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Chronique de la quinzaine - 14 mai 1878

Chronique n° 1106
14 mai 1878


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




14 mai 1878.

La France, on nous permettra cette expression familière, a été si peu gâtée depuis nombre d’années, elle a essuyé de tels déboires et elle a traversé des heures si sombres, qu’elle est bien pardonnable de se laisser aller un instant, avec un abandon presque naïf, au plaisir de revivre. Il y avait si longtemps qu’on n’avait pavoisé et illuminé ! Que les partis s’acharnent à commenter avec leurs vues étroites et leurs passions jalouses un événement intéressant pour tout le monde ; que les uns se figurent qu’il n’y avait eu rien de semblable avant la république et que les autres s’efforcent de prouver qu’il ne peut y avoir rien de favorable avec la république, l’instinct populaire, qui n’est pas un aussi profond calculateur, a éclaté tout bonnement, tout franchement. Cette exposition qui vient de s’ouvrir au Champ-de-Mars a été pour notre pays, surtout pour Paris, une véritable révélation, un coup de théâtre. La France s’est sentie renaître dans une splendide démonstration de puissance ; elle n’a pas été moins heureuse de voir une sorte de courant sympathique revenir vers elle, les témoignages d’amitié se multiplier à cette occasion, les princes de l’Europe réunis autour du chef de l’état pour l’inauguration de ces grandes assises de l’industrie et du travail. Certes les obscurités et les périls ne manquent pas à tous les coins de l’horizon, les chances de guerre n’ont point disparu ; ni de Londres ni de Saint-Pétersbourg rien n’est venu encore pour chasser le fantôme des redoutables conflits. Il y a cependant sur ce continent troublé une ville florissante qui a pu apparaître l’autre jour comme un terrain neutre, uniquement ouvert aux bienfaisantes émulations, qui a célébré sa fête de la paix comme une victoire. Et c’était en effet une victoire du génie de la France, se ressaisissant en quelque sorte lui-même par l’énergie du travail, attestant sans défi, sans fausse modestie devant le monde qu’il n’est point éclipsé, qu’il garde, en dépit des trahisons passagères de la fortune, sa vitalité, son influence et son attrait.

L’exposition a donc eu ce premier succès de montrer la France recueillant le fruit de quelques années réparatrices, relevée par les arts, par l’industrie, comme par le crédit, remise pour ainsi dire en honneur à ses propres yeux et aux yeux des autres nations. Elle est un premier dédommagement après tant de mauvais jours, et un des plus aimables commentaires de cette inauguration du 1ér mai. Un des signes les plus caractéristiques de toute cette situation nouvelle, c’est le discours que le prince de Galles a prononcé le lendemain dans un banquet des expo-sans anglais présidé par lord Granville. « Pendant une année, selon le mot de lord Granville, le prince n’a pas passé un jour sans travailler pour l’exposition, » —- et après avoir été à la peine il est au succès, à ce succès qu’il prend lui-même plaisir à constater. L’héritier de la couronne d’Angleterre à conquis d’un seul coup, par la bonne grâce de son langage, son droit de cité parmi nous. Il a trouvé le moyen d’être désormais chez lui dans une ville à laquelle il appartenait déjà un peu par ses goûts, par ses fréquens séjours ; il s’est créé une popularité souriante en faisant de la courtoisie la meilleure des politiques. Le prince de Galles n’a sans doute rien dit que de simple et de naturel. Il s’est plu à représenter la coopération cordiale de l’Angleterre et de la France dans une œuvre commune de civilisation comme un événement de la plus haute importance pour les deux nations et pour le monde entier. « La part que nous avons tenu à prendre dans cette exposition internationale, a-t-il dit, est la meilleure marque de sympathie que nous puissions donner à ce peuple français à qui nous devons tant et que j’aime de tout cœur. » Et le langage familier du banquet a même été peut-être plus accentué encore, plus empreint d’une vive et sincère cordialité. Il ne faut rien exagérer sans doute, il ne faudrait pas se hâter de donner à des paroles aimables une portée politique qu’un prince constitutionnel d’Angleterre ne donnerait pas à ses discours, surtout à des discours prononcés en pays étranger. L’héritier de la couronne d’Angleterre a parlé tout simplement en hôte charmé et séduisant de la France. Ce n’est pas moins un curieux phénomène propre à notre temps et propre aussi peut-être à cette situation générale que les événemens font à tout le monde.

