Chronique de la quinzaine - 14 avril 1882

Chronique n° 1200
14 avril 1882


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




14 avril.

Puisque le parlement a pris congé pour un mois, puisque les représentans de la France, sénateurs et députés, sont dispersés dans les provinces, ils pourraient bien, les uns et les autres, profiter de ces loisirs de printemps pour s’éclairer et s’instruire, pour étudier un phénomène d’un intérêt à la fois piquant et sérieux. Les uns et les autres, sénateurs et députés, les députés bien plus encore que les sénateurs, devraient se demander comment il se fait que leur départ soit d’habitude le signal d’une sorte d’apaisement, qu’il laisse tout le monde tranquille, et que leur retour, au contraire, réveille les inquiétudes, les incertitudes, les impatiences.

C’est un fait avéré, plus d’une fois constaté, à peu près invariable : avec les vacances des chambres on se sent soulagé provisoirement, on a du repos pour quelques mois ou pour quelques semaines ; avec les sessions, telles qu’elles se passent depuis quelques années, on se sent moins rassuré, on éprouve toujours une vague impression de malaise. En un mot, on craint la rentrée des chambres et les longues sessions plus qu’on ne les désire. L’opinion, sur ce point, se montre assez souvent sceptique et fatiguée. Comment cela se fait-il ? Ce n’est pas sans doute que dans le fond le pays ait le dégoût du régime parlementaire et qu’il soit disposé à revenir aux carrières, à se laisser ramener aux régimes d’absolutisme qu’il a connus, dont il a fait la dure expérience, dont il expie encore les fautes et les excès. Le pays tient sûrement aux inslitutions libres ; il aime les débats des assemblées, il met son plaisir et son intérêt dans les discussions où il voit ses affaires traitées sérieusement. Il n’est pas découragé de la liberté, il a des faiblesses pour l’éloquence, quand il y en a, et s’il éprouve un indéfinissable malaise au spectacle de certaines de nos sessions, ce n’est pas la faute du régime parlementaire ; c’est la faute de ceux qui faussent et dénaturent ce régime, qui en font un moyen de petites brigues et de manèges, un instrument de domination vulgaire et d’agitation stérile, qui ne peuvent se trouver quelques jours réunis sans créer aussitôt cette situation agaçante où l’on est réduit chaque matin à se dire : Que va-t-il encore arriver ? quelle institution va être mise en doute ? à quoi s’attaquera-t-on ? à quelles propositions nouvelles aura-t-on affaire aujourd’hui ? — C’est la faute de ceux qui se figurent que le régime parlementaire consiste à tout bouleverser et qui, en bouleversant tout, ne trouvent rien de mieux que de mettre au compte du pays leurs fantaisies et leurs passions. On se paie de cette banalité et on la répète. C’est le pays, dit-on un jour, qui a demandé la révision de la constitution ; c’est le pays qui demande qu’on touche à tout, qu’on détruise le concordat, qu’on désorganise la magistrature, qu’on rachète les chemins de fer, qu’on chasse les croyances religieuses des écoles, qu’on remanie incessamment les lois militaires. Le plus souvent le pays n’a rien demandé ; il ne demande que le repos, la paix protectrice du travail, et s’il paraît quelquefois déçu, s’il préfère encore au tapage inutile de sessions sans profit la tranquillité des vacances, c’est qu’il ne voit ni la réalisation de ses vœux, ni la satisfaction de ses besoins dans cette vaine agitation de législateurs qui ne mettent dans leurs œuvres que des passions de parti, des manies de destruction, st la stérilité d’esprits médiocres.

