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Chronique de la quinzaine - 30 avril 1879

Chronique n° 1129
30 avril 1879


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




30 avril 1879.

Depuis quelques jours, dans le repos un peu désœuvré que nous ont fait les vacances parlementaires, une question assez étrange s’est élevée, elle est devenue le thème des conversations et des polémiques. Le débat est une fois de plus engagé entre les médecins Tant-pis et les médecins Tant-mieux. Doit-on s’alarmer sérieusement de la marche de nos affaires intérieures? N’y a-t-il au contraire que des raisons de se laisser aller à la tranquillité confiante des satisfaits, des optimistes qui ne s’étonnent de rien, qui voient tout sans s’émouvoir ?

Il n’y a, si l’on veut, ni à s’effrayer, ni à se rassurer plus qu’il ne faut; il y a tout simplement à regarder sans illusion, avec quelque sang-froid, une situation qui, après avoir été belle il y a trois mois, reste pour l’instant visiblement altérée par les emportemens des uns, par les faiblesses des autres, par une confusion croissante des esprits et des idées. Rien n’est perdu sans doute parce qu’il y a eu des fautes multipliées, assez sérieuses et assez sensibles pour frapper, pour déconcerter parfois l’opinion; mais il y aurait aussi un singulier aveuglement ou une singulière futilité à ne pas s’avouer des fautes évidentes, à se méprendre sur la signification de tous ces incidens qui se succèdent, sur le danger de cette lutte ouverte entre les dernières garanties conservatrices et des passions ou des prétentions qui ne se déguisent même plus. La vérité est que depuis trois mois tout a changé autour de nous, que des conditions primitivement favorables ont été compromises et que, si aujourd’hui il y a de vagues appréhensions, des défiances qui n’existaient pas, c’est qu’on l’a bien voulu. Tout le monde y a travaillé d’une manière différente, les partis extrêmes en croyant pouvoir désormais tout oser, en ne dissimulant plus l’esprit de violence qui les anime, M. le ministre de l’instruction publique en entraînant le cabinet dans une triste aventure, en exposant le gouvernement à jeter la division dans sa propre armée : de telle sorte que nous sommes arrivés en peu de temps à cette situation troublée qui se caractérise aujourd’hui par l’élection radicale d’un condamné inéligible et la loi de M. Jules Ferry. Voilà la république en grand progrès, on en conviendra, entre l’amnistie accordée par les électeurs de Bordeaux à M. Blanqui et une déclaration de guerre à la liberté d’enseigner, aux sentimens d’une partie de la société française!

Ce sont là sans doute des faits d’une nature différente qu’il ne faut pas confondre, et il va sans dire que si le gouvernement a pu se tromper en laissant M. Jules Ferry présenter sa loi de combat, il ne peut pas être soupçonné de s’être prêté à l’élection de M. Blanqui qui est plutôt un cruel embarras pour lui. N’aurait-on pas pu épargner cette lugubre facétie aux électeurs girondins en leur représentant avec plus d’autorité, d’un ton plus résolu, qu’ils allaient se livrer à une manifestation dérisoire, que les bulletins nuls ne devaient pas être comptés? Peu importe aujourd’hui; elle ne s’est pas moins accomplie, cette élection, malgré le gouvernement qui a refusé jusqu’ici de publier le résultat du scrutin de Bordeaux, malgré la loi, malgré la raison, malgré tout ce qui devait la rendre invraisemblable et impossible, et c’est là précisément ce qui fait de cette fantaisie électorale le signe d’une situation. C’est la révélation des idées qui règnent dans certaines têtes républicaines, de la manière dont les radicaux entendent la république. Ce n’est pas à coup sûr qu’il y ait un intérêt bien sérieux à retenir en prison un vieux factieux qui est chargé de quarante années de captivité et qui a visiblement perdu le sens de la réalité. Que M. Blanqui soit à Clairvaux ou en liberté, il ne peut plus être un danger. Le gouvernement, après avoir obéi au sentiment de son devoir en refusant de reconnaître le scrutin de la Gironde, serait, dit-on, disposé à gracier le prisonnier lorsque la grâce n’impliquera plus l’amnistie complète, c’est-à-dire la restitution des droits politiques : soit. S’il n’y avait qu’une question d’humanité, elle serait et elle est toujours facile à trancher; mais il est bien clair, et là est la gravité de l’élection de Bordeaux, qu’il ne s’agit pas d’humanité, que ce qu’on a voulu faire c’est un acte politique, une manifestation, une protestation contre la loi.