Comme tout est changé en effet dans la vie des peuples ! Autrefois, à l’aurore de la révolution française, au début tourmenté et sanglant de la première république, tout était haine et fureur entre l’Angleterre et la France. Charles Fox avait de la peine à faire entendre dans la chambre des communes une parole de sympathie pour la révolution qui commençait et il ne pouvait réussir à désarmer la politique vengeresse de Pitt, dont le nom seul est resté pour des années un symbole de guerre, un objet d’animadversion populaire en France. A des époques bien plus récentes, les divisions, les antipathies, les défiances étaient loin d’avoir entièrement disparu, et le prince de Galles a pu dire l’autre jour sans embarras : « Il n’y a pas encore bien des années, il fut un temps où nous n’étions pas aussi amis que nous le sommes aujourd’hui. » C’était le temps où, pour un mariage en Espagne, pour un prédicant agitateur et oublié de quelque île de l’Océan, des ministres anglais déchaînaient les passions de leur pays contre nous, allaient presque jusqu’à la guerre, et où à Paris aussi on chantait volontiers dans les opéras que jamais en France l’Anglais ne régnerait. Tout cela ressemble désormais à des souvenirs de la guerre de cent ans ; les haines d’autrefois sont éteintes, et le fils de la reine Victoria l’a dit avec raison, avec une intelligente cordialité : « Ce temps-là est bien passé et oublié. La jalousie qui était la cause de cette ancienne animosité a disparu, j’en suis certain, pour toujours, et je demeure convaincu que l’entente cordiale qui existe entre ce pays et le nôtre n’est pas de celles qui changent. » C’est qu’en effet il n’y a plus entre les deux peuples que des intérêts communs, des raisons d’amitié, d’estime mutuelle et ce que nous appellerons une solidarité européenne. L’Angleterre et la France, avec des génies différens, représentent la même civilisation libérale, occidentale, et, si les Anglais n’en sont plus à s’apercevoir que les malheurs de notre pays n’ont point tourné à leur profit, les Français sentent assurément aujourd’hui que l’énergie avec laquelle le gouvernement britannique s’est réveillé est la suprême garantie des droits, de la sécurité, de l’équilibre de l’Europe.

Quant à la république, elle n’est plus évidemment comme autrefois un obstacle, elle reste, si on le veut bien, un gouvernement comme un autre, capable de comprendre ses devoirs et de les remplir. Le prince de Galles, à ce qu’il nous semble, ne s’en est senti gêné ni dans ses goûts, ni dans sa dignité d’héritier d’une des plus vieilles, d’une des plus belles couronnes de l’univers. Il est reçu comme il doit l’être, avec une courtoise et respectueuse déférence, par M. le président de la république, par M. le commissaire-général de l’exposition, par M. le ministre des affaires étrangères, et le premier gentleman de l’Angleterre ne croit nullement déroger en recherchant l’entretien des chefs de la majorité républicaine du parlement. Les autres princes qui ont assisté à l’inauguration de l’exposition sont reçus comme le fils de la reine Victoria, et ceux qui viendront trouveront le même accueil dans le gouvernement, dans la population. L’hospitalité parisienne ne sera peut-être pas pendant quelques mois et par certains côtés une hospitalité écossaise, elle sera dans tous les cas digne de la France aussi bien que de ceux qui voudront voir de près ce spectacle d’une exposition grandiose et d’un pays résolu à ne pas s’abandonner après des désastres inouïs. Assurément tout est nouveau dans cette grande expérience nationale ; tout doit être bien changé pour qu’un prince de Galles puisse venir en pleine république témoigner ses sentimens d’amitié pour la France dans une circonstance solennelle.

