette tradition compromettante de prises en considération. Il s’est montré très décidé à aller jusqu’au bout, et comme la chambre, par un mouvement de susceptibilité ou par irréflexion, est allée, elle aussi, jusqu’au bout, comme elle a voté ce que M. le ministre des finances avait combattu, M. Léon Say a immédiatement donné sa démission. Or ici l’imbroglio devient assez bizarre.

Évidemment la chambre, en se passant la fantaisie de prendre en considération un projet de réforme sur les boissons, n’avait pas entendu faire une démonstration d’hostilité contre un des membres les plus éminens du cabinet ; elle a paru quelque peu étonnée de ce qu’elle avait fait, et le ministre démissionnaire n’a pas tardé à recevoir de toutes parts l’assurance qu’il n’y avait rien de blessant pour lui dans un vote de surprise. M. Léon Say, de son côté, cela est bien certain, ne cédait pas à une vaine susceptibilité : il n’avait nullement la pensée futile de se retirer par un coup de tête, par une sorte de parti-pris ; mais il ne voulait pas être un ministre prêt à dévorer les affronts, et il tenait surtout à ce qu’il fût bien avéré que sa politique financière demeurait intacte. Comment sortir de là ? C’est la commission du budget qui s’est chargée d’intervenir en faisant observer qu’elle ne pouvait travailler à créer un équilibre sérieux pendant que d’autres s’occuperaient à diminuer les revenus publics, en demandant tout au moins la limitation des pouvoirs de la commission qui serait chargée d’étudier la réforme du régime fiscal des boissons. C’était une résipiscence déguisée, une manière de rouvrir un débat qui en définitive a eu pour dénoûment un ordre du jour, par lequel la chambre a témoigné sa « confiance en M. le ministre des finances. « Vainement on a essayé d’équivoquer, de subtiliser, ou du moins d’éviter une manifestation aussi formelle en proposant l’ordre du jour pur et simple, qui n’aurait eu aucune signification, qui aurait laissé subsister tous les doutes. M. le ministre des finances, en déclarant qu’il n’accepterait que l’ordre du jour de confiance, a ajouté avec une spirituelle hardiesse : « Est-ce clair ? » Et M. Clemenceau a répondu : « C’est clair ! » C’était effectivement très clair, et c’est ainsi que M. Léon Say est demeuré maître du terrain. Entré au pouvoir dans des conditions déterminées, avec un programme précis, sagement combiné, il reste au ministère avec le programme qu’il a résumé dès le premier jour en quelques mots : ordre financier, équilibre du budget, sans conversion de la rente, sans émissions nouvelles de titres, sans rachat des chemins de fer, en d’autres termes sans aucun des moyens empiriques ou hasardeux qui ont été proposés jusqu’ici. Il a eu la rare fortune de pouvoir maintenir dans son intégrité, sans rien céder, une politique financière qui en définitive est la politique du cabinet tout entier, et on remarquera que, dans cette crise très vive, très rapide, M. Léon Say est resté seul sur la brèche, que seul il s’est défendu, que seul, par conséquent, il a triomphé sans le concours d’aucun de ses collègues.

