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Chronique de la quinzaine - 14 février 1884

Chronique n° 1244
14 février 1884


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




14 février.


Voici donc qui est entendu. Après bien des discours sur les affaires économiques et la crise de l’industrie, sur les salaires et les chômages, sur la participation aux bénéfices et la mutualité, quand toute l’éloquence des hôtes du Palais-Bourbon a été épuisée, que le gouvernement l’ait voulu ou qu’il ne l’ait pas voulu, il a fallu en passer par là : on n’a pu échapper à la nomination d’une commission composée de quarante-quatre députés, chargée souverainement, de rechercher les causes des malaises industriels du moment et de découvrir les remèdes !

La France compte dans son histoire parlementaire une enquête de plus. C’est le seul résultat sensible d’une discussion qui s’est prolongée pendant quelques jours et qui a fini, comme toutes les discussions confuses, par une contradiction de scrutin, puisque l’enquête qui a été décrétée à la dernière heure semble démentir ou annuler l’ordre du jour qui venait d’être voté un instant auparavant. Ce n’est point sans doute qu’une commission d’enquête de plus soit une bien grave affaire. Celle qui vient d’être nommée n’est pas la première, elle ne sera pas la dernière. C’est un de ces expédiens parlementaires auxquels on a recours toutes les fois qu’on se trouve en face d’une question hérissée de difficultés et à peu près insoluble. Seulement le danger, l’inconvénient des expédiens de ce genre, adoptés avec un peu trop d’apparat, sous certaines impressions du moment, quelquefois par un besoin maladif de popularité, c’est de dénaturer ou d’exagérer des problèmes toujours inquiétans, de susciter des espérances qui dépassent la réalité, de promettre plus qu’ils ne peuvent tenir. Car enfin cette commission qui vient d’être nommée, qu’on a chargée ou qui s’est chargée d’étudier toute une situation économique et industrielle, que peut-elle faire réellement ? Comment et sous quelle inspiration va-t-elle procéder ? Elle existe, c’est entendu, puisqu’on l’a décidé ainsi ; elle s’est constituée, elle s’est donné un président, et ce président, qui est M. Spuller, a naturellement ouvert les travaux de la commission par un discours approprié à la circonstance. Un questionnaire a été aussitôt rédigé. Et après ? M. Spuller, sous prétexte qu’il n’a pas peur des mots, n’a pas craint de dire que l’enquête devait être « poursuivie dans un esprit profondément socialiste. » D’un autre côté, il est vrai, il s’est empressé de donner toute son approbation aux opinions de M. le président du conseil, qui justement, dans cette dernière discussion, dans ses plus récens discours, s’est prononcé avec une netteté hardie contre les prétendues recettes socialistes, qui s’est déclaré partisan énergique de la liberté, de l’initiative individuelle dans les affaires d’industrie. Que signifie déjà cette équivoque placée par le président même de la commission au seuil de l’enquête comme pour en obscurcir ou en altérer d’avance le caractère ?