Oui, tout est changé, et si ces faits sont le signe parlant des transformations qui s’accomplissent dans les idées, dans les mœurs, ils sont aussi pleins d’enseignemens pour ceux qui se préoccupent d’acclimater sérieusement en France des institutions nouvelles, toujours difficiles à pratiquer. Les républicains réfléchis, sensés, n’ont qu’à regarder autour d’eux et à se demander ce qui peut le plus utilement servir la république. Est-ce de proférer sur le passage des princes étrangers des cris saugrenus, heureusement rares, de proposer pour un régime libéral et pacifique des hymnes de guerre civile, de coiffer quelque statue baroque de la république du bonnet phrygien, de prétendre tout refaire, tout remuer, tout ébranler, sous prétexte de tout marquer à l’effigie républicaine ? N’est-ce point au contraire de montrer aux princes de l’Europe une France hospitalière et polie, d’éviter tout ce qui peut réveiller de néfastes souvenirs ou provoquer des crises nouvelles, de mettre de la mesure et de la prudence même dans les réformes nécessaires, d’aider de son mieux le gouvernement à nouer, s’il le peut, des relations utiles, à conduire les affaires avec une modération prévoyante ? C’est là toute la question, c’est le nœud de la situation intérieure.

Que les partis poussent leurs victoires jusqu’au bout, qu’ils veuillent profiter de leurs avantages pour réaliser leurs idées, qui souvent ne sont que des chimères, pour satisfaire leurs passions et leurs ambitions, c’est assez l’usage, il est vrai ; c’est l’histoire de tous les temps, de presque toutes les situations. Nous le demandons cependant, au point d’existence incontestée où est arrivée la république constitutionnelle créée il y a trois ans, après l’échec éclatant des dernières tentatives de réaction, à quoi sert ce système de représailles, d’invalidations qu’on poursuit obstinément ? On a fini par se créer un embarras dont on ne sait plus comment se dégager, dont la chambre elle-même est visiblement agacée. Justes ou injustes, ces actes de parti ne se comprennent qu’au lendemain de la lutte et de la victoire ; quand la chaleur du combat s’est éteinte, ils n’apparaissent plus que comme de froides vengeances arbitrairement exercées. Il y a sept mois que le scrutin du 14 octobre 1877 a eu lieu, cinquante élections ont été déjà invalidées, on n’est pas arrivé au bout de cet inépuisable travail, et on ne l’aura probablement pas terminé avant la prorogation nouvelle qui commencera sans doute le mois prochain pour se prolonger jusqu’à la fin de l’automne. Il restera dans tous les cas un certain nombre d’élections mises pour ainsi dire sous le séquestre, en interdit jusqu’à une plus ample information. Voilà des collèges provisoirement sans députés, et ce serait une bien autre affaire si la commission d’enquête électorale avait réellement la pensée qu’on lui prête de coordonner une vaste instruction dont le dernier mot serait la mise en accusation du ministère du 16 mai. Ainsi plus d’une année après les événemens, peut-être l’année prochaine, on en viendrait 15, on ferait le procès des anciens ministres, — probablement dans une intention de paix ! C’est une fantaisie de représailles rétrospective qui n’a pu évidemment venir qu’à des esprits extrêmes, qui soulèverait les problèmes de la nature la plus délicate et qui aurait pour première conséquence de rouvrir presque fatalement une ère de conflits, d’agitations indéfinies. On ne voit pas que c’est tout ce qu’on pourrait faire de mieux pour démontrer que la république en est toujours à la période militante et troublée. Est-ce qu’il n’y a pas assez de questions sérieuses, faites pour occuper utilement les chambres ? Ces questions se pressent de toutes parts, dans toutes les sphères, et si on voulait les examiner pour elles-mêmes, sans les sacrifier aux préjugés de parti, elles suffiraient pour relever la vie parlementaire, pour la maintenir dans son éclat, pour lui assurer une autorité incontestée. On a là le budget de 1879 que M. Léon Say vient de présenter. On a des lois militaires dont quelques-unes sont même toujours urgentes ; on a des réformes sur l’enseignement, on a des lois sur les douanes, sur toute sorte d’intérêts positifs, pratiques, d’une importance décisive pour le développement de la fortune publique.