Les électeurs bordelais se sont donné le luxe de s’ériger en représentai du droit souverain contre la légalité, et il n’y a pas à s’y tromper, s’ils ont choisi M. Blanqui, c’est parce que M. Blanqui est le type du conspirateur, parce qu’il a passé sa vie à s’insurger contre toutes les lois, contre tous les pouvoirs, contre la république aussi bien que contre la monarchie. On s’est passé la fantaisie à Bordeaux, en petit comité radical, de réhabiliter l’insurrection dans la personne du prisonnier de Clairvaux. Il paraît que sans cet acte souverain de l’arrondissement bordelais on ne pouvait pas se croire dans la vraie république! C’est fort bien. Seulement après cela on ne tiendra plus rigueur à l’empire, qui, lui aussi, n’a fait que « sortir de la légalité pour rentrer dans le droit, » et qui a même trouvé la formule. Ceux qui passent leur vie à chercher des traditions ou des exemples dans toutes les violations des lois, à illustrer la mémoire de tous les conspirateurs, à réhabiliter l’insurrection dans le passé ou à la relever de ses déchéances dans le présent, ceux-là n’ont plus rien à dire contre les 2 décembre qui, eux aussi, ont leur vote. Ils justifient d’avance tous les caprices, tous les attentats qui invoqueront le nom du peuple, et ce qu’il y a de plus curieux, c’est qu’ils ont la jactance de ce qu’ils font. Ils ne déguisent ni leurs arrière-pensées ni leur intention de persévérer dans l’illégalité impénitente; ils se vantent d’imposer aux pouvoirs publics M. Blanqui, et après M. Blanqui les autres outlaws de la commune. Là où a passé Bordeaux passera bien Lyon ! Est-ce qu’on croit sérieusement que la république légale, régulière, qui n’est arrivée à se fonder que par des efforts de modération, s’affermit et s’accrédite aujourd’hui par cette habitude renaissante des excentricités périlleuses? Est-ce qu’il est extraordinaire que l’opinion se demande si tout cela va recommencer, qu’elle ressente quelque inquiétude, quelque défiance en voyant sortir de l’urne, par la main de ceux qui se disent les défenseurs du régime républicain, le nom de ce vieux santon de toutes les violences et de toutes les vulgarités révolutionnaires, qui n’a pas pu même être élu aux temps agités de 1848?

