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Chronique de la quinzaine - 30 avril 1878

Chronique n° 1105
30 avril 1878


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




30 avril 1878.

La vie de l’Europe, il faut l’avouer, est livrée à l’inconnu et remplie de contrastes. De toutes parts, sous toutes les formes, les problèmes extérieurs ou intérieurs se pressent, faisant aux nations une destinée laborieuse et précaire. Pour tout le monde, l’avenir reste obscur, les signes menaçans se mêlent aux gages d’une civilisation prospère. Qu’arrivera-t-il demain, d’ici à quelques semaines ? La guerre qui depuis une année a dévasté l’Orient, qui a porté la Russie jusqu’au Bosphore, jusqu’à la mer Egée, sera-t-elle suivie d’une guerre plus redoutable, d’une mêlée gigantesque de toutes les forces rivales du continent ? On n’en sait rien encore, on est réduit à vivre de nouvelles douteuses ; partout les délibérations sont engagées sur le congrès, sur le conflit de la Russie et de l’Angleterre, sur la manière de concilier le traité de San-Stefano avec les anciens traités européens. La diplomatie épuise ses derniers expédiens, et, au moment même où ces périlleuses ; questions s’agitent de tous côtés, à Saint-Pétersbourg et à Londres, à Berlin et à Vienne, voici un événement qui ne rappelle que les-émulations du travail et de l’industrie dans une civilisation cosmopolite ; voici l’exposition universelle de 1878, ce grand rendez-vous pacifique des nations qui s’ouvre demain à Paris, aux premières heures de mai, comme si rien n’était, comme s’il n’y avait point une acre odeur de poudre dans l’air ! Le génie de la paix et le génie de la guerre sont en présence.

Ce n’est pas la première fois, il est vrai, qu’il y a de ces contrastes ou de ces coïncidences étranges. Déjà en 1855 c’était ainsi. La première des grandes expositions françaises avait été décrétée deux années auparavant en pleine paix européenne ; au moment où elle s’ouvrait dans ce palais des Champs-Elysées, qui avait été élevé tout exprès et qui semblait alors grandiose, tout avait changé. On était en pleine guerre d’Orient, en plein siège de Sébastopol. Une conférence réunie à Vienne dans ce mois de mai 1855 essayait vainement de mettre fin au conflit. En 1867, même contre-temps. L’exposition, transportée sur un théâtre agrandi, au Champ-de-Mars, s’ouvrait sous des auspices plus graves encore. On n’était pas sous les armes sans doute, on restait sous l’impression de cet incident du Luxembourg qui allumait presque dès ce moment la guerre avec la Prusse, qui était le prélude de la conflagration de 1870, et l’exposition coïncidait avec la fin de cette expédition mexicaine, assombrie par la mort tragique de l’infortuné Maximilien. Les fastes trompeurs du temps, les visites des empereurs et des rois, les fêtes asiatiques déguisaient mal ce que la situation avait d’incertain et de menaçant. L’exposition de 1878 à son tour, comme celle de 1855, s’ouvre au milieu des péripéties d’une nouvelle guerre d’Orient, en présence de l’inconnu qui a recommencé à peser sur le monde. Aujourd’hui seulement la France n’est plus comme autrefois engagée directement au plus épais de ces luttes militaires et diplomatiques qui émeuvent l’Europe. Elle ne disperse plus son activité et ses forces, elle ne mène plus de front les interventions lointaines et les entreprises industrielles. Des événemens qu’aucun regard humain n’aurait pu lire dans l’avenir à l’époque de ses premières expositions lui ont fait un rôle à part, un rôle de recueillement volontaire, réfléchi et attentif. Sans être étrangère à tout ce qui arrive, sans abdiquer une influence que son désintéressement pourrait rendre, s’il le fallait, plus utile et plus efficace, sans renoncer au droit d’avoir une opinion dans les congrès, elle est entre toutes la nation pacifique. Ses malheurs lui ont tracé sa politique de réparation intérieure ; la neutralité, qui est la conséquence de cette politique, lui permet de faire appel indistinctement à tous les pays civilisés, de leur offrir un libre et noble asile en dehors des conflits du moment. C’est la raison d’être et pour ainsi dire l’originalité de cette exposition nouvelle, manifestation de vitalité renaissante par laquelle la France a voulu se prouver à elle-même et montrer aux autres qu’elle n’a point cessé d’être la France toujours puissante par le travail, toujours propice aux arts et aux industries, toujours fidèle à ses traditions de libérale et attrayante hospitalité.