Que faut-il de plus ? Une des plus graves entre toutes ces questions, celle des chemins de fer, vient justement d’occuper le sénat pendant quelques jours. Ici du moins, si la politique n’a pas toujours été absente et ne pouvait l’être, la discussion a été instructive et forte. Elle a été soutenue, d’un côté par M. le ministre des travaux publics, que M. le ministre des finances a secondé un moment, d’un autre côté par M. Buffet, par M. Caillaux, par M. Bocher, qui est venu le dernier comme pour résumer la portée morale de cette épineuse affaire. Nulle diversion acrimonieuse et stérile ne s’est mêlée à ce débat, qui est resté jusqu’au bout précis, substantiel et courtois. On sentait que tout se passait entre des orateurs dignes de se mesurer. M. de Freycinet, en rencontrant des adversaires faits pour traiter sérieusement une question sérieuse, a trouvé pour lui-même une occasion nouvelle de montrer la lucide fermeté de son esprit, la netteté de sa parole, l’expérience de l’ingénieur, la confiance de l’homme résolu, et cette allure de sincérité, de franchise, qui séduit toujours une assemblée. Ce qu’il avait déjà été à la chambre des députés en répondant à M. Rouher, il l’a été dans le sénat en répondant à M. Buffet, à M. Caillaux, et maintenant il a cet avantage, qui est une forcé pour le gouvernement, d’être maître du terrain parlementaire, d’avoir la certitude qu’il rencontrera des contradictions, non des préventions, qu’il a dans tous les camps des sympathies. Du premier coup, il a pris son rang, moins par le succès définitif de sa loi que par la manière dont il a conquis le succès. Ce qui s’agitait réellement, on le sait. M. de Freycinet, comme M. Bocher le lui a dit sans esprit d’opposition, veut décorer et fortifier la république par des entreprises utiles, et c’est une très légitime ambition. Il a de grands projets qui ont été, il y a quelque temps, l’objet d’habiles rapports soumis au chef de l’état, et qui embrassent à la fois les chemins de fer, les ports, les voies de navigation. Il a commencé par les chemins de fer, par cette loi qui consacre le rachat d’un certain nombre de lignes secondaires, Charentes, Vendée, Orléans-Châlons, etc., l’incorporation de ces lignes dans le réseau d’intérêt général et l’exploitation provisoire par l’état. C’est là tout le projet d’aujourd’hui, et ce projet n’est lui-même que la préface, l’introduction du plan plus vaste que M. le ministre des travaux publics se propose d’exécuter.