Les républicains, qui dominent depuis quelques années, qui dirigent tout bien plus que le gouvernement lui-même, n’y prennent pas garde : ils se perdent lentement dans l’opinion par l’âpreté jalouse de l’esprit de parti et par la médiocrité. Ah ! sans doute, il est commode et doux de se laisser aller aux jouissances du règne, d’accaparer les avantages du pouvoir, de se dire qu’on est enfin arrivé à disposer de la France, qu’on est le pays, qu’on parle pour lui et qu’il doit être content d’être si bien représenté et gouverné. Tous les partis ont eu de ces succès trompeurs ; ils en ont tous abusé et ils en ont tous péri. Les maîtres du jour ne se défendent pas de ces infatuations, de ces passions exclusives. Ils tiennent à leur domination, qu’ils prétendent exercer sans partage. Ils surveillent d’un regard soupçonneux le gouvernement qui pourrait avoir des oublis et se montrer trop libéral dans la distribution des fonctions, dans le choix des serviteurs publics. On n’a pas oublié le terrible orage que M. Gambetta a soulevé dans son passage au pouvoir pour avoir appelé M. le général de Miribel au poste de chef ’d’état-major, et quelques autres hommes de talent à des fonctions supérieures. M. Gambetta, pour cette fois, avait compté sans son parti, qui lui aurait peut-être pardonné de tout désorganiser, qui ne lui a pas pardonné de froisser ses passions exclusives. Hier encore, pas plus tard qu’hier, c’était le même orage à propos d’un des plus intrépides officiers de l’armée, M. le général Du Barail, celui que le vieux Changarnier appelait un jour, en pleine assemblée nationale, le « vaillant entraîneur d’escadrons. » Chose étrange ! on aurait osé donner un commandement de cavalerie à un des plus brillans officiers de cavalerie de l’armée française, et, à en croire les notes officieuses, M. le ministre de la guerre se croirait, ni plus ni moins, obligé de s’excuser d’avoir eu une telle pensée. Admettre des hommes capables, sérieux, éprouvés, à servir l’état, c’est presque trahir la république, et comme la république n’a pas brillé jusqu’ici par les talens qu’elle a formés ou qu’elle a reçus en héritage du passé, il s’ensuit qu’elle court souvent le risque d’être singulièrement servie ou représentée. Ces républicains exclusifs d’aujourd’hui ont d’ailleurs une supériorité sur les républicains d’autrefois. Ils ont le sens pratique. Ils ne dédaignent pas les parties solides du pouvoir. Ils ont la vocation des emplois, grands ou petits, et des droits sur le budget. Ils savent très bien se servir des ressources de l’état, sans craindre de multiplier les dépenses publiques, parfois sans doute pour des intérêts sérieux, souvent aussi pour des intérêts d’un ordre assez subalterne, tout local ou tout personnel. C’est un moyen d’assurer leur domination. Les députés eux-mêmes ne négligent pas de s’occuper de leurs propres affaires, et, n’en doutez pas, cette question de l’augmentation du traitement parlementaire, qui a suivi de si près le vote du voyage gratuit sur les chemins de fer, cette question n’est pas tombée dans l’oubli, elle reparaîtra. Il faut une liste civile digne des représentans de la nation ! Or ces dépenses nouvelles qu’on inscrit avec tant de légèreté ou tant d’âpreté au budget, c’est la France qui les paie en définitive, et il reste à savoir si c’est là aussi une de ces choses urgentes que le pays demande.

Quoi donc ! direz-vous, quand on a la majorité, la « suprématie du nombre, » comme disait l’autre jour M. le ministre de l’intérieur, quand on a le pouvoir, est-ce qu’on ne dispose pas souverainement de tout ? Est-ce qu’on n’a pas le droit d’exclure ses adversaires et de donner satisfaction à ses amis, de se servir des armes de gouvernement pour réaliser ses idées dans les écoles comme partout, de distribuer des chemins de fer aux arrondissemens républicains, de réserver les secours de l’état, ainsi que le proposait M. Paul Bert, aux églises des communes bien pensantes ? Soit ; les maîtres du jour qui se livrent à ces singulières inspirations ne s’aperçoivent pas seulement que par leurs passions ou leurs calculs de parti, par leurs abus d’autorité dans un intérêt de domination, par quelques-uns de leurs actes, ils déprissent souvent tout ce qu’ont fait des gouvernemens qui n’ont jamais été considérés comme scrupuleux. Ils se permettent ce que ne se sont pas permis les gouvernemens les plus personnels, les plus décriés, et, au bout du compte, en abusant de tout, ils ne fondent rien, ils n’arrivent qu’à préparer leur propre déconsidération. Ils provoquent eux-mêmes le scepticisme du pays désabusé d’une si étrange politique ; mais ce qu’il y a de plus terrible, ce qui est bien fait pour achever de déconcerter l’opinion, c’est, que tout cela n’est pas compensé par une certaine hardiesse d’idées, par une certaine vigueur dans le maniement des affaires publiques. Malheureusement jusqu’ici, au contraire, tout est assez décousu, passablement médiocre, et les entreprises prétendues réformatrices finissent par des propositions confuses ou par des expédions vulgaires qui ne peuvent certes point passer pour les œuvres d’une sérieuse et forte politique.