Certes, si les équivoques et les idées fausses sont toujours dangereuses en politique, elles le sont encore plus dans ces délicates et redoutables questions qui ne se résolvent pas avec des chimères ou avec des mots décevans, parce qu’elles touchent aux plus sévères réalités de la vie, aux conditions du travail, aux salaires, aux relations des ouvriers et des patrons aussi bien qu’aux relations de commerce entre les peuples. Qu’entend-on par ce mot de socialisme, qu’on répète si souvent et que M. le président Spuller a cru devoir introduire officiellement dans le programme de la nouvelle commission d’enquête parlementaire ? S’il s’agit d’étudier sans parti-pris, avec sincérité les causes de la crise dont souffre aujourd’hui la France industrielle, de rechercher comment on peut améliorer les conditions du travail, atténuer les chômages, multiplier les institutions de prévoyance, protéger l’enfance déshéritée ou assurer une retraite aux vieillards, — s’il s’agit de tout cela, rien de mieux sans aucun doute. Seulement ce n’est pas là découvrir une grande nouveauté, c’est tout simplement se proposer ce que, depuis longtemps, tous les régimes ont fait sans y mettre tant de prétentions. Il ne faudrait pas être plaisant. Vous vous souvenez cependant, — et qui ne s’en souvient ? — de l’amusante scène de la leçon de philosophie tracée par Molière à l’usage de M. Jourdain. Comme le bonhomme est ébahi et triomphe lorsqu’il ouvre les yeux à la lumière philosophique et découvre tout à coup que, depuis quarante ans, il fait de la prose sans le savoir, lorsqu’il se moque de Mme Jourdain et de Nicole, qui ne savent pas que ce qu’elles disent à tout instant en parlant est de la prose ! Il en est un peu de même dans des affaires plus sérieuses. En vérité, il y a longtemps que tous les gouvernemens, dont les novateurs d’aujourd’hui parlent si légèrement, font de la prose, c’est-à-dire du socialisme sans le savoir. Toutes les fois qu’ils se sont occupés des intérêts du peuple, des droits des classes laborieuses, des caisses de retraite, de la protection de l’enfance, ils ont fait, à ce qu’il paraît, du socialisme. Ils ont passé leur vie à résoudre de cette façon des questions sociales, parce qu’au bout du compte toutes les questions sont sociales par certains côtés. Ils ont fait leur devoir en simple prose, et ce ne serait pas la peine d’inscrire aujourd’hui comme une grande innovation dans un programme ce que tous les gouvernemens ont fait dès qu’ils se trouvaient en face d’une sérieuse nécessité publique. S’agit-il d’autre chose ? Veut-on désigner sous ce nom de socialisme, imaginé par les sectes, tout ce qui fermente dans les têtes révolutionnaires, l’impôt progressif, la guerre au capital, l’abolition plus ou moins partielle de l’héritage, les dotations de l’état en faveur des ouvriers, — oh ! alors on a raison de le dire, c’est très différent ; c’est une nouveauté, et si la commission d’enquête, sous prétexte qu’elle n’a pas peur des mots, qu’elle doit parler et procéder autrement que les régimes qui ont précédé la république, se laissait entraîner dans cette voie, elle se préparerait d’étranges mécomptes, elle préparerait à l’industrie, au travail, aux ouvriers eux-mêmes, de cruelles, de périlleuses épreuves. On ne tarderait pas à voir que cette prétendue nouveauté n’est même pas toujours une nouveauté et qu’elle conduit de plus, par l’altération de l’ordre économique, à d’irréparables ruines.

C’est là, en définitive, la question. Il y a toujours deux politiques en présence. L’une, qui ne date pas d’hier, qui a été pratiquée par tous les gouvernemens éclairés, qui n’est pas plus de la monarchie que de la république, procède du bon sens, de la raison, d’une sympathie intelligente et prévoyante pour les classes laborieuses. Elle s’étudie à relever les conditions par le mouvement naturel, libre, du travail et de la richesse. Elle accomplit des réformes quand elle le peut ; elle accepte les progrès préparés, mûris par l’expérience, sans violenter les intérêts, en suivant la marche des idées et des mœurs dans la société nationale. Elle fait, si l’on veut, de la prose, et quand elle en a fait pendant quarante ans sans se servir de grands mots, il se trouve qu’elle a réalisé un peu de bien. L’autre politique passe son temps à soulever des problèmes qu’elle ne peut résoudre, à exciter des passions et des espérances qu’elle ne peut satisfaire, à rêver les remaniemens sociaux par des révolutions d’industrie, à fomenter la guerre entre ceux qui ont à peine le nécessaire et ceux qui ont le superflu, sans s’apercevoir qu’avec ses systèmes, elle finirait par affamer tout le monde, par créer l’égalité de la misère. Elle se croit réformatrice, elle n’est que chimérique et meurtrière. Il faut choisir entre ces deux politiques qui se manifestent par leurs œuvres.

