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Chronique de la quinzaine - 29 février 1884

Chronique n° 1245
29 février 1884


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




29 février.


Un des malheurs du temps présent, c’est que tout marche au hasard, sans direction et sans suite, dans un monde où les affaires extérieures comme les affaires intérieures des peuples semblent livrées à une fortune aveugle, aux jeux de la force ou aux fantaisies, aux violences de l’esprit de parti. Et, s’il faut à tout prix se consoler, on peut dire sans doute que ce mal, ce phénomène, si l’on veut, n’est point particulier à la France autant que voudraient le laisser croire les détracteurs ordinaires de notre pays. Il règne sous des formes différentes, à des degrés divers, dans la plupart des pays de l’Europe, où ce qu’il y a de plus rare, c’est de savoir où l’on va.

L’Allemagne elle-même, la victorieuse Allemagne, n’a-t-elle pas ses troubles profonds et ses incohérences intimes qui se manifestent parfois dans sa vie publique, qui se traduisent par des conflits sans issue ? L’nomme qui la dirige et la gouverne, si puissant qu’il soit, est-il bien sûr d’être dans le vrai chemin, de voir clair devant lui, de ne pas faire tout simplement un amalgame de réminiscences surannées et d’innovations hasardeuses, avec son socialisme d’état destiné à combattre ou à neutraliser le socialisme des partis et des sectes ? L’Autriche, de son côté, cherche une sauvegarde dans ces lois exceptionnelles et dictatoriales qui viennent d’être discutées et votées en toute hâte, ces jours derniers, par son parlement, qui attestent du moins qu’elle se sent, elle aussi, menacée du danger socialiste. Guerre du prolétariat, guerres de nationalités, guerres de religion, l’Autriche est obligée de se reconnaître au milieu de tout cela ; elle ne se reconnaît pas toujours. Elle vit laborieusement comme un grand empire qui se défend sans avoir une direction bien assurée, sans savoir ce qui lui arrivera. La Russie, à son tour, est travaillée par les passions révolutionnaires qui, si elles triomphaient, détruiraient tout, — qui, même en étant vaincues et refoulées, restent assez puissantes pour embarrasser et paralyser un gouvernement réduit à se frayer un chemin à travers les conspirations. La maladie est assez universelle, nous le voulons bien. La France est malade comme les autres nations, avec cette différence, toutefois, que les autres pays gardent encore quelque point fixe, une certaine force de préservation, tandis que la France, dans la situation qu’on lui fait aujourd’hui, n’a plus rien pour la retenir. Elle va à l’aventure, entraînée par la présomptueuse ignorance des uns. par l’imprévoyance des autres, livrée à des majorités parlementaires qui se croient tout permis et à des ministères qui croient de leur devoir ou de leur intérêt de céder à toutes les passions, à toutes les fantaisies. Il y avait le sénat qui pouvait, jusqu’à un certain point, être un dernier frein. Le sénat a de belles discussions et des votes contradictoires. Ce qu’il repoussait il y a quelques semaines comme un danger public dans la loi sur les syndicats ouvriers, il vient de l’admettre à une lecture nouvelle sous une autre forme. Le sénat n’a point, à ce qu’il paraît, une force de résistance inépuisable, il a cédé lui aussi au courant. Nos maîtres du jour, ceux qui nous représentent et nous gouvernent, savent ils où ils vont, où ils nous conduisent ? Ils n’éprouvent pas même le besoin de le savoir, de s’interroger de temps à autre et de regarder derrière eux, ne fût-ce que pour mesurer le chemin qu’ils ont fait. Ils vont toujours, sans s’apercevoir que, par leurs lois et leurs abus de domination, par leurs entraînemens et leurs impérities, ils décomposent un grand pays, ils atteignent la France dans tout ce qui a fait jusqu’ici sa puissance : dans son organisation, dans son travail, dans ses forces morales comme dans ses forces matérielles, dans sa civilisation libérale comme dans ses finances. Ils ne savent pas ce qu’ils font. Voilà le malheur !