On parle toujours de réformes, c’est le mot d’ordre invariable des ministères et de la chambre. Il n’y a qu’un malheur, c’est qu’on touche atout, on met en suspicion les institutions et les lois, on soulève les questions les plus graves, les plus délicates, et en définitive on ne réforme rien. Que le parlement, aidé par le gouvernement et au besoin même par le conseil d’état, se fût proposé de modifier certaines parties de la législation française, de notre organisation judiciaire, administrative ou militaire, qu’il eût étudié ces problèmes toujours difficiles avec maturité, et qu’il eût présenté ensuite au pays des projets sagement conçus, rien n’eût été plus légitime et plus naturel sans doute. C’était une œuvre digne d’être entreprise, qui dans tous les cas ne pouvait être accomplie qu’avec beaucoup de temps et de réflexion, qui devait avant tout s’inspirer des intérêts permanens de la France. La première condition eût été de partir de cette idée que tout ce qui existe aujourd’hui dans notre pays date à peu près de la révolution française et qu’il s’agit après tout de réformer, d’améliorer, non de détruire capricieusement.

Ce n’est pas là précisément, il faut l’avouer, le procédé de travail parlementaire en honneur pour le moment. On veut réformer l’enseignement, et l’unique obsession des réformateurs est de bannir les influences religieuses des écoles : c’est une victoire de secte dénaturant ou compromettant un progrès désirable, destinée dans tous les cas à provoquer des résistances qui commencent à se manifester, qui peuvent aller en grandissant. On veut réformer l’organisation judiciaire, on tourne depuis longtemps autour du problème, et au fond la seule préoccupation fixe est d’en venir à supprimer l’inamovibilité de la magistrature. Sur tout le reste on se montrerait facile, on se prêterait à des transactions. La suppression de l’inamovibilité, c’est là l’essentiel, et à la rigueur la commission qui prépare un projet s’en tiendrait, si on le voulait, à ce point unique. On ne voit pas que c’est tout ce qu’il y a de plus puéril ou de plus redoutable. Si ce n’est qu’une suspension imaginée pour arriver à déposséder ce qui reste d’anciens magistrats, ce n’est qu’un indigne expédient. Si la suppression est décrétée en principe, on oublie que c’est justement dans un état démocratique, livré aux oscillations passionnées de l’opinion, que l’indépendance des juges a besoin d’être garantie par l’inamovibilité. Voilà le progrès tel qu’on l’entend. Le nouveau ministère, lui aussi, a tenu à se montrer réformateur ; il y a mis de la bonne volonté, il a voulu tout au moins avoir l’air de faire quelque chose et il s’est hâté de présenter doux bouts de loi, deux articles sur des détails de l’organisation municipale. Un de ces articles rend aux villes et aux cantons le droit de nommer leurs maires. Nous le voulons bien, — à la condition qu’un ministère républicain repentant ne vienne pas redemander avant peu ce droit de nomination que le gouvernement vient d’abandonner. L’autre article supprime pour les conseils municipaux l’obligation de consulter « les plus imposés » dans certaines circonstances, sur certaines questions d’emprunts et d’impôts extraordinaires. C’est une tradition vieille de soixante ans qui n’avait certes rien que d’équitable et de simple. Vainement M. Bocher, dans un substantiel et lumineux discours, a démontré devant le sénat ce qu’il y avait de juste, d’utile dans ce concours des « plus imposés ; » il paraît que ce n’était pas démocratique, conforme à la doctrine de « suprématie du nombre ; » M. le ministre de l’intérieur l’a du moins assuré, et le gouvernement a eu sa loi, il a eu ses deux bouts de loi. Que signifient cependant ces réformes ? Quel intérêt y avait-il à les voter avec précipitation ? Remarquez qu’il y a un projet de réorganisation municipale déjà préparé. Où était la nécessité de détacher deux articles partiels, deux dispositions qui ne peuvent a voir tout leur sens que dans l’ensemble d’une loi ? C’est mal heureusement le procédé en usage aujourd’hui. On fait tout d’une façon décousue. On a voté, il y a quelque temps, le rétablissement de la mairie centrale de Lyon. Demain, puisque le conseil municipal le désire, on votera sans doute le rétablissement de la mairie centrale de Paris. Hier on supprimait l’adjonction des « plus imposés » dans les délibérations municipales en même temps qu’on rendait aux villes le droit de nommer leurs maires, et c’est ainsi, un sénateur, M. Poriquet, l’a dit justement, c’est ainsi qu’on finit par « avoir des lois faites de pièces et de morceaux, sans cohésion, sans unité, sans esprit de suite et d’ensemble. » Franchement il faut avoir de la bonne volonté et de l’imagination ou beaucoup de complaisance pour voir dans tout cela des réformes, des merveilles de progrès à célébrer par des discours et des circulaires.