On peut dire sans doute qu’il n’est pas toujours facile de tracer la limite, de savoir ce que c’est qu’une vraie réforme, un progrès utile et bienfaisant, — où commence ce socialisme, qui n’est qu’une périlleuse utopie, une arme de guerre sociale. Ce n’est point cependant impossible. Il n’y a qu’à regarder franchement, sans parti-pris, ce qui se fait tous les jours autour de nous. On vient de le voir encore une fois au sénat, où les belles discussions financières du commencement du mois ont été suivies, ces jours derniers, d’un brillant et instructif débat sur ce qu’on appelle les syndicats professionnels. Ici justement on peut saisir la distinction entre une réforme qui peut avoir son importance, qui peut être défendue, et ce qui n’est plus qu’une idée socialiste, que le gouvernement a eu un instant la faiblesse de s’approprier. Qu’on réclame pour les ouvriers d’une même industrie le droit de se réunir, de former des syndicats pour se concerter et s’entendre, soit ; c’est encore admissible : ces ouvriers ont la même profession, les mêmes intérêts. Il ne faut pas croire que, même dans ces termes, cette expérience soit sans gravité, qu’elle ne puisse devenir, un jour ou l’autre, une épreuve des plus sérieuses pour nos grandes industries. Elle s’explique du moins jusqu’à un certain point ; mais où était la nécessité d’aller plus loin, d’aggraver encore cette expérience en reconnaissant aux ouvriers de tous les états, de toutes les professions, de toutes les industries, le droit de se confondre dans une même action, de former des syndicats, — un syndicat suprême représentant, en définitive, ^’universalité de la population ouvrière française ? Ici évidemment commence la nouveauté redoutable dont M. Bérenger, M. Allou, ont démontré avec une éloquence saisissante les conséquences possibles et les dangers. Quel intérêt peuvent avoir des bijoutiers de Marseille et des mineurs du Nord, des tisseurs de Rouen et des maçons du Limousin à se confondre dans une vaste affiliation ? Manifestement, il ne s’agit plus d’intérêts professionnels à débattre entre ces ouvriers de tous les états, de toutes les régions ; ils n’ont pas la même vie, ils sont dans des conditions différentes de travail et de salaires, ils n’ont presque rien de commun. L’intérêt unique, avoué ou inavoué, est d’un autre ordre ; il est dans cette immense organisation placée sous ce pouvoir supérieur qu’on appelle le syndicat des syndicats, — qui aurait ou prendrait, au besoin, le droit de discuter, de décider au nom de tous les questions d’impôts, les questions de tarifs comme les questions de salaires. Ce serait la confédération ouvrière constituée au sein de la société française. Ne saisit-on pas le danger politique de cette affiliation de millions d’hommes représentée, conduite par une puissance concentrée à côté du gouvernement régulier, du parlement, de tous les pouvoirs publics ? Il y a là certes, quelque chose d’étrange, et ce n’est pas la seule particularité extraordinaire de cette organisation qu’on a proposée. Le fait est que cette création projetée est une sorte d’attentat à la liberté individuelle autant qu’à l’ordre public, que, dans ce système, l’ouvrier lui-même n’est plus libre ; il appartient à son syndicat qui dépend d’un syndicat supérieur, du syndicat souverain, et lors même qu’il voudrait travailler, qu’il trouverait une rémunération suffisante, il ne le peut pas contre la volonté collective à laquelle il est enchaîné. M. Allou a eu certes raison de le dire : « Comment ! c’est là l’organisation idéale du travail en France ! C’est là l’idéal de la république ! » C’est tout simplement le socialisme le plus dangereux, le plus redoutable, et dès que le sénat a vu distinctement le caractère de la création qu’on lui proposait, il a fort heureusement repoussé l’article de la loi nouvelle qui la consacrait.