Chose curieuse et significative, en effet ! Dans une circonstance où il s’agissait d’une affaire de gouvernement, d’une partie essentielle de la politique du ministère, M. le président du conseil a paru à peine. Il a pu sans doute intervenir pour conseiller à M. le ministre des finances de se résigner, de patienter avec toutes les prises en considération. Il n’a pas jugé nécessaire d’aller plus loin, il a paru se désintéresser du dénoûment, il a cru vraisemblablement que cela ne le regardait pas, et s’il y a quelque utilité à le remarquer, — ce n’est point certes pour le stérile plaisir de signaler ou de supposer des antagonismes entre deux ministres, — c’est parce qu’on peut voir peut-être par là une fois de plus comment M. le président du conseil entend son rôle de chef de cabinet. M. de Freycinet semble trop porté à croire que le rôle d’un premier ministre consiste à s’effacer le plus souvent, à céder beaucoup. Déjà, il y a bientôt deux ans, dans son premier passage aux affaires, il avait eu un instant quelque velléité d’initiative ; il avait inauguré une politique dans les questions religieuses. Il en avait le droit puisqu’il représentait la pensée dirigeante du gouvernement, et cependant, le jour où des difficultés s’élevaient dans le conseil au sujet de celte politique, c’est lui, chef du cabinet, qui s’effaçait devant ses collègues, sans attendre même de prendre le parlement pour arbitre. Aujourd’hui, c’est M. le ministre des finances qui s’est trouvé engagé sur une question délicate, et M. le président du conseil est rentré sous sa tente ; il n’a pas eu une parole pour la défense de la politique financière que le cabinet tout entier a acceptée, qu’il s’est appropriée le jour où il s’est formé. C’est M. Léon Say qui a été par le fait président du conseil dans ce dernier incident, qui paraissait parler au nom du gouvernement lorsque, faisant allusion à toutes ces prises en considération qui se sont succédé depuis quelques mois, il disait avec l’autorité de la raison : « Rien n’est plus dangereux que d’agiter les intérêts et de faire croire à d’importans changemens dans la législation quand il n’y a que très peu de chances de trouver des solutions pratiques. » M. Léon Say a eu certainement, avec le vote qui l’a raffermi dans son poste, le succès de l’esprit politique, du bon sens, et de cette échauffourée imprévue qui a failli être une crise ministérielle, il reste dans tous les cas le salutaire exemple de ce que pourraient pour le bien du pays, pour l’honneur du gouvernement, une certaine netteté d’idées et une certaine fermeté de résolution. C’est provisoirement, si l’on veut, la moralité ou une des moralités de l’incident.

Après cela, parce que cette crise de quelques heures a été dénouée avec dextérité, de la manière la plus favorable, s’ensuit-il qu’elle ne se renouvellera pas ? Il y a bien des raisons au contraire pour qu’elle se reproduise à une prochaine occasion, et la première des raisons, c’est la condition laborieuse, incertaine d’un pouvoir qui veut et qui ne veut pas, qui résiste avec M. Léon Say et qui abandonne tout avec M. le président du conseil ; c’est la situation même d’un cabinet où les influences se croisent, où ce que fait un ministre ressemble parfois à Une critique de ce que font les autres ministres. Aujourd’hui la crise est passée, parce que M. le ministre des finances a su se tirer lestement d’affaire sans aucun secours, sans qu’on ait pu même distinguer si ses collègues marchaient avec lui ; mais il est bien clair qu’une certaine incohérence subsiste, qu’il y a des confusions plus ou moins déguisées selon les circonstances, et déjà il y a plus d’un observateur occupé à chercher d’où viendra la prochaine dislocation. La vérité est que ce ministère qui, au moment où il est venu au monde, avait quelque apparence de force et d’autorité, est resté cependant assez faible parce qu’il n’a pas su se fixer et se donner une politique, parce qu’il se borne à vivre, parce que, sauf sur certains points spéciaux, tout ce qu’il fait se réduit à louvoyer, à négocier sans décourager personne. Ce n’est point absolument une garantie contre les bourrasques. Il y a une autre raison, à part les faiblesses ou les divisions du ministère lui-même, pour que les difficultés puissent se renouveler, c’est l’état moral de la chambre, la distribution ou la disposition des partis. M. le ministre des finances est un homme trop avisé pour se faire illusion, pour se figurer qu’il y ait de longs espoirs à former avec une assemblée où règnent l’esprit de parti dans ce qu’il a de plus étroit ou de plus violent et l’esprit de localité dans ce qu’il a de plus vulgaire, où la masse parlementaire est le plus souvent la dupe de ses passions et de ses préjugés. La chambre des députés s’est empressée récemment de donner un vote de confiance à M. Léon Say qu’elle n’avait pas voulu renverser, qu’elle avait atteint sans préméditation. Elle a désavoué le lendemain sans difficulté ce qu’elle avait fait la veille, elle peut recommencer tous les jours ; elle n’a que des impressions du moment et des instincts.

