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Chronique de la quinzaine - 14 mars 1884

Chronique n° 1246
14 mars 1884


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




14 mars.


Ce ne sont pas certes les questions sérieuses et même les points noirs, comme on disait autrefois, qui manquent pour le moment dans la politique de notre pays. Dût-on considérer comme une dernière fortune les succès qui étaient dus, qui ne pouvaient manquer à notre petite armée du Tonkin, entrée aujourd’hui victorieusement dans Bac-Ninh, ces succès ne sont pas sans mélange, puisqu’ils sont loin d’être le dénoûment d’une entreprise engagée un peu au hasard. En dehors de cette satisfaction de voir de vaillans soldats porter au loin le drapeau, les difficultés deviennent, en vérité, assez nombreuses et assez pressantes pour créer une de ces situations où les esprits les plus confians n’envisagent plus sans crainte, sans émotion, le lendemain. Les difficultés, elles sont partout. Elles ne sont pas seulement dans l’isolement diplomatique fait à la France au milieu des luttes d’influence qui se partagent l’Europe, elles sont encore plus peut-être dans nos affaires intérieures. Elles sont dans les finances, épuisées par un système d’imprévoyantes dépenses et toujours menacées par les entrepreneurs de réformes meurtrières. Elles sont dans ces grèves, qui mettent en mouvement des populations surexcitées, égarées par les déclamateurs, qui sont comme l’expression douloureuse et redoutable d’une crise profonde du travail et de l’industrie. Elles sont dans ces discussions sur cette loi municipale, sur ces lois scolaires, qui brouillent tout et confondent tout, qui montrent le sénat lui-même se contredisant d’un jour à l’autre, votant la publicité des séances des conseils communaux après l’avoir repoussée et faisant de simples assemblées locales de petits parlemens. Les difficultés, elles sont dans presque tout ce qui se fait aujourd’hui. Et si, au milieu de tout cela, on sentait une certaine force de direction et de prévoyance qui pourrait à un moment décisif intervenir avec quelque efficacité pour arrêter le désordre, pour redresser une situation visiblement faussée, il n’y aurait encore rien d’irréparable. Si nos affaires paraissent si graves, si compromises, c’est justement parce qu’on sent bien qu’elles échappent à toute direction, qu’elles sont livrées à l’aventure, à des ministères qui n’ont que des résolutions intermittentes, à des politiques de parti, qui, le plus souvent, n’écoutent ni la raison ni la prévoyance, qui, dans tout ce qu’ils font, ne voient qu’un vulgaire intérêt de domination. On disait jadis que les républicains étaient des exaltés, même, si l’on veut, des fous, mais qu’ils avaient du moins quelque chose de chevaleresque et de généreux jusque dans leurs emportemens. Les républicains d’aujourd’hui sont vraiment guéris de cette infirmité ; ils n’ont plus, on leur doit cette justice, aucune passion pour l’idéalité. Ils ont pris goût au pouvoir que les circonstances leur ont donné, et pour le garder, pour établir leur règne, ils ne sont pas difficiles dans le choix des moyens. Ils sont prêts à mettre tout ce qu’ils ont de petites passions et de petits calculs dans leurs lois, à renier ce qu’ils ont soutenu, à se servir des armes les plus suspectes des régimes qu’ils n’ont cessé de combattre, à tout sacrifier, les traditions de la France, les garanties libérales, l’ordre financier, le travail national, la dignité de la magistrature. Et c’est ainsi qu’ils croient servir, accréditer la république ! Ils ne réussissent qu’à organiser sous le nom de république une espèce d’oligarchie versatile de parti et de secte, pratiquant sans scrupule le fanatisme le plus vulgaire, le gaspillage et l’exclusion, persuadée que tout lui est permis pour régner. Voilà le mal croissant qui envahit tout et compromet tout.