Il est vrai, nous en convenons, entre les deux politiques qui sont perpétuellement en présence, l’une allant plus ou moins jusqu’à un socialisme qui ne se déguise pas toujours ; l’autre n’avouant d’autre pensée que celle de réformes plus prudentes, plus mesurées, M. le président du conseil avait paru récemment avoir fait son choix. Lorsqu’il a eu à s’expliquer dans cette discussion sur la crise industrielle qui s’est dénouée d’une façon si imprévue par la nomination d’une commission d’enquête, il s’est résolument, sagement prononcé contre les panacées socialistes, contre toute idée d’un socialisme d’état, contré les réformes dites sociales qui n’auraient pas « leur source dans l’activité, l’initiative, la prévoyance individuelles. » C’est fort bien. Malheureusement, au moment où M. le président du conseil parlait ainsi, son collègue, M. le ministre de l’intérieur, soutenait énergiquement, même violemment, devant le sénat, l’article le plus dangereux de la loi sur les syndicats ouvriers. Tandis que le chef du cabinet a le langage d’un libéral sur la crise industrielle, un des hommes de son parti, de la majorité, M. Spuller, propose de conduire l’enquête « dans un esprit profondément socialiste. » Que faut-il donc croire ? Comment se reconnaître au milieu de ces contradictions ou de ces confusions ? A quoi veut-on que l’opinion se rattache ? L’opinion ne croit que ce qu’elle voit, — et ce qu’elle voit, c’est que depuis longtemps il en est ainsi. On se sépare des radicaux et on leur livre à l’occasion les intérêts moraux les plus sérieux. Au moment où l’on se déclare contre le socialisme, on le laisse entrer dans les lois, dans les enquêtes, et M. le président du conseil ne s’aperçoit pas qu’avec ces procédés, ces compromis, il ne peut arriver à rien. Il livre tout en se créant à lui-même une situation aussi précaire qu’équivoque.

Au milieu des mêlées du temps, les hommes publics passent, disparaissent comme des ombres. Ils ont un moment le pouvoir et l’influence : une révolution éclate, il ne reste presque plus rien de l’importance qu’ils ont elle.

Ainsi a passé M. Eugène Rouher, qui vient de s’éteindre dans une sorte d’obscurité après avoir été un des puissans de ce monde. Depuis quelques années déjà, il avait volontairement quitté la scène ; il s’était réfugié dans la retraite, sentant peut-être dès lors les premières atteintes du mal implacable qui a détruit rapidement cette vigoureuse organisation. Depuis quelques mois, il se survivait. M. Rouher était jeune encore lorsque la révolution de 1848 le jetait dans le tourbillon politique, faisant de l’avocat inconnu de Riom un représentant aux deux assemblées de la seconde république, et à trente-cinq ans, il était garde des sceaux dans le premier ministère formé par le président, par le prince Louis-Napoléon, au 30 octobre 1849, pour engager la lutte au bout de laquelle était l’empire. A vrai dire, cette révolution de février, qu’il appelait un jour avec une certaine crânerie de nouveau-venu a une catastrophe, » cette république de 1848 n’était pour lui qu’une transition, une occasion d’entrer avec sa jeune ambition dans la vie publique, de se montrer prêt à recevoir les faveurs de la fortune. Par goût, par habitude de légiste, il n’était peut-être pas pour le coup d’état qui se préparait, pas plus qu’il n’était, peu après, pour les décrets de spoliation par lesquels le 2 décembre se signalait. Une fois la restauration impériale accomplie, il appartenait tout entier au régime nouveau, qu’il n’a cessé depuis de servir et de représenter tour à tour comme vice-président ou président du conseil d’état, comme ministre du commerce et des travaux publics, comme sénateur. Lorsque, vers 1863, Napoléon III, fléchissant déjà sous le poids des fautes et des embarras, se sentait obligé de rendre au parlement quelques droits, de laisser revivre les discussions publiques, M. Rouher se trouvait appelé à un nouveau rôle. A la place de M. Rillault, frappé d’une mort imprévue, il devenait ministre d’état, ministre de la parole, et c’est à ce titre que, pendant des années, il avait à défendre la politique extérieure, la politique intérieure de l’empire devant un corps législatif qui recommençait à s’émouvoir. Il avait à se mesurer, non plus avec une petite opposition dont on étouffait la voix, mais avec des hommes comme M. Thiers, M. Berryer, qui venaient de rentrer dans la vie parlementaire, et tout ce qu’on peut dire, c’est que, par le talent, il n’était point indigne de lutter avec de tels contradicteurs.