Certes si, dans tout ce qui s’est fait depuis quelques années, depuis que les républicains à brevet ont entrepris de façonner une France à leur image, si dans tout cela il y a une œuvre particulièrement marquée de l’esprit d’aveuglement, c’est cette guerre aux choses religieuses qui recommence sans cesse, qui se poursuit sous toutes les formes, par la ruse ou par la violence. Ah ! si nous vivions dans un temps où l’église menaçât d’asservir l’état, où les influences sacerdotales fussent un péril pour la société civile, on comprendrait encore la lutte avec ses ardeurs, avec ses inévitables emportemens ; mais on n’en est plus là apparemment. La société moderne est assez puissante pour n’avoir plus rien à craindre de la prépotence sacerdotale. L’église ne menace pas l’état. Entre l’ordre civil et l’ordre religieux il y a d’ailleurs un traité qui depuis plus de quatre-vingts ans a donné la paix confessionnelle à la France, qu’il n’y a qu’à maintenir et à exécuter en toute sincérité. C’est une situation légale où il y a certes pour l’état toutes les ressources de défense légitime, et quand dans ces conditions on se fait un jeu de réveiller toutes les passions, non plus seulement contre les empiétemens de l’église, mais contre les croyances religieuses, ce n’est plus de la politique, c’est tout simplement l’esprit de secte abusant d’une victoire d’un jour pour se faire persécuteur, compromettant la république dans les entreprises de son fanatisme. M. le président du conseil semble parfois comprendre le danger auquel on expose la république, nous le voulons bien ; il serait peut-être jour la paix. Malheureusement, comme il a donné lui-même trop de gages à ce fatal esprit qui règne aujourd’hui, il est assez embarrassé ; il est le captif de ses complices, et malgré lui la guerre se ravive à tout instant, à tout propos. C’est devenu une véritable monomanie chez certains hommes qui finissent réellement par tomber dans le ridicule avec leurs haines puériles et leurs violences vulgaires. Devant le mot de cléricalisme, ils perdent tout sang-froid. Il n’est pas jusqu’à M. le ministre de la guerre, qui n’ait cru devoir montrer l’autre jour qu’il n’était pas un clérical en refusant quelques aumôniers à de modestes écoles d’enfans de troupe, Qu’il s’agisse du service religieux dans l’armée, il faut se hâter d’effacer ce vestige de l’intolérance et ne pas même laisser les soldats entrer dans une église pour rendre les honneurs à un mort. On dit plaisamment que, c’est pour respecter la liberté de conscience des soldats, comme si la liberté de conscience était en jeu dans un service commandé ! Qu’il s’agisse d’une loi d’organisation municipale comme celle que le sénat discute en ce moment, l’esprit de secte veille et fait son œuvre ; il trouvera le moyen de frapper de pauvres fabriques de paroisse, qu’il privera d’une modique dotation communale ou de livrer des édifices religieux au bon plaisir des municipalités radicales, qui en changeront la destination si elles le veulent. C’est l’enseignement « laïque » surtout qui est le grand et perpétuel objet de cette guerre poursuivie sous les ordres de M. Paul Bert, le Pierre l’Ermite de la croisade. Pour la « laïcité » il n’est rien qu’on ne fasse ; les républicains sont prêts à tout sacrifier, et les traditions libérales et le budget ; on le voit bien par cette loi sur la nomination et le traitement des instituteurs primaires qui se débat depuis quelques jours au Palais-Bourbon, qui a du moins l’avantage de mettre assez vivement en relief l’esprit politique et les procédés financiers des réformateurs.