L’autre jour, comme on discutait au Palais-Bourbon cette loi sur les instituteurs primaires, pour laquelle on oublie et les traditions libérales et les nécessités financières, un professeur distingué de l’Université, M. Lenient, disait avec une naïveté toute volontaire : « Y aurait-il donc deux sagesses et deux morales, l’une quand on est au pouvoir et l’autre quand on n’y est pas ? » Il parait bien qu’il en est ainsi, — et les maîtres du jour ne se font pas faute de le prouver en recommençant tout ce qu’ils ont blâmé, en reprenant pour leur compte tous ces procédés de police, d’arbitraire, de vexations discrétionnaires qu’ils ont tant reprochés à d’autres : témoin cette récente aventure d’un petit morceau de littérature administrative qui a un moment égayé le public. Décidément les circulaires ne portent pas bonheur aux ministres de l’intérieur et à leurs subordonnés. On se souvient encore de cette circulaire, devenue presque légendaire, par laquelle un sous-secrétaire d’état demandait aux préfets un certain nombre de renseignemens de police sur la presse et pour laquelle on fit tant de bruit il y a quelque dix ans, au lendemain du 24 mai. M. Gambetta, — M. Gambetta en personne, — prenait la défense de la morale politique outragée. Il avait trouvé le moyen de se procurer cette circulaire, et en la déroulant savamment devant l’assemblée, il donnait un peu la comédie. Il raillait, il s’indignait, il n’admettait pas, par exemple, qu’il y eût deux opinions sur un tel méfait. Les républicains se sentaient offensés dans leur pudeur et se voilaient la tête ; les conservateurs restaient un instant un peu abasourdis, — et peu s’en fallut que le malheureux Beulé, alors ministre de l’intérieur, ne disparût dans cette aventure. Fort bien ! c’était un beau puritanisme de la part des républicains, et on aurait pu en conclure que jamais, au grand jamais, ils ne feraient rien de semblable. Point du tout, ils ont aussi maintenant leur circulaire. Ce n’est plus un sous-secrétaire d’état, c’est M. le directeur de la sûreté générale qui demande à ses préfets toute sorte de renseignemens de police. Il ne s’agit plus, il est vrai, de surveiller la presse, il s’agit de soumettre à une savante inquisition les monarchistes, leurs comités, leurs journaux, leurs menées.

C’est la chose la plus simple du monde, observe-t-on. Le directeur de la sûreté générale est institué pour être au courant de tout, il est fait pour renseigner le gouvernement, il est dans son rôle. Au fond c’est un peu notre avis. Seulement, si l’on pense ainsi, que signifiait la comédie d’indignation de M. Gambetta et de ses amis dans un autre temps ? Si M. Gambetta était dans la vérité, comment l’inquisition d’aujourd’hui serait-elle moins un abus que l’inquisition contre laquelle on déployait une si vertueuse et si bruyante éloquence ? Quelle est la différence ? — La différence, elle est tout simplement dans ce fait qu’on était dans l’opposition en 1873 et qu’on est maintenant au pouvoir, que ce qui était un abus de la part des conservateurs n’est pour les républicains que l’usage le plus naturel d’une autorité légitime. Ah ! si M. le directeur de la sûreté publique avait eu l’idée, qu’on lui a un instant attribuée, d’étendre impartialement sa surveillance à tous les partis, aux radicaux comme aux autres, il aurait commis un intolérable excès ; dès qu’il ne procède que contre les royalistes, tout lui est permis ! Et puis, pour tout justifier ou pour tout expliquer, il y a toujours la ressource d’une conspiration. Règle générale : dès que les républicains du jour ne savent plus que faire, on peut s’attendre à une campagne de diversion contre le cléricalisme ou contre les princes. On commence par une circulaire qui prête à rire, pour arriver bientôt à la menace, sans savoir si on n’ira pas jusqu’à des iniquités, ne fût-ce que pour avoir l’air de se justifier. Plaisans politiques, qui n’échappent aux embarras qu’ils se créent ou au ridicule que par des violences et qui ne trouvent rien de mieux que de se faire les imitateurs vulgaires de tout ce qu’ils ont condamné ou bafoué sous d’autres régimes !