Le gouvernement est certes fidèle à son devoir en se montrant décidé à combattre jusqu’au bout l’élection de M. Blanqui, à résister aux sommations de l’anarchie qui demande à entrer dans la république. Il est en règle sur ce point, et cependant de son côté que fait le ministère lorsqu’il laisse un de ses membres proposer une loi qui est une concession évidente aux passions représentées par l’élu de Bordeaux, qui ressemble à un défi gratuit, étourdi, jeté aux sentimens libéraux et conservateurs dont le gouvernement devrait se faire une force et un appui? Est-ce qu’il ne prend pas lui-même l’initiative d’une guerre qui est certainement faite, elle aussi, pour troubler l’opinion, pour mettre la république en suspicion, d’une guerre que rien ne nécessitait, sur tout avec un gouvernement qui pouvait désormais se servir des lois avec suite, avec calme, sans chercher les conflits? M. le ministre de l’instruction publique a l’air de s’étonner et même un peu de s’irriter de l’émotion qu’il a provoquée, des dissidences qu’il suscite parmi les libéraux, des pétitions qui s’organisent et se multiplient. Il montre quelque impatience de s’expliquer, de justifier ses mesures, sans attendre la réunion du parlement. Il va porter sa défense et ses commentaires un peu partout, devant l’assemblée des sociétés savantes réunies à Paris, — dans les Vosges devant les conseillers généraux ou municipaux d’Épinal. Il n’a pas justifié sa loi; il l’a aggravée plutôt, ou si l’on veut il l’a précisée sur certains points; il a dévoilé le singulier et dangereux esprit qu’il porte dans une affaire engagée avec une pétulante irréflexion. Le malheur de M. Jules Ferry est de tout confondre dans ses discours comme dans ses projets, de déplacer, de compromettre par ses confusions une question des plus sérieuses, la question de l’enseignement, qui devrait rester en dehors des partis comme un objet privilégié de la sollicitude des pouvoirs publics. On dirait, au gré de certaines personnes, que si l’enseignement en France laisse aujourd’hui à désirer, c’est la faute des congrégations, c’est parce que les maisons religieuses, recherchant des succès faciles, bornent leurs soins à dresser les jeunes gens pour les examens universitaires. Ce n’est pas d’aujourd’hui ni d’hier et ce n’est pas de l’intervention plus active des congrégations que date ce système qui ne peut avoir en effet qu’une influence dépressive sur l’enseignement. Déjà dès 1849 et 1850 les doyens des facultés de l’état le voyaient se produire; ils constataient avec chagrin dans leurs rapports l’affaiblissement des études, la tendance à « n’envisager l’instruction classique qu’au point de vue du baccalauréat, à n’acquérir que les connaissances rigoureusement nécessaires pour obtenir le diplôme. » Le mal n’a peut-être fait que s’étendre et s’aggraver depuis ; il existe, il appelle un remède, et le remède n’est certainement que d’une manière très incomplète dans les mesures assez décousues dont M. le ministre de l’instruction publique a pris l’initiative, surtout dans la réforme qu’il propose pour la composition du conseil supérieur. Il y a dans tout cela un esprit de précipitation trop visible, dénué de largeur et de supériorité, et si on veut arriver à des résultats sérieux, les projets du gouvernement devront subir d’assez profonds remaniemens; mais la question n’est pas là pour le moment, elle n’est plus même dans la collation des grades, qui est facile à reprendre, pas plus que dans les droits de surveillance de l’état, qu’aucun esprit désintéressé ne contesterait : elle est tout entière dans les dispositions par lesquelles M. le ministre de l’instruction publique porte une évidente atteinte à la liberté d’enseignement, et particulièrement dans l’article qui exclut, par voie d’exception, par un jugement sommaire de tendance, les membres des congrégations religieuses ou de certaines congrégations. C’est là tout le débat : il est assez grave pour que bien des sentimens, bien des intérêts différens s’en soient émus et assez délicat pour que M. le ministre de l’instruction publique pût se dispenser sans inconvénient d’en embarrasser un régime nouveau.

Vainement M. Jules Ferry s’efforce de se rattacher aux « traditions nationales, » à ce qui se faisait sous l’ancienne monarchie, aux précédens du libéralisme de la restauration ou du gouvernement de 1830. Vainement il appelle à son aide les grands mots, les vieux préjugés, les vieilles passions irréligieuses, les déclamations sur le cléricalisme, et il secoue des robes de jésuites devant son public d’Épinal. Les moines ne sont des raisons en aucun sens. Il ne s’agit point ici d’une affaire de religion, d’un droit privilégié de corporation réclamé et exercé par des communautés à titre de communautés. Les congrégations n’existent pas à ce titre, elles ne sont pas reconnues, elles n’ont ni exemptions, ni immunités particulières, elles rentrent dans les conditions communes de la vie légale. Il s’agit de simples citoyens, qui dans leurs maisons peuvent s’appeler des dominicains, des oratoriens ou des jésuites, mais qui aux yeux de l’état ne sont plus que de simples citoyens, menacés aujourd’hui d’être atteints par la loi de M. Jules Ferry dans l’intégrité de leurs droits. La qualité de Français se perd dans certaines circonstances et pour certaines causes : si ces hommes se sont placés dans ces circonstances, qu’ils soient exclus, rien de plus simple. La perte de la qualité de Français est également attachée à certaines peines prononcées par les tribunaux criminels : si des membres des congrégations ont encouru ces peines, ils ont perdu leur titre, c’est encore de toute évidence et de toute justice. Ce n’est pas tout; le droit d’enseigner est soumis à certaines conditions définies de capacité et de moralité : si les membres des communautés religieuses ne remplissent pas ces conditions, on peut les écarter sans difficulté, tout cela est clair. Enfin, l’état a un droit de surveillance sur toutes les maisons religieuses ou laïques; si quelqu’un prétend se soustraire à cette juridiction on peut le ramener au devoir; l’état n’a qu’à exercer sérieusement son droit, et M. Jules Ferry amuse à peu de frais son public en lui racontant l’histoire d’un inspecteur dupé par un jésuite : il fait le procès de son inspecteur; voilà tout!