Ou veut à tout prix fonder l’enseignement « laïque » pour les enfans des deux sexes. Ce que c’est que l’enseignement « laïque » dans des écoles où les enfans vont recevoir les premiers, les plus simples élémens d’instruction, on ne le sait pas bien ; on ne le saurait même pas du tout si ce mot d’enseignement « laïque » ne signifiait pas tout bonnement ici l’exclusion de tout ce qui est religieux, d’une croix de bois aussi bien que d’un catéchisme ; et le complément naturel de ce genre d’instruction, c’est nécessairement un personnel tout laïque. Il faut des instituteurs laïques qui seront chargés de faire de la propagande pour les idées nouvelles, — et au besoin de la propagande électorale pour le candidat républicain ! — La loi est faite pour cela ; mais c’est ici que la difficulté commence. Avec la meilleure volonté, on ne peut pas tout réformer en un jour ; on ne peut pas faire qu’il y ait un personnel laïque tout prêt et suffisant. Il y a encore dans les écoles communales près de six mille frères de la doctrine chrétienne et quelque vingt mille sœurs enseignantes. Les uns et les autres, à la vérité, ne donnent qu’une bien médiocre ou une bien dangereuse éducation à la jeunesse ; on ne peut pourtant pas les remplacer du soir au lendemain. Qu’à cela ne tienne ! on les laissera provisoirement à leurs fonctions, on les gardera pour cinq ans, pour dix ans, jusqu’au jour où l’on pourra s’en débarrasser. Le procédé est en vérité étrange, et M. l’évêque d’Angers a eu bien raison de dire : « Si ces instituteurs et ces institutrices congréganistes sont si peu propres à préparer les enfans à la vie sociale, s’ils sont indignes et incapables, s’ils sont aussi dangereux qu’on le prétend pour l’ordre politique et social, ce n’est pas dans cinq ans, dans dix ans qu’il faut les renvoyer ; c’est tout de suite qu’il faut les exclure. — Si on ne les renvoie pas, si on leur laisse le soin d’instruire dans des écoles publiques plus d’un million et demi d’enfans, c’est qu’on sait bien qu’ils ne créent aucun danger. Comme on n’a pas de raison plus sérieuse et comme on ne se gêne pas avec eux, on trouve plus simple de leur dire : Vous êtes de braves gens, mais vous êtes des religieux que nous n’aimons pas. Nous vous gardons parce que nous ne pouvons pas faire autrement. Nous ne vous admettrons pas, par exemple, à partager l’augmentation de traitement que voulons assurer à nos instituteurs laïques, et ce sera une économie. Nous vous dirons quelques injures, et aussitôt que nous le pourrons, nous vous renverrons ! » C’est là ce qu’on appelle une manière habile et équitable de traiter des instituteurs publics dont on accepte encore les services, de ménager la transition et de préparer l’avènement de l’instruction primaire « laïque, » qui doit refaire une France nouvelle selon les idées de M. Bert et de ses amis.

Ce qu’il y a de plus curieux, c’est que M. Paul Bert, pour justifier l’âpreté avec laquelle il poursuit la réalisation de son programme, invoque sans cesse la volonté nationale, le suffrage universel, le voie du pays dans les dernières élections. Peu s’en faut qu’il ne se considère comme le mandataire privilégié du peuple français dans la campagne qu’il a entreprise. Le suffrage universel, c’est bientôt dit, on le fait parler comme on veut pour se donner le droit de commettre toutes les violences. Quand on y regarde d’un peu plus près, au contraire, il, se trouve que depuis le jour où ce mouvement de la laïcité a commencé, non par la volonté spontanée du pays, mais sous la pression des partis, une sorte de scission s’est déclarée dans la population française. A côté des écoles « laïques, » que l’état a fondées, auxquelles il a prodigué les millions, des écoles libres indépendantes se font formées, et elles reçoivent un nombre toujours croissant d’enfans des deux sexes. A Paris même, dans les quartiers les plus populeux, les écoles libres ont plus d’élèves qu’avant la « laïcisation. » En province, dans la plupart des villes, au nord et au midi, à Cambrai, à Roanne, à Lodève, à Blois, la progression est la même. A Lyon, le nombre des élèves est monté de 4,800 à 6,000. Au premier abord, ce mouvement, qui s’est accompli au milieu des obstacles et qui est certainement significatif, qui est lui aussi une expression ou un indice des tendances d’une partie du suffrage universel, ce mouvement de résistance ou de protestation aurait dû être un avertissement. Pas du tout, on s’est remis plus que jamais à poursuivre la guerre aux influences religieuses, et si quelqu’un a le malheur de trouver que l’état sort de sa sphère et de son droit en introduisant l’esprit de secte dans renseignement public, en faisant de l’instruction primaire un instrument de règne, M. Paul Bert répond lestement : « De quoi vous plaignez-vous ? vous vous dites opprimés ? C’est une oppression féconde ! » Le mot, on en conviendra, est heureux. Il aurait pu être avantageusement employé par tous les régimes qui depuis un siècle, depuis l’inauguration de la vie publique en France, ont voulu tour à tour disposer du pays, plier l’opinion à leurs vues particulières. Lorsque les oppositions anciennes s’élevaient contre les abus de domination, les tyrannies administratives et les lois de réaction, les gouvernemens n’avaient qu’à leur dire : « De quoi vous plaignez-vous ? C’est une oppression féconde ! » Lorsque le dernier empire étendait son réseau de compression et d’arbitraire sur la France, organisait le silence, se chargeait d’administrer, d’avoir une opinion, même quelquefois de voter pour tout le monde, il aurait pu, lui aussi, dire : Ne vous plaignez pas, vous vous en trouverez bien, « c’est une oppression féconde ! »