Un exemple aussi bizarre, aussi caractéristique et plus sérieux de ces versatilités de parti, de ces abus de domination, c’est ce qui arrive à propos de cette loi des instituteurs, qui touche à tout, — aux finances par des accroissemens démesurés de dépenses, aux intérêts libéraux ou moraux par le choix des maîtres de l’enseignement primaire. Pour les finances, il est entendu qu’il n’y a plus à se gêner. Certes, de tout temps, on s’est assez vivement élevé contre les augmentations de traitemens, contre la progression des dépenses publiques, contre l’aggravation des charges des contribuables. Aujourd’hui il ne s’agit plus de cela, il n’y a plus à compter, et lorsque M. le ministre des finances, d’un ton pathétique, demande un peu de répit en montrant son budget en déficit, les recettes diminuant de mois en mois, le crédit affaibli, les réformateurs répondent lestement que cela ne les regarde pas, que l’état doit payer les frais de leurs hallucinations, de leurs expériences. On en est là : que le budget ait des ressources ou qu’il n’en ait pas, M. Paul Bert entend avoir sa dotation scolaire ; il la disputera avec son âpreté de sectaire jusqu’au bout, il ne s’arrêtera pas devant l’ajournement qui vient de lui être imposé. La question est aujourd’hui entre ceux qui demandent bien timidement à réfléchir avant d’aller plus loin et ceux qui veulent dépenser sans compter, qui prétendent que les millions sont dus aux instituteurs. C’est le côté financier ; mais ce qu’il y a de plus grave, de plus délicat dans cette loi nouvelle, c’est le mode de nomination, le choix de ces instituteurs qui vont former une armée de cent mille fonctionnaires de plus.

Comment les maîtres de l’enseignement primaire seront-ils nommés ? Au premier abord, avec un peu de bonne volonté et d’impartialité, il ne serait pas sans doute impossible d’arriver à une solution d’équité et de raison. Si l’on voulait tenir compte des diversités locales, des intérêts ou des convenances des communes, des sentimens des pères de famille à qui on impose une obligation, on pourrait donner aux conseils municipaux un certain droit d’intervention dans le choix de leurs instituteurs. Si on voulait ne considérer que l’intérêt scolaire ou universitaire, il y aurait une autorité naturelle de qui devraient relever les instituteurs primaires, ce serait le recteur. C’est l’opinion qui avait prévalu jusqu’ici, qui a été habilement soutenue dans la discussion récente. M. le président du conseil avait paru, à un certain moment, l’accepter. Le rapporteur de la loi, M. Paul Bert lui-même, se montrait, il y a un ou deux ans à peine, le champion résolu de l’autorité universitaire, l’adversaire intraitable de l’immixtion des préfets ; il le publiait, il le proclamait. Que s’est-il passé ? Tout s’est trouvé changé en peu de temps. Il n’est plus question bien entendu de consulter les conseils municipaux, qui ne ressemblent pas tous au conseil municipal de Paris, ni de s’en remettre à l’autorité naturelle du recteur. C’est le préfet seul qui doit avoir le droit de nomination et de révocation à merci sur tous les instituteurs, et M. Paul Bert, avec ce tempérament de sectaire qui ne lui rend pas les évolutions faciles, met maintenant à défendre le droit des préfets autant de violence qu’il en mettait naguère à combattre leur intervention. Mais, direz-vous, c’est là pourtant une chose assez grave. Remettre aux préfets le soin de manier cet immense personnel scolaire, c’est rompre avec toutes les idées de prudence et de libéralisme, c’est reprendre tout simplement une tradition de l’empire, c’est introduire la politique avec ses partialités, avec ses représailles dans l’enseignement. — C’est précisément pour cela, au dire des nouveaux réformateurs, c’est parce que le préfet est l’agent direct du gouvernement, le représentant actif et militant de la politique, qu’il doit avoir ce droit, — bien entendu un peu en commun avec les députés de la majorité républicaine. C’est le préfet qui peut seul soutenir l’instituteur « contre le curé, » qui doit diriger la lutte de l’enseignement laïque contre les influences religieuses et savoir probablement aussi se servir de cet innombrable personnel aux jours d’élections. Des instituteurs bien payés, bien flattés, et des préfets de combat, « fonctionnaires vigoureux, énergiques, » pour faire marcher la France avec les instituteurs, voilà l’idéal !

Oui sûrement, nous avons fait du chemin. Autrefois, au temps des simples idées libérales, on songeait avant tout à diminuer le nombre des fonctionnaires, à restreindre autant que possible la prépotence de l’état. Aujourd’hui on donne à l’état une armée de cent mille fonctionnaires de plus ; si on eût écouté certains radicaux, on eût donné au gouvernement deux ou trois cent mille employés de chemins de fer chargés de répandre la bonne doctrine. Et ceux qui pensent, qui agissent ainsi, ne s’aperçoivent pas qu’avec cela ils préparent un formidable instrument de domination et de despotisme dont tous les partis peuvent se servir tour à tour, au détriment de la France, l’éternelle victime des réactions contraires et des idées fausses.