Cette chambre, avec laquelle il faut compter sans cesse, elle reste, après tout, ce qu’elle a toujours été depuis qu’elle existe : accessible à toutes les influences, ombrageuse jusqu’à la puérilité, faute de lumières, sans défense contre les propositions les plus extrêmes qui s’offrent à elle, prête à se jeter sur tout, sur l’armée, sur la magistrature, sur les finances, sur l’enseignement, sans examiner si elle ne désorganise pas la France sous prétexte de réaliser des réformes douteuses. Elle n’a de fixité que sur un seul point, dans une seule idée, — la haine furieuse, aveugle et passablement mesquine de ce qui, dans le langage des partis, s’appelle « cléricalisme. » Sur ce point elle en est au Voltaire-Touquet, à l’érudition de Dufaure et aux déclamations de 1825. Il suffit de lui montrer un morceau de robe noire pour la rallier. C’est sa passion, et cette passion, elle la satisfait encore aujourd’hui, avec le concours de M. le ministre de l’instruction publique, par ce supplément de loi sur l’enseignement secondaire qui vient d’être discuté, qui n’a vraiment rien de libéral, qui n’est que le complément d’une série de lois conçues, imaginées depuis quelque temps pour faire honneur à un prétendu idéal républicain. Ces jours derniers, dans un discours un peu emphatique prononcé à l’occasion d’un concours le gymnastique à Reims, M. le ministre de l’instruction publique ajournait ses auditeurs à dix ans pour savoir ce que les réformes nouvelles auront fait de la jeunesse française, et il triomphait d’avance. Ce qui en sera réellement, M. le ministre de l’instruction publique, avec toute son assurance, ne peut pas le dire. C’est dans tous les cas la plus hasardeuse, la plus redoutable des expériences, tentée avec plus de présomption que de maturité sur une génération qu’on entreprend de former sur un nouveau modèle. Certes, sans accepter les exagérations de ceux qui ne voient dans les dernières défaites de la France qu’une question d’instruction primaire, il est bien facile d’avouer qu’il n’y avait lieu de plus légitime que de vouloir réformer l’enseignement public. Répandre l’instruction populaire, multiplier les écoles, relever les études à tous les degrés, perfectionner les méthodes, c’était une pense généreuse, faite pour séduire les esprits sérieux et prévoyans. De plus, réserver dans cette œuvre de patience et de progrès la part d’autorité due à l’état, maintenir avec les précautions nécessaires certains droits de vigilance et de contrôle, c’était encore simple et naturel. Tout cela était possible, légitime, à une condition, c’est qu’on n’en fit pas une tyrannie, qu’on ne prétendit pas se servir de ces réformes, aussi bien que des forces de l’état, dans un intérêt de secte, contre certaines croyances, — que la politique, en un mot, ou, pour mieux dire, l’esprit de parti n’envahît pas tout. Malheureusement, on ne peut guère s’y méprendre, c’est la politique de parti qui a tout envahi, qui est restée le plus souvent l’unique et souveraine inspiratrice jusque dans le modeste domaine de l’éducation de l’enfance. Sous prétexte de séculariser l’enseignement, on organise la guerre aux croyances traditionnelles, aux influences religieuses. Sous le voile de la neutralité de l’état, on bannit le nom de Dieu des programmes du plus humble enseignement. Dans l’intérêt ou le prétendu intérêt des écoles de l’état, on met le zèle le plus ingénieux à rendre la vie difficile, presque impossible aux écoles libres. L’enseignement, on ne le cache pas, devient un instrument de propagande pour « les idées qui nous sont chères, » selon le langage du jour, et on dirait que, dans tout ce qui se fait depuis quelque temps, l’unique et invariable pensée est de cerner la liberté, de lui retrancher ses garanties l’une après l’autre, — jusqu’à cette dernière loi qui vient d’être discutée, qui n’est qu’une restriction de plus de la liberté de l’enseignement secondaire.