Le mot justifie tout, et il prouve du moins que nous faisons de singuliers progrès dans notre éducation publique. Nous nous formons à l’art de « l’oppression féconde ! » Autrefois, les libéraux sérieux n’auraient peut-être pas parlé ainsi. Ils n’auraient pas voulu désarmer l’état de ses prérogatives nécessaires, mais ils ne lui auraient pas reconnu le droit de se servir de la puissance publique, de tous les ressorts administratifs pour assurer une domination de parti. Ils ne lui auraient pas donné une armée de cinquante mille fonctionnaires de plus pour propager ses idées ou pour patronner des intérêts électoraux. Aujourd’hui tout est changé. On ne veut pas seulement laisser l’état à son rôle naturel de protecteur de la sécurité publique ; on le chargerait de tout, même, si on l’osait, de régler les salaires, — et surtout de refaire l’esprit, l’âme de la France par un enseignement de secte. D’une œuvre qui pourrait certes avoir sa grandeur et dont personne ne contesterait l’utilité, de ce développement de l’instruction primaire on fait un instrument de guerre, une œuvre d’exclusion et de parti qui divise les populations, qui expose l’état à sortir de son rôle d’impartialité pour être un persécuteur des croyances. Et voilà comment les réformateurs du jour entendent servir la république !

C’est la partie morale, philosophique de cette loi nouvelle sur l’enseignement laïque, qu’on s’est hâté de mettre en discussion, comme s’il n’y avait rien de plus pressé ; mais il y a une autre partie qui n’est pas moins caractéristique et qui a même une gravité particulière aujourd’hui, c’est ce qu’on peut appeler la partie financière. On peut bien décréter l’extension indéfinie de l’enseignement laïque et multiplier les instituteurs, inscrire dans une loi des augmentations de traitemens. La question est d’avoir de l’argent pour suffire à tout. On a déjà dépensé les millions sans compter ; on a démesurément grossi le budget de l’instruction publique, épuisé les crédits qu’on avait et même ceux qu’on n’avait pas. On a obligé les départemens, les communes à s’endetter pour construire ces écoles laïques dont on veut faire les rivales des églises. Tout est engagé. Maintenant la loi nouvelle, à elle seule, représente une charge qui ne sera pas de moins de 21 millions pour la première année, qui montera bientôt à plus de 50 millions et qui s’élèvera par la suite à plus de 100 millions. M. Paul Bert assure, il est vrai, qu’on s’en tirera à moins de frais, qu’on pourra faire des économies, par exemple sur les maîtres congréganistes qu’on est obligé de garder et qu’on ne paiera pas autant que les autres instituteurs. Le chiffre reste toujours considérable. Or quel moment choisit-on pour proposer ces dépenses nouvelles ? Tout juste le moment où le déficit est dans nos finances, où l’on a la plus grande peine à maintenir une certaine apparence d’équilibre dans le prochain budget. Qu’à cela ne tienne, disent encore les réformateurs, on supprimera le budget des cultes si l’on veut, ou bien il y a une commission qui trouvera des ressources par un remaniement complet de notre système financier. Oui, on remaniera, ou, en d’autres termes, on achèvera la désorganisation. Et, quand nous disons qu’un des malheurs du moment présent, c’est qu’on ne sait pas où l’on va, est-ce qu’on ne le voit pas par toutes ces œuvres confuses, par toutes ces propositions incohérentes et imprévoyantes ? Assurément il est plus que temps de s’arrêter, si l’on veut épargner à la république la triste fortune de préparer la décomposition et la ruine de la France.

Le monde européen a sûrement lui-même ses agitations sourdes ou ses oscillations. Il a, dans tous les cas, quelque peine à se créer on certain équilibre puisqu’on le voit tour à tour essayer de toutes les combinaisons, épuiser tous les systèmes d’alliances, tous les expédiens de diplomatie. C’est un mouvement qui n’est pas toujours facile à saisir, qu’on prendrait pour une énigme, et qui ne laisse pas d’être curieux à suivre.