À dire toute la vérité, même à part la guerre d’Orient, qui n’était pas dans le programme, l’idée de cette exposition nouvelle ne laissait pas d’être à l’origine passablement prématurée. On oubliait trop que nous sortions à peine de la plus effroyable crise nationale, qu’il y avait eu en peu d’années l’exposition universelle de Vienne, l’exposition de Philadelphie, et que ces déploiemens de richesses industrielles, en se multipliant, pouvaient perdre de leur prix. C’était, si l’on veut, un acte de foi dans la fortune de la France, c’était vraiment aussi un acte de témérité, une sorte de gageure. Prématurée ou non, l’idée a fait son chemin, et dès que la résolution a été prise, il faut convenir qu’on n’a rien négligé pour en assurer le succès, pour gagner la gageure. On s’est mis énergiquement à l’œuvre. Ce n’est pas seulement le Champ de Mars qui a été transformé de nouveau, comme en 1867, pour recevoir les produits de l’univers entier ; en face du Champ de Mars, de l’autre côté de la Seine, un brillant et pittoresque édifice s’est élevé par enchantement, à la place même où déjà de son temps Napoléon avait rêvé de construire un palais pour le roi de Rome, sur ces hauteurs de Passy qui depuis la restauration ont gardé le nom de Trocadéro, Palais, pavillons étrangers, galeries monumentales, jardins, aquariums, tout a été improvisé, tout se dégage par degrés sous la direction supérieure de M. l’ingénieur Krantz. À l’ouest de Paris, ces quartiers métamorphosés sont une cité nouvelle, le caravansérail des nations industrieuses. Ce qui semblait impossible est devenu en peu de temps une réalité par la toute-puissance d’une activité intelligente. Ce qui pouvait paraître au début une aventure touche déjà au succès, en dépit des obstacles de toute sorte, des crises politiques et des préoccupations universelles. La France, sans regarder derrière elle, ni même devant elle, a donné cet exemple de confiance, et à son appel toutes les nations ont répondu, toutes ou presque toutes. L’Allemagne seule a hésité d’abord. Ce n’est qu’au dernier moment qu’elle s’est décidée à se faire représenter dans la galerie des arts ; elle sera présente par ses tableaux. Tous les autres pays du monde ont déjà envoyé leurs produits, ils sont à leur poste comme la France. Le prodige est plus qu’à demi accompli par le concours de tous, puisque dès demain, au jour primitivement fixé, sans plus de retard, l’exposition universelle de 1878 s’ouvre comme une solennité nationale.