La vie européenne offre bien des phénomènes extraordinaires de tout genre, et un des plus extraordinaires, un des plus curieux de ces phénomènes est certainement ce qui se passe en Russie, dans ce vaste empire où, sous une apparente immobilité, tout est agitation et lutte. S’il y a une puissance embarrassée, obscurément travaillée, c’est bien cette Russie qui se débat depuis quelques années entre des ardeurs d’ambition nationale dont elle a de la peine à se défendre et des troubles intérieurs qui la paralysent, entre les rêves de panslavisme et les sinistres réalités par lesquelles elle se sent à chaque instant ressaisie.

Ce drame intérieur de révolution et de meurtre, qui a déjà été marqué par la mort d’un tsar et qui a paru à demi suspendu au début du nouveau règne, va-t-il reprendre son cours sanglant ? Les incidens tragiques recommencent du moins, la lutte semble se raviver plus que jamais entre les révolutionnaires et le gouvernement. Il n’y a que quelques jours, un procès engagé contre des nihilistes de Saint-Pétersbourg s’est dénoué par dix condamnations à mort. Le tsar a fait grâce de la vie à neuf des condamnés, et l’intervention de M. Victor Hugo n’a même pas été étrangère, dit-on, à cette atténuation de peine. La sentence n’a été exécutée que pour un seul des condamnés, un officier de l’armée, Soukhanof, qui a été fusillé à Cronstadt. L’exécution n’était pas encore accomplie que, déjà, à l’autre extrémité de l’empire, un nouveau meurtre avait éclaté comme pour relever le défi, comme pour répondre à la fusillade de Cronstadt. Le procureur-général près le tribunal militaire de Kief, le général Strelnikof, avait été envoyé à Odessa pour hâter l’instruction d’un autre procès nihiliste ; à peine arrivé, il a été assassiné en plein jour sur une promenade d’Odessa, et ce n’est pas sans difficulté que les assassins ont pu être arrêtés. Les conspirateurs restent visiblement à l’œuvre. Ils se laissent prendre quelquefois, mais ceux qui sont pris ne révèlent rien sur l’organisation nihiliste, et ils ont aussitôt des remplaçans prêts à poursuivre l’exécution des complots. Ces étranges et sombres sectaires ne reculent devant aucune extrémité, ils l’ont bien prouvé, et à chaque instant on a la preuve de l’habileté avec laquelle ils préparent leurs moyens de destruction. La crainte d’attentats toujours possibles contre le souverain lui-même domine tout, obsède les esprits ; elle tient Alexandre III enfermé à Gatchina, dans une solitude impénétrable ; elle l’empêche de paraître à des fêtes auxquelles les tsars ne manquaient jamais, et c’est sous l’impression de cette crainte perpétuelle qu’on a hésité jusqu’ici à fixer la date du couronnement à Moscou. À voir cette recrudescence révolutionnaire, et à voir aussi les moyens de répression que le ministre de l’intérieur, le comte Ignatief, cherche à s’assurer par une organisation nouvelle de la police, on comprend que la lutte n’est pas près de finir ; on distingue tout ce qu’il y a de violent dans une situation où l’on essaie vainement quelquefois de faire diversion aux troubles intérieurs en flattant les passions nationales, en tournant les imaginations russes vers les rêves d’un panslavisme conquérant.