Il y a quelques mois, tout semblait reposer en Europe sur l’alliance intime de l’Allemagne et de l’Autriche, et autour des deux empires venaient se grouper, un peu bruyamment, tous ceux qui se croyaient intéressés à se tourner du côté où ils voyaient la puissance. Parmi les rois et les princes, c’était à qui se rendrait au camp de l’empereur Guillaume à Hombourg ou irait faire une station à Vienne. Les diplomates avaient leurs entrevues, les conférences se multipliaient. On ne rêvait qu’alliances, et, chose à remarquer, tandis que tout cela se passait au centre de l’Europe, la Russie se retranchait dans une réserve silencieuse, observant un mouvement qui lui était suspect. Ses relations avec l’Allemagne, surtout avec l’Autriche, n’avaient pour le moment rien de cordial. On ne parlait que de concentrations militaires sur la frontière de la Gallicie ou sur la Vistule. Bref, il y avait des difficultés, des froissemens, presque des défis mal déguisés entre les trois puissances jadis alliées, et c’en même ce qui a pendant quelque temps ému l’Europe en répandant un peu partout la crainte vague de complications prochaines, de la « guerre au printemps. » Que s’est-il passé depuis ? Il ne faudrait pas jurer que tout soit absolument changé dans le fond des choses. On ne peut cependant douter que, depuis quelques mois, depuis quelques semaines, la situation diplomatique ne se soit singulièrement modifiée. Les nuages se sont dissipés du côté de la Russie. Le ministre des affaires étrangères du tsar, M. de Giers, rentrant à Saint-Pétersbourg après un séjour en Suisse, est passé par Vienne ; il est allé aussi, il est allé surtout voir M. de Bismarck dans une de ses retraites, à Friedrichsruhe, et ces visites paraissent n’avoir point été infructueuses. M. de Giers a paru en messager de paix et de réconciliation après les malentendus du dernier été. Ces jours derniers encore, comme pour compléter l’ouvrage de M. de Giers, un envoyé militaire du tsar, le prince Dolgorouki, est allé, lui aussi, avec une mission toute d’amitié et de confiance auprès du tout-puissant chancelier de l’empereur Guillaume. En un mot, on s’est expliqué, on s’est entendu pour renouer entre l’Allemagne et la Russie les vieux rapports d’intimité, et à cette phase nouvelle de diplomatie se rattacherait, dit-on, la nomination toute récente du prince Orlof au poste d’ambassadeur de l’empereur Alexandre III à Berlin.

Depuis bien des années déjà, le prince Orlof représentait la Russie à Paris. Par son esprit, par son caractère, par les sympathies qu’il a témoignées à la France dans des momens difficiles, il s’était fait une position presque exceptionnelle dans la société parisienne comme auprès des gouvernemens qui se sont succédé. Il s’était pour ainsi dire naturalisé Français sans cesser d’être Russe, et nul n’était mieux placé pour maintenir les relations d’amitié entre les deux pays. On s’était accoutumé à voir comme un hôte d’élite à Paris ce brillant gentilhomme fusse qui portait sur son visage les glorieuses cicatrices de la guerre, qui savait mettre aussi de la finesse, de l’esprit de conciliation, même un certain libéralisme dans sa diplomatie. Si le prince Orlof, qui a la confiance de son souverain, qui est un personnage considérable de la Russie, et qui était si bien placé parmi nous, est appelé aujourd’hui de Paris à Berlin, c’est qu’il y a sûrement une sérieuse et délicate mission à remplir. Cette mission, d’après toutes les apparences du moment, ne peut être que de donner un caractère nouveau et suivi au rapprochement dont M. de Giers a été l’heureux négociateur Le prince Orlof est le plénipotentiaire choisi par le tsar Alexandre III, agréé avec empressement par l’empereur Guillaume, pour représenter l’alliance renaissante des deux empires. C’est fort bien ; mais ici s’élève aussitôt une autre question qui peut avoir son importance, qui n’est point encore bien éclaircie. Quelles seront les conséquences, quelle est dès ce moment la signification réelle de cette alliance qui sembla se renouer dans des conditions toutes particulières entre l’Allemagne et la Russie ? Dans quelles mesure se rattache-t-elle aux vastes combinaisons de M. de Bismarck, à cette autre alliance si étroite, si intime, que le chancelier de Berlin s’est étudié a nouer depuis quelques années avec l’Autriche, dont il a paru faire le pivot de sa politique ? M. de Bismarck ne fait sans doute rien à la légère ; il a de plus quelquefois les malices superbes d’un prépotent qui joue avec toutes les combinaisons et déroute toutes les conjectures. Tandis qu’il négociait récemment son entente avec la Russie, il faisait publier d’un autre côté par un de ses confidens, M. Busch, des révélations désagréables pour l’Autriche. M. Busch, ce Dangeau teuton du chancelier, a dévoilé d’anciens pourparlers qui réveillent des souvenirs pénibles pour l’empereur François-Joseph, et ces révélations rapprochées des négociations de la cour de Berlin avec la cour de Russie ont visiblement causé une certaine surprise, peut-être quelque malaise à Vienne. On a pu se demander ce que poursuivait réellement M. de Bismarck, Veut-il montrer qu’il est homme à partager ses faveurs, qu’il n’a pas besoin de l’Autriche et qu’il pourrait lui mesurer ou lui faire payer l’appui qu’il lui a promis, que le comte Kalnoky se flattait, il n’y a pas longtemps encore, d’obtenir dans tous les cas ? Veut-il refaire à sa manière l’alliance des trois empereurs ? Un fait reste sensible. Dans la situation, telle qu’elle apparaissait il y a quelques mois, la Russie était une des puissances contre lesquelles on croyait devoir nouer toute sorte d’alliances et prendre des garanties ; dans la situation telle qu’elle apparaît aujourd’hui, la Russie reprend sa place d’alliée, d’amie de l’Allemagne. S’il n’y a pas eu un changement de front complet, il y a du moins une certaine évolution, un certain déplacement du système diplomatique au centre de l’Europe.