Après cela, quelques efforts qu’on ait prodigués, malgré tout ce qu’on a pu déployer de science ingénieuse et d’activité, il n’est point impossible que cette inauguration de demain ne soit encore passablement confuse, que le chaos n’ait quelque peine à se débrouiller. Ce n’est que par degrés qu’un certain ordre peut s’établir dans cette vaste collection des produits de l’univers : il faudra quelques jours, peut-être même quelques semaines. Les premières visites seront pour ces jardins improvisés, pour ces pavillons pittoresques, ornemens féeriques d’une création colossale. Tout n’est pas terminé sans doute ; mais le plus difficile est fait, les grands obstacles sont vaincus, l’exposition existe. La politique elle-même s’est mise galamment de la partie en laissant un répit généreux, et dès ce moment on peut dire que ces pacifiques assises du travail et du génie humain sont ouvertes. Paris se prépare à redevenir comme dans d’autres temps la ville universelle où l’on entendra toutes les langues et où l’on verra tous les costumes. Paris, pour quelques mois, va appartenir à tout le monde excepté aux Parisiens. Il n’aura pas vraisemblablement cette fois la visite des empereurs et des chanceliers d’état, qui semblent pour l’instant assez occupée et qui n’éprouvent peut-être pas absolument le besoin de se rendre à Paris, quoiqu’ils pussent y venir sans crainte. Les princes du moins ne manqueront pas, — sans parler du shah de Perse, qui a quitté Téhéran pour refaire un voyage de France. Le prince de Galles, qui est toujours un hôte bienvenu à Paris et qui préside la commission anglaise, sera de l’inauguration de demain. On aura le comte de Flandre pour la Belgique, le duc d’Aoste pour l’Italie, le prince de Danemark et le prince Henri des Pays-Bas, le prince impérial d’Autriche, probablement le roi Alphonse avec la jeune et gracieuse reine d’Espagne, — qui sait ? peut-être le tsarévitch. Ce qu’il y a de certain, c’est que, si la France a le privilège de ne pas changer avec ses gouvernemens, d’être un peu aimée pour elle-même, pour sa civilisation séduisante, et d’attirer toujours par sa bonne grâce hospitalière, elle recueillera aussi de cette exposition des fruits plus sérieux ; elle lui devra d’être une fois de plus le théâtre où tous les peuples vont donner la mesure de leur génie, de leur activité créatrice dans l’inépuisable domaine du travail. On pourra embrasser d’un regard cette immense variété de produits humains, comparer les œuvres, évaluer les progrès accomplis depuis les expositions dernières. C’est un spectacle aussi instructif qu’attrayant, fait pour parler à tous les esprits réfléchis.

L’essentiel serait que la représentation qui commence demain allât jusqu’au bout sans être troublée par les diversions extérieures ou intérieures, que les événemens et les passions voulussent bien consentir à nous accorder ce qu’on pourrait appeler la trêve de l’exposition. En sera-t-il ainsi ? aurons-nous six mois sans crises nouvelles ? C’est là le point obscur, et, malgré tout l’intérêt de la cérémonie qui se prépare, à laquelle doit présider M. le maréchal de Mac-Mahon, ce n’est point en vérité au Champ-de-Mars ni sur les hauteurs du Trocadéro que s’agitent pour l’instant les questions les plus sérieuses, les plus décisives pour le monde.

Les vraies questions du moment, celles d’où dépend la paix du continent tout entier, elles sont à Londres et à Saint-Pétersbourg, à Berlin et à Vienne, elles sont aussi en partie autour de Constantinople, dans ces régions orientales où la guerre a exercé ses ravages, mais où elle n’a pas pu créer une situation définitive, acceptée par tout le monde. Évidemment ces questions n’ont point fait jusqu’ici un pas sérieux vers une solution ; elles restent entières, et ce qu’il y a tout au plus de visible, c’est une sorte de halte dans des complications qui n’ont pris toute leur gravité que le jour où elles se sont résumées dans un antagonisme direct entre la Russie et l’Angleterre. Et à quoi tient cette halte ? Peut-être simplement à un incident imprévu qui a ralenti tout à coup la marche des choses en Europe sans changer la situation périlleuse qui n’a cessé d’exister en Orient. Le « petit grain de sable » a toujours son rôle dans les affaires humaines. Aujourd’hui le grain de sable, c’est la goutte pour le prince Gortchakof, c’est une éruption pour le prince de Bismarck. Il y a eu des cas où l’on s’est demandé pourquoi certains hommes d’état étaient malades : il parait qu’ils ne pouvaient pas être malades sans intention ! À l’heure qu’il est du moins, malgré l’apparente opportunité du contre-temps, ce n’est point un prétexte fictif. Le prince Gortchakof, avec ses quatre-vingts ans, après les fatigues des derniers mois, est bien réellement atteint d’une manière assez grave pour être contraint à un repos momentané ; M. de Bismarck est indubitablement retenu dans ses terres du Lauenbourg par une indisposition pénible, irritante, quoique peu dangereuse. La maladie de l’un et de l’autre n’a rien d’imaginaire, et par cela même toutes les négociations ont dû nécessairement être un peu contrariées. Jusqu’à quel point cependant les deux chanceliers, fussent-ils bien portans, pourraient-ils se promettre de dénouer par leur diplomatie cet inextricable nœud oriental ? Que s’est proposé M. de Bismarck en se chargeant tout récemment de ce rôle de « courtier honnête » dont il parlait il y a trois mois, en prenant, en un mot, au nom de l’Allemagne, l’initiative d’une sorte de médiation entre l’Angleterre et la Russie ? Cette médiation, que l’incident de la double indisposition des chanceliers a interrompue, est peut-être une phase nouvelle dans les affaires d’Orient, elle n’en change pas l’essence et elle ne modifie pas la logique de toute une situation.