A dire vrai, la nécessité de sauver quelques-unes de ces lignes secondaires en détresse, de les empêcher de périr par la faillite et l’abandon, de compléter les travaux laissés en suspens, cette nécessité n’a pas été mise en doute ; elle est reconnue depuis quelques années, et M. de Freycinet ne fait que recueillir l’héritage des ministres qui l’ont précédé. On a pu discuter sur les conditions, sur les opérations arbitrales, sur les prix, on n’a pas contesté le principe d’un rachat devenu inévitable, pas plus qu’on n’a eu l’idée d’élever une objection contre le développement nécessaire des voies ferrées françaises. Théoriquement tout cela est admis. La difficulté n’était pas là, elle était dans ce qu’on pourrait appeler la question du lendemain. Ces lignes, qui sont l’objet de la loi nouvelle, une fois rachetées et remises à l’exploitation provisoire de l’état, que se propose de faire M. le ministre des travaux publics ? Des négociations ont été déjà engagées, notamment avec la compagnie d’Orléans, pour la rétrocession d’une partie de ces lignes rachetées, elles n’ont pu réussir, elles ont été abandonnées. Si on les reprend avec la pensée de réaliser un désir, manifesté dans la chambre des députés, d’imposer d’autorité des modifications de tarifs, elles réussiront, bien moins encore vraisemblablement ; mais alors l’exploitation provisoire de l’état risque fort de devenir l’exploitation définitive. L’état entre dans une voie toute nouvelle à l’égard des chemins de fer ; les conflits de tarifs commencent avec les grandes compagnies, et de proche en proche, après les rachats partiels, c’est à un rachat général qu’on marche presque fatalement. Or ce rachat général, ce n’est pas seulement une dépense colossale, c’est le monopole déjà formidable de l’état s’étendant à tous les transports, s’accroissant de milliers de fonctionnaires nouveaux, de tous les ressorts d’une administration gigantesque. C’était là ce qu’on entrevoyait ; c’est le point délicat sur lequel ont porté les contestations les plus vives, et si M. le ministre des travaux publics a triomphé de toutes les hésitations, de craintes parfaitement légitimes, c’est qu’en déclinant les amendemens qui ont été présentés il a désavoué pour son propre compte toute idée d’une exploitation définitive de l’état, toute, préméditation de rachat général. Ce n’est pas seulement en son propre nom, c’est au nom du gouvernement tout entier qu’il a fait cette déclaration qui reste une garantie. Évidemment cette pensée, cette crainte a pesé jusqu’au bout sur la discussion du sénat, et en dehors même de cette difficulté pourtant si sérieuse, la question plus grave encore peut-être que toutes les autres est toujours celle des moyens d’exécution, des finances. On avait demandé, non sans raison, la jonction, l’examen simultané du rachat des chemins de fer et des mesures financières. De quelque façon qu’on s’arrange, qu’on examine les deux lois séparément ou simultanément, il faut toujours en revenir à la réalité inexorable, et la réalité c’est, en attendant mieux, un emprunt de 500 millions combiné de manière à être amorti en 75 ans ; c’est une annuité de 25 millions à inscrire dans ce budget de 1879 que M. Léon Say vient de présenter, qui est une œuvre faite avec soin, avec franchise, avec une entente ingénieuse de la situation du pays. Malheureusement, et M. Léon Say ne songe en aucune façon à le dissimuler, l’équilibre est précaire, laborieux, difficile à maintenir, et le moindre imprévu, éclatant tout à coup, peut l’altérer au détriment de tout ordre financier. La prévoyance de M. Thiers avait déposé dans le budget l’amortissement de la dette contractée avec la Banque de France pendant la guerre, et cet amortissement, qui touche à son terme, pouvait laisser une ressource disponible ; mais cette précieuse ressource est déjà plus qu’à demi absorbée d’avance par les dépenses qui se multiplient, et d’un autre côté on commence a demander de nouveaux dégrèvemens d’impôts pour l’année prochaine. On semble toujours vouloir résoudre ce problème de poursuivre des diminutions d’impôts et d’augmenter les dépenses ; aujourd’hui on inscrit une annuité de 25 millions de plus à côté d’une foule d’autres annuités dont M. le ministre des finances donne le fidèle détail et qui, en s’ajoutant sous des noms différens à la dette perpétuelle, finissent par constituer un ensemble d’intérêts assez formidable. C’est sur ce chiffre d’intérêts qu’il faudrait méditer avant de recourir à de nouveaux emprunts sous le coup de tous les genres d’imprévu qui peuvent mettre à l’épreuve la puissance économique et financière du pays.