Rien de plus simple, dira-t-on, il n’y a en tout cela aucun mystère. M. de Bismarck veut avant tout la paix, et s’il se rapproche aujourd’hui de la Russie, c’est qu’il cherche à multiplier, à fortifier les garanties de paix en supprimant ou en atténuant des antagonismes qui ont excité dans ces derniers temps des inquiétudes, qui pourraient conduire un jour ou l’autre à de redoutables conflits. Il n’y a là rien qui puisse émouvoir l’Autriche, non plus que l’Europe. La réconciliation de l’Allemagne avec la Russie ne se fait pas au détriment de l’alliance avec l’Autriche, et le prince Orlof ne va pas à Berlin pour appuyer un système d’hostilité contre la France. Il n’y a qu’une garantie de plus pour la sécurité de l’Europe. Voilà tout. — C’est encore possible. Il se peut que M. de Bismarck, en essayant de faire revivre l’alliance des trois empires, n’ait d’autre préoccupation que la paix ; il se peut aussi que sa prévoyance ait jugé utile de relier encore une fois le faisceau des grandes forces conservatrices du continent pour l’opposer, s’il le fallait, aux éventualités révolutionnaires qui pourraient se produire. Il a pu rêver de reconstituer une certaine solidarité de vues et de conduite entre l’Allemagne, la Russie et l’Autriche dans les affaires intérieures comme dans les affaires extérieures des trois empires. C’est, à tout prendre, une politique qui n’a rien de nouveau, qui a été longtemps pratiquée par M. de Metternich, dans des circonstances différentes, à une époque où l’influence directrice était à Vienne, à la chancellerie de cour et d’état. Seulement, M. de Metternich représentait une puissance qui a toujours vécu, qui vit encore par l’équilibre des forces, première condition de la paix. M. de Bismarck représente une puissance qui s’est formée par la conquête, qui a l’ambition de la prépondérance. Il agit en politique qui se sert alternativement de toutes les alliances sans ménager ses alliés, sans craindre les évolutions, et c’est ce qui fait que, dans tous ses mouvemens, il y a toujours quelque chose d’énigmatique et d’inquiétant même pour ceux qui sont liés à sa fortune.

Que la politique soit laborieuse partout aujourd’hui, hors du continent comme sur le continent, cela n’est point douteux. Elle est laborieuse pour la libre Angleterre elle-même, qui a, certes, au moment présent, une rude affaire à débrouiller et à dénouer en Égypte et dans le Soudan. Les débats engagés dès le début de la session du parlement sur cette inextricable et dangereuse affaire se sont prolongés d’une manière presque démesurée dans la chambre des communes, et, en définitive, le gouvernement est sorti victorieux de cette première épreuve. La motion de censure, proposée par le chef de l’opposition sir Stafford Northcote, a été repoussée ; la majorité libérale est restée fidèle à M. Gladstone.