Au premier abord, et sans qu’on puisse préciser encore l’origine réelle de cette idée, M. de Bismarck, avant d’en revenir à un congrès sans lequel rien ne peut être définitif, aurait tenu à commencer par un préliminaire de conciliation entre la Russie et l’Angleterre. Il aurait voulu faire accepter par deux puissances qui ne sont point en guerre une sorte d’armistice en vertu duquel l’armée russe, qui est autour de Constantinople, et l’escadre anglaise, qui est dans la mer de Marmara, auraient quitté respectivement les positions qu’elles occupent et se seraient retirées à une distance égale ou équivalente. La proposition n’a point été déclinée en principe. On ne décline pas en principe une idée qui peut conduire à un arrangement. La combinaison n’était pas moins bizarre. La difficulté était surtout d’établir une parité entre des forces d’une nature si différente, de régler les mouvemens de ce que M. de Bismarck lui-même, dans son langage humoristique, a appelé « l’éléphant et la baleine, » de fixer des distances, de déterminer des garanties dans le cas d’un insuccès définitif des négociations. Y aurait-il par exemple égalité entre l’armée russe, maîtresse du pays, s’éloignant tout au plus de quelques marches, et la flotte anglaise revenant à Besika, repassant le détroit des Dardanelles, au risque de voir la porte de la mer de Marmara se refermer sur elle ? Ce n’est pas tout. Que devenait la Turquie en tout cela ? La Turquie n’a point sans doute une existence bien robuste et bien assurée ; elle existe pourtant à demi, elle est censée être neutre entre la Russie et l’Angleterre, entre « l’éléphant et la baleine. » Sur quoi se fondait-on pour disposer sans son aveu de son territoire et de la mer dont elle est souveraine, pour la laisser soumise à un retour éventuel d’adversaires prêts à se combattre sur les ruines de ce qui lui reste d’indépendance ? Quelle serait sa position à elle le jour où Russes et Anglais, à bout de négociations inutiles, croiraient devoir tout simplement rentrer, les uns dans leur camp, les autres à leur mouillage ? — Rien n’était plus simple que d’accepter en principe cette proposition d’une retraite simultanée, d’autant plus que c’était pour le moment sans conséquence. Quand on en est venu à la pratique, la combinaison s’est presque évanouie ; les impossibilités de toute sorte ont éclaté, elles étaient à peu près inévitables, et elles sont peut-être insurmontables.