L’état ! l’état ! qu’on le respecte et qu’on le fasse respecter, qu’on lui laisse sa puissance légitime, rien de mieux assurément. Il est cependant étrange que ceux qui passent leur temps à le désorganiser, à le dépouiller de ses prérogatives les plus essentielles ne se souviennent de ses droits que lorsqu’ils peuvent s’en faire une arme contre la liberté des autres. L’état, tel qu’il doit être dans la société moderne, n’exclut pas apparemment la liberté jusque dans l’enseignement, et les maîtres du jour ne sont pas sans doute les premiers qui aient compris ses fonctions et son rôle. Cette loi même de 1850, dont on parle si souvent aujourd’hui, qu’on réforme d’une façon passablement décousue, elle ne désarmait pas les pouvoirs publics autant qu’on le dit. Elle assurait à l’état le droit d’inspection et de contrôle ; elle exigeait des garanties de capacité et de moralité, elle imposait un stage, et si ces garanties, ces droits ont été insuffisans ou inefficaces, ce n’est pas absolument la faute de la loi ; c’est la faute de ceux qui n’ont pas voulu ou n’ont pas su s’en servir et qui aujourd’hui préfèrent recourir à des procédés plus commodes d’omnipotence. Comment ya-t-on, en effet, remplacer le système de garanties rie 1850 ? Que peut être ce certificat d’aptitude pédagogique qu’on prétend imposer aux chefs d’établissemens libres ? En apparence, c’est une garantie qui n’a rien d’extraordinaire. En réalité, c’est une formalité insignifiante et banale qui n’a aucun prix, ou bien ce certificat peut devenir le plus redoutable instrument d’autorité discrétionnaire. On a parlé assez souvent dans cette dernière discussion de la dignité, des qualités morales du chef d’institution libre, de son rôle comme « éducateur ; » on a mis « l’éducateur » partout, c’est le mot à la mode. De quelle façon cependant vérifiera-t-on ce genre d’aptitude ? Comment arrivera-t-on à constater que l’homme comparaissant devant une commission pédagogique est bien cet « éducateur » qu’on demande ? D’ailleurs, en dehors des conditions de capacité et de moralité qui étaient déjà dans l’ancienne loi, jusqu’à quel point a-t-on le droit d’examiner cet homme sur son caractère, sur la manière dont il entend la dignité, sur ses opinions, sur ses tendances, sur les méthodes qu’il se propose de suivre ? On n’ira pas jusque-là, dira-t-on ; qui peut le garantir ? C’est nécessairement l’arbitraire le plus complet, et en d’autres termes, pour appeler les choses par leur nom, c’est sous une forme plus ou moins déguisée le rétablissement de l’autorisation préalable d’autrefois. Ainsi, sous prétexte de réformes et de progrès, voilà où l’on arrive. On retourne en arrière. On efface de l’histoire les revendications de tous les libéraux d’autrefois, ces garanties laborieusement conquises, consacrées par la constitution même de 1848. Depuis plus de trente ans, la liberté de l’enseignement est entrée dans les mœurs, elle a été pratiquée avec succès ; elle est naturellement réclamée plus que jamais aujourd’hui par tous les hommes qui y trouvent une dernière garantie pour leurs croyances. On répond par le rétablissement de l’autorisation préalable telle qu’elle existait au temps passé. C’est comprendre étrangement le progrès, on en conviendra.