En un mot c’est une situation nette et simple qui a ses limites, ses sanctions et sa protection dans la loi, dont les garanties comme les obligations sont pour tous indistinctement. Hors de là que prétend-on? Sur quoi peut-on se fonder pour appliquer des peines exceptionnelles, des mesures exceptionnelles à ceux qui n’ont commis aucun crime et qui ne réclament aucun privilège exceptionnel ? — Mais ce sont, dit-on, des ennemis : ils ne sont peut-être pas républicains, ce sont des adversaires de la société moderne; on ne peut pas leur laisser de « prétendues libertés qui mettent en péril l’unité nationale... » Ceci est étrange. Quelle idée M. le ministre de l’instruction publique se fait-il donc de la liberté pour se croire le droit de la mesurer selon les opinions présumées? Est-ce que ce n’est pas l’essence de la liberté d’appartenir à tout le monde, même à des ennemis? M. Jules Ferry ne s’aperçoit pas qu’il suit un singulier exemple. Il a un modèle tout trouvé, c’est M. de Persigny, ministre de l’empire, qui, lui aussi, était un grand libéral, qui voulait « la liberté dans l’unité, » — à la condition qu’on fût de son opinion, — mais qui « excluait ceux qui ne cherchent à pénétrer au cœur de nos institutions que pour en vicier le principe et n’invoquent la liberté que pour la tourner contre l’état. » Le langage est le même. C’est une étrange manière d’accréditer la république que de la représenter comme l’héritière du libéralisme de l’empire. Il est plus que temps, si on veut que la république vive incontestée, de sortir de ces confusions où, au lieu de la paix et du travail sérieux, on ne prépare que la division des opinions et les luttes stériles de partis.

Les affaires du monde sont assurément parfois un bizarre assemblage de complications, d’incidens imprévus et de contrastes. Tandis que dans certains pays il y a des fêtes royales, tandis qu’en Autriche la population de Vienne célèbre avec un affectueux empressement les « noces d’argent » de l’empereur et de l’impératrice mariés il y a vingt-cinq ans, en pleine guerre de Crimée, il y a en Hongrie une malheureuse ville, Szegedin, qui vient de disparaître presque tout entière, submergée corps et biens par la Theiss ; il y a plus loin un vaste empire comme la Russie où, après la peste qui a exercé ses ravages, la contagion du meurtre éclate par un nouvel attentat contre le souverain. Tout se mêle, guerres, négociations, fêtes et deuils, dans ce mouvement universel où se débat encore, pour l’embarras de tout le monde, cette question d’Orient soulevée par la Russie elle-même, qui ne lui doit pas du moins de se sentir mieux garantie dans sa paix intérieure, d’être à l’abri. Ainsi, après l’empereur d’Allemagne, après le roi d’Espagne, après le roi d’Italie, c’est le tsar à son tour qui, au lendemain d’une guerre heureuse, vient d’être l’objet d’une odieuse tentative et a failli être victime de cette désolante conspiration du régicide. L’empereur Alexandre faisait sa promenade du matin simplement, à pied, du côté de l’hôtel de l’état-major; il a rencontré sur son chemin un homme vêtu d’une sorte d’uniforme administratif, qui a tiré sur lui trois coups de feu. L’empereur a heureusement échappé à toute atteinte, il a pu rentrer sain et sauf au palais d’hiver. L’assassin a été arrêté sur-le-champ, il avait déjà pris du poison qu’on a pu immédiatement neutraliser. C’est un jeune homme de trente ans, du nom de Solovief, qui n’est pas, dit-on, sans quelque culture, et, à en juger par ses premières réponses, son crime est visiblement l’exécution d’un mot d’ordre révolutionnaire. Il paraît appartenir à cette classe de fanatiques dont était l’Allemand Nobiling. L’assassin est désormais prisonnier, il est livré à la justice ; le fait ne reste pas moins avec sa sinistre et menaçante signification, surtout quand on le rapproche de cette série de meurtres tout politiques accomplis ou tentés depuis quelques mois en Russie.