Est-ce à dire qu’il n’y eût rien à faire et que les projets tout récemment soumis aux chambres ne soient qu’un programme chimérique, un acte de témérité aventureuse ? Non sans doute, M. de Freycinet n’a point cédé à l’esprit d’aventure cl de chimère ; il a fait son devoir de ministre sérieux en cherchant à liquider la situation désastreuse de certains chemins de fer et à remettre en mouvement cette grande industrie, en proposant un ensemble de travaux utiles, en donnant, dès son avènement au pouvoir, un signal d’activité. Il n’a pas craint de paraître hardi, il a voulu montrer du premier coup la carrière à parcourir. Soit, la carrière est ouverte par la loi récemment votée ; mais il y a des mirages à dissiper, des écueils à éviter. Le mirage, c’est cette idée d’un rachat indéfini des chemins de fer et de l’exploitation par l’état qui séduit certains esprits absolus, qui entraînerait politiquement et économiquement le pays dans une voie sans issue, sur ce point, M. de Freycinet a donné des assurances qui ne seront pas oubliées ; il s’est engagé à ne pas faire de l’exploitation provisoire qui vient de lui être accordée « la plus définitive de nos institutions, » selon le mot spirituel de M. Buffet. L’écueil à éviter, c’est l’excès des engagemens financiers, l’entraînement des dépenses dans la voie où l’on fait le premier pas. Évidemment les meilleurs programmes d’entreprises publiques ne se réalisent pas à court terme. Ils dépendent de bien des circonstances, ils se lient à bien d’autres questions, et M. de Freycinet n’est pas seul dans le conseil. Il a auprès de lui son collègue de la guerre qui demande toujours beaucoup d’argent, son collègue de la marine qui redevient pressant, son collègue de l’instruction publique qui veut avoir des crédits pour les écoles ; il a dans son voisinage M. le ministre des affaires étrangères qui, lui aussi, pourrait bien dire son mot sans bruit, avec réserve, et il a enfin à ses côtés M. le ministre des finances qui, au milieu de tous, a son budget à défendre, l’intégrité des ressources nationales à sauvegarder. La meilleure politique est toujours celle qui essaie de concilier et de combiner tant d’intérêts divers.

Après tout, c’est là simplement ce que M. Bocher a voulu dire, lorsque, dans un discours d’une raison ferme et fine, il a cru devoir rappeler à M. de Freycinet, avec toute sorte de témoignages de sympathie, qu’il ne suffit pas de tracer de vastes programmes, de « faire grand, » qu’il vaut mieux procéder avec prudence, pour accomplir des choses durables sans s’exposer aux déceptions. M. le ministre des travaux publics le sait bien lui-même, et ici encore il a eu l’habileté de désarmer ou d’atténuer les inquiétudes en invoquant justement l’autorité de ses collègues et le contrôle des chambres, en montrant que l’exécution de ses projets dépend toujours du parlement qui peut proportionner ses votes aux nécessités nouvelles, aux ressources du moment. Chose bizarre pourtant, parce que M. Bocher a cru devoir mettre M. de Freycinet en garde contre le danger des exploitations de l’état et contre l’exagération des dépenses, parce qu’il a dit ce que le gouvernement ne conteste guère, ce que M. de Freycinet lui-même pense au fond, voilà M. Bocher transformé en ennemi de la république, en adversaire perfide des projets de M. le ministre des travaux publics. C’est un orléaniste qui vient sournoisement à la dernière heure pour essayer de dérober un succès à un ministre républicain, pour empêcher la république d’apparaître dans la splendeur de ses conceptions ! Ceux qui ont le moindre doute sur le rachat direct des chemins de fer, sur l’extension des monopoles administratif sur l’utilité des emprunts à l’heure qu’il est, veulent tout simplement entraver l’émancipation financière et économique de l’état, mettre en-échec la chambre des députés, — qui seule évidemment a le droit de tout décider et de tout trancher. M. le ministre des travaux publics s’accommoderait peut-être souvent de se sentir préservé d’aussi dangereux défenseurs. Franchement il y a des républicains d’un ordre particulier qui semblent avoir toujours peur de laisser venir trop d’alliés à la république et de n’avoir pas une église assez fermée, qui ne reconnaissent que leur propre, compétence et leur propre infaillibilité. Tout ce qui a été décidé dans leurs conciliabules est sacré, et hors de là il n’y a point de salut ! Depuis que les républicains ont la majorité dans la chambre des députés, il n’est plus permis de les contredire sans passer pour un ennemi de l’état. Eux seuls sont des hommes de gouvernement, de grands politiques, de grands administrateurs, de grands financiers, — et malheureusement ils le prouvent quelquefois d’une singulière façon, en ouvrant toute sorte de perspectives de crises nouvelles, en créant une petite agitation permanente autour des questions les plus délicates.