Le moment est passé et il n’est pas revenu pour cette politique panslaviste qui peut bien tenter l’esprit du jeune empereur Alexandre III, qui est sûrement caressée par le ministre de l’intérieur, le général Ignatief, mais qui ne pourrait pas être avouée aujourd’hui sans péril. Il n’y a que des soldats d’avant-garde comme le général Skobelef qui puissent lever ce drapeau au risque de s’engager à contre-temps. Le cabinet de Saint-Pétersbourg n’en est pas là, il laisse au héros de Geok-Tépé la responsabilité de ses discours. Alexandre III, s’inspirant sans doute d’un intérêt conservateur, semble bien plutôt préoccupé de renouer des relations intimes avec ses deux puissans voisins d’Allemagne et d’Autriche. Il le montrait dernièrement encore par le témoignage de déférente cordialité qu’il envoyait au vieil empereur Guillaume à l’occasion de l’anniversaire de sa naissance et par la mission qu’il a donnée à son frère, le grand-duc Wladimir, à Vienne, par ce voyage dont l’intention, sans être ostensible et avouée, n’est pas moins apparente. S’il fallait une preuve de plus des dispositions présentes du cabinet de Saint-Pétersbourg, cette preuve serait dans le choix que le tsar a fait de M. de Giers pour le ministère des affaires étrangères au moment où le prince Gortchakof, vaincu par l’âge, quitte définitivement la scène publique, en gardant comme un dernier honneur, comme un souvenir ce titre de chancelier qu’il a si longtemps porté. Depuis quelques années, il est vrai, le vieux chancelier ne dirigeait plus activement les affaires étrangères ; il s’efface complètement aujourd’hui, et avec lui c’est toute une époque qui disparaît. Les Russes mettent quelque orgueil à rappeler que depuis trois quarts de siècle l’empire n’a eu que deux ministres des affaires étrangères, le comte Nesselrode et le prince Gortchakof. Il est certain, sans remonter jusqu’à M. de Nesselrode, le fidèle et modeste ministre de deux règnes, que le prince Gortchakof aura eu un rôle brillant et qu’il garde une place éminente dans l’histoire de cette diplomatie russe qu’il a représentée et dirigée pendant vingt-cinq ans.