Ce qu’il y a de grave en effet c’est que tous ces crimes qui se succèdent ont un lien manifeste et sont comme les épisodes d’un même drame. Lorsqu’il y a treize ans, le 16 avril 1866, l’empereur Alexandre II se voyait pour la première fois exposé à recevoir la mort d’une main russe dans sa capitale, l’attentat de Karakasof pouvait passer pour un acte de fanatisme solitaire. Aujourd’hui on ne peut plus avoir cette illusion. Depuis plus de dix ans le travail de propagande révolutionnaire et socialiste, sous le nom de nihilisme, a fait d’étranges progrès, et a pénétré en quelque sorte au cœur du pays. On dirait qu’une puissance occulte enlace la société russe. Il y a un comité mystérieux qui s’appelle lui-même le « gouvernement révolutionnaire, » qui est partout et qui est insaisissable. Il prétend avoir une imprimerie à lui, et le fait est qu’il a son journal, Terre et Liberté, où il expose ses plans de réforme sociale, où il entre au besoin en polémique avec l’administration. Il fait afficher ses proclamations et distribuer ses écrits, il signifie des condamnations aux principaux fonctionnaires, et il n’est que trop vrai que ses ordres sont exécutés souvent avec une ponctualité redoutable. Son action se manifeste tantôt sous la forme de cette émeute qui a récemment troublé la ville de Rostof sur le Don, tantôt sous la forme des actes de meurtre dirigés contre le général Mezentsof, contre le général Krapotkin, contre le général Drenteln. Le dernier attentat contre le tsar n’est que le sinistre couronnement de cette suite de violences, dont les auteurs restent souvent inconnus et qui laissent après elles une vague impression de terreur même quand elles ne réussissent pas. Ce dernier attentat contre l’empereur, éclatant en plein Pétersbourg et suivant de si près tant d’autres tentatives meurtrières, a excité naturellement une vive et profonde émotion ; il a produit ce que produisent fatalement les crimes de ce genre, un mouvement de réaction un peu effaré. De là les mesures qui se sont succédé depuis l’attentat et qui ne sont peut-être que les préludes de rigueurs nouvelles.

On a créé à Saint-Pétersbourg, à Odessa, à Kharkof, de grands gouvernemens militaires qui, avec les gouvernemens existant déjà à Varsovie, à Kief, embrassent la plus grande partie de l’empire, et à la tête desquels on a placé par un choix habile les généraux qui ont été les héros de la dernière guerre d’Orient, Gourko, Totleben, Loris Melikof. Ce sont, à dire la vérité, les chefs d’un état de siège universel qui disposent de tout sous l’autorité absolue de l’empereur. Ils ont des pouvoirs sans limites sur l’administration, sur la police, sur la justice, sur les universités, et le gouverneur de Saint-Pétersbourg, le général Gourko, a déjà publié un arrêté d’une sévérité assez étrange. Il ne se borne pas à remettre en vigueur d’anciennes dispositions sur les passeports, sur la possession des armes, sur les droits de résidence; il fait aux propriétaires une obligation, sous peine d’amende, d’avoir à toutes les portes de leurs maisons des gardiens qui doivent, venir en aide à la police, arrêter les suspects, empêcher l’affichage des papiers non autorisés. C’est un usage qui n’a, dit-on, rien de nouveau en Russie; il est assez original comme moyen de police politique. Le gouvernement de Saint-Pétersbourg est certes fondé à se défendre. Jusqu’à quel point réussira-t-il avec ces procédés d’une réaction emportée et méticuleuse, avec ces facultés extraordinaires dont il s’arme? Ce ne sont jamais les pouvoirs qui lui ont manqué, puisqu’il les a tous. A chacune de ces tentatives qui se sont produites dans ces derniers temps, il a cru devoir prendre des mesures nouvelles, il a essayé de fortifier la répression, il a multiplié les rigueurs; il n’a réussi cependant ni à pénétrer jusqu’au foyer des conspirations; ni à détourner les attentats, ni même le plus souvent à en saisir es auteurs, et là est le phénomène curieux.