On veut mettre la politique de parti et de secte un peu partout aujourd’hui, et malheureusement il est trop clair que, si cette politique n’a que de désastreux effets dans l’enseignement public tel qu’on veut l’organiser, elle n’est pas plus heureuse dans les affaires de l’industrie et du travail. Elle compromet tout ce qu’elle touche en créant des difficultés là où il n’y en a pas et en aggravant les difficultés qui existent, qui sont inévitables. Elle est dans ces incohérens témoignages qui se succèdent devant cette commission d’enquêté des quarante-quatre, à laquelle des délégations ouvrières vont demander, comme remède à leurs maux, la révision de la constitution ou la mise en surveillance de la haute finance ; elle est dans cette grève qui attriste le bassin d’Ansin, qui se prolonge depuis quelque temps déjà et qui n’est qu’un épisode d’une crise plus vaste. Que ces problèmes du travail qu’on soulève souvent si légèrement, qui touchent à la puissance de l’industrie aussi bien qu’aux intérêts de la masse laborieuse, que ces problèmes soient des plus sérieux, qu’ils soient de plus toujours délicats, toujours difficiles à manier, cela n’est point certes douteux. Ils sont difficiles, ils ne sont pas absolument insolubles tant qu’ils restent dans leurs vraies limites. Évidemment si, dans cette grève qui se poursuit à Anzin, il n’y avait que des questions d’industrie, de travail et de salaire, elles ne résisteraient pas à un sérieux effort d’équité et de conciliation. On arriverait facilement à s’entendre, d’autant plus que la vieille et grande compagnie s’est toujours distinguée par sa sollicitude humaine et éclairée. Elle a pu avoir autrefois de grands profits, elle n’en a plus aujourd’hui, et tandis que ses bénéfices ont diminué, les salaires n’ont cessé de s’élever par degrés. Elle n’a rien négligé pour venir en aide à ses ouvriers par des retraites, par des maisons qu’elle met à leur disposition, par des écoles, par le chauffage gratuit, par les secours de toute sorte. Elle est la première intéressée à ne pas interrompre ses travaux, comme les ouvriers sont intéressés, de leur coté, à ne pas prolonger un chômage ruineux ; mais il est bien clair que c’est la politique qui s’est mêlée de l’affaire pour l’envenimer. C’est la politique qui est dans cette grève, qui la prolonge par ses excitations. Et, avec tout cela, à quoi arrive-t-on ? Une grande industrie souffre, cela est bien certain ; les ouvriers souffrent aussi : le travail diminue et la concurrence étrangère seule profite d’une crise entretenue par les propagandes socialistes.

Que le gouvernement lui-même comprenne le danger de ces agitations qu’on provoque, aussi bien que des lois de parti et des dépenses démesurées qu’on lui impose, nous le voulons bien. Le malheur est que le gouvernement n’ose pas toujours accepter franchement son rôle et ses obligations jusqu’au bout. Il suit son système, il veut et il ne veut pas. Qu’est-il arrivé, l’autre jour, à propos de cette dotation démesurée des instituteurs, que M. Paul Sert voulait faire voter à l’aveugle, sans plus de retard, par la chambre ? M. le ministre des finances, M. le président du conseil, ont résisté, ils ont eu raison ; mais, où était la nécessité de se réfugier dans l’équivoque d’un simple ajournement, de renvoyer la question au budget, comme si, au moment de la discussion du budget, on devait avoir les ressources qu’on n’a pas aujourd’hui ? Le ministre des travaux publics, M. Raynal, interpellé sur les affaires d’Anzin, a parlé, nous en convenons, en politique correct et mesuré. Il a rétabli la vérité qu’on cherchait à obscurcir sur le droit et le rôle de l’état, sur les rapports de la compagnie et de ses ouvriers ; mais, à côté ou autour de M. le ministre des travaux publics, d’autres qui se disent les amis du gouvernement, les défenseurs privilégiés de la république, n’encouragent-ils pas l’agitation ? Ces fédérations universelles d’ouvriers qu’on vient de créer par une loi définitivement votée maintenant, ne sont-elles pas une excitation permanente ? On cherche souvent les causes des difficultés, des malaises qui se multiplient, et dont on ne peut avoir raison. Ces causes, elles sont dans une politique de parti qui remue tout sans prévoyance, sans mesure, et dans les hésitations d’un gouvernement qui craint de se montrer sensé et modéré ; elles ne peuvent disparaître ou être atténuées que le jour où l’on comprendra que l’avenir même des institutions qu’on veut défendre est au prix de l’ordre dans les finances, de la sagesse dans les lois, de la paix dans les consciences comme dans les intérêts, — d’une politique, en un mot, faite pour rendre quelque confiance à un pays trop longtemps et trop cruellement éprouvé.