C’était un personnage de vieille éducation diplomatique, aimable dans ses rapports, habile à saisir les circonstances, mettant du bel esprit, de la grâce, de l’adresse, de la fierté au service d’une politique traditionnelle. Ministre encore peu connu à Stuttgart au moment de la guerre de Crimée, bientôt mêlé aux grandes négociations européennes, appelé à la paix par Alexandre II à recueillir la succession du comte Nesselrode, le prince Gortchakof n’a cessé depuis de conduire avec un succès croissant les affaires de son pays. Il a été ce que l’impératrice Catherine aurait appelé un des « cochers de l’Europe. » C’est lui qui, au lendemain de la guerre de 1856, avait trouvé le mot : « La Russie se recueille ! » Et dans ce recueillement qui n’était pas de l’inaction, il savait déjà ce qu’il voulait. Il n’avait d’autre pensée que de préparer patiemment la revanche de la Russie, s’étudiant à profiter des événemens, tenant tête à l’orage pendant l’insurrection de Pologne, sachant au besoin faire payer sa neutralité ou une semi-alliance dans les conflits qui se succédaient. Il mettait un art plein de dextérité et de hardiesse à donner une forme diplomatique aux ambitions nationales, à relever l’autorité de la Russie en Orient comme dans l’occident jusqu’au jour où, sans combat, à la faveur du grand conflit de la France et de l’Allemagne, il réussissait enfin à obtenir d’une conférence européenne réunie à Londres, de l’Angleterre elle-même, contrainte et forcée, la radiation de ce qu’il y avait de plus blessant pour la Russie dans le traité de Paris. C’était le prix d’une politique persévérante et souple qui, pendant la guerre de 1870-1871, payait la France de paroles aimables, de témoignages de sympathie assez platoniques, en aidant l’Allemagne d’une connivence réelle, en la préservant de l’intervention des autres puissances qui auraient pu être nos alliées. La neutralité russe avait été un bouclier pour l’Allemagne dans sa guerre d’invasion et de démembrement contre la France. L’Allemagne, de son côté, s’acquittait envers le cabinet de Saint-Pétersbourg à la conférence de Londres ; elle s’acquittait même encore plus tard en couvrant à son tour de sa neutralité la guerre nouvelle que la Russie préparait contre la Turquie pour achever d’effacer ce qui restait des transactions de 1856. Qui a gagné, qui a perdu à cet échange de connivences, de services intéressés, dont le résultat a été le bouleversement de l’état du monde à l’occident comme à l’orient ? Le prince Gortchakof se flattait d’avoir fait les affaires de la Russie ; il les avait peut-être compliquées. Il avait hâté le moment où l’Allemagne et la Russie pouvaient se trouver en présence, en contact d’ambitions, et cet antagonisme des deux empires est devenu plus sensible par la rivalité personnelle des deux chanceliers à dater d’une certaine heure, surtout au congrès de Berlin. Ce congrès, réuni sous l’autorité désormais prépondérante de M. de Bismarck, est la dernière circonstance où le prince Gortchakof ait paru avec quelque éclat, et si ce n’était plus le congrès de Paris, où le représentant du tsar paraissait en vaincu, l’œuvre de diplomatie décrétée à Berlin a laissé par le fait entre la Russie et l’Allemagne des questions de prépondérance bien autrement redoutables que toutes celles qui pouvaient exister en 1850.

Aujourd’hui, le choix du successeur du prince Gortschakof pouvait certes être une difficulté. Si le nouveau ministre des affaires étrangères eut été, comme l’a dit un instant, le général Ignatief, l’auteur du projet de traité de San-Stefano, il est bien clair que cela eût ressemblé à une victoire du panslavisme qui pouvait replacer avant peu la Russie en face de l’Autriche et par suite de l’Allemagne. Ce n’était pas tout à fait la politique du général Skobelef, si l’on veut, c’était un acheminement vers cette politique. En choisissant M. de Giers, qui est depuis longtemps attaché à la chancellerie des affaires étrangères, qui est un esprit modéré, l’empereur Alexandre III a voulu évidemment écarter des perspectives trop dangereuses. Il est resté dans l’ordre d’idées où il parait être aujourd’hui en cherchant à se rapprocher de l’Autriche et de l’Allemagne. Il a eu l’intention de plaire, tout au moins de ne pas trop effaroucher à Vienne et à Berlin, C’est, pour le moment, la preuve que la Russie, au lieu d’être disposée à se jeter dans les aventures panslavistes pour échapper à ses difficultés intérieures, sent le besoin de s’épargner à elle-même, d’épargner à ses voisins de nouveaux conflits, — et la paix du Nord assurée pour quelque temps, c’est la paix de l’Europe. On n’en demande pas davantage.