Et puis, ceux qui se plaisent à ces innovations, qui ne sont que des résurrections d’arbitraire, se flattent aujourd’hui d’user dans l’intérêt de leurs idées de cette arme remise à neuf ; mais sont-ils bien sûrs qu’ils seront les seuls à s’en servir, qu’ils ne travaillent pas pour leurs adversaires ? Les républicains contemporains, sans s’en apercevoir ou par une dangereuse infatuation de parvenus, ont déjà créé un certain nombre de précédens redoutables. Ils ont décrété les invalidations en masse par représaille de parti ; ils ont lestement invoqué pour leurs campagnes la raison d’état ; ils ont employé la police à bien des usages, ils ont fait appel à la justice administrative, aux procédés sommaires. Maintenant ils rétablissent d’une façon plus ou moins subtile l’autorisation préalable dans les affaires de l’instruction nationale. Ils vont bien. Seulement que pourraient-ils dire le jour où d’autres arrivant au pouvoir se serviraient des mêmes armes pour les bannir, eux et leurs idées et leurs influences, non-seulement de l’enseignement, mais de toutes les sphères de l’activité publique ?

C’est l’éternelle et ironique histoire des versatilités des partis qui se croient habiles parce qu’ils sont oublieux et qui ne sont qu’aveugles, qui ne veulent pas prévoir aux jours du succès qu’ils pourront retomber dans la mauvaise fortune. Ils en sont tous là. Il y a quelques années, les conservateurs avaient la victoire ; ils en ont peut-être abusé quelquefois sans se préoccuper d’un lendemain dont ils n’étaient pas sûrs ; ils se sont trop figuré que toutes leurs œuvres leur serviraient, ils n’ont pas assez compté avec la réaction qui pouvait suivre leur règne. Aujourd’hui ils sont vaincus, ils sentent le prix de toutes les garanties, de toutes les franchises ; ils sont pour la liberté, et il est certain que M. l’évêque d’Angers, M. le comte Albert de Mun, l’ont défendue l’autre jour avec éloquence. Les républicains, de leur côté, ont passé des années à réclamer tous les droits : ils étaient dans l’opposition ! M. le ministre de l’instruction publique lui-même et bien d’autres défendaient avec feu la liberté de l’enseignement. Ils sont maintenant aux affaires, et, par une inconséquence intéressée, ils oublient ce qu’ils ont dit autrefois. Ils invoquent les doctrines d’état. Ils se servent sans plus de façon de toutes les ressources du pouvoir pour « opprimer ceux qui ne sont pas de leur avis, » comme le leur a dit un député radical. Ils ne songent pas qu’ils peuvent de nouveau être des vaincus et qu’ils auront de leurs propres mains préparé des armes qui pourront être tournées contre eux. Qu’en faut-il conclure ? Une seule chose, c’est que les partis sont tour à tour inconséquens, que leurs calculs sont trompeurs, et que ce qu’il y a de mieux, de plus sûr, c’est de rester fidèle à la liberté dans la bonne comme dans la mauvaise fortune. Il faut savoir la respecter quand on est au gouvernement pour avoir le droit de la réclamer quand on est dans l’opposition. Si ce n’était pas de la justice, ce serait encore de la prévoyance.