La vérité est que de part et d’autre on a été conduit par les événemens à une situation violente d’où l’on ne sait plus comment sortir et que suffit à caractériser cette proposition d’un armistice à peine déguisé là où il n’y a point une guerre déclarée. Au point où en sont les choses, réussît-on même à trouver le moyen de combiner cette double retraite d’une armée et d’une flotte, on ne serait pas beaucoup plus avancé ! La diplomatie n’aurait qu’une modeste victoire qui éloignerait provisoirement des forces rivales sans toucher au fond du débat. La question qui divise l’Angleterre et la Russie est d’une bien autre portée, d’un ordre tout politique. Elle est apparue le jour où le traité de San-Stefano a été connu et où la proposition d’un congrès a été faite. Il s’agit de savoir si un état même victorieux a le droit de substituer un traité fait par lui seul à des traités qui lient toutes les puissances, si l’Orient, tel qu’il est, dépend d’une influence unique, prépondérante, ou s’il relève de la juridiction de l’Europe qui l’a reconnu et garanti. La Russie n’a cessé de répéter depuis quelque temps qu’on lui faisait de mauvaises querelles, qu’elle avait livré le traité de San-Stefano à toutes les puissances, que tous les cabinets restaient maîtres de l’examiner, de proposer les modifications qu’ils croiraient utiles. S’il en était sérieusement ainsi, si le cabinet de Saint-Pétersbourg ne gardait aucune arrière-pensée, pourquoi hésiterait-il à soumettre le traité, œuvre de ses conquêtes, à l’autorité d’une solennelle délibération diplomatique, comme on le lui demande ? Il n’y aurait pas vraiment de difficulté, et cependant, on le sent, cette difficulté existe et persiste.

Elle est dans l’idée que se fait évidemment la Russie de l’autorité de ce congrès qu’elle a l’air d’invoquer ; elle est dans la prétention quelquefois avouée, toujours sous-entendue qu’a le cabinet de Saint-Pétersbourg de ne reconnaître que ce qu’il voudra dans les délibérations de l’Europe, de n’accepter que ce qui ne touchera pas essentiellement à sa politique, aux points sur lesquels portent ses prédilections calculées. La prétention du gouvernement anglais, au contraire, est que tout doit être soumis à la souveraine décision du congrès, que le seul point de départ régulier de toute délibération est dans les traités auxquels ont souscrit les puissances réunies, qui gardent leur autorité tant qu’ils n’ont pas été réformés d’un commun accord. Le gouvernement anglais ne refuse pas de coopérer aux réformes de ces traités que la force des choses impose ; il ne conteste pas à la Russie quelques-uns des bénéfices de ses victoires, — il ne lui reconnaît pas le droit de biffer du bout de l’épée ce qui a été fait d’intelligence avec les autres nations, de créer arbitrairement des états nouveaux, de transformer la Mer-Noire en lac russe, de mettre sous sa tutelle le passage des détroits, de fonder ou de préparer plus ou moins directement sa domination en Orient. Au traité de San-Stefano, il oppose des actes dont le cabinet de Saint-Pétersbourg a déclaré lui-même ne pouvoir se délier sans une entente avec toutes les puissances. Sur ce point, il est jusqu’ici inflexible, et la force de l’Angleterre vient justement de ce qu’en défendant ses intérêts elle défend les intérêts et la liberté de l’Europe ; elle reste pour ainsi dire retranchée et campée sur le terrain du droit européen. Ce n’est point une querelle de mots comme on le dit quelquefois ; la lutte est au plus profond des choses, dans les intérêts, dans les traditions, et elle prend une bien autre importance, elle s’élargit étrangement lorsqu’on embrasse, de l’Occident à l’empire des Indes, l’immense champ de bataille où peuvent se rencontrer les deux puissances rivales. C’est ce qui fait la gravité de cet antagonisme entre la Russie et l’Angleterre, même quand par un expédient momentané de diplomatie une armée et une flotte, « l’éléphant et la baleine, » cesseraient d’être en présence. C’est ce qui rend le problème d’une conciliation si difficile à résoudre, et le malheur est que plus on va plus cette situation se complique ; elle s’aggrave chaque jour de tout ce qui se passe en Europe aussi bien qu’en Orient. On aurait beau se faire illusion, le péril ne diminue pas.