Que disait donc M. Gambetta hier encore en ouvrant la nouvelle commission du budget de 1879 dont il est le président ? Il parlait d’une « république tranquille, légale, forte, laborieuse et pacifique. » Voilà certes une définition rassurante. Eh bien ! qu’on organise donc cette république régulière, libéralement conservatrice, les esprits désintéressés n’en demandent pas davantage ; mais le meilleur moyen d’organiser, d’affermir, d’accréditer cette république sérieuse, ce n’est point à coup sûr de traiter légèrement les finances de l’état, de jouer avec les dégrèvemens ou les emprunts, et ce serait encore moins de livrer à des discussions imprudentes, souvent irritantes, toujours dissolvantes, tout ce qui touche à l’armée, aux institutions et aux mœurs militaires. On cède à des préjugés de parti, on ne s’aperçoit pas que depuis quelque temps particulièrement on crée à M. le ministre de la guerre une situation impossible. Tantôt c’est à propos de quelques officiers de l’armée territoriale qui ont été révoqués, — qui ne peuvent manifestement l’avoir été que parce qu’ils sont républicains ! — et on menace le gouvernement d’une interpellation dans les chambres. Tantôt c’est la gendarmerie qu’on met sur la sellette, qu’on veut rendre au régime civil, à M. le ministre de l’intérieur, qui n’en eut jamais la direction. Un autre jour c’est un officier qui a eu le malheur, — car c’est toujours un malheur pour un officier, — de se placer dans une position d’indiscipline, sous prétexte qu’il y avait des bruits de coups d’état dans l’air, qui a été frappé, — et aussitôt voilà une pétition pour demander par voie parlementaire la réintégration de cet officier. Une commission se forme dans la chambre pour examiner ce qu’il y a de plus délicat au monde, les conditions de la discipline, de l’obéissance militaire, et si M. le ministre de la guerre refuse de comparaître, il est vertement tancé. Tout cela est-il sérieux ? On ne voit pas qu’avec ces procédés on n’arrive qu’à un double résultat : d’un côté on affaiblit l’autorité du ministre de la guerre, d’un autre côté on discrédite un contrôle parlementaire qui devrait rester entier, qui serait d’autant plus efficace qu’il resterait dans sa sphère, dans son domaine. On agite tout et on ébranle tout sans profit possible.

Ce n’est jamais le moment de poursuivre ces œuvres de dissolution ; l’heure dans tous les cas serait moins favorable que jamais aujourd’hui, lorsque toutes les conditions de l’équilibre public sont en jeu, lorsque l’Europe en est à se demander si elle restera en paix ou si elle se réveillera dans les conflagrations de la guerre. Tout dépend de la mission que l’ambassadeur du tsar à Londres, le comte Schouvalof, remplit en ce moment à Saint-Pétersbourg. Que résultera-t-il de cette dernière tentative ? Voilà la question qui se pose pour tout le monde, pour la France comme pour les autres états. Sans doute la France est neutre, et M. le ministre des affaires étrangères a été appelé l’autre jour par une interpellation à définir avec netteté le caractère de cette neutralité, les intentions pacifiques de notre gouvernement, comme aussi les principes de droit public qu’il reconnaît, par lesquels il se croit lié. M. Waddington a précisé cette situation avec une parfaite et prévoyante, justesse. Oui, la France est neutre et veut rester neutre ; elle le sera avec d’autant plus d’honneur, elle jouera d’autant mieux son rôle pacifique qu’elle pourra s’appuyer sur une armée toujours puissante, soigneusement tenue en dehors des fluctuations des partis. M. le ministre des affaires étrangères n’est point sûrement d’un autre avis.