Et qu’on n’essaie pas de subtiliser comme on le fait trop souvent aujourd’hui, qu’on ne dise pas que ce sont des adversaires qui réclament cette liberté et qu’on ne peut pas leur laisser les moyens de reconquérir un pouvoir, un ascendant dont ils abuseraient encore une fois ! C’est une manière trop commode de se mettre à l’aise, de se dispenser de reconnaître des droits et de déguiser sous des subterfuges de tactique le rétablissement de l’autorisation préalable. La commission de la loi sur l’enseignement secondaire a vraiment des euphémismes qui ne sont pas toujours heureux. M. Mézières, qui n’est pas de la commission, qui faisait l’autre jour son début comme orateur au parlement et qui a parlé avec la distinction d’un lettré, revendiquait l’honneur de défendre la liberté « pour nos ennemis comme pour nos amis, » ainsi qu’il l’a dit. La liberté, en effet, est pour tout le monde ou elle n’existe pas, et M. Mézières était dans la vérité. Eh bien ! c’est sur ce terrain de la liberté vraie et sincère pour tous que les esprits sérieux peuvent se rapprocher. M. Mézières n’est pas le seul de cette opinion dans la chambre ; il y a d’autres députés qui ont les mêmes idées. Ils ont les lumières, la raison, le talent ; ils ne peuvent d’un autre côté être suspects puisqu’ils ont donné des gages aux institutions républicaines. C’est à eux de former dans ce parlement incohérent et divisé le camp de la modération intelligente et libérale, de prouver que la république n’est pas la guerre aux traditions et aux croyances, qu’elle peut réaliser dans ses lois, respecter dans ses actes, ces garanties qui ont été l’honneur de la monarchie constitutionnelle. Ils ne sont qu’une minorité, dira-t-on, ils sont exposés à n’être pas suivis. Ils ne sont aujourd’hui qu’une minorité, c’est possible ; demain ils pourraient être plus nombreux, parce qu’ils seraient l’élite éclairée élevant le drapeau d’un libéralisme rassurant pour tous, représentant la seule politique qui puisse dissiper les obscurités dans lesquelles on se débat et remettre le nouveau régime dans le droit chemin.

Lorsqu’il y a quelques jours une commission parlementaire, — il y a des commissions sans nombre, — portait devant la chambre ces comptes, tant attendus, si souvent réclamés sur l’année de la guerre, sur ces terribles mois de 1870-1871, on ne pouvait se défendre d’une réflexion. Ces comptes, que viennent-ils faire aujourd’hui ? Ils ne sont plus que de l’histoire. Tout a été dit depuis longtemps, toutes les récriminations et les violences sont épuisées, et par le fait, il n’y a pas eu même de discussion. Les comptes sont rentrés dans les archives ; mais de ces événemens présens à toutes les mémoires, toujours accablans pour le pays, quoique déjà vieux de douze années, il reste un enseignement qui ne peut être perdu : c’est que, si on a quelque piété patriotique, quelque souci de l’avenir national, tout doit tendre à confondre les âmes et les esprits dans les mêmes pensées, dans les mêmes sentimens. Or pour réaliser, autant que cela est possible, cette union, quelle est la meilleure politique ? Est-ce la politique irritante de parti, de violence et de division qu’on pratique aujourd’hui ? N’est-ce pas plutôt la politique de libéralisme équitable dont nous parlions, celte politique que les hommes éclairés du parlement devraient rappeler et soutenir en toute occasion ? La question est là tout entière : par l’une de ces politiques la France reste nécessairement affaiblie, en guerre avec elle-même ; par l’autre elle retrouve la force et le crédit d’une puissance qui, appuyée sur la paix intérieure, garde la liberté de son rôle dans le monde.

Aussi bien, il faut l’avouer, les perspectives extérieures ne sont pas à l’heure présente des plus favorables, et notre pays, pour sa part, est engagé, bon gré mal gré, dans une affaire qui ne laisse pas de prendre un caractère inquiétant : c’est toujours cette affaire d’Egypte qu’on a cru régler tout récemment par une démonstration navale de la France et de l’Angleterre devant Alexandrie et qui, loin de s’apaiser, vient d’entrer dans la phase la plus aiguë. Il n’est point douteux qu’il a dû y avoir quelque méprise, qu’on s’est rendu un compte peu exact de la situation, qu’on a laissé un peu trop courir ces événemens où une révolution intérieure se mêle aux difficultés diplomatiques de l’ordre le plus sérieux et le plus délicat. Toujours est-il que l’imbroglio est complet aujourd’hui dans la vallée du Nil. Cette question d’Egypte, elle était sans doute toujours menaçante depuis les insurrections militaires qui ont porté au pouvoir un soldat ambitieux, Arabi-Pacha : elle a été surtout aggravée, compliquée et précipitée il y a quelques semaines par ce conflit qui a éclaté tout à coup entre le khédive et ses ministres, qui était par lui-même la révélation bizarre d’une situation anarchique. Ce conflit, on le sait, s’était produit à la suite d’une prétendue conspiration militaire et d’un jugement de cour martiale condamnant les chefs de la mystérieuse conspiration. Le khédive a voulu gracier les condamnés ; le ministère, qui se résumait dans Arabi-Pacha, devenu maître de tout, n’a voulu ni accepter la décision du prince ni se retirer. Il s’est mis en insurrection déclarée contre le vice-roi, et voilà la guerre intestine allumée aux bords du Nil sous les yeux des puissances manifestement intéressées à surveiller tout ce qui se passe en Egypte.