Ce n’est pas cependant une victoire bien brillante ni absolument décisive. La majorité a été moins considérable qu’on ne le pensait, et, si le ministère a eu le succès du scrutin, on ne peut pas dire que la discussion lui ait été aussi complètement favorable. Toute la puissance de parole de M. Gladstone n’a pu réussir à pallier les cruelles réalités d’une situation que les fautes ont incessamment aggravée. La politique ministérielle a trouvé des adversaires ou des censeurs non-seulement parmi les tories, mais parmi les libéraux eux-mêmes. Des hommes comme M. Forster, l’ancien ministre pour l’Irlande, comme M. Goschen, l’ancien ambassadeur de la reine à Constantinople, comme M. Cartwright, n’ont pas hésité à critiquer vivement cette politique, à la représenter telle qu’elle a été, « inconséquente et vacillante » depuis le commencement de l’intervention en Egypte. La discussion tout entière a montré le gouvernement anglais s’engageant sans savoir où il allait, hésitant toujours à prendre des mesures sérieuses, laissant grossir les dangers par imprévoyance, jusqu’au moment où il n’y a plus eu moyen de se méprendre et où, au lieu de quitter l’Egypte, comme on le disait, il a fallu songer à y envoyer tardivement des forces nouvelles. Voilà ce qu’il y a de clair, de l’aveu même de bien des amis du gouvernement. Le ministère n’a pas moins triomphé malgré tout, et s’il a eu pour lui le scrutin, il l’a dû à un certain nombre de raisons qui n’ont rien à voir avec l’approbation de la conduite qu’il a suivie. La première raison, c’est que, si les adversaires du cabinet, les tories, ont pu critiquer vivement, amèrement tout ce qui a été Tait en Egypte depuis quelques mois, ils se sont montrés un peu plus embarrassés pour dire ce qu’ils auraient fait, ce qu’ils feraient encore. Ils ne feraient pas après tout beaucoup plus que ce que le gouvernement se dispose à faire aujourd’hui. D’un autre côté, les libéraux indépendans comme M. Forster et M. Goschen, qui n’ont pas caché leur opinion sur les affaires d’Egypte, avaient nettement fixé d’avance la limite et la portée de leur opposition. Ils voulaient bien combattre la politique qui a été suivie, ils n’entendaient pas refuser leur vote au ministère, au risque de « donner carte blanche à lord Salisbury. » Ils sont restés fidèles à la discipline du parti libéral en mettant au-dessus de tout l’existence du cabinet. Il y a enfin une considération qui a eu sans doute son influence, qui a dominé ces débats, c’est que si le ministère était renversé, il faudrait dissoudre le parlement, recourir à des élections, et aux yeux de bien des hommes prudens, le moment semblait assez mal choisi pour provoquer dans le pays une crise d’agitation électorale pendant laquelle la politique de l’Angleterre resterait pour ainsi dire en suspens.