Qu’arrive-t-il en effet ? Tandis que la diplomatie directe ou indirecte poursuit ses négociations sans résultat saisissable jusqu’ici, l’Angleterre, toujours lente à se mouvoir, mais froidement résolue dès qu’elle a pris son parti, l’Angleterre ne discontinue pas ses arméniens. L’activité redouble dans ses arsenaux ; des corps d’expédition se forment, des détachemens de l’armée des Indes sont appelés à Malte, les colonies les plus lointaines se mettent en défense ou en disposition de seconder la mère-patrie. Tout est en mouvement, et lord Beaconsfield, fort de l’appui de la reine, du parlement, de l’opinion nationale, ne s’est pas avancé jusqu’à ce point pour battre en retraite sans avoir des garanties suffisantes. L’Angleterre ne fera pas à coup sûr la guerre par plaisir, elle ne la fera que si elle ne peut pas l’éviter ; elle est visiblement prête à l’accepter seule ou avec des alliés, sans enthousiasme comme sans faiblesse, plutôt que de consentir à l’éclipse de son influence dans ces contrées orientales. Quant à l’Autriche, qui a tout à la fois des intérêts plus directs et une position plus compliquée, elle arme elle aussi, sans éclat, en négociant toujours, en cherchant à obtenir des concessions à Saint-Pétersbourg, et, à défaut de ces concessions nécessaires à sa sécurité, elle ne pourra rester longtemps inactive. — D’un autre côté, la situation de l’Orient devient de plus en plus critique. Tout est plus que jamais livré à l’incertitude et à l’anarchie. Les Grecs, soulevés dans la Thessalie et dans l’Épire, défendent les armes à la main les droits de l’hellénisme moins menacé désormais par la domination ottomane que par la primauté bulgare. Au nord du Danube, la Roumanie est pour le moment livrée aux troupes russes, qui campent dans les provinces moldo-valaques comme en pays conquis, qui occupent tous les points stratégiques, les chemins de fer, les postes principaux. L’armée roumaine, qui allait l’an dernier au secours des Russes, autour de Plevna, et qui se battait vaillamment, est réduite maintenant à se retirer dans les montagnes pour éviter un choc avec les soldats du tsar. Le prince Charles, le parlement de Bucharest, sont nécessairement annulés, et la Roumanie n’a proclamé son indépendance que pour la voir aussitôt humiliée par une occupation étrangère. — En même temps, au sud des Balkans, dans les monts Rhodope, autour de Philippopoli, a éclaté une insurrection musulmane qui paraît prendre de l’extension ; les corps insurgés, qui se composent de miliciens débandés, d’anciens soldats des divisions de Suleyman-Pacha, sont assez nombreux et assez bien armés pour avoir eu déjà des engagemens sérieux, pour avoir même contraint les Russes à un certain déploiement de forces. L’insurrection est loin d’être vaincue, et ce n’est pas avec les Turcs qu’on réussira à la dompter ou à la désarmer.

Chose étrange, la Russie [est partie pour l’Orient en libératrice, en pacificatrice, en messagère de la civilisation se donnant de sa propre autorité la mission d’aller accomplir les réformes préparées par la conférence européenne de Constantinople, et à quoi est-elle arrivée ? Après une année de guerre et de victoires, elle a détruit à peu près l’empire ottoman et accumulé des ruines dont elle est embarrassée. Elle a contre elle les Grecs, elle a violenté et ulcéré les Roumains ; elle ne compte pas apparemment sur la reconnaissance du sultan dont elle a démembré les états, et elle est diplomatiquement en conflit réglé avec quelques-unes des principales puissances de l’Europe. N’est-ce pas la preuve la plus éclatante de ce qu’il y a eu d’excessif dans cette politique dont le dernier mot est le traité de San-Stefano ? La question est maintenant de savoir si la Russie s’engagera plus avant dans ces complications sans issue, au risque de déchaîner une guerre nouvelle, bien autrement redoutable, ou si, par une courageuse inspiration de prévoyance, elle consentira à s’arrêter devant les droits et les intérêts de l’Europe. La Russie peut assurément, sans humiliation pour son orgueil, sans perdre même tous les fruits de ses victoires, accepter cette haute juridiction des puissances européennes réunies en congrès : ce serait un premier gage de paix pour l’Occident, sans doute aussi le commencement d’une réorganisation plus sûre, plus équitable et plus efficace pour l’Orient.