Pendant ces dix-huit années d’empire, M. Rouher n’a cessé d’occuper la scène, et il a été mêlé à toutes les œuvres du règne. Ce n’était pas un homme d’état dans le grand sens du mot. Il n’avait ni des idées bien fixes en politique, même dans la politique intérieure, ni une connaissance approfondie des intérêts diplomatiques, dont il parlait quelquefois avec légèreté, en laissant échapper des paroles singulièrement compromettantes. Son malheur, dans toutes les questions extérieures qu’il avait à traiter comme ministre d’état, a toujours été de n’avoir que des opinions de circonstance, de n’être que l’avocat ou le porte-parole d’une politique qui ne savait pas bien elle-même ce qu’elle voulait, qui tâchait de déguiser ses propres incohérences sous des explications toujours nouvelles ; mais si M. Rouher n’a été qu’un homme d’état après tout médiocre, même quelquefois dangereux par ses conseils ou par ses complaisances dans des heures décisives comme 1866, il s’est montré dans sa carrière un homme d’affaires supérieur. Les questions d’industrie, de commerce, de travaux publics avaient trouvé en lui un ministre studieux, doué d’une singulière puissance de travail et d’une merveilleuse faculté d’assimilation, et toutes les fois que ces questions se reproduisaient dans lès chambres, il les traitait avec autant d’habileté que de savoir, avec une autorité qu’on invoquait jusque dans ces derniers temps. Mieux eût valu pour lui rester toujours l’homme d’affaires supérieur du régime qu’il servait que d’être le défenseur officiel d’une politique, d’une diplomatie dont il voilait les tergiversations et les inconséquences sous un optimisme d’apparat que les événemens allaient sitôt démentir.

Le jour où l’empire avait disparu dans un effroyable orage, M. Rouher avait-il gardé quelques illusions sur un retour possible de fortune ? Il était resté sans doute fidèle au souverain qu’il avait servi. Il a pu reparaître dans les assemblées et même essayer de rallier des adhérens à la cause napoléonienne. Depuis dix ans, il est demeuré comme le plénipotentiaire ou le ministre en disponibilité d’un régime disparu. Évidemment il ne pouvait se flatter de ressusciter un empire qui s’était perdu par ses fautes en attirant d’incomparables malheurs sur la France. S’il avait pu d’abord se faire quelques illusions, il n’en avait plus guère probablement après la mort de Napoléon III ; il en avait encore moins après la mort tragique du prince impérial, et pour lui-même, il sentait que son rôle était fini. L’homme vaincu par le mal s’est éteint ces jours derniers ; le politique avait été définitivement emporté avec l’empire en 1870, et au moment où la tombe s’ouvre pour recevoir celui qui a été un personnage éminent du pays, ce qu’il y a de mieux, c’est d’oublier les solidarités périlleuses qu’il avait acceptées pour ne se souvenir que d’une carrière qui a eu son éclat.