C’est que le mal est peut-être plus profond ou d’un ordre particulier. Cette impuissance du gouvernement russe contre ses propres périls paraît sérieusement tenir à ce que l’administration elle-même est en partie complice des agitateurs, en partie terrorisée par leurs menaces. Les nihilistes, s’ils étaient seuls, s’ils n’étaient qu’une bande de révolutionnaires, ne seraient pas fort à redouter ; leurs tristes succès ne sont qu’un symptôme. Ce qu’il y a de plus grave, c’est d’un côté le vice d’une administration atteinte dans son intégrité, et d’un autre côté la situation morale tout entière de la Russie, situation profondément troublée, progressivement altérée. Les journaux de Saint-Pétersbourg ou de Moscou se donnent parfois le passe-temps de chercher le secret des agitations de leur pays dans des connivences extérieures, dans des complots formés à Genève et ailleurs. C’est une explication peu sérieuse, dans tous les cas bien insuffisante. Le mal est en Russie même, dans la facilité que les conspirateurs trouvent au sein d’une société ébranlée, sous les yeux d’une administration aux ressorts affaiblis. N’est-ce point cependant une chose curieuse que des nations puissantes comme l’Allemagne, comme la Russie, qui viennent d’avoir d’éclatans succès militaires, se sentent aujourd’hui, plus que toutes les autres, rongées par cette plaie révolutionnaire et socialiste? Et qui sait si la Russie, au lieu de la diversion heureuse qu’elle cherchait peut-être, n’aura pas au contraire trouvé dans la guerre une aggravation de son état moral? qui sait si elle ramènera même définitivement son armée intacte, après cette campagne où elle a pris plus d’une fois pour complices des passions d’insurrection qu’elle est obligée de combattre chez elle? C’est du moins pour le gouvernement de Saint-Pétersbourg un avertissement de ne pas trop se fier à l’illusion des conquêtes orientales, des prépotences embarrassantes, lorsque la Russie a bien d’autres conquêtes à faire sur elle-même, sans sortir de sa maison, qui est assez vaste pour suffire à toutes les ambitions.

La Russie, malgré la gloire qu’elle a conquise, n’a donc pas peut-être rapporté de sa campagne du Danube et des Balkans des garanties bien sûres de paix intérieure, et elle a certainement laissé en Orient une situation pleine d’embarras et de périls, où le traité de Berlin, lentement et laborieusement exécuté, a de la peine à mettre de l’ordre. On y arrivera sans doute avec un peu de bonne volonté, on arrivera à rajuster les fragmens de cet empire turc disloqué, à réaliser les combinaisons qu’on cherche à agencer depuis bientôt un an, à créer en un mot une manière de vivre qui ne soit pas la guerre. C’est l’occupation permanente des cabinets d’Europe, et au demeurant des difficultés principales qui restaient à résoudre jusqu’ici, il y en a déjà qui paraissent dénouées ou écartées. Ainsi l’Autriche et la Turquie en sont venues définitivement à s’entendre sur la position respective qui leur a été faite par le traité de Berlin, sur la condition quelque peu étrange de ces deux provinces, Bosnie et Herzégovine, qui restent à la fois sous la souveraineté nominale du sultan et sous l’administration effective de l’empereur François-Joseph. Les deux puissances ont fini par se mettre d’accord sur le point le plus épineux, sur un système d’occupation de Novi-Bazar qui satisfait suffisamment l’Autriche en désintéressant la Sublime-Porte. La combinaison dont l’Autriche poursuit avec une patiente et habile souplesse l’application est assurément bizarre. Ce n’est pas une annexion de la Bosnie et de l’Herzégovine, c’est l’occupation et l’administration des deux provinces; c’est un transfert, non de souveraineté, mais de droits réels. La Porte reste une propriétaire idéale, l’Autriche est l’usufruitière, — à perpétuité. Voilà ce que c’est que la diplomatie pratique! C’est une affaire réglée entre Vienne et Constantinople. La difficulté qui tenait aux frontières nouvelles de la Turquie et de la Grèce est aussi diminuée. La question paraît être entrée dans une meilleure phase, on est plus près de s’entendre depuis que Turcs et Grecs ne sont plus en présence à Prevesa et aussi depuis que les cabinets européens s’en sont mêlés. La Turquie peut disputer sur la mesure d’une cession de territoire, elle ne peut pas sérieusement résister aux désirs de la diplomatie, et au fond, ce qu’elle aurait de mieux à faire ce serait de laisser à l’Europe l’initiative et la responsabilité d’une décision; elle y gagnerait de n’être pas engagée et embarrassée partout et de garder la disposition de ses forces, de pouvoir occuper des points plus importans pour elle que la frontière grecque.