C’est donc un fait accompli en Europe. L’histoire diplomatique compte un chapitre ou une péripétie de plus, qui, selon les circonstances, s’appellera, si l’on veut, la reconstitution de l’alliance des trois empereurs ou le rapprochement de l’Allemagne et de la Russie. Tout avait été préparé depuis quelques mois avec un certain mystère, du moins avec beaucoup de discrétion. Aujourd’hui, le rapprochement est fait, avéré et se dessine de toute façon. Il n’est plus attesté seulement par les visites de M. de Giers aux résidences princières où M. de Bismarck médite ses coups de théâtre, par le déplacement du prince Orlof envoyé en Allemagne pour représenter la politique nouvelle du cabinet de Saint-Pétersbourg. Tout dernièrement, une mission à la tête de laquelle était le grand-duc Michel, est allée avec quelque apparat à Berlin pour porter les complimens du tsar au vieil empereur Guillaume, et cette mission a été reçue avec un éclat officiel mêlé de cordialité. On a rappelé, par la même occasion, le temps déjà lointain où l’empereur Guillaume faisait ses premières armes sous les yeux de l’empereur Alexandre Ier et recevait une décoration russe. Le général Gourko, qui s’est distingué il y a quelques mois par des discours guerriers dont on s’est ému en Allemagne, est allé, lui aussi, à Berlin comme pour faire oublier son langage de Varsovie et renouer l’ancienne intimité militaire avec l’armée allemande. Ces jours passés enfin, à l’ouverture du parlement allemand, le message lu par le secrétaire d’état, M. de Bœtticher, au nom du vieux souverain, a déclaré que les relations de l’empire avec l’extérieur étaient de nature à dissiper les rumeurs alarmantes et les inquiétudes répandues pour faire douter du caractère pacifique de la politique allemande ; il a mentionné d’une façon toute particulière « la consolidation de l’amitié traditionnelle qui unit l’Allemagne, ses princes et les cours impériales voisines. » C’est donc un fait constaté, enregistré : la réconciliation de la Russie et de l’Allemagne est accomplie. Ce qui n’est point du tout éclairci encore, c’est le caractère de cette évolution diplomatique. La question est toujours de savoir ce qui a motivé le rapprochement, sous quelle forme précise il s’est réalisé, quelles conséquences il aura, comment il se combine avec l’alliance nouée depuis quelques années entre l’Allemagne et l’Autriche. Ici tout est controverse et contradiction. Les commentaires se succèdent et se croisent au sujet d’un événement assez énigmatique qui n’est point apprécié de la même manière à Berlin, à Saint-Pétersbourg ou à Vienne, à Londres, à Paris ou à Rome, et qui, dans tous les cas, peut avoir son influence sur l’ensemble des rapports européens.

Le rapprochement existe sans doute, il a son importance et son rôle dans les affaires de l’Europe ; il a l’avantage de mettre fin pour le moment à cette phase de « rumeurs alarmantes et d’inquiétudes, » dont l’empereur Guillaume a parlé dans son dernier discours. On s’est fatigué de part et d’autre de cet état prolongé de suspicion et d’antagonisme qui laissait toujours croire à un choc inévitable, à une guerre prochaine, et de là ont dû naître les négociations qui ont conduit au rapprochement, à la « consolidation de l’amitié traditionnelle. » Dans quels termes s’est formulée, précisée cette alliance renaissante ? On s’est hâté de dire qu’un traité avait été signé et on s’est plu même à énumérer les dispositions principales du traité qui réglerait les nouveaux rapports entre Berlin et Saint-Pétersbourg. L’imagination des nouvellistes s’est mise un peu trop vite en campagne. Il n’y a vraisemblablement aucune convention écrite : on ne signe un traité que pour un objet déterminé. Tout s’est nécessairement borné à des arrangements confidentiels, à une entente verbale sur les points essentiels de la politique du jour, et, à l’heure qu’il est, il n’est pas impossible de pressentir ce qui a pu être admis entre les cabinets. Ces conditions sont indiquées par la nature des choses. On s’est entendu certainement pour écarter des démonstrations militaires dangereuses ou inutiles. On a dû s’entendre pour confirmer une fois de plus ce qui a été fait par le congrès de Berlin, pour adoucir les antagonismes souvent assez vifs en Orient. On s’est surtout retrouvé d’intelligence pour défendre des intérêts conservateurs communs aux puissances monarchiques du continent.