Que de choses se sont passées depuis cette année de Sadowa où M. Rouher, alors au sommet du pouvoir, essayait de chercher une garantie pour la France dans ce qu’il appelait l’Allemagne aux trois tronçons, et où M. de Bismarck lui répondait presque aussitôt en dévoilant les traités qui supprimaient les tronçons, qui liaient déjà l’Allemagne du Sud à l’Allemagne du Nord ! Les événemens se sont déroulés avec une redoutable logique. M. de Bismarck est allé droit à son but, et on ne peut pas dire que le terrible chancelier manque d’unité dans ses vues. Par une coïncidence singulière, au moment où s’éteignait M. Rouher, le ministre d’état optimiste de 1866 et de 1867, un des confidens de M. de Bismarck, M. Busch, publiait des révélations nouvelles sur le passé, un livre nouveau qui prouve la tenace et prévoyante fixité avec laquelle a procédé le créateur de l’unité allemande. FI venait à peine de vaincre l’Autriche, il n’avait pas même encore signé la paix avec elle, il se préoccupait déjà d’enlacer le cabinet de Vienne, de regagner son alliance dans la prévision d’une guerre contre la France. Il allait plus loin, il songeait dès lors à réaliser ce qui s’est appelé plus tard l’alliance des trois empereurs. Il n’a pas réussi du premier coup et il avait à traverser bien des crises avant d’atteindre son but ; il a fini cependant par y arriver. Ce qu’il n’avait pu obtenir avant la guerre contre la France, il l’a obtenu après ses victoires. Il a eu pour un moment cette alliance des trois empereurs qui, à la vérité, n’a pas duré longtemps, qui a même menacé de mal unir et qui reste singulièrement problématique. Il a eu surtout ce qui avait été sa première pensée dès le lendemain de Sadowa, l’alliance particulière de l’Allemagne et de l’Autriche. Il a eu aussi bien d’autres alliances, toutes celles qu’il a voulu accepter, qui sont allées à lui, puisqu’il était heureux. Mais il est clair que, dans toutes ses combinaisons, c’est l’alliance autrichienne qui, après avoir été son premier rêve de victorieux, demeure pour lui le point fixe et invariable, le pivot de sa stratégie, tantôt contre la France, tantôt contre la Russie, — depuis que la Russie a semblé montrer quelque mauvaise humeur. — C’est pour mieux garantir la paix, assure-t-on toujours. Autrefois M. de Bismarck a pu songer à la guerre ; maintenant il ne songe qu’à la paix. Il ne tient qu’à la Russie elle-même de s’en assurer, de dissiper tous les nuages, de rentrer dans l’alliance de l’Europe centrale, si elle Je veut, et M. de Giers, à son récent passage à Vienne comme dans sa visite à M. de Bismarck, a pu recueillir les déclarations les plus conciliantes.

Soit ! la paix est à peu près assurée pour cette année ; il faut bien le croire, puisque tout le monde le dit, puisqu’il est entendu que les ministres ne voyagent, que les diplomates ne se déplacent ou ne livrent leurs confidences au public européen que pour le bien de la tranquillité universelle. Il est certain que si la France, qui est étrangère à toutes les combinaisons du moment, n’est ni intéressée, ni disposée à troubler l’Europe par des projets guerriers, les autres puissances, quoique par des raisons différentes, ont autant qu’elle besoin de la paix. M. de Bismarck lui-même a besoin de la paix, ne fût-ce que pour en finir avec ces conflits religieux qu’on croyait apaisés par la visite du prince impérial au Vatican et qui semblent revivre plus que Jamais ou se traîner sans pouvoir arriver à un dénoûment. La Russie, de son côté, n’est point au bout de ses crises intérieures, et, dernièrement encore, de nouveaux attentats ont tristement prouvé que les passions de meurtre étaient loin de s’avouer vaincues. L’Italie, quant à elle, se défend fort sagement de vouloir jouer le rôle actif et militant que les polémistes provocateurs de l’Allemagne lui prêtent, et elle préfère décidément s’occuper de ses intérêts.