Reste donc la région des Balkans, et ici encore on touche peut-être à un résultat, au moins au nord des Balkans, dans la Bulgarie promue à l’indépendance. Une assemblée nationale bulgare, réunie depuis peu à Tirnova, s’est mise aussitôt à l’œuvre de l’organisation constitutionnelle de la principauté, et pour un premier essai elle ne s’est pas montrée plus malhabile que bien d’autres assemblées qui ont fait plus de bruit; elle a su éviter le danger des principes trop absolus sur des points délicats et être suffisamment indépendante en ayant toutes les déférences possibles pour la Russie. Aujourd’hui la constitution est votée, il n’y a plus qu’à élire le prince appelé à régner, et cette élection qui se fait en ce moment, qui est faite à l’heure qu’il est par le choix du prince Battenberg, achève de régler pour le moment la situation de la Bulgarie du nord des Balkans dans les conditions d’indépendance qui lui ont été assurées par le traité de Berlin. Quant à la Roumélie orientale, dont la position reste fort différente, c’est toujours la partie faible, le point incertain et contesté. Rien n’est décidé encore sur ce qui va être fait. Qu’en sera-t-il définitivement de cette province, qui doit être à la fois autonome et reliée à l’empire ottoman? Comment sauvera-t-on tout d’abord la transition au moment où l’occupation russe va cesser? La combinaison d’une occupation mixte qui avait été mise en avant est décidément abandonnée; l’idée s’est évanouie devant les difficultés de toute sorte que l’exécution aurait rencontrées. Un autre projet aurait, dit-on, surgi, et le nouvel ambassadeur d’Angleterre à Saint-Pétersbourg, lord Dufferin, aurait été chargé de le proposer à l’acceptation du cabinet russe. Il s’agirait dès ce moment d’installer un gouverneur général nommé par la Porte et de prolonger pour un an les pouvoirs de la commission internationale, qui resterait placée auprès de lui. Pendant un an, le gouverneur de la Roumélie ne pourrait appeler des troupes qu’avec le consentement de la commission. Les Turcs n’occuperaient pas les frontières des Balkans, qui sont d’ailleurs encore à fixer; mais ils tiendraient garnison à Bourgas, peut-être à Ichtiman : ce serait l’attestation visible de leur droit de souveraineté. Avec ces combinaisons, on espérerait éviter les conflits, les résistances locales, avoir le temps de compléter l’organisation administrative de la province et conduire sans trouble la Roumélie au régime définitif sous lequel elle doit rester placée.