Dans quelle mesure l’Autriche a-t-elle participé aux négociations qui ont été le prélude de ce rapprochement ? Jusqu’à quel point l’alliance renouée par le chancelier de Berlin avec la Russie se concilie-t-elle avec l’alliance austro-germanique ? C’est là sans contredit un des élémens de la question. Il est certain qu’ici tout n’est pas clair, que dans une partie du monde politique de Vienne et de Pesth, il y a eu au premier moment une impression assez pénible. On a paru éprouver un mécompte ou une crainte vague. Il est cependant difficile d’admettre que l’Autriche ait été laissée à l’écart des négociations, qu’elle ne les ait pas connues, et tout semble indiquer que, dans la pensée des cabinets, la rentrée de la Russie dans le concert des trois empires n’exclut pas l’alliance austro-germanique. On assure qu’il en est ainsi ; c’est présumable, quoiqu’il ne soit pas impossible que M. de Bismarck ait songé à se servir de la Russie pour peser sur l’Autriche, pour l’amener à de nouveaux arrangemens plus conformes à ses vues. Se servir de la Russie contre l’Autriche, de l’Autriche contre la Russie, et rester entre les deux comme un régulateur souverain, c’est encore une conception diplomatique devant laquelle ne reculerait pas sans doute le tout-puissant chancelier. Faudrait-il voir enfin dans cette alliance plus ou moins laborieusement renouée ou remaniée quelque intention réservée, quelque dessein dont M. de Bismarck se promettrait de révéler bientôt le secret ? On dit que le chancelier de Berlin, toujours préoccupé de la paix, n’aurait songé à se faire le médiateur de tous les rapprochemens, de toutes les alliances, que pour arriver d’ici à peu à une proposition de désarmement. Il formerait ainsi une grande ligue de la paix à laquelle tout le monde serait invité à se rallier. Ce n’est pas la première fois qu’on parle d’un désarmement comme d’une garantie souveraine pour la paix universelle. La difficulté est toujours d’arriver à des combinaisons pratiques, de commencer, et M. de Bismarck, qui est un tout-puissant, un victorieux, a dans tous les cas à sa disposition un moyen décisif, c’est de donner l’exemple en commençant par diminuer l’armée allemande.

On ne voit pas que ces armemens démesurés et ruineux qui pèsent sur les nations contemporaines ne sont pas seulement une fantaisie, comme on le croit, qu’ils ne sont qu’un symptôme, qu’ils tiennent à un certain état violent du monde, et, tant que l’Europe sera dans cet état artificiellement violent, ce sera à qui refusera de désarmer le premier. M. de Bismarck a certes, un immense pouvoir ; il a déployé, dans sa diplomatie, des merveilles de sagacité et d’habileté ; il ne désire même que la paix, si l’on veut, il n’a dans ses conceptions d’autre objectif que la paix, nous l’admettons, — et à quoi cependant est-il arrivé ? Il a tout épuisé. Il a commencé par se faire une alliée de la Russie, il a imaginé ensuite ce qu’on a appelé l’alliance des trois empereurs ; puis il s’est détourné de la Russie pour aller chercher une alliée plus intime à Vienne. Aujourd’hui il revient à la Russie et à l’alliance des trois empires. Il multiplie les expédiens, et, avant que les événemens contre lesquels il cherche à se prémunir soient arrivés, il aura eu le temps de changer plus d’une fois encore. Il ne réussit qu’à offrir le spectacle de combinaisons éphémères parce qu’il manque quelque chose au monde européen, — et, s’il y avait dans notre pays un gouvernement aux intentions pacifiques, mais ayant assez d’autorité, assez de prévoyance pour suivre une politique, il montrerait bientôt quel pourrait être le rôle de la France. dans l’intérêt même de la paix, qu’on prétend consolider sans elle, peut-être contre elle. Un homme d’esprit, M. de Blowitz, qui a publié ; récemment un livre de voyage piquant et instructif, une Coursé à Constantinople, a voulu, lui aussi, tracer son plan de diplomatie ; il a écrit un chapitre d’une vivacité ingénieuse où il démontre que la question de l’indépendance européenne est toujours en Orient, à Constantinople, que l’alliance de l’Angleterre et de la France peut seule résoudre cette question, qui domine toutes les autres. Le jour où cette alliance redeviendrait une réalité sérieuse, les combinaisons artificielles qui disposent de l’Europe ne disparaîtraient pas entièrement et du premier coup sans doute, elles rentreraient du moins dans leurs vraies limites et toutes les politiques reviendraient à leurs affinités naturelles. L’Autriche comprendrait que ses intérêts sont avec la France et l’Angleterre. L’Italie verrait qu’elle n’a rien à gagner aux alliances absolutistes. Ce n’est là, peut-être, qu’un rêve aujourd’hui, et ce n’est point, à coup sûr, le rêve du chancelier de Berlin. M. de Bismarck nous rappelle toujours Napoléon demandant, au commencement de l’empire, à un Italien éminent, un projet d’organisation pour la péninsule. L’Italien, tout naïvement, offrit un plan qui constituait une Italie indépendante, et comme Napoléon, impatiente, se récriait, son interlocuteur lui demanda si ce qu’il voulait était l’organisation de la suprématie française. « C’est cela ! » reprit vivement l’empereur. Il en est un peu ainsi du chancelier de Berlin avec ses combinaisons qui tendent toutes, plus ou moins, à assurer la prépondérance allemande, — et voilà pourquoi, même en aimant un peu plus la paix que Napoléon, M. de Bismarck ne peut réussir mieux que lui avec ses alliances changeantes créées arbitrairement par l’artifice d’une volonté impérieuse.