L’Autriche enfin, la plus pacifique des puissances, l’Autriche a des difficultés de toutes parts, en Hongrie, dans la Croatie, dans ces perpétuels conflits de nationalités, qui, ces jours derniers encore, occupaient et passionnaient le parlement de Vienne à propos d’une motion de M. Wurmbrand, réclamant l’emploi de la langue allemande dans les affaires officielles. La question ne laissait pas certainement d’être délicate pour le ministère du comte Taaffe, qui n’a gardé jusqu’ici une majorité qu’en usant de ménagemens infinis. Elle n’a point été, en définitive, résolue, elle a été écartée ; elle reparaîtra, parce qu’elle est inhérente à la situation même de l’Autriche, parce qu’il y a dans l’empire des Allemands qui veulent garder ou ressaisir la suprématie, et d’autres races profondément, ardemment attachées à leurs traditions, à leurs droits, à leur langue, à tout ce qui représente leur nationalité. La motion Wurmbrand n’a abouti qu’à une trêve nouvelle ; mais ce n’est pas là peut-être, pour le moment, l’embarras le plus sérieux à Vienne. Ce qu’il y a de plus grave, c’est que l’Autriche, à son tour, semble envahie par le socialisme révolutionnaire, par le nihilisme meurtrier. Dans ces derniers temps, les attentats se sont succédé surtout contre les gens de police. Des assassinats ont été commis, les prédications démagogiques se sont multipliées et envenimées, si bien que le gouvernement s’est cru obligé de recourir aux grands moyens : il a décrété ce qu’on appelle en Allemagne le petit état de siège. C’est, en d’autres termes, la suppression de toutes les garanties, de la liberté de la presse, du jugement par jury provisoirement remplacé par la juridiction militaire. On a déjà procédé par voie discrétionnaire à un assez grand nombre d’arrestations et d’expulsions. Des mesures sont proposées au parlement pour augmenter la police de sûreté. Le gouvernement n’a-t-il pas pris un peu vite l’alarme ? Jusqu’ici, les partis révolutionnaires ou socialistes avaient paru moins fortement organisés en Autriche qu’ils ne le sont en Allemagne et en Russie. L’attitude que prend le ministère de Vienne ferait croire qu’il se sent en face d’un danger contre lequel il entend s’armer de tous les moyens de répression ou de prévention. Et voyez comme tout se tient dans la politique ! Assurément, le système de répression qui prévaut à Vienne n’est point fait pour déplaire à M. de Bismarck, pour ébranler l’alliance des deux empires ; il ne peut, au contraire, que resserrer cette alliance en laissant apparaître de plus en plus l’esprit de réaction qui préside à toutes ces combinaisons nouées depuis quelque temps par la diplomatie au centre de l’Europe. Ce n’est point sans doute une sainte alliance ; c’est une sorte d’assurance mutuelle de préservation contre les guerres extérieures et contre les révolutions intérieures.

Que cette situation générale de l’Europe ait son intérêt pour d’autres puissances, c’est assez évident ; elle touche bien moins l’Angleterre, qui, par sa position, par les traditions de sa politique, reste en dehors de ces mouvemens, et qui, pour l’instant, a de quoi s’occuper et se préoccuper dans ses propres affaires. Il est certain que le parlement anglais, qui s’est réuni ces jours derniers, se retrouve en présence d’une situation extérieure et intérieure singulièrement compliquée. Le discours prononcé au nom de la reine à l’ouverture des chambres ne reflète pas précisément cet état de l’opinion anglaise ; il est assez placide, plein de réticences et de prétentions. Les questions, qu’il effleure à peine, n’existent pas moins, et le cabinet britannique va évidemment avoir de rudes combats à soutenir pour défendre une politique qui n’a pas été heureuse.