La garantie essentielle en tout cela, on le comprend, est dans la présence et le concours de la commission internationale, qui pourrait en effet avoir un rôle utile à la condition d’être investie de pouvoirs réels et pratiques. Si la commission peut prendre des résolutions à la majorité des voix, elle peut avoir une action efficace et suivie; si l’unanimité est nécessaire comme le veut encore, dit-on, la Russie, c’est une sorte de liberum veto qui peut rendre tout impossible en prolongeant l’indécision, en ouvrant une issue à toutes les éventualités. Dans tous les cas, la Porte est la première intéressée à se faire un appui des influences européennes qui ne lui sont point ennemies, qui ne lui demandent qu’un peu de clairvoyance dans la crise qu’elle traverse, et certainement la diplomatie française, représentée par M. Fournier à Constantinople, par les commissaires envoyés à Philippopoli, n’a pas été pour elle la moins utile, la moins bonne conseillère. M. Fournier, placé sur un terrain difficile, a su rester fidèle aux traditions de la France, en aidant récemment à la solution de cette vieille querelle de l’église arménienne qui vient de faire la paix avec le saint-siège, en parlant dans toutes les circonstances au divan le langage d’une politique sensée, civilisatrice. C’est avec le concours de ces influences européennes représentées à Constantinople, à Philippopoli, que la Porte peut sauver encore une province qu’elle a failli perdre et empêcher la Roumélie d’aller se fondre un jour ou l’autre dans la Bulgarie, comme le firent autrefois, après la guerre de Crimée, la Moldavie et la Valachie, réunies aujourd’hui en une même principauté.

L’Italie, sans compter la pan légitime qu’elle prend, elle aussi, aux négociations orientales, l’Italie avait assez à faire avec ses questions intérieures assez obscures, avec ses réformes financières et politiques en projet, avec ses crises ministérielles toujours possibles dans un parlement diffus et incohérent. A quel propos Garibaldi a-t-il cru devoir quitter son île de Caprera pour s’en aller à Rome, pour se jeter de nouveau dans le conflit des partis? Quelle circonstance imprévue l’a rappelé sur la scène? Le vieux héros est passablement invalide pour commander des volontaires, pour prêcher la croisade en faveur de l’Italia irredenta. N’importe, il est arrivé à Rome sans être attendu.

Il a été naturellement bien reçu par tout le monde, par le roi lui-même. Cela ne l’a pas empêché de recevoir les ovations républicaines. Tout perclus qu’il soit, il a assisté à des réunions, il a fait des discours, et comme si le ministère de M. Depretis n’avait pas assez de difficulté à vivre simplement, à préparer des réformes plus modestes, Garibaldi lui a proposé un petit programme, le programme de la ligue démocratique. Il est bien simple ce programme, il se résume dans un petit nombre de choses : révision du statut, de façon à rétablir « l’équilibre entre les droits du pouvoir exécutif et les droits du pouvoir législatif, » abolition du culte officiel, suffrage universel, remaniement des impôts de manière à ce que « celui qui possède paie seul et progressivement » la nation armée pour la libération de l’Italia irredenta, guérison « de la plaie de la misère par les moyens qu’indique la science, » etc.; moyennant cela et bien d’autres choses, l’Italie a la chance d’être heureuse. Il est possible, à la vérité, que l’Italie ne soit pas de cet avis ; il est même possible que quelques-uns des plus anciens et des plus fidèles amis de Garibaldi, qui sont d’une opinion assez accentuée, s’arrêtent en chemin. M. Cairoli, malgré ses relations avec le vieux chef, a sagement cru devoir à sa loyauté envers le roi, à son ancien titre de président du conseil, de rester complètement en dehors de ces réunions et de ce petit tapage de manifestations; mais enfin c’est le programme de la politique nouvelle, l’évangile de la démocratie italienne selon Garibaldi, et le gouvernement est prévenu que, s’il cherchait à entraver la propagande de ces idées, il serait responsable des revendications qu’on pourrait se permettre, fût-ce à main armée.

On voit que rien n’est nouveau, ni le programme, ni les procédés. Et voilà comment le vieux héros est sorti de son île pour aller porter la bonne nouvelle à Rome, pour mettre en train le parlement et l’Italie! II rentrera un de ces jours à Caprera pour écrire des lettres en faveur de la candidature de Blanqui ou de tout autre. L’Italie, quant à elle, sait comment elle a conquis son indépendance et sa liberté, comment elle pourrait les perdre.


CH. DE MAZADE.


Le directeur-gérant, C. BULOZ.