La vérité est que la situation est devenue assez grave pour qu’il n’y ait plus un instant à perdre ; et le cabinet anglais, averti par les derniers débats du parlement comme par les événemens qui se pressent sur le Haut-Nil, est nécessairement obligé de se décider à une action coordonnée, énergique. Qu’en est-il, en effet ? De toutes ces immenses contrées du Soudan, du Darfour, du Sennaar, qui ont été conquises depuis un demi-siècle par les Égyptiens, qui ont été divisées en trois grands gouvernemens des bords de la Mer-Rouge au fond du désert, la plus grande partie est déjà envahie par l’insurrection des tribus ralliées au drapeau du mahdi ; les lieutenans de celui qu’on appelle encore le faux prophète menacent Khanoum et s’avancent vers la Mer-Rouge, dans ces régions où Hicks-Pacha, Baker-Pacha ont eu leurs sanglans revers. Il ne s’agit plus même de décider l’abandon du Soudan ; il s’agit de savoir comment on pourra quitter ces contrées sans laisser en souffrance la dignité et le prestige des armes anglaises déjà engagées, sans compromettre aussi la sécurité de la Basse-Egypte elle-même. Le cabinet anglais avait mis un moment son espoir dans un commissaire un peu extraordinaire, Gordon-Pacha, qu’il avait envoyé à Khanoum avec la mission de préparer le mieux possible l’évacuation du Soudan ; mais Gordon, qui ne manque pourtant pas de résolution au milieu des périls et qui vient de le prouver dans son voyage à travers le désert infesté de bandes ennemies, Gordon paraît avoir compris sa mission d’une étrange manière. Il s’est prêté à tout ce que la population de Khartoum a voulu ; il a laissé brûler les registres des impôts ; il a publié une proclamation promettant le rétablissement de la liberté du commerce des esclaves. Il a rendu les armes devant l’insurrection, et, avec tout cela, il n’est peut-être pas bien sûr de se tirer d’affaire jusqu’au bout. Le cabinet de Londres avait pris une mesure qui pouvait être plus sérieuse et plus efficace. Il avait envoyé à Souakim, dans la Mer-Rouge, des forces anglaises qui, réunies aux troupes égyptiennes, devaient délivrer quelques-unes des garnisons les plus rapprochées et surtout dégager la place de Tokar, déjà cernée par les soldats du mahdi ; mais les forces anglaises sont arrivées trop tard. Tokar avait déjà capitulé et était entre les mains d’un des lieutenans du mahdi, d’Osman-Digma. Et qu’on remarque bien les terribles conséquences de ces complications du Soudan, des victoires du mahdi, des progrès de l’insurrection. Ces événemens ont démoralisé les soldats égyptiens, sur lesquels on avait compté jusqu’ici et qui sont maintenant en pleine révolte, qui refusent de marcher avec les Anglais ; ils ont retenti jusque dans la Basse-Egypte, jusqu’au Caire, où, depuis quelques jours, s’est produite une singulière fermentation, de sorte que l’Angleterre se trouve dans les conditions les plus graves, exposée de toutes parts aux plus pressans dangers.

Si le ministère a gardé malgré tout la confiance du parlement dans les derniers débats, c’est que la situation n’apparaissait peut-être pas encore avec ce caractère de gravité qui ne s’est révélé que depuis quelques jours. Désormais les faits sont crians, et, si le cabinet ne se bâtait d’agir, de prendre les mesures les plus vigoureuses pour rétablir les affaires de l’Angleterre en Egypte, il ne serait plus sauvé sans doute par la discipline des libéraux ; en dépit de la popularité de son chef, M. Gladstone, il irait au-devant d’un inévitable et irréparable échec dans la chambre des communes elle-même, qui ne lui pardonnerait pas d’avoir compromis l’orgueil et les intérêts britanniques. Il paraît bien le comprendre. Il a, dit on, envoyé au commandant du petit corps expéditionnaire de Souakim, au général Graham, l’ordre de marcher sur l’ennemi, de réparer les désastres d’Hicks-Pacha, de Baker-Pacha et de la capitulation de Tokar. D’un autre côté, il demande des crédits pour expédier tous les renforts nécessaires. C’est le commencement ; mais cela ne dit pas encore ce que le gouvernement de la reine se propose de faire, et lord Granville refusait hier de répondre à ce sujet. A l’heure qu’il est les fictions ne serviraient plus à rien. Il n’y a plus guère à s’occuper du khédive, qui n’est qu’un pouvoir nominal ; il n’y a plus à compter sur les soldats égyptiens, même comme auxiliaires. C’est l’Angleterre seule qui est en jeu, qui est obligée de faire face à toutes les difficultés, à tous les dangers par ses propres forces. Abandonner le Soudan n’est plus une opération aussi simple qu’on le croirait, maintenant qu’on a laissé grandir l’autorité mystérieuse de ce mahdi qui trouve peut-être des alliés dans tout le monde musulman ; l’Angleterre ne peut l’accomplir qu’en faisant sentir d’abord le poids de sa puissance, en créant des positions de défense propres à garantir la sécurité de la vallée du Nil. Après cela, il lui restera encore à réorganiser l’Egypte, à refaire toute une situation. Elle ne peut qu’à ce prix retrouver son ascendant. C’est un intérêt anglais sans doute, c’est aussi désormais, il faut l’avouer, un intérêt européen, un intérêt de civilisation.

CH. DE MAZADE.