C’est dans ces conditions que nos chambres sont rentrées hier à Versailles pour reprendre leur session interrompue il y a un mois, et elles ont à coup sûr bien des raisons de s’observer, d’éviter les diversions passionnées et stérilement agitatrices ; elles ont particulièrement aujourd’hui deux, raisons, — l’exposition qui va s’ouvrir et ces affaires d’Orient qui restent comme un nuage noir sur l’Europe, qui, sans engager directement la France, ne peuvent la laisser inattentive.

On répète assez souvent depuis quelque temps qu’il y a de toutes parts un sensible apaisement d’opinion, que la confiance dans les institutions nouvelles fait de rapides progrès, que la république a définitivement conquis le pays, et en effet il n’est point douteux que tout est pour le moment au calme, à la tranquillité. Les chambres se sont rarement réunies dans une plus profonde paix intérieure. Les conflits se sont évanouis, les pouvoirs ne sont plus en guerre. Si la confiance n’est pas aussi complète qu’on le dit, il y a du moins un besoin instinctif de se rassurer, et sait-on à quoi tient ce rassérènement d’une situation naguère si troublée ? C’est que ce qui existe aujourd’hui est après tout le résultat du cours naturel des choses, du jeu des institutions ; c’est que le dénoûment des dernières crises a été conquis sans effraction, sans violence, par une manifestation légale d’opinion ; c’est que le pouvoir est passé, sinon sans peine, du moins sans révolution, dans les mains d’un ministère qui reste le représentant honorable et sensé de ce qu’il y a de plus légitime ou de plus pratique dans les vœux de la majorité républicaine élue par le pays. Tout s’est passé régulièrement, et c’est là, si on le veut bien, ce qui peut donner un caractère sérieux et durable à cette paix intérieure reconquise. Oui, assurément, les épreuves les plus dures sont passées. Le régime nouveau n’est plus contesté, et il a aujourd’hui l’avantage d’avoir montré, dans des circonstances difficiles, qu’il pouvait suffire à tout. La république n’est plus menacée par ses adversaires, qui se découragent ou se débandent, qui, dans tous les cas, sentent pour le moment leur impuissance. C’est là le beau côté. Il n’y a qu’un point noir qui peut grossir si l’on n’y prend garde. Le danger pour la république n’est pas maintenant dans ses adversaires, il est dans l’abus de cette récente victoire, dans les mesquines représailles d’une majorité toute-puissante, dans les âpretés jalouses et exclusives de l’esprit de parti, dans les impatiences de domination, dans la manie de tout remuer et de tout agiter. Tant qu’il n’y a que des discussions vaines et des propositions saugrenues, ce n’est rien encore, quoique ce ne soit pas sans inconvénient. La question change de face dès qu’on touche aux fondemens de l’état, aux ressorts essentiels de la puissance nationale, à l’économie publique, aux finances.

Voilà le danger ! Ce n’est point sans doute que la situation économique et financière de la France ait rien d’alarmant, surtout au milieu des crises que traverse l’Europe ; elle est certes supérieure à celle de la plupart des pays du monde, sauf l’Angleterre. Il y a cependant des signes qui ne peuvent passer inaperçus, qui apparaissent dans les statistiques publiées par le gouvernement. Ainsi, d’après les tableaux du commerce qui viennent d’être mis au jour pour les trois premiers mois de 1878, le chiffre des importations aurait augmenté de 131 millions de francs sur la période analogue de l’année derrière ; les exportations ont subi au contraire une diminution de 60 millions. Sans attacher une importance exagérée à ces chiffres, il faut pourtant bien voir la trace d’un certain malaise ou d’une certaine stagnation dans ce double phénomène de l’accroissement des importations étrangères en France et de la diminution des exportations françaises au dehors. D’un autre côté, l’état des revenus publics vient d’être également publié, et on peut y constater ce fait nouveau, depuis longtemps inusité en France, d’un arriéré de 28 millions sur les premiers douzièmes des contributions directes, même d’une légère augmentation dans les frais de poursuites. L’arriéré s’explique tout simplement sans doute par un inévitable retard dans la confection des rôles à la fin de 1877, et cela prouve aussi le danger de recourir à cet expédient des douzièmes provisoires, de laisser le budget en suspens jusqu’à la dernière heure, au risque de s’interdire toute discussion sérieuse et de jeter un certain trouble dans les services administratifs. De toute façon, la situation économique et financière de la France, sans avoir rien d’inquiétant, est aujourd’hui à ce point où elle doit être considérée et traitée avec la circonspection la plus sérieuse, avec les ménagemens les plus attentifs.