Les grandes affaires ne se font pas aisément, et les Anglais pour leur part sont occupés aujourd’hui à résoudre de graves questions extérieures et intérieures. Comment ils sortiront de ces affaires d’Egypte où ils se sont engagés sans rien prévoir, sans avoir mesuré ce qu’ils allaient faire, ils ne le savent pas bien eux-mêmes. Pressé chaque jour d’interpellations, de récriminations, harcelé de toutes parts, le ministère est réduit à répéter sans cesse qu’il ne veut ni annexer ni occuper indéfiniment l’Egypte, qu’il quittera la vallée du Nil aussitôt que le pays, sera pacifié. C’est la réponse invariable qui ne contente personne, pas même peut-être ceux qui la font. Il est bien clair que, pour le moment, tout dépend de l’action militaire, de la marche du général Graham qui après un premier avantage sur Osman-Digma et ses bandes de Bédouins, vient d’obtenir un nouveau succès dans un combat d’hier. Le général Graham réussira sans nul doute à dégager les abords de la Mer-Rouge, à mettre hors d’atteinte Souakim et quelques autres ports, en refoulant victorieusement les bandes du mahdi, en rétablissant une certaine sûreté là où flottera le drapeau anglais. Malheureusement ce n’est pas tout de vaincre les premiers Bédouins qu’on rencontre ; le succès définitif tient non-seulement à la marche du général Graham, mais à tout un ensemble d’opérations laborieuses, difficiles, et l’Angleterre a toujours devant elle une œuvre politique autant que militaire. Cette œuvre, aggravée peut-être d’avance par bien des hésitations, le ministère anglais n’est sûrement pas près de l’avoir accomplie, et tandis qu’il en est encore aux débuts de cette nouvelle campagne, il poursuit d’un autre côté sans interruption le travail de réformes intérieures qu’il a entrepris. La question de la réforme électorale vient de faire son entrée dans la chambre des communes par un projet ministériel et par un discours de M. Gladstone. Ce n’est encore, il est vrai, qu’un projet partiel. Il ne s’agit aujourd’hui que de l’extension du droit de suffrage ; un nouveau bill modifiera le système des circonscriptions électorales. Telle qu’elle est, cette réforme est assurément une œuvre hardie ; elle ajoute deux millions d’électeurs aux deux millions cinq cent mille qui existent déjà. Ce qu’il y a de grave pour le ministère, c’est qu’il n’a pas seulement contre lui ses adversaires naturels, les conservateurs, conduits par sir Stafford Northcote ; il a d’autres adversaires, des libéraux, M. Goschen lui-même, qui a déjà pris position contre le bill. La réforme triomphera-t-elle définitivement ? La question peut être décisive pour l’avenir de l’Angleterre et de ses institutions.


CH. DE MAZADE.