Qu’allait-il sortir de là ? Pendant quelques jours on est resté en présence. Tewfik-Pacha s’est débattu tant bien que mal, cherchant secours et conseil un peu partout, s’adressant tour à tour aux puissances et à la Porte, tenant assez ferme néanmoins. Le ministère a poussé la révolte aussi loin qu’il l’a pu, sans déguiser l’intention d’aller jusqu’à la déposition du prince. Il a essayé de réunir, de gagner à sa cause la chambre des notables, qui a résisté, qui a refusé du moins de prendre un rôle dans le mouvement. Il a voulu se servir de l’armée. Bref, on était en pleine anarchie lorsque quelques médiateurs, et particulièrement le président de la chambre des notables, se sont interposés pour amener un rapprochement entre le khédive et ses anciens ministres. La comédie de la réconciliation a été assez complète, et Arabi-Pacha lui-même a paru s’humilier devant son souverain. Ce n’était là évidemment qu’un assez équivoque expédient qui ne décidait rien, qui prolongeait l’anarchie, au contraire, en réinstallant la sédition au pouvoir. C’est au cours de ces incidens que la France et l’Angleterre se sont décidées à envoyer une force navale devant Alexandrie. La démonstration était accompagnée d’une sorte d’ultimatum déclarant que les deux puissances n’avaient d’autre objet que de maintenir la situation de l’Egypte telle qu’elle a été réglée, de garantir l’autorité du khédive, et réclamant la démission du ministère en même temps que l’éloignement d’Arabi-Pacha. On a cru sans doute que cette démonstration allait exercer une influence magique, rétablir l’ordre en Egypte. Malheureusement l’illusion n’a pas été longue. La présence des navires européens, loin de tout apaiser, n’a eu au contraire d’autre effet que de raviver et d’envenimer la crise. D’une part, le ministère, après une apparence de démission, a relevé plus que jamais le drapeau de la révolté, déclinant la sommation anglo-française, cherchant à soulever les passions nationales contre l’intervention étrangère, en appelant directement à la puissance suzeraine, à la Porte, contre le khédive lui-même. D’un autre côté, par le seul fait de ces incidens nouveaux, la question diplomatique se complique singulièrement, et, pour tout dire, la France et l’Angleterre restent provisoirement dans une situation assez délicate. S’il y a une compensation, elle est dans cette déclaration de M. Gladstone qui assurait ces jours derniers en plein parlement que l’union de l’Angleterre et de la France n’avait jamais été plus complète, « même à l’époque de la guerre de Crimée. » Il n’est pas moins évident que les deux puissances, avec leurs navires dans les eaux d’Alexandrie, éprouvent un certain déboire, qu’avant d’aller plus loin elles ont à se concerter avec tous les cabinets et qu’il reste maintenant à savoir si ce sera la Porte qui interviendra plus activement, dans quelles conditions elle sera autorisée à intervenir. On a cru toucher à la fin d’une crise importune : ce n’est peut-être que le commencement de complications plus graves et plus étendues pour l’Orient et pour l’Occident.


Ch. de Mazade.