Or quel est le système auquel on semble se laisser aller ? On dirait que les ressources de la France sont inépuisables et que ce colossal budget de près de 3 milliards est plein de magiques fascinations pour des politiques nouveaux impatiens de le manier. La république, qui paraît vouloir égaler l’empire en décrétant comme lui des boulevards, des fêtes et des illuminations, risque, si elle n’y prend garde, de l’imiter aussi dans son administration financière. Demander des diminutions d’impôt ; cela va sans dire, — c’est toujours le premier point. Il y a eu déjà dans le dernier budget des réductions auxquelles M. le ministre des finances a consenti, dont il a pris l’initiative, et on lui en demandera bien d’autres. Chaque région à sa victoire à remporter sur le budget ; chaque groupe d’intérêts locaux, chaque industrie a une réduction ou une abolition d’impôt à réclamer. Nous ne parlons pas des réformateurs toujours disposés à remplacer les réalités positives d’impôts éprouvés par des chimères qui ne rempliraient pas les coffres de M. le ministre des finances. D’un autre côté, il y a déjà des propositions de toute sorte pour payer la bienvenue de la république par une amélioration généreuse de la condition matérielle des fonctionnaires de tout ordre, civils, militaires, universitaires. Eh ! certainement, on n’en disconvient pas, parmi ces propositions il y en a qui n’ont rien que de juste, de prévoyant ou de réparateur ; elles n’ont d’autre inconvénient que d’entraîner forcément des dépenses considérables, d’exiger de nouveaux crédits qui vont enfler démesurément le budget. Si on réunissait toutes les propositions de crédits qui ont été faites depuis quelque temps, on arriverait à des chiures quelque peu effrayans. Et voilà maintenant les propositions bien autrement importantes de M. le ministre des travaux publics sur le rachat des chemins de fer, sur l’amélioration des ports, des voies fluviales. Celles-là aussi méritent d’être étudiées et traitées avec considération. Malheureusement, avec tout cela, on entre dans une voie d’emprunts inévitables et prochains, de dépenses qu’on ne peut pas toujours préciser, sans parler de la question plus grave encore peut-être du rôle, des responsabilités et des charges de l’état dans l’exploitation des chemins de fer.

Poursuivre des réductions d’impôts et des augmentations de dépenses c’est un courant auquel on se laisse aller facilement. Il n’y a qu’une proposition à faire, un vote à obtenir, une majorité à rallier pour populariser la république. C’est là justement que le sénat peut intervenir avec autorité, avec efficacité. D’ici à peu, il aura des discussions sérieuses à propos des chemins de fer ; il se doit à lui-même d’exposer devant le pays la situation financière telle qu’elle est, sans pessimisme et sans illusion. M. le ministre des finances, qui l’autre jour, dans les Landes, prononçait un discours ingénieux et sensé à l’inauguration d’un monument élevé en l’honneur de Frédéric Bastiat, M. Léon Say est un administrateur trop vigilant et trop habile pour ne pas voir le danger d’aller trop vite, et pour n’être point heureux de se sentir appuyé contre ceux qui voudraient violenter sa prudence. Il ne s’agit ici ni de soulever des questions de partis, ni de susciter des conflits de pouvoirs ; il s’agit de maintenir dans toute sa vigueur, dans son intégrité un des ressorts de la puissance nationale, de réserver les ressources de la France dans un moment où la situation de l’Europe reste obscure, où s’agitent tant de problèmes dont les grands peuples ne se désintéressent pas indéfiniment.

CH. DE MAZADE.