Il y a des crises partout, au midi comme au nord, et bien loin de la Russie, à l’autre extrémité du continent, l’Espagne pour sa part ne laisse pas d’être depuis quelques jours dans une situation singulièrement compliquée ; elle n’en est pas aux insurrections révolutionnaires ou aux séditions militaires, elle est pour l’instant dans une phase d’émotions et d’embarras assez graves. Il en est au-delà des Pyrénées comme dans tous les pays. Tant que la politique reste circonscrite dans un parlement, entre des partis, entre des rivaux de pouvoir, elle ne crée qu’une agitation superficielle, plus bruyante que profonde ; dès que par ses œuvres elle louche aux conditions positives et pratiques de la vie universelle, aux habitudes, aux intérêts, à la bourse, le danger devient plus grand parce qu’alors c’est la masse qui se sent atteinte, qui entre en mouvement, et c’est la précisément ce qui arrive au-delà des Pyrénées. Le ministère libéral ou « fusionniste » qui existe depuis plus d’un an déjà Madrid et qui réunit des hommes comme M. Sagasta, le général Martinez Campos, le marquis de la Vega y Armijo, M. Camacho, M. Alonso Mariinez, ce ministère n’a pas éprouvé de difficultés bien sérieuses, tant qu’il n’a eu qu’à se défendre contre une opposition de partis ou à discuter des questions plus ou moins abstraites de politique. Il s’est fait une majorité, il l’a gardée jusqu’ici ; tout se réduisait à des interpellations, à des débats souvent assez vifs, suivis invariablement d’un vote favorable. Depuis quelques semaines, la question a changé de face et s’est étrangement compliquée ; l’agitation est dans le pays, dans les masses elles-mêmes, et la cause réelle de cette crise est la politique financière et économique que le cabinet a voulu inaugurer.

Le déficit est un mal qui existe depuis longtemps en Espagne, mais ce déficit lui-même tient à des raisons très multiples et il n’est que le signe d’une situation où les incohérences, les désordres se sont accumulés à la suite de révolutions sans nombre. Le ministère de M. Canovas del Castillo s’était déjà occupé activement de la réorganisation des finances ; il avait courageusement mis la main à l’œuvre, il n’a pas pu aller jusqu’au bout. Le nouveau ministre des finances, M. Camacho, pour l’honneur du cabinet libéral dont il est membre, a voulu remédier au mal, en prenant pour ainsi dire la situation corps à corps, sans craindre de soulever bien des problèmes à la fois. Il a commencé par un règlement de la dette devenu absolument nécessaire pour rétablir le crédit espagnol. Malheureusement pour rétablir le crédit d’un pays comme pour faire disparaître le déficit dans le budget, il n’y a qu’une manière connue, c’est de demander de l’argent aux contribuables. M. Camacho a donc entrepris d’augmenter les revenus de l’état en remaniant un certain nombre de contributions, l’impôt territorial, l’impôt sur l’industrie, le régime des octrois dans les villes. Le cabinet de Madrid ne s’en est pas tenu là : il a voulu réaliser en même temps quelques innovations de politique commerciale. Il a négocié avec la France un traité de commerce que nos chambres ont récemment approuvé, qui n’a certes rien d’excessif et qui dans tous les cas ne peut que profiter aux vins espagnols. Une fois dans cette voie, le ministère s’est proposé des réductions progressives de tarifs, et il a particulièrement l’intention de mettre plus de libéralisme dans les relations commerciales de la métropole avec les colonies. C’est un des points de la politique que l’on veut appliquer à l’île de Cuba. Tout cela constitue un ensemble de mesures économiques et fiscales qui n’ont certes par elles-mêmes rien d’extraordinaire, mais dont l’application, souvent assez malheureuse, est devenue justement la cause de toutes les difficultés, de toutes les agitations.