L’Irlande reste toujours sans doute un embarras pour le ministère ; mais avant l’Irlande, ce qui préoccupe les Anglais, c’est l’Egypte, où les incidens pénibles se succèdent, où tout se complique de jour en jour sans qu’on voie encore distinctement ce que le ministère se propose de faire pour sauvegarder la dignité et les intérêts britanniques. Il y a quelque temps, avant la fin de l’année dernière, c’était un général anglais, Hicks-Pacha, qui, en essayant de dégager quelques garnisons menacées par l’armée du mahdi, essuyait un effroyable désastre, et qui n’a plus reparu. Il n’y a que quelques jours, c’était un autre général anglais, Baker-Pacha, qui éprouvait une nouvelle déroute sanglante où il n’a point, il est vrai, disparu lui-même. Ces faits qui se sont passés dans les régions du Haut-Nil étaient certainement assez graves pour émouvoir l’Angleterre, et le gouvernement de la reine a commencé par laisser en Egypte l’armée anglaise d’occupation qu’il avait eu la pensée de rappeler en partie il y a quelques mois. Depuis, il y a quelques jours à peine, il a envoyé un ancien gouverneur du Soudan, Gordon-Pacha, qui devait se rendre à Khartoum, qui en approche, en effet, à travers mille périls, avec la mission de reconnaître la position, de décider au besoin l’abandon de ces contrées du Haut-Nil. L’abandon du Soudan reste évidemment la pensée du gouvernement anglais ; mais c’est là justement la difficulté de se retirer sous la pression d’une insurrection victorieuse de nègres en laissant partout des garnisons massacrées, d’abandonner certains points qui ne sont pas sans importance pour la sécurité de l’Egypte elle-même, de se réduire à une défense laborieuse de quelques stations des bords de la Mer-Rouge. Reconquérir le Soudan serait certes une œuvre périlleuse et coûteuse ; l’abandonner, n’est pas plus facile, et, dans tous les cas, il est un fait trop évident : si on en est là, si le Soudan est en insurrection et à peu près perdu, si l’orgueil britannique souffre de ces massacres qui vont retentir si douloureusement à Londres, si l’Egypte elle-même est un peu plus désorganisée, un peu plus livrée à l’anarchie qu’elle ne l’était au moment de l’intervention anglaise, c’est sans aucun doute la faute du ministère, qui n’a su ni prévoir ni se décider à propos, — ni agir ni se retirer. C’est précisément ce qui lui crée une position si critique vis-à-vis de ses adversaires dans la lutte qu’il a aujourd’hui à soutenir devant le parlement.

Comment va se dénouer cette lutte énergiquement et habilement engagée depuis trois jours par les chefs de l’opposition dans les deux chambres, lord Salisbury et sir Stafford Northcote ? La chambre des lords a commencé par se prononcer, elle n’a point hésité à adopter une motion de censure contre le cabinet ; mais le vote des lords ne renverse pas les ministères. C’est dans la chambre des communes que la question se vide en ce moment même entre M. Gladstone et sir Stafford Northcote. Le ministère aura encore une fois sans aucun doute son vote favorable dans la chambre des communes.-Il ralliera la majorité libérale, c’est présumable ; mais on peut aisément distinguer que cette majorité, tout en soutenant M. Gladstone, n’est point sans avoir des doutes sur la politique égyptienne du gouvernement, et même avec un succès de scrutin le ministère n’est sûrement pas au bout de ses épreuves. L’Egypte reste pour lui un danger perpétuel tant qu’on ne sera pas arrivé à rétablir une certaine situation à demi rassurante dans la vallée du Nil, et cette situation ne paraît vraiment pas près d’être rétablie. Pour le moment, tout semble dépendre de la mission de Gordon-Pacha, qui serait chargé de négocier avec les tribus du Soudan. D’un autre côté, le gouvernement anglais vient d’envoyer des forces sur les bords de la Mer-Rouge, à Souakim, soit pour dégager les garnisons les plus rapprochées, soit pour appuyer les négociations de Gordon-Pacha. On a cru arriver ainsi à limiter le danger de l’insurrection du Soudan ; mais ce n’est pas la certainement la solution de la question égyptienne. Le ministère reste dans des conditions d’autant plus difficiles que l’opinion anglaise se sent sous le poids d’un véritable mécompte qui la froisse et l’irrite. Les Anglais avaient vu devant eux cette riche proie de l’Egypte ; ils avaient cru qu’il n’y avait qu’à paraître sur le Nil, à établir l’influence britannique, à régner sous le nom d’un khédive docile. Ils n’avaient trouvé aucune opposition en Europe. Tout leur semblait facile. Aujourd’hui les embarras sont venus, tout s’est aggravé, — et il est clair que ce n’est que par un grand effort qu’on peut relever dans la vallée du Nil l’ascendant britannique.


CH. DE MAZADE.