Au milieu des agitations du monde, au milieu des préoccupations extérieures et intérieures qui créent aux peuples, à la France comme aux autres pays, une vie laborieuse, les œuvres modestes, peu bruyantes, toutes pratiques ne sont pas les moins efficaces et les moins méritoires. Ce n’est pas pour l’ostentation et le bruit que s’est fondée, à la suite de la cruelle paix de 1871, la société de protection des Alsaciens-Lorrains. Eût-elle voulu se donner un rôle public, elle ne l’aurait pas pu, elle serait devenue bientôt un embarras, et elle aurait péri pour avoir voulu l’impossible dans des circonstances fatalement définies. Elle s’est formée tout simplement sous une inspiration d’humanité pour panser une des plaies de la désastreuse guerre ; elle est née d’un sentiment attendri de solidarité à l’égard des provinces brusquement détachées du giron national par la fortune des armes ; elle a été conçue pour secourir des compatriotes de la veille, les « Alsaciens-Lorrains demeurés Français, » les uns expatriés volontaires, les autres contraints par les nouveaux maîtres de quitter le foyer natal, tous rendant à la France ce dernier et filial hommage de venir lui demander asile. La première condition d’existence pour elle était de ne pas se mêler de politique ; son premier soin devait être de ne pas distinguer entre les déshérités qui s’adressaient à elle, de ne leur demander ni quelles étaient leurs opinions, ni quelles étaient leurs croyances et leur religion. C’est l’article fondamental des statuts : la société « reste étrangère à toute tendance politique et à toute distinction confessionnelle. » À ce prix seulement, elle pouvait vivre, et elle a vécu sous l’active et habile impulsion de M. le comte d’Haussonville, qui la préside, qui l’anime de son dévoûment, qui, il y a quelques jours encore, rendait compte pour la sixième fois à l’assemblée annuelle des fondateurs de tout ce qu’elle a fait. C’est une œuvre aussi touchante que sérieuse.

Ce que la société de protection des Alsaciens-Lorrains a fait réellement, ce qu’elle fait chaque jour est digne de respect et même considérable. Depuis qu’elle existe, elle a recueilli plus de 3 millions dont elle dépense la plus grande partie au profit de milliers de familles, aidant de toute manière ceux qui cherchent du travail, secourant les vieillards et les femmes, assurant l’éducation aux enfans. Pour l’éducation seulement, bourses et subventions, elle n’a pas dépensé moins 152,000 francs. Elle a surtout concentré ses efforts dans deux fondations durables. Au Vésinet, elle a créé pour les jeunes filles des provinces séparées un orphelinat qui est déjà ouvert, qui a son aménagement complet, et en Algérie elle a créé plusieurs villages dont l’un porte justement le nom d’Haussonviller. Elle a formé des centres de population qui comptent chacun près de 100 maisons, elle a donné aux provinces algériennes 6,000 colons, elle a dépensé sur la terre d’Afrique 750,000 francs ! Et la société protectrice des Alsaciens-Lorrains a voulu, elle aussi, figurer à l’exposition universelle. Elle a sa place au Trocadéro par les spécimens de ses maisons africaines et par les plans de ses villages. Elle ne demande pas mieux que de continuer ses bonnes et utiles actions ; pour elle, M. le comte d’Haussonville ne craint pas de se faire solliciteur. Voilà par exemple une société d’un genre particulier qui ne promet pas de dividendes ! Elle n’offre que la généreuse satisfaction de concourir à une œuvre de piété patriotique et humaine. Les souscripteurs qui courent le monde ne trouvent pas partout un aussi beau dividende, et la commission du budget elle-même ne place pas toujours aussi bien l’argent de la France !

CH. DE MAZADE.