Ce qu’il y a de certain, c’est que l’exécution des projets ou des mesures du ministre des finances a rencontré partout une résistance passionnée, un peu imprévue par la forme et les développemens qu’elle a pris. Dans une foule de villes, à Valladolid, à Zamora, à Séville, à Saragosse, à Santander, dans la Galice et les Asturies comme à Valence, aussi bien qu’à Madrid, les contribuables se sont, comme on dit ; mis en grève. Ils ont fermé leurs magasins et refusé de payer. Ils ont laissé saisir leurs meubles, leurs fonds de commerce. Des syndicats se sont formés pour organiser et soutenir la résistance. Bref, l’insurrection passive contre le fisc est devenue bientôt assez générale ; mais la partie de l’Espagne où elle s’est le plus fortement concentrée, où elle n’a pas tardé à prendre un caractère singulièrement grave, c’est la Catalogne, la province la plus industrielle, la plus populeuse, la plus remuante de la péninsule. Ici l’agitation a été assez menaçante un instant pour motiver l’intervention militaire dans un des faubourgs de Barcelone. En réalité, cependant le mouvement n’a pas trop cessé d’être pacifique ; il s’est manifesté pendant quelques jours par la suspension du travail des fabriques, par la désertion des ouvriers, par les promenades dans les rues, par la clôture inévitable des magasins. Barcelone s’est trouvée pendant plus d’une semaine au pouvoir d’une multitude de manifestans que le commandant de la province, le général Blanco, a eu la prudence de ne pas traiter trop militairement. Chose curieuse ! jusqu’ici il y a eu toujours une division tranchée, un antagonisme violent entre les patrons et les ouvriers. Les patrons, les chefs d’industrie ont été généralement favorables à la restauration et peuvent passer pour conservateurs ; les ouvriers sont restés révolutionnaires, partisans de la république fédérale. Cette fois ouvriers et patrons se sont trouvés alliés dans le mouvement de résistance ; les uns et les autres ont envoyé des délégués à Madrid pour plaider leur cause auprès du gouvernement, auprès des membres du parlement. Les Catalans se plaignent sans doute des impôts, comme leurs compatriotes des autres provinces ; ils se plaignent peut-être plus passionnément encore du traité franco-espagnol et des projets de réductions de tarifs, qu’ils considèrent comme un coup mortel pour l’industrie de la Catalogne, accoutumée jusqu’ici à avoir le monopole du commerce avec les colonies. Les Catalans se trompent, ils sont les dupes des habitudes protectionnistes à l’abri desquelles leur province a depuis longtemps vécu ; mais ce sentiment, justifié ou non, n’a pas moins suffi pour provoquer une agitation qui a pu être un péril, qui a causé une vive impression à Madrid, au moment où l’on discutait dans le parlement les projets de M. Camacho et où l’on se préparait à discuter le traité de commerce avec la France.

Que pouvait faire le gouvernement ? Il est certain que le ministre des finances a été l’objet de violentes attaques, qu’il a pu paraître un instant ébranlé ou peu soutenu, et il est également certain que, si le cabinet avait sacrifié M. Camacho, il serait tombé immédiatement tout entier. Le président du conseil, M. Sagasta, a vigoureusement tenu tête à l’orage, et, loin d’abandonner son collègue, il a pris hardiment pour le cabinet la responsabilité du programme du ministre des finances ; il a même exposé ce programme avec un certain éclat d’éloquence, avec une singulière hauteur de vues politiques. M. Sagasta avait pour lui l’instinct universel d’ordre, qui n’a pas tardé à s’effrayer des menaces de sédition, et les libéraux plus avancés qui ont craint, en attaquant le ministère, de préparer le retour des conservateurs au pouvoir. Il a aussi en sa faveur une partie de l’Espagne qui ne voit pas du même œil que la Catalogne le traité de commerce avec la France, qui est au contraire intéressée à ce traité. C’est la force du gouvernement dans ces confusions nouvelles. Le ministère réussira-t-il à surmonter jusqu’au bout les difficultés qui l’entourent ? La crise reste assurément toujours assez grave ; elle peut prêter à une guerre dangereuse contre les ministres. Il est cependant douteux que le cabinet soit sérieusement menacé avant qu’on en ait fini avec une agitation qui est restée jusqu’ici assez pacifique, qui s’est arrêtée devant la fermeté du gouvernement, mais qui pourrait prendre un autre caractère plus dangereux pour l’Espagne.

Ch